Les Algériens sous le prisme des faits divers

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Français
104 pages
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De 1954 à 1962, les évènements d'Algérie font la Une de la presse métropolitaine. Le "terroriste nord-africain" stigmatise les 350000 immigrés algériens installés en France. La perception des Algériens de France traduit le positionnement des lecteurs et des journaux par rapport au conflit.

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Date de parution 01 septembre 2011
Nombre de lectures 6
EAN13 9782296821460
Langue Français
Poids de l'ouvrage 1 Mo

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Les Algériens dans le prisme des faits divers
Histoire et Perspectives Méditerranéennes Collection dirigée par Jean-Paul Chagnollaud Dans le cadre de cee collecon, créée en 1985, les Édions L’Harmaan se proposent de publier un ensemble de travaux concernant le monde méditerranéen des origines à nos jours. Déjà parus Sébasen ABIS et Damien CORDIER-FERONB,izerte, otage del’histoire. De la Seconde Guerre mondiale aux indépendances duMaghred, 2011. Fabien SACRISTE,Germaine Tillion, Jacques Berque, Jean Servier et Pierre Bourdieu. Des éthnologues dans la guerre d’indépendancealgérienne, 2011. Abraham LAHNITE,L’application du Traité de Fez dans la région duSouss, 2011. Abraham LAHNITE,Le Souss géographique, historique et humain, 2011. Abraham LAHNITE,Les conditions d’établissement du Traité de Fez, 2011. Arfaoui KHEMAIS,Les élections politiques en Tunisie de 1881 à 1956, 2011. Hamid CHABANI,Le printemps noir de 2001 en Kabylie, 2011. Makhtar DIOUF,L’islam, un frein au développement, 2011. Hassane Zouiri,Le Partenariat euro-méditerranéen. Contribuon audéveloppement du Maghreb, 2010. Tarek HEGGY,Le Djinn Radical, 2010. Mehenni AKBAL,Père Henri Sanson s.j. Itinéraire d’un chrétien d’Algérie, 2010. Hadj MILIANI,Des louangeurs au home cinéma en Algérie, 2010. Houria ALAMI M’CHICHI,Le féminisme d’Etat au Maroc, 2010. Jean-Marc VALENTIN,Les parlementaires des départements d’Algérie sousla IIIe République, 2010 Jean OTTER,Journal de voyages en Turquie et en Perse, Présentation d’Alain Riottot, 2010. Mohammed TELHINE,L’islam et les musulmans de France. Une histoire de mosquées, 2010. Maher ABDMOULEH,Partenariat euro-méditerranéen. Promoon ouinstrumentalisation des Droits de l’homme, 2010. Saïd SADI,Amirouche, une vie, deux morts, un testament. Une histoirealgérienne, 2010.
Guillaume D’Hoop
Les Algériens dans le prisme des faits divers
Une lecture de la guerre d’Algérie (1954-1962)
L’HARMATTAN
© L’HARMATTAN, 2011 5 -7, rue de l’École-Polytechnique ; 75005 Paris http://www.librairieharmattan.com diffusion.harmattan@wanadoo.fr harmattan1@wanadoo.fr ISBN : 978-2-296-56189-2 EAN : 9782296561892
INTRODUCTION
Cee étude cherche à cerner les principaux aspects de l’évoluon de la représentaon des Algériens qui résident en France métropolitaine durant la guerre d’Algérie. L’événement majeur, « toile de fond » de cee étude, est ici un conflit d’ordre « colonial » entre une province française d’Afrique du Nord et le pouvoir central. Il doit être mis en rapport avec ses conséquences dans la représentaon, par les Français européens qui vivent en métropole, des ressorssants de cee région en insurrection. La « représentaon sociale » désigne les « images », les percepons qu’une catégorie de populaon a d’une autre. Dans les mentalités collecves, la représentaon est souvent différente de la réalité mais contribue à modifier cee dernière. Définir ce « décalage » ainsi que les causes et conséquences de cee représentaon est l’objet de ce travail. Aussi, cee étude ne peut prendre en compte l’ensemble des modes d’expression de cee représentaon et se concentre sur celle apportée par la rubrique des faits divers de cinq journaux choisis en foncon de leurs audiences et de leurs lectorats spécifiques ;France-Soir,Le Parisien Libéré,L’Aurore,Le Figaroet L’Humanité. Avec certaines précauons dues aux aspects parculiers de ces arcles de presse, le recours à l’étude des récits de faits divers apporte de nombreux avantages pour l’histoire des mentalités collecves. Cee rubrique, perçue comme « secondaire », est