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Le corps, entre sexe et genre

De
166 pages
Tenter de sortir du dilemme naturel/construit, autrement dit du carcan catégoriel que constitue le couple sexe/genre, tel est l'enjeu de cet ouvrage. A partir de problématiques féministes et post féministes en biologie, en philosophie et histoire des sciences comment penser les conflits tant épistémologiques que politiques générés par les rapports de pouvoir au principe de l'historicité des corps.
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LE CORPS, ENTRE SEXE ET GENRE

Bibliothèque du féminisme
Collection dirigée par Oristelle Bonis, Dominique Fougeyrollas, Hélène Rouch

l'Association

publiée avec le soutien de nationale des études féministes (ANEF)

Les essais publiés dans la collection Bibliothèque du féminisme questionnent le rapport entre différence biologique et inégalité des sexes, entre sexe et genre. Il s'agit ici de poursuivre le débat politique ouvert par le féminisme, en privilégiant la démarche scientifique et critique dans une approche interdisciplinaire. L'orientation de la collection se fait selon trois axes: la réédition de textes qui ont inspiré la réflexion féministe et le redéploiement des sciences sociales; la publication de recherches, essais, thèses, textes de séminaires, qui témoignent du renouvellement des problématiques; la traduction d'ouvrages qui manifestent la vitalité des recherches féministes à l'étranger.

Sous

la direction de

Hélène Rouch Elsa Dorlin Dominique Fougeyrollas-Schwebel

LE CORPS, ENTRE SEXE ET GENRE

L'Harmattan 5~7,rue de l'École-Polytechnique; FRANCE
L'Hannattan Hongrie

75005 Paris

Espace L'Harmattan

Kinshasa

L'Harmattan

Italia

L'Harmattan

Burkina Faso

Kônvvesbolt Kossuth L. u. 14-16

Fac..des Sc. Sociales, Pol. et Adm. ; BP243, KIN XI Université de Kinshasa

Via Degli Artisti, 15 10124 Torino ITALIE

1200 logements villa 96 1282260 Ouagadougou 12

1053 Budapest

- RDC

Nous remercions l'Université Paris 7-Denis Diderot et le RING (Réseau interuniversitaire et interdisciplinaire national sur le genre) pour l'aide qu'ils ont apportée au CEDREF (Centre d'enseignement, de documentation et de recherches pour les études féministes) dans l'organisation de la journée d'étude « Entre sexe et genre, où est le corps? » qui s'est tenue à Paris le 19 novembre 2004 dans les locaux de l'université. Nous remercions également l'Université Paris 7-Denis Diderot de son soutien fmancier à la publication issue de cette journée.

www.Iibrairieharmattan.com harmattan! @wanadoo.fr diffusion.harmattan@wanadoo.fr
(Ç)L'Harmattan/Cahiers du Cedref, 2005

ISBN: 2-7475-9605-2 EAN: 9782747596053

Sommaire

Introduction
Les corps des pratiques: politiques féministes (re)constructions de « la nature» Maria Puig de la Bellacasa et

9 13

« Avarice épistémique » et économie de la connaissance : le pas rien du constructionnisme social Cynthia Kraus
Biopolitique du genre

39

61

Beatriz Preciado

La gestion des corps: genre, images et citoyenneté dans les campagnes contre le trafic des femmes Rutvica Andrijasevic La gestation, paradoxe immunologique de la dualité Hélène Rouch Des mères-chimères? Echange materno-fœtal et transformation de la notion d'individu Ilana Lowy
Les Blanchisseuses. La société plantocratique laboratoire de la féminité moderne Elsa Dorlin antillaise,

