Le nouvel Adam
503 pages
Français

Le nouvel Adam

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Description

Imaginez que vous vous réveillez un jour quatre siècles plus vieux. Seriez-vous prêt à accepter un monde qui ne vous ressemble plus ? Imaginez que pour vous sauver ceux que vous aimiez aient décidé de vous préserver, vous condamnant à devenir un cobaye, le sujet d'une expérience. Pourriez-vous survivre ? Adam est un préservé, condamné par la science de son temps, ressuscité quatre siècles après sa mort par une science sans humanité. Adam va pourtant essayer de vivre et d'échapper au sombre destin que lui réserve celui qui l'a fait renaître.

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Nombre de lectures 85
EAN13 9782304010541
Langue Français
Poids de l'ouvrage 1 Mo

Informations légales : prix de location à la page €. Cette information est donnée uniquement à titre indicatif conformément à la législation en vigueur.

2 Titre
Le nouvel Adam

3Titre
Fanny Accary
Le nouvel Adam

Roman de science-fiction
5Éditions Le Manuscrit























© Éditions Le Manuscrit 2008
www.manuscrit.com

ISBN : 978-2-304-01054-1 (livre imprimé)
ISBN 13 : 9782304010541 (livre imprimé)
ISBN : 978-2-304-01055-8 (livre numérique)
ISBN 13 : 9782304010558 (livre numérique)

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CHAPITRE 1
La salle était grise, triste et glacée, un
homme, vêtu d’une blouse blanche, les cheveux
poivre et sel et la mine sévère, se tenait à côté
d’un lit d’examen où un homme était étendu.
Peut-être était-ce un hôpital, cela semblait diffi-
cile à affirmer, tant le lieu ne semblait pas favo-
rable à la guérison de qui que ce soit. Si
l’homme étendu sur ce lit avait pu ouvrir les
yeux, il n’aurait pas aperçu la moindre petite fe-
nêtre et la seule lumière qui l’aurait ébloui aurait
été celle d’un néon. L’homme penché au-dessus
de ce lit, un médecin sans doute, restait silen-
cieux et paraissait très inquiet. Il observait son
patient, de temps en temps il prenait son poi-
gnet et le laissait mollement retomber sur la
couverture, sous les yeux d’une jeune femme,
peut-être une infirmière. Tous deux semblaient
attendre un miracle. Chaque minute semblait
durer des heures et le silence était de plus en
plus pesant. Et sur le lit l’homme semblait plus
proche de sa mort que de sa résurrection. Ni
l’homme, ni la jeune femme ne pouvaient nier
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que l’homme allongé sur le lit semblait plus
mort que vivant. Que lui était-il donc arrivé ? Sa
vie ne tenait qu’à d’étranges machines auxquel-
les il était relié. Un étrange et dramatique cor-
don ombilical, un lien bien fragile avec le
monde des vivants. A quel miracle l’homme en
blouse blanche pouvait-il s’attendre ? Aucun
miracle ne semblait possible. La vie semblait ne
plus devoir revenir dans le corps de ce malheu-
reux et pourtant, il se produisit bien quelque
chose d’extraordinaire. Une preuve, s’il en fallait
une, qu’il faut toujours espérer, même si l’espoir
est la seule chose qui reste. Dans cette chambre
glacée, l’homme étendu sur le lit ouvrit les yeux.
Le visage de l’homme en blouse blanche
s’illumina. Il se pencha un peu plus au-dessus
du lit, et toujours sans dire un mot, il fit signe à
la jeune femme de s’approcher. Elle n’avait pas
osé bouger, elle s’était tenue à l’écart dans un
coin de la chambre. Cette fois, elle avait
l’autorisation de venir voir d’un peu plus près ce
miracle. Elle s’approcha doucement. L’homme
en blouse blanche ne lui permit pas de se pen-
cher au-dessus du lit de l’homme. Les miracles
étaient fragiles et celui-ci l’était peut-être plus
encore que tous les autres. Nul ne le savait en-
core, mais cet homme n’était pas comme tous
les autres. Cet homme était simplement unique
et l’homme en blouse blanche le savait. La
jeune femme l’ignorait certainement. Pour le
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moment, tout ce qui comptait pour elle était de
satisfaire sa curiosité, elle avait envie de voir cet
étrange malade. Un patient qui réclamait plus de
soin que les autres. Un patient qui semblait fas-
ciner le professeur. Rien que pour cela, il était
plus important que les autres et plus étrange
aussi. La jeune femme se dressait sur la pointe
des pieds pour tenter d’apercevoir son visage.
Elle regardait par-dessus l’épaule du professeur.
Elle souriait et s’émerveillait comme une ga-
mine. L’homme essayait de la garder un peu à
l’écart. Pendant de longues minutes, elle n’osa
pas prononcer un mot. Elle se décida enfin à
faire partager son émerveillement et murmura :
– Il ouvre enfin les yeux, professeur, c’est in-
croyable, jamais je n’aurais pensé que cela se
produirait un jour, c’est un vrai miracle !
L’homme était beaucoup plus calme, il sem-
blait presque blasé. Et peu comme s’il assistait
tous les jours à des miracles. Avec les années il
avait pris l’habitude de ne pas se laisser submer-
ger par ses sentiments. Il avait besoin de garder
la tête froide. Il regarda la jeune femme et eu un
sourire peu sincère. Le genre de sourire qui
semble vous plaindre de vous émerveiller pour
si peu de choses. La jeune femme voulut
s’approcher un peu plus du lit. Gagner quelques
pas, seulement quelques pas. Elle n’arrivait pas
à voir le miracle comme elle le souhaitait. Le
professeur la repoussa un peu moins gentiment
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que la première fois et lui jeta un regard si dur
qu’il eut pour effet de la figer presque immédia-
tement. Visiblement, il ne fallait pas approcher
de trop près le nouveau patient du professeur.
