Les veuves de la Grande Guerre : d'éternelles endeuillées

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Contrairement à l’idée convenue voulant que les veuves de la Première Guerre mondiale demeurèrent éternellement en deuil, fidèles à la mémoire de leur défunt époux, mort héroïquement pour la patrie, 42% d’entre elles convolèrent en justes noces entre 1919 et 1939. Aussi, au-delà de l’hommage bien légitime rendu à ces victimes de la guerre, à ces femmes recluses jusque-là dans les limbes de l’oubli, cette étude contribue-t-elle à déjouer les rouages de la construction mémorielle du mythe de la « veuve éternelle ».
Une recherche minutieuse de plusieurs années fut nécessaire pour retrouver les pas que ces endeuillées nous laissèrent en héritage sur les sentiers de l’histoire, loin de l’imaginaire collectif et des chemins de la mémoire. En outre, afin que la vérité historique puisse enfin éclore sans laisser aucune zone d’ombre, cette démythification veille à démasquer les causes à l’origine de cette lacune historiographique, telle que notamment la transgression du tabou de la mort. Quoi qu’il en soit, et malgré son jeune âge, l’auteur n’a pas hésité à dépasser ses réticences pour nous dévoiler ici, avec beaucoup de pudeur, cette douleur indicible inhérente à la spécificité même du deuil de guerre.
Ainsi par le prisme de cette monographie sur les veuves de la Grande Guerre, Stéphanie Petit apporte sa pierre à la compréhension du refus de la mort par notre société actuelle, où les deuils pathologiques ne cessent de se multiplier. Sans compter que, répondant également à la finalité même du métier d’historien, elle n’oublie pas d’attirer notre attention sur les enjeux de mémoire et ses dangereuses répercussions tant sur la collectivité que sur l’individu. Dans le secret espoir, peut-être, que triomphe un jour le « Plus jamais ça ! » de la Der des Der…
Stéphanie PETIT prépare actuellement un doctorat sous la direction de Georges-Henri SOUTOU, Directeur de l’École Doctorale Mondes Contemporains de l’Université de Paris IV-Sorbonne, qui lui a fait l’honneur et l’amitié de préfacer cet ouvrage.

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Date de parution 01 janvier 2007
Nombre de lectures 4
EAN13 9782849240359
Langue Français

Informations légales : prix de location à la page 0,0135€. Cette information est donnée uniquement à titre indicatif conformément à la législation en vigueur.

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Les veuves de la Grande Guerre
D’éternelles endeuillées ?Collection « Memoriae»
Déjà parus :
Survivre à Auschwitz : Rosa, matricule 19184
de Édith-France Arnold
© Éditions du Cygne, Paris, 2007
editionsducygne@club-internet.fr
www.editionsducygne.com
ISBN : 978-2-84924-035-9Stéphanie PETIT
Les veuves de la Grande Guerre
D’éternelles endeuillées ?
Éditions du CygneÀ mes deux arrière-grands-mères,
Virginie GARBE et Anne-Marie MANGIN,
ainsi qu’à toutes les familles endeuillées par la guerre.Remerciements
Sans la confiance bienveillante de mon éditeur,
Patrice KANOZSAI, ce livre n’aurait pu voir le jour, qu’il en soit
ici chaleureusement remercié.
Ma reconnaissance va également à Georges-Henri SOUTOU,
mon maître de thèse, Professeur d’histoire contemporaine à
l’Université Paris-Sorbonne (Paris IV) et Directeur du Centre
d’Histoire de l’Europe et des Relations Internationales (CHERI),
auprès de qui j’apprends jour après jour le passionnant métier
d’historien. Mes pensées les plus amicales s’envolent aussi vers
Guy PEDRONCINI, un grand historien de la Première Guerre
mondiale qui nous a quitté depuis peu, et à qui je dois tant.