un terrain d’expression parculièrement révélateur de cee représentaon. De plus, chaque époque porte une approche différente quant au choix des événements recensés en tant que faits divers. Durant les années 1950, la « criminalité nord-africaine », qui était le terme de circonstance alors ulisé, est un des thèmes récurrents de cette rubrique. Le choix des termes employés pour définir les différentes catégories de populaon nécessite certaines précisions. L’Algérie appartenant à la France, le terme d’« Algérien » désigne les Français de religion musulmane originaires de ce territoire. Son emploi n’est admis que parellement dans le langage courant de l’époque étant donné sa forte connotaon identaire. Cee identé spécifique est niée par le centralisme français qui lui préfère le terme de « Nord-Africain » aussi ulisé pour désigner les Marocains et les Tunisiens. En France métropolitaine, l’expression de « Nord-Africain » s’aache presque exclusivement aux Algériens qui constuent environ 90 % de « l’immigration nord-africaine ». Le Maroc et la Tunisie accédant à l’indépendance en mars 1956, les immigrés originaires de ces pays sont rapidement appelés Marocains et Tunisiens. Aussi, les Français d’Algérie originaires de France métropolitaine ne sont pas présentés comme des « Nord-Africains » mais comme des « Européens ». De 1954 à 1962, la guerre d’Algérie dure huit ans et oblige la France à redéfinir progressivement son identé jusqu’à la perte définive du territoire à la suite des accords d’Evian signés le 18 mars 1962. Prés d’un million d’Européens vivaient alors en Algérie, soit environ un dixième de la populaon totale. Le débat sur la perte d’un territoire départementalisé, à fort peuplement européen, par la République « une et indivisible » parcipe de la crise d’identé de la France. Cela a des conséquences sur la représentaon des Algériens qui vivent en métropole par l’opinion publique française. Durant huit années, certains aspects de la représentaon des immigrés évoluent et d’autres perdurent. Cette étude se propose de les mettre en évidence. Les journaux choisis, les plus grands rages de l’époque, sont avant tout des quodiens « parisiens ». La populaon algérienne ici considérée est essenellement celle qui réside à Paris et en région parisienne qui a@rent près de la moié des Algériens de la métropole. Ces immigrés se rassemblent dans des quarers parisiens où la demande de main d’œuvre industrielle est forte, e e e e essenellement dans les XIII , XV , XIX et XX arrondissements et dans les proches banlieues, surtout au nord-ouest de la capitale. A Paris, le quarer dit de la Goue d’Or dans le XVIIIème arrondissement est considéré comme le « quarer nord-africain » par excellence. En province, les principaux lieux d’implantaon sont les grandes villes de Lyon et Marseille, les départements du
Nord et du Pas-de-Calais et ceux de l’est de la France comme la Moselle et le Haut-Rhin. Evaluer cee populaon totale n’est pas chose facile car depuis 1947 les Algériens bénéficient en principe de la citoyenneté française et de la libre circulaon sur tout le territoire français. Selon le recensement de l’INSEE de 1954, 211 000 Algériens vivent en France métropolitaine mais d’autres 1 sources donnent des chiffres compris entre 200 000 pour Yvan Gastaut et 300 000 pour Benjamin 2 Stora . L’aspect approximaf de ces données est explicable par la forte mobilité entre l’Algérie et la métropole. Lors du conflit, l’immigraon algérienne progresse fortement. Le recensement de 1962 indique que 350 000 Algériens vivent en France mais le ministère de l’Intérieur évalue leur 3 nombre à 436 000 . En 1962, l’indépendance de l’Algérie transforme ses ressorssants en « étrangers ». Avec la guerre d’Algérie, la France métropolitaine connaît le choc de l’extension du conflit sur son propre territoire avec l’acvité des groupes naonalistes « Front de Libéraon Naonal » (FLN) et « Mouvement Naonal Algérien » (MNA). Leurs acons touchent l’ensemble des immigrés à parr de 1955 dans le but de rallier l’immigraon à la cause naonaliste algérienne. Cee « mise au pas » s’accompagne d’une longue et sanglante lue entre les deux mouvements, chacun cherchant à monopoliser la légimité du combat