La jeune femme comprit qu’un miracle était
fragile et qu’elle risquait de l’abîmer en
s’approchant d’un peu trop près. Elle devrait se
contenter de le regarder de loin. Le professeur
lui rappela l’état de son malade. Un malade bien
particulier qu’ils veillaient depuis des semaines.
Ils avaient espéré ce moment depuis trop long-
temps pour prendre le moindre risque. Un tel
miracle ne se reproduirait sans doute jamais. Le
professeur ne voulait pas perdre le fruit
d’années de recherches.
– Ea, restez à votre place.
Ea bredouilla quelques vagues excuses. Elle
se promit d’être un peu plus patiente, elle pro-
mit de rester à sa place, même si elle ne savait
pas très bien où se trouvait sa place. Elle se
contenta de rester à l’écart. Seul le professeur
avait le droit de s’approcher du malade. Et puis,
le jour où elle pourrait l’approcher un peu plus
viendrait certainement très vite. Il se remettrait
rapidement. La jeune femme semblait en effet
certaine que maintenant, son état de santé ne
pourrait que s’améliorer. Le professeur était là
pour y veiller et elle connaissait bien le profes-
seur, il saurait prendre soin de lui. Elle ne com-
prenait pas pourquoi il avait l’air si inquiet. Tout
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allait bien maintenant puisqu’il avait ouvert les
yeux.
– Poussez-vous un peu Ea, ne le brusquez
pas. Il a besoin d’espace, il respire à peine, ne
venez pas l’étouffer par votre curiosité. Il est
encore si faible. Considérez-le comme un sim-
ple malade. Il n’est pas différent de ceux qui
sont dans cet hôpital, il est seulement un peu
plus fragile que les autres, il ne faut pas l’abîmer
– Mais, pourtant, il est différent professeur.
Nous savons bien qu’il est différent de tous les
autres, il est unique…
– Mais pas aussi unique que ce que vous
semblez le croire mademoiselle, vous êtes jeune,
si vous saviez combien de préservés j’ai pu
examiner avant lui, ce qui le rend si différent
des autres c’est qu’il vient d’ouvrir les yeux, je
n’y croyais plus. Répondit l’homme sur un ton
blessant.
La jeune femme sembla vexée, le professeur
venait de gâcher le premier miracle auquel elle
avait eu la chance d’assister. Elle lui en voulut
beaucoup. Il n’avait pas droit de lui reprocher
sa jeunesse et son émerveillement si peu scienti-
fique. Pour se venger un peu de lui, Ea décida
de se montrer plus insolente qu’à son habitude.
Une insolence toute relative, puisqu’elle consis-
tait simplement, à oser poser une question. Une
toute petite question sans importance. Mais
personne ici n’osait poser la plus petite question
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au professeur. Tout le monde le plaçait sur un
piédestal. Et cela ne dérangeait pas le profes-
seur, au contraire, il aimait bien se croire inac-
cessible. Il s’imaginait facilement seul détenteur
du savoir. Parfois, il savait se montrer généreux,
et alors il acceptait de partager ses connaissan-
ces avec les petites souris grises du laboratoire.
Il fallait bien de temps en temps les instruire un
peu, surtout lorsque ces petites souris étaient
comme Ea, très curieuses. Que pouvaient-elles
bien comprendre de toute façon ? Elles
n’étaient pas des scientifiques. Elles n’étaient
pour lui, que de petites créatures sans cervelle,
bien utile quand même, ne serait-ce que pour
s’occuper des besognes auxquelles les blouses
blanches ne sacrifiaient pas. Le professeur pen-
sait surtout, qu’en prenant un peu de temps
pour répondre aux questions de sa petite assis-
tante, cette dernière saurait se montrer raison-
nable et cesserait de l’importuner avec ses inter-
rogations inutiles. Mais pour partager, il fallait
être généreux, et le professeur ne l’était pas.
Partager, n’était pas pour lui une chose facile. Il
aimait bien garder son mystère. Depuis qu’il
travaillait dans ce laboratoire il avait pris
l’habitude de garder secret tout ce qui se passait
entre ces murs. Il ne donnait des informations
qu’au compte-gouttes, et Ea devait apprendre à
s’en contenter. Les petites souris grises de ce
laboratoire ne posaient jamais beaucoup de
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questions de toute façon. La plupart d’entre el-
les se contentaient de s’ennuyer pendant quel-
ques heures entre ces murs avant de retourner
chez elles vivre ce qui leur restait de vie. Ea ren-
trait toujours après les autres. Ce qui l’attendait
chez elle ne lui donnait pas envie de sortir du
laboratoire. Son seul semblant de vie se trouvait
ici. Elle avait passé des semaines à veiller sur cet
étrange patient et le professeur lui avait dit,
dans un moment de fatigue, que cet homme
était un préservé. Ea n’eut dès lors plus de cesse
de l’interroger à leur sujet. Elle finit par com-
prendre qu’ils avaient été mis en sommeil en
attendant que soit trouvé un remède à leur ma-
ladie. Elle voulait savoir pourquoi il n’y avait
qu’un préservé ici. Le professeur n’avait jamais
voulu en dire beaucoup plus.
– Que sont devenus les autres préservés pro-
fesseur ? Comment se sont-ils réintégrés dans la
vie actuelle ? Ont-ils des séquelles ?
– Ils sont tous morts Ea.
Evidemment, ce n’était pas vraiment la ré-
ponse que la jeune femme espérait. Ce qu’elle
avait envie d’entendre était que tous les préser-
vés avaient survécu et qu’ils avaient quitté le la-
boratoire pour mener une vie tout à fait nor-
male. Elle voulait entendre que cet homme, qui
était allongé sur ce lit, les yeux vides, pourrait
vivre et oublier ce qui lui était arrivé. Le profes-
seur venait de lui dire que la vie de cet homme
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ne tenait qu’à un fil. Désormais, Ea savait que
rien n’était sûr et que demain, il pourrait dispa-
raître. Il ne resterait alors, plus aucune trace de
lui. Ea regarda le professeur avec beaucoup de
détresse dans le regard. Elle était terriblement
déçue. Cet homme, qu’elle imaginait tout puis-
sant, était incapable de sauver tous ses patients.
