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La Transition d'Edward Carter

De
218 pages

Riche héritier amoureux de l’Égypte antique, Edward Carter ne se doutait pas que l’achat d’une petite statuette à un antiquaire londonien peu scrupuleux allait le confronter à une énigme insolite et l’entraîner dans une quête haletante le menant de Paris à New York, du Caire à Louxor et ses trésors archéologiques.
Mais il ignore que cette piste semée d’embûches le rapproche de plus en plus d’un terrible secret qu’il vaudrait peut-être mieux laisser dormir pour des millions d’années... Les grands prêtres du Nouvel Empire détenaient des pouvoirs que nous ne voudrions pas voir resurgir à notre époque !
Son fidèle compère Maged pourra-t-il le préserver des dangers vers lesquels son obstination le conduit inévitablement ?


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Cet ouvrage a été composér Edilivre

175, boulevard Anatole France – 93200 Saint-Denis

Tél. : 01 41 62 14 40 – Fax : 01 41 62 14 50

Mail : client@edilivre.com

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Tous droits de reproduction, d'adaptation et de traduction,

intégrale ou partielle réservés pour tous pays.

 

ISBN numérique : 978-2-414-00839-1

 

© Edilivre, 2017

Dedicace

 

A Jean-Emile.

Sans ton insistance amicale, je n’aurais jamais écrit une seule ligne.

Exergue

 

Image 9

Tout bienheureux qui connaît le secret d’Osiris caché dans les ténèbres demeure un vivant parmi les vivants.

Textes des sarcophages (VII-364)

Louxor éternelle

Shoukran1 !

En vieil habitué de la Haute Égypte, Edward Carter remercia ainsi, dans sa langue, le serveur qui venait de déposer discrètement le thé sur la table devant lui. Rien n’était plus flatteur pour les égyptiens que les quelques témoignages de politesse des visiteurs étrangers avisés faisant l’effort de s’exprimer en arabe, même maladroitement. Dans le cas de Carter, les syllabes et le phrasé étaient impeccables, tant il était devenu familier de cette langue au fil de ses nombreux séjours dans cette Égypte fascinante, dont il était véritablement tombé amoureux dès son premier voyage, bien des années auparavant. D’ailleurs le garçon de service ne s’en étonnait plus, et encore moins le gérant de l’hôtel, le malicieux Adel dont la peau très sombre trahissait sans ambiguïté l’origine nubienne. Un peuple d’agriculteurs et de pêcheurs pacifiques, maintenu sous le joug égyptien depuis des temps immémoriaux à cause de l’or trouvé dans leur sol qui avait attiré la convoitise de leurs voisins du nord. Jusqu’à la construction du gigantesque barrage d’Assouan, submergeant inexorablement une grande partie de leurs terres, et poussant les nubiens vers de nouveaux villages, plus près de l’autre civilisation. Et maintenant, certains de leurs descendants, comme Adel, s’intégraient à l’économie du pays et profitaient à leur tour de la manne commerciale que représentait le tourisme en pleine expansion. Une croissance explosive. À quelques dizaines de mètres de là, les cars climatisés vomissaient continuellement leur chargement de touristes bigarrés qui attiraient, tel un minerai précieux, la nuée bourdonnante des marchands de tout poil, jeunes et vieux, patentés et clandestins, mais tous unis par un but commun : tondre jusqu’à la peau cette ressource providentielle et toujours renouvelée. Nulle part ailleurs, dans aucun autre pays, Carter n’avait vu à l’œuvre une exploitation aussi systématique, bien que rustique dans son fonctionnement, de la richesse réelle ou supposée des voyageurs de passage. Un must que tous les commerçants du monde entier devraient venir étudier pour décupler leurs profits !

