Structures politiques du Maroc colonial

Structures politiques du Maroc colonial

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Français
400 pages

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Date de parution 01 janvier 0001
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EAN13 9782296224704
Langue Français
Poids de l'ouvrage 19 Mo

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STRUCTURES POLITIQUES
DU MAROC COLONIALCollection
« Histoire et perspectivesméditerranéennes»
dirigée par
Ahmet INsEL, GilbertMEYNIER et Benjamin STORA
Derniers ouvrages parus dans la collection:
Salem CHAKER,Berbères aujourd'hui.
Benjamin STORA,Les sources du nationalisme algérien. Parcours
idéologiques. Origines des acteurs.
Ammar KOROGHLI, Institutions politiques et développement en Algérie.
Dahbia ABROUS, L 'honneur face au travail des femmes en Algérie.
Danièle JEMMA-GoUZON, Villages de l:Aurès. Archives de pierres.
VincentLAGARDERE, Le vendredi de Za/laga.
Mounoi CHARFI, Les ministres de Bomgniba.
Coordination générale de la collection: Christiane DUBossoN.ABDELLAH BEN MLIH
STRUCTURES POLITIQUES
DU MAROC COLONIAL
Éditions l'Harmattan
5-7, rue de l'École-Polytechnique
75005 ParisCouverture illustrée par Diana
Patricia RUIZ-PlNO.
(Q L'Harmattan, 1990
ISBN: 2.7384.0833.8à Magda«...J'ai mis tous mes soins à ne pas
tourner en dérision les actions des
hommes, à ne pas pleurer sur elles,
à ne pas les détester, mais à en
acquérir une connaissance vraie...»
B. Spinoza, Traité politiqueTranslitération
Nous avons adopté le système de l'Encyclopédie de J'Islam simplifié:
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Seuls les mots d'origine arabe et berbère, peu connus du public
francophone, sont translitérés. Dans le texte, ils figurent en italique a-u
même titre que les mots d'origine étrangère qui ne sont pas dans le
dictionnaire français.
Abréviations
BA Bureau arabe
BESM Bulletin économique et social du Maroc
CC contrôleur civil
CG Conseil du gouvernement
CREAM Centre de hautes études sur l'Afrique et l'Asie
moderne
DAP Direction des Affaires politiques
IHEM Institut des Hautes Etudes Marocaines
MAE ministère des Affaires étrangères
MPC mcxiede production capitaliste
MSM Mission scientifique du Maroc
OAl officier des Affaires indigènes
RJPUF Revue juridique et politique de IUnion française
9Introduction
Saisir l'agencement des dispositifs politico-administratifs du Maroc
colonial, appréhender les caractéristiques du centre de pouvoir né de la
rencontre de deux modèles politiques différents, repérer les points de
rupture et les lignes de continuité du tissu institutionnel, décrire les
nouveaux rapports "EtatH-société civile sont les axes de recherche essentiels
autour desquels s'ordonne cette étude.
A trente-quatre ans de l'indépendance du Maroc, dans une planète
où les processus de mondialisation opèrent avec une puissance inédite
dans un monde où les flux humains et matériels circulent à une vitesse
croissante, quel peut être l'intérêt d'une étude portant sur la période
coloniale qui fut une phase d'affrontements identitaires et de redéploiement
de processus de reterritorialisation ? Dans une planète où l'Etat donne
des signes de crise -liée aux impératifs d'une économie transnationale,
à la construction de vastes ensembles politico-économiques et à
l'émergence de forces centrifuges - quel peut être l'intérêt d'une étude
portant sur les conditions d'exportation de ce même Etat occidental?
Cette forme d'organisation du pouvoir ne cesse d'exercer une
fascination sur les entrepreneurs politiques du Tiers Monde (comme machine
de quadrillage-contrôle et comme appareil de "modernisation"); en quoi
alors à travers l'exemple marocain, pourrions-nous comprendre les
fondements d'une telle attitude?
L'étude des structures politiques coloniales permet une
compréhension plus précise des limites de l'appareil institutionnel et du degré
d'efficience de la technologie politique hérités de l'ère coloniale. Par
cette recherche nous souhaitons également contribuer à combler le vide
qui caractérise les études sur l' "Etat" de la période coloniale. Cette
période n'a d'ailleurs suscité qu'un intérêt relatif en dépit de son
caractère décisif dans l'histoire du Maroc. C'est en effet à cette époque que le
Maroc a été définitivement intégré dans une « économie monde ». Ses
structures politico-administratives ont connu des transfonnations qui ont
imprégné de manière indélébile le paysage politique du pays. La période
coloniale constitue un temps fort dans la trajectoire historique de
l' "Etat" au Maroc. Depuis, ses moyens d'action se sont renforcés, ses
fonctions se sont diversifiées, sa force de pénétration de la société civile
s'est accrue.
1 1Par delà le cas marocain, ce travail ouvre la voie d'une réflexion
théorique sur un type d'Etat qui n'a que fort peu retenu l'attention des
politologues. L' "Etat" de la période coloniale constitue une réalité
hétérogène dans laquelle s'interpénètrent des institutions, des conceptions,
des techniques politiques appartenant à des aires culturelles et à des âges
différents.
L'examen des structures politiques coloniales est abordé dans la très
« longue" durée ». L'objectif est de dater, de saisir les rationalités en
œuvre au sein du système. Le maintien des dispositifs sultaniens hérités
d'un passé lointain, et les fonctions qui leur sont assignées dans le
système politique du protectorat justifient le recours à une approche
diachronique.L'époque qui constitue la principale cible de notre recherche
se situe entre 1912 et 1956. Les faits qui marquent cette période sont
considérés non pas d'un point de vue strictement historique mais en tant
que révélateurs des mutations des structures politiques ou à titre
d'indicateurs des tendancespolitico-historiques. Dans un souci de
cohérence et de clarté nous n'envisageons que l'espace constitué par la
zone placée sous protectorat français. Une approche exhaustive ou
comparative justifierait d'adjoindre l'analyse de la "zone nord", placée
sous contrôle espagnol, la "zone internationale de Tanger" et le Sahara.
Mais telle n'est pas notre perspective. Il nous a paru préférable de fixer
notre attention sur un espace circonscrit, régi par les mêmes nonnes, par
. la même rationalité et relevant du même centre de pouvoir. D'ailleurs le
devenir institutionnel du Maroc a été davantage marqué par les
réaménagements opérés dans la zone française que par ceux qui ont eu
lieu dans les autres zones.
Pour résoudre les problématiques posées dans cette recherche, pour
aborder la réalité étudiée dans sa complexité, des choix
méthodologiques s'imposent. Précisons dès lors que cette étude s'inscrit en dehors
de tout exclusivismeméthodologique. Aucune méthode d'approche
n'échappe à la critique, aucune n'est susceptible, à elle seule, de saisir la
complexité du réel. Hétérogènes, les faits ne se laissent pas enfermer
dans des modèles exclusifs.
Ce travail obéit à deux impératifs méthodologiques: la
pluridisciplinarité et la construction des énoncés à partir de l'étude des archives de la
période coloniale. Nous avons utilisé des méthodes d'approche et retenu
des concepts qui -.abstraction faite de leur filiation épistémologique -
nous semblent permettre de rendre compte au mieux des méc8...'1ismes
profonds de la réalité des structures coloniales. La pertinence d'un outil
se mesure à sa capacité à rendre intelligible le fait étudié. Saisir la
complexité du réel, qui n'est jamais donné mais toujours à construire, exige
de considérer la multiplicité des facteurs qui oriente son devenir. Ainsi,
chaque fois que cela est possible, les faits sont abordés selon des angles
d'attaque variés. Les phénomènes relevant en apparence du seul champ
politique renvoient à des variables, entre autres, économiques,
sociologiques et juridiques.
12Par le recours aux archives nous avons tenté de construire un corpus
d'énoncés significatifs. Une étude menée sur la base des documents
officiels et confidentiels comporte un risque :celui de ne pas fixer une
hiérarchie pertinente entre le principal et le secondaire. En ce qui nous
concerne, nous avons privilégié les énoncés émanant des foyers de
pouvoir car c'est là qu'une formation historique dit ce qu'elle a à dire.
L'apport des travaux effectués par des historiens, des économistes, des
sociologues, des anthropologues et principalement de ceux effectués par
des juristes -qui se révèlent être de véritables mines de données
empiriques - a pennis de compléter le corpus constitué à partir des archives.
La transposition au cas marocain de concepts nés dans l'aire
épistémologique occidentale n'est pas sans poser de sérieux problèmes. Le
cas du concept d'Etat en est un exemplel. De ce constat découle une
réserve dans l'usage de certains concepts. Cette réserve traduit la
relativité de ces mêmes concepts et les limites de leur prétention à
l'universalité. Les réalités sont plurielles, complexes et singulières.
C'est là une des raisons de l'emploi de mots d'origine autochtone
(berbère ou arabe). L'objectif est de substituer à un concept général un
terme, qui n'a certes pas la valeur d'un concept, mais qui désign.e la
réalité dans sa dimension empirique2.
Certaines notions récuITentes de cette étude prennent des sens
différents en fonction du contexte; c'est le cas de la notion de protectorat qui
peut, soit désigner le régime juridique du Maroc entre 1912 et 1956, soit
renvoyer à la période historique3 située entre ces deux dates, soit servir
à indiquer l'ensemble des institutions politiques et administratives mises
en place par la France au Maroc.