Il acceptait de les perdre, il disait que cela arri-
vait souvent et qu’il avait appris à ne plus
s’attacher à des malades. Des malades mour-
raient tous les jours et il fallait continuer à tra-
vailler pour en sauver d’autres. Ea ne compre-
nait plus. Elle avait toujours pensé que le pro-
fesseur était capable de sauver l’humanité. Fina-
lement, il n’était qu’un homme avec ses faibles-
ses et ses échecs.
– Vous ne pourrez jamais continuer à travail-
ler dans ce laboratoire si vous vous investissez
émotionnellement auprès de chaque patient.
L’homme avait remarqué cette expression de
tristesse qui venait de naître sur le visage de la
jeune femme. Il se dit, mais un peu tard, qu’il
n’aurait pas dû faire cet aveu. Il avait fait un peu
de peine à sa petite souris de laboratoire, mais
ce n’était pas le plus important. Le plus impor-
tant était qu’il venait de lui prouvait qu’il avait
des défaillances. Il venait de détruire en elle
toute l’admiration qu’elle lui portait. Cette ad-
miration qui la rendait docile et obéissante.
Comment pourrait-il désormais lui demander
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d’obéir sans se poser de questions ? Il le fau-
drait pourtant. Sans quoi il lui deviendrait très
difficile de conduire ses expériences. Le senti-
ment de déception passa vite. Un autre vint
prendre sa place. Ea se sentit envahie par une
étrange tristesse. Il y avait longtemps qu’un tel
sentiment l’avait submergée pour la dernière
fois. La dernière fois, c’était lors de la mort de
son père. Elle venait de réaliser qu’elle était
seule au monde. La mort des préservés n’aurait
jamais dû la toucher autant, ce n’était pas nor-
mal. Elle ne les connaissait pas et elle souffrait
presque autant que le jour où son père était par-
ti. Elle regrettait toutes ces vies perdues. Tous
ces êtres avaient disparu et personne n’avait ja-
mais rien su de leur existence. Personne n’avait
pu s’émerveiller de leur renaissance. Elle regar-
da vers le lit et réalisa que cet homme à peine
vivant, étendu sur ce lit, était le seul survivant
de son espèce. S’il mourait, personne ne saurait
que ces hommes et ces femmes existaient. Nul
n’entendrait jamais parler des préservés. La
jeune femme observa la mine fermée du profes-
seur. Rien ne semblait le toucher. Il ne semblait
pas souhaiter que l’existence de ces hommes et
de ces femmes soit connue. Il voulait continuer
ses recherches tranquillement, sans avoir à se
justifier, il utilisait ces êtres comme de cobayes,
il oubliait que ces hommes et des femmes
étaient aussi des êtres humains. Pour lui, les
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préservés n’étaient que des cobayes, un peu plus
encombrants que les souris blanches. Il ne
s’attachait jamais aux souris blanches. Il promit
de ne jamais s’attacher à un préservé. Un pré-
servé n’était que la matière nécessaire à ses ex-
périences. Un préservé appartenait à ces insigni-
fiantes petites créatures dont la seule utilité était
de servir à des expériences. Leur sacrifice lui
semblait nécessaire pour faire avancer la
science. La jeune femme l’écoutait sans rien
dire. Il parlait de ces êtres comme s’ils n’étaient
rien. Elle réalisait que la belle image qu’elle avait
du professeur se ternissait peu à peu. Elle pre-
nait conscience qu’il n’avait en lui plus un
gramme d’humanité. Dans ce laboratoire il fal-
lait laisser ses faiblesses à la porte, sinon les ex-
périences n’avançaient pas. La jeune femme ne
savait pas si elle pouvait renoncer à son huma-
nité. Peut-être devrait-elle apprendre à se passer
du laboratoire en premier.
– Si jamais je m’attache à un de ces spéci-
mens ; dit-il soudain ; je ne pourrai plus conti-
nuer mes recherches et mes recherches sont
une priorité. Si j’ai un conseil à vous donner
mademoiselle c’est de ne pas vous attacher à ce
spécimen, je ne sais même pas encore s’il va
pouvoir survivre.
– Je vais faire tout ce que je peux pour ne
pas m’attacher professeur, je vous le promets.
18 Le nouvel Adam
Ea savait qu’elle ne devait pas s’attacher, et
même si cela lui coûtait de l’admettre, le profes-
seur avait raison. Elle savait que s’il avait com-
mencé à voir ses patients comme des êtres hu-
mains, s’il avait pris conscience des souffrances
qu’il faisait naître, il n’aurait plus jamais pu
conduire ses expériences. Et la jeune femme
savait également que la survie de tout le labora-
toire dépendait de ses recherches, elles lui per-
mettraient d’obtenir les subventions nécessaires
pour continuer son oeuvre. Finalement, la vie
du laboratoire et la survie du préservé étaient
liées. Cela rassura un peu la jeune femme, elle
savait que le professeur ferait tout ce qu’il lui
était humainement possible de faire pour rame-
ner cet homme parmi les vivants. Tant pis s’il
ne le faisait que pour des subventions. Il devait
vivre, c’était le plus important. Ea savait qu’elle
était différente du professeur. Elle était plus
humaine mais c’est parce qu’elle était encore
jeune, l’humanité était un défaut que les années
se chargeaient de faire disparaître. Elle ne tra-
vaillait pas depuis assez longtemps dans ce la-
boratoire. Elle n’était pas encore contaminée
par la froideur de ces murs aseptisés et elle
s’attachait parfois et sans vraiment le vouloir
aux souris blanches. Elle décida de le cacher au
professeur pour éviter des discussions inutiles,
des discussions dont elle serait toujours sortie
perdante. Le professeur détestait perdre son
19 Le nouvel Adam
temps en palabres. Elle l’appelait parfois le
sphinx tant il savait se montrer mystérieux. Le
professeur examinait son extraordinaire patient
avec beaucoup d’inquiétude. Il vérifiait pour la
deuxième fois les machines. Ce n’était certai-
nement pas le moment idéal, mais la jeune
femme tenta une nouvelle approche. De toute
façon, ce n’était jamais le moment. Le profes-
seur était toujours occupé et désagréable. La
jeune femme savait qu’en essayant de
s’approcher, elle ne pouvait que le mettre en
colère.
