Tombouctou et l'empire Songhay

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TOMBOUCTOU ET L'EMPIRE SONGHA y @ L'Harmattan ISBN: 2-7384-4384-2 Sékéné Mody CISSOKO TOMBOUCTOU ET L'EMPIRE SONGHA y Épanouissement du Soudan nigérien aux xve-XVle siècles L'Harmattan L 'Harmattan Inc. 55, rue Saint-Jacques5-7, rue de l'École Polytechnique 75005 Paris - FRANCE Montréal (Qc) - CANADA H2Y lK9 A la mémoire de mon père Sékéné qui m'enseigna la sagesse des traditions du terroir, A mes étudiants, à la jeunesse d'Afrique espoir pour le renouveau du vieux Continent. AVANT-PROPOS Ce livre, nous le destinons à ceux qui veulent connaître l'histoire de l'Afrique et non à Cetlx qui prétendent la connaître. En premier lieu, nous le destinons à la jeunesse studieuse, espoir de I Afrique libre, que nous devons former à la source pure de la culture d'une Afrique devenue maîtresse de SQn devenir. La jeunesse aime l'histoire du pays et elle cherche en elle des leçons et des motifs de fierté. Elle est souvent déçue de ce qu'elle trouve en l'histoire africaine: des tableaux sans vie, des films accélérés d'événements, des lacunes sans limites, des questions sans réponses, des récits plus épiques qu'historiques, etc. Ce sont là les épines de la CLIO africaine. Des progrès se font pourtant chaque jour. Des mémoires, des thèses, divers travaux de recherche révèlent par tranches les strates du passé africain et l'enseignement de l'histoire de l'Afrique tend de plus en plus à devenir le centre majeur des programmes des sciences de la société.

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Date de parution 01 janvier 1996
Nombre de visites sur la page 674
EAN13 9782296321366
Langue Français

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TOMBOUCTOU
ET
L'EMPIRE SONGHA y@ L'Harmattan
ISBN: 2-7384-4384-2Sékéné Mody CISSOKO
TOMBOUCTOU
ET
L'EMPIRE SONGHA y
Épanouissement du Soudan nigérien
aux xve-XVle siècles
L'Harmattan L 'Harmattan Inc.
55, rue Saint-Jacques5-7, rue de l'École Polytechnique
75005 Paris - FRANCE Montréal (Qc) - CANADA H2Y lK9A la mémoire de mon père Sékéné qui m'enseigna
la sagesse des traditions du terroir,
A mes étudiants, à la jeunesse d'Afrique espoir
pour le renouveau du vieux Continent.AVANT-PROPOS
Ce livre, nous le destinons à ceux qui veulent connaître l'histoire
de l'Afrique et non à Cetlx qui prétendent la connaître. En premier
lieu, nous le destinons à la jeunesse studieuse, espoir de I Afrique
libre, que nous devons former à la source pure de la culture d'une
Afrique devenue maîtresse de SQn devenir. La jeunesse aime
l'histoire du pays et elle cherche en elle des leçons et des motifs de
fierté. Elle est souvent déçue de ce qu'elle trouve en l'histoire
africaine: des tableaux sans vie, des films accélérés d'événements, des
lacunes sans limites, des questions sans réponses, des récits plus
épiques qu'historiques, etc. Ce sont là les épines de la CLIO
africaine. Des progrès se font pourtant chaque jour. Des mémoires,
des thèses, divers travaux de recherche révèlent par tranches les
strates du passé africain et l'enseignement de l'histoire de l'Afrique
tend de plus en plus à devenir le centre majeur des programmes
des sciences de la société.
En second lieu, nous osons espérer atteindre les responsables du
devenir de notre continent. L'action s'appuie sur la connaissance.
L'action, pour le développement intégral d'une communauté, ne
peut aboutir que par une connaissance approfondie de son passé.
La culture n'est pas une création ex-nihilo mais la continuation
d'une tradition. Que de discours officiels basés sur les vagues
généralités de « notre histoire », que d'appels au jugement de cette
histoire, que d'espoirs accumulés en elle alors qu'en réalité,
l'histoire africaine est encore peu connue!
Quant au peuple qui ne lit presque pas, il faut lui restituer ce qui
lui est dû : son histoire. Le plus grand danger qui peut menace.r
l'histoire africaine est l'académisme. Affaire des spécialistes,
généralement non africains, l'histoire telle qu'elle paraît dans les
ouvrages savants - nécessaires certes à son développement - ne
peut tOll-cher le peuple africain qu'elle doit servir en premier lieu;y10 TOMBOUCTOU ET L'EMPIRE SONGHA
elle n'aurait ainsi aucun sens dans le développement de la
conscience collective. Notre étude, sans aucunement faillir à la rigueur
scientifique peut intéresser le grand public dont l'etzgouement pour
l'histoire africaine est une chose certaine.
Depuis plus de dix ans d'indépendance, le monde est intéressé à
connaître l'Afrique authentique et les civilisations africaines. Nos
amis, à travers tous les continents, nous aident à illustrer notre
culture et à apporter plus de lumière à la connaissance de
passé. Leur effort qui doit être encouragé ne suffit plus dans
beaucoup de domaines et plus spécialement en histoire. L'histoire
concerne en effet le destin d'une nation, dans son passé comme
dans son avenir. Ce serait une véritable aberration si les autorités
culturelles du continent africain restent des étrangers, quels que
soient leur bonne foi et leur dévouement. L'Asie a résolu ce
problème et l'Afrique doit le résoudre dans les années à venir.
Notre propos concerne l'histoire de Tombouctou et de l'Empire
songhay aux xve et XVIesiècles. Le sujet n'est pas nouveau et l'on
peut nous reprocher de reprendre ce qui est connu. Cette critique
ne serait pourtant pas fondée.
Parmi les travaux sur l'Empire songhay, nous retenons d'abord
1le Haut-Sénégal-Niger de Delafosse qui vient d'être réédité à cause
de son importance historique. Nous sommes grand admirateur de
Delafosse qui, malgré ses lacunes, apparaît aujourd'hui comme un
des meilleurs historiens de l'Afrique noire qu'il a aimée. Il a
contribué à faire connaître les civilisations africaines à un monde
sceptique qui niait alors l'histoire des peuples noirs. Delafosse a donné
une fresque grandiose des nigériennes qui l'ont
fasciné. Et pourtant, son œuvre, dans ce domaine reste incomplète.