85

105

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Introduction

La majorité des textes présentés ici sont issus de la journée d'étude « Entre sexe et genre, où est le corps?» organisée le 19 novembre 2004 par le CEDREF / Université Paris 7Denis Diderot. Cette journée prolongeait le séminaire «Genre et science» qui s'est tenu pendant trois ans (2000-2003), au cours duquel nous avons essayé de renouer avec une interdisciplinarité qui, après avoir fait les beaux jours du passage des années 1970 aux années 1980, s'est quelque peu perdue avec l'institutionnalisation des études féministes et leur rattachement, là où c'était possible, aux différentes disciplines constituées. Nombre de chercheuses se sont retrouvées isolées et empêchées de développer ces problématiques - notamment en mathématiques, en physique et en biologie mais aussi en histoire et en philosophie des sciences, bien que ces dernières aient intégré récemment quelques thématiques féministes. Le séminaire a permis à des chercheuses (en sciences exactes et expérimentales, en sciences humaines et sociales) et à des praticiennes de la médecine, de confronter leur parcours, tant professionnel que personnel, avec leurs engagements féministes. Au fil de ces séances, force a été de constater que la recherche française faisait le grand écart avec celle des pays anglo-saxons à laquelle nous l'avons comparée (Cahiers du CEDREF, « Genre et Science », 2003). L'objectif de la journée d'étude était de revenir, au vu des aboutissements théoriques actuels, sur la question de la matérialité du corps, question qui à la fin du séminaire se posait avec insistance: comment faire émerger des problématiques qui lui donneraient sens, qui permettraient d'échapper au verrouillage de la pensée opéré aussi bien par l'opposition

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LE CORPS, ENTRE SEXE ET GENRE

naturel/construit (découlant de l'opposition essentialisme/ matérialisme) que par l'affirmation «rien n'est naturel, tout est construit». En effet, le débat sur la distinction entre sexe (biologique) et genre (social), sur l'utilisation du concept de genre pour rendre compte d'un rapport de domination, et sur la construction-déconstruction du sexe biologique qui s'en est suivie, a amené à des positions de plus en plus abstraites de la matérialité des corps. L'utilisation des catégories de sexe et de genre, telles que définies par les théories féministes, matérialistes ou postmodernes, a empêché de penser le corps en dehors de ces catégories et entraîné une forme de recouvrement, d'oubli, voire un déni du corps. Pour les matérialistes, et nous pensons ici aux travaux essentiels de Christine Delphy (avec le concept de genre), de Colette Guillaumin (avec le concept de sexage) et de Nicole-Claude Mathieu (avec le concept de sexe social), le rapport de domination détermine un antagonisme qui finit par reconduire inévitablement une bicatégorisation des hommes et des femmes en deux groupes homogènes définis par une anatomie, métonymie des corps. Pour les postmodernes, comme Judith Butler, la catégorie de sexe est une catégorie discursive et les corps, qui subissent les prescriptions normatives tant au niveau des discours que des pratiques, n'en sont plus que la répétition rituelle et incarnée. Il nous a paru nécessaire d'interroger d'abord de quelle façon les procédures de constructionldéconstruction du sexe biologique, telles que les ont menées des biologistes, des philosophes ou des historiennes des sciences, traitaient du corps. A partir de cet état des lieux, le statut et la place du corps dans le jeu à deux du sexe et du genre se révèlent problématiques: si le sexe n'est plus qu'une construction socio-historique, c'est-à-dire du genre, et rien d'autre que du genre, toute tentative pour sauvegarder le sexe d'une totale dénaturalisation, notamment de la part des biologistes, doit-elle être renvoyée à un réalisme naïf? Comment traiter alors le malaise et l'angoisse qui saisissent devant cette déréalisation du corps et de la nature?

INTRODUCTION

Il

Une manière d'y échapper est d'affirmer que les technologies du sexe amènent à sortir de la bicatégorisation du sexe et du genre, et donc de toute catégorie: les corps sont ainsi appréhendés non plus à travers une catégorisation de sexe, mais à travers la sexuation technicienne des corps: ils sont tout autant corps-machines que corps fantasmés et/ou vécus. Une manière, au contraire, de ne pas y échapper, est de se confronter à la réalité des violences exercées contre les femmes. Mais la réification du couple sexe/genre peut aussi rendre le corps plus que jamais présent: corps réduit à de la chair meurtrie, mutilée. Ainsi, même dans le cadre d'une campagne féministe contre la violence faite aux femmes, la puissance sidérante des images semble, plus que le discours, inévitablement renvoyer les femmes à des représentations stéréotypées de victimes soumises et avilies. Peut-être faut-il aussi cesser de considérer les corps comme des objets passifs, notamment sous l'œil scrutateur et le scalpel invasif d'une science totalitaire au service de la domination masculine. La façon dont les corps - tels qu'ils sont actuellement appréhendés par les sciences biologiques et médicales - résistent aux constructions figées de la bicatégorisation des sexes, les déjouent et permettent d'autres constructions, mérite de retenir l'attention et constitue un des enjeux d'une véritable épistémologie féministe. Enfin, dans le cadre d'une analyse des catégories de la connaissance comme catégories de pouvoir, une généalogie des féminités pourrait montrer que la matérialité des corps est dans leur historicité. Cette démarche permettrait d'analyser comment les dispositifs de la domination ont eux-mêmes travaillé les corps dans leur plasticité: la médecine du XVIIIe siècle, venue à l'aide de la politique esclavagiste, a ainsi littéralement incorporé des catégories de sexe et de race, sans cesse redéfinies, reconfigurées, pour maintenir un système d'exploitation économique et sexuelle. Les problématiques dégagées sont loin de couvrir toutes les questions qui se posent et restent encore déterminées, ce qui est normal, par les appartenances disciplinaires de chacune.