Enfin, je tiens à témoigner ma plus vive gratitude à Philippe
CUOQ pour son immense patience ainsi qu’à mes fidèles amis
pour leur soutien sans failles : Henriette MARTINEZ, Députée
des Hautes-Alpes, sans qui la moisson aurait été moins fructueuse ;
Hugues DALLEAU, Jean KERVIZIC, Michel de MUIZON,
respectivement Président, Secrétaire général et Directeur de
l’Union Nationale des Combattants (UNC), sans qui les blés
n’auraient jamais été mûrs pour l’été ; Serge ZEITOUN, Laurent
VIDALENC, sans oublier Reine-Marie WATTRAINT, Pierre
ALAUX, Jean-Michel JOYE, Éléna GARCIA, Adèle BELMONT
et Ben MULVIHILL qui m’ont aidée à défricher, labourer et semer
ce champ de mots.Préface
Le beau livre de Stéphanie Petit sur les veuves de
la Grande Guerre traite d’un sujet que l’on croit
intuitivement connaître, qui renvoie souvent à des souvenirs
familiaux désormais lointains, qui évoque certaines
représentations littéraires ou artistiques largement stéréotypée. En fait,
la question est plus riche. Stéphanie Petit s’est tout d’abord
livrée à une étude juridique et réglementaire approfondie de
la notion de « veuve de guerre », notion beaucoup plus
complexe pour les autorités civiles et militaires de l’époque qu’on
ne le penserait. Cette notion a évidemment due être clarifiée
en fonction du droit à pension reconnu aux veuves de guerre,
droit qui forçait l’Administration à définir clairement les
catégories. Un immense travail de recherche, dans des fonds fort
dispersés, a été nécessaire pour clarifier tout cela.
Mais au-delà du cadre réglementaire du sujet, et de ses
aspects démographiques, ce livre renvoie bien sûr à des
représentations et à des comportements sociaux, étroitement
liés au statut des femmes de l’époque. La veuve de guerre
est exaltée, mais comme épouse du héros défunt. Elle
représente un type, non pas une réalité sociale, psychologique,
humaine perçue en tant que telle. Son existence est certes
reconnue, mais dans le cadre d’une représentation
républicaine et très masculine de la Nation en guerre. La conception
sacrificielle de la Grande Guerre si fréquente à l’époque
explique évidemment en partie cette attitude. Il reste que les
problèmes vécus des veuves, y compris le deuil, les soucis
familiaux, les questions matérielles, ne sont guère pris en
7Les veuves de la Grande Guerre
compte ; ce ne sont pas de maigres pensions qui compensent
cette forme d’inconscience. La sorte de réprobation qui
accompagne le remariage des veuves de guerre en est encore
un aspect : les veuves n’ont de statut que celui justement de
veuves de guerre. L’ancien combattant qui a survécu est au
c œur de la France morale, politique et sociologique de
l’Entredeux-guerres ; les veuves de combattants morts restent en
marge.
C’est pourquoi l’auteur a voulu opérer une véritable
révolution copernicienne et mettre les veuves de guerre au centre
de sa réflexion. Du départ de l’époux combattant au statut
réglementé de veuve ayant droit à pension, en passant par
l’annonce de la mort du conjoint et du travail de deuil. Pour
cette recherche toute les méthodes actuelles de l’histoire,
renouvelées ces dernières années, ont été mises en œuvre :
celle de l’histoire démographique, mais aussi de l’histoire
sociale, politique et culturelle. En effet, la grande originalité
de ce livre est de prendre en compte tous les aspects du sujet,
y compris sur le plan psychologique et social, sur celui
également de l’histoire des représentations, sans néanmoins
oublier le moins du monde la nécessité d’une étude
quantitative fine, rendue très difficile par des problèmes complexes
de source. Pour le lecteur habituel ce livre profond, rédigé
par la personne qui connaît le mieux la question, est
émouvant ; pour l’historien professionnel, il constitue en outre un
bel exemple de méthode.
Dans sa nouveauté, ce livre renvoie en effet également à
toutes les problématiques actuelles liées à la notion de «
culture de guerre » et à la grande question de la « brutalisation
de la guerre » en 1914-1918, qui fait l’objet de grands débats
depuis quelques années. Il s’inscrit dans le courant qui depuis
les années Quatre-vingts a renouvelé l’étude de la Première
Guerre mondiale en partant du bas, en mettant l’accent sur le
8Préface
point de vue du combattant de base et sur la vie quotidienne
des citoyens des sociétés en guerre, et non plus
prioritairement sur la vision des dirigeants ou sur l’évolution des
grandes entités militaires, politiques, économiques, sociales.
