Les bangangte de l
418 pages
Français

Les bangangte de l'ouest-Cameroun

-

Description

Ce livre se veut une agréable plongée dans l'univers fabuleux, riche et extraordinaire de l'histoire et des traditions d'un peuple africain. L'auteur conte l'Afrique noire dans ses us et coutumes, dans ce qu'elle avait de merveilleux, d'original et de magique et débouche sur l'épineuse question de savoir ce qu'il faut faire pour que le continent avance, tire le maximum de ses nombreux atouts et de son passé de gloire.

Sujets

Informations

Publié par
Date de parution 01 avril 2009
Nombre de lectures 406
EAN13 9782296223752
Langue Français
Poids de l'ouvrage 10 Mo

Informations légales : prix de location à la page €. Cette information est donnée uniquement à titre indicatif conformément à la législation en vigueur.

LETTRE DU SCRIBE AUX « AUTEURS»
A l’entrée dece petitouvrageque j’ai l’honneurdesigner, j’ai hâte de
m’acquitterd’un devoirde gratitude etd’honnêtetéqui m’impose de
vous remercier,vous tous,quiyavez travaillé,qui en êtesles vrais
auteurs,que j’aisansdouteaidéspar untravail d’organisation,
d’interprétation etd’analyse, maisàqui,àtoutprendre, j’ai lesentiment
d’avoir simplementprêté maplume frivole.
Des remerciements spéciaux,assortisdetoute madévotion, jevousles
adresseà vous, majestéNjiMonluhSeidou Pokam,roi des Bangangté,
quivousêtesinvestisans compterpourme guiderdansles arcanes
souvent compliquésde nos coutumeset traditions.Vous souffrirez que je
blessevotre modestie: votre passion pourla cultureancestrale,votre
parfaite maîtrise de notre langue impressionnent chez un hommequi est
alléaussi loin dansla conquête de la civilisation deceux qui nousont
vaincus.
Vous avezété detousmes combats.De jour comme de nuit,vousne
vousêtesjamaislassé de me livrer vos riches connaissancesde l’histoire
etdes traditionsdevotre peuple.Il n’est vraimentpas aisé d’interroger un

roibamiléké !J’aisouventété gêné devous ramener àmaintes reprises
surlesmêmes sujets.A tort.Vousnevousêtesjamaisfatigué de
retourner àl’ouvragequevous avez toujoursenrichi d’un détail
nouveau.En maintspassagesdece livre, jetiensàleconfesser, je
n’auraisété pour vous qu’une plume facile.
Toutaussi particulièrementjevous remercie,reineNana Jeannette,
connuesousle nom dePa’joungane, deuxfois veuve deroi;d’abord, du
roiPokamRobert,vospremièresamourset, ensuite, du roiNjiké
François.Vousêtes unevéritablebibliothèque pour toutcequitoucheà
lavie de la cour.Jesaluevotre disponibilité,vos talentsdeconteuse et
votre grandeconnaissance de lavie dupalais.
Jevous remercie également, majestéTattsiJean,roi desMetcha’,avec
lamême mention particulière.Vousm’avezlargementassisté par vos
encouragementsetm’avezouvertd’importantespistesde l’histoire de
votreroyaume en particulieretde la civilisation dupeupleBangangté en
général.
Jevous remercie detoutmoncœur,vousaussi,Mbheu’Mbakop
FrançoisWilliam.Vousêtes un lutteurinfatigable etéternellement
incompriset, encela,unspécimenardentd’étalonsauthentiquesdes
enfantsdupays.Vousm’avezàmaintesoccasionspoussé dansl’arène
farouche oùle don est un leurre etlavérité,auboutde l’effort.
Et toi, mon frère etmonami detoujours,PascalBaho,qui net’es
jamaislassé de me dire:«accroche-tmême doi »,ansles situationsles
plusdésespérées,voici le fruitdeton labeur.
Jevous remercie également,vous tous,qui m’avezapporté desaides
multiformes qui ontété d’unsoutien inestimablesanslequelquelques
détailsprécieuxauraientmanquéà ce petitessai.C’estàvous que je
m’adresse:
RegrettéNjitamFrançois, exempleunique de pasteurde l’église
protestante etnotableàla cour.Vous vousêteséteint,sitôtl’œuvre
commencée;
Votre majestéMveu-TankounéKammi
Messieurs:
TchoundamDavid,architecte;

6

Nkwenga Toka Joseph;
Kuigoua Jacques ;
Mba’nda André;
NjikéJeanFlaubert ;
-Lesnotables :
TamveunNjiké deNdou’ndou’ ;
NjiYapmi deMambit ;
NgwatbanNsoub Tchoumba Dieudonné;
Mbheu’NoungadeMatam;
Mbheu’NyadeBanekouane;
TamveunNyadeTchoudieum;
TenkheuNoumen deTchoudieum;
Nja TéyimYimga Jonathan hélas!Quivenezdetirer votre
révérence;
MenkamNja Lang néNtanguetMichel deNtanleum;
Nja ChoumgueutnéPafeJohn deToukoup2 ;
MenkamYomiHou’dja’Richard deKemdem;
Nsoub-Té-Djamenà Bangangté.;
Sa’YopanéJussePierre;
MenkamTchouatatnéTeutounDavid deMvetom;
MenkamNja Tchabane néMbakopDieudonné deBatela;
MenmamveunMbobnda Nya CharlesdeNekheule;
er
MenkamNja Ndzwe’néNkuidjeuRogerde, le 1s9 premiers
notablesBangangté;
Nja MenmamveunWanda’néWanda’FrançoisdeNdou’ndou’ ;
Mveukwa PetatnéPeteteJean-Désiré deNjantoo;
NgwatbanNzinganéNjinga Joseph,secrétaire particulierdu roi
Bangangté;

7

MenmamveunTenkheunéNgassamJeanOsée deMvetap 1;
MenmamveunKe’tchanéTchatchoua RobertdeMvetom;
Mveu-Cheu’néKuiba JeanPhilippe deToudadoun;
Mveu-Nguettom néNgoumgna FrançoisdeSife;
MenmamveunNtami ditTéNdenmen deDouala;
Mbheu’Kwi-Mbia’dzi deBanekane;
Tousmesamisducercle du 24à Yaoundé;
LeKoumPounNdé deBangangté;
Les reinesmères ;
MamveunPetton néePahaneJulienne;
MamveunKuicheu’néeLeuwatRosalie.
Je nevousoublie pas,âmesgénéreusesetanonymes, dontlesnoms se
sontenvolésmalencontreusement.Vousavezégalementbeaucoup
apporté pour quece livre paraisse.Puissiez-vousme pardonnermes
lacuneset trouverici l’expression inachevée de maprofonde gratitude !
Dieului-même, je lesais,sauravouscombler.
Etpourclorecespropos que je metsàl’entrée
Decetopusculequi m’apourtantcoûté
Tantdesueuretde peine, jeremercie envers,
Langue ducœur,s’il en est, mafemme etmesenfants,
Joëlle et tousmesamis,qui m’ont, de leuramour,
Soutenuetportétoutaulong duchemin
De lalente etlaborieuse parturition.
Encoreun motpourn’oublierpersonne:
Amon père derechange,SakioKechozo,
Quicomblalevide d’uneatroce naissance
Et quitraçapourmoi en lettresdures
Les voies sûresde lavie;

8

A cellequi, lapremière, par sagrande expérience
Des valeurs ancestrales,allumaen moi
Ce désirardentderemonterle fleuve;
Celle par qui jereçuslesbribesde lavie
Et quis’en estallée pourlarive opposée;
A cescœursaimants,cesmoissonneursderien,
Dequi j’aitout reçu,àqui j’airien donné,
Humblementje dédiecetravail dequoi?

9

Et pourtant, l’Afrique des royaumesexistetoujours, en margedes
républiquesnouvellesaveclesquelles, heureusement, elleafaitjusqu’ici
assezbon ménage.Cesanciennesorganisations sontconnuesdansnotre
pays sousdesdénominationsassezéquivoquesde «villages» oude
« groupements»,ceux-ci étant un ensemble devillagesdetailles trop
petitespourêtre individuellement viables. Or, «village »se définitpar
oppositionà«ville »:habitations rudimentairesetclairsemées,
prédominance desactivitésagricolesetpastorales, précarité des
conditionsd’existence etc.Ilrenvoie donc àun mode devie,àun niveau
de développementetnonàune organisationadministrative.Leterme
embarrasse davantage lorsque lavilles’installe làoùlevillage existait
autrefois.Doualaest-elle encore levillage desSawaetYaoundécelui des
Ewondo?On ne peutpasle diresansfrôlerleridicule.Autantdireque
Parisestlevillage desFrancs!Detoute évidence, désignerpar
«villages» nosanciensEtatsd’avantl’époquecoloniale est une
injurieuse impropriété.On devraitdire «Royaume
».ParcequecesEtatslà,c’étaientprécisémentdes royaumes:unterritoirebiencirconscritet
un peuple entièrement soumisàlavolonté d’unsouverainreconnuet
respecté detous.
De même, le mot«chef » parlequel nousdésignonsceuxquisontàla
tête decesanciensEtatsnerenvoieàrien de précis.Qu’est-cequ’unchef
sinon «celuiqui estdevant»?Quellequesoitlastructureconsidérée, le
chef,c’estlecapitlatin, latête,tout simplement,sansautre précision
surlestatutadministratif deceluiqui estentête.Unebande d’enfantsa
unchef,une horde d’animaux sauvagesaussi. «Chef »,fût-il
«supérieur» -c’estladernièretrouvaille -n’épouse paslescontoursde
laréalitéque le motprétend désigner.Etles« degrés»,que faut-il en
er, ee
penser ?Lesétiquettesde 12et 3degrés qu’onaccoleauxchefsdans
notre payspourenreleverle goûtà cequ’il paraît,sont toutaussi
absurdesau regard de nosinstitutions traditionnelles.L’organisation
traditionnelle de l’Afriqueconnaîtdes roisentant quesouverainsetdes
vassauxquisontdes roisplacés sousl’autorité despremiers.Sansplus.
Lesautrescommandements sontlesnotablesdeceux-ci,souverainsou
vassaux.Lesnotablesdépendentoudes unsoudesautres, oudesdeux
catégoriesàlafois.Les vassaux sontplacés souslesordresdes
souverains qui, eux, n’ont d’ordreàrecevoirde personne.
ChezlesBangangté dontilseraessentiellement question danscette
étude etchezlespeuples voisins, il existe des
souverainsappelés«Kwa