indépendanste. Avec l’ouverture d’un « second front » par le FLN en septembre 1958, certains Européens de la métropole, essenellement des forces de l’ordre ; militaires et policiers, sont les cibles de ces acons qualifiées de « terroristes ». Celles-ci se juxtaposent à la délinquance algérienne plus « tradionnelle » dans les pages consacrées aux faits divers. Les étapes de l’évoluon de cee représentaon sont ici étudiées par le rendu journalisque d’une délinquance et d’une criminalité en rapport avec la vie quodienne, matérielle et morale dont traitent les faits divers. L’étude des récits de faits divers pose des problèmes de méthode. Ce travail a pour source principale le dépouillement systémaque des arcles de faits divers de seize mois choisis en foncon de dates suscepbles de provoquer ou de mere en valeur une évoluon de cee représentaon. Le recours aux archives policières permet de renseigner l’historien sur cee actualité fait diversière difficile à appréhender, et apporte aussi une percepon plus « objecve » qui contraste souvent avec celle donnée par la presse. Un journaliste et un policier n’ont pas les mêmes approches, les mêmes méthodes d’invesgaon et surtout les mêmes buts. Par contre, les ouvrages généraux de référence ne manquent pas, sur l’histoire de la guerre d’Algérie en France, sur l’immigraon algérienne, son mode de vie et sa parcipaon à la vie sociale de la métropole, et sur ceux qui portent cee représentaon, c’est à dire sur les journaux choisis et, à travers eux, sur les journalistes spécialisés dans les faits divers. Organisée en trois grandes pares, cee étude s’aache aux différents aspects de cee représentaon suivant leurs évoluons, selon leurs changements et leurs permanences. Cee approche nécessite, en premier lieu, de porter un regard parculier sur ceux qui meent en forme l’expression de cee représentaon, sur l’intérêt de recourir à l’observaon des récits de faits divers et sur la manière dont ils peuvent être considérés comme révélateurs des mentalités collecves. Les faits divers illustrent souvent l’image que la presse européenne se fait de la vie quodienne des immigrés, de leurs acvités professionnelles et de leur adaptaon aux règles et à l’organisaon sociales. La deuxième pare traite spécifiquement des récits de faits divers délinquants et criminels qui constuent la nee majorité des événements recensés dans la rubrique. La délinquance algérienne doit être redéfinie par rapport au développement de l’acon des mouvements naonalistes. La percepon de l’agresseur algérien évolue de façon marquante vers une banalisaon de la délinquance algérienne, progressivement incorporée à la pete criminalité que l’on pourrait qualifier de « tradionnelle » et vers une marginalisaon du « terroriste » souvent diabolisé et préjugé comme l’inévitable auteur de tous hauts faits criminels. La représentaon de l’ensemble des immigrés algériens évolue en conséquence. La troisième pare met à jour les conséquences de l’extension de cee nouvelle criminalité dans la représentaon du « groupe algérien » vivant en France. Les lieux de vie, du logement au quarer, sont de plus en plus dénoncés comme des zones à haut risque « réservées » aux Algériens. La
représentaon des cafés algériens nécessite un éclairage parculier car elle accompagne presque systémaquement les différentes étapes du passage d’une vision de type « paternaliste » à une défiance grandissante à l’égard de ces lieux de sociabilité. La méfiance se renforce avec la répression. Cee représentaon des immigrés algériens est indissociable de débats et tensions soulevés par la guerre au sein de l’opinion publique française dont une pare aribue aux Algériens la responsabilité du conflit. Si le journal doit suivre son lectorat, il l’influence aussi fortement. A l’épreuve de la guerre, l’Algérien qui vit en France en 1962 n’est plus perçu comme le Nord-Africain ou le « Français musulman d’Algérie » (FMA), ainsi que l’affirment les rapports de police, et les articles de journaux. e 1. Y. Gastaut,L’immigraon et l’opinion en France sous la V République, Paris, Ed. du Seuil, 2000, p. 258. 2 . B. Stora,Aide-mémoire de l’immigraon algérienne, Paris, L’Harmaan-CIEM, 2000, p. 92. 3 .Ibid., p. 143.