En même temps l’auteur ne cède pas à l’impérialisme des
modes intellectuelles. Elle sait retenir des nouvelles approches
ce qui lui est utile, sans rejeter les conceptions plus classiques,
avec la prudence méthodologique nécessaire. Il en va ainsi
pour la notion de « brutalisation de guerre » pendant la
Première Guerre mondiale, selon laquelle la cruauté en tant
que telle se serait développée dans ce conflit de façon
exponentielle. Cette notion paraît en effet beaucoup plus nette
pour la Deuxième Guerre mondiale que pour la Première. Ce
qui marque vraiment la Grande Guerre, c’est le passage à la
guerre totale, notion différente, perçue dès l’époque et depuis
longtemps admise par l’historiographie, renvoyant à
l’implication dans le conflit toutes les forces de la Nation et aussi
des civils. La guerre touche désormais beaucoup plus de
monde que par le passé, combattants et civils confondus,
mais pas de façon plus « brutale » qu’en 1870 par exemple.
Les veuves de guerre par centaines de milliers en sont une
illustration flagrante. Mais au-delà la « brutalisation » en
1914-1918, si l’on retient cette expression, est d’abord une
conséquence de la guerre totale ; le concept réellement
opératoire du point de vue de l’historien, celui qui ouvre le plus
de champs d’analyse et d’explication, est celui de guerre totale,
non celui de brutalisation de la guerre. Ce concept est en fait
anachronique si on veut en faire un absolu, en voulant
affirmer par là l’ascension aux extrêmes d’une cruauté
systématique, et non plus d’abord la conséquence d’une guerre de
masse longue, augmentant le nombre de victimes concernées
et utilisant des moyens toujours plus puissants. Les veuves en
constituent un bon exemple : elles sont plus nombreuses que
9Les veuves de la Grande Guerre
jamais par le passé, elles sont les premières victimes de la
guerre totale de masse, mais en même temps, avec toutes les
limites que rappelle l’ouvrage, elles sont malgré tout
reconnues, dans une société qui pense toujours que les civils, et en
particulier les plus vulnérables d’entre eux, qui se retrouvent
en général sans ressources à la mort du mari, ne sont pas des
victimes « normales » d’un conflit. Au même moment
d’ailleurs, la guerre perd définitivement dans l’esprit des
Européens le statut d’Ultima ratio légitime des Nations.
La veuve de guerre se situe donc au point de jonction de
l’ancienne mentalité (l’épouse du héros mort qui doit
toujours fleurir sa tombe et élever ses enfants dans le culte du
souvenir) et celle qui se développe après 1919 : pour une
majorité (même en dehors des milieux pacifistes) la guerre
n’est plus considérée comme « normale », mais devient objet
de scandale. Pour ceux-là aussi la veuve de guerre (certes vue
de façon fort théorique) acquiert le statut d’une
démonstration exemplaire.
Un grand livre d’histoire donc, qui sur ce sujet sensible
fait sa part à la mémoire, mais qui ne confond pas histoire et
mémoire, contrairement à une dérive trop fréquente
aujourd’hui qui tend à substituer le sentiment à la réflexion. Il
fallait pour maintenir cet équilibre toute la détermination, la
curiosité d’esprit et la méthode impeccable de l’auteur.
Georges-Henri SOUTOU,
Professeur d’Histoire contemporaine
à l’Université Paris-Sorbonne (Paris IV)Introduction
Peut-être un jour le soleil brillera-t-il de nouveau
Et verrai-je que les cieux sont toujours bleus
Et sentirai-je que je ne vis pas en vain
Bien que privée de Vous...
Vera M. Brittain, Perhaps.