– Si je m’approche un peu pour le voir, je ne
vais pas lui faire du mal. dit-elle
– Je sais bien que vous ne voulez pas lui faire
du mal, mais vous pourriez quand même
l’abîmer, ce n’est pas un homme qui est allongé
sur ce lit, il est comme un nouveau-né, aussi
fragile et vulnérable.
– Mais je voudrais le voir. Je n’ai jamais vu
de préservé auparavant.
Le professeur lui demanda de se taire et de
rester à sa place. Ou plutôt, il lui ordonna. Il ac-
compagna son propos de menaces, comme il le
faisait toujours. Il lui promit que si elle conti-
nuait à se montrer aussi entêtée, il ne lui laisse-
rait plus l’occasion de voir le préservé. Elle ne
s’approcherait plus de cette chambre. Il lui
promit qu’il l’enverrait dans un autre secteur du
laboratoire et qu’elle devrait se contenter de
20 Le nouvel Adam
nettoyer les éprouvettes. La jeune femme ne
voulait plus être cantonnée à ces tâches ingra-
tes, elle aimait bien être l’assistante du profes-
seur. Même si le mot assistante ne voulait pas
dire grand chose. Elle fit la moue, baissa la tête
et commença à bouder comme une petite fille.
Elle ne voulait pas que le professeur ait à lui re-
procher la mort du préservé. Elle ne voulait que
l’approcher, voir les traits de son visage. Com-
ment le professeur pouvait-il l’accuser de vou-
loir la mort de son étrange malade ? Elle sou-
haitait tout le contraire. Elle voulait le voir vi-
vre. Elle ne pouvait pas en dire autant du pro-
fesseur, il ne voyait en cet homme qu’une expé-
rience à conduire jusqu’à son terme. Une expé-
rience qui devait lui rapporter des subventions.
Il n’arrêtait pas d’en parler. Le professeur sem-
blait vraiment agacé, Ea resta silencieuse quel-
ques minutes. Après l’avoir sermonnée, il re-
tourna auprès de son étrange patient La jeune
femme remarqua qu’il avait perdu sa belle assu-
rance, il ne semblait pas sûr que le préservé
pourrait vivre bien longtemps, pour le moment,
seules les machines le retenaient dans ce
monde. Ce cobaye ne lui apportait pas encore
ce qu’il espérait.
– Sa respiration est faible, elle manque en-
core de naturel, mais s’il survit nous lui réap-
prendront ces mécanismes.
21 Le nouvel Adam
– S’il survit ? Mais professeur, il est vivant, il
a ouvert les yeux, il est revenu parmi nous.
– Vous êtes vraiment naïve mademoiselle, il
n’est pas encore sauvé. Bien sûr, il semble vi-
vant, mais si nous le débranchons de ces ma-
chines il s’éteindra comme les autres, j’ai cru en
avoir sauvé tellement d’autres avant lui, je ne
veux pas trop espérer et je vous conseille d’en
faire autant, ne vous investissez pas trop, ce
n’est plus vraiment un être humain, ce n’est
qu’une expérience, ne vous attachez pas, de-
main il ne sera peut-être plus là. Enfin, j’espère
qu’il va tenir le coup, j’ai vraiment besoin de lui
Il doit s’accrocher.
La jeune femme était plus optimiste que le
professeur. Elle savait que cet homme survi-
vrait. Il n’était pas faible, il allait se battre et re-
naître en ce monde. Elle l’observait avec ten-
dresse pendant que le professeur examinait les
écrans des machines qui le maintenait en vie.
Son cœur battait, il respirait. Sa respiration était
tranquille et le bip bip des machines avaient
quelque chose de rassurant. Cette petite musi-
que signifiait que son cœur battait. La jeune
femme souhaitait l’entendre encore longtemps.
La jeune femme aurait bien aimé pouvoir pren-
dre la main du préservé pour la réchauffer dans
la sienne. Elle semblait glacée. Par endroit elle
prenait des teintes bleutées. Elle aurait souhaité
aussi, lui murmurer quelque chose pour le ras-
22 Le nouvel Adam
surer et avoir le droit de se pencher sur lui
comme le professeur le faisait. Mais elle n’avait
pas le droit de l’approcher. Elle ne devait sur-
tout pas l’abîmer et le professeur veillait à ce
qu’elle reste le plus loin possible de son patient.
La jeune femme ne comprenait pas pourquoi le
professeur lui interdisait de s’approcher un peu
plus, ce n’était pas juste. Elle n’était plus une
enfant. Cet homme n’était pas un jouet. Elle ne
pouvait pas le casser en lui prenant la main ou
en effleurant du bout des doigts sa joue. Pour-
quoi le professeur lui interdisait-il de
s’approcher pour contempler à son aise ce mi-
racle ? Ea ne savait pas quand une nouvelle oc-
casion lui serait offerte. Le professeur avait
beau lui répéter que ce préservé n’était pas dif-
férent des hommes qu’elle croisait dans les cou-
loirs du laboratoire, elle voulait le voir. Elle
imaginait qu’un préservé était forcément très
différent, sinon le professeur n’aurait jamais pris
soin de lui de cette manière. Elle refusa de res-
ter en arrière et s’approcha un peu. Elle tenta
une fois encore de regarder par-dessus l’épaule
du professeur. Elle vit simplement un homme,
un humain très ordinaire. Alors, pourquoi le
fascinait-elle autant ? Sans doute parce qu’il ve-
nait de dormir pendant des siècles, c’est ce long
sommeil qui le rendait unique. Ce long sommeil
avait un nom, et la jeune femme le connaissait
bien. Son père dormait depuis très longtemps et
23 Le nouvel Adam
personne ne le réveillerait. Ce long sommeil
s’appelait la mort. Le professeur ne craignait pas
d’en parler. Il l’affrontait chaque jour et cette
fois il venait de remporter une bataille, il avait
ramené parmi les vivants un être qui n’y avait
plus sa place. Il avait vaincu la mort et cela fai-
sait naître en lui une fierté malsaine. La jeune
femme recula, elle se réfugia dans un coin de la
chambre. Une fois éloignée du préservé et de la
colère du professeur, elle tenta de reprendre la
conversation. Il n’y avait pas de conversation,
elle l’ignorait. Elle se contentait de parler et le
professeur faisait semblant de l’écouter. Et puis
elle craignait de le mettre une fois de plus en
colère. Elle choisit ses mots avec soin. Le plus
insignifiant pouvait déclencher son courroux.