Pour distinguer les deux composantes du système politique de la
période du protectorat nous parlerons indifféremment au sujet de la
première composante d'instance, de pouvoir, de système, d' "Etat" ou
de centre sultaniens et au sujet de la seconde composante d'instance
coloniale, de pouvoir colonial ou de système colonial. C'est la
formation politique constituée des deux instances que nous avons baptisée
"Etat" sédimental. Les concepts traditionnels de la théorie politique et
constitutionnelle s'avèrent inopérants pour désigner cette forme
singulière d' "Etat", qui ne correspond ni à une dyarchie ni à un Etat mixte.
Le terme d'«Etat colonial», souvent proposé, n'est pas plus satisfaisant
1Pour nous, le concept d'Etat dans son sens strict correspond à une forme singulière
d'organisation du pouvoir née en Europe à latin du moyen âge. L'émergence de l'Etat
s'inscrit dans un contexte économique, politique et culturel bien déterminé. Dans ce
travail nous utiliserons le concept d'Etat entre guillemets pourparler du pouvoir
central au Maroc sachant qu'il ne s'agit pas d'un Etat au sens qui lui est imparti par la
.
sciencepolitique(voirinfra,chap.l).
2c'est la raison pour laquelle nous avons préféré,entre autres, le terme de taqbilt ou
qbila au concept de "tribu".
3Dans le sens de période historique, nous écrivons protectorat avec unp majuscule.
1 3ItEtat" de la période coloniale. Celui-ciquand il s'agit de désigner l'
n'est pas réductible à la seule instance dominante qu'est l'instance
coloniale. Le concept d' "Etat" sédimental renvoie à l'hétérogénéité des
institutions, à celle des rationalités et à celle des technologies politiques
en œuvre, dans le centre de pouvoir de la période du protectorat. Ce
concept traduit la dynamique qui opère dans ce type d' "Etat", il
implique une idée de mouvement et d'agglutination. Par "Etat" sédimental,
nous désignons une construction "étatique" hétérogène composée de
deux strates, rune sultanienne, l'autre coloniale. Dans cette formation,
la composante dominante, d'origine coloniale, intègre en son sein la dominée, d'origine sultanienne -selon un rapport de forces
dynamique -en lui assignant des fonctions spécifiques. il en résulte une
consolidation institutionnelle et un renforcement des dispositifs de
contrôle de la société civile et de quadrillage de l'espace. Ce renforcement
s'opère selon un double processus patrimonial et "étatique"1.
L'usage de certaines notions telles qu'extorsion, quadrillage,
marginalisation, exclusion... ne procède pas d'une vision morale de la réalité
historique, n'implique pas une attitude polémique. L'emploi de ces
notions vise à décrire la façon dont les forces opèrent objectivement
dans la formation historique marocaine, ainsi que le type de rationalité
en œuvre au sein de celle-ci. Il s'agit de décrire des processus, et non de
juger la réalité.
Enfin, à travers le concept de diagramme nous entendons dégager la
singularité des rapports de pouvoir qui existent entre centre sultanien et
formation historique marocaine, entre "Etat" sédimental et société civile.
L'étude en termes de diagramme permet de saisir la nature de la
« machine abstraite» qui préside au fonctionnement de la formation
historique marocaine. Le concept de diagramme est emprunté à
M. Foucault, qui le développe à l'occasion de son étude du panoptisme
et de « la société disciplinaire »2.
Pour rendre compte de la complexité de la réalité des structures
politiques du Maroc colonial, pour démêler ses enchevêtrements, nous
avons retenu, dans ce vaste champ d'étude, les problématiques qui nous
ont semblé être les plus significatives~
L' "Etat" sédimental est composé de deux strates; nous porterons
d'abord notre interrogation sur la nature et la dynamique de la première.
1Voir infra, introduction de la deuxième partie.
2« Le Panopticon (...) doit être compris com.me un modèle généralisable de
fonctionnement; une manière de définir les rapports du pouvoir avec la vie
quotidienne des hommes (...). C'est le diagramme d'un mécanisme de pouvoir ramené
à sa forme idéale; son fonctionnement, abstrait de tout obstacle, résistance ou
frottement (...). C'est en fait une figure de technologie politique qu'on peut et qu'on
doit détacher de tout usage spécifique ». M. FOUCAULT, Surveiller et punir, Ed.
Gallimard, 1975, pp. 206-207.
14Pour analyser cette réalité empirique sans se limiter à la simple
description de ses principales instances, le centre sultanienest analysé par
rapport à un ensemble de modèles théoriques issus de la science politique.
nEtat"Un autre niveau d'analyse consiste à saisir la singularité de l'
sultanien en dégageant son diagramme. Ces études portant sur la
première strate de notre formation composite, nous situent au cœur de
l'analyse des structures coloniales à travers une interrogation sur le
mode d'agencement des deux instances, coloniale et sultanienne. La
rencontre et l'entrelacement des deux instances donnent naissance à une
forme "étatique" originale, dont la caractérisation constitue l'une des
problématiques centrales de cette recherche. Le caractère inopérant des
modèles théoriques traditionnels, le constat d'une. carence conceptuelle,
nous condQisent à tenter d'élaborer un nouveau concept (celui d' "Etat"
sédimental) en vue de mettre en évidence la singularité de cette
construction mixte qu'est l' "Etat" de la période coloniale. La dynamique des
rapports de forces qui régissent le fonctionnement de l' "Etat"
sédimental est appréhendée à la fois sur le plan qualitatif et quantitatif.
L'évolution des structures politiques s'est faite suivant des rythmes
différents et des intensités variables. Une tentative de périodisation s'avère
nécessaire afm d'articuler le mouvement des institutions et le
comportement des acteurs historiques de l'époque. L'introduction d'une nouvelle
technologie politique, la mise en place d'un nouvel appareil
institutionnel engendrent de nouveaux rapports entre le centre politique et sa
périphérie, entre l' "Etat" et la société civile, tout en contribuant à renforcer
des pratiques anciennes. Une étude en termes diagrammatiques pennet
de saisir les ruptures et les continuités de l'évolution des rapports
"Etat"-société civile, elle fournit des explications sur les convergences
entre pratiques coloniales et pratiques sultaniennes.
Pour résoudre l'ensemble des problématiques posées, ce travail sera
articulé autour de trois parties. Dans une première partie, il sera question
UEtat" sédimental :de décrire la trajectoire de la première strate de l'
l' "Etat" sultanien. S'agissant d'une formation mixte, r "Etat"
sédimental met en œuvre des techniques, des usages et des institutions
qui trouvent leur origine dans les profondeurs de l'histoire politique
marocaine. Seule une approcheen termesde « longuedurée » permet de
saisir le mode de formation de l' "Etat" sultanien, de dégager son
diagramme, de décrire le processus d'él~boration de sa technologie
politique, et d'appréhender la nature de ses rapports avec la société
civile. A partir de cette étude, il sera -possible de comprendre les
agencements des dispositifs de l' "Etat" sédimental.
La rencontre entre deux fonnes "étatiques", coloniale et sultanienne,
constitue un moment de sédimentation politique en ce sens que la strate
coloniale est venue se superposer à la strate sultanienne en produisant
une nouvelle dynamique institutionnelle.
1 5La seconde partie de ce travail sera consacrée à l'étude de cette
sédimentation politique. Cela nous conduira à analyser la base
juridicoidéologique sur laquelle s'est construit le système sédimental, avant
d'examiner les conditions et les modalités de la mise en place des
institutions coloniales sur le plan central puis périphérique. C'est en effet
bien au-delà du centre que l' "Etat" sédimental organise la pénétration de
la société civile et le quadrillage des espaces sociaux grâce à la mise en
œuvre de techniques et de stratégies que nous examinerons. La seconde
partie est en fait une étude de la genèse et de la mise en place du système
sédimental.
La dernière partie sera consacrée à l'examen de la dynamique du
système à travers sa propre structuration et ses interactions avec
l'environnement. Il s'agit de décrire les dispositifs idéels (théories,
mythes, représentations...) qui ont permis au pouvoir de se faire une
représentation de la société autochtone, d'être informé sur ses structures
et sur son comportement. .. La politique coloniale résulte, pour une part,
des conceptions qu'a le pouvoir de la société autochtone. Le processus
de structuration fait intervenir des instruments internes au système (telle
que l'administration) et des acteurs sociaux appartenant aussi bien à la
société coloniale qu'à la société colonisée. Ce même processus opère
dans des directions données qui révèlent certaines tendances liées à l'état
des rapports de forces entre les différents pôles de pouvoir. Par delà
l'étude de la dynamique interne du système, il sera question à la fm de la
troisième partie d'évaluer son impact sur la société civile du point de vue
des cultures, des formes d'organisation et des mutations
socio-économiques. L'examen de~ rapports entre les deux composantes de l' "Etat"
sédimental nous conduira à analyser les agencements et les
convergences de leurs diagrammes respectifs. Nous verrons dans quelle
mesure la mise en place de l' "Etat" sédimental opère dans le sens de la
mise en œuvre de processus qui relèvent d'une rationalité étatique. La
question du devenir de l' "Etat" sédimental sera ainsi posée.
1 6PREMIERE PARTIE
LA TRAJECTOIRE HISTORIQUE DE
L' "ETAT" SULTANIENIntroduction de la première partie
"Etat" sultanien, reconstituer sa trajec-Faire une "archéologie" de l'
toire historique, saisir ses points de singularité, décrire ses pratiques,
dégager son diagramme, tel est le projet à la fois ambitieux et modeste
de cette première partie. Ambitieux parce qu'il interroge une très longue
durée. Modeste parce qu'il ne fait que soulever certaines questions qui
nous semblent être particulièrement significatives.