L’histoire des veuves de la Grande Guerre demeure
aujourd’hui encore plus inconnue que l’histoire même du
soldat inconnu... En effet, l’imaginaire collectif nous
renvoie presque systématiquement à l’image d’une veuve
éternellement éplorée ou à celle d’une femme vêtue de noir
déambulant en grand deuil dans les nécropoles nationales,
accompagnée parfois d’un orphelin, fruit d’une brève
permission. Or, la réalité s’avère tout autre : il ressort
clairement de nos recherches que le peu que nous croyons
connaître sur le devenir de ces victimes de la guerre relève
en fait davantage du mythe que de la vérité historique.
Contrairement à l’idée reçue que les veuves de la Grande
Guerre ne se seraient pas remariées, faute d’hommes ou
par devoir de mémoire, 42 % d’entre elles convolèrent en
secondes noces entre 1919 et 1939. Cette perception de la
fidélité maritale de nos aïeules à l’endroit de leur défunt
époux mort au service de la France renferme peut-être en
elle-même les principes organisationnels de notre société
patriarcale sur lesquels nous nous arc-boutons pour ne pas
11Les veuves de la Grande Guerre
mettre en péril son fragile équilibre phallocratique. En effet,
privé de l’intérêt de tels enjeux sociétaux sous-jacents, cette
1lacune historiographique , quelque peu troublante, se révèle
sinon d’autant moins intelligible que le nombre de femmes
endeuillées par la guerre constitue une population non
négligeable durant l’Entre-deux-guerres : en 1919, la France
2comptait 600 000 veuves de guerre . Ce qui signifie qu’un peu
moins d’une fois sur deux, Mars avait emporté avec lui un
chef de famille. Il apparaît donc plus que temps de combler
cet injustifiable vide historique et de s’intéresser enfin au
vécu et au devenir de ces endeuillées.
En fait, les historiens qui ont travaillé jusque-là sur la place
et le rôle des femmes pendant la Première Guerre mondiale
se sont arrêtés le plus souvent aux grandes héroïnes (Louise
de Bettignies), aux infirmières (Miss Cavell), aux
Munitionnettes ou encore aux féministes pacifistes (Hélène
Brion). Car ces femmes avaient un lien direct évident avec la
guerre ou plus exactement avec l’effort de guerre, soit
comme collaboratrices, soit comme opposantes. La part
historique qui leur a été consacrée s’apparente a priori à la victime
1 Au début de nos recherches en 1996 - et à notre connaissance -, seuls
deux articles propres au sujet avaient été publiés : Y. KNIBIEHLER,
e« De la veuve à la chef de famille : XX siècle», in Colloque les femmes et
l’argent, Aix-en-Provence, 1985, pp.37-44 ; F. THEBAUD, « La guerre et le deuil
chez les femmes françaises », in Guerre et cultures 1914-1918, Armand
Colin, 1994, pp.103-110. C’est d’ailleurs à partir de la lecture de ce
dernier article que nous avons eu envie d’en savoir plus sur le vécu et le
devenir des veuves de la Grande Guerre. Aussi tenons-nous ici à remercier
chaleureusement Madame Françoise THEBAUD d’avoir suscité notre
intérêt en problématisant le sujet.
2 Au sens juridique strict, les veuves de guerre représentent uniquement
les veuves bénéficiant d’une pension militaire. Ne pouvant d’aucunes
manières recenser celles qui n’entreprirent pas de démarches
administratives, nous conserverons donc ce chiffre minimal.
12Introduction
3innocente de ces figures « d’Épinal » , véhiculées par la presse
et la littérature de l’époque... Certes, il va sans dire que les
chercheurs ne se sont en rien laissés abuser par leurs sources à
l’heure de l’analyse, mais le choix de l’objet de leur sujet
d’étude semble leur avoir été grandement inspiré par la masse
documentaire concernant ces catégories de femmes. Le
désintérêt pour les veuves de guerre serait ainsi lié – en partie
4tout au moins – à la discrétion des archives propres à cette
catégorie de victimes de la guerre. D’ailleurs, l’historicisation
de ce sujet ne se fit pas sans peine : une étude minutieuse de
plusieurs années fut nécessaire pour retrouver la trace – plus
que discrète – que ces femmes nous laissèrent en héritage. La
constitution d’un corpus « veuves de guerre » nous invita à
consulter un grand nombre de fonds d’archives aux entrées
fort indirectes, telles qu’« anciens combattants », « pupilles de
la nation », « œ uvres de guerre », etc. Elle nous convia
également à multiplier et à croiser des sources variées : littérature,
iconographie, dossiers de pension, journaux associatifs, etc.