L'étude est fondamentalement centrée sur l'histoire politique,
événementielle,. les hypothèses dérivaient de cette théorie chère à
Delafosse que toutes les initiatives historiques qui ont fécondé le
Soudan étaient étrangères et généralement arabo-berbère. La partie
consacrée à l'Empire songhay et à Tombouctou est, du reste,
sommaire et se limite à deux ou trois chapitres. Delatosse n'épuise pas
le sujet.
Béraud Villars, administrateur des colonies, écrit vers 1942,
l'Empire de Gao, un Etat soudanais aux Xve-XVIe siècles. L'ouvrage
est intéressant, facile à lire et a le mérite de donner une synthèse
plus développée que celle de Delafosse. Cependant l'auteur n'est
pas un historien. Il ne dégage pas la civilisation songhay dans sa
globalité sinon dans ses aspects fondamentaux. Il étudie l'histoire
politique et réserve près du tiers de l'ouvrage à la domination
marocaine postérieure au XVIesiècle. L' œuvre est, somme toute,
très incomplète et superficielle. Elle a certes son utilité mais ne
peut servir d'autorité pour l'Empire songhay.
Jean Rouch, dans ses travaux sur les Songhay et plus
particulièrement dans sa Contribution à l'histoire de l'Empire de Gao, en
1953, apportait une lumière nouvelle. Il tenta de situer la
civilisation songhay dans le contexte culturel, authentique, des croyances
1. Voir bibliographie à la fin de l'ouvrage.y IlTOMBOUCTOU ET L'EMPIRE SONGHA
traditionnelles. Son œuvre pèche sur le plan historique. Elle
n'aborde que l'histoire politique et, tout en mettant en relief le
rôle de la religion traditionnelle, elle néglige en fait l'élément
islamique et n'aborde pas les autres aspects de la civilisation
nigérienne. C'est presque dans la n1.ême catégorie qu'il faut placer
['œuvre de Bonlnois et Boubou Hama, l'Empire de Gao, Histoire,
coutumes et magie des Songhai, publiée en 1954. L'étude historique
est très sommaire; celle des croyances traditionnelles songhay
permet cependant de mieux comprendre l'histoire de l'empire songhay
jusqu'ici trop exclusivement comprise sous l'angle de l'Islam.
L'historien du Niger, le Président Boubou Hama, a essayé de
renouveler l'histoire et la vision même de l'histoire du Soudan
occidental. Dans ses ouvrages dont l'Histoire des Songhay (Présence
Africaine, 1960), il s'appuie sur les traditions songhay, sur une
documentatio1'l arabe inédite et tente d'élargir l'histoire des Songhay en
cherchant leurs origines, leur parenté avec tous les peuples du
Soudan Tchado..nigérien, les migrations des populations. Il
formule des hypothèses hardies et fécondes, s'efforce de ressusciter
l'histoire en donnant vie à ses héros, à son peuple. L'œuvre de
Boubou Hama est une source considérable de documents pour
aborder avec profit l'histoire de l'Empire songhay.
Il y a d'autres travaux comme The ~rimitive city of Tombouctou
d'Horace Miner, plus ethnologique qu historique et dont le titre est
révélateur de l'esprit qui l'anime, l'article de Péfontan sur
l'Histoire de Tombouctou, les ouvrages de Ch. Monteil sur Djenné, de
R. Mauny, de Cheikh Anta Diop et d'autres mentionnés dans notre
bibliographie. Malgré cette production, l'histoire de Tombouctou
et de l'Empire songhay est mal connue. Les ouvrages qui le
concernent n'étudient généralement que l'aspect politique de la question.
[Is n'épuisent nullement le sujet et ont le dangereux mérite de
donner l'illusion d'une connaissance véritable de la civilisation
nigérienne à son apogée.
Notre objectif est de les reprendre et de donner une synthèse
globale de la civilisation nigérienne avant l'invasion étrangère. Il
est, du reste, temps que l'Afrique indépendante réinterprète son
histoire en fonction de sa situation actuelle. L'Histoire contribue
plus qu'aucune autre discipline au développement de la culture
et de la conscience africaines. Par la connaissance des civilisations
de l'Afrique, de l'Egypte pharaonique à la vallée nigérienne, nous
devons briser les chaînes dans lesquelles la colonisation nous a
enfermés, et nous nous asseyons d'emblée au grand concert des
civilisations, non en parents pauvres, mais en héritiers d'un riche
passé plusieurs fois millénaire. Après un siècle de domination
étrangère, il est plus que jamais urgent de donner à la nouvelle
génération d'Africains la mentalité d'hommes libres, responsables
de leur devenir et de celui de toute l'Humanité. L'Histoire, plus que
toute autre discipline, doit tendre à former cette conscience, à la
développer par ce qu'elle lui apporte, par sa méthode rationnelle
et critique. Loin de nous cependant l'idée d'un nationalisme
chauvin, dépassé par l'évolution de notre continent et de notre planète.
Il n'en reste pas moins que nos jeunes nations ont un besoin urgent12 TOMBOUCTOU ET L'EMPIRE SONORA Y
de s'épanouir en s'enracinant profondément dans leur culture,
c'est-à-dire, au premier chef, dans leur histoire.
L'historien africain devient un responsable. Il ne peut s'isoler,
se couper de son peuple mais il doit au contraire contribuer au
développement commun. Il est responsable de la cité d'hier,
c'esttl-dire des fondements de la cité d'aujourd'hui et de son devenir.
Lourde responsabilité qui rend la tâche difficile I L'historien
africain doit écrire ce qui n'est pas écrit, réinterpréter, quand cela est
nécessaire, ce qui est déjà écrit. Il doit connaître l'âme et les
~roblèmes de son peuple pour mieux comprendre son histoire. L
histoire ne saurait être une science des faits inertes que le spécialiste
manie selon des méthodes plus ou moins adéquates. Quand il s'agit
des peuples africains qui luttent pour réparer sans amertume les
injustices des autres, l'Histoire prend une autre dimension, une
autre signification. Qu'on ne nous décourage pas par le reproche
de chauvinisme et de manque d'objectivité. Ces slogans ne peuvent
que cacher des arrière-pensées dont on connaît le nom. Formés à
la Sorbonne, à Cambridge ou ailleurs, les jeunes historiens africains
dignes de ce nom connaissent suffisamment les méthodes de la
critique historique pour qu'on n'ait pas à les mettre en garde contre les
excès de l'Histoire et à les rappeler à l'objectivité scientifique. Il
ne s'agit pas de dénaturer le passé ni de le falsifier mais de
l'étudier en responsable conscient de la collectivité. Aucun historien
sérieux ne rejette plus les thèses de Cheikh Anta Diop dont
l'initiative ouvre une voie féconde à la recherche historique africaine et
qui nous dote d'une partie du patrimoine combien riche de l'Egypte
ancienne, berceau de nombre de civilisations méditerranéennes.