Mais Edward Carter n’aimait guère la foule bruyante et ignorante des touristes qui piétinent les monuments et contribuent sans le savoir à la dégradation inéluctable de tous les sites fabuleux. Ceux-ci avaient pourtant résistés auparavant à des siècles – des millénaires même ! – de la lente usure du Temps, paresseusement endormis dans leur chaude gangue de sable protecteur. Il préférait rester à l’écart, visiter les temples hors saison, à l’aube, quand les étrangers futiles s’extraient péniblement de leur couchette avant de se ruer sur les buffets qui les attendent pour satisfaire leurs appétits bassement terrestres. C’est pourquoi il appréciait d’être là aujourd’hui, en hiver. Il pouvait ainsi profiter de la fermeture annuelle de la providentielle écluse d’Esna pour séjourner à Louxor. Les bateaux de croisière, véritables hôtels flottants, se trouvaient prisonniers en amont de l’écluse, sans quoi il leur aurait été impossible de remonter le Nil jusqu’à Assouan. Et par contrecoup, Louxor était débarrassé pour quelques semaines de la horde envahissante des touristes, sauf en pleine journée, entre leur arrivée en bus vers neuf heures et leur retour par la route jusqu’à Esna, en partant vers dix-huit heures, ou vingt heures pour les plus boulimiques d’entre-eux. Mais la soirée, la nuit et le petit-jour étaient préservés de cette pollution dévorante. Et cela convenait parfaitement aux desseins d’Edward Carter.

Attablé à la terrasse du Winter Palace Hôtel, face à l’Ouest, il pouvait apercevoir l’autre rive du Nil, celle des morts. Au-delà de la rue – la Corniche el-Nil –, du débarcadère presque désert hormis quelques felouques entassées dans un désordre harmonieux, son regard était attiré par le fleuve majestueux dont l’écoulement calme rythmait doucement, encore aujourd’hui, toute la vie de ce pays qu’il avait préservé des déserts environnants, comme un long oasis de plus de mille kilomètres. Malgré les ombres qui commençaient à s’étirer mollement, Carter devinait les champs fertiles de l’autre rive et quelques maisons éparpillées. Il était presque choqué de voir ces modestes masures installées à l’ouest du Nil car il imaginait – sans doute à tort – que, du temps glorieux de l’antique Thèbes, aucun paysan égyptien n’aurait osé bâtir ses murs de briques crues de ce côté des eaux. Sur la rive sacrée qui n’abritait que les tombes royales et les temples funéraires entretenant la vie éternelle de ces souverains absolus, au-delà même de leur mort. Plus loin, les falaises arides des collines de Qurna dans lesquelles avaient été creusées ces tombes secrètes. D’où il se trouvait, Carter ne pouvait bien entendu pas les voir mais sa mémoire faisait ressurgir les images des colosses de Memnon, premier lieu de pèlerinage des étrangers en Égypte à l’époque romaine, le grandiose temple de Deir el-Bahari construit par la célèbre reine Hatchepsout, la Vallée des Rois, dont le site était dominé par la pyramide naturelle de la Mert-Seger – « celle qui aime le silence » –, et qui regroupait les soixante-deux tombes des pharaons du Nouvel Empire, de Ramsès VII à Toutankhamon2, les ruines de Médinet Habou, etc, etc… Il avait visité tant de sites et de monuments que leur évocation par l’imagination aurait pu durer des heures, rien que pour la région de Louxor. Mais son esprit revint à la réalité, comme captivé par les rayons du soleil bas qui commençait à disparaître derrière le massif calcaire. Un coucher de soleil majestueux, comme toujours en Haute Égypte, avec son rougeoiement intense (dû non pas à la nébulosité comme en Europe mais à la poussière du désert proche), et le dégradé de couleurs jusqu’au bleu sombre du zénith déjà piqueté de quelques étoiles scintillantes, en passant par l’orangé et une zone imprécise hésitant entre un bleu turquoise et un vert pâle. Presque un arc en ciel. Cadeau somptueux, renouvelé chaque jour, offert par ce ciel magnifiquement pur, exempt de toute humidité, né dans la fournaise inhabitable des déserts voisins. Et l’astre du jour se mourait ainsi chaque soir dans cette manière de cérémonie grandiose et chatoyante, avant de disparaître pour une douzaine d’heures, les Douze Heures de la Nuit. Ce spectacle émouvant, mêlant comme par magie l’agonie sanglante de l’astre de lumière et la poussière immémoriale des sépultures royales, ne pouvait manquer de faire surgir, dans les souvenirs d’Edward Carter, quelques vers du célèbre poème de William Ashbless :