Cette première partie est, en fait, une tentative d'étude diachronique
"Etat""Etat" sédimental. La fragilité dede la première strate de l'l'
sultanien et sa pénétration culturelle des espaces sociaux, font de lui, à
la fois, un "Etat" incapable de résister au défi.colonial, et une structure
incontournable qui ne manquera pas de s'imposer au pouvoir colonial.
Si bien qu'il sera maintenu et utilisé comme vecteur de légitimation.
Le défi européen devant lequell' "Etat" sultanien a été mis, pennet .
de voir comment l'Europe des temps modernes. a agi comme force de
déstructuration. Il permet aussi d'apprécier le type et le contenu des
"Etat" sultanien. L'ensemble de ces réactions va êtreréactions de l'
déterminé par la nature des forces sociales qui animent la société, leurs
modes de subjectivation, les types de savoir dominants et les enjeux
politiques et économiques du moment. De ces réactions un nouvel
organigramme politico-administratif va sortir quine traduit pas une
"Etat" sultanien ; lequel a continué àmodification de l'essence de l'
fonctionner selon une rationalité de type patrimonial. Sur le plan
dia"Etat" sultanien laisse apparaître la même continuité.grammatique, l'
1 9Chapitre I
AUX SOURCES DE LA FRAGILITE DE
L'EDIFICE POLITIQUE
« Au Maghreb comme ailleurs, et
peut-être plus qu'ailleurs, le passé.
même lointain, commande»
1.BERQUE
Les travaux consacrés à la genèse du pouvoir politique au Maroc
sont rares. Ceux qui en traitent méritent d'être considérés avec
circonspection. Du côté de l'historiographie locale, la tradition considère que
l'Histoire du Maroc a commencé avec l'arrivée de l'Islaml. Par
conséquent la connaissance que nous avons de la période préislamique, à
travers les écrits locaux, est mince. Du côté des historiens coloniaux, il
existe une littérature plus fournie; leur intérêt pour l'histoire
préislamique s'explique par une série de raisons, sur lesquelles nous
revien"école historique coloniale" àdrons2. Toujours est-il que l'attitude de l'
l'égard de la période anté-islamique est fort différente de celle des
historiographes locaux et ce, pour trois raisons: la volonté de réhabilitation
du préislamique notamment dans sa phase romaine, l'usage de
l'archéologie, et surtout les nécessités politiques du contexte colonial.
Ces facteurs dénotent l'importance de ces travaux et leurs limites.
A partir du septième siècle, l'histoire politique du pays semble être
mieux éclairée, grâce à l'apparition de l'historiographie locale, dont l'
"Etat" islamique était porteur.
L'objet de ce chapitre porte sur une très longue période (des
Romains aux' Alawites). A l'intérieur de celle-ci nous avons opéré des
découpages thématiques à la lumière .de la problématique centrale du
chapitre. Il ne s'agit donc pas de faire l'histoire politique de vingt
1Ce qui est avant ou en dehors de l'Islam est nommé jahl ou jâhiliyya . Dans la
perspective historiographique locale, il est considéré comme étant en dehors de
l'Histoire.
2Voir infra, chap. VII.
21siècles, mais de traiter de certains thèmes qui sont susceptibles de nous
aider à mieux comprendre révolution du pouvoir central et à repérer ses
éléments de rupture et de continuité. Il sera alors possible d'expliquer en
quoi réside la fragilité de rédifice politique.
Dans une première section, il s'agit d'étudier comment le Maroc est
passé d'un espace politique fragmenté à un espace en train de s'articuler
autour d'un centre de pouvoir. Il s'agit là de deux temps forts de
l'histoire du Maroc: la période romaine et l'arrivée de l'Islam vues sous
l'angle de l'aménagement du pouvoir politique. La deuxième section
nous permettra de saisir révolution, à travers les siècles, de ce centre
politique esquissé par les Idrissides. Il est question en particulier de
tenter de le caractériser1et d'examiner le type de rapport qu'il entretenait
avec la société sous l'angle de la légitimation.
Caractériser le pouvoir central, étudier ses rapports avec la société
civile, revient à poser quelques jalons nécessaires à la compréhension
du phénomène de la fragilité institutionnelle2 de ce pouvoir et de sa
force de pénétration symbolique et culturelle.
I . DU MULTIPLEA L'UN?
Que s'est-il passé dans le domaine de l'organisation politique pen-.
dant les six siècles de présence romaine au Maroc? Comment les
formes d'existence politiques autochtones ont-elles évolué? Les
Romains ont-ils réussi à introduire ridée et l'institution de pouvoir
central au Maroc? Comment les Idrissides ont-ils réussi ou non à fonder le
premier pouvoir central? Pouvons-nous alors considérer qu'avec
l'arrivée de l'Islam, la formation historique marocaine est passée du
multiple à l'Un?
C'est à ces questions, ô combien importantes dans la
compréhension de l'histoire politique de la formation historique marocaine, qu'il
s'agit de tenter d'élaborer des éléments de réponse et surtout d'inviter
les historiens - mieux armés que nous - à réfléchir.
1Autrement dit de le rattacher à un ou plusieurs modèles, théoriques.
2poser le problème de la fragilité de l'appareil politique central 'ne manquera pas de
soulever des critiques. Pour les uns: ceux qui tiennent pour incontestable qu'un
appareil d'Etat existe au Maroc depuis les Idrissides, la notion de fragilité n'a pas de
sens. Pour les autres: ceux qui procèdent par analogie, diront que le pouvoir central
marocain n'était ni plus fragile ni moins fragile que celui des sociétés occidentales ou
extrême-orientales de la même période. Notre propos participe d'une autre approche
consistant à éviter aussi bien l'analogie que l'apologisme historique. Nous nous
proposons d'étudier le pouvoir et ses rapports à la société en essayant de rester le plus
proche possible de l'histoire réelle, en privilégiant deux niveaux: un niveau matériel
(l'armée et la fiscalité) et un niveau psychologique (l'idéologie et la culture politique).
22It. Fragmentation politique: le Maroc1 préislamique
En quoi l'étude du pouvoir politique de la période antéislamique
peut-elle nQus pennettre de mieux comprendre, et la dynamique de
"Etat" au Maroc, et son histoire récente? Trois raisons justifient cettel'
entreprise.
En premier lieu les structures politiques autochtones2, que le
pouvoir romain n'a pas pu ou n'a pas voulu détruire, ont continué à
s'exprimer tout au long de l'histoire du Maroc, en se modifiant et en
modifiant l'environnement dans lequel elles ont évolué. Le modèle
politique introduit par l'Islam, n'a pas réussi à se substituer définitivement
aux modes d'existence politiques antérieurs. Cette coexistence, à la fois
pacifique et conflictuelle, de collaboration et de compétition, entre les
deux fonnes de pouvoir3, nous éclaire partiellement sur l'origine de la
fragilité du pouvoir central.
En second lieu, force est de constater que quatre siècles de présence
romaine au Maroc ont eu une influence quasiment nulle sur le devenir
des structures politiques du pays. Alors que dans l'Occident européen la
conquête romaine a imprégné de façon indélébile le Droit, l'organisation
communale, et, sur un plan symbolique, l'organisation centrale du
pouvoir4.
Le troisième motif est lié à la. place qu'a occupé le thème de la
romanité dans la littérature coloniale ainsi que la filiation entre certaines
techniques coloniales romaines et celles utilisées par la France pendant
le Protectorat.
Partant de ces remarques préliminaires, deux questions se posent:
Pourquoi l'influence romaine a-t-elle si peu imprégné le devenir et la
configuration du pouvoir central? La présence romaine aurait-elle pu
déclencher une dynamiqueunificatrice?
IOn ne parlait pas de Maroc à l'époque. on parlait de Maurétanie tingitane. Le
vocable Maroc date du XIXe siècle.Par souci de commodité.nous l'utiliseronsmême
pour la période antérieure au XIXe siècle.
2par structures politiques autochtones nous désignons ce qu'une certaine
anthropologie appelle facilement « le pouvoir tribal ». Nous reviendrons dans le
chap. III sur cette question.
3Les deux formes de pouvoir ont évolué en s'imprégnant de façon mutuelle: dans le
central on trouve du "tribal" et dans le "tribal" on trouve du makhzénien. Cela
signifie que la frontière qu'on a souvent tracée entre les deux n'est pas aussi étanche
qu'on a bien voulu le faire croire.
4La référence à l'Empire romain dans la pensée politique occidentale est fréquente.
elle est au coeur même des premières théories de l'Etat L'Empire romain constituait
une sorte d'idéal réalisé dans le passé. L'équivalent dans la pensée politique arabe
serait le Califat.
23A - Le réaménagem.ent politique et administratif romain
Rappelons que la présence romaine en Afrique du Nord était dictée
principalement par des considérations géopolitiques et économiques. La
double fonction assignée à la Maurétanie tingitanel a déterminé la
pratique coloniale romaine et donc le type d'influence politique qu'elle a
eu sur les structures politiques du pays.
Du point de vue stratégique :« La Maurétanie tingitane n'est pas une
province romaine comme les autres. La domination de Rome y a des
caractères particuliers: territorialement réduite, peu enracinée, elle
semble avoir moins visé le pays en lui.même que la possibilité de fermer
un espace vide entre l'Espagne et la Numidie qui étaient panni les plus
riches territoires soumis à Rome »2.Le contrôle de la Méditerranée par
les Romains passait par l'occupation de la Tingitane.