Le professeur était vraiment très susceptible dès
qu’on parlait du préservé. Elle aurait certaine-
ment mieux fait de se taire et de se contenter
d’observer. Mais, la jeune femme était trop
curieuse, elle ne pouvait pas s’empêcher de se
poser des questions et de les imposer au profes-
seur.
– Est-ce qu’il peut voir professeur ? Deman-
da-t-elle.
Le professeur examina les yeux du jeune
homme quelques minutes et soupira :
– Il semble aveugle. Ce n’est pas étonnant,
j’espère seulement qu’il n’est pas trop abîmé, j’ai
besoin d’un spécimen en bon état général
24 Le nouvel Adam
– Peut-il parler ?
Le professeur soupira encore, les questions
de sa petite souris de laboratoire commençaient
à l’ennuyer. Il préférait les assistantes silencieu-
ses et bien disciplinées. Ea était loin d’être
muette. Il soufflait parfois bruyamment pour
marquer son agacement, mais la jeune femme
s’en fichait bien, elle le pressait de questions.
Des questions auxquelles il lui arrivait de ré-
pondre, lorsqu’il commençait à se sentir fatigué
et qu’il baissait la garde. Décidément sa petite
assistante prenait de plus en plus d’assurance.
– Peut-il parler ? Demanda-t-elle une fois en-
core.
– Ea, ses cordes vocales sont encore figées
par le processus de préservation. Voilà plus de
quatre cents ans qu’il attend le jour du grand
réveil, c’est déjà exceptionnel que son cœur
puisse battre. Aucun autre spécimen n’a aussi
bien réagi auparavant. Vous ne pensiez pas qu’il
se réveillerait de son long sommeil sans aucune
séquelle, qu’il se lèverait et qu’il vous raconterait
ce qui se passait dans ce monde il y a quatre siè-
cles. Ea, ce n’est plus et ce ne sera plus jamais
l’homme qu’il a pu être, il n’est plus aujourd’hui
qu’une enveloppe, une enveloppe à peine vi-
vante, sa mémoire n’existe peut-être même plus,
nous n’avons jamais pu conserver un préservé
assez longtemps pour savoir comment peut
survivre la mémoire après tant d’années
25 Le nouvel Adam
Un spécimen ? Une expérience ? Une enve-
loppe vide ? La jeune femme ne pouvait pas se
résigner à voir le miraculé de cette façon. Elle
avait les yeux d’une enfant devant une vitrine.
Ce préservé était un peu son cadeau de Noël,
cette jolie histoire qu’on lui racontait lorsqu’elle
était enfant, une jolie histoire qui venait de
prendre vie sous ses yeux. Elle ne laisserait pas
le professeur lui salir ses espérances, il lui avait
déjà volé une bonne partie de sa vie en
l’emprisonnant dans les murs de ce laboratoire.
Le professeur lui avait offert cet emploi et elle
lui en était reconnaissante, mais elle avait fini
par devenir une ombre, l’ombre de son bienfai-
teur, la fidèle assistante qui obéissait toujours
sans poser de questions, aujourd’hui elle prenait
conscience qu’elle était toujours un être humain
et que cet homme étendu sur le lit, cette pauvre
créature qui servait de cobaye était également
un être humain. Le professeur l’avait oublié de-
puis longtemps, il ne prenait même pas cons-
cience de la merveille qu’il avait sous les yeux,
une merveille venue du fond des âges. La jeune
femme le trouvait fascinant, il avait traversé les
siècles et il venait d’ouvrir les yeux, pour elle, il
ne faisait aucun doute qu’il était vivant et qu’il
pourrait, tôt ou tard, revenir parmi les autres
hommes. Il lui semblait évident qu’elle ne pour-
rait plus jamais l’oublier. Il n’avait ouvert les
yeux que depuis quelques minutes et déjà il
26 Le nouvel Adam
avait pris beaucoup de place dans sa vie. Com-
ment un inconnu pouvait-il prendre tellement
de place en si peu de temps ?
– Je sais qu’il reviendra professeur, il veut vi-
vre.
– J’aimerais avoir votre confiance Ea, mais
vraiment je ne le peux pas, tous les signes sont
mauvais.
Ea voulait vraiment y croire et tant pis si elle
se mentait un peu, elle trouvait tellement triste
de voir cet homme attaché à ce lit dans ce labo-
ratoire. Cet homme seul au monde, que plus
personne n’était là pour veiller avec bienveil-
lance et amour. Le professeur était bien incapa-
ble de ces sentiments, il trouvait que les senti-
ments étaient une véritable perte de temps. Le
professeur était un homme pressé. Oui, Ea sa-
vait que cet homme reviendrait. Il vivait main-
tenant. Même s’il semblait fragile, la jeune
femme ne doutait pas qu’un jour ou l’autre il
pourrait quitter le laboratoire sur ses deux jam-
bes et reprendre le cours de sa vie. Un cours
interrompu quatre siècles plus tôt. Cela ne serait
pas simple. Il ne supporterait peut-être pas de
retrouver un monde si différent du sien. Son
monde était-il tellement différent ? La jeune
femme ne se souvenait pas des leçons
d’Histoire que lui donnait son père. Elle n’avait
pas su se montrer bonne élève. Elle regrettait
maintenant d’avoir passer des heures à rêvasser
27 Le nouvel Adam
au lieu d’écouter son père lui parler de ce loin-
tain passé. Elle n’imaginait pas qu’un jour, un
de ces hommes reviendrait de cette lointaine
époque. Lorsqu’elle était une enfant, personne
ne parlait des préservés. Pendant quelques se-
condes Ea s’interrogea sur l’utilité pour lui de
quitter le laboratoire. Cet homme avait tout
perdu depuis bien longtemps. Que lui restait-il à
espérer et à attendre ? Cette pensée l’abandonna
pourtant bien vite. Elle était heureuse qu’il soit
là. Heureuse de le sentir vivant et prêt à tout
recommencer. Le professeur l’avait sorti de ce
long sommeil glacé. Il venait de le faire renaître.