Première partie : CADRES GÉNÉRAUX : REPRÉSENTANTS ET REPRÉSENTÉS
CHAPITRE 1 : CE QUE DIT LA PRESSE
Cetravail se fonde sur l’étude d’une rubrique parculière de journaux choisis en foncon de leurs spécificités, de leurs orientaons poliques et de leurs audiences. L’étude des permanences et des changements dans la représentaon des immigrés algériens par l’opinion publique à travers cinq organes de presse nécessite de revenir, au préalable sur ce qu’est un fait divers et sur l’intérêt pour l’historien d’y recourir. Il convient aussi de cerner les journaux retenus et, à travers eux, les lectorats concernés.
A) L’intérêt du recours aux faits divers
Les faits divers présentent un intérêt parculier en ce qui concerne l’histoire des représentaons collecves. Les travaux de Roland Barthes, de Georges Auclair et de Marc Ferro ont défini la nature propre de ce type d’arcle et ont ainsi mis en évidence la valeur du fait divers pour l’étude des mentalités collectives.
1-Structure du fait divers
L’ulisaon journalisque des faits divers s’est beaucoup développée dans la seconde e moié du XIX siècle et fut un facteur essenel du succès de la presse populaire. Le fait divers se définit par son caractère inclassable, son immanence et son intemporalité. Inclassable, il ne peut appartenir à aucune rubrique tradionnelle du journal. « Tout ce qui 1 » ne peut entrer dans un tiroir, c’est le « divers » . Défini négavement et exclu de l’actualité, il est 2 » réduit au rang de « nonévénement . Sa non importance est la contrepare de l’importance des événements des autres rubriques du journal. Mieux vaut néanmoins le définir comme en « événement secondaire ». Les événements, inclassables dans d’autres rubriques, rassemblés sous le terme générique de « fait divers » présentent des points communs. L’expression même de « fait divers » montre une sorte d’unité du « fait » représenté sous une forme plurielle et variée ; « divers ». Les rubriques journalisques tradionnelles s’inscrivent dans une durée, comme le suivi de la polique extérieure ou les quesons économiques. Le récit d’un fait divers présente, par contre, dans son contenu, l’intégralité de ce que le lecteur doit connaître de l’événement, sans avoir besoin de nécessaires connaissances préalables. Tout est dit dans l’arcle. Roland Barthes qualifie 3 cela d’« immanence » . Ceci est d’autant plus vrai pour ce que l’on pourrait appeler les « pets » faits divers par opposion aux « grands » faits divers qui, eux, peuvent s’inscrire dans une durée relave ; quelques jours, quelques semaines, voir quelques mois. Toutefois, cee temporalité leur reste propre, indépendante de celle de l’actualité. La chronologie d’un fait divers est inhérente à chacun d’entre eux, indépendante de celle des grands événements et de celle des autres faits divers. Aussi, chaque fois que l’événement est de nouveau évoqué, le journaliste récapitule l’ensemble des éléments que, selon lui, le lecteur doit connaître et cherche ainsi à en décrire l’intégralité. Le rapport causal entre une acon et sa conséquence directe est habituellement le principal élément mis en valeur. La disproporon entre une cause et son effet ou la coïncidence entre deux faits décalés sont généralement ce qui fait la valeur d’un « bon » fait divers. Il s’agit donc d’un facteur commun aux arcles des pages concernées et d’une caractérisque définissant leur structure. Pris hors de son contexte social, polique ou culturel, un fait divers est, en lui même une