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La saveur de l'impromptu

De
419 pages
L'abnégation au service de l'élégance… Telle est probablement l'expression la plus idoine pour seoir à ce nouvel opus, le tome VI du journal de Christophe MARIS. Il y a des ritournelles qui décrivent la vie, l'amour, la mort, le blanc, le noir , il y a des livres, trésors hauts en couleurs, forts en saveurs, qui chantent nos existences, nos espérances, nos illusions, crénelés de graves et d'aiguës. Homme orchestre, habile et virtuose, fort d'une acuité féroce et efficace comme d'une sensibilité singulière et sincère, Christophe MARIS nous offre du bout de la plume, une heureuse partition, un authentique opéra-bouffe, miroir sans tain de notre comédie humaine. Sculpté, ciselé, touchant, attachant…
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2 Titre
La saveur de l’impromptu

3DU MÊME AUTEUR
AUX ÉDITIONS LE MANUSCRIT
Des jours pas comme les autres, Journal I, 2001

Derrière la porte, Journal II, 2001

Tout reste affaire, Journal III, 2002

Chaque jour est une vie, Journal IV, 2002

On s’connaît ?, roman, 2003

Je hais les dimanches, roman, 2006

Et que le bal recommence, Journal V, 2006
Titre
Christophe MARIS
La saveur de l’impromptu
Journal VI

5Éditions Le Manuscrit























© Éditions Le Manuscrit, 2007
www.manuscrit.com

ISBN : 2-7481-8718-0 (livre imprimé)
ISBN 13 : 9782748187182 (livre imprimé)
ISBN : 2-7481-8719-9 (livre numérique)
ISBN 13 : 9782748187199 (livre numérique)
6 La saveur de l’impromptu


.
.
« Les choses n’ont que
l’importance qu’on leur donne. »

Charles De Gaulle


« Vivez chaque saison comme elle vient.
Respirez l’air, buvez la boisson, goûtez le fruit et
résignez-vous aux influences de chacun. »

Henry David Trudeau


« Le changement arrive comme le petit vent qui agite
les rideaux à l’aube et le parfum furtif des fleurs
sauvages que l’herbe chevauche. »

John Steinbeck
7 La saveur de l’impromptu
8 La saveur de l’impromptu




erParis, 1 janvier 2006
Silence, silence presque absolu. Jour de l’An,
jour suspendu. Les horreurs recommenceront
demain ; aujourd’hui chacun se tait. Tempêtes,
naufrages, guerres et tueries nous rattraperont
bien trop tôt. Pour l’heure, d’aucuns formulent
des vœux encore et toujours enserrés dans la
tradition, sincères, consensuels qui resteront
pieux. On ne pouvait d’ailleurs manquer la
sempiternelle séquence du président de la
République hier qui lisait sur un prompteur un
discours dégoulinant de démagogie, en guise de
bonne année. L’exercice était très mauvais et
pourtant, nous avons regardé.

Sans honte mais avec tenue et retenue, nous
avons profité du goût agréable du mariage de la
vodka et du caviar, du sauternes et du foie gras,
du champagne et des douceurs que les anges
pâtissiers et confiseurs ont façonné pour flatter
9 La saveur de l’impromptu
nos palais délicats. Après tout, nous ne l’avions
pas volé. Demain, nous irons nous dépasser au
footing, à la piscine ou sur les planches. La
détresse des autres s’était effacée pour quelque
temps ; elle est de retour en force, avec
quelques âmes en moins. Notre indifférence
enrobée de mépris se moque des trêves et
sacrifie à toute heure.
Paris, 2 janvier
Je suis apeuré par tous les mouvements de
foule, depuis toujours. Je me demande même ce
qui peut motiver les uns, les autres à
s’agglutiner en masse. De plus, les amas de chair
sont laids et déclenchent les angoisses les plus
improbables, renvoient parfois à des clichés
cauchemardesques. Ils ont beau s’activer, les
anonymes semblent déjà morts.

En moins de temps que pour le formuler, ils
avaient essaimé la gare malgré la présence
ostensiblement visible de la maréchaussée
armée jusqu’aux dents, qui volant au secours
d’un dernier billet, qui ravissant une place assise
à un autre plus lent, restant coi, suffoquant
devant une évidente effronterie.
Même dans un train pressé de rejoindre la
mer avec ou sans reflets changeants, les
paradoxes se côtoient pour mieux s’épouser.
10 La saveur de l’impromptu
Ainsi, le paroxysme de la beauté de quelques-
uns s’accorde-t-il avec le summum de la
barbarie de nombreux autres. Nous sommes
condamnés à vivre ensemble, parfois pour le
meilleur mais surtout pour nous fasciner du
pire. Avant de gravir le marchepied, je me
retourne, hiératique, observant une foule
grouillante, cherchant du regard. Il est déjà loin.
Rennes, 4 janvier
Parfois, on peut avoir besoin d’un coup de
pouce providentiel face aux coups de dague
assénés par la vie. Mais la providence ne prête
qu’aux opportunistes perspicaces, acharnés. La
chance reste une comète qu’il faut, sinon
traquer, du moins intercepter. Si elle nous passe
sous le nez, nous perdons la face pour l’éternité.

Ce 04 janvier est un jour de plus riche en
émotions. C’est la félicité ce matin par ici. Ma
bonne Catherine, qui veille sur moi comme une
mère, prend soin discrètement de mon bien
être, de ma bonne humeur toujours incertaine,
pour travailler dans les meilleures conditions,
accuse un an de plus, un sourire chafouin au
coin des lèvres. Aujourd’hui, sous une pluie qui
lui va si bien, Pascal S. publie son septième
journal « Le privilège des jonquilles » dont les
11 La saveur de l’impromptu
premières pages me transportent, me chavirent
une fois encore.