1

2

Toum »,bracelet qui sort, dont l’autorité porteauloin.En général, ilsont
sousleurautorité d’autres rois qui ensontles vassaux, «Feun-Teu’».
C’est lecas du roi deBangangté oudeBangoulap parexemple.D’autres
sontles seulsmaîtresà bord dansleur royaumerespectif,ayant, dansle
passé, éteint touteslesautresautorités qui ontexisté plutôt que de les
soumettre.C’estlecasdu roi deBalengouparexempleaussi.Il n’apas
de vassaux véritablesmaisdesnotablesàqui ila confié l’administration
desprovincesdupays.
De nosjours,unevéritableconfusionrègneautourde lanotion deroi.
Ils sont tous rangés souslavague dénomination de «chef ».Etcomme
prisen flagrantdélitd’impropriété, nouscherchonsànous rattraper, nous
tentonsdecolmaterlesbrèches, derefaire lesfissures, enrehaussantces
termesobtusetomnibuspardesestampilleségalementcreusesde
«supérieur» etdegde «ré ».La«chefferiesupérieuree »st une pure
création de l’administrationcoloniale oupost-coloniale,qui essaie de
cernerleconceptdeKwa-toum, peut-être, mais qui ne mesemble pasdu
tout satisfaisante.Leroi desBangangté peutêtreconsidérécommeun
chefsupérieur si l’onveut ;parcequ’ilades vassaux.Leroi des
Balengou qui,auplantraditionnel, en estl’équivalent-sansen être
l’égal - est supérieurpar rapportàqui?
De même, lesconsidérationsde «degré »qui essaientd’établirentre
cesautorités traditionnelles unecertaine hiérarchiebousculentla
conceptiontraditionnelle de l’autorité.Dansl’Afrique de nosaïeux,tout
roi estou unsouverain ou unvassal.Danschaque ordre, les rois sont
tacitementclassésles unspar rapportauxautres suivantleurhistoire
commune.Jadis, il étaitcommunémentadmisdanslaprovince de l’Ouest
duCamerounque leroi desBangangté était« l’ami »du seulroi des
Bamoun encesens qu’ilsavaient,auplan guerrier qui étaitalorsleseul
critère d’excellence, lamême force de frappe.Lorsqu’on lesfit«chefs
de premierdegré » et qu’onreversa bien d’autreschefsdansleurs rangs,
cette notion de degrésebrouillaelleaussiaux yeuxdespeuplesde la
région.Onal’impressionque lanotion de degré, initialementconçue
pour renforcerl’autorité deschefs,sertplutôtàredistribuerlescartes,ce
qui en favorisecertains sansmanquerd’enrabaisserd’autres.Il n’estpas
exclu quetout soitdansl’ordre d’unestratégie inavouée dupouvoir
colonial oupost-colonial.Lesoupçon devientplusobsédantlàoùona
réussiàenfilerà cesautorités traditionnelles unetenue dite de

1

3

commandement qui leurdonne l’allure desacteursdesplusmauvais
filmsdeCharlot.
Qu’importe.Lorsqu’on parcourtlecontinentdans sesprofondeurs,
force estdereconnaîtreque l’Afriquetraditionnelle existetoujours,
organisée enEtatsautonomesouplacésles uns sousladépendance des
autres.Leroyaume deBangangté est un exemplevivantdecesanciennes
organisations quisont toujoursd’actualité.
C’estcetteAfrique-là,qui embarrasse,qui gêne,semble-t-il,que je
voudraisépousseter.L’Afrique des royaumesetdesmonarques.Qui
n’estpasdisparuebienqu’il n’enresteque devagues vestigesdans
certainespartiesducontinentoùla colonisationaréussiàdéracinerles
peuples.Danslamajeure partie ducontinent, l’Afrique des royaumes
existetoujours,vivace,têtue.Elle existe parfoisen porte-à-fauxavecla
république mais, dans unesorte detolérance oudecomplicitérésignée,
faitassezbon ménageavecelle.C’estlecasduCameroun oùles
autorités traditionnellesont statutd’auxiliairesde l’administration.Je ne
suispasnostalgique des usages révolus,tant s’en faut.Je neveux
nullement rienrenieràmarépublique « oùdormentnosancêtres! »C’est
unvirage d’effectuévoicibientôtcinquanteans,sansappel, irréversible.
Maismarépublique estconstituée deroyaumes«qu’ontbâtisnos
aïeux».Je n’ai le droitd’occulterni l’une, ni lesautres.L’Afrique
traditionnelle estgouvernée pardes roisetleurs vassaux, les«roitelets»,
comme écrit trèsmaladroitementlerévérendabbéKetchoua, éminent
chercheurderegrettée mémoire, dans son livreresté inédit
1
malheureusement.Cesontces«roitelets»-làque parfoisje merésigneà
appeler«chef »,pourpallierles risquesdeconfusion lorsqu’ils se
présentent, pourlesdistinguerdesKwa-toum.Laplupartdu temps, je les
aiappelés rois, lorsqu’aucuneconfusion n’étaitpossible.Rois, en effet,
ilslesontbien, euxaussi: chefsdesEtatsde moindre importancecertes,
etassujettisaufil desansàd’autres ;mais toutde même,chefsexerçant
leurautoritésurdes territoiresbiencirconscritsetayant un peuplebienà
eux.Ilsontperduleurautonomie, pourcertains, ensignantdesaccords
desubordinationavecdes voisinsjugéspluspuissants ;pourd’autres,à
l’issue desguerresdontils sont sortis vaincus.Je nesauraislesappeler

1
(1)AbbéKetchoua Thomas,
Manuscritjamaisédité.

Le peuple Bamilékéen diasporadepuis 3000ans.

1

4

«roitelets» pourautantcommeM. l’abbé l’afait.Ilyaquelquechose
d’inexactetd’injurieuxqui merépugne dansce mot.
Danslanouvelleclassification deschefferies traditionnellesdu
er
Cameroun,Bangangté est unechefferietraditionnelle de 1degré,
appellationqui le placeaumême degréqu’uncertain nombre d’autres
chefferiesde laprovince etdupays,auxdépensdebien d’autres qui ne
leur sontpourtantpas subordonnées.C’est uneclassificationqui honore
le paysdu roiNgami.Maisil estplusjuste etplus simple de le désigner
parletermequi lui estpropre: Kwa-toum;Puisqu’il ne peut setraduire
exactementen français,appelons-lesimplement, «roi ».
Je neveuxnullementdireque dansl’Afriqueancienne, il n’yavaitpas
de hiérarchie entre lesEtats.Certainsétaientnécessairementplus
puissants que d’autres,voilàoù résidaitladifférence,cequi n’affectaiten
rien leurautonomie oul’indépendance des uns vis-à-visdesautres.
Lorsque deuxroisétaientégalementpuissants, on lesappelaitdes
«amis».Siunroise passaitindûmentpourl’égal d’unautre, prétendait
en être l’ami,selon letermeconsacré,celui-ci lui déclarait
immédiatementlaguerre pourlerétabliràsajuste place.Maisc’est une
autre histoire.Ceque je m’efforce de montrer,c’est que le pouvoir
traditionnelconnaissait simplementdeux typesdesouverains: ceuxqui
étaientàlatête desEtatsindépendantsetceuxqui étaientdes vassaux.
Quelque fûtleurdegré de puissance, ilsétaient tousdes rois,chacun
dans son pays,chacunàsaplace.Lesouverain deBangangté, par
exemple, n’était pas plusroiquecelui deBalengou, deBamenaoude
Bangoua.Chacun étaitégalement roiàl’intérieurdeson pays.Aux yeux
deson peuple, ilyavaitmêmeunetendanceàlerevaloriseràl’excès,à
lesurfaireauxdépensd’autres roisparfoisaussi puissants.
Si nous voulonsconterl’Afrique, l’Afriquetraditionnelle,tellequ’elle
étaitorganisée du tempsde nosaïeux, et tellequ’elle existe encore de nos
jours, il neseraitpasexactdetaxerde «villages» oude
« groupements», lesEtats traditionnels qu’ellerenferme.Où que nous
puissionsaller,cesontdes royaumes, des royaumesautonomesou
inféodés.Danscertainespartiesducontinent, il n’yavaitpas
d’organisation étatiquevéritable oualorselleadisparuaufil desâgesou
souslapousséecoloniale.Lespeuples vivaientdansdeshameauxperdus
danslaforêt, danslasavane,souvent trèséloignésles unsdesautres.
Chaque hameau quicomptaitjustequelquescasesnecomprenait que les