Le facteur géopolitique va donc peser sur les structures sociales de
la province et sur la configuration du pouvoir politico-administratif. Son
poids s'explique par la prépondérance de l'armée dans la vie de la cité.
Activité politique et activité militaire yont se trouver liées de façon
organique. Pour légitimer la présence romaine, une fraction de la
population autochtone fut intégrée dans la composante militaire. Enrôlée, elle
servait de vecteur de la romanisation, dans le sens où elle était utilisée
comme trait d'union entre l'ensemble de la société autochtone et la cité
romaine3.
Parallèlement à l'objectif stratégique, la colonisation romaine
poursuivait, à coup sûr, un dessein économique et fiscal. Ces deux aspects
inhérents à toute entreprise coloniale ne nous intéressent que dans leurs
implications politiques. Précisons néanmoins que l'Afrique du Nord
rentrait dans le cadre de ce qu'on pourrait appeler une division impériale
du travail. La province fournissait principalement du blé, de l'huile, des
produits miniers et forestiers. Le fonctionnement du système
économique entraînait un double transfert du surplus: des "classes
travailleuses" à une minorité de possédants (constituée principalement
d'étrangers) et de la colonie vers Rome. Sur le plan fiscal une
administration très structurée, rattachée directement à l'empereur, était chargée
du prélèvement des impôts.
Localisation des foyers économiques (à l'intérieur du limes), nature
du système économique (forte concentration de la richesse avec
exploitation et exclusion de larges catégories sociales), fiscalité lourde. TIy a
1Nous ne traiterons que de cette province qui correspond de manière très
approximative au centre et au nord du Maroc actuel.
2J. BRIGNON, A. AMINE, B. BOUTALEB, etal. Histoire du Maroc, Hatier, 1967,
p. 29.
3Ces mêmes techniques se retrouvent dans le cadre des colonisations modernes.
24là des données économiques et financières qui n'étaient pas faites pour
rapprocher le pouvoir romain de la société autochtone.
Au-delà des deux aspects, économique et stratégique, il importe de
voir comment le pouvoir romain a fonctionné dans ses rapports aux
formes de pouvoir autochtone et comment il a pu ou non affecter les d'organisations périphériques, aussi bien dans l'espace tribal
qu'urbain. Autrement dit, il s'agit de savoir de quel type d'organisation
politique et administrative les Romains étaient porteurs, et quelle en a été
l'influence.
Sur le plan global le régime que Rome avait choisi pour la
Maurétanie tingitane était voisin de ce qu'on appelle en langage moderne
le protectoratl : le rôle du gouverneur « est de maintenir la paix et
l'ordre, et de veiller au recouvrement des impôts. C'est lui aussi qui
conduit les négociations avec les chefs de tribus voisines »2.Les
fonctions assignées au représentant de Rome renseignent sur la nature du
projet politique en oeuvre. Les Romains n'ont pas cherché à investir la
société globale et à y introduire une nouvelle rationalité politique;
« obéir et payer, c'est tout ce que Rome exigeait des populations qu'elle
avait soumises qui, ces conditions remplies, étaient libres de s'organiser
à leur guise et de conserver leurs moeurs et leurs religions »3. Le choix
du territoire occupé, la nature de ses relations avec la société autochtone
montrent que le pouvoir romain avait choisi de se situer au-dessus et en
dehors de la société marocaine. Les tâches du pouvoir étaient d'exercer
un contrôle politique susceptible de garantir la sécurité régionale, le
prélèvement fiscal, et l'exploitation économique de la province.
Du point de vue de l'organisation administrative, une double
distinction est à faire: entre les villes, qui n'avaient pas toutes le même
statut, d'une part, entre les villes et la campagne d'autre part. Certaines
villes étaient organisées en colonie. « Les colonies fondées et peuplées
dès l'origine par des troupes de citoyens étaient considérées comme les
"filles" de Rome, dont elles étaient tenues d'accepter toute la
législation »4. L'organisation municipale était semblable à celle de
Rome. D'autres villes étaient organisées en municipes. Celles-ci
pouvaient - selon M. Thouvenot5 - ne prendre de la législation romaine que
ce qui leur convenait en préservant leurs coutumes.
Dans la campagne, les chefs autochtones étaient maintenus dans leur
fonction, en étant placés sous le contrôle des Proefecti gentium que
1L'empereur Claude avait annexé en 42 après J.C la Maurétariie tingitane qui est
devenue une province romaine.
2J. BRIGNON, op. cit, p. 32.
3p. BREMARD, L'organisation régionale du Maroc, L.G.D.J, 1949, p. 204.
4Introduction à la connaissance du Maroc, pp. 30 et 31, cité parF. BREMARD,
p. 202.
5Ibid.
25F. Brémard compare aux contrôleurs civils et aux officiers des Affaires
indigènes (deux personnages clés de l'administration locale française au
Marocl).
Au-delà du limes l'influence administrative romaine était nulle. Les
problèmes qui pouvaient naître entre le pouvoir romain et les
pop~ations situées au-delà du limes étaient réglés par les négociations.
En définitive pendant six siècles, la présence romaine a tenté
d'introduire une nouvelle architecture polico-administrative au Maroc.
Le schéma romain a réussi à marquer de façon indélébile le paysage
politique et administratif de nombréuses provinces de l'Empire romain.
En revanche, lorsqu'on parcourt l'histoire du Maroc, on est frappé par
l'absence d'impact de la période romaine sur le devenir institutionnel du
pays. Cette constatation nous conduit à poser le problème complexe de
l'influence politique de la domination romaine sur le Maroc.
B - Faiblesse de l'impact de Rome
Il n'est pas question de recenser toutes les thèses que les historiens
ont émises au sujet de l'influence romaine au Maroc. Nous n'en
retiendron.s que les plus significatives. Rappelons que l'intérêt porté à cette
période par les historiens coloniaux n'était pas guidé par le seul souci
scientifique. Leurs études servaient aussi à légitimer des discours et des
pratiques politiques. Le procédé retenu consistait à établir une filiation
entre la colonisation romaine et française.
Comment était alors jugée l'influence romaine au Maroc, voire en
Afrique du Nord? .
Pour S. Gsell, Rome a débouché sur un échec. La raison en serait
d'ordre psychologique. « La conquête morale du pays s'imposera donc
d'une manière aussi nécessaire que la conquête matérielle. Malheur aux
maîtres de l'Afrique du Nord qui ne sauront pas le comprendre »2.
Lyautey aurait dit: Rome n'a pas su conquérir les âmes des Marocains.
Pour E. Albertini, l'échec de Rome serait dû à l'occupation partielle
du Maghreb. Le système du limes « a laissé les Berbères romanisés
exposés à la contagion de la barbarie »3. Mais Albertini reconnaît plus
loin que c'est la situation « de crise économique qui poussa les gens à
retourner à l'ancienne sauvagerie »4.
Cherchant à se démarquer de cette tradition, A. Laroui choisit
d'aborder la question de l'influence romaine selon un tout autre
paramètre: celui de l'unification. Celle-ci constitue un thème central chez
1Voir infra, chap. VIII.
2s. GSELL, Histoire ancienne de l'Afrique du Nord. cité par A. LAROUI, L'histoire
du Maghreb. Un essai de synthèse. T. I, F. Maspero, 1975, p. 49.
3E. ALBERTINI, L'Afrique romaine, cité par A. LAROUI, idem.
4/bid.
26l'auteur qui inverse la question en soutenantque Rome « bloquera tout
mouvement naturel d'unification »1. « La conséquence du recul (des
royaumes d'avant l'occupation romaine) a été la fragmentation et la
régression »2. En faveur de cette thèse on peut invoquer le limes qui
constitue la matérialisation d'une politique de fragmentation d'une part,
et qui entraîne la multiplication des principautés à la suite du départ des
Romains, d'autre part.
La thèse de l'auteur ne manque pas, cependant, de susciter certaines
intetTog.ations. S'il est vrai que Rome n'a pas oeuvré dans le sens de
l'unification du Maroc, il est moins sûr qu'elle ait entravé un
mouvement d'unification. A partir de quelles données historiques
sommesnous autorisés à soutenir que les royaumes pré-romains pouvaient ou
voulaient déboucher sur une unification du Maroc? Nous ne pensons
pas que l'unification, comme valeur politique, soit inhérente à toutes les
cultures et à toutes les formes d'organisation politique3.
Quelles que soient les hypothèses proposées pour expliquer
l'insuccès de Rome, nous nous trouvons devant un accord unanime sur
le constat d'échec. Mais que signifie l'échec en matière de colonisation?
On peut y voir deux sens: le premier est la non réalisation des objectifs
immédiats inhérents à toute entreprise coloniale (occupation d'un
tenitoire, prélèvement d'impôts et de surplus, mise en place d'un dispositif
de contrôle et de domination politique). La deuxième signification
s'inscrit dans la perspective de la longue durée. Elle correspond à la
situation où la puissance coloniale n'arrive pas à consacrer de façon
défmitive une annexion et à la rendre irréversible.
Selon la signification retenue, le bilan de la présence romaine au
Maroc sera apprécié différemment. Par rapport à la première, on ne peut
parler d'échec, puisque Rome a réalisé les objectifs immédiats de toute
entreprise coloniale. Par rapport à la seconde, en revanche, il est
possible de parler d'échec.
La problématique relative à l'influence romaine sur les structures
politico-administratives du pays peut être rattachée aux trois thèses
précédentes. Notre propos est de tenter de comprendre pourquoi le modèle
romain n'a pas "pris" au Maroc. Autrement dit, le pouvoir n'a-t-il pas réussi à investir la société, et donc à marquer les
cultures politiques et les institutions de son empreinte?
l - fi y a d'abord la complexité de l'attitude de l'administration
romaine à l'égard de la société autochtone. Celle-ci était traitée de façon
1A. LAROUI, op. cit, p. 58.