« … and a river lies

Between the dusk and dawning skies

And hours are distance, mesured wide

Along the transnoctural tide

Too doomed to fear, lost to all need,

These voyagers backward fast recede

Where darkness shines like dazzling light

Throughout the Twelve Hours of the Night. »3

Lorsque ce mystérieux poète lakiste coucha ces rimes sur le papier à Londres, attablé à la Jamaïca Coffee House, en septembre 1810, il devait être encore englué dans les souvenirs trop présents de son récent voyage au Caire, songeait Carter. Et dire que ses contemporains avaient jugé ces strophes absconses ! Alors qu’elles avaient une signification tellement intense ! La puissance d’une croyance ancienne jamais totalement compréhensible aux étrangers : la certitude d’une résurrection possible en accompagnant dans son voyage nocturne l’astre mort, sur l’obscur fleuve souterrain dont les eaux noires coulaient dans les ténèbres, d’Ouest en Est, ramenant les morts au pays des vivants, et le dieu solaire à sa barque de lumière pour un nouveau cycle de vie, sa lente navigation diurne sur son arc céleste. Pour profiter de la magie du miracle renouvelé quotidiennement, il faudrait satisfaire à une seule condition : monter à bord de la barque mortuaire, sans éveiller le courroux du dieu protecteur de l’astre endormi, Anubis, le chacal gardien des âmes mortes, et surtout échapper au terrible serpent géant Apep. Bien sûr, toute cette imagerie grotesque était purement symbolique, destinée à transmettre une mythologie complexe par des mots simples que le peuple d’agriculteurs pouvait enregistrer à défaut de les comprendre, mais pour Carter – c’était une certitude –, ce vernis superficiel cachait une réalité profonde et formidable : la possibilité d’atteindre à l’immortalité en employant des rites magiques secrets qui assuraient la survie de l’âme des morts pour des siècles et des siècles. Ce pouvoir terrible n’était accessible qu’aux plus grands et aux plus puissants : les pharaons, ambassadeurs assurant le lien entre les dieux et les mortels. Et quelques autres aussi, peut-être…

Naturellement, sans effort, la mémoire de Carter avait navigué de William Ashbless à Samuel Taylor Coleridge, puis de Coleridge à Shelley, Percy Bysshe Shelley :

« My name is Ozymandias, king of the kings,

Look on my works, ye Mighty, and despair ! »4

Ozymandias ! D’après les spécialistes, il s’agirait d’un pharaon mythique dont la seule trace dans l’histoire serait cette inscription énigmatique sur une statue colossale, attribuée en fait à Ramsès II par les historiens. Une simple erreur de traduction commise par Diodore de Sicile qui aurait pris une partie du prénom de ce grand roi pour le nom d’un autre souverain ? Ou une légende obscure dont le nom grec aurait inspiré le poète anglais ? Edward Carter avait une théorie personnelle bien différente, basée sur des documents secrets connus de lui seul et étayée par les recherches laborieuses de son acolyte, le dévoué Maged. « Satané Maged ! Toujours en retard à mes rendez-vous ! » pensa-t-il à cet instant, irrité plus qu’à son habitude par le manque de ponctualité du guide égyptien. Mais cette rencontre était très importante car Maged devait lui rapporter un document essentiel à la confirmation de ses conjectures hasardeuses, la véritable clef de voûte de toute la théorie qu’il avait échafaudée au terme de son enquête passionnante.

Il porta la tasse à ses lèvres et, par la précipitation née de son énervement, faillit se brûler en aspirant trop vite une gorgée du thé bouillant.

Edward se souvenait encore parfaitement de sa première rencontre avec le guide égyptologue, dans la tombe de Ramsès IV, plus de six ans auparavant, en 1993. Maged l’avait stupéfait par sa façon passionnée et vivante, presque théâtrale, de conter la légende représentée en bleu et or sur le plafond de la salle du sarcophage. Avec force conviction et une gestuelle généreuse, il expliquait à une troupe de touristes français comment Chou, le dieu de l’air, exerçait une poussée colossale pour séparer son fils Geb, dieu de la Terre, et sa fille Nout, déesse du ciel, épouse de Geb auquel elle s’accrochait de toutes ses forces par les mains et les pieds prenant ainsi la forme de la voûte céleste. Ce récit, précis et vibrant, l’avait tellement impressionné qu’il n’avait pu s’empêcher d’en féliciter l’auteur. Et c’est ainsi qu’il avait lié connaissance avec le volubile Maged. Edward avait vite compris comment tirer parti de cet auxiliaire efficace : ses recherches menées en dilettante nécessitant un correspondant sur place, ayant ses contacts dans de nombreux sites et musées, indispensable pour confronter ses théories livresques avec la réalité du terrain. Leur collaboration n’avait jamais cessé depuis lors, six ans auparavant. Six ans déjà ! Carter soupirait lourdement en constatant cette durée qui lui paraissait si longue alors qu’elle avait fui entre ses doigts comme un sable fin impossible à retenir. Six ans ! Et une vie tellement stérile ! Un travail sans intérêt à la tête de sa banque londonienne, héritée de son père. Travail qu’il négligeait consciencieusement même si aucun de ses collaborateurs n’aurait jamais osé lui en faire le reproche. Des dizaines de séjours en Égypte, seule passion de sa vie sans inspiration. Et pour quel résultat ? Presque rien : des souvenirs, des émotions, des images, des odeurs… Tout pour lui seul, mais aucune trace durable dans son époque. Edward se sentait amèrement inutile. « Un dandy lettré et pédant ! » pensait-il quand il se jugeait sévèrement. Mais cela changerait peut-être enfin : si ses espoirs étaient justifiés, sa quête pouvait conduire à une découverte sensationnelle. En souriant intérieurement, il se plaisait à rêver que son nom pourrait éclipser un jour celui de l’inventeur de la tombe de Toutankhamon dans la longue histoire de l’égyptologie moderne. Lui, Edward Carter, unique découvreur d’un secret extraordinaire…

