Shoah, génocide et concurrence des mémoires

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124 pages
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Notre société médiatique cultive la « commémorationnite ». Comme si la mise en scène spectaculaire, parfois jusqu'à l'obscénité, du « devoir de mémoire » pouvait remplacer le « travail de mémoire ». Pour tirer des grandes tragédies qui ont jalonné l'histoire de l'humanité les leçons permettant de lui en éviter de nouvelles, les cérémonies pèseront pourtant moins que le travail obstiné des historiens, des enseignants et des journalistes.
Encore faut-il que ces leçons soient universelles. On oppose souvent unicité et universalité du génocide nazi. Pourquoi ? La Shoah n'a pas de précédent, moins d'ailleurs du point de vue quantitatif que qualitatif : il s'agit de la première extermination annoncée à l'avance et perpétrée avec tous les moyens d'un Parti et d'un État totalitaires. De surcroît, les Juifs constituaient, parmi ses victimes, le seul groupe que les hitlériens voulaient tuer jusqu'au dernier. Pour autant, ce paradigme de tous les grands massacres s'inscrit dans une longue chaîne, des Indiens d'Amérique aux Tutsis, en passant par les Arméniens. Quand bien même on entendrait affirmer le caractère incomparable de la Shoah, il faudrait l'avoir… comparée aux autres génocides.
Fils d'un père déporté à Auschwitz et d'une mère cachée au Chambon-sur-Lignon, Dominique Vidal, germanophone, a suivi avec passion les travaux des « nouveaux historiens » allemands, qui ont profondément renouvelé l'analyse du génocide nazi, grâce aux archives auxquelles ils ont eu accès après la chute du Mur. A l'occasion de la préparation et de la diffusion de son livre Les historiens allemands relisent la Shoah (Complexe, 2002), il s'est engagé, à travers articles et conférences, dans l'un des grands débats contemporains : concurrence ou convergence des mémoires ? L'enjeu concerne l'avenir de la société française…

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Date de parution 01 janvier 2012
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EAN13 9782849242612
Langue Français