La nuit passée, dans un instant d’abandon, je
me suis laissé glisser avec jouissance dans le
dernier roman de Philippe Besson. Son écriture
juste, de qualité m’aura invité à un voyage qui
vaut toutes les destinations commerciales et
convoitées par les innocents qui se cantonnent
à ignorer le bonheur de la lecture. Ils
n’appellent pas le mépris simplement la pitié.
C’est peut-être pire.
Rennes, 5 janvier
La citation d’Apollinaire : « Il est grand temps de
rallumer les étoiles » me plaît bien ; elle trouvera
peut-être sa place en exergue de ce journal. On
peut imaginer sans effort combien les Juifs de
Jérusalem et d’Israël ont pu scruter le ciel la nuit
passée. Absence totale ou presque d’acrimonie
tout d’un coup au moment où Sharon vacille.
De partout, on semble prier pour qu’il sorte de
ce mal qui lui dévore l’esprit. Pas ici. Et ce
malgré Septembre noir. Cet homme restera
l’ennemi de la sveltesse, tant humaine que
politique. Pas de demi-mesure, peu ou prou de
compassion. Même s’il a ôté ses troupes de
Gaza, peut-être sous la pression insistante et
particulière des Etats-Unis, il a érigé un mur
12 La saveur de l’impromptu
alors qu’on s’efforce ailleurs de les abattre. C’est
à croire que les Juifs s’accommodent aisément
des ghettos. Les peuples se complaisent
crânement dans la versatilité, au cœur même de
l’adversité.

Tout près d’ici, à Saint-Nazaire, c’est une
consternation à peine contenue qui s’installe. La
France vient de brader un joyau de technologie,
de savoir-faire : « Les chantiers de l’atlantique » à
une compagnie norvégio-hollandaise. Qu’ils
sont loin les paquebots d’antan, symbole de
croisières transatlantiques, échos d’époques où
l’insouciance régnait en ignorant le pire à venir.
Il y a bien longtemps que les Havrais ont pu
sourire aux sirènes du célèbre navire aux deux
cheminées résonner pour un départ, un retour
au port. Dorénavant, du côté de Lorient ou
dans la brume matinale des Nazairiens, les
sémaphores éclaireront le chemin à suivre vers
les agences pour l’emploi.

Liliane D. me harcèle gentiment au
téléphone. Elle insiste un peu lestement pour
que j’aille écrire quelque temps, à la fin de
l’hiver dans le massif des Maures. Hors saison,
voilà qui me convient, surtout à la foison des
mimosas, à l’instant où la nature s’éveille pour
un recommencement. Renaissance pour
chacun, pour tout le monde. Je devine derrière
13 La saveur de l’impromptu
son empressement, parfois agaçant, qu’il ne lui
déplairait pas de me voir courtiser sa fille qui
pique des fesses et des bras par là-bas. Si la
belle, qui ne sait pas choisir ses fiancés, me
cherche comme elle traque salutairement ses
parents, elle devra alors parcourir les maquis,
sans relâche, qui ne manquent nullement
d’abris. J’essaierai simplement de me montrer
aimable. Si je me décide. Si j’y arrive.
Rennes, 7 janvier
La terre est meuble, molle comme une motte
de beurre sous les foulées que je m’applique à
rendre régulières, efficaces. Les odeurs qui
montent des entrailles du sol, que souvent l’on
souille, chatouillent les narines, excitent les
papilles. Je retrouve le goût de la truffe en
déglutissant. La nature semble prête pour une
possible renaissance, le temps du regain ; elle ne
craint que le gel qui fige, létal et malin, tout
processus de retour et d’espoir. Demain, je
verrai les crocus, l’or des jonquilles, les
primevères sauvages par ici, comme les
rassurants pêcheurs qui ont marqué une trêve
dans leurs petits jeux assassins avec les gardons,
les sandres et les brochets imprudents. La
rivière aussi sort de sa léthargie et recouvre
toute sa fluidité. Les cadavres de glace qu’elle
14 La saveur de l’impromptu
charriait se sont dissous dans nos esprits
toujours en fusion.
Didier m’entraîne dans sa campagne à lui, au
pays de l’oubli, pour quelques heures de piano
et de chant, caressés, flattés par les flammes et
les crépitements salvateurs de la cheminée. Rien
de plus rassurant que les chansons de Trenet
fredonnées, jouées, étudiées pour toujours plus
nourrir nos têtes et nos cœurs mélomanes. Que
n’aurions-nous donné pour quelques leçons
particulières auprès du maître ? Et même s’il
n’eut pas sa place, pourtant légitime, à
l’Académie française, il accompagne ainsi que
quelques autres notre quotidien, donne du sens,
de la couleur à nos existences souvent trop
pâles ou trop médiocres.