Cheikh Anta est précisément un historien africain conscient qui,
par son courage et son dédain des honneurs et des postes
universitaires et autres, a gardé la liberté d'écrire l'histoire de son pays.
Le sujet que nous développons ici répond à un des besoins de
l'Afrique libre. La civilisation nigérienne aux quinzième et seizième
siècles est celle d'une Afrique maîtresse de son destin et qui, par
son propre effort, était parvenue au même niveau que les grandes
civilisations de son temps. Les villes où cette civilisation a brillé
existent encore et, malgré les péripéties des siècles postérieurs, la
continuité historique ne fut pas interrompue. Les Soudanais
occidentaux, pour ne citer que leur exemple, « descendent d'une grande
histoire ». Les Etats nouveaux qui les encadrent sont jeunes dans
leurs structures, mais les peuples continuent de vivre selon des
traditions fondamentales qui plongent leurs racines dans des
temps très anciens. Après une longue maturation, le Soudan
occidental s'épanouit de la deuxième moitié du xve siècle jusqu'à la
fin du XVIesiècle et élabora une civilisation que nous tentons de
eerner dans cette étude sous tous ses aspects: organisation de
l'Etat et son fonctionnement, vie économique générale, activités
des villes de plusieurs dizaines de milliers d'habitants, sociétés
urbaines et traditionnelles, populations et peuples, croyances
religieuses, islamiques et traditionnelles, épanouissement de l'esprit,
etc.
Une lelle entreprise est difficile à cause même de son ambition.y 13TOMBOUCTOU ET L'EMPIRE SONGHA
Elle est fondamentalement basée sur la source écrite des Tarikhs :
le Tarikh el-Fettach et le Tarikh es-Soudan de Tombouctou. Nous
pensons que les Tarikhs n'ont pas été suffisamment exploités. Du
reste, ils ne sont connus que d'un public très restreint de
chercheurs. Nous les avons exploités à fond. Pour certaines pages, nous
avons procédé au mot à mot afin de dégager le moindre fait utile à
la compréhension du passé. Les Tarikhs écrits au milieu du XVIIe
siècle continuent la tradition historique de Tombouctou. Ils
dépassent la simple chronique. Les auteurs étaient conscients de leurs
responsabilité de restituer un passé vrai. Ils procèdent souvent en
vrais historiens: ils donnent leurs sources, plusieurs versions d'un
même fait, formulent des jugements très atténués, datent les
événements, etc. Des pages entières sont consacrées à la société, à
l'économie et à l'Etat. Certes, les auteurs étaient de leur temps et
ils partageaient les croyances surnaturelles de leurs contemporains.
En dehors des Tarikhs, nous avons consulté et exploité à la loupe
les sources arabes connues, tel qu'El Bekri, Ibn Battouta, El
Oufrani, les auteurs portugais peu abondants sur le sujet. Nous
avons complété ces sources écrites par les traditions anciennes et
actuelles des villes de Tombouctou et Djenné.
Il est certes inutile de dire que cette étude n'eût pas été
enrichissante sans la constitution d'une riche historiographie du Soudan
occidental accumulée dans de nombreux articles et ouvrages dont
nous donnons la liste à la fin de ce livre. Malgré tout, notre étude
s'appuie, dans son ensemble, sur des sources insuffisantes. Les
Tarikhs écrits par des ulémas sont souvent laconiques là où nous
les voudrions abondants. Aussi notre étude reste-t-elle incomplète.
Notre synthèse, que nous avons voulue globale, demeure
schématique. De nombreuses lacunes ne sont pas comblées faute de
documentation. Des hypothèses et des suppositions réduisent la rigueur de
nos reconstitutions. Nous en sommes conscient mais pas sceptique
ni pessimiste. Nous pensons qu'il faut avoir l'audace de poser les
problèmes et de publier les résultfl.ts des recherches en attendant de
nouvelles découvertes. Nous avons suivi, pour la transcription des
noms propres, celle de o. Boudas, traducteur des Tarikhs. Les ainsi transcrits tels que Askia Mohammed - lycée du nom
à Bamako - sont devenus courants et nous préférons les garder.
Il y a certes une mauvaise transcription de beaucoup de noms
propres et chaque fois que nous avons pu faire des corrections, nous
n'y avons pas manqué.
L'Empire songhay étant largement étendu, notre étude met en
relief la zone où la civilisation s'est le plus implantée: la vallée du
Niger, de Djenné à Gao et leurs régions. Les autres parties de
l'Empire ne S011tpas pour autant négligées mais la documentation que
nous avons ne permet pas de les étudier à fond. Dans la vallée du
Niger, Tombouctou joua un rôle primordial avant et après l'Empire
songhay. Sa civilisation mieux connue à cause de sa tradition écrite
représente la nigérienne et soudanaise à son apogée au
XVIesiècle. Notre premier dessein était de nous limiter à l'histoire
de Tombouctou mais, chemin faisant, nous nous sommes rendu
compte que Tombouctou est profondément liée à l'Empire songhay,14 TOMBOUcrOU ET L'EMPIRE SONORA Y
que son histoire ne peut être séparée de celle de l'Empire de Gao,
dont elle ne constituait qu'un aspect.
Nous devons exprimer ici notre reconnaissance au Professeur
Vincent Monteil qui nous avait aidé et encouragé dans nos travaux.
Par ailleurs, nous adressons nos remerciements au Président
Léopold Sédar Senghor et à son Gouvernement pour l'hospitalité qu'ils
nous ont apporté depuis 1967 sur cette terre de tolérance et
d'humanisme qu'est le Sénégal. Puissent nos amis de Tombouctou,
de Djenné, nos maîtres R. Mauny, Cheikh Anta Diop, trouver ici
l'expression de notre gratitude et la joie d'une œuvre achevée grâce à
leur concours.
Dakar, le 7 août 1974.PREMIERE PARTIE
Tombouctou,
des origines à l'avènement
des Askia (XIIe-xve siècles)I.
LES ORIGINES
DE TOMBOUCTOU
A - La fondation de Tombouctou.
On admet aujourd'hui, à la suite du Tarikh es-Soudan, que
Tombouctou a été fondée au début du XIIe siècle par des tribus touareg.