1

5

membresd’une même famille.Aucun étrangerne pouvait s’infiltrer.Ala
tête dechaque localité, ilyavait unchef mais que le groupe pouvait
renverseràtoutmomentauprofitd’unautre jugé plusfidèle ouplus
représentatif.Entre leshameaux voisins, il n’existaitpasde
gouvernementcentralau vraisensdu terme.Ilsentretenaiententre eux, le
caséchéant,un lienaffectif, lesentimentde former un mêmeclan,
d’avoir unancêtrecommun.Pour une meilleure maîtrise de
l’organisationtraditionnelle etpar souci d’uniformisation,cesontces
entités-làqu’àl’époquecoloniale ouaprèsl’indépendance, ils’étaitagi
de fédérer, deregrouperpourcréerdes unités traditionnelles
administrativement viables.C’esten pareillecirconstanceque leterme
« groupement»conviendrait.Pasailleurs.Làoùil existeune
organisationtraditionnelle detype étatique, pourquoi parlerde
groupement ?Bangangté,Bangoua,Bamena,Balengou, etc. nesontpas
du toutdesgroupementsparcequece n’estpas un décret qui enadéfini
lesfrontières.Cesontdes royaumesdontleslimites remontentaux
guerresdeconquête ouauxalliancesnégociéesdesancêtres qui ensont
lespèresfondateurs.
Le royaume de Bangangté, 400 ans après
Si donconremonte dansletemps, ons’aperçoit que l’Afrique
précoloniale était un ensemble deroyaumesplusoumoinsétendus, plus
oumoins spécifiés,ayantcependantleurorganisationsociale et un
pouvoir qui n’avaientparfois rienàenvierànosEtatsmodernes.Ces
Etats-làn’ontpasdisparuavecl’avènementdes républiques.Au
Cameroun, on les retrouve essentiellementdansle grand nord, dansles
provincesanglophonesetde l’Ouestoùilsconstituentdevéritables
pouvoirsparallèlesaupouvoircentral deYaoundé.Danscertainsdeces
anciensEtats, lapopulation obéitbeaucoup plusaux«chefs»
traditionnels qu’auxautoritésadministratives.C’estdireque dans son
subconscient, lanotion d’Etat républicainreste encoreuneabstraction;
saréalitéadministrative,c’estleroyaume hérité desesaïeux.A
Bangangté,comme dansbien d’autres royaumes, le pouvoir traditionnel
est uneréalitévivante dontil estintéressantd’examinerlescontoursetla
matérialitéauxfinsdevoirceque larépublique peutentirerpourmieux
sebâtir, ou simplementpourlesconservercommereliquesd’une époque
quiattesterontplus tardque nousavons vécu.On ne le dirajamaisassez:
pointd’avenirpourdespeuples sanshistoire.

1

6

Du royaume deBangangté donc, puisqu’onyest, essayonsde parler.
Il ne date pasd’aujourd’hui.Ilyaquatresiècles qu’ila commencé.
Quatresiècles, me dira-t-on,ce n’est rien dansl’histoire despeuples.
Maisc’est toutde mêmeunâgerespectable faceaux45années
d’existence duCameroun indépendant, parexemple.Quatresiècles qui
nesontpasfacilesàreconstituer.Etpourcause !Remonter400ans
d’unecivilisation detradition orale dontlaplupartdes vestigesontété
saccagésparles religionsintolérantesetla colonisationbarbare,c’est une
véritable gageure !Plusde 13générations sesont succédé,sesont
transmisleursconnaissancesetleurs souvenirs.Malgré leurbonne
volonté, -quirestesouventàprouver- peuvent-elles resterfidèles, dans
leur version desfaits,aumodèle initial?On peuten douter.Etmêmesi
ellesen ontlavolonté, peuvent-ellesenavoirlesmoyens ?Rien n’est
moins sûr.Aufil desans, d’unrécitàl’autre, lesévènements s’effacent,
s’entremêlentet sebrouillentdanslamémoire despeuples.Lesdates,qui
sonten histoireune donnée essentielle, partent souventlespremières.
Parfoismême, ellesn’ontjamaisété,àproprementparler.Onsaitla
manière, ohcombienvague, dontnosparents situaientlesévénements:
« C’était souslerègne du roi….C’étaitl’année oùleselavaitdisparu,
oùilyavaiteuéclipse du soleil.C’étaitpendantlaguerre de…C’étaient
deuxculturesavant…après…C’était àlamortdu roi… !Etc. ».
Voilà commentnosparentsdataientlesfaitshistoriques!Apartirde
tels repères, peut-onsesituerfacilement ?Peut-onvraimentécrire
l’histoire de nos royaumesdanscesconditions sans tomberdans une
fabulationridicule?On ne peutpasaisément remonter quatresiècles
d’une histoire orale.C’estpourtantà cetexercice fastidieuxque je
voudraism’essayerici:raconterleroyaumebangangté de la créationà
nosjours.
L’histoire des Bangangté
L’histoire intégrale desBangangtés’inscritentre deuxévénements
majeurs:lanaissance du royaume etleur retouraux sources.La
naissance futl’œuvre du roiNgami etleretouraux sources,celle du roi
Seidou quirègneactuellement surceroyaume.De l’ancêtreau régnant,
c’estfinalementl’histoire d’unvoyage encircuitferméqu’ils’agitde
è
reconstituer.Amorcéà Bankad’oùNgami estpartiauXVIIsiècle, ilse
è
refermeaumême endroitaudébutduXIXoùilrevient
è
symboliquement, par son 14successeurinterposé.Celui-ci effectua, en

1

7

2003,un pèlerinage ineffableà Bankaqui futfêtéavecun fasterarement
égalé.
Du 30maiau 7juin decetteannée-là, en effet,àlatête d’une
impressionnante délégation estiméeàplusde2000personnes que
transportaientplusde300 véhiculesdetouscylindresetdetoutes
marques,sa MajestéNjiMonluhSeidouPokam,roi desBangangté,afait
un déplacementinéditau royaume deBankavoisin.
Lespréparatifsdu voyage durèrentplusde deuxans.En fait, l’idée
n’étaitpasneuve.Il estmême probablequ’à chaquerègne, depuisla
création du royaume, lesBangangtéressentaientetexprimaientplusou
moinsfermementle désird’effectuer un pèlerinageà Banka.Onsaitavec
certitudeque l’idée fut relancéesousleroiPokamRobertpuis sousleroi
NjikéFrançois,respectivementpère etdemi-frèrle de’actuel locataire du
palaisdeBangangté.Sans suite.D’hésitationsenatermoiements, on
remettait toujoursle projetàplus tard.
Si jusqu’au roiSeidou, levoyage n’avaitpaspu s’effectuer,c’étaità
cause d’un obstacleapparemmentanodin maisd’une extrême importance
qu’on ne parvenaitpasàlever:le peupleBangangté ne pouvaitpas
entreprendre d’aller vers sesorigines sans savoiroùelles setrouvaient
exactement.Surlaquestion, lesavisétaientdivergents.Deux versions se
disputaientlamémoirecollective etc’étaitassezpourcréerl’inertie:une
certainetendancevoulait que lesBangangté fussentdesdescendantsdes
Banka,uneautresoutenait qu’ils venaientplutôtdeBaféko.
Conformémentauxdispositionsde la coutume en lamatière,toute erreur
eûtété gravissime.Aulieuderésoudreun problèmeréel, mais qui
pouvait toujourscontinuerà attendre, on pouvaitencréer unautreà
conséquencesimmédiates.
Il fallaitêtresûrdesadestinationavantdese mettre enroute de peur
d’attraper une grave malédiction encasd’erreur.Ce n’est queversla
maison paternelleque l’enfantprodigue doit retourneretnonchezle
voisin,au risque d’humilier son père et s’attirerlesfoudresdesaragequi
n’attendentpasgénéralement.Alors, les rois quisesont relevés surle
trône deBangangté ontjoué la carte de laprudence enrenvoyantcerituel
toujoursàplus tard.
Le peupleBangangtéa cheminéainsi, prudent, jusqu’au roiSeidou.
Ce passionné de l’histoire fitdes recherchesetétablitde façon non