Rennes, 8 janvier

Je n’ai jamais réellement souffert les journées
de commémoration. Je préfère, et de loin,
penser à ceux que j’aime, que j’apprécie, que je
reconnais, que je respecte, chaque jour ou me
recueillir discrètement. Et de les citer, les
évoquer comme s’ils étaient toujours là.
Cependant, c’est vrai, il y a dix ans, s’éteignait
Napoléon de Jarnac, notre président, François
Mitterrand. Et de véritable homme d’ Ētat, nous
n’en avons pas connu depuis sa disparition.
15 La saveur de l’impromptu
François Mitterrand, pour quoi ai-je appris à
l’apprécier ? Tout d’abord pour son
ambivalence, puis son immense culture, son
sens aigu de la rhétorique et son amour de la
France jusque dans des détails pour certains,
pour d’autres, essentiels pour moi : les arbres,
les ciels, la nature, les plaisirs, le temps qui
passe, la vie, l’amour et une certaine fascination
équivoque autour de la mort.
Je n’étais encore qu’un gamin insouciant,
innocent parfois insolent quand il est arrivé au
pouvoir mais je ne suis jamais resté insensible
aux rêves qu’il nous proposa, en ce printemps
81. Quel remue-méninges dans la maison ce
dimanche-là ! Maman était heureuse. Papa était
furieux. Et puis cela s’est tempéré avec le
temps. Ce n’est qu’avec les années que je devais
réaliser combien il aura changé nos vies. Et
c’est lui qui aura nourri mon goût aiguisé, mon
acuité pour la politique. C’est lui qui aura
contribué à ouvrir mon esprit aux autres, au
monde qui m’entourait. Je réalise aussi combien
il aura suscité l’intérêt, marqué l’époque, avec
ses réussites et ses échecs, ses lumières et ses
ombres, ses grandeurs et ses misères.

Il faudra que les historiens se montrent le
plus juste, le plus honnête, le plus précis
possible pour raconter François Mitterrand
dans les manuels scolaires, dans les livres qu’ils
16 La saveur de l’impromptu
commettront. Et qu’ils racontent avec vérité
comment il a donné du sens à son règne, au
destin de la France dans l’Europe, dans le
monde. Je reste accroché au regard charmeur
jusqu’au mépris qu’il accordait à ses adversaires,
aux petites phrases assassines – refus d’une
complaisance permanent – dont il piquait ses
pires amis, ses meilleurs ennemis et, cette
existence si romanesque qu’il mena. Mitterrand
était imprévisible, inclassable.
Notre président s’est effacé dans la pluie des
Charentes, un matin de janvier. Il restera à
jamais un homme moderne, un homme
résolument tourné vers l’avenir. Mitterrand, le
visionnaire. Mitterrand, un coup d’ Ētat
permanent. François Mitterrand, une vie
d’exception.
Rennes, 9 janvier
Bouleversant. Authentique. Emouvant. J’ai
regardé, écouté le reportage de Fogiel consacré
à Pascal S., hier au soir. Trois fois de suite.
Dans le noir, lové dans le velours rouge du
salon sous le mohair d’un plaid. J’étais chaviré.
Un torrent de larmes m’a submergé, a chiffonné
les traits de mon visage. Comme il était beau
dans la gravité de sa vérité. Au soir où il ira
rejoindre Stéphane, son amour, je ne manquerai
17 La saveur de l’impromptu
pas dire partout à quel point il était gentil,
Pascal. La décence induit le silence. Je me tais.
Rennes, 10 janvier
Julien T. s’est installé dans le bureau. Il a
beau s’évertuer avec force arguments à
m’expliquer comment optimiser les capacités de
mon ordinateur à l’aide de nouveaux
programmes, comment je pourrais dorénavant
utiliser plus efficacement Internet, je n’y
entends cure et cela m’intéresse peu. Du
moment que je peux y trouver les informations
recherchées, cela me suffit bien. Brûler des
heures, m’oublier dans des livres, je
comprends ; me perdre face à un masque dans
les méandres de la toile, très peu pour mon
compte. Et puis je n’ai rien de la mouche débile
prête à se retrouver paralysée par la toile
arachnéenne et venimeuse de la
communication.
Julien pourrait rester beau gosse mais, depuis
quelque temps, il s’est de nouveau empâté.
Manque de sport, d’exercice, d’énergie, de
volonté et de discipline. A 24 ans, il est
décidément trop gras. On n’ose l’imaginer dans
dix ans s’il ne se reprend pas sévèrement. Les
gens, qui s’avachissent, se laissent aller, ne sont
que le reflet d’un manque évident de contrôle
de soi quand ce n’est pas cruellement
18 La saveur de l’impromptu
pathologique. C’est désolant, pathétique,
angoissant.
Au-delà de l’apparence, il reste brillant dans
son domaine, la biochimie moléculaire. Il sera
plus attirant le jour où il saura m’enthousiasmer
pour un livre qu’il aura réussi à terminer sinon à
commencer de lire. Je n’ai pas la fatuité de
donner des leçons à ce jeune homme parfois
irrévérencieux, mais je vénère par-dessus tout la
tenue, l’exigence de soi.
Rennes, 11 janvier
Seuls demeurent ceux qui n’ont jamais rallié
l’Angleterre depuis les côtes françaises ne
peuvent imaginer un instant le trafic et les
tourbillons, le bal des navires qui se tiennent là.
Si souvent, les flots de ce passage entre
l’Atlantique et la mer du Nord se montrent
tumultueux, capricieux et tourmentés, c’est par
qu’ils restent le théâtre affolant de centaines
d’allées et venues quotidiennes, diurnes, au plus
profond de la nuit. Le commerce, la course
effrénée à l’argent, à la globalisation moquent
les marées, les repos, la protection de
l’environnement. La Manche est le témoin
d’une bataille navale et ferroviaire permanente.
Touché. Touché, coulé. Parfois un paquebot
croise une frégate, un sous-marin alors que les
trains filent comme des fous sous la mer entre
19 La saveur de l’impromptu
Londres et Paris et un cargo, un tanker repasse
sans pitié, sans un pli un chalutier de petits
artisans, courageux pêcheurs venus par-là pour
gagner quelque argent en honorant nos tables.
Que peuvent penser ces veuves bretonnes,
manchotes en pleurant leur homme ? Il n’y pas
que la mer, chargée d’embruns, de lames
faucheuses que l’on pourrait nommer « garce » ;
les armateurs crapuleux de toutes nationalités
coulent des jours fastes et heureux, arrogants,
arguant les juges entourés de leurs assureurs,
alors que quelques inconnus ont rejoint des
sphères abyssales en buvant une dernière tasse.