Quant au nom de la ville, à son emplacement, à l'identification de
ses tribus, il y a désaccord entre les auteurs qui ont abordé la
question.
10 - Le site et le nom
Selon le Tarikh es-Soudan, les Touareg Maghcharen de la région
d'Araouan amenaient, chaque été, paître leurs animaux dans la
vallée du fleuve aux environs des dunes d'Amadia et retournaient
chez eux dès les premières pluies d'hivernage. Ils finirent par se
fixer dans le site actuel de Tombouctou lié au Niger, pendant les
hautes eaux, par le marigot de Kabara qui en fait une région
humide et herbeuse. Une vieille esclave avait la garde du
campement pendant leur séjour au Nord; elle s'appelait Tombouctou
« mot qui dans la langue du pays, signifie la « vieille» et c'est d'elle
que ce lieu (la ville) béni a pris son nom» 1.
Par sa position géographique, Tombouctou attira les marchands
et les gens de toutes parts et devint un centre important de
commerce. Telle serait l'origine de selon Es Sacdi,
l'auteur du Tarikh es-Soudan, originaire de la ville. Elle n'a rien
d'invraisemblable. Le nomadisme, tel que nous le connaissons
aujourd'hui même dans la Boucle du Niger, confirme ce mouvement
périodique des tribus entre la vallée du fleuve, le Sahel Nord et
le Gourma. Ce que le Tarikh ne dit pas, c'est peut-être l'existence
1. Tarikh es-Soudan, 1964, p. 36.y18 TOMBOUCTOU ET L'EMPIRE SONGHA
dans la vallée du fleuve des villages des Noirs sédentaires
(agriculteurs, pêcheurs) qui, dès cette époque, devaient vivre en symbiose
avec les nomades touareg et qui auraient pu former le premier
noyau de Tombouctou. La vieille femme, Tombouctou, si tel était
le nom de la gardienne du campement, ne devait pas être seule
avec les impedimenta de ses maîtres. Elle être en
compagnie d'autres esclaves noirs attachés aux cultures vivrières. Cela se
vérifiait encore au début du siècle, dans la région de Diré et
Goundam, entre les Kel Antassar et leurs Béla noirs.
Ainsi donc, quels que soient le nom de la ville et l'origine de ses
fondateurs, nous pouvons formuler la conclusion provisoire
suivante: Tombouctou était à son origine un petit campement de
Touareg nomades et de leurs esclaves; elle se développa par un
apport des populations noires sédentaires de la vallée du fleuve.
Selon Barth: Le point de vue de Barth n'est pas très éloigné de
cette conclusion. Tombouctou serait, d'après lui, peuplée dès le
début, en grande partie des populations songhay qui habitaient la
vallée du Niger. Dans cette hypothèse, il rejette l'explication que Es
Sacdi donne du nom de la ville qui serait, selon lui, un nom songhay
et non berbère. « ... La forme primitive du nom de la ville était
« Tombouctou» (littéralement « corpS» ou « cavité» en
songhay) qui s'appliquait aux excavations existant dans les dunes de
sable de la contrée 2.» La topographie du site de Tombouctou
confirme en partie cette explication. Etablie en effet sur une double
dune NIS, le centre de la ville forme un fond de cuvette
qu'inondèrent à plusieurs reprises les crues du Niger. Les tarikhs
mentionnent les nombreuses inondations de la ville surtout aux XVII-XVIIl:e
siècles. Le quartier, situé dans ce bas-fond, est appelé Badjindé ou
Banga dunde « marigot aux hippopotames» (en songhay).
L'explication topographique du nom Tombouctou nous paraît
plus conforme à la vérité que celle donnée par Es Sacdi. Il faut
d'ailleurs remarquer que les explications des noms propres de
clans, de familles, de villages, etc., sont très souvent fantaisistes
dans les traditions africaines dont les tarikhs reflètent des échos.
L'opinion de Barth est néanmoins contestée par certaines
traditions orales. A plusieurs reprises, nos informateurs de Tombouctou
nous ont répété que le noyau originel de la ville se trouve vers Je
Sud et l'Ouest dans le quartier de Jingereber, donc du côté du
fleuve et d'Amadia. Or, cette partie n'est pas dans le bas-fond mais
sur la dune ouest. Le quartier de Jingereber, comme nous le
verrons plus loin, paraît être un des plus anciens sinon le plus ancien.
C'est là en tout cas que se trouvent les plus vieux monuments,
c'est-à-dire la mosquée de Jingereber qui existait très
probablement avant l'arrivée de Kankou Moussa en 1325 et celle de Sidi
Yaya qui devait être aussi ancienne. C'est aux environs de ce
quartier, à quelques cents mètres au N.-E. de Sidi Yaya que Péfontan
2. Dr Henri Barth: Voyages et découvertes dans ['Afrique septentrionale et
cen,trale pendant les anées 1849 à 1855. Paris, A. Bohné Libraire et Bruxelles, A.
Lacroix Van Meenen et Cie, Editeurs, 1861, T. IV, p. 5-6.
3. Péfontan, Lieutenant: Histoire de Tombouctou, de sa fondation à l'occupation
française (xue siècle). BCEHSAOF - 1922, p. 81-113.y 19TOMBOUCTOU ET L'EMPIRE SONGHA
place le Tombouctou-koi batouma (la cour du chef de
Tombouctou) qu'il considère comme l'emplacement du campement de la
vieille gardienne. Ainsi donc, l'ancienneté de ce quartier par
rapport à ceux du centre situés dans la dépression centrale comme le
Badjindé, détruit, à notre avis, l'explication topographique de
Barth et l'origine songhay de la ville.
L'étymologie berbère. Tombouctou fut vraisemblablement
berbère à sa fondation. Le nom serait berbère et se compose de la
racine tin ou ten (lieu de) et bouctou : Timbouctou signifierait
donc, « lieu de Bouctou ». Mais qui est Bouctou ? que signifie ce
mot? Communément on en fait une vieille femme selon la
tradition d'Es Sacdi. L'auteur du tarikh es Soudan nous donne la forme
« Tombouctou» qui n'est pas berbère mais plutôt songhay d'où
l'étonnement du traducteur, Houdas, qui remarque: « si elle était
exacte, cette étymologie indiquerait que les Touareg n'auraient
pas désigné cette ville par un nom appartenant à leur propre
langue »4. Ce qui confirmerait le point de vue de Barth. Péfontan et
d'autres traduisent improprement le mot berbère Timbouctou par
« femme au gros nombril» pour désigner la vieille gardienne.