1

8

équivoque, par une méthodesurlaquelle jereviendrai,que lesBangangté
descendaientdu roi deBanka.Lechemin étaitdésormaisbalisé et, en peu
detemps,ceux-cisesontorganisésetonteffectuécevoyage initiatique
en projetdepuisdesgénérations.
A Banka, l’accueil fut triomphal etleséjour riche encouleurs.La
célébration de l’événement se hissaloin,trèsloinau-dessusdesattentes.
Pendant unesemaine, le petit royaume hôte était totalement transfiguré.
Le palaiset sesenvironsétaientprisd’assautpar une foulesansnombre,
de jourcomme de
nuit.Lesparticipants,ycomprislesorganisateurseuxmêmes, n’encrurentpasleurs yeux.Ceuxdesabsents quiaimentla
culture et quisesontfaitconterl’événementneseconsolerontjamaisde
n’avoirpasfaitle déplacementdeBanka.Raconter«Banka2003»sera
toujours une injureàlaréalité.Pareille histoire nese donneque
difficilementauxmots.C’était un événementextraordinaire,quiavait
donné lieuàdeuxgrandesfêtes:l’une,àl’arrivée du roi desBangangté
etl’autre, debeaucoup lapluspompeuse,àlafin desonséjour.Pendant
dixjours, onavaitl’impressionque personne, dansceroyaume, nes’était
misen marge.Toutle mondes’étaitmobilisé pourla circonstance.
Durant toute lasemaine, le palaisétaitleseul pointfocal.Onavait
l’impressionque partoutailleurs, lavies’était suspendue.Durantles
deuxgrandsjoursde fêtes,toutle monde nevenait que dupalais, ne
marchait queversle palais!Desmoyensmatérielsetfinanciers
colossauxavaientété déployés.La chefferie deBanka avaitfaitpeau
neuve.Touteslesmaisonsavaientchangé devisage.Certainesétaient
restaurées, d’autresavaientpris uneaile nouvelle,toutesavaient reçu une
éclatantecouche de peinture digne desgrandsjours.De nouvelles
constructionsétaientégalement sortiesdeterrecomme parenchantement,
enuncourtlapsdetemps.Durantlesderniersmoisdespréparatifs,à
Banka, lesjours sesuivaientetjamaisneseressemblaient.Lesactivités
prenaient, de jouren jour,un impressionnantcoup d’accélérateur.
Chaque jour qui passaitapportait sonsupplémentd’effetàunechefferie
qui grandissaitet s’embellissaitàvue d’œil.
Tousles visiteursétaientémerveillés,se posaientlesmêmes
questions:dequois’agissait-ilaufait ?Pourquoicebranle-basd’une
foule immense dansce petit royaume?Pendant tantde jours, la
mobilisation detantde groupesde danses,tantde fêtes,une foire
exposition desartisansetdesindustriels…Pourquoi?

1

9

C’était l’accueiltriomphal du roi desBangangtéquirentraitchez ses
parentsaprès unetrèslongueabsence.Laséparation duraquatrecents
ans!Quatrecentsansd’une existenceséparée etdouloureuse.Ce jour-là,
ilretournaitaupaysdesesaïeux, nonpaspour s’yétablir,celavasans
dire,au risque debousculerceluiquiy régnait, maispour se présenterà
luicomme filset se fairereconnaître et re introniserenrégularisation
commeroi.Parceque,quatresièclesdurant, ilauravécudansla
dissidence, enrupturetotale.Pourcomprendre lesenjeux, il fautpartirde
lanaissance du royaume deBangangté;audemeurant,assez semblableà
celle de laplupartd’autres royaumesdupaysbamiléké.
ElleremonteauXVIIèsiècle etfutl’œuvre d’un princeBankanommé
Ngami,Nga’meni danslalanguebanka.Encompagnie deson frère
jumeauetd’un groupe dechasseurs qui leur servaientd’escorte, le jeune
hommequittaleroyaume desanaissance pour unechasse de plusen plus
lointaine,sansdestination précise,augré de l’aventure.Aprèsplusieurs
moisdechasse, ils’établit quelque part,surlarive droite duNoun en
prenantcongé deson frèrequi étaitanimé dudésird’allerencore plus
loin.C’étaiten 1660.Cinqansplus tard, dansdescirconstances sur
lesquellesjereviendrai, leshabitantsdecettecontrée décidèrentd’en
faire leur roi.LeroyaumeBangangtéavait vule jour.
Sonrègne - hélas!- neserapasdetout repos.Asoncœurdéfendant,
cethomme éprisde paixdutfaire laguerre.D’abordàses voisinspour
créer unEtatéconomiquement viable;àdesagresseursensuite pourla
liberté deson peuple.C’estainsiqu’ilrentradans une guerre
particulièrementmeurtrièrecontre le peuplebamoun dontil estpourtant
un descendant,soitditen passant.LesBamoun étaient un peuple de
guerriers redoutables,animésd’une insurmontableambition de
gouverner toute larégion.Touteslesguerresleur souriaientetils
marchaientdevictoire envictoire.Sansdoute parcequ’ilsavait que le
royaumeBangangté étaitgouverné par un descendantdu roiCharé, leroi
bamoun nevoulaitpas s’attaquerà ce peuplesanscondition.Ilseserait
même gardé de le fairesi larégion deBangangté n’étaitpasle passage
obligé pouralleràla conquête duplateaubamiléké, objetdesa
convoitise.L’hésitation futdecourte durée.Leroibamoun finitpar se
résoudreàmarcher surle paysdu roiNgami.
Mal lui en prit.Pourlapremière fois, devant unearmée ennemie, il
apprità courberl’échine.D’abordsurlarive duNgam.Commeautrefois

2

0

les Grecs aux portes de la ville deTroie, les Bamouncampèrentdes
semainesdurant surla rive gauche dufleuvesanspouvoirpasseràl’autre
bord.C’étaiten 1675.Dans lebrouillard deBabou’ensuite, en 1687, où
ils furentpresquetousdécimés.Al’issue decesdeuxbatailles sur
lesquellesjereviendraiun peuplusloin, les seules,audemeurant,qui
opposèrentnotablementBangangté etBamoun, leroiNgami et son
peuplese firentappelerdans un élan decommuneadmiration dans toute
larégion:Ba ha teu’,ceux quirefusentleservage,ceux quiveulent
vivre en maîtreschezeux, indépendantsetlibres.C’estde làque découle
le nom du royaumequiseratranscritplus tard: Bangangté.Même de nos
jours, en effet, lesBangangtés’accommodentmal d’unesituation oùleur
liberté, leurindépendance etleurdignitésontmisesàprix.Ils sontnobles
ou se disent toujours tels, jalouxde leurautonomie et toujoursfiersde
leurpersonne.Lechanteurl’atteste pour s’en moquer un peu, il est vrai:
« lesBangangté, dit-il,c’estlanoblesse dans rien ».
Danscesdeuxguerres, notons-le, lesBangangté n’auraient sansdoute
pesé d’aucun poidsdevantlafureurmeurtrière de lapuissante et
nombreusearméebamoun.Cesont surtoutlesdieuxetlespuissancesde
l’ombrequi, mieux que personne,avaientcombattupoureux.Cequi
n’enlèverienàleur victoire,cependant.A cette époque-là, en effet, les
enginsde lamortn’existaientpaspournotre peuple.Lapuissance d’une
arméese mesuraitaussibienaunombre deseshommes,àsa combativité
qu’aupouvoirmagiquequ’elle détenait.EtlesBangangté du roiNgami
étaientdetrèsgrandsmagiciens.
Ainsi,comme le18 juin1815 à Waterloo, le roiKouotoudes
Bamoun,quiavaitprislerisque d’être lui-même de l’expédition, fut
vaincuparlebrouillardà Babou.Sonarmée futdécimée parles soldats
Bangangté.Capturé etfaitprisonnier, il futconduitdevantleroiNgami
qui, probablement,serappelaqu’ilsétaientcousins.Kouotouestprotégé
et reconduitmalicieusement,sain et sauf, dans son pays.
Telle est, enraccourci, l’histoire de lanaissance du royaume
Bangangté.Une histoire,cependant,qui n’explique pas tout.Pourquoi,
e
parexemple, leretourdu14successeurdu roiNgamiaupaysdeses
ancêtres quisertde levainà cetessai,comme ilvientd’être ditplushaut,
a-t-il fait tantdebruits ?C’esticiqu’il fautinterrogerlescoutumesdece
peuple.Nous y reviendronsde façonun peuplusdétaillée plusloin.
Disonsdèsicique lescoutumesdugroupebamiléké dontfontpartie les

2

1

Bankaetles Bangangté disposent que lorsqu’un hommetrouvesur son
cheminun objetprécieux, il doitlerameneràson père.S’il en dispose
aussitôtàsaguise, ilattrape leNdoun,une malédiction d’untype
particulier qu’on nommeFèn.On dit qu’ilamangé leFèn,Ajeufèn.
Voilàpourquoi,s’iltrouvesur sarouteun objeten métal oude l’argent,
leBangangtése garde d’en jouir.Ilauramême plutôt tendanceàéviter
d’y toucherde peurd’être obligé d’aller s’en purifierchez son
grandpère, où qu’ilsetrouve.Alors, ilcouperaune herbe, n’importe laquelle
maisde préférence leTchhou’-tweunqui prendra alorsle nom deFhok,
s’en essuieralevisage, lajetterasurl’objet trouvécomme pour signifier
qu’il n’arienvuetpasserasonchemin.
Aucasoùily touche etle porteàson grand-père parconséquent,
celui-ci peutle garderpourlui-même,s’ilappartientàla caste des
hommes qui ontle pouvoirdes’approprierlesobjets trouvés.Danslecas
contraire, ilrécompenseral’auteurde latrouvaille etlaportera àsontour
aupalaisoùilrecevraenretourdesfélicitationsdu roi etmêmeuntitre
de noblesse.
Il enva àpeuprèsdes titresde noblessecomme desobjets trouvés.
Lorsqu’un homme enreçoithorsdesafamille, il ne doitpasle porter tant
queson grand-père,son père etle père desamère ne l’ontpas validé.Ils
le font,àtourderôle,aucoursd’unecérémonie decirconstance oùils
appellentl’heureux récipiendaire parletitrequi lui estdécerné.Apartir
dece moment, lesportes sontouvertesàtous.L’homme peutporter son
titre partoutoùilsetrouvesanscourirlerisque d’une malédiction.C’est
probablementensouvenirdecettetraditionque lesCamerounaisont
l’habitude, lorsqu’ils sontnommésaugouvernementouàtouteautre
haute distinction, d’allerdansleur village d’origine organiser une fête.
Tradition,commetunous tiens!
Mais,siun homme élevéàune distinctiontraditionnelle horsdechez
soi passe outrecette prescription descoutumesetarboresontitre,s’en
laisse désignerpubliquement,à Bangangté, on dit qu’ilamangé leFèn
ainsique jeviensde le montrer.La conséquence,c’est unebonne
malédictionquis’ensuivratôtou tard.Danslescroyancesde larégion,ce
châtiment se manifeste de plusieursmanières:malchance, échecs,
accidentsparfoismortels, infécondité, décèsdesenfantsensérie, des
calamitésdetoutesorte pour toutdire et, pour terminer,une « mauvaise
mort».On entend parcette dernière expression le faitd’avoirlecorps