Au-dehors, la rue offre un spectacle
totalement déroutant, désordonné. Des bornes
rouges et blanches inanimées remplacent peu à
peu les passants qui passaient et ne passent plus
qu’au rythme d’un compte-gouttes, tout comme
les voitures plus rares et tant mieux. Les feux
s’affolent avant de s’éteindre. Le sol se dérobe,
s’amoncelle en petits cônes ici et là-bas après le
passage des marteaux-piqueurs. Bientôt ce ne
sera plus que désolation et lunaire.
Seuls les ouvriers qui ont remplacé les
habitués, pour de longs mois, semblent
appétissants. Leur peau tannée, colorée, satinée,
leur semblant d’innocence, leurs sourires, leurs
formes et leurs muscles saillants accrochent les
20 La saveur de l’impromptu
regards. Pour peu, on irait acheter son journal
trois fois de suite dans la matinée.
Ainsi en ont décidé les architectes et
financiers de la ville ; la physionomie des
alentours sera peu à peu modifiée ; plus
piétonnier le quartier de Saint-Hélier.
Dommage que ces décideurs empressés n’aient
pas eu le bon goût raisonnable de ressusciter les
pavés étouffés par l’asphalte et d’ériger les
réverbères rétro vert anglais au toucher
grumeleux que j’affectionne particulièrement.
L’organisation de l’environnement n’a rien
d’inepte ; elle participe du bien-être et d’une
certaine quiétude, elle éclaire nos regards voilés
quand elle permet la lumière.
Rennes, 13 janvier
Les déclarations fielleuses se multiplient, des
livres bâclés sont édités plus que de raison, les
commentaires les plus farfelus fusent de toutes
parts, de la machine à café jusqu’aux plateaux
de télévision pendant que des rotatives
boulimiques et emballées s’étouffent à essayer
d’imprimer des textes au kilomètre qui finiront
sur le coin d’une table pour les légumes. A dix-
sept mois de l’échéance électorale présidentielle,
on s’évertue, on se perd en pronostics, des plus
probables aux plus fantasques, aux plus
inquiétants, aux plus déprimants. Pour ce qui
21 La saveur de l’impromptu
est de la droite, la configuration semble assez
claire. Les candidats naturels restent Sarkozy et
Villepin. A l’extrême droite, Le Pen paraît le
plus probable. Au centre, Bayrou, Henri IV des
crèches et bacs à sable se présentera pour
narguer la droite. La grande question amusante
en ces heures demeure la gauche. L’habile et
charmant petit postier Besancenot essaiera de
vendre ses misères, bon an mal an ; quant aux
verts, autant les oublier, foutaise, une éternelle
ineptie.
Au PS, cela ne manquera pas de sel, il y aura
pléthore de prétendants au poste si convoité.
Delanoë se réserve probablement pour 2012,
cela reste à souhaiter. Entre Fabius, Hollande,
Strauss-Kahn et Lang, il faudra bien choisir le
plus fédérateur. Et Ségolène Royal ? Elle sera
rentrée depuis longtemps du Chili quitte à
bousculer ses collègues socialistes. Personne ne
l’avait vraiment vu venir ; pourtant elle est là.
« C’est l’irruption d’une porcelaine dans un magasin
d’éléphants », souligne le pamphlétaire Jacques
Julliard. Et si d’aucuns aiment à rappeler
cyniquement qu’elle reste peu diserte sur les
grands sujets de fond qui devraient nous
préoccuper, ils oublient que la majorité des
français se prononce plus sur une personnalité
qui les touche que sur des idées proprement
politiques et économiques. Il faudra donc faire
avec. Ce n’est pas nouveau, les femmes ont
22 La saveur de l’impromptu
toujours décidé du sort du monde, de la société,
même discrètement. En tout cas, si la droite
l’emporte, ce pourrait être de bon augure
d’envisager Michèle Alliot-Marie ou Jean-Louis
Borloo à Matignon, peut-être un gage de tenue
et de quelques idées au parfum de douce folie.
Paris, 15 janvier
Chaque année en janvier, on assiste
impuissant ou trop veule pour manifester
honnêtement une quelconque désapprobation,
à un rallye stupide qui consiste à rallier Paris à
Dakar. Les murs de la capitale dégoulinent
d’affiches relatant ce non-événement ; les
télévisions et les radios s’en donnent à cœur joie
et encouragent des sauvages à rouler comme
des désaxés, coursant contre leur montre, à
travers les voies caillouteuses et ensablées d’une
Afrique de l’Ouest à l’agonie. Cynisme.
Toujours préoccupés par l’état de santé de leurs
monstrueux bolides, les fous du volant, les
camions de maintenance, les hélicoptères
suspendus dans des ciels d’azur et les régies
roulantes de l’information, qui couvrent cette
gageure pour millionnaires péremptoires et
insultants, ne défendent que le seul intérêt d’un
jeu pollueur et assassin d’enfants, ne
s’intéressant guère à la vie locale du Niger, du
Mali, de la Guinée. Même l’ancien champion de
23 La saveur de l’impromptu
ski, Luc Alphand, à l’intellect d’un deux pièces
cuisine, s’adonne à cette triste pantomime.