Et le mystère de cette révélation se trouvait là-bas, à l’Ouest, de l’autre côté du Nil, au cœur du massif calcaire, dans la tombe 555 située tout au fond de la Vallée des Reines. Ce nom inadapté, attribué à tort au début des découvertes quand les connaissances étaient encore trop partielles, définissait très improprement cette seconde vallée sacrée. En fait, elle renfermait aussi bien des tombes d’épouses royales que d’autres sépultures des familles dirigeantes, notamment celles des enfants morts pendant le règne de leur père. C’était justement le cas de la tombe 55, tombe de Amon-Her-Khépshef, fils de Ramsès III, mort aux environs de huit ou dix ans. Pour Edward, chacune des visites en ce lieu, même la dernière trois mois plus tôt avec Jessica – sa douce Jessica ! –, avait été motivée par les très belles peintures murales qu’elle renfermait. Les yeux mi-clos, il les revoyait comme si elles étaient encore devant lui, avec leurs couleurs étonnantes. Ce bleu merveilleux ! Elles représentaient les scènes classiques d’une sépulture princière du Nouvel Empire. Sur la paroi de gauche, le prince, dont la jeunesse est indiquée par la grande mèche bouclée, est introduit par son père, Ramsès III, auprès d’Anubis, son protecteur dans l’au-delà. Le dieu à tête de chacal, vigoureux et attentif, prend amicalement la main du pharaon dans la sienne tout en adressant un salut pacifique à ses hôtes avec son autre bras. Carter avait toujours été fasciné par la manière subtile et efficace des artistes de l’Égypte antique pour exprimer tant de significations en si peu de dessins. De véritables génies de précision et de concision ! Et pour un résultat si beau dans sa simplicité éclatante ! Une telle scène contenait beaucoup de symboles et de nuances : avec ces trois figures uniquement on pouvait percevoir le liens familiaux et politiques entre le roi et son fils (l’héritier désigné comme l’indiquait le port du sceptre), leur intimité (tous deux portant des vêtements semblables et légers), la puissance du pharaon qui s’adressait au dieu terrible d’égal à égal, laissant son fils en retrait comme pour le protéger, la force et la vivacité du dieu gardien des âmes et sa compassion pour les deux mortels… Les parois de la tombe portaient bien d’autres épisodes. Carter se souvenait aussi de la rencontre entre le pharaon et la déesse Hator, reconnaissable à ses cornes de vaches encadrant le disque solaire d’un rouge intense, qui accueillait affectueusement le roi dans ses bras ouverts, comme s’il s’agissait d’Horus, son fils adoptif tellement choyé. Horus qui se trouvait aussi représenté sur un autre mur avec sa tête de faucon, soigneusement colorée de bleu. Ce bleu merveilleux qui rendait cette tombe tellement unique. Comme les restes mortuaires étranges qu’on y avait découverts.