2

2

enfléaprès samort. Cequireprésenteunevéritablecatastrophe pourla
famille.Detelsmortsn’ontpasdroitàunesépulture niàdes
lamentations.Leurdépouille estconduite ensilence danslasavane, de
préférenceau sommetd’unecolline oùelle estabandonnéeàdécouvert,
pourlafaim desanimauxetdesoiseauxde proie.Leursfemmes
deviennentdesTsi,sortesde parias, declochardesdéguenillées,qui ne
mangent quecequi estcuitàla braise, jamaisd’alimentspréparésàla
vapeur, et qui doiventerreràtraversle paysjusqu’aujouroùelles se
débarrasserontde leur tristesort sur quelquesmalchanceuxavecqui elles
auront réussià coucher.Cerites’appelleNe fet tsi,donnerle mauvais
sortpouren guérir soi-même.
Devenu roià Bangangté, le princeNgami n’avaitpas songéà
retournerdans son payspourannoncerl’heureuse nouvelleàson père et
enrecevoirla bénédiction.Il n’adoncjamaiseule droitde porter son
titre.Pasplus qu’aucun desesdouzesuccesseursau trône deBangangté.
Etpuisquec’estau sommet que lafaute étaitcommise,c’est toute la base
qui enapris uncoup.Pendantprèsdequatrecentsansdonc, les
Bangangté ontporté lefèndansleur ventrecomme on ditdansleur
langue.Ilsontainsivécucomme deshors-la-loi de génération en
génération,voici prèsdequatresiècles.Comme lesdescendantsd’Adam,
ilsportaienten euxle péché de leurancêtre;ilsétaientmaudits, osonsle
dire franchement.C’està cetétatde peuple damnéqu’on impute la
responsabilité de laplupartde leurséchecsoudesgrandescalamités
subiesaucoursdesâges:sécheresses, oragesdévastateurs, inondations,
épidémies,criquetsmigrateurs, incompréhensions,trahisons, etc.
C’estcette malédictionqu’en lieuetplace desonancêtre, leroi
SeidouPokam estallé laverà Bankaen mai etjuin2003.Oncomprend
dèslorspourquoitouslesBangangté ontadhéréspontanémentauprojet ;
pourquoi ilsétaient si nombreuxàlesuivre,àl’accompagnerdansce
pèlerinagequi était,aux yeuxdetous,unvéritablevoyage de délivrance,
gage d’espoirde prospérité pour tout un peuple.Plusde2000pèlerinsen
cortège, ils serontplusde3000àdestination !
Commentle princeNgamiavait-ilcheminé du royaume desa
naissance jusqu’à Bangangté?Par quellesétapesétaient-ilspassés,ses
héritiers successifsetlui, jusqu’à ce jouroù, par-delàquatrecentsans
d’histoire, ils revenaientaupays ?Surcetitinéraire, il nous seraloisible
de jeter unregardsur quelquesaspectsdes usagesetdescoutumes qui

2

3

formentla texture de la culture fabuleuse dece peuple extraordinaire,
perdu au cœurde l’Afriquecentrale.Tels sontlesjalons quivont baliser
lecheminqu’empruntera cette petite étudequiseveut,rappelons-le,un
modeste essai d’histoire etd’ethnologie.
Considérationsméthodologiques
Par souci declarté, j’yprendrai le parti de l’essentiel.Au risque de
paraîtresommaire etlaisserle lecteurparfois sur safaim, j’y serai même
souvent contraintparmanque d’information.
Pour reconstituer cette histoirequi n’ajamaisété écrite,à ceque je
crois, de façon exhaustive etintégrale, je mesuisappuyésur quelques
raresdocuments quisesontavérésbien maigres, fragmentaireset
nécessairementlacunaires.Cequi m’apousséà chercherà complétermes
informationsparde nombreusesenquêtesmenées surleterrain.J’ai
interrogébeaucoup deBangangté etdesnonBangangté.J’ai notamment
écouté lespersonnesâgées, lesnotables, les reineset surtoutles rois.Une
bonne partie de l’initiation decesderniers, on lesait,consisteàleur
enseignerl’histoire etles traditionsdu royaume.Toutesces recherches,
je l’avoue, ne me donnentpasl’assurance d’avoir toutapprisdecette
histoire épique dupeupleBangangté.Maisje meréjouisd’avoireula
possibilité d’établir que lesfaitshistoriquesetévénements que je
rapporte danscetouvragesontabsolument vraisen dépitde l’oralité de la
plupartde mes sources.Comment ?Grâceàl’ordalie dupalaisde
Bangangté,quiapparaîtcomme lagrande originalité de laméthode de
rechercheque j’aiutilisée danscetessai.C’est une méthode irrationnelle
mais qui produitdes résultatsimpressionnants.J’ensuisàme demander
sicette pratique neserapasl’une descontributionsimportantesde
l’Afriqueàlarecherche dans touslesdomaines.J’y reviendrai plusloin
pouren expliquerle fonctionnementafinque le lecteurapprécietoutle
bienque j’enaitiré.Letempspourmoi de m’arrêter sur quelquesautres
difficultésauxfinsde direcommentje lesaicontournées.
Les contraintesde départ
Lesétudes qui portent surl’histoire et/oula civilisation despeuples
étrangersàlalangue danslaquelle ontravaille,quels qu’ils soient,se
heurtentinéluctablementauproblème de latranscription.Cette difficulté
estbienconnue deceux quitravaillenten français surl’Afrique donton

2

4

sait que leslangueséchappent, parmoments,àlaphonétique deslangues
gréco-latines.
Commec’estlecasde laplupartdeslanguesafricaines, en effet, dans
lalangue desBangangté de laprovince de l’OuestduCameroun dontil
seraessentiellement questiontoutaulong decetouvrage, il existe des
sons qu’on neretrouve pasen françaisni,àma connaissance, dans
aucuneautre langue européenne.Leur transcription faitproblème.A cette
difficultévient s’ajouter uneautre, non moinsnégligeable,quitientàune
spécificité deslanguesafricaines.On lesait,cesontdeslanguesàtonsen
cesens que l’élément toniqueyexerceune fonctionsémantique.Entre
despairesminimalesparfois,seul leton établitladifférence.En
Bangangté parexemple,kapeut signifier:«assiette, grillé, magie ou
choisir»suivant qu’on lève leton,qu’on l’abaisse ou qu’on lui fasse
subir une inflexion montante.Depuislesannées1970, onapenséque la
phonétique internationale étaitlasolution miracleàtoutescesdifficultés.
Etducoup, ona balayécomme d’unreversde lamaintouslesefforts qui
avaientété fournisjusque-làpourécrire noslangues.Il n’en est rien.La
phonétique estloin d’avoir réglé le problème.Aussi longtemps qu’on ne
mettrapas surpiedunsystème detranscription, prenantencomptetoutes
les subtilités qui enconstituentlarichesse etl’originalité, leslangues
africainesnese donnerontpasentièrementàl’écriture.
J’ai penséque le présentessai,qui ne prétend nullementpoursuivre
un objectif linguistique, n’étaitpasle lieuindiqué derelancerce débat
d’érudits.Adessein, j’aichoisi de nerecourirniàl’une niàl’autre des
orthographesexistantesde lalangueBangangté, de peurd’infligeraux
lecteurs quivoudraientdécouvrirleriche etmystérieux universde notre
civilisation, lapeine d’unapprentissagesupplémentaire.
Cettetranscriptionque je proposeseveut une démarcationvolontaire
vis-à-visdecequ’onappellelanouvelle écrituredeslanguesafricaines
préconisée parla Société internationale de linguistique (S.I.L.)sur
laquelle j’aimeraisdiretoutde mêmeun mot:j’aitoujours reprochéà
cette école, dontjerespecte les travauxparailleurs,son parti pris
excessivement scientifique.Il mesemblequeces savantsont trouvé dans
leslanguesafricaines unvastechamp d’expérimentation de leurs
rechercheslinguistiques.Etpourtant, lalinguistique estau service des
languesdontelle étudie le fonctionnementetlesévolutions ;elle ne
devraitpas sesubstitueràelles.L’écriture detoute langues’accommode