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Mais notre ambition à toutes était de penser les conflits, les luttes, les résistances inévitablement générés par les rapports de pouvoir au principe de I'historicité des corps, lesquels ne font pas que subir, mais provoquent ou produisent des déplacements, voire des mutations, des catégories de sexe et de genre. L'idée de cette journée était, répétons-le, de cerner comment et jusqu'où les corps sont pris avec le sexe et le genre dans un carcan catégoriel; non pas de sortir du dilemme naturel/construit, mais d'y reconnaître et d'y travailler les tensions et les contradictions, avec l'espoir d'en faire surgir des dynamiques à même de venir à bout de quelques unes de nos impasses théoriques et politiques. Hélène Rouch, Elsa Dorlin, Dominique Fougeyrollas-Schwebel

Les corps des pratiques: politiques féministes et (re)constructions de « la nature »

Maria Puig de la Bellacasa
Philosophie - Université Libre de Bruxelles

Ma contribution aborde la question «où est le corps? », non pas précisément entre sexe et genre, mais dans un domaine spécifique: les études féministes des sciences. A savoir, dans des recherches, analyses, critiques, propositions et interventions féministes qui s'adressent aux savoirs produits par les sciences « de la nature» et de tradition expérimentale, et aux processus de leur construction. Ce domaine, bien que commun au féminisme contemporain, a été principalement développé et reconnu par les féministes de langue anglaise en tant que feminist science studies ou gender studies of science (Mayberry et al., 2001). Deux caractéristiques de ce champ d'études sont importantes à souligner: Premièrement, son caractère transdisciplinaire: les discussions intéressent historiennes, philosophes, sociologues et scientifiques (dont de nombreuses biologistes) ; elles (re )lient enjeux scientifiques, historiques, politiques, ontologiques et épistémologiques. Il m'intéresse particulièrement de valoriser cet aspect car si, comme nous allons le voir, les différentes visions peuvent diverger selon les disciplines, un dialogue se poursuit depuis plus de vingt ans à partir d'intérêts féministes communs. Deuxièmement, ces interrogations féministes posent généralement problème du point de vue des conceptions de « la science» pour lesquelles un travail scientifique doit par définition être le plus indépendant possible des inquiétudes politiques et sociales (vision propre à l'épistémologie et la philo-

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sophie des sciences modernes). Une des problématiques qui marquent ce champ est donc la mise en cause du désintéressement traditionnellement associé à l'ambition de scientificité. On s'accorde souvent à compter trois voies de recherche féministe autour des sciences, qui peuvent être résumées comme suit: - la question de la discrimination historique des femmes dans les sciences et la promotion de l'égalité dans les pratiques scientifiques; - les discussions et critiques des théories sexistes (mais aussi racistes) produites par les sciences, et les propositions de théories alternatives; - les discussions critiques autour de l'épistémologie et de la théorie de la connaissance modernes, notamment des interrogations sur la notion d' objectivitél . Les trois thématiques sont connexes. Toutefois, c'est plutôt la troisième dimension, les discussions dites « épistémologiques », que je vais étudier ici. La question: « Entre sexe et genre: où est le corps? », m'a fait penser à certaines tensions qui ont habité des débats féministes autour des définitions épistémologiques de l'objectivité. Toutefois, dans cette connexion, la question est plutôt devenue: où sont passés les corps-objets des sciences - qu'ils soient physiques, chimiques, vivants-sociaux, vivants-moléculaires, non humains... - dans certaines discussions épistémologiques féministes? Question que je vais aborder à partir de la critique féministe de la biologie.