Jusqu’à ces derniers jours, Carter n’avait jamais prêté grande attention au contenu bizarre de cette sépulture : un embryon humain momifié. Le petit pincement au cœur qu’il avait ressenti auparavant en évoquant Jessica se mua en chagrin lorsqu’il se revit avec elle contempler le magma informe et hideux exposé dans une vitrine au fond de la tombe. Elle avait absolument tenu à s’en approcher, ayant sans doute lu quelque chose à propos des superstitions modernes que les femmes égyptiennes entretenaient à son sujet. Des superstitions de fécondité, et de promesse de naissance prochaine. Quelle ironie !… Jessica l’avait véritablement mené par le bout du nez ! Il se sentait incroyablement naïf et inapte devant l’hypocrisie, invraisemblable pour lui, qui régnait dans ce monde dit moderne. Tout lui paraissait tellement plus pur et plus beau au temps de cette brillante civilisation qu’il admirait tant !

Les égyptologues étaient impuissants à expliquer la présence dans la tombe du prince de cet amas de chair desséché, exemple unique dans l’archéologie de l’Égypte ancienne. Toutes les autres tombes royales, pillées dès l’antiquité, étaient absolument vides, ne contenant plus que le sarcophage extérieur de granit, trop lourd et sans valeur, bien souvent brisé. Les riches sarcophages intérieurs, emboîtés parfaitement les uns dans les autres comme des poupées russes, réalisés en or massif ou en bois doré, avaient été emportés. De même pour les momies car leurs bandelettes renfermaient de nombreuses amulettes et pendentifs précieux que les voleurs récupéraient en déroulant les kilomètres de tissu, fastidieuse opération qu’ils préféraient exécuter dans un endroit tranquille, à l’écart des sites sacrés. Seule la célèbre tombe de Toutankhamon, 62ème et dernière trouvée dans le site, avait été découverte intacte, préservée du pillage par un hasard incroyable : sa position ayant été oubliée pendant des siècles, et son entrée étant profondément enfouie sous les remblais de la sépulture de Ramsès VI, creusée plus de deux cent ans après. En contemplant les trésors fabuleux extraits de ce sanctuaire inviolé, tous les archéologues étaient amers, désespérés de n’avoir pu trouver dans le même état la tombe d’un grand roi, comme Ramsès II ou Séthi Ier, plutôt que celle de ce chétif pharaon mort avant même d’avoir atteint sa vingtième année !

L’avidité des pilleurs expliquait facilement qu’ils n’avaient trouvé aucun intérêt à emporter le fœtus momifié et qu’ils l’aient abandonné dans la sépulture. Par contre, il était très difficile de comprendre les raisons ayant conduit à inhumer cette… chose avec le jeune prince. N’ayant aucun autre exemple similaire, ce qui excluait toute notion de pratique rituelle, les experts se perdaient en conjectures sur la motivation de cette opération bizarre. La théorie généralement admise, bien qu’impossible à prouver puisqu’elle ne reposait sur aucun texte, était la simultanéité ou presque du décès des deux frères. On imaginait que la mère d’Amon-Her-Khépshef, la grande épouse royale Isis, était enceinte au moment de la mort accidentelle, ou par maladie, de son fils. Choquée et abattue par ce cruel destin, elle aurait avorté et on aurait cru bon de réunir les deux dépouilles dans la même sépulture, la proximité des disparitions de ses deux enfants ayant sans doute été interprétée comme une manifestation surnaturelle. Les embaumeurs avaient dû réaliser de singulières prouesses pour momifier l’embryon car leur art compliqué était absolument impossible à exécuter en suivant les règles canoniques sur un tel cadavre dont les organes incomplets n’avaient ni la position ni la consistance habituelle. Ils étaient néanmoins parvenus à leur fins et les restes du fœtus, à vrai dire plus desséché que momifié, nous était parvenu intacts, comme enveloppés de l’épais mystère que sa seule présence parvenait à susciter dans cette tombe magnifique. Une théorie plausible bien que totalement imaginaire.