2/dem, p. 67.
3VoirP. CLAS1RES, La société contre l'Etat, recherche d'anthropologie politique,
Minuit, 1974. L'auteur montre que pour conjurer la domination les Tupi guarani ont
toujours résisté à la tentation d'un pouvoir unifié et unifiant.C'est dire que le principe
de l'unification politique ne peut être tenu pour universel.
27différenciée. Les statuts des individus variaient selon qu'ils étaient plus
ou moins assimilés. Une hiérarchie statutaire était créée au sein de la
société autochtone entravant tout processus d'homogénéisation.
«L'individu s'élèvera dans. l'échelle des droits à mesure qu'il acque~a
la langue, les coutumes, le génie civil de Rome »1. Toute intégration
dans la cité passait par une négation, de la part de l'individu, de sa
propre identité. La société romaine rejetait tous ceux qui ne pouvaient se
fondre dans sa propre rationalité.
2 - Un système social fonctionnant selon les règles de la
discrimination et de l'exclusion, multiplie les pôles conflictuels et accentue
les clivages entre les groupes qui le composent. Politiquement cela se
traduit par un refus majoritaire du modèle proposé. « En fait, Rome
s'appuya sur l'aristocratie municipale, pour développer, sans nul souci
de la masse indigène, la colonisation de la Berbérie »2.
3 - En tant que pouvoir d'occupation, le pouvoir romain n'était
pas en mesure de déclencher au sein de la société globale un processus
de transformation et de construction. Autrement dit, au pouvoir romain,
il manquait l'essentiel: un projet politique qui prenne en considération la
société autochtone. Partant de là, les Romains ne pouvaient promouvoir
une conquête idéologique de la société3 qui aurait fourni des bases
culturelles et idéelles à la reproduction de leur modèle politique.
Ces différents éléments que nous avons invoqués pour tenter
d'expliquer l'absence d'imprégnation des institutions et des cultures
politiques au Maroc, nous permettent de poser les premiers jalons de la
problématique de la légitimation4.
La séquence romaine a dévoilé aux autochtones le visage négatif du
pouvoir central. Cette image négative se retrouvera souvent dans
l'histoire marocaine.
En définitive le modèle politique romain n'a eu qu'une influence
marginale. Le type de fonctions qu'il était appelé à remplir, la nature de
ses rapports avec la société civile, les résistances de celle-ci, l'absence
de "conquête idéologique" expliquent cette marginalité. « Vint le
moment où craqua l'armature romaine. Alors apparut combien la
romanisation était superficielle et son extension limitée »5.
Les vagues d'occupation qui ont suivi n'ont rien de comparable avec
l'occupation romaine du point de vue de l'aménagement de l'espace
1A., LAROUI, op. cit, p. 49.
2Ch. A. JULIEN, Ilistoire de l'Afrique du Nord, des origines à la conquête arabe,
Payot, 1951, p. 148.
311 y a probablement là un des éléments essentiels qui fait la différence entre la
romanité et l'Islam.
4Yoir définition infra.
5Ch. A. JULIEN, op. Cil, p. 194.
28politique. C'est à partir du septième siècle que va commencer un
nouveau temps fort de l'histoire politique du Maroc.
A 2 - L'Islam :passage à l'Un?
Quelle signification attribuer à l'arrivée de l'Islam sur le plan du
réaménagement de l'espace politique? S'agit-il d'un moment de
mutation?
Les réponses qu'on apportera à ces questions seront forcément
approximatives à cause du flou qui entoure la connaissance de cette
périodel. Là encore, l'histoire n'a pas cessé d'être réinventée et
réinterprétée selon des considérations idéologiques variables. C'est par
recoupements, confrontation, entre les différentes thèses développées au
sujet "dela période en question que sera abordée la problématique du
rapport entre l'Islam et la construction d'un centre politique. Il s'agit
donc d'évaluer l'importance d'Idris dans la pénétration de l'espace
politique (A), avant de tenter d'en mesurer la portée (B).
A - L'acteur et la pénétration de la scène politique
Comment se présente politiquement et idéologiquement le Maroc
avant l'arrivée d'Idris? Comment le premier sultan du Maroc a-t-il
investi la scène politique? Etait-il porteur d'un "modèle étatique" ?
Avant l'arrivée de l'Islam le Maroc est un pays divisé en deux
zones, dont l'une est sous domination byzantine ( ex-province
romaine). Le pouvoir de Constantinople est très mal accepté à cause de
la répression fiscale, de l'exploitation des populations autochtones et de
l'immixtion dans les affaires religieuses. Le Maroc se présente donc
sous la fonne d'un espace divisé et fragmenté. On peut alors supposer
que les données politiques du pays constituaient un facteur favorable à
la conquête musulmane dont le projet à prétention unificatrice était
susceptible de recevoir l'adhésion d'une société fragmentée. Or, avant
de se prononcer sur la valeur de cette hypothèse, il serait intéressant de
reposer la question du rapport de la société marocaine préislamique à
l'idée d'unité ou de totalité. Autrement dit, il importe de savoir si la
société était animée d'un désir d'unité visant à construire un. centre
politique symbolisant et gérant la totalité sociale2.
1Certains historiens la qualifient de "siècles obscurs".
2Le travail de Pierre Clastres sur les chefferies indiennes -déjà cité - montre qu'il
existe des sociétés qui s'organisent différemment. Pour les Guarani le monde de l'Un
est le monde de l'imperfection. « Le mode d'existence de l'Un, c'est le
transitoire, le passager, l'éphémère ». Plus loin l'auteur résume de façon lapidaire
l'idéologie guaranie : « le Mal, c'est l'Un ». Voir P. Clastres, op. Cil, pp. 149-150. Il
ne s'agit évidemment pas de faire un rapprochement entre les chefferies indiennes et
29Les études anthropologiques portant sur des fonnations
marocaines révèlent que le projet d'un centre politique en dehors
dessus des tribus est absent de leur culture politique. Le Maroc se
sentait vraisemblablement sous la fonne d'un espace politique
polycentrique fonctionnant selon une dynamique de régulation
complexe. L'arrivée de l'Islam va consacrer une nouvelle ère politique dans
la mesure où il introduit un modèle politique fondé sur l'idée de centre.
L'histoire de la culture et des institutions politiques au Maroc va être,
aussi, l'histoire de l'opposition et de la collaboration entre pouvoir
central et pouvoir "tribal"1. La résistance à laquelle se sont heurtés les
premiers cavaliers musulmans ne saurait s'expliquer sans la prise en
considération de cette dimension conflictuelle. La résistance armée
dirigée par Kusayla d'abord et par la Kâhina ensuite ne peut être interp~étée
comme un simple refus de soumission. Dans cette résistance on peut
voir aussi une volonté de conservation de certaines structures politiques
et un refus de se soumettre à un centre politique. Refus alimenté par le
souvenir négatif des Byzantins, encore présent dans la mémoire
collective.
La résistance armée menée contre les premiers hommes de l'Islam,
ne renseigne que de façon partielle sur l'attitude des Berbères à l'égard
de la nouvelle forme de pouvoir. TIconvient alors de porter un regard
sur les thèmes et les choix idéologiques. Cela revient à s'interroger sur
les raisons du succès du Kharijisme2 au Maroc pendant les décennies
qui ont précédé l'arrivée d'Idris.
Ce qui a fait le succès de cette doctrine au Maroc c'est probablement
son adéquation avec l'environnement politico-culturel du Maroc. Le
principe de la consultation et les thèmes égalitaristes3 du Kharijisme lui
ont permis de s'installer plus facilement dans un espace politique à
prédominance "tribale". Certains historiens mettent l'accent sur la question
fiscale pour expliquer le succès du Kharijisme. Pour eux, la lourde
fiscalité imposée par les Umayyades dans les tenitoires nouvellement con':'
quis a discrédité l'Islam officiel au profit de certaines interprétations
marginales de l'Islam, dont le Kharijisme.
les formations "tribales" marocaines, mais de souligner la diversité des cultures et des
modes d'existence politiques.
lL'histoire politique ne se réduit évidemment pas à ce cOuple d'une part ; d'autre part
aucun de ces deux pouvoirs n'a continué à se reproduire à l'état pur. Les deux
s'affectaient mutuellement si bien que dans le central il y avait du "tribal" et vice
versa.
2Le Kharijisme est la doctrine d'un groupe de musulmans ayant refusé la solution de
l'arbitrage dans le conflit de succession qui a opposé 'Alî à Mu'âwia. Seule la
consultation de la communauté des croyants constitue à leurs yeux la solution juste.
311faut rappeler que le Kharijisme a subi l'influence du mazdacisme, qui est une des
religions de l'Iran préislamique de la fin duVe siècle. Cette religion prônait
l'abolition de l'inégalité sociale.
30A côté de ces différents facteurs, on peut supposer que le succès de
cette doctrine renvoie aux structures profondes du Maroc. En effet le
Kharijisme est arrivé au Maroc en étant porteur d'un projet universel
(l'Islam) et d'une culture de contestation. Cet aspect lui a permis de
pénétrer les structures culturelles et politiques puisqu'il était perçu à la
fois comme un rempart contre l'Islam officiel (sunnite) et une alternative
à la domination byzantine. La force du Kharijisme réside dans sa
capacité à opérer une synthèse entre l'universel (l'Islam) et le particulier ("le
tribal") à travers son aspect "démocratiquett.