Certains voient dans Tombouctou deux mots: tim forme
féminine berbère de ln, signifiant « celui de », « lieu de » et « bouctou »
qui est une contraction du mot arabe nekba « petite dune ».
Tombouctou signifierait donc « lieu couvert de petites dunes» 5. Cette
remarque est pleine d'intérêt car l'étymologie ainsi définie
correspond à la topographiè du site. Le premier campement berbère
aurait été établi sur les dunes d'Amadia, près du fleuve et le
deuxième qui est probablement Tombouctou sur une autre dune.
Cependant, il eut fallu beaucoup d'imagination aux fondatetlrs
pour trouver ce nom composite et savant formé de berbère et
d'arabe pour désigner leur campement. La réalité est peut-être
plus simple. De toutes façons, l'origine berbère du nom « Tim...
bouctou » et, par suite, de la ville est incontestable. Tombouctou
demeure une création berbère. La prononciation du mot varie
selon les langues: Tombouctou ou Toumbouctou en Songhay,
Timbouctou ou Timboktou en arabe dérivé de la terminologie
tamacheg, Timbuctoo en anglais et Tombouctou en français. Quant au
site primitif de Tombouctou, toutes les traditions recueillies le
placent au Sud-Est, au lieu dit « Tombouctou koi batouma »,
« cour du roi de Tombouctou », à cheval entre le quartier de
Sarékeina et celui de Jingereber, à quelque cent mètres à l'Est de la
mosquée de Sidi Yaya. Ce lieu, situé sur la deuxième dune, n'attire
l'attention par rien d'autre que son nom « koi batouma », « cour
du chef ». Ce nom ne se trouve pas dans les Tarikhs et il est
possible que son origine soit postérieure à la fondation de Tombouctou
et qu'elle n'apparaisse qu'au xve ou XVIesiècle, sous la domination
targui ou songhay. Le lieu serait très probablement l'emplacement
4. Tarikh es-Soudan, 1964, p. 36, note 2.
5. Renou E. : La ville de Tomboktou et sa jonction avec l'Algérie, in Nature
1894, p. 375.
Gaston Rouvier dans la même revue, 1894, p. 350, le nom de Timbouctou.y20 TOMBOUCTOU ET L'EMPIRE SONGHA
de la maison de la famille de Mohammed Naddi qui a fourni,
pendant près d'un siècle, les Tombouctou-koÏ. Cela est d'autant plus
vraisemblable que le koi-batouma est tout près de la mosquée de
Sidi Yaya construite par le Tombouctou-koi Mohammed Naddi.
A l'ouest de ce quartier, non loin, est le deuxième monument de
la ville, la mosquée de Jingereber considérée comme la plus
ancienne de Tombouctou. Comme nous le verrons plus loin, elle est
antérieure à 1325 et aurait cristallisé autour d'elle la ville naissante
située, dans son ensemble, dans la partie ouest de la ville actuelle.
D'autres arguments viennent à l'appui de cette hypothèse. Selon les
Tarikhs, le monument de l'époque mandingue (XIII-XIve siècle), le
Madougou est situé à l'Ouest de la ville, tout près du marigot. De
même, toutes les traditions reconnaissent l'ancienneté du
cimetière ouest, de l'autre côté du marigot. Aussi arrivons-nous à
retenir deux sites anciens probables, l'un au Sud-Est centré sur le
Tombouctou-koï batouma et le Sidi Yaya, l'autre à l'Ouest, autour
du Jingereber. En fait les deux sites étaient contigus et
constituaient les quartiers de l'ancienne cité de Tombouctou située vers
le Sud entre Sidi Yaya et le Jingereber. La ville a dû s'étendre vers
l'ouest au XIII-XIvesiècles avec la conquête des Mandingue, gens de
l'Ouest.
2° - Les fondatettrs berbères. Problèmes chronologiques
Es Sacdi attribue aux Touareg Maghcharen la fondation de
Tombouctou. Ce nom « Maghcharen » qui n'est mentionné que dans le
Tarikh es-Soudan a fait couler beaucoup d'encre. On ne connaît
aujourd'hui aucune tribu de ce nom dans la Boucle du Niger et les
auteurs arabes du Moyen Age tels qu'El Bekri (1068) et Edrissi
(1154) 6 qui nous ont donné les premiers renseignements sur la
région, ne mentionnant pas de tribus maghcharen. Dès lors on a
émis plusieurs hypothèses. Delafosse voit en eux une importante
tribu targui 7. Paul Marty, dans son étude sur les Bérabiches 8,
considère les Maghcharen comme un conglomérat de tribus berbères,
Lemta, Lamtouna et autres qui seraient descendues, une partie
dans la région de Tombouctou qu'elles auraient fondée et l'autre
partie dans l'Azaouad où elles se seraient fondues dans les tribus
9iguellad. Il appartint au Dr Richier de résoudre le problème. Ayant
vécu plusieurs années parmi les Touareg, connaissant bien leurs
mœurs et leur langue, Richier aboutit à la conclusion qu'il n'existe
pas de tribus maghcharen. Partant de l'étude linguistique berbère,
il conclut, comme Houdas, le traducteur du Tarikh es-Soudan, que
6. Al Bakri (Cordoue 1068) routier de l'Afrique blanche et noire du Nord-Ouest.
1, 1968, p. 39 à 116.Traduction et commentaires V. Monteil, B. IFAN n°
Edrissi : Description de l'Afrique et de l'Espagne. Texte arabe et traduction
française, R. Dozy et M.-J. de Goeje, Leyde, Brill, t 866.