Edward Carter, lui, savait ! Il y avait une raison impérieuse à la conservation de cet objet étrange dans la sépulture d’Amon-Her-Khépshef. Et cette raison était bien plus importante qu’une vague coïncidence dans la mort des deux enfants : il s’agissait d’une pratique magique. Une magie puissante et obscure, mais tellement réelle pour Carter ! Car il avait eu accès par hasard à un savoir secret, caché depuis des siècles aux yeux impies des chercheurs de trésors. Lui, Edward Carter ! Un médiocre banquier anglais, riche et oisif. Et ce sortilège défiant les lois de la nature n’avait pu être obtenu que par un être hors du commun. Un homme dont les connaissances occultes surpassaient celles de tous ses contemporains, surtout dans le domaine de la mort et des possibilités prodigieuses de survie pour des siècles et des siècles. Pour Carter, il ne pouvait s’agir que d’un grand prêtre, du grand prêtre. Celui qui se faisait appeler « Ousermaatrênakht » et qui était représenté dans la sépulture princière. Il l’avait longuement observé pendant ses dernières visites à la tombe 55 (cinq fois au cours de ces deux derniers jours, à la recherche du moindre indice pouvant conforter sa théorie). Il examinait attentivement toutes les peintures espérant y trouver une nouvelle preuve, une indication que lui aurait laissée le responsable de cette expérience incroyable. Ses recherches étaient particulièrement difficiles car, pour préserver le site, les visiteurs n’étaient admis que quelques minutes pour chaque groupe. Il avait donc dû y retourner à plusieurs reprises, concentrant à chaque fois ses regards sur une nouvelle partie des fresques. Mais il ne trouvait rien, ni sur les murs ni sur l’embryon lui-même. Seule la figure du grand prêtre avait pris de plus en plus d’importance dans ses observations, et dans son imagination. Il était représenté seul, sur la paroi située à droite de la porte qui menait au fond du sanctuaire depuis la première salle. Sa taille était déjà très révélatrice de son importance : il était dessiné avec la même grandeur que le pharaon et les dieux, comme s’il était leur égal alors qu’il aurait dû être placé en position inférieure. Sous le règne de Ramsès III, il devait vouer son culte aussi bien aux dieux qu’au pharaon lui-même. Il y avait donc là une anomalie, ou plutôt un indice : quelle que fut la position hiérarchique officielle du grand prêtre à son époque, dans le cadre de cette tombe il était l’égal du roi et des divinités protectrices du prince mort. Son attitude aussi était éloquente. Représenté de manière conventionnelle, le visage de profil et les épaules de face, ses mains retournées – une astuce subtile des artistes égyptiens – donnaient l’impression qu’il tournait le dos au spectateur. Comme s’il franchissait la porte à ses côtés. Son bras gauche était d’ailleurs tendu comme pour donner la main au visiteur afin de l’accompagner. Ou comme une invite personnelle à pénétrer plus profondément dans le sanctuaire. Il portait une perruque pour cacher sa tête chauve, sacrifice obligatoire pour un prêtre qui devait impérativement se débarrasser de tous ses poils, aussi bien les sourcils que les cheveux, afin d’être jugé assez pur pour approcher la statue du dieu. En soi, le port de la perruque n’était guère anormal s’il n’y avait pas eu également une barbe postiche, attribut habituel du pharaon. Décidément, il tenait à se montrer l’égal de son roi ! Il était vêtu d’une peau de panthère, signe révélateur indiquant sans erreur possible sa qualité de grand prêtre. À Thèbes, il ne pouvait s’agir que du grand prêtre du temple d’Amon : Ousermaatrênakht au moment de la mort du prince héritier. Ou était-ce plutôt « Ozymandias », le roi des rois ? Le sorcier inquiétant dont les œuvres faisaient trembler tous les mortels, même les plus puissants ? Carter se demandait quelle pouvait être l’étendue du savoir d’un tel homme, hors de sa religion et de ses pratiques magiques, par exemple en chimie ou en médecine, pour pouvoir réussir ses prouesses fascinantes, aujourd’hui impossibles.

Il n’eut pas le loisir de prolonger sa réflexion sur ce sujet car Maged venait d’apparaître à l’entrée de la terrasse. Carter lui fit un petit signe de la main pour se signaler et, dès qu’il l’aperçut, le guide se dirigea immédiatement vers lui. Sa silhouette plutôt lourde et rondelette se faufilait adroitement au milieu des autres tables et il ne lui fallut pas longtemps pour s’asseoir en face de Carter. Il portait un pantalon épais, un pull de laine verte par-dessus son T-shirt noir, et encore un blouson de toile entrouvert. Pour le jeune anglais, la capacité des égyptiens à supporter des vêtements si chauds par de telles températures avait toujours été une source d’étonnement. C’est vrai que les vingt-cinq degrés de cet après-midi correspondaient à une journée estivale pour les latitudes de son Angleterre natale mais, ici, c’était le plein hiver. Un climat glacial par rapport à la fournaise de l’été. Maged commanda un verre de carcadet, la boisson rafraîchissante et apaisante favorite en Haute Égypte, et un narguilé. Décidément, ces deux-là n’avaient vraiment rien en commun, si ce n’est leur amour immodéré de l’Égypte antique et de ses chefs-d’œuvre !