Le deuxième moment significatif est celui de l'arrivée d'Idris au
Maroc. Deux éléments justifient ce choix: l'originalité des conditions et
des modalités de sa pénétration de la scène politique d'une part, et son
entreprise d'esquisse du premier centre d'autre part. Deux
questions méritent d'être posées ici: pourquoi Idris a-t-il été adopté par
les Awraba ? A quel courant religieux appartenait-il ?
La première question a reçu plusieurs réponses. Du côté des
historiographes marocains - notamment En-Naciri - ce serait sa généalogie,
son appartenance religieuse, et les conditions de son départ du
MoyenOrient qui expliqueraient l'adoption d'Idris p.ar les Awrabas. En-Naciri
écrit à ce sujet: « Idris y descendit (à Volubilis ou Oualili) auprès du
gouverneur Ibn Abdelhamid el Aourabi, qui s'avança au-devant de lui et
lui montra des égards et de la bienveillance. Il se fit connaître et lui
communiqua son secret; le gouverneur approuva ses vues, l'installa
dans sa maison, se mit à son service et entreprit de faire triompher sa
cause (...) Six mois s'écoulèrent (...) le gouverneur rassembla sa tribu
des Aouraba et lui révéla l'origine d'Idris et sa parenté directe avec le
prophète; il affmna publiquement sa distinction, sa piété; sa science; il
déclara qu'il réunissait toutes les qualités (u.) Idris est notre seigneur et
nous sommes à ses ordres» 1.
E. F. Gautier avance une explication différente: « La r~ussite
d'Idriss 1er a été possible parce qu'il s'appuyait sur [des] vieux
sédentaires latinisés »2. Pour Terrasse « il suffit sans doute qu'Idriss fût
musulman, chérif et non Kharijite »3. La thèse de Michaux-Bellaire4
paraît plus pertinente comme nous le veITonsplus loin.
Quant à la question de l'appartenance doctrinale d'Idris, il n'y a pas
de réponse unique. Pour les historiens contemporains c'était un
1EN-NACIRI ES-SLAOUI Ahmed Ben Khaled, Kitab el-! stiqça li...Akhbar Douai
EIMaghrib El-aqça, T. II, Archives Marocaines, Genthner, 1925, pp. 13-14.
2Cité par H. TERRASSE, Histoire du Maroc des origines à l'établissement du
protectorat français, T. I, Atlantides, 1949, p. 112.
3!dem, p. 113.
4Voir infra.
3 1mu'tazilite. Pour Al Bakrî et Ibn Khaldûn « Idris aurait
lismealors qu'il se montra sunnite par la suite.»!.
Les différentes thèses évoquées permettent de lever en
l'énigme qui entoure l'histoire d'Idris. Comment, aujourd'hui
d'Idris doit -elle être comprise ?Quel type de réponses
apporter en tirant des enseignements des travaux des
'1
L'arrivée d'Idris en 788 marque un nouveau type de rencontre entre
l'Islam et le Maroc (la description qu'en fait En-Naciri en est la preuve).
Lorsqu'on compare les procédés d'un 'Uqba ou d'un Rasan Ibn
Nu 'mân, avec ceux d'Idris, on relève une différence fondamentale.
Pour les deux premiers l'Islam est au bout du sabre, pour le second
l'Islam est d'abord une politique. D'où la question :comment Idris a-t-il
réussi à se "placer" sur la scène politique de manière pacifique? La
réponse ne saurait se satisfaire des thèses émises par les historiens
traditionnels. L'historiographie locale n'apporte pas de réponses
satisfaisantes. Quant à l'histoire coloniale, elle n'apporte qu'une réponse
partielle à la question. C'est donc par le recours à l'archéologie età
l'analyse des documents que la connaissance historique pourrait
progresser. Or, à ce stade les espoirs sont minces puisque la matière fait
défaut. Que reste-t-il à faire? Construire quelques hypothèses, indiquer
les niveaux significatifs de la réalité historique à interroger, et ce, en
s'inspirant des travaux des anthropologues.
Il y a lieu de préciser que ni l'origine d'Idris ni son appartenance
religieuse, ne suffisent à rendre intelligible un tel fait historique. C'est
par la prise en considération des fonctions du saint ou du leader dans
l'environnement politique lignager qu'on peut avancer dans la
compréhension du phénomène.
Nous le savons, Idris est arrivé au Maroc à un moment où plusieurs
unités politiques coexistaient dans la désunion et la compétition. Leur
importance était inégale (royaumes, principautés, confédérations de
tribus...). La carte politique changeait en fonction de l'état du rapport des
forces. Dans ce même contexte l'Islam avait commencé à influer sur la
dynamique politique (nous sommes un siècle après l'arrivée de 'Uqba).
On peut donc supposer - à titre de première hypothèse - que l'attitude
des Awraba vis-à-vis d'Idris était dictée par la volonté de s'assurer le
leadership dans un espace politique marqué par la compétition2. C'est
donc par rapport à cette hypothèse que les données de la personnalité
d'Idris trouvent leur signification. Autrement dit, ses qualités de
descendant du prophète et de musulman lui ont. permis d'être désigné
1H. TERRASSE, op. Cil, p. 113.
2Ctest ce que suggère également Michaux-Bellaire quand il écrit: « Il fut proclamé
par les Berbères, qui voyaient en lui (...) le descendant du prophète, dont la présence
devait leur porter bonheur et leur donner la suprématie ». E. MICHAUX-BELLAIRE
« LtIslam et rEtat marocain », Revue du Monde musulman, VII,VIII, juillet-août
1909, p. 317.
32comme leader d'un groupe désirant utiliser l'arme de la religion pour
s'ériger en force politique dominante.
La deuxième hypothèse prend en considération l'appartenance
doctrinaled'Idris. Si l'on admet qu'Idris n'était ni sunnite ni kharijite, cela
signifie, dans le contexte du VIlle siècle, qu'il représentait un double
symbole :hostilité aux' Abbasides d'obédience sunnite, opposition au
kharijisme dominant dont les Awrabane voulaient pas.
La troisième hypothèse, purement indicative, découle des
conclusions de l'anthropologie religieuse au sujet du rôle des saints dans les
sociétés segmentaires. « Le saint (...) est au-dessus des oppositions
segmentaires - écrit Gellner - sa neutralité et son pacifisme (...) font de
lui l'indispensable arbitre de tout conflit; c'est grâce à lui que les
groupes laïques instaurent une coopération entre eux et évitent d'être
constamment en guerre les uns contre les autres. Le saint garantit la
permanence dans une société constamment menacée de disparition à
cause des conflits que sa propre structure engendre »1.
Ce double rapprochement, entre le rôle d'Idris et le statut du saint
d'une part, les Awraba et la tribu du Haut Atlas étudiée par Gellner,
d'autre part, peut paraître non fondé. A notre sens il existe des éléments
de comparaison entre les deux réalités étudiées. Idris comme descendant
du prophète s'est vu reconnaître un rôle qui le plaçait au-dessus des
groupes. Dans un remarquable article Jamous arrive à la même
conclusion au sujet de la fonction des sharif-s chez les Iqar'iyen.
« Certains d'entre eux (sharif-s) sont reconnus comme ayant reçu cette
"force divine" qui leur permet de transcender l'ordre social et naturel
dans lequel vivent les laïcs »2. On peut donc supposer qu'il existe un
certain nombre de constantes qui traversent l'histoire des tribus et qui
légitiment par conséquent ce type de rapprochement.
Les trois hypothèses permettent d'apporter un éclairage sur les
modalités de la pénétration de l'espace politique par Idris. Ce niveau ne
constitue qu'un palier d'une autre problématique: celle de l'édification
ou non d'un centre politique par les Idrissides.
B - Esquisse d'un centre politiqlle
La majorité des historiens font remonter ce qu'ils appellent le
« premier Etat marocain» aux Idrissides. Quel crédit faut-il accorder à
cette thèse? Pour répondre à cette question il serait intéressant de savoir
1E.GELLNER, Saints of the Atlas, London, cité par A. HAMMOUDI,
« Segmentarité, stratification sociale, pouvoir politique et sainteté. Réflexion sur les
thèses de Gellner », Hespéris Tamuda, vol. XV, 1974, p. 152.
2R. JAMOUS, « Interdit, violence et baraka. Le problème de la souveraineté dans le
Maroc traditionnel », in Islam, société et communauté, dir. par E. GELLNER, Les
Cahiers du CRESM, Ed. CNRS, 1981, p. 38.
33si Idris était porteur ou non de ce qu'on appellera
"modèle étatique".
Un premier groupe d'historiens considère les Idrissides
étant incontestablement les fondateurs d'un "Etat". « C'est Idris II
constitue véritablement un Etat organisé (...) Il a rassemblé des
berbères sous unemêrne autorité, un gouvernement inspiré
des modèles orientaux »1. Ch. A. Julien va dans le même
sensenécrivant : « Idriss II n'était pas seulement un fondateur de villes, il fut le
fondateur du premier Etat marocain »2. Ibn Khaldûn et Ibn Abî Zar'
(auteur de Rawd Al qirtâs) font également des Idrissides les artisans du
premier Etat marocain. La même thèse est défendue par l'historien
polonais Edward Szymanski3.
Un deuxième groupe d'historiens se montre plus nuancé en
relativisant la portée de la construction idrisside. « L'Etat idrîside fut
extrêmement rudimentaire, il se réduisait à une armée, levée sur place, payée
avec les prises de guerre et les impôts sur les non-musulmans »4. Cette
hypothèse semble plus plausible, car une "construction étatique" ne peut
s'opérer en si peu de temps dans un espace politique particulièrement
réticent à toute forme centralisatrice de pouvoir.