Or, si l’ampleur de l’investigation n’est pas un problème en
soi, la multiplicité des méthodes d’analyse suscitée par la
diversité des sources – chaque type de source exigeant une
prospection spécifique –, a pu et peut encore rebuter. Cet
3 Concernant les figures « d’Épinal » et la place réellement consentie aux
femmes au temps des deux guerres mondiales, voir Stéphanie PETIT,
« Les soldates : Infirmières en 14, Résistantes en 40 », in La Voix du
Combattant, n°1640, déc. 1998, pp.31-33.
4 S’il n’est plus à démontrer que la méthode d’archivage induit l’écriture
de l’Histoire, il serait en revanche fortuit de s’interroger sur le degré
d’influence du vécu personnel de l’historien dans la détermination du choix
de son sujet d’étude : chacun reconnaissant que l’objectivité en histoire
demeure toute relative… Voir à ce sujet Paul RICOEUR, La Mémoire,
l’histoire, l’oubli, Paris, Éditions du Seuil, 2000, 676p., pp.209-224.
13Les veuves de la Grande Guerre
obstacle archivistique se franchit cependant avec bien plus
d’aisance que le muret de la tradition historiographique.
Évoquer les conséquences de la Première Guerre
Mondiale ou d’une façon plus générale d’un conflit ou d’une
campagne militaire se résume, d’abord et avant tout, à
l’énumération des pertes humaines et des pertes matérielles. À la
rigueur, ce bilan se voit parfois complété d’un tableau
dressant les ondes de choc consécutives à ces pertes : baisse de la
natalité, de la nuptialité, le coût de la reconstruction des ruines,...
En revanche, l’historien aura généralement tendance à laisser
dans l’ombre les répercussions psychologiques engendrées
par l’épisode martial. Dans le meilleur des cas, il fera
éventuellement allusion au traumatisme des soldats, mais il
occultera alors la plupart du temps un peu rapidement celui des
« passifs » de l’Arrière, c’est-à-dire les ascendants, les femmes
et les enfants. Ce désintérêt pour les souffrances et la douleur
nées du deuil de guerre serait-il lié au fait que la majorité des
endeuillées soient des mères ou des épouses ?
Vraisemblablement. Si cette omission peut nous apparaître le
corollaire d’une histoire des femmes encore trop récente, il
ne faut pas pour autant perdre de vue la part déterminante
des enjeux inconscients qui se jouent au niveau individuel.
Comme l’a très justement rappelé Alain Corbin, l’histoire
des passions a toujours effrayé les historiens : « À de rares
exceptions près, écrit-il, les historiens refusent l’étude du paroxysme.
Car son écriture de l’histoire risque de dévoiler, de soumettre la
per5sonne de l’auteur au regard du lecteur .» Aussi, en sus du silence
des archives et de la condition de femme du sujet historicisé,
5 Voir Pour l’étude de l’histoire de la médecine. Autour de l’ œuvre de Jacques Léonard,
sous la direction de M. Lagrée et F. Lebrun, Rennes, P.U.R., 1994, p.106.
14Introduction
la principale cause inhérente à ce vide historiographique
proviendrait-elle de l’inconscient même du chercheur. Sans compter
que si ce dernier a déjà tendance habituellement à rechigner à
s’aventurer dans le champ des répercussions psychologiques
des évènements sur la société ou sur l’individu, de peur d’être
mis à nu, l’entreprise d’une telle investigation ne peut que lui
paraître a fortiori insurmontable dès lors qu’elle vient à se
conjuguer à la transgression du tabou de la mort. Tabou, il est
vrai, qui tend toutefois à voler en éclats ces dernières années.