Qui osera courageusement nous raconter les
galères quotidiennes, les souffrances des
Africains ravagés par les guerres, les épidémies ?
Qui aura l’honnêteté intellectuelle et humaine
de montrer au monde, lors d’un bivouac, des
gosses à quatre pattes cherchant des mouches
pour manger ? C’est cela aussi le visage de
l’Afrique, une tragédie permanente, un
continent que l’on essore jusqu’à la dernière
goutte de sang.
Le Paris-Dakar révèle avant tout la caricature
de notre traversée, un itinéraire avant tout
intérieur au pays de la goujaterie. Les heureux
perdants, les malheureux gagnants, enrobés
dans leur sincérité crasse, en sortiront-ils
grandis ? Rien n’est moins incertain.
Paris, 16 janvier
A l’Alivi, rue du roi de Sicile, où les plats et
l’ambiance vous incitent davantage à apprécier
le raffinement possible des corses plutôt que
marquer du doigt les récurrents débordements
de quelques-uns, on me demandait pourquoi je
m’évertuais dans la rédaction quasi quotidienne
d’un journal, qui n’est pas plus intime que les
écrits d’auteurs illustres tels Léautaud ou André
24 La saveur de l’impromptu
Gide. Les hypothèses ne manquent pas, alliant
le besoin et l’envie permanents d’observer la vie
de mes proches, relater le cocasse ou le
pathétique transpirant parfois de mes rapports
avec les gens, mais surtout prétendre réfléchir,
prendre position sur la comédie humaine qui se
donne dans le grand théâtre vivant du monde,
de mon humble table de travail aux sièges des
grandes puissances, des îles lointaines blessées
par les caprices de la nature au plus brûlant de
nos alcôves. Hormis se plonger dans le regard
des autres, de l’autre, pratiquer l’autodérision et
esquisser quelques lignes autour de la vie, la
mort, le reste ne présente que peu d’intérêt.
Exercice périlleux. L’écriture sur le fil du
rasoir, parfois dérisoire, incombe une réelle
acuité de chaque instant. On n’écrit pas tout et
n’importe quoi, on écrit ce qui semble être le sel
de la vie ; le sucre reste trop insipide. Et je
n’aime pas les ambiances tiédasses, je reste un
passionné qui s’emballe pour le sublime et qui
gueule après les cons.

Le titre, momentanément noté, pour ce tome
VI : « La saveur de l’impromptu », dénote d’une
volonté qui s’inspire naturellement ou presque.
Trop rarement, nous savons goûter à ce plein
bonheur que revêtent souvent la soudaineté,
l’imprévu. Les véritables liens, amitiés, amours,
naissent parfois de l’impromptu en niant
25 La saveur de l’impromptu
toutefois le hasard, la coïncidence. En croisant
les lectures, les écrits, les avis, les envies, les
vies, les parcours respectables ou méprisables,
je souhaite savourer l’existence de chaque
instant, de chaque heure, chaque jour comme si
c’était peut-être le dernier moment. Après, il n’y
aura plus rien, ou si peu. Quelques pensées
aimables de ceux qui vous auront compris… Et
encore.
Paris, 18 janvier
Que n’aura-t-on pu écrire, lire, entendre
depuis plus de vingt ans autour de la
personnalité charismatique de Mylène Farmer.
Plus on en sait sur quelqu’un de public, plus on
le critique ; moins on en connaît plus on
devient sujet à l’encenser. L’inconnu attire
parfois jusqu’à une fascination outrageante
surtout quand il diffuse des fragrances
fantastiques, presque au-delà du réel. En
quelques années, la jolie rousse, au visage pâle
et diaphane, à la silhouette sibylline, tour à tour
libertine, apologiste de la mort, mariant une
douce brutalité à un apitoiement dans des textes
à la phraséologie mystique sera passée du statut
de chanteuse à celui de star pour devenir un
mythe, intouchable. Sa rhétorique n’a pas
changé d’un iota ; elle chante, pour elle, pour
son public, très éclectique, de tous âges et
26 La saveur de l’impromptu
propose à chaque spectacle d’entrer dans son
univers inventif et fantasmagorique. Rarement
en France, si ce n’est jamais, on a connu une
chanteuse aussi conquérante, menant son
entreprise de manière passionnée et ambitieuse.
On aime ou pas. Je reste fan, non fanatique.
Mylène Farmer demeure une heureuse
catastrophe, une charmeuse fragile et angoissée,
teintée d’humour, mais il faut apprendre à la lire
entre ses lignes, derrière sa gracieuse gestuelle et
s’aventurer dans sa sphère parfois
désenchantée. D’aucuns jetteraient l’anathème à
cette fille de l’ascèse deviendraient de sitôt
totalement incorrects. Hier au soir, à Bercy, en
tenue dorée de princesse barbare, dès sa sortie
d’un sarcophage de verre venu du ciel, elle a
envoûté les âmes.