7. Delafosse, M. : Haut-Sénégal-Niger (Soudan français). Paris, Larose, 1912,
T. II.
8. Marty (paul) : Etudes sur l'Islam el les tribus au Soudan, Paris, Leroux, 1920,
T. I, p. 180.
9. Dr A. Richier: Les Oulliminden, Touareg du Niger, région de Tombouctou-Gao.
Paris, Larose, 1924.y 21TOMBOUCTOU ET L'EMPIRE SONGHA
le mot Maghcharen est un nom générique déformation de imochar,
immajerem, immakeren, et qui désigne, non une tribu, mais la
classe sociale guerrière de la société targui. Après la dernière
mise au point de Lhote 10,il ne subsiste plus de doute sur la
définition de Houdas et de Richier. Le problème est alors d'identifier
les tribus touareg dont les Maghcharen constituaient l'aristocratie
et qui habitaient la région de Tombouctou à l'époque de la
fondation de la ville. Richier se basant sur El Bekri et les traditions
touareg, prétend que les Maghcharen étaient un mélange de tribus
Idnane, Messoufa, Medaça et lmmedreden qui nomadisaient dans
l'Azaouad avant le XIIe siècle. Lhote pense que les Idnane et les
Immédreden n'ont jamais habité la région occidentale de la
Boucle, c'est-à-dire le quadrilatère Tombouctou, Ras-el-Ma, Araouan,
Oualata, où Belkri plaçait les Messoufa et les Medâça. En effet,
Belkri écrit concernant les Medâça « De là (d'Awghâm) à quatre
jours de marche, on gagne la " Source" « Ras el mâ » d'où sort
le Nil du pays des Noirs. Des tribus musulmanes berbères, les
Mdâça, vivent à cet endroit. En face, sur l'autre rive, ce sont les
Noirs polythéistes Il.>> Plus loin, El Bekri, mentionne une ville
appelée Bûghrât où se trouvait une tribu de Sanhâja connue sous
le nom de Mdâsa. Les choses ne sont pas précises; les Mdâsa
12habitaient alors à proximité de Tombouctou. Edrissi vers le milieu
du XIIe siècle, donne la même information mais fait de Mdâsa,
une petite ville commerçante entre Ghana et Tirekka (mal
localisée). Il est donc hors de doute qu'aux XI-XIIesiècles, la tribu
touareg dominante dans la région même de Tombouctou est Medâça,
d'origine sanhaja. C'est probablement les « Maghcharen »,
fondateurs de Tombouctou. La deuxième tribu qui parcourait }'Azaouad
à l'époque et à qui on attribue la fondation de la ville était celle des
Messoufa qui nomadisaient au temps d'Ibn Haouqal vers 951 entre
Sidjilmessa et les pays des Noirs. Ils formaient « le groupe le plus
13nombreux vivant au cœur du continent» donc à travers le Sahara
central. Ils étaient alors les maîtres des routes sahariennes et
vivaient des taxes perçues sur les caravanes. Leur zone d'expansion
était à peu près la même au temps d'El Bekri qui écrit: «Pour
aller de Sidjilmâsa au pays des Noirs (Bilâde as Sûdân) à Ghâna,
on doit traverser pendant deux mois un désert vide où errent
quelques nomades qui ne se fixent nulle part. Ce sont les Banû massûfa
(qui sont) des Sanhâja. Ils n'ont pour se réfugier d'autre ville
qu'Oued Drâ, à cinq étapes de Sidjilmasa 14.» Maîtres des routes
caravanières, les Messoufa contrôlaient le commerce du sel de
Talental (Teghazza ?) et descendaient vers le Sud jusqu'à la Boucle
du Niger. A la fin du XIIe siècle, ils étaient maîtres des mines qu'ils
10. Lhote, H. : Contribution à l'étude des Touareg soudanais. Les Sagmara, les
Maghcharen, les expéditions de l'Askia Mohamed dans J'Aïr et la confusion de
Takedda Tademekka. in B. [FAN n° 3-4, 1955, p. 334-370.
11. Al Bakri, 1968, p. 76.
12. Edrissi, 1866, p. 10.
13. Ibn Haouqal, Configuration de la Terre, introduction et traduction, par J.H.
K.rammers et G. Wiet, Paris, 1964, p. 99.
14. Al Bakri, 1968, p. 43.yTOMBOUCTOU ET L'EMPIRE SONGHA22
faisaient exploiter par leurs esclaves. Ils formaient alors l'élément
riche et dominant de certaines villes sahéliennes comme Oualata.
En 1353, Ibn Battouta nous apprend qu'ils constituaient la masse de
la population de Tombouctou et il est probable qu'ils aient fondé
cette ville comme débouché de leur commerce de sel. On rejoint
alors la version sacdienne qui identifie les Maghcharen avec les
Messoufa.
Lhote avance le nom d'une troisième tribu nigérienne, les Beni
Antassar, comme ancêtres probables des Maghcharen. Il s'appuie
15,tribusur El Bekri qui mentionne l'existence des Banû Yantasir
nomade sanhaja vivant dans le grand désert entre le Ghana et le
Drâ. Il réfute P. Marty qui place l'arrivée des Antassar dans la
région nigérienne vers 1550 et pense qu'ils y étaient établis depuis
des siècles et seraient parents des Medâça. En tout cas, de son
hypothèse, nous pouvons conclure à l'existence non d'une tribu
mais de plusieurs tribus sanhaja comme de nos jours,
s'échelonnant entre le Sahara et le fleuve.
Conclusion:
Ainsi on peut admettre que les « Maghcharen» fondateurs de
Tombouctou étaient les fractions nobles des tribus sanhaja,
Medâça, Messoufa, Antassar et probablement d'autres tribus
touareg. Il est possible que la ville fût fondée plus particulièrement par
une fraction des Medâça dont l'habitat était précisément dans les
environs de Tombouctou. Les Messoufa, caravaniers et
commerçants seraient venus renforcer le noyau primitif et en firent un
centre commercial, débouché du sel destiné à la Boucle du Niger.
Il faut maintenant déterminer la date et les circonstances de la
fondation de la ville liées à l'évolution générale des pays noirs et
sahéliens limitrophes.
B - Tombouctou dans le cadre du Soudan occidental aux XI-XIIe
siècles.
On ne peut en effet comprendre la fondation et le développement
de Tombouctou qu'en les situant dans le cadre de l'histoire du
Soudan occidental, du Sahel et même de l'Afrique du nord. La vocation
fondamentale de la ville étant le commerce, son existence est liée
à l'univers sahélo-soudanais, aire des grands empires de l'Ouest
africain. Avec El Bekri et Edrissi, nous pouvons esquisser un
tableau sommaire de cette région à l'époque qui nous préoccupe.
Son trait fondamental est son développement commercial et urbain.
Toute la zone sahélienne est sillonnée de centres de commerce,
lieux d'échanges entre les produits sahariens et méditerranéens
15. Al Bakri, 1968, p. 58.y 23TOMBOUCTOU ET L'EMPIRE SONGHA
d'une part et ceux venant du Soudan intérieur. C'est ce commerce
transsaharien qui explique en partie leur émergence ou leur
déclin.
Au milieu du XIe siècle, deux régions commerciales se
dégageaient nettement: la région occidentale avec deux grandes
métropoles, Ghana et Aoudaghost, et la région orientale avec Koukia et
Tadmekka. La Boucle du Niger, comme nous le verrons, était alors
une région intermédiaire peu éveillée à la vie commerciale.