2

5

d’un minimum deconventions que doivent connaître et appliquer tous
ceux quis’yintéressent.Penser que l’orthographe desmotspeut coller
rigoureusementàlaphonétiquecomme essaientde faire nosamisde la
S.I.L.,c’estmutilerl’écriture,c’estl’appauvrir.Les similitudes sont
inévitables,cequicontribueàrendre lalecture malaisée.Lalecture d’un
texte estd’autantplusfacileque lespossibilitésd’encernerlesmots, de
les reconnaîtrerapidement tantauplan de laformeque ducontenu,sont
grandes.
L’orthographe d’un motdevraitavoir uncontour qui le mette en
évidence,qui permette de lereconnaître d’emblée, de lerepérerà
distance,aumilieud’autresmots qui pourraientluiressembler.Elle
devraitparfoisaideràenretrouverl’étymologiequi,àsontour, permettra
de mieuxencernerlesens.Voilàpourquoi, en dépitdetoutesles
récriminationsfaitesàl’orthographe desalangue jugéetropcompliquée,
la France n’ajamaisaccepté de larevoiretne le fera certainement
jamais.Surtoutpasdanslesensd’uniformiserlatranscription des sons.
On perd d’énormesfacilitésdecommuniquerencalquantl’orthographe
surlaphonétique.
Lanouvelle écriture deslanguesafricaines, me dira-t-on, offre
l’avantage d’ensimplifierl’orthographe.J’y souscris ;mêmesices
signesgraphiques,tantôtcouchés,tantôt renversés, dans unagencement
oùdespolicesmultiplesalternent, ont quelquechosequi merépugne.
Mais toutcompte fait,qu’onserepose, en latransposantdansce
domaine, la célèbrequestion du romancier sénégalais:«Ceque l’on
1
gagnevaut-ilceque l’on perd? »Qu’ya-t-ilàgagneràsimplifier
l’écriture d’une languesi l’opération ne permetpasde lalirecouramment
etdesaisir toutaussirapidementlesensdecequ’on lit ?Je neconnais
pas unseul lecteurde lanouvelle écriture deslanguesafricaines qui
puissese jeterdansl’aventuresans s’yprépareràl’avance.C’est toujours
aprèsplusieursessaismalheureux, incertains,qu’on parvientàen donner
une lectureàpeuprèscourante.On ne lit vraimentpascourammentles
languesafricainesécritesdanslanouvelle écriture d’inspiration
phonétique.Ceux qui donnentl’illusion d’yparvenir récitenten faitdes
passages qu’ilsontpréalablementmémorisés.C’estdirequ’ilya
problème.L’écriture de noslanguesdoitêtrerepensée.

1
CheickHamidouKane,L’Aventureambiguë.

2

6

Les languesafricaines sontgénéralementconstituéesde mots très
courts, le plus souventmonosyllabiques.Plus que lesautreslanguesdu
monde, ellesavaientjustementintérêtàse doterd’une orthographe de
convention,complexes’il le faut,qui permette de discriminerlesmots,
de lesidentifieraupremier regardafin d’enretrouver rapidementlesens
par unevue globale.Considéronsparexemple,cette phrase etcette
expression françaises:
«LesPygméesdansent».
«Laforêtdense…».
L’orthographe deshomonymes qu’elles renfermentn’estpasdu tout
innocente.Elle participe du sensdudiscoursetconduit rapidementle
lecteuràfaire lapartdeschosesentre « lesPygmées qui dansent» et« la
forêtdense »qui ne danse pasdu tout!Si l’orthographe devaitcoller
rigoureusementàlaphonétiquecomme leveulentnosamisde la S.I.L, le
lecteur se perdrait.Entoutcas, il flotterait unbon lapsdetempsavantde
retrouver sonchemin,cequi n’estpasde natureàfluidifierlalecture.
En dépitde plusde30ansde pratique de la« nouvelle écriture »,
personne, même pasceux qui l’enseignent, ne parvientàlire noslangues
d’emblée.Toutlecteurestcondamnéàdécrypter sontexteàl’avance,
avantde le lirecommes’ils’agissaitdeslanguesmortes.Or, leslangues
africainesnesontni le grecni le latin.Cesontdeslangues vivantes,
courammentparléesparlespeuplesdansleur vécu quotidien et qui
s’enrichissentaufil desjoursd’apportsnouveaux.On ne devraitpasen
faire desexercicesd’équilibriste oudesobjetsde muséesimplement
destinésàl’étude etàservird’illustrationsaux rechercheslinguistiques.
Sansavoirlaprétention d’avoir trouvéunesolution définitiveà
l’écriture deslanguesafricaines, dansle présentessai, j’ai opté pour sa
« francisatpoion »urdes raisonspurementpratiques.Puisque les
Africainsontapprisàlire etàécrire parleslangueseuropéennes,autant
partirde leurmodèle d’écriture pourécrire lesnôtres.Il mesemble plus
facile de partirdufrançaisoude l’anglaispourécrire leslangues
camerounaises, parexemple.
Le cas spécifique du Bangangté
Dans touslescas, pourle lecteurduprésentouvrage, ilserait
fastidieuxdes’yprendreautrement.Pourlui permettre de déchiffrer

2

7

quelques mots, quelques expressions,tiréesdu Bangangté,àquoi
servirait-il de lui infligerdesétudes supplémentaires ?Il n’auraqu’àlire
cesmotsetexpressionscommes’ils’agissaitdufrançais.Leton et
l’accentlui feront quelquefoisdéfaut,celavasansdire.Maisje pense
quec’estle moindre mal.Je n’ai pas voulul’embarquerdansce domaine
de «ton »que j’estime difficileàexpliquerautrement qu’oralementet
qui ne présenteraitpourlesujetde mon propos qu’unbien maigre intérêt.
Ainsi donc, par-delà ce problème deton,surlequel le lecteurcomprend
désormais que je passe lespiedsjoints,quelquesparticularitésde notre
langue le gêneront s’il estdésireuxd’en garder toutde mêmequelques
souvenirs.Jevoudraisen direun motenquatre points,àtitre indicatif
toutaumoins.
1°- L’articulation des consonnes
DanslalangueBangangté, lesconsonnes sont tantôtocclusives,tantôt
fricatives.Lorsque je dis, parexemple, «A Keu ?A NouKeu ?»,
prononcéàpeuprèscomme en français, d’unsouffle, d’uneseule
émission devoix,celasignifie:«Qu’est-ce?Quevoulez-vous?»En
revanche,si je dis:«A Kheu»,avecunKétiré par unresserrementde
l’aperture de lagorgequ’on obtienten portantlalangueramasséeversle
palais,unKquisouffle ensomme, on entendra :«c’estbrulé ».
J’utiliserai donclalettre « h »commeunetransparenteque je mettrai, le
caséchéant, derrièreuneconsonne pourindiquer qu’elleaune
articulation fricative, étirée;pour signifier quesonarticulation déplace
unventléger.
EXEMPLES :
Me tchoup yi mbeu anèneJe luiai ditde partir.
A tchhoup noumetchoup laIlagrossiceque j’ai dit.
Ngueu’ yamtheumyeun ngo li.Gheu beunène!Ilyatrop de
maux,trop desouffrances, dansce pays-ci.Allons-nous-en.
Nguelang ne kou’keu’khou’.Letempsde montern’estpas
arrivé.
2°-Lecasde lalettre « n »
EnBangangté, lalettre «en fin de mon »tne forme pasavecla
voyellequi laprécèdeunesyllabeunique (diphtongue)commec’est
généralementlecasen français.Ellese prononceséparément,àpeuprès

2

8

commedans«cane, donne,…» etnoncomme dans«banc», donPour
produirecesderniers sons, je mettrai justement ug »,hén «rité des
usages,àlafin dumotoude lasyllabevisés.
EXEMPLES :
Me yeun pan men.J’aivulecouscousde l’enfant.
Nkan kangte kenamvangsi.Lesingearetourné lesarachidesetles
alaisséesàl’endroit.
A bamen mveunIl estfilsderoi
Lo mbangam !Eloigne-toi de moi !
Mbang lo neta senniIlaplu violemmentaujourd’hui.
Tse nèn mvang nkwaLarivièreatari, il neresteque
du sable.
3°- Le coup de glotte
Lecoup de glotte estl’une desoriginalitésdeslanguesafricaines.Il
consisteàsuspendrebrusquementetmomentanémentl’émission de la
voixavantde passeràlasyllabe ouaumot quisuit.Il n’existe pasdansla
langue françaisequi est,soitprécisé en passant, notreréférent.Lecoup
de glottese matérialise par uneapostrophe, «’», placéàl’endroit
indiqué.C’est une décision de la S.I.L.que j’apprécie et que je fais
mienne.
EXEMPLES:
Anèn fa’Il estpartiau travail.
dheu’na am.Ilalabouré monchamp.
Seu’euViens.
Seu’ beunèneAllons.
Tchheunwa’ni liVoici le livre.
4°-Le mot«Bangangté»
Le mot«Bangangté »quireviendrafréquemmentdansletextesera
tantôten position desubstantif,tantôten position d’adjectif;ilrenverra
tantôtàlalangue et tantôtaupeuple.Dans uncascomme dansl’autre, je
luiaiconservésamajusculeafinqu’elleserve d’avertissementaulecteur