L'analyse de Terrasse ramène la construction idrisside à des
dimensions modestes, l'auteur ne raisonne pas en termes d'Etat, il préfère
parler de makhzen. « Dans leur tentative éphémère pour grouper autour
des villes le Maroc des plaines, les Idrissides, en s'appuyant sur une
coalition berbère, ont fondé un makhzen mixte à la fois berbère et arabe,
ébauche des makhzens futurs »5.
Les positions des historiens sur la nature du pouvoir idrisside
laissent entrevoir des divergences. Il n'en demeure pas moins qu'ils sont
tous d'accord pour attribuer aux Idrissides l'édification d'un pouvoir
central. Avantde tenter d'évaluer les thèses de ces historiens, il y a lieu
de se demander, d'une part, si chez les premiers Idrissides il existait un
"modèle étatique" de référence, d'autre part s'il y a une relation entre
islamisation, arabisation et construction d'un pouvoir central.
Concernant Idris, il faut rappeler que, de par son origine
géographique et religieuse, il était impliqué dans les conflits politiques de son
époque. Son choix s'est porté sur le Maghreb, plus pour y fonder un
"Etat" que pour en faire une terre d'asile. La réalisation de ce dessein
suppose l'existence d'un modèle empirique. Pour les Idrissides ce
1J. BRIGNON, op. Cil, p. 63.
201. A. JULIEN, Hisloirede l'Afrique du Nord, de la conquête arabe à 1830, T. II,
Payot, 1961, p. 44.
3E. SZYMANSKI, «, Formation de l'Etat marocain », Africana Bulletin (3), 1965,
pp. 27-48.
4 A. LAROUI, op. Cil, T. l, p. 101.
5H. TERRASSE, op. Cil, p. 133.
34"Etat" umayyade ou 'abbassideetlou celuimodèle apu être l'
place en Andalousie. Comment ce modèle a-t-il été transposé au Maroc?
Quels sont les moyens mis en oeuvre qui ont assuré son succès?
La nouveauté de l'entreprise idrissidepar rapport à celles qui l'ont
précédée réside dans les procédures de légitimation. Le pouvoir
idri8side a cherché à investir le pays de l'intérieur en associant les Berbères,
en proposant un modèle qui se voulait universel, utilisant deux
instruments : l'Islam comme vecteur de légitimation et l'arabe (langue du
message sacré)l. A travers ces deux paramètres il s'agissait d'introduire
une nouvelle conception du monde avec son corollaire: une nouvelle
organisation de la cité.
Un facteur d'ordre urbain a joué un rôle important sur le plan des
représentations et de l'efficacité politiques. TIs'agit de l'édification de la
capitale qui est la concrétisation, sur le plan spatial, d'un pouvoir central
et le lieu de concentration physique du personnel politique et de la
puissance militaire. Sur le plan idéologique, la capitale produit et diffuse les
modèles de pensée servant à légitimer le pouvoir, « leur oeuvre [des
Idrissides] de civilisation, commencée à la fondation de Fès, a eu des
conséquences vastes et durables. En créant et en développant le grand
centre de diffusion de l'Islam, de sa civilisation de type oriental et de sa
langue, les Idrissides ont lourdement pesé dans l'histoire du Maroc »2.
Que faut-il alors penser de la thèse communément admise, selon
laquelle les Idrissides auraient fondé le premier Etat marocain3 ?
Avant de répondre à cette question, une ambiguïté relative à l'usage
du terme Etat doit être levée4. Ou le terme est utilisé dans un sens très
large (Etat =pouvoir central), alors l'Etat désignerait tout appareil
central de pouvoirs. Ou bien l'Etat renvoie à un phénomène récent
historiquementdaté, à un type d'organisation du pouvoir apparu en Europe au
l Si les Romains étaient porteurs d'une forme d'organisation politique à prétention
universelle, l'idéologie et le mode de légitimation qui la sous-tendaient ne l'étaient
pas. Conttairement aux musulmans les Romains ne privilégiaient pas la conquête
idéologique.
2H. TERRASSE, op. cit, p. 134.
3En dehors de cette thèse largement partagée, il existe une véritable surenchère sur
"Etat" au Maroc. A titre d'exemple: NACIRI Mohammed Khalid (dansl'origine de l'
une dIèse intitulée: Le droit politique dans l'ordonnancement constitutionnel, essai
d'interprétation du système de gouvernement au Maroc, Paris II, 1984) fait remonter
l'origine de "Etat" au XIe siècle. Pour Mannouni il date des Mérimides (voirl'
ACHKARA otmane, « Ba'd malâmih ad dawla fi maghrib mâ qabla listicmâr »,
Revue Aqlam, 7e année, n056, p. 15).
4Cf. précisions infra.
5Certains historiens dont R. LOWIE estiment que l'Etat existait "en germes" dans
toutes les sociétés même les plus primitives (voir B. BADIE, P. BIRNBAUM,
Sociologie de l'Etat, Grasset, 1982, p. 75).
35XVe siècle, comme réponse à la décomposition des structures féodales,
à l'hégémonie de l'église et aux nouveaux impératifs économiques...
Selon le sens choisi, on décide de travailler avec un concept précis et
rigoureux, ou avec un tenne vague qui renvoie à des phénomènes
politiques pluriels!. F. Châtelet signale que « remploi du mot Etat appliqué
à tout pouvoir politique central, de la polis grecque à l'Etat
contemporain en passant par l'imperium romanum et la royauté médiévale
suggère que l'essence Etat déploie de mieux en mieux, ou de pire en pire
ses virtualités (...) alors qu'il n'est nullement évident qu'il s'agisse de la
.
même fonnepolitique »2.
Cette précision conceptuelle étant faite, il reste à évaluer la thèse des
Idrissides « fondateurs du premier Etat marocain ».
On serait tenté d'aller dans le même sens que les tenants de cette
thèse. En se situant au niveau des faits, les Idrissides apparaissent
effectivement comme les artisans du premier centre de pouvoir. En
effet, une chaîne de solidarité intertribale s'est constituée, un personnel
politique est apparu avec le sentiment de représenter un gouvernement
central, une action d'islamisation -partielle -a été entreprise introduisant
une nouvelle culture politique véhiculant la notion de pouvoir central.
En se plaçant sous un angle différent, on ne peut que douter de la
justesse de cette thèse. Tel qu'il a été introduit, le pouvoir idrisside n'a
pas réussi à investir tout l'espace politique marocain, ni à être intériorisé
comme instance exclusive de commandement. Si le règne d'Idris"n a
amorcé un processus d'unification et de légitimation, sa mort n'a pas
manqué de donner l'occasion aux pouvoirs périphériques de revenir en
force et de submerger le pouvoir central.
Les arguments qui militent contre la thèse dominante sont multiples:
- D'abord l'Islam comme projet universel. La rencontre entre
un tel projet et un univers politique fonctionnant selon des valeurs et une
culture politique à caractère non universel ne pouvait être que
conflictuelle (tension entre deux ordres). Rappelons qu'il s'agit d'un champ
politique atomisé, constitué d'unités politiques coexistant dans la
différence. Ces unités ne peuvent adhérer à cet universel sans mettre en péril
les structures fondamentales du groupe. « La théocratie est l'envers du
1En ce qui nous concerne le concept Etat désigne une forme de pouvoir spécifique qui
renvoie à un contexte historique précis, celui de l'Europe de la fin du moyen âge.
Pour désigner cette forme d'organisation de pouvoir nous retiendrons la définition de
C. TILLY: « Organisation qui conttôle la population occupant un territoire défini
dans la mesure où elle est différenciée des autres organisations opérant sur le même
territoire, où elle est autonome, où elle est centralisée et où ses subdivisions sont
coordonnées les unes avec les autres », in B. BADIE et P. BIRNBAUM, op. Cil,
p. 112.
2p. CHATELET, Les conceptions politiques du XXe siècle, pup, 1981,p. 8.
36tribalisme- un complément probablement nécessaire alors que l'Etat
central, le Makhzen est le contraire du tribalisme »1.
-Ensuite le mode de diffusion de l'Islam: le jihdd . Certes,le
contact entre musulmans et non musulmans à l'aube de la fonnation de
l'Empire arabo-musulman, n'a pas eu lieu uniquement par et dans la
violence. Le commerce, le prosélytisme, entre autres, ont servi de
vecteurs à l'Islam. Il n'en demeure pas moins qu'au Maroc la solution
militaire a été souvent utilisée. L' "Etat" a été dès le départ introduit par la
violence.
- Enfm, le facteur fiscal a constitué un obstacle à la pénétration
'de la société par l' "Etat".
L'entreprise idrisside doit être appréciée selon deux paramètres: les
structures politiques, et la pénétration culturelle de la société.
Du point de vue culturel, les Idrissides sont porteurs d'une nouvelle
cosmogonie et d'une nouvelle culture politique
d'originearabomusulmane. "Surle plan de la transformation des structures politiques, il
n'en a pas été de même. Il y avait là une sorte de résistance structurelle,
qui découlait de l'enracinement dans le corps social des structures
sociologiques "tribales". Celles-ci abritaient une mémoire collective, un
ordre social et une spécificité existentielle. L'Islam se concevait chez les
Berbères comme une source de renouveau spirituel et non temporel.