1°) Le pôle occidental avant le mouvement almoravide
Le Ghana était, selon l'auteur andalou, l'Etat le plus puissant des
pays noirs. Se fondant sur des voyageurs et des auteurs des dixième
et onzième siècles, El Bekri nous loue la puissance et les richesses
des rois du Ghana dont la fortune était fondée en partie sur le
commerce entre le Soudan et le Sahara. Ghana était, à cette époque, le
grand port sahélien, point d'aboutissement des caravanes chargées
de produits du Sud marocain, de Sidjilmessa mais surtout de sel
venant de Talental (Teghazza ?). Elle ravit alors à Aoudaghost le
monopole que celle-ci avait du sel avant le XIesiècle. Ainsi, la route
directe Sidjilmessa-Ghana d'un mois d'étapes l'emporta au milieu
du XIe siècle sur l'ancienne route qui passait par Aoudaghost, le
grand entrepôt du commerce transsaharien dans l'extrême
Occident. Les deux métropoles véhiculaient vers les pays méridionaux
c'est-à-dire vers les vallées du Sénégal et du Niger non seulement
le sel mais des produits sahariens ou maghrebins (tissus, armes,
dattes, etc.) et en exportaient, entre autres marchandises, l'or du
Soudan. Le métal jaune venait sûrement du Bambouk et de la
Falémé. D'excellente qualité, il était très recherché dans tout le
Maghreb tant pour la frappe de dinars que pour les bijoux et les
trésors publics et privés. Aotldaghost et Ghana étaient, pour les
voyageurs maghrebins, les pays de l'or qui était, pour ainsi dire,
le nerf de toute la vie économique. Ainsi, l'éveil économique du
Sahel occidental permit le développement des villes et autres
centres de commerce sur le Sénégal et le Moyen Niger, débouchés
et zones d'alimentation de Ghana et Aoudaghost. Selon El Bekri,
sur tout le long de la vallée du fleuve Sénégal, le pays du Tekrour,
il y avait de riches cultures de mil, de coton, des centres
commerciaux et politiques fréquentés par les marchands berbères.
C'était d'Ouest en Est, Sungana, Tekrour, capitale du royaume du
même nom et dont le roi Quar Djabi s'est converti à l'Islam dans le
premier tiers du XIesiècle, Silla ou Silli, grand centre de commerce
de sel, d'anneaux, de cuivre, de cotonnades, de mil, Qualambou,
Taranga et, plus à l'Est, Giarou (non identifié). Tous ces centres,
fréquentés par les marchands arabo-berbères, étaient à quelques
exceptions près touchés par l'Islam au milieu du XIe siècle. Ils
étaient en relations avec les pays méridionaux: le Bambouk, le
Manding, où les marchands noirs allaient chercher l'or qu'ils
échangeaient contre du sel.
L'autre débouché méridional de Ghana était le moyen Niger sur
lequel El Bekri ne donne malheureusement que de maigres ren-y24 TOMBOUCTOU ET L'EMPIRE SONOHA
seignements. Le sel et les marchandises de Ghana étaient en tout
cas ventilés dans le delta central nigérien, le Niger-Bani et gagnaient
probablement la Boucle du Niger.
A l'Est de Ghana vers le Niger, El Bekri mentionne Awgham
qu'on n'a pas encore pu localiser ni identifier. De là, il Y avait la ville
de Safangû à trois jours de marche, dernière province de Ghana
située sur le fleuve 16. Cette ville était probablement dans le delta
central mais la durée du trajet, si elle était exacte, nous éloignerait
bien du Niger. Ainsi les centres de commerce n'étaient pas
nombreux dans cette région qui semblait peu fréquentée par les
marchands maghrebins, informateurs d'El Bekri. Est-ce à dire que le
commerce ghanéen s'intéressait peu au Moyen Niger, qu'il était
plutôt axé sur la région occidentale et tekrourienne?
2° - Le pôle oriental.
La zone Koukia-Tadmekka connut au x:re siècle une activité
commerciale aussi importante que la zone occidentale
AoudaghostGhana. El Bekri et plus tard Edrissi insistent sur les deux cités
orientales fréquentées par les marchands du Nord du continent.
Koukia ou Kaw Kaw, d'orthographe et de localisation
imprécises, était une des plus anciennes cités nigériennes. Probablement
fondée au VIle siècle selon Delafosse, rassemblant des Songhay et
des Berbères, elle connut l'Islam peut-être avant le XIe siècle.
Contrairement aux grandes métropoles de l'Ouest dont la vie était
presque uniquement liée au mouvement caravanier et
transsaharien, Koukia était située sur le plus grand fleuve soudanais qui en
fit une région de cultures et de pêche. Elle dut cependant sa
prospérité et sa renommée au commerce régional et transsaharien. Elle
17était le débouché du sel qui servait « de monnaie d'échange»
dans le pays. Ce sel provenait des mines de Tawtek dans le Sahara
central. II était alors acheminé à Tadmekka puis à Kaw-kaw et de
là vers le Sud, dans la Boucle du Niger. Koukia était ainsi, depuis
le IXe siècle probablement, le carrefour du grand commerce entre
l'Ifriquia et l'Egypte d'une part, et le Soudan occidental, de l'autre.
Avec l'avènement des Fatimides qui avaient grand besoin d'or pour
leur politique impériale 18,le commerce s'est développé dans cette
zone. Tadl1zekka constituait le nœud de toutes les routes orientales,
l'entrepôt qui redistribuait entre Koukia et Ghana les
marchandises ifriquiennes et égyptiennes. Comme son nom l'indique,
EsSouq, elle était, avant tout, un marché, né depuis des siècles au
carrefour des routes entre les pays arabo-berbères au Nord et les
pays noirs au Sud. Deux routes principales partaient de Tadmekka
vers le Nord: la route de Ouargla vers Kairouan, celle de
Ghadamès-Djebel-Nefousa, Tripoli et Augila vers l'Egypte. Vers le Sud,
16. Al Bakri, 1968, p. 77. Ce fleuve à l'Est de Ghana est très probablement le
Niger et non le Sénégal.
17. Pour toute cette région, voir Al Bakri, 1968, p. 79-80.
18. D. et S. Robert - J. Devisse: Teghaoust I, Recherches sur Aoudaghost. Paris,
Arts et métiers graphiques, 1970, chap. IV, la quesûon d'Audagust, p. 141 et
suivantes.y 2STOMBOUCTOU ET L'EMPIRE SONOHA
Koukia constituait, pour ainsi dire, le port soudanais de Tadmekka.