Quand il écrivit et chanta son texte « Capri »,
devenu international, j’étais encore dans les
jambes de mon père et ne me réfugiait pas
encore dans les jupes de ma mère. C’était
l’époque des yéyés et les jeunes gens
n’affichaient pas la mélancolie qu’ils traînent
partout aujourd’hui.
Le petit bonhomme que j’observais, que
j’écoutais hier, sans artifices, sans maquillage,
malgré un visage quelque peu parcheminé par le
temps et quelques cheveux chenus aux tempes,
a su garder son âme d’enfant, avec un
27 La saveur de l’impromptu
engouement pour la vie et les sourires, à laisser
pâlir les plus légers d’entre nous. Et s’il chavire
toujours les cœurs des filles et des bons
garçons, il n’y a pas de hasard. Son discours,
son parcours, ses écrits trahissent avec bonheur
une belle âme, un cœur simple. Hervé Vilard
s’est moqué des modes avec élégance, a tracé sa
route en homme libre, signant des pieds de nez
subtils à ceux qui paradaient à l’avant, beaux,
mais cons à la fois. Leçon d’humilité. Ce jeune
homme résonne l’authentique. C’est rassurant.
Nous ne sommes peut-être pas tous en
perdition.
Rennes, 20 janvier
Ma boulangère n’a rien de semblable à celle
d’Outreau. Elle est coupable de tout : ignare,
fielleuse, au physique aussi attirant qu’un
iguane. Elle a le seul goût du dénigrement
permanent et semble s’évanouir dans sa propre
cécité. En d’autres temps, elle aurait bien vendu
son âme au diable, quelques gens soupçonnés
du meilleur et son pain aux allemands. Mais son
époux s’applique si bien dans la confection de la
tarte au chocolat, que je l’absous parfois.
Roselyne Godard, elle, plus confiseuse que
boulangère, est innocente de rien : simple, aux
formes généreuses des femmes d’une France
d’une autre époque, disponible et bonne
28 La saveur de l’impromptu
travailleuse ; elle a seulement eu le malheur
d’être trop honnête, trop confiante avec les
autres et se trouver sur la route d’une justice en
roue libre, d’un juge carnassier soucieux de
commettre rapidement un haut fait d’arme. Ces
jours-ci, on la voit hurler partout qu’on lui
rende sa dignité. On la comprend. C’est peut-
être un peu tard.

Ceux qui m’aiment prendront le train. Tel
pourrait s’exprimer le ministre de l’Intérieur en
tentant de rassurer les innocents qui fuient les
transports en commun s’ils ne sont
accompagnés par des uniformes pour vivre à
peu près sereinement. Ainsi, dans les écoles,
dans les théâtres, les cinémas, les boutiques, il
deviendrait improbable de se rendre sans
protection. Même s’il existe une misère sociale,
même si transpire une crise d’identité culturelle,
tous les maux n’excuseront jamais les
débordements, les violences dus à quelques
voyous. Un chat reste un chat. De mémoire, on
n’a jamais souhaité qu’un premier flic de France
les caresse pour flatter sa popularité. Sarkozy ou
un autre représentant de l’ordre est d’abord là
pour garantir une atmosphère moins pesante,
une possible liberté dans chacun de nos
mouvements. Que cela plaise ou dérange.
29 La saveur de l’impromptu
Rennes, 22 janvier
Nous sommes et demeurons bien peu de
choses, petites personnes insignifiantes perdues
dans l’immensité chaotique du monde et il nous
faudrait cependant plusieurs vies pour le
comprendre et contribuer ainsi à donner du
goût et du sens, un parfum de fête à chaque
instant de nos existences. Si nous arrivions avec
gré à abattre les murs qui nous « ghettoïsent »
dans la suffisance et la pensée unique, nous
pourrions peut-être prétendre au chemin d’une
certaine sagesse. Parfois, nous essayons, ce n’est
pas si laid.