Elle commença à le voir comme un enfant, un
très vieil enfant qui avait tout à réapprendre et
elle se promit d’être là. Une promesse qu’elle
n’était même pas certaine de pouvoir tenir. Elle
voulait être là pour l’aider à écrire une nouvelle
histoire, et ce, quoi qu’il puisse arriver. Il n’était
plus seul puisqu’elle était là, à ses côtés. Elle
l’avait trouvé et n’avait pas l’intention de le per-
dre. Elle avait cherché, pendant des années, une
raison à sa présence en ces lieux sinistres. Elle
venait de la trouver. Elle se sentait responsable
de cette vie si fragile. Elle devait le protéger. Ea
n’avait rien demandé. Elle avait compris que les
questions n’étaient pas les bienvenues. Alors
elle ne comprit pas très bien pourquoi le pro-
fesseur se lança soudain dans un long et en-
nuyeux monologue. C’était vraiment très inha-
28 Le nouvel Adam
bituel. Généralement, le professeur n’était pas
très expansif. Il commença à maudire les sa-
vants du passé. Il leur reprochait d’avoir mis en
sommeil tous ces hommes et toutes ces fem-
mes, condamnés par leur science balbutiante. Il
n’avait pas assez de mots pour les condamner.
Il répétait qu’il était stupide de les avoir préser-
vés. Il y avait déjà beaucoup trop de cobayes,
beaucoup trop de créatures insignifiantes dans
ce monde. A cause de ces savants, il devait au-
jourd’hui s’encombrer de spécimens vieux de
plusieurs siècles. Puis il parla de ses recherches
et surtout il souligna son talent. Il savait ressus-
citer les morts, il savait guérir ce que ces loin-
tains chercheurs étaient incapables de soulager.
– C’est sous terre que se trouve sa véritable
place, pas dans mon laboratoire !
Ea n’osait pas donner son avis. Le professeur
s’en moquait bien d’ailleurs. Il arpentait la petite
chambre sans arriver à retrouver son calme.
Reprochait-il à son nouveau cobaye d’avoir ou-
vert les yeux ? Aurait-il préféré qu’il disparaisse,
comme les autres. Là, il lui donnait de fausses
espérances. Il lui laissait imaginer qu’il pourrait
bientôt récolter le fruit d’années de recherches.
S’il mourait demain, cela mettrait fin à ses re-
cherches. Maintenant il devait le sauver. Pour la
jeune femme, cet étrange patient n’avait rien
d’un cobaye. Il n’était qu’une pauvre créature
attachée sur un lit. Une créature abandonnée.
29 Le nouvel Adam
Elle aurait aimé le faire comprendre au profes-
seur, mais c’était du temps perdu. Elle aurait
voulu qu’il comprenne que cet homme n’était
pas différent de lui. Il était seulement beaucoup
plus vieux. Il était le plus vieux de tous les jeu-
nes hommes qui existaient dans ce monde. Elle
observait cet homme. Elle l’admirait de loin.
Elle regardait son visage. Elle eut l’impression
qu’il dormait paisiblement. Elle songea qu’il de-
vait être un homme doux. Le temps ne semblait
pas l’avoir trop abîmé. Son sommeil avait pour-
tant duré quatre siècles. C’était incroyable. Oui,
bien sûr, il était très pâle. Sa peau avait une
teinte inhabituelle. Mais il aurait suffi de lui
prendre les mains pour les réchauffer. Elles au-
raient retrouvé une carnation plus normale. Le
professeur se moquait que son spécimen soit
glacé. Il n’était pas là pour perdre son temps à
le réchauffer et il ne voulait pas qu’une petite
assistante maladroite s’y consacre. La fine cou-
verture du lit devait suffire à lui tenir chaud. Il
avait passé des siècles dans un caisson de cryo-
génie. Il pouvait avoir froid encore un peu. La
jeune femme prit sur elle de régler la tempéra-
ture de la pièce. Elle pouvait le réchauffer sans
le toucher. Le professeur passa derrière elle et
baissa le thermostat. Il lui fit comprendre que
ce n’était pas une bonne idée. Trop de chaleur
après des siècles de froid, cela ne pouvait pas lui
faire du bien. La jeune femme ne comprenait
30 Le nouvel Adam
pas, mais elle promit de ne pas essayer
d’augmenter la température dans la chambre.
Elle n’avait pas le choix. Son protégé grelotte-
rait encore cette nuit. Alors que le professeur
recommençait sa longue complainte, la jeune
femme se mit à se poser des questions auxquel-
les, évidemment, elle ne fut pas capable de
trouver des réponses. Pourquoi cet homme
avait-il été sauvé ? Pourquoi des savants avaient
choisi de le soustraire à la mort qui l’attendait ?
L’homme était jeune, mais cela n’expliquait pas
tout. D’autres êtres humains étaient morts sans
avoir eu droit à une seconde chance. Pourquoi
lui, alors que tant d’autres reposaient depuis
longtemps sous terre ? Etait-ce vraiment une
chance que ces savants lui avaient offerte ou
était-ce simplement comme le professeur
l’affirmait, un pari pour la science ?