Les deux cités vivaient en symbiose. La première envoyait à la
seconde des vivres, céréales surtout, de l'or qui faisait la
réputation du pays. Tadmekka était très célèbre pour ses dinars «
chau19ves Ji et elle était l'unique place de frappe de monnaie dans le
Sahel soudanais. Elle était d'autre part reliée au Ghana et à
Aoudaghost par une route qui longeait le Niger, dans sa boucle centrale.
L'axe Tadmekka-Koukia était peut-être plus éloigné des sources
d'approvisionnement d'or et de sel; les mines de Tawtek ne devait
pas avoir l'importance de celles d'Idjil ou de Talental. Les auteurs
contemporains mentionnent peu de villes dans cette région qui
était alors le domaine des tribus touareg vassales, les Saghmara et
les Begama d'El Bekri.
3° - La région centrale: la dorsale de la Boucle du Niger.
La vallée du Niger, de Ras-el-Ma à Bourem, est peu connue à
l'époque qui nous intéresse. Flanquée entre les deux grandes zones
commerciales, elle dépendait en partie de l'Est et de l'Ouest. C'est
une région intermédiaire qui n'avait pas d'activités commerciales
propres et n'avait pas de liaisons transsahariennes Nord-Sud. Elle
se définissait, somme toute, par la piste Ghana-Tadmekka en
passant ou non par Koukia. Deux centres seulement étaient connus
d'El Bekri. Le premier est Bûghrat qu'il plaçait sur le Niger à la
sortie du Ras-El-Ma, dans le pays des Medâça. C'était un petit
centre commercial fréquenté par les marchands qui prenaient la
route Ghana-Tadmekka. Edrissi, au milieu du XIIe siècle ne
mentionne plus cette ville mais parle d'une autre qu'il appelle Madaça
sur la rive nord du Niger, presque au même endroit que Bûghrat.
Il la décrit comme une petite bourgade qui vivait de la culture
(du riz, du mil), de la pêche sur le Niger et surtout du commerce
de l'or. Medaça et Bûghrat devaient désigner la même cité. Nous
savons que Medaça était non une ville mais une tribu sanhaja qui
devait habiter Bûghrat. La localisation de cette ville n'est pas
facile. Le Ras-El-Ma ne devait pas être celui que nous connaissons
aujourd'hui, c'est-à-dire la pointe occidentale du Lac Faguibine.
El Bekri écrit « De là (d'Augham) à quatre journées de marche, on
gagne la « source» (Ras-El-Ma) d'où sort le Nil du pays des
Noirs» 20. A notre avis, le «Ras-El-Ma» pouvait aussi désigner le
delta central situé dans les « pays des Noirs », ou plus sûrement le
complexe lacustre Horo-Faguibine. C'est à la sortie de ce complexe
que se trouverait Bûghrat, ville des Medaça sur la rive nord face aux
noirs païens sur la rive Sud. Ainsi nous pouvons localiser cette
ville dans le triangle allant de Goundam sur le marigot du même
nom, à El Oualadji et à Kabara-Tombouctou sur le Niger. On serait
même tenté de rapprocher Bûghrat de Tombouctou!
19. Al Bakri, 1968, p. 78. c On dit de leurs deniers d'or pur qu'ils sont c chauves :.
(sul) parce qu'ils n'ont pas été frappés. :8> Cette traduction semble légèrement différer
de celle de Slane: c Les dinars dont ils se servent sont d'or pur et s'appellent solâ :
chauves parce qu'ils ne portent pas d'empreintes ~, in El Bek.ri, Description de
l'Afrique septentrionale, trade M. G. de Slane, Alger, Jourdan, 1913, p. 339.TOMBOUcrOU ET L'EMPIRE SONGHAY26
Tombouctou fut très probablement une fondation medaça comme
Bûghrat. Il est possible qu'à l'époque d'El Bekri, Bûghrat fût le
premier centre berbère au Nord du fleuve dans la région d'Amadia
où Sacdi situe le premier campement des «Magcharen». Pour des
raisons que nous ignorons, les nomades se seraient éloignés des
crues du Niger et se seraient installés à Tombouctou dont la
résonance n'est pas sans évoquer Bûghrat. C'est là une hypothèse
possible.
A six jours à l'Est de Bûghrat, El Bekri mentionne Tirrega ou
Tirka ou Yettre ga à l'endroit « où le Nil se dirige vers le Sud et
rentre dans le pays des Noirs ». Ce qui nous permet de localiser
21.Tirrega aux environs de Bourem malgré l'avis de Delafosse
Edrissi du reste, brouille tout, en situant Tirka sur le « Nil» dans
le pays Wangara, à six jours de Ghana au Nord et à six jours de
Madaça (entendez Bûghrat) à l'Est, donc dans le Delta nigérien.
Nous suivrons la version d'El Bekri mieux informé qu~Edrissi.
Selon cette version, Tirka était un important marché et surtout
un nœud de routes reliant l'une Ghana à Tadmekka et l'autre
Ghana à Koukia. Son marché était le lieu d'échange entre les
marchandises de l'Est et de l'Ouest.
Ainsi donc la région où devait naître Tombouctou n'avait qu'une
importance secondaire dans le Soudan occidental aux XI-XIIe
siècles. Il n'y avait pas de centres politiques et économiques
importants sinon Tirka dont la localisation est encore problématique. Le
commerce Nord-Sud plus rémunérateur ne semblait pas animer la
région au temps d'El Bekri. Il en sera différemment aux XII-XIIIe
siècles.
C - Naissance et développement de Tombouctou aux XII-XIIIe
siècles.
Trois facteurs semblent nous expliquer sinon la naissance du
moins le développement de Tombouctou: le changement
d'orientation des routes transsahariennes occidentales, le bouleversement
du Sahel soudanais à partir du mouvement almoravide et le
développement de l'axe nigérien où se constituent de puissants Etats
tels que le Mali et le royaume de Gao.
10 - Primauté de la route centrale.
Aux neuvième et dixième siècles, la route occidentale qui, de
Sidjilmessa et du Drâ, reliait le Maghreb à Aoudaghost faisait de
cette dernière le vrai port sahélien du Soudan 22. Il semble que
cette route commença à perdre de son importance dès le XIe siècle
avec l'exploitation des mines de sel gemme de Talentai au cœur du
20. Al Bakri, 1968, p. 76.
21. Delafosse : Haut Sénégal Niger, 1912, p. 269, note 1, place Tirakka, « non
loin de l'emplacement de Tombouctou 1>.
22. D. et S. Robert - J. Devisse, Tegdaoust I, 1970.