L'entreprise des Idrissides a donné lieu, sur le plan poli~que, à une
esquisse de pouvoir central. Ses premiers jalons furent posés:
personnel politique (gouvernement), capitale, etc. Du point de vue
idéologique, les Idrissides ont mis en place un nouveau système de croyances
qui annonce la formation d'une communauté religieuse2. L'institution
de la collectivité s'opère dans le cas de l'Islam par référence à la volonté
de Dieu, et sans aucune différenciation entre un ordre mondain et un
ordre transcendantal. Ces données propres à l'Islam vont déterminer
l'évolution des centres dynastiques et les empêcher d'évoluer vers une
forme étatique3.
Ip. PASCON,Le Haouz de Marrakech, Rabal, P. PASCON, 1977, p. 256.
2C'est le début de ce que F. Châtelet appelle «l'institution de l'unité d'une
multiplicité ».
3Voir B. BAD lE, Culture et politique, Economica, 1983, pp.75 et88.
37II . LE PARADOXE DE LA FRAGILITE INSTITUTIONNELLE 1
ET DE LA PENETRATION CULTURELLE
Un des faits les plus significatifs de l'entreprise idrissideest la
coïncidence, pour la première fois dans l'histoire du Maroc, entre
religion et projet politique à prétention unificatrice. Désormais un lien
organique s'établit entre politique et religion. Tous les titulaires et les
candidats au pouvoir qui vont se succéder, à travers l'histoire du Maroc,
vont emprunter le chemin de la religion. De ce fait, tout projet politique
ne pouvait s'exprimer que par et dans la religion. La "cité de Dieu" est
devenue le lieu de passage obligé, la seule forme d'existence sociale
possible. Le contenu du discours religieux varie selon les impératifs du
contexte politique et de la nature de la force politique qui le développe.
L'historique de l' "Etat" que nous allons tenter de faire (~1) doit
permettre d'évaluer la pertinence de notre thèse au sujet de la fragilité de
l'édifice politique avant d'analyser les rapports "Etat"- société sous
l'angle de la pénétration politiq~e et culturelle (92).
~ 1 - Le Centre à travers l'histoire
Là encore, il ne s'agit pas de faire l'histoire politique de neuf
siècles. Un choix thématique s'impose, avec comme souci le repérage
des facteurs de fragilité politique. Cette étude sera doublée d'une
tentative de caractérisation2 des centres de pouvoir. Ce n'est évidemment pas
d'une histoire des dynasties qu'il s'agit, même si la perspective
chronologique nous contraint à retenir un découpage en termes
dynastiques3. L'étude du pouvoir central est envisagée selon deux angles
d'attaque: ce que nous appelons les organismes fondamentaux de
r "Etat" (le makhzen4, l'armée, et le fisc) d'une part, et l'idéologie
d'autre part. La caractérisation dont il est question permet d'élaborer une
1L'usage du terme institutionnel dans ce passage ne signifie pas que
l' "Etat" au
Maroc ait connu une véritable institutionnalisation dans le sens d'une forme sociale
établie et impersonnelle, détachée de la personne du souverain.
2par caractérisation il faut entendre soit le mttachcment de l' "Etat" marocain, en tant
que réalité empirique à un ou plusieurs modèles théoriques, soit l'élaboration de
nouveaux concepts pour désigner cette même réalité. Une tentative de caractérisation
revêt toujours une dimension artificielle. Les modèles théoriques élaboré~ ne se
rencontrent jamais à l'état pur dans la réalité. C'est la raison pour laquelle la formule
semi-impérialea été choisie. Il y a là, à la fois une volonté de faire ressortir une
dominance tout en rappelant qu'à côté de l'impérial il y a aussi du patrimonial.
3Ne seront étudiées que cinq grandes dynasties (voir chronologie des dynasties en
annexe).
4D'après A. Ibn Zaydân, le terme makhzen désignait le trésor de "Etat". Depuis lesl'
Almoravides il signifie le gouvernement (al hukûma). Nous l'utiliserons dans ce sens
(voir A. IBN ZAYDAN, Al izz wa s saw/a, T. I, Rabat, Imprimerie royale, 1961).
38typologie des pouvoirs centraux qui se sont succédé au Maroc en
insistant sur leur singularité.
A - Deux pouvoirs de type semi-impérial et segmentai
Deux dynasties ont fait évoluer le pouvoir vers une forme semi...
impériale1 en s'appuyant sur un noyau segmentaire (d'où le substantif
segmentaI). Il s'agit des Almoravides et des Almohades. Les facteurs
dominants dans les deux constructions sont d'ordre militaire (d'où
l'importance de la conquête et du projet impérial), idéologique, et
lignager.
a - Le pouvoir almoravide : machine de guerre
Les Almoravides ou Murâbitûn sont traditionnellement décrits
comme les premiers unificateurs du Maroc. La construction politique
almoravide s'est faite principalement par la puissance militaire. Le
succès de leur entreprise s'explique par la jonction d'un ensemble de
facteurs qui préfigurent les processus de constructions "étatiques"
ultérieurs.
L'entrée des Almoravides dans l'histoire du Maroc consacre aussi
celle du Sahara. Celui-ci a été pour le Maroc ce que l'Océan a été pour
l'Italie et l'Espagne: une source de mutations. Zone de trafic
commercial, le Sahara s'est transformé en lieu de fermentation d'entreprises
politiques.
La construction almoravide a été facilitée par l'affaiblissement
momentané des structures communautaires que Laroui explique par
« l'influence conjuguée du commerce de la monnaie et de l'idéologie
religieuse »2.La puissance almoravide repose sur une trilogie qui
com1Il est semi-impérial parce que le pouvoir n'est pas institué, rempereur n'est pas le
titulaire de la souveraineté (voir Article d'André Miquel, « L'empire
arabomusulman », in Le Concept d'Empire, Centre d'analyse comparative des syst~mes
politiques, PUP, 1980, pp. 203-229).
A la différence de MIQUEL, S. N Eisenstadt rattache les sociétés musulmanes au
type impérial; seulement les critères qui caractérisent son modèle impérial ne se
retrouvent que partiellement dans la période marocaine qui nous occupe, ce qui
justifie notre choix de la formule "semi..impérialeu.« Dans les sociétés impériales
(...), écrit Eisenstadt, les relations centte-périphérie (...) se caractérisent surtout par la
forte particularisation du centre, qui est perçu comme unité symbolique et
organisationnelle distincte, et par ses efforts soutenus non seulement pour tirer des
ressources de la périphérie, mais encore pour s'y infHtrer et la reconstruire selon ses
propres prémisses », E. N. EISENSTADT,« Analyse comparative de l'Etat dans
divers contextes historiques », in l'Etat au pluriel, dir. par A. KAZANCIGIL,
Economica, 1985, p. 41.
2 A. LAROUI, op. cit, p. 144.
39porte ses propres éléments de faiblesse: un noyau ethnique, un projet
de réfonnes et un important potentiel militaire. Dès sa création, l' "Etaf'
des Almoravides va présenter un ensemble de caractéristiques ayant trait
à ses ttorganismes fondamentaux" et à son support idéologique.
En effet, le makhzen almoravide présente trois traits distinctifs. Le
premier est la primauté du critère lignager dans le recrutement du
personnel politique central. Le second, est la prédominance de la
composante militaire qui va céder progressivement la place aux fuqahd-s
(jurisconsultes). Cette évolution traduit une double volonté: conquête
idéologique de la société, et lutte contre le danger ~lmohade. Le
troisième trait, conséquence de l'ouverture sur le monde de la foi, est
l'infiltration progressive de l'élément andalou dans les rouages
gouvernementaux.
L'année, deuxième organisme fondamental, est à la base du succès
de l' "Etat" almoravide1. Au départ, elle incarne ce que Ibn Khaldûn
appelle la tas..abiyya ou esprit de corps. Elle est le moyen de faire
triompher une volonté politique d'origine "tribale". Lorsque le Centre
est construit, le groupe qui a fourni les éléments nécessaires à la
formation de l'année, est mis progressivement à l'écart pour substituer à une
année de type segmentaire un organisme étranger, coupé de la société.
« Ainsi, l'empire almoravide fondait sa domination sur un système
paradoxal: maîtriser l'Espagne et tenir les chrétiens grâce a~x troupes
africaines, tenir le Maroc grâce à la technique andalouse et aux milices
chrétiennes »2.
Le fisc, troisième organisme de la machine almoravide, a suivi une
évolution classique dans l'histoire de r "Etat" musulman: mise en place
d'une fiscalité orthodoxe avec suppression des impôts jugés illégaux
puis abandon de l'orthodoxie fiscale.
Les trois "organismes fondamentaux" de l' "Etat" almoravide
laissent entrevoir des éléments de fragilité accentués par la variable
idéologique.
C'est vers l'orthodoxie sunnite dans sa version malikide que les
Almoravides vont s'orienter. Leur alliance avec les fuqahâ-s et les
lalim-s (docteurs en théologie) était probablement destinée à pallier une
des grandes faiblesses de ce pouvoir: le manque de légitimité.
L'orientation orthodoxe a eu pour effet un appauvrissement intellectuel,
et un début de rupture entre Islam populaire et Islam officiel.
L'appréciation que font les historiens de la construction almoravide
confIrme la thèse de la fragilité. En effet, pour Ch. A. Julien « l'échec
est total: l'empire almoravide s'est disloqué aussi vite qu'il a été formé
(...) On ne constate pas que les souverains almoravidesni leurs
lLa notion de ribâl - qui est la racine de Murâbitûn (Almoravides) - renvoie à une
double signification: militaire et religieuse.
2H. TERRASSE, op. cil, p. 249.
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