Christine et Alain D. me recevaient hier dans
l’intimité de leur salon. Je sais, pour avoir
travaillé avec elle, que cette femme, égratignée
par la maladie à plusieurs reprises, n’ouvre pas
sa porte et sa sphère à qui souhaiterait
s’immiscer dans son jardin privé. Et même si
j’ai parfois ressenti chez elle un certain
engouement pour les apparences ou des signes
de superficialité, je sais dès lors que je
pataugeais dans l’erreur. Ce couple solide et uni
aime la vie, ses enfants, se respecte et s’admire à
chaque instant. Sans le paraître de manière
outrageante et ostentatoire comme nombreux,
ils sont généreux et savent aussi s’ouvrir aux
autres, apprécier parcimonieusement, avec
30 La saveur de l’impromptu
réserve certaines différences. Sont-ce les
épreuves, le jeu cynique de côtoiement de la
mort, la peur de se perdre l’un et l’autre, le
regard affectueux et respectueux de leur
progéniture, bien éduquée, qui rendent
attachants ? Christine et Alain D. sont de bons
bourgeois à la mentalité un peu surannée, un
peu conservateurs, juste un zeste. Et alors ? Ils
s’accordent de leur époque avec humour. Ce
n’est pas si déplaisant les gens qui défendent et
entretiennent avec fidélité et sincérité quelques
valeurs.
Rennes, 23 janvier
La revanche des femmes. Voilà. On pourrait
apercevoir des banderoles suspendues, un peu
partout, avec ce rappel : « La revanche des
femmes. » Ainsi, elles auront été cantonnées des
décennies durant aux travaux ménagers, aux
chaînes de montage dans des usines crasseuses,
à faire tourner l’économie quand leurs hommes
étaient au front, à l’éducation des enfants,
parfois battues, bafouées, parfois violées et
souvent tenues de se taire. Aujourd’hui, elles
veulent exister publiquement, commander,
décider, à leur manière et ceci dans tous les
domaines de la société. Mais ont-elles un jour,
une nuit, été absentes ? A la différence de nous
autres, leurs éternels enfants, elles n’ont point
31 La saveur de l’impromptu
trop de goût pour la guerre et les grosses
cylindrées ; elles ne pensent pas constamment
avec la nouille qui nous pendouille entre les
cuisses.
Et elles ne souhaitent pas s’arrêter en si bon
chemin. Il n’y a qu’à savoir poser les yeux sur le
Chili, la Finlande, le Liberia où elles occupent la
fonction suprême. Et que dire de l’Allemagne
d’aujourd’hui, où Angela Merkel, chancelière
dame de fer, le visage souligné par un large
sourire narquois, vient de claquemurer Chirac
dans sa supplique pour une baisse de la TVA.
Nous les avons souvent mésestimées. Nous
devrons dès lors nous en accommoder. Certes,
elles ne sont pas des anges, mais les apercevoir
aux commandes n’est en rien une perspective
farfelue ni déplaisante.
Rennes, 26 janvier
On aurait presque peur si l’on ne possédait le
sursaut raisonné et raisonnable de secouer les
épaules, la tête en relevant les propos teintés
d’ineptie, de folie furieuse du député du Nord,
Christian Vanneste. Depuis quand l’acte
hétérosexuel serait-il supérieur à l’acte
homosexuel ? Même si la démocratie permet
toute liberté d’expression, on peut attendre d’un
parlementaire qu’il tienne quelque discours
sensé, quitte à devoir tourner en avant six ou
32 La saveur de l’impromptu
sept fois sa langue dans sa bouche ou dans celle
de son voisin. Il devrait tenter l’expérience,
parfois, ce n’est pas si désagréable. Evidemment
si j’avais la malchance de tomber sur lui, je crois
que je prendrais mes jambes à mon cou.
Toutefois, je ne sais comme il occupe ses plus
profondes nuits d’hiver mais je devine qu’il peut
nourrir un goût certain pour le masochisme.
Condamné pour propos homophobes, il s’est
aussi illustré par l’amendement qui reconnaît les
vertus positives et humanistes de la
colonisation ? Jette-t-on les bonnes personnes
en prison dans notre paisible république et,
peut-on décemment laisser cet éminent
professeur de philosophie distiller ses doctrines
à des étudiants aux esprits parfois malléables ?
Les vers s’attaquent aux fruits, les plus jeunes,
les plus frais afin de mieux les dévorer pour les
laisser scarifiés de leur pourriture.
Rennes, 27 janvier
A lire et relire attentivement les dix-neuf
points de la doctrine du Hamas, on peut penser
légitimement que les Palestiniens ne sont pas
prêts de connaître la quiétude. Connaissent-ils
ce mot par ailleurs, tiraillés depuis si longtemps
entre un islamisme rigide et une judéité
persécutrice. Tant en matière de politique
intérieure que de politique étrangère, les phrases
33 La saveur de l’impromptu
les plus ouvertes de l’ensemble de ces
propositions dissimulent les volontés les plus
sombres : répressions, dureté, intégrisme, refus
permanent de toute concession. Et l’ensemble
de cette réflexion n’est ni plus ni moins qu’un
hymne déguisé, qu’un encouragement aux actes
terroristes envers Israël et toute nation alliée des
Juifs. Je devais singulièrement présenter des
problèmes d’acuité du temps que je pensais que
Yasser Arafat était peut-être bâtisseur de paix. Il
n’aura engendré que seules générations de
kamikazes, des gens en souffrance perpétuelle.
Juifs et Arabes, même opposition, même
combat.
Steven Spielberg, dans « Munich », le dernier
film qu’il vient de commettre n’épouse-t-il pas
le même constat ? Pas totalement incertain.
Rennes, 28 janvier
Il aura neigé tout le jour sur les sonates de
Mozart. On peut imaginer que sa tombe, au
cimetière de saint Marx de Vienne, est aussi
immaculée que les rues et campagnes alentour.
Ces heures, où tout semble endormi, imposent
le silence malgré les mouflets qui braillent un
peu, se chicanant la carotte ou le bonnet qui
finiront de donner vie au bonhomme de neige ?
Qui fera la voix demande un petit brun ?
Personne ! Rétorquent les autres, en riant. Tout
34 La saveur de l’impromptu
le monde sait que les bonhommes de neige ne
parlent pas. Mais le petit brun l’ignore, c’est la
première fois qu’il voit la neige. Il vient d’arriver
clandestinement de Dakar.

Quelques flocons sur des violons, sur des
pianos. Et le tout est mélodieux, léger, baroque,
libertin et libre comme la vie supposée de ce
tonitruant Wolfgang Amadeus Mozart. Deux
siècles et demi après sa naissance, après ses
frasques, après son génie, nous ne nous lassons
pas de son héritage, de l’offrande permanente
qu’il a cédée, comme une petite musique de
nuit, à nos ouïes souvent maltraitées.
Rennes, 30 janvier
Depuis l’adolescence, je suis très attaché à
l’Italie. Sont-ce les études, les voyages, les
lectures et les rencontres qui ont motivé un tel
engouement pour ce pays latin, méditerranéen ?
Possible. Sont-ce les visites en Emilie, en
Vénitie, en Toscane qui ont développé ce goût
pour la culture italienne, les Italiens ? Plus que
probable. Mais si la botte de la dolce vita
fellinienne vire aux habitudes américaines, je
n’irai plus dès lors flâner parfois entre les cyprès
sur les hauteurs de Florence, griffonner
quelques pages, perché et niché dans le petit
village de San Giminiano ou déambuler comme
35 La saveur de l’impromptu
un dératé dans les dédales pisseux et crasseux
de Naples, écrasés par le soleil de midi.
Quelle folie brûlante vient de toucher les
parlementaires de cette patrie si chaude pour
qu’ils légifèrent et adoptent une loi légalisant le
port d’arme. Ainsi, se promenant, au détour
d’une boutique, sortant des « Offices » ou
penché les yeux perdus dans la magie de la
fontaine de Trévi, nous pourrons ramasser une
balle perdue ou destinée à un chapardeur. Je
goûte peu les spaghettis et surtout pas les
westerns. L’Italie finit par ressembler à sa
propre caricature.
Rennes, 31 janvier
Il paraît que la montagne, cela vous gagne.
Un slogan publicitaire nous chantait cela, je
crois, en d’autres saisons. Didier L. rentre de
Tignes, où il a pu, pour la première fois, goûter
aux joies et aux chutes du ski. Mais ce bon
sportif ne s’est pas laissé décourager par des
débuts périlleux ; il y retournera d’ici quelques
semaines. Même s’il est resté assez pâle, je lui
trouve bonne mine et plutôt enclin à toutes
sortes de projets. Et cete joie d’être enfin
propriétaire à trente ans à peine sonnés, il ne la
dissimule guère sans ostentation cependant.
Demain, dans quelques jours, d’ici quelques
semaines, il sera chez lui et n’aura de comptes à
36 La saveur de l’impromptu
rendre à quiconque. Quant au piano noir et ses
effluves de palissandre, j’espère qu’il lui
trouvera la place idoine dans cet appartement
avec vue privilégiée sur le raffiné parc du
Thabor.