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Shoah, génocides et concurrence des mémoires
Collection « Recto Verso » (sous la direction de Sébastien Boussois)
À l’image de la collection Reportages chez le même éditeur, il est important de laisser la parole aux professionnels, universitaires et intellectuels qui témoignent d’une réalité sociale, politique ou cultu-relle, signicative des grands enjeux contemporains du monde. Il nous est vite apparu que « Reportages » devait s’accompagner d’une collection connexe et qui poursuivrait les mêmes objectifs, mais non directement liés à l’enquête de terrain journalistique. Il est toujours question ici de rendre compte du travail de l’auteur choisi sur plusieurs années, en sélectionnant avec lui les articles qui reètent le mieux l’évolution du sujet traité. L’idée attenante est de rendre accessible des travaux de recherches, qui sont une ressource inestimable parfois négligée par peur d’être inaccessibles au grand public, à des lecteurs curieux des grandes mutations du monde d’au-jourd’hui. « Recto Verso » vous présente ainsi de manière abordable l’essentiel du sujet, mais également les implications cachées...
Dans la collection :
Voyages au cœur de la planète islam, Wendy Kristianasen La manipulation de l’identité nationale, Saïd Bouamama Les années noires du journalisme en Algérie, Brahim Hadj Slimane Humanitaire, diplomatie et droits de l’homme, Rony Brauman Les classes et quartiers populaires, Saïd Bouamama
Couverture : Francisco de Goya © Éditions du Cygne, Paris, 2012
www.editionsducygne.com ISBN : 978-2-84924-261-2
Dominique Vidal
Shoah, génocides et concurrence des mémoires
préface deChristina von Braun
Éditions du Cygne
Du même auteur :
Palestine-Israël : un État, deux États ?Sindbad Actes Sud, Paris, 2011 Nouveaux acteurs, nouvelle donne. L’état du monde 2012, La Découverte, Paris, 2011 (avec Bertrand Badie) Comment Israël expulsa les Palestiniens, Éditions de l’Atelier, Paris, 2007 (avec une postface de Sébastien Boussois) Israël, une société bousculée. Vingt-cinq années de reportage, Éditions du Cygne, Paris, 2007 Le Mal-être juif, Agone, Marseille, 2003
En collaboration avec Alain Gresh : Les 100 Clés du Proche-Orient,dernière édition avec Emmanuelle Pauly chez Fayard, Paris, 2011 Palestine 47 : un partage avorté,édition chez André Versaille, dernière Bruxelles, 2007 Golfe : clefs pour une guerre annoncée,Le Monde Éditions, 1991 Proche-Orient : une guerre de cent ans,Messidor, Paris, 1984
Autres ouvrages : L’Opinion, ça se travaille… Les médias, l’OTAN et la guerre du Kosovo, Agone, Marseille, dernière édition 2006 (avec Serge Halimi et Henri Maler) Le Proche-Orient, les banlieues et nous, Éditions de l’Atelier, Paris, 2006 (avec Leila Shahid, Michel Warschawski et Isabelle Avran) Le Mal-être arabe. Enfants de la colonisation, Agone, Marseille, 2005 (avec Karim Bourtel) Les historiens allemands relisent la Shoah, Éditions Complexe, 2002 Promenades historiques dans Paris, Liana Levi, Paris, 1991 et 1994 (avec Christine Queralt) Portraits de China Town, le ghetto imaginaire,Autrement, Paris, 1987 (avec Éric Venturini)
À Nessim Sephiha, mort à Dachau À Haïm Vidal Sephiha, déporté à Auschwitz À Jacques Sephiha, déporté à Buchenwald À Esther, Adèle et Germaine Sephiha, déportées à Ravensbrück À Jacqueline Wolf, cachée au Chambon-sur-Lignon À Leila et Marc-Olivier, à qui il revient de faire vivre cette mémoire familiale et collective
Préface
La force du doute
1 (Par Christina von Braun)
Au moment où j’écris ces lignes, le Bureau fédéral des Affaires criminelles planche sur un « cas », que la plupart des Allemands n’auraient même pas pu imaginer il y a seulement quelques mois : un groupe de jeunes gens, qui se baptisent eux-mêmes « Clandestinité nationale-socialiste », prévoyait, au cours des années à venir, d’assassiner systématiquement des gens, de provoquer des incendies et de commettre toutes sortes d’autres actes terroristes, et ce sans être jusqu’ici l’objet d’aucune poursuite. Or il avait déjà dix meurtres à son actif, tous perpétrés (à l’exception d’une policière simplement « exécutée ») contre des immigrés, surtout turcs, en général des petits entrepreneurs tenant des magasins, des stands de kebabs, des salons de coiffure. Pourquoi précisément ces gens-là ?« Manifestement, aux yeux des meurtriers, leurs victimes n’avaient ni nom ni histoire : c’étaient uniquement des objets de haine comme tout étranger », écrit le quotidienSüddeutsche Zeitung. Et pourtant ces meurtres, les enquêtes l’ont révélé entre-temps, étaient très précisément planiés : la police a trouvé des plans détaillés de Munich, Nuremberg, Kassel, Dortmund et Rostock (où ils furent commis),ainsi qu’une description minu-tieuse des habitudes des victimes. Les tueurs conservaient sur DVD les témoignages de leurs crimes, comme des trophées de leur « victoire nale » contre « l’Autre ».
1. Professeure à l’Université Humboldt de Berlin, auteure (avec Lugder Heid) deDer ewige Judenhass(Philo, Berlin, 2000) et de la série télévisée éponyme.
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Il y a plus effrayant : des années durant, cette « Clandestinité national-socialiste » a pu développer sa terreur sans être soup-çonnée. Certes, plusieurs de ces criminels étaient catalogués comme néonazis, mais nul n’établissait de lien avec leurs crimes, cette « droite » passant pour un phénomène fâcheux, mais marginal. Ces actes restaient inexpliqués, quand la police ne les attribuait pas à un chantage exercé par la « maa turque » contre les victimes sous couvert de « protection »… Et voilà que soudain, à l’occasion d’un hold-up contre une banque et d’une descente de police, l’Allemagne découvre cet abîme : l’existence d’une « scène » néonazie, à laquelle personne ne voulut d’abord croire qu’elle put exister encore. Ou à nouveau. Bien sûr, quelques observateurs mettaient régulière-ment en garde contre l’atmosphère de haine, le désir de violence et la « nostalgie brune » répandus ici ou là, notamment parmi les jeunes. Mais on disqualiait ces Cassandre, traités d’affabula-teurs gauchistes, réduits au silence et parfois même poursuivis. « Le ventre est encore fécond d’où a surgi la bête immonde », afrmait Brecht en conclusion de sonArturo Ui. En fait, il faudrait dire : à nouveau fécond. Voilà ce qui nous terrie dans ces affaires : que le mal trouve à nouveau – en dépit de toutes les résistances, de toutes les recherches sur ses origines et de toutes les analyses de sa puissance – des héritiers pour renaître. La Norvège en fournit, hélas, un autre exemple, mais le jeune Breivik, qui assas-sina l’été dernier 77 personnes en quelques heures, serait un malade mental : un schizophrène, selon les psychiatres qui l’ont examiné des jours durant. Mais les textes qui charpentaient son délire, d’autres les avaient écrits. Ses « théories », sa haine des peuples, ses thèses révisionnistes vis-à-vis du national-socia-lisme, il les avait tirées d’Internet, où elles circulent librement, accessibles à tous. J’ai fait récemment la même expérience dans mon univer-sité : une étudiante, qui venait de réussir haut la main sa licence avec une autre professeure, lui a envoyé un mèl demandant que les Universités allemandes permettent l’expression d’une « autre
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