– Pourquoi n’ont-ils pas sauvé mon père ?
Murmura-t-elle.
Ce n’était pas juste, pourquoi certains de-
vaient-ils mourir ? « La vie n’est pas juste ma
petite » lui aurait dit son père. Ea avait perdu
tous ceux qu’elle aimait. Elle aurait souhaité que
quelqu’un les préserve. Mais, au fond d’elle, la
jeune femme savait bien que cela ne servait à
rien de revenir sur le passé, le préservé n’était
pas responsable de toutes ses peines et de la
mort des siens. Il n’avait pas choisi son sort.
D’autres avaient choisi pour lui le caisson au
31 Le nouvel Adam
lieu du tombeau. Il n’était qu’une pauvre créa-
ture abandonnée pendant quatre siècles dans un
caisson. Maintenant, il partageait le sort, peu
enviable, des cobayes de laboratoire. Pour le
professeur il n’était qu’une souris blanche.
– Pourquoi ne sauvons-nous pas tout le
monde de cette manière professeur ?
– Parce que cela ne sert à rien Ea, nous de-
vons tous mourir, alors un peu plus tôt ou un
peu plus tard, cela n’a pas d’importance.
– Si cela n’a pas d’importance, pourquoi
l’ont-ils fait ?
– Pour prouver qu’ils étaient capables de le
faire.
– Et pourquoi essayez-vous de le sauver pro-
fesseur ?
– Pour prouver que je suis capable de le
faire.
C’était une évidence, l’éternité n’appartenait
pas à tout le monde. Certains élus seulement y
avaient eu droit. Une éternité toute relative et
cruelle. Maintenant que le professeur l’avait ar-
raché à ce long sommeil glacé, cet homme allait
subir le même sort que tous les autres. Il allait
vieillir, souffrir comme beaucoup d’autres
hommes sur cette vieille planète, puis, il allait
mourir, dans quelques années, un peu plus tard
que d’autres, quatre siècles plus tard que tous
ceux qu’il avait pu croiser sur sa route. Si seu-
lement les savants de cette époque avaient eu
32 Le nouvel Adam
un peu plus d’humanité et un peu moins
d’orgueil, ils auraient seulement fait en sorte
qu’il ne souffre pas trop, et il se serait éteint,
doucement, entouré de ceux qui l’aimaient. Des
blouses blanches, semblables à celles qui er-
raient dans les couloirs du laboratoire, avaient
décidé qu’il serait leur cobaye. Déjà, la vie de
certains hommes ne comptaient pas vraiment.
Ces savants lui avaient tout simplement volé sa
mort. La jeune femme regardait toujours
l’homme qui semblait dormir paisiblement. Elle
essayait d’imaginer à quoi avait pu ressembler sa
vie. Elle aurait bien aimé savoir ce qui se passait
dans sa tête. Rêvait-il ? Pouvait-il seulement rê-
ver ? Le professeur semblait croire qu’il n’était
plus capable de ressentir quoi que ce soit. Il
avait d’ores et déjà décidé que son cobaye
n’avait plus rien d’humain, avant même de lui
faire recouvrir la santé. C’était plus facile de
cette manière. Il n’aurait jamais pu mener à bien
ses expériences s’il avait pris conscience de la
douleur qu’il allait faire naître chez ce spécimen.
Le professeur, qui était habituellement si sûr de
lui, reconnaissait déjà son échec. Il venait de ré-
veiller un spécimen dont il ignorait tout, il
l’avait dit. Cet homme, attaché sur ce lit, était le
tout premier à survivre au réveil. Jamais le pro-
fesseur n’avait eu l’occasion de voir ce qui se
passait après. Et pourtant, il se déclarait vaincu.
Son étrange patient ne se réveillait pas assez vite
33 Le nouvel Adam
et cela le rendait nerveux. La jeune femme ne
l’avait jamais vu comme cela. Elle replongea
dans ses pensées et dans ses songes qu’elle rê-
vait les yeux grands ouverts.
– C’est vraiment merveilleux de traverser le
temps… Murmura-t-elle songeuse.
– Merveilleux ? Vous êtes vraiment trop ro-
mantique ma petite…
– J’admirais simplement la prouesse de ces
lointains savants.
– Leur prouesse embarrasse depuis des siè-
cles nos laboratoires. Nous n’avions pas besoin
de leurs morts, nos défunts nous suffisaient
bien.
– Nos morts ne peuvent rien nous appren-
dre, lui, il pourrait nous parler de tellement de
choses.
– Les bribes de sa mémoire ne m’intéressent
pas vraiment mademoiselle, et puis qui vous dit
que cet homme serait passionnant à écouter ? Il
n’est peut-être qu’un pauvre type, congelé un
jour pour le bien d’une expérience.
– Et s’il était quelqu’un de bien et de pas-
sionnant, vous n’y avez jamais songé profes-
seur ?
– J’ai bien d’autres choses qui m’occupent
l’esprit. Ne vous remplissez pas la tête de bêti-
ses, vous êtes avant tout ici pour m’assister, et
vous savez bien ce que signifie assister, n’est-ce
pas ?
34 Le nouvel Adam
– Obéir et me taire professeur, je le sais.