1. Pour des exemples de « classements» des études féministes des sciences voir Harding (1986) et Rose (1994).

MARIA PUIG DE LA BELLACASA

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La biologie à l'épreuve du féminisme

(et vice-versa)

La biologie ou, plus largement, les sciences de la vie, fait partie des domaines scientifiques qui ont particulièrement intéressé les féministes. Il y a des raisons clairement politiques à cet intérêt. En effet, surtout depuis les années soixante-dix, les corps des femmes constituent un terrain de lutte féministe. Les savoirs historiquement mobilisés pour les normaliser, voire les brimer, se retrouvent dans le collimateur, notamment les sciences biomédicales. Des mouvements pour la santé des femmes et pour la liberté reproductive cherchent à se ré-approprier les corps: Our bodies ourselves! Lorsque des féministes explorent la distinction entre le sexe (associé à l'inné du biologique) et le genre (associé au construit du social), elles critiquent alors les manières dont les sciences, surtout biologiques, ont contribué à construire des corps humains sexués/genrés. Plus généralement, «le biologique» étant le lieu de repli historique du statisme ontologique, de la justification naturelle de l'inné, l'histoire des interventions transdisciplinaires féministes sur la biologie, notamment sur la distinction sexe/genre, peut être lue comme un processus cherchant à « en finir avec la nature» (Gardey et Lowy, 2000). L'émergence des études féministes des sciences et, comme le souligne Sandra Harding, de «la question de la science» dans le féminisme, doit beaucoup aux travaux de biologistes féministes. Car si poser des questions féministes n'a été ni ne demeure aisé dans aucun domaine disciplinaire, elles touchent là un terrain traditionnellement frontalier qui à la fois divise et réunit les sciences humaines et sociales et les sciences naturelles. C'est défier de près la prétention à préserver du politique les sciences de la nature et porter sérieusement atteinte à l'image de marque de l'institution scientifique. Un défi dont Harding explore la portée sur le terrain de l'épistémologie et de la théorie de la connaissance philosophique (Harding, 1986, 1991). On peut donc dire que les travaux des biologistes féministes, de par leur propre statut scientifique, ont ap-

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LE CORPS, ENTRE SEXE ET GENRE

porté une matière de choix pour élargir et consolider ce terrain dit de l'épistémologie féministe. Mais ces discussions n'ont rien d'évident, et je vais souligner deux problématiques qui ont particulièrement provoqué des tensions, à savoir: - L'objectivité scientifique et l'engagement politique; - Le «constructivisme social» (et/ou discursif) et le « réalisme ».
Objectivité et politique

Retraçant l'histoire contemporaine des critiques féministes de la biologie et des sciences, Lynda Birke et Marsha Henri affirment que les premiers travaux: « [...] se concentraient sur les manières dont le comportement social était prétendument déterminé par la biologie sous-jacente. Nous trouvions sans cesse des suppositions injustifiées, des données peu rigoureuses et des conclusions discutables: et c'est ça que l'on appelle l'objectivité» (Birke et Henry, 1997 : 224). Parmi ces premiers travaux, l'on compte ceux de Ruth Bleier qui fait la critique des théories sociobiologiques et surtout des «thèses qui postulent l'innéité de telles ou telles caractéristiques humaines ». Elle souligne la méthodologie « trompeuse» et de «mauvaise qualité », les «prémisses défectueuses» de ces théories. Elle leur conteste le statut de « sciences» et y voit « des inférences tirées d'analogies fallacieuses, spéculations, croyances subjectives, et processus illogiques de pensée» (Bleier, 1984: 9). En apparence, Bleier produit là une argumentation classique de l'avancement des sciences: des nouvelles théories, des nouvelles preuves, relégueraient les vieilles au rang d'erreurs, voire de préjugés idéologiques. Mais pouvait-elle s'en tirer tout simplement en parlant de mauvaise science, non objective, sous l'emprise d'une idéologie? Pas si simple. Harding n'aurait pas diagnostiqué « la question de la science» dans le féminisme si ce type d'interrogation avait rejoint sans plus le cours de I'histoire progressiste des sciences modernes. Et, en effet, Bleier s'interroge:

MARIA PUIG DE LA BELLACASA

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« Dans ce livre je vais au-delà d'une critique des théories déterministes de la biologie [...] Je présente des "faits" pour réfuter des "faits", dont je prétends qu'ils ont été inventés [made (up)] dans l'intérêt du groupe dominant - les hommes blancs. J'offre des interprétations féministes pour remplacer des interprétations patriarcales, dont j'affirme qu'elles reflètent l'idéologie, les désirs et les nécessités d'un groupe particulier. Je suis en effet attrapée dans mon propre piège» (Bleier, 1984: 13). Anne Fausto-Sterling, généticienne et embryologiste, s'attaque aussi à la même époque aux erreurs scientifiques qui ont contribué à construire un environnement théorique favorable aux politiques racistes, sexistes et classistes aux EtatsUnis. Elle se demande ce que penserait l'observateur/trice non averti/e de l'entreprise scientifique qui permet de telles dérives: «S'agit-il là d'exemples de "science corrompue"?» Clairement, pour elle non plus, il ne suffit pas d'affirmer que c'est de la mauvaise science: elle est produite par des chercheurs et chercheuses « sérieux, intelligents, qui ont été formés dans les meilleures institutions du pays. Selon toutes les mesures conventionnelles [...] ce sont des bons scientifiques, hautement estimés par leurs collègues ». Elle se demande alors si «ces cas apportent de la matière pour une vision différente des sciences ». Ainsi, en questionnant quelque chose de plus profond que la mauvaise science, comme Bleier, elle perçoit la difficulté de sa position: «Les lectrices/lecteurs sont maintenant en position de me poser une question rude. J'ai mentionné des scientifiques qui échouent à maintenir leur objectivité [...] En écrivant ce livre, suis-je coupable, à partir de mon positionnement féministe, de ce dont j'accuse précisément d'autres de faire à partir d'un positionnement non féministe? » (Fausto-Sterling, 1985 : 7). Ces biologistes ne font donc pas uniquement usage, pour critiquer des théories sexistes, de l'attirail classique de la dispute scientifique: «faits» contre «faits ». Elles associent notamment leur engagement féministe à leurs remises en cause de la fiabilité et de l'objectivité de certaines théories scientifiques. Bleier affirme explicitement que pour elle la

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portée des mouvements sociaux et l'esprit ouvert de la recherche vont de pair, et elle met ces deux mondes à contribution pour affirmer une conception de la science sans « vérité simple », contre les partisans du « statu quo ». Elle refuse une vision qui rendrait la science solidaire d'une conception fermée des faits et en affirme plutôt une perception mouvante car « en tant que scientifique », mais aussi en tant qu'« être politique », dit-elle, son esprit « s'attarde avec plaisir» à la rencontre de théories qui permettent «le changement constant, l'interaction, la contradiction, l'ambivalence ». Une vision des sciences en « harmonie» avec une position philosophique qui « souscrit aux mouvements et attitudes politiques qui visent le changement social contre l'opinion dominante et le statu quo» : « Je maintiens que la force révolutionnaire et l'esprit ouvert de la recherche qui sous-tendent tout effort de changement ne sont pas plus "partisans" ou "biaisés" que les positions intellectuelles et philosophies dites objectives. » Fausto-Sterling affirme qu'elle regarde les recherches scientifiques sur le genre avec les yeux d'une scientifique qui est aussi une féministe. Un point de vue qui lui permet de poser d'autres problèmes concernant méthodes et interprétations. Elle reconnaît, corollairement, que sa perspective comporte, comme toute théorie scientifique, des «angles morts », «plus fréquents et dangereux quand on étudie des thèmes socialement urgents ». Dans ce même esprit, Lynda Birke, biologiste anglaise, appelle aussi à prendre en compte les mises en question du déterminisme biologique qui émergent en dehors des milieux de travail spécifiquement scientifiques. Outre la dénaturalisation des corps des femmes par le mouvement féministe, elle souligne les interrogations lesbiennes sur le biologisme qui mettent en évidence les limites des cadres explicatifs réduisant systématiquement la sexualité animale à l'effort de « reproduction ». Elle pense aussi aux interventions des mouvements et théories queer, qui encouragent « le déplacement des genres» et mettent donc l'accent sur «la production culturelle des possibilités plurielles de l'expression sexuée»