2

9

qui lechercheraitenvain dansle lexique de lalangue française.La
plupartdu temps, j’enuserai de même detouslesautresmots tirésde la
langueBangangté, notammentlorsqu’ils sontemployésisolément.
Lorsqu’ils seretrouverontainsi en position isoléeàl’intérieurdu
français, je leuraffecteraiune majuscule initiale pourprévenirle lecteur
qu’ilsortmomentanémentdulexique français.
Le styleet le contenu
Lapremière personne danslaquelle j’écrispourra choquerceux qui
ontl’habitude des travaux universitaires.Je n’ai paspum’en départir,
n’ayant rienvoulufaire danslesouci de meconformer, de mesoumettre
àladiscipline parfoisarbitraire des savants.Cestylevolontiersfamilier
que jerevendique danscetexte,que j’assume, est unchoix que j’opère
pour restercolléà ceschosesparfoisinvraisemblablesouindécentes que
jerapporte;je l’aivouluàdessein pourassumermesécritsetleur
conserverlecaractère d’untémoignage personnel,qui m’engage,surles
choses réellement vécues,surlesexpériencesparfoisirrationnelles que
j’ai faites,que j’ai éprouvéespersonnellement, ou que j’ai entenduesdes
bouches trèsautoriséesdesgardiensde nos traditions:les vieillards, les
patriarchesetles rois quisont- des voix trèsautoriséesl’ontdit- de
véritablesbibliothèquesdans uneAfriquequireste encoresujetteà
l’oralité.J’aivoulum’assumer, pour toutdire,sans vouloircompromettre
d’autrespersonnesdansmeserrements.Le lecteur, je l’enconjure, m’en
sauragré.C’estdansle mêmesoucique je donne,chaque fois que
l’occasion le permet, laparoleauxacteurset recoursàl’illustration par
de nombreusesprisesdevue.
Lalangueàlaquelle j’airecoursdanscetessai est souventdavantage
littérairequescientifique.Elle estmême parfoiscarrémentpoétique.Elle
m’estcertainementimposée parmaformation maisj’enattends qu’elle
facilite lalecture de l’ouvrage eten faitplus unsujetde détenteque de
froidesconnaissances.

Lechoixdudomaine
Parailleurs, le lecteur se posera certainementlaquestion desavoir
pourquoi «Bangangté ».Est-ceunrepli identitaire?Al’ère de la
mondialisation où tout semble marcher verslafusion,ceserait
regrettable, mêmesi je pense parailleurs que lespeuplesdoiventmarcher

3

0

vers «ce village planétaire »qu’on leur aplanté, en prenant soin de
préserverleuridentité propre.J’aichoisi de mecantonnerdans ce petit
royaume parcequec’estle pays qui m’a vunaître,celuique jeconnaisle
pluspar conséquent,cela va sansdire.Maisje ne l’aurais certainement
pasfait si je n’y voyais, en mêmetemps qu’une originalité,une fenêtre
ouvertesurle peuplebamiléké de l’OuestduCameroun en particulieret
le monde négro-africain en général.Cequise passe ici estdifférentet
étrangement semblableà cequ’onvoitailleursetpartoutenAfriqueau
Sud duSahara.
Je n’auraisjamaisconté leroyaume de manaissancesic’étaitpour
m’yenfermer,autantdire pourme perdre.Masoif de liberté etde
communierest si forte,siardente,qu’il m’étaitinimaginable
d’entreprendre de mecontenir, de mecloîtrerdanslesfrontières trop
étroitesd’un pays, moinsencore d’untoutpetit royaume perdudansle
Cameroun,aucœurde l’Afrique.

3

1

2 - De ladivision du temps
DansleBangangtétraditionnel, letempsest sommairementdivisé,
essentiellementponctué parlecalendrier agricole, la rotationapparente
du soleil etlaforme de lalune.L’année est une période encadrée par
deux saisonsidentiques.Il existeunesaison despluies,celle des cultures
et unesaisonsèche,celle de la récolte.Lecycle lunaire permetde diviser
l’année en douze mois appelés« lunes».Ilsne portentpas chacunun
nomspécifique mais se déterminentpar un numéroqui est celui de
l’ordre de passage danslecycle de l’année.Une lunecomprend en
moyennetrois semaines, non pasdeseptjours comme danslecalendrier
grégorien, maisde huit.Traditionnellement, le jourestdivisé entranches
detemps vaguesdéterminésessentiellementparlaposition du soleil ou
l’ampleurde l’obscurité, etmême l’atmosphère parfois. C’est ainsiqu’on
distingue:
Le petitmatin:Pam-tswe’,réveil de lanuit.
Le matin:Nkeup-ndjeu, lisière dujour.
Midi:Ndjak-ngnam,soleilvertical.
Lesoir :Mveut-ndjeu, jour vascillant.
Lanuit :Tswe’.
Cœurde lanuit :«Ndong-tswe’», épaisseurde lanuit.
MinuitTet-tswe’, milieude lanuit.
Ce n’est quetrès tard,au contactde la civilisation occidentale,que
notrecultureaintégré lesnotionsd’heure etde minute.Alorson dit : un
«soleil», deux,trois, etc. pour compterlesheures.Lesminutes,quant à
elles,sontdestranches, desfragmentsd’heure,MviNgnam.Les
secondes sont trop petitespourêtreappréhensibles.
La semaine, estdivisée, non pasenseptjoursmaisen huit. C’est une
répartition du tempspropreà tousles royaumes bamiléké, l’une des
marquesde leur appartenanceaumême groupe ethnique dansnotre pays
qui encompte plusieurs.Pourquoi huitjoursetnonsept comme dansle
calendriergrégorien? Difficileàdire. Ce nombresansdoute permetde
mieux suivre lecycle lunaire.Etpourquoi lasemainetraditionnelle
n’estelle pas trop différente decelleapportée parla colonisation?Troublant!
Maisc’est toutde même intéressantdeconstatercerapprochemententre

3

6

des peuples restéslongtempscoupésles unsdesautres.Occidentauxet
Africainsauraient-ils quelque part un passécommun?On peutle penser.
Leshuitjoursde lasemainetraditionnelle desBangangtésont:
NgaNtanbou’ Nsia
Nkotheu Ntanteu’ Nzemteu’
NdzignamNtala’Nga
L’année, généralementappréhendée dans saglobalité estnéanmoins
divisée en moisappeléslunes.Maisceslunesn’avaientpas un nom
spécifique.Pourlesdésigner, on leuraffectait un numéro.Le mois
africain desBangangtécommenceàl’apparition de lalune dansleciel et
s’achèveavecl’apparition de lanouvelle lune.Certainschercheurs,
comme le groupeCepomquitravaille depuis 33ans surlalangue
Bangangtésousladirection dePierreMopeltMbetbo,sesontefforcésde
trouverdesdénominationsauxdouze moisde l’année.Ils sesont
essentiellementinspirésdesdifférentesétapesdesactivitésagricolesde
l’année.Cequi n’estpasmauvais.Maisletoutn’estpasde nommerles
choses.Il fautencorequecesmots soientacceptésdes utilisateursde la
langue,ce donton ne peutjuger qu’àpartirde l’utilisationqu’ilsen font.
Al’exception des termes techniquesou savants, on n’invente pas un mot,
c’estle publicqui l’impose.
Dansles traditions Bangangté, le découpage de l’annéequi est bien
ancré dansl’usage,cesontles saisons.On en distinguetrois :la saison
sèche ouDoum, la saison despluiesouSanetletempsde ladisette ou
Tse.C’est surtoutaucontactde la civilisation occidentaleque la
conscience desmoisest rentrée dansles usagespourêtre désignésdeun
àdouze.Sicelan’avaitpasété, leBangangté necompteraitpas que
douze moisdansl’année mais treize étantdonnéque lalune
traditionnelleaune durée moyenne devingt-huitjours seulement.
LeBangangtétraditionnel nesesoucie pasnon plusdecompterles
annéescomme ilaété montré plushaut.C’estlapreuvequece peuple ne
se planifiait qu’à court terme.Pourdonner une idée du tempsécoulé
qu’on estime de nosjoursenannées, onseréféraitàlataillequ’avaient
alorslesenfants,àla couleurdescheveuxdesparentsouauxdifférents
règnesdontlamémoirecollective desBangangtéagardé heureusement
l’ordre!

3

7

3 - Lesjours sacrés
Les Bangangté n’ontpasattendul’évangile pourfaire l’expérience des
jours sacrés.Touslesjoursnesontpasouvrablesdanslasemaine
traditionnelle.Il existe desjoursfériésdurantlesquelsil estinterditde
travailleràlahoue,autrementditdetravailler toutcourt,carlahoue,
depuislongtemps, estleurinstrumentessentiel des travauxagricoles.Ces
joursnesontpas toujourslesmêmesentouslespointsdu royaume.Mais
il en existeun de fortementprescritdansles usages.C’estleNgaqui
marque le débutde lasemaine.Ilcorrespond probablement, pense-t-on
généralement,aujouroù unterrible événement seseraitproduitdansle
royaume:lamortd’unroi particulièrementpuissant.LeNgadonc, il est
formellementinterditdetravaillerlaterre etMveunga, leroi des
Bangangté, n’apasle droitde paraître en public.De nosjours,cette
interdictionqui lui estfaitese limiteàlamatinée.Il peut ainsirecevoir
seshôtesdèsl’après-midi.On peutdonc remarquer querien ne
s’improvise dansles usagesdupeupleBangangté.Tout seramèneà
l’histoire.
4 -Aperçuhistorique
Leroyaume deBangangté futfondéau XVIIèsiècle parleroiNgami
comme nousl’avonsditplushautetlereverronsen détail plusloin.Son
histoire estjalonnée de guerres :guerresde protection, guerres
d’expansion.Les rois Ngami,Nenaton,Nya2,NjikéSalomon etPokam
Robert sesontparticulièrementillustrésparlesguerres qu’ilsontfaites
soitpourétendre leroyaume,soitpouren protégerlesbienscontre les
pilleursetlesenvahisseurs,soitpourensécuriserlesfrontières.
Bangangté estactuellementgouverné parleroiNjiMonluhSeidou
e
Pokam, lel15 deadynastie.Il estné en 1947, du roiPokam etde la
reineNgassam.C’est un ingénieuragronome de formation, parlant
courammentle français, l’anglaisetl’allemandautant qu’ilaunerare
maîtrise desonBangangté natal.
La culture du royaume,commecelle detoute larégion, estdominée
par son folklore.Bangangté estleberceaudesdansesfameuses telles que
leMangabeuetleMeteu’ ;leNdanziouMekoumbou’danslequel il
excelleaujourd’hui est un héritage desesancêtresbamoun.Il est
probablequ’ilsenaientgardé l’airpar-delà Bankaparoùilsont transité.
Maisil paraîtplus vraisemblablequ’ils s’y soient ré initiésau traité de