Après avoir été longtemps dédaignée, l’étude du deuil
suscite, aujourd’hui et plus que jamais, un intérêt véritable dans
toutes les disciplines des Sciences Humaines. De plus en plus
6d’universitaires essaient de comprendre ce refus de la mort
par nos contemporains, où les deuils pathologiques ou
7« deuils d’amour » ne cessent de se multiplier. Loin d’être un
6 La liste suivante n’a pas la prétention d’être exhaustive : A. WALCH et
S. BEAUVALET, « Le veuvage : une expérience de spiritualité conjugale. Trois
témoignages de veuves catholiques (1832-1936) », in Histoire, Économie et Société,
Sedes, 14ème année, 4ème trimestre, 1995, pp.609-625 ; O. FARON,
« 1918 : la France en deuil », Généalogie magazine, novembre 1997, pp.20-21 ;
S. PETIT, Les Veuves de la Grande Guerre, mémoire de maîtrise, réalisé sous
la direction de S. AUDOIN-ROUZEAU, Université Picardie-Jules Verne,
1998, 120p. + IX ; P. HERVE, Le Deuil, la Patrie. Construire la mémoire
communale de la Grande Guerre, l’exemple du département de la Vienne, doctorat
d’histoire, Université de Poitiers, 1998 ; S. AUDOIN-ROUZEAU et N.
GARREAU-DEMILLY, Maurice GALLE, vie d’un soldat, deuil d’une famille
(1914-1929), Montataire, Memo, 1998 ; S. JULIEN, Les veuves de guerre : un
groupe social en formation dans la France du début du XXème siècle (1914-1939),
mémoire de maîtrise, réalisé sous la direction de J.-P. BARDET,
Université de Paris-Sorbonne (Paris-IV), 1999, 146p. ; S.
AUDOINROUZEAU, « Corps perdus, corps retrouvés. Trois exemples de deuils de guerre »
in Annales Histoire, Sciences sociales, n°1, 55ème année, Janvier-février 2000,
pp.47-71 ou encore A. BECKER et S. AUDOIN-ROUZEAU, 14-18
retrouver la Guerre, Paris, Gallimard, 2000, 272p. ; etc.
7 C. NACHIN, Le deuil d'Amour, Paris, L'Hartmattan, 1998, 144p.
15Les veuves de la Grande Guerre
simple phénomène de mode anodin, toutes ces recherches
sur le deuil parachèveront indubitablement les travaux de
8 9Philippe Ariès et Michel Vovelle , tous deux pionniers en
la matière, affinant ainsi, entre autres, la frontière entre
paganisme et religion. En fait, ce refoulement inconscient,
cette peur de la mort semble résulter – pour partie tout au
moins – des progrès scientifiques qui ont notamment permis
la procréation in vitro et l’allongement de l’espérance de
vie ainsi que de la déchristianisation de la majorité de la
société, ôtant dès lors le moindre espoir d’une vie dans
l’Au-delà, d’une vie éternelle. Vieillir, mourir ou perdre
un être proche, annonciateurs donc de néant et d’une fin
certaine, apparaissent désormais inacceptables à l’Homme du
vingt-et-unième siècle. Aussi, par ce prisme qui transcende
largement l’histoire même des veuves de la Grande Guerre,
apportons-nous également, bien qu’indirectement, notre
modeste pierre au questionnement préoccupant chacun
d’entre nous face à la mort – à la sienne d’abord puis face à
celle d’autrui.
Quoi qu’il en soit, s’il est vrai que la pudeur, le
politiquement correct et l’impact du ou des discours mémoriel(s) ont
pu jusqu’à présent contribuer à retenir la main indélicate de
l’historien tenté de soulever le voile noir cachant le jeune
visage de ces endeuillées, nous n’avons pas, quant à nous,
hésité à dépasser ici toutes ses réticences tant l’apport de
cette contribution nous paraissait important : non seulement,
elle restaure la vérité historique en complétant un pan entier
8 Voir les ouvrages de Philippe ARIES, Essais sur l’histoire de la mort en
Occident du Moyen Age à nos jours, Paris, Seuil, 1975, 223p. ou en deux tomes
L’homme devant la mort, Paris, 1977.
9 Voir Michel VOVELLE, La mort et l’Occident de 1300 à nos jours, Paris,
Gallimard, 1983, 790p.
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