*
*       *

Lorsque j’arrivai à la terrasse du Winter Palace Hotel, au crépuscule, Edward me fit un petit signe de la main pour que je puisse le retrouver plus rapidement, étant donné le faible éclairage prodigué par les lanternes et les ombres qui enveloppaient la plupart des tables. Mollement assis dans son fauteuil en osier, sa tasse de thé fumant à la main, il m’apparaissait comme au premier jour : « So british ! ». Avec son pantalon de toile couleur sable, sa légère chemisette de lin blanc et sa casquette impeccablement vissée sur sa courte chevelure blond-roux, il ne pouvait renier ses origines britanniques. Le profil presque idéal. Il y avait aussi la petite moustache, les quelques taches de rousseur qui dévoraient ses joues, sa façon tellement snob de tenir sa tasse, et cet air faussement détaché de tout ce qui l’entourait ! Alors que je me dirigeais vers lui, je me souvins de notre première rencontre. Il était exactement pareil. Je l’avais remarqué du coin de l’œil, un peu à l’écart du groupe – son attitude réservée et sa prestance naturelle montrant à l’évidence qu’il n’en faisait pas partie –, en train de m’écouter discrètement. Mais quelle surprise, à la fin de mon explication sur la légende de Geb et Nout, de le voir s’approcher de moi et se présenter sans ambages, en français : « Edward Carter. Banquier londonien. Toutes mes félicitations pour cet exposé remarquable ! Je n’ai jamais rien entendu de si vivant ! Et pourtant j’ai subi bien des guides !… Je serais très honoré si vous vouliez bien accepter de prendre un verre avec moi ce soir, pour faire plus ample connaissance… Vous restez bien à Louxor pour la nuit ?… ». Ce fut le premier rendez-vous mais il fut décisif : plus de cinq heures à débattre de certains points obscurs dans l’histoire des tombes royales, à déplorer les ravages causés par le tourisme intensif, à regretter la beauté fanée et la grandeur du Nouvel Empire… Nous étions faits pour nous entendre. D’autant qu’Edward soutenait une discussion en arabe, aussi bien qu’en français et, naturellement, en anglais ! Un petit homme bien étrange mais tellement passionné par mon pays. Comme il m’interrogeait sur mon passé, je dus lui avouer, à ma grande honte, que mon intérêt pour les sites était assez récent. En tant qu’étudiant, je ne m’étais guère senti concerné par ces histoires tellement lointaines. Même les prouesses architecturales me restaient étrangères, malgré mes études en génie civil. C’est presque par hasard que je découvris ces sites fabuleux, lorsque je commençai ma carrière dans le tourisme, comme accompagnateur, après la fin de mon contrat sur le chantier du métro du Caire. Petit à petit, j’appris à les connaître et à les aimer. Au point d’en être presque malade, dépressif comme un drogué en manque, lorsque la basse saison ou les intervalles entre les contrats me privaient quelques temps de leur intimité revivifiante. J’allai donc jusqu’à entreprendre les études nécessaires en histoire ancienne afin de tenter, et réussir brillamment, le concours d’aptitude pour devenir guide égyptologue. Avec cette attraction irrésistible pour les chefs-d’œuvre de l’architecture et de l’art antique, et mon avidité à apprendre toujours plus sur leur histoire, il est bien évident que je ne pouvais pas refuser la proposition d’Edward qui cherchait « quelqu’un comme moi » pour l’aider dans ses recherches et ses démarches en Égypte. Malgré ses très nombreux voyages, il ne pouvait pas être sur place aussi souvent qu’il l’aurait voulu et il souhaitait ardemment le concours d’un « correspondant » local. Un enquêteur sur le terrain, en quelque sorte ! Bien sûr, ma parfaite connaissance de l’anglais et mes fréquents déplacements du Caire à la Haute Égypte, avec mes groupes de touristes, constituaient pour lui des qualités particulièrement appréciables. Curieusement, il n’avait jamais été question d’argent entre nous. Dès le premier contact, il avait dû ressentir ma passion dévorante et comprendre que notre « arrangement » était aussi tout à fait positif pour moi. Il se contentait de me défrayer, très généreusement, pour tous les déplacements et toutes les démarches qu’il me demandait d’effectuer, et il m’invitait très souvent à partager son repas, à chacune de nos rencontres, comme ce soir.