3

8

paix qu’ils signèrentaveclesBamoun en 1687.Cetraité, ons’en
souvient, futaccompagné d’un échange d’hommes:desBangangté
s’étaient vusinstallésà Foumbantandis que desBamounavaient reçula
nationalitéBangangté.Les unsetlesautresavaientdéfinitivement quitté
leurpaysd’origine pour s’établir toutaussi définitivementdansleurpays
d’adoption.On levoitbien, lanaturalisation ne date pasd’aujourd’hui.
Elle était, du tempsde nosaïeux,un mode d’acquisition de la citoyenneté
très répandu.Il est regrettable,absurde et rétrogradeque de nosjours, on
discrimine etmême persécute descitoyensd’une même nationaumotif
qu’ilsontchoisi devivreailleurs que làd’oùils sontoriginaires.
5-L’économie enbref
Leroyaume deBangangtévitessentiellementd’agriculture etdupetit
élevage.Onyproduitdesculturesderentetelles que lecafé etlecacao,
notammentdansles régionsdeBantoum,Maham,Sanki,Zangoua,
Baloa,Banekane etBabou.C’est surtoutl’agriculturevivrièreàlaquelle
sesontajoutées,cesdixdernièresannéeslesculturesmaraîchères,qui
fait safortune.Leroyaume produitmaïs,arachidesetbanane plantain en
quantitésuffisante pourl’alimentation despopulationslocales.Un
importantexcédentestmême exportéversles villesdeYaoundé et
Douala.Mais cesont surtoutlapastèque etla tomatequitiennent
actuellementle hautdupavé deson économie.Leur qualité en faitdes
produits très recherchés surlesmarchésdes villes camerounaises, du
Gabon etde la GuinéeEquatoriale.Le marché ditde pastèque oude
tomatecréé en 2000au quartierMvembat,surla N ationale n° 4, parle
maireThomasTchatchouaen est un grandcentre de distribution.Cet
établissementestpromisàun grandavenir, pourvu que lesautorités
locales ycroientetfassent quelquechose pourle développer.
Leroyaume élève égalementcaprinsetovinsainsique de lavolaille
pourla consommation familiale etlocale.Grâceauxéleveursbororo et
quelquesélites, l’élevage dugrosbétailafait sonapparition.On peut
citerM.NiatNjifenjiMarcel, leroiNjiMonluhSeidou,M.Tchoumba
Dieudonné etbien d’autreséleveursmineurs.Lesconditionsclimatiques
sontloin d’êtreaussi mauvaises qu’on l’avaitprétendunaguère.Le
climatetlavégétationsont,aucontraire,trèsfavorablesàl’élevageau
point que, n’eûtété laprédominance de l’agriculturequi ne faitpasbon
ménageaveclesbêtes, leroyaume deviendraitbienviteun paradis

3

9

pastoral.Lavégétation estabondante etpérenne.Cequi n’estpaslecas
auNord dupayspourtant réputézone d’élevage parexcellence.
L’artisanat quiafleuri jadisesten perte devitessesoitparmanque de
structure d’encadrement,soitdufaitde l’abandon de nos valeursetd’une
certaine modequicommande deconsommereuropéen.Lesoutils tels
que lesPam-Tchana’,lesMata Na’kou,lesPam-Fiak,lesKessongetc.
se fontde plusen plus rareslorsqu’ilsn’ontpas totalementdisparu.Seuls
subsistentles tabouretsetlitsenbambous, lesmortiers, lasculpturesur
boisetlapoterie.Encore nesont-ils qufe leaitdes raresartisansisolés
dontlaplupart viennentdes royaumes voisins.
6-Elémentsculturels
Ilseraitprétentieuxetmême insensé d’envisagerl’étude de la culture
d’un peuple danslecadretrop étroitd’untravailtelquecelui-ci.Un
ouvrage plusieursfoisplus volumineux s’yemploieraitenvain.Ouvrir
une petite fenêtresurleriche patrimoineculturel dupeupleBangangté,
faireressortir quelques traitsculturelscaractéristiquesde notre peuple,tel
estl’humble objectifque je mesuisfixé ici.
1)LesDibaetlesNgheum
D’une façon générale, les Bangangtéappartiennent augroupe
«Diba»quiconstitue,avecla composante «Ngheum »,l’ensemble des
populations«Medieumba».L’un etl’autre groupes s’étendent
indubitablement au-delàdesfrontièresdudépartement.Maisje me
limiterai iciuniquement à ceux qui peuplentle départementdu Ndé dont
Bangangté estlechef-lieu.
2)Lechef de file desDiba
Les«Diba»sereconnaissentparleurmanière de parler.Ils sont
francs, directs, necachentpasleursintentions,accueillentl’étrangeret
lui font spontanément confiancesansexigerdecontrepartie.Le
« dibaïsme »,si je puisme permettrece néologisme, estfinalement une
manière d’être,uneattitude devantl’existence, ensommeunetendance
philosophique propreà certainspeuplesde la région dontles Bangangté
sontles chefsde file.Aleur suite, on peut citerles Balengou, les
Bangoua, les Bandounga, les Bakong, les Bangang-Fokam, les Bagnoun
etles Bamaha.

4

0

Decette philosophie de l’existence, leBangangté est, en effet, la
meilleure incarnation.Il la vitmêmeàl’extrême.Soncœuresten
bandoulière et sonâmese lit sur sonvisage.Cequ’ilaffiche
difficilement, lorsqu’elle estmauvaise,c’est sa condition matérielle ou
financière.Partout, ilveutpasserpour un hommequisesuffit,quivit
dansl’abondance.Il est, en effet,trèsfierdesapersonne.Ce n’est qu’en
confidencequ’il pourravousexposer sesdéboires.Autrement, il estprêt
àtoutdonner, jusqu’àsadernière pièce de monnaie pourfaire plaisirà
l’autre, pourparaîtrecequ’il n’estpas-unriche -quitteàmourirde
faimune fois rentréchezlui !
LeBangangtéahorreurde l’hypocrisie.Cequ’il pense devous, il
vousle dit sansdétour, prêtà accepterlesexcuses que, lecaséchéant,
vouspouvezêtreamenéàlui présenter.Il n’estpasdu tout rancunier.
Lorsqu’ilsebrouilleavecson prochain,sonvœule pluscherl’instant
d’après,c’est quevite, leschoses reviennentdansl’ordre.Il estprompt
aupardon et, lorsqu’il pardonne,c’estpourdevrai,c’estdéfinitivement.
Il nesesentàl’aisequ’ensociété, danslesmilieuxambiants.Ilaime la
grandevie, la bonnetable etdubonvin.Ilalesensde l’humouret
maîtriseàfond l’artde laplaisanterie.
LesBangangté parlentbeaucoup.Leurs
voisinslesappellent«Nko’Tchou», lagrande gueule.Mais s’ilsparlentbeaucoup, ilsmettent
rarementleursmenacesàexécution.Onraconte l’histoire dece
Bangangtéqui,un jour, disaitdesinvectivesetplaisantaitauxdépens
d’un hommequ’ilavait rencontré dans unbar.Sans raisonapparente, il
letraitaitde faible etl’invitaitàsebattre.Il lui disaitdesinjuresetla
foulequi écoutait s’en délectaitet riaitauxéclats.L’homme finitpar
craquer, ne pouvant supporterindéfinimentdesinsultesaussi gratuites.Il
partitd’unviolentcoup de poingau visage duprovocateur quis’écroula
aussitôt.Lafoulese mitàrire de plusbelle et s’attendaitàunechaude
explication entre lesdeuxhommes.LeBangangtéqu’onvenaitd’étaler
serelevanonchalamment, nettoya calmement ses vêtementsenregardant
vaguementautourde lui etfitcetteréplique:cet« Regardez-moi
individu!Ilsecroit trèsfortpourm’avoirenvoyéau sol.Et pourtant,
même l’alcoolque jebois al’habitude de merenverser».Puis se
tournant vers sonbourreau, il lui demandade lui offrir unebière pour
fêter savictoire.Cettescène estloin d’êtreune fiction.Elle est vraie.On
enrencontre de pareils touslesjoursdanslesmilieuxBangangté.Si le
combatn’apaseulieuce n’estpasparceque le provocateurétait

4

1