Il va bien falloir que je me résolve à
retourner courir dès potron-minet et ce, malgré
les températures négatives qui se sont installées
depuis une dizaine de jours. Si je fuis, par gêne,
par couardise peut-être les frimas, fuyant là la
nécessité de mouvoir sa carcasse par hygiène, je
n’ose imaginer celles et ceux qui n’ont qu’un
carton pour abriter leurs nuits, leur détresse,
leurs angoisses, leurs petits-matins, craignant
qu’un lendemain ils ne se réveillent point. Et je
n’entends plus ces jours-ci, les sirènes du
SAMU. Le 115 semble même s’être effacé des
bandes-annonces. Aujourd’hui, ce n’est pas
terminé, et demain… ce sera pire.
37 La saveur de l’impromptu









erRennes, 1 février
Il n’apparaît pas malsain du tout de voir les
Français s’enthousiasmer pour un nouvel album
de chansons, pour un nouveau film, aussi
populaires fussent-ils sans jamais glisser dans le
populeux, voire le populacier. Et pendant ces
instants, ils en oublieraient même que demain il
y aura école, le chômage, mieux, un nouveau
contrat de travail à la clé pour assurer des
lendemains de plus en plus incertains.
Ainsi vont nos existences… Une tragi-
comédie permanente, parfois pertinemment
salace et ordurière, devant laquelle nos
dirigeants esquissent quelques sourires amusés
et cyniques. Comme on peut se divertir de la
39 La saveur de l’impromptu
naïveté et des petits tracas existentiels des
autres, d’autant plus quand leurs
comportements passifs nous garantissent le
pouvoir encore un peu.

Ainsi donc sort aujourd’hui, dans la
discrétion la plus absolue, dans l’intimité feutrée
et respectable des grands films d’auteurs, le
troisième épisode de l’histoire d’une joyeuse
bande : « Les Bronzés, amis pour la vie. » Et
comme il serait irrévérencieux et totalement
incongru, sinon absurde d’évoquer un sujet en
méconnaissant son contenu, je m’y suis risqué,
en avant-première. Les gags s’y enchaînent,
lourds, dingues… Ce sont les mêmes
personnages, vieillis, fripés, à la maturité de
méduses, armés de répliques qui ne marqueront
pas les générations à venir. Populaire serait un
adjectif trop flatteur pour cette réalisation de
Patrice Leconte qui commit bien mieux par le
passé que cette pseudo-comédie insipide,
surtout soutenue par un budget aussi
substantiel. Mais les acteurs semblent s’y
amuser, heureux de se retrouver après vingt-
sept ans. Eux seulement. Où sont passés les
regrettés « Papy fait de la résistance » et autre « Père
Noël est une ordure » ? Cependant, on dit
qu’aucun talent n’est ringard, mais qu’est-ce que
le talent du Splendid d’aujourd’hui ?
40 La saveur de l’impromptu
Rennes, 2 février
Il est bleu, tout bleu comme un lagon,
comme le bleu de tes yeux quand ton regard
éclaire le mien, quand tes iris me caressent,
quand tes pupilles fixent d’autres fois le cœur de
cible, la caméra. Il est bleu, bleu azur comme un
ciel protégé de tous les dangers par un anti-
cyclone, celui qui irise le bureau depuis
quelques jours, un ciel clair, pur et glacé. C’est
rassurant. Comme ta voix qui soufflait dans
mon cou dans ma bouche, comme ton corps
qui épousait le mien, hier encore. C’est
rassurant comme nous gagnons des heures de
lumière, graciles flammèches de vie. Bientôt,
nous sortirons de cet état végétatif qu’impose
parfois l’hiver. Le froid me paralyse les muscles,
les neurones. On peut s’imaginer dès lors les
synapses prisonnières de brouillards givrants,
sans communication possible entre elles.
Heureusement, les habitudes, les gestes
automatiques savent ramener en débits
réguliers, trop réguliers parfois, de la vie alors
que d’autres s’invitent dans la mort, ailleurs.

En détournant la tête sur la droite, presque
sans lever le nez des feuilles, je peux apercevoir
non sans aisance, les ardoises des toits luisantes
et juste au-dessus des cheminées fumantes, des
bouquets d’antennes, longues et courtes, fines
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