Salaam !

– Hello Edward !

Depuis des années, c’était devenu un petit jeu rituel entre nous de nous saluer bizarrement, chacun utilisant la langue natale de l’autre. Edward prononçait d’ailleurs l’arabe à la perfection, beaucoup mieux que lors de notre première rencontre. À la sollicitation du serveur efficace, je commandai un grand verre de carcadet pour apaiser ma soif insatiable. La journée avait été tellement épuisante ! Je n’avais presque pas arrêté de débiter mes explications à ma troupe de touristes assommés – certains étaient descendus de l’avion à cinq heures du matin ! – et qui semblèrent soulagés lorsque l’heure du retour vers Esna était arrivée. La plupart s’étaient littéralement effondrés sur le siège du bus ! Il faut dire que la journée avait été rude : la Vallée des Reines et la Vallée des Rois le matin, le temple de Karnak en début d’après-midi, puis le final au temple de Louxor. Quel parcours ! Heureusement que j’étais entraîné pour ce genre de marathon. Mais pour les touristes, c’était vraiment à la limite du supportable. Dire qu’il aurait fallu au moins trois jours, voire une semaine, pour visiter tous ces sites correctement !

Au moment où le garçon se retourna pour aller chercher ma boisson, je le rappelai pour lui demander de m’apporter aussi un narguilé. Depuis la naissance d’Alexandre, j’avais bien promis à ma femme de cesser de fumer et j’avais presque totalement renoncé aux cigarettes. Mais le narguilé ! C’était tout différent. Comment la douce fumée, refroidie et filtrée par l’eau, pouvait-elle encore présenter un danger pour ma santé ? Après une telle journée de travail, les quelques bouffées aromatiques distillées chichement par le tuyau, avalées lentement et profondément, seraient bienvenues pour oublier la fatigue et apaiser mon âme. L’équivalent d’une barre énergétique, en quelque sorte !

– Tu as pu obtenir la traduction ?

– Oui, je l’ai ici.

J’allais saisir la feuille de papier dans la poche intérieure de mon blouson quand Edward interrompit brusquement mon geste en posant sa main droite sur mon bras pour le retenir.

– Pas ici ! Au milieu de tout ce monde… On ne sait jamais !…

D’un regard circulaire, il balaya les visages des clients attablés alentour. Apparemment rassuré par son inspection sommaire, il se recala dans son fauteuil et m’invita à poursuivre.

– Nous verrons cela plus tard. Au calme. Parle-moi plutôt du résultat : a-t-il réussi à tout traduire ?

– Oui et non. Les phrases verticales et le début du texte horizontal. Mais la fin reste assez incompréhensible. Surtout la partie donnant apparemment la composition du liquide et la façon de l’obtenir. Sorti de son contexte, il est difficile d’être absolument certain de bien comprendre la nature de la préparation, et donc celle des ingrédients à employer. Certains symboles restent ambigus…

– Nous en reparlerons plus en détail. Et pour les noms ? Il s’agit bien d’Amon-Her-Khépshef, fils de Ramsès III ? Et d’Ozymandias ?

– Pour Ramsès III, aucun doute n’est possible. De même pour son fils mais tu sais bien que cela ne permet pas de savoir exactement duquel il s’agit. Cela peut être celui de la tombe 55 ou Ramsès VI. Tout dépend du moment où le papyrus a été rédigé…

– Je sais. Mais je crois que le rapport avec la tombe 55 est évident. Il ne peut pas y avoir de doute. Sinon à quoi pourrait bien correspondre les allusions morbides du papyrus ? Ce ne peut être que le fœtus, j’en suis absolument convaincu !

– Et tu crois vraiment qu’il y a de la magie là-dedans ? Tu sais, tous les rites et les symboles des anciens documents, comme le Livre des Portes par exemple, ne sont pas à prendre au pied de la lettre. Il s’agit avant tout de croyances religieuses et de tentatives d’explications de l’au-delà, en se rassurant sur la possibilité d’une résurrection finale. Un peu comme dans toutes les religions… Est-ce que tu tiendrais pour vraies toutes les descriptions de l’Apocalypse, le « livre aux sept sceaux », les « sept anges aux sept trompettes », les fameux quatre cavaliers et la « bête à deux cornes » ?