Ea se mit à rêver un peu, elle avait besoin de
se remplir la tête de bêtises et de jolis songes, la
vie dans ce laboratoire était d’une tristesse infi-
nie. La vie qu’elle avait au-dehors n’avait pas
vraiment d’intérêt. Elle rentrait dans un appar-
tement vide. Personne ne l’attendait. Depuis la
mort de son père elle n’avait plus personne à
aller voir. Elle se sentait tellement seule. Elle
songea que ce préservé aurait pu lui raconter
beaucoup de choses. Puis elle se mit à imaginer
ce monde qu’elle ne connaissait que trop bien,
dans un siècle ou deux. Aurait-il beaucoup
changé ? Serait-il plus intéressant ? De toute fa-
çon, elle n’aurait jamais l’occasion de le décou-
vrir. Mais la renaissance improbable de cet
homme venait de faire naître en elle un étrange
désir, celui de s’endormir, elle aussi, de devenir
une préservée prisonnière d’un caisson de cryo-
génie. Elle voulait ouvrir les yeux, des siècles
plus tard, dans un autre monde. Ici, rien ne la
retenait vraiment. Elle aurait bien aimé aller voir
ailleurs si sa vie s’y trouvait. Dans ce labora-
toire, elle n’était personne. Elle n’était rien
d’autre qu’une petite souris qui se pressait tou-
jours pour obéir aux ordres du professeur ou de
l’un de ses confrères. Elle était là pour les beso-
gnes déplaisantes, pour l’intendance et toutes
ces petites choses auxquelles les chercheurs ne
consacraient pas une minute de leur précieux
35 Le nouvel Adam
temps. Quand une blouse blanche avait besoin
de quelque chose, Ea était là pour lui apporter.
Un claquement de doigt et elle arrivait. Elle
obéissait toujours sans réfléchir. Maintenant, les
choses étaient un peu différentes. Elle voulait
comprendre désormais, et tant pis si pour cela
elle devait s’attirer les foudres du professeur.
Elle l’observait depuis quelques longues minu-
tes. Elle ne le trouvait pas aussi effrayant que
cela, il n’était qu’un vieil homme qui avait passé
sa vie entière entre ces murs gris et froids. Il
n’avait eu qu’un seul ami et cet ami était son
père. C’est pour cette raison qu’il l’avait recueil-
lie dans son laboratoire lorsqu’elle s’était re-
trouvée seule au monde. Il se mettait en colère
pour un rien, mais il n’était pas effrayant. Il se
donnait des airs de toute puissance, mais ici il
n’était qu’un scientifique qui rêvait de gloire et
qui n’avait pas vraiment de pouvoir. Le pou-
voir, c’est plus haut qu’il se trouvait, entre les
mains des membres de ce que tout le monde
appelait le conseil. Ea ne savait pas vraiment ce
que pouvait être ce conseil. Jamais elle n’était
montée jusqu’au sommet de cet immense bâti-
ment. Elle se contentait des bas-fonds. Elle sa-
vait seulement que le professeur craignait le
conseil. Alors si ses membres voulaient que le
préservé survive, il serait contraint de leur obéir
et de consacrer toute sa science à son unique
patient. Le professeur finit par s’éloigner un peu
36 Le nouvel Adam
du lit. La jeune femme en profita pour
s’approcher un peu et doucement, du revers de
la main, elle caressa la joue de cet étrange ma-
lade. Elle jubilait. Elle venait de désobéir au
professeur et pour la première fois de sa jeune
vie elle se sentit vivante. Elle sentit son cœur
s’emballer violemment dans sa poitrine. Que se
passait-il ? Quelle était cette étrange et agréable
sensation ?
– Vous avez de la chance, on devait vous ai-
mer beaucoup pour vous avoir offert ce long
voyage. Murmura-t-elle.
Le professeur revint près du lit et lui jeta un
regard furieux. Il lui avait interdit de
s’approcher, et elle n’avait pas obéi. La petite
souris de laboratoire prenait des initiatives. Ea
recula de quelques pas et baissa les yeux. Elle
s’excusa machinalement sans penser le moindre
mot de ce qu’elle disait.
– Ne le touchez pas, vous pourriez le conta-
miner, il est très fragile, je vous l’ai déjà dit,
vous devriez m’écouter, vous voulez le tuer ?
– Je ne voulais pas lui faire de mal, je voulais
seulement le rassurer, il semble tellement ef-
frayé
– Il n’a aucune raison d’être effrayé, nous
sommes là pour prendre soin de lui
Le professeur se pencha un peu plus au-
dessus du jeune homme qui fixait le plafond et
37 Le nouvel Adam
d’une voix qu’il voulait rassurante et paternelle,
il lui souhaita la bienvenue :
– Bienvenue, vous êtes à Paris, dans un hôpi-
tal, vous êtes en sécurité ici, nous allons prendre
soin de vous, reposez-vous, Nous allons nous
occuper du reste Vous devez nous faire
confiance.
Ces mots tout simples résonnaient étrange-
ment. Le professeur n’avait pas le moindre ac-
cent de sincérité. Il faisait des efforts pourtant,
pour se montrer humain et prévenant. Le ma-
lade avait besoin d’entendre des paroles ré-
confortantes. Il fallait seulement les prononcer,
ce n’était pas nécessaire d’y croire. Le profes-
seur ne croyait pas un seul des mots qu’il mur-
murait à son étrange patient.
– Son cerveau fonctionne-t-il normalement ?
Il ne réagit pas, ne risque-t-il pas de devenir dé-
généré ?
– Vous êtes bien trop pressée Ea, nous ne
pouvons rien savoir encore. Pour l’instant, nous
avons un légume, un fossile âgé de quatre siè-
cles et pas vraiment un homme.
Soudain les machines donnèrent l’alerte, le
professeur saisit un masque à oxygène. Ea lui
demanda ce qu’il se passait, le professeur ne ré-
pondit pas tout de suite, il avait mieux à faire.
La jeune femme se réfugia dans un coin de la
chambre. Elle avait peur de gêner. Elle eut peur
de le perdre, mais fort heureusement, le profes-
38 Le nouvel Adam
seur se montra maître de la situation. Impru-
demment, il avait pris la décision, quelques mi-
nutes plus tôt, de laisser les poumons de son
patient fonctionner sans aucune aide. Il réalisait
qu’il avait fait preuve d’un optimisme qui lui
ressemblait peu. Le spécimen était encore trop
fragile pour respirer seul. Maintenant, il devait
le sauver. Il fallait le garder vivant, encore un
peu. Parce que le conseil le voulait, parce que ce
cobaye valait de l’or. Pendant quelques instants
il ne pensa qu’à ces précieuses subventions qui
allaient lui échapper. Et pendant quelques mi-
nutes le professeur eut peur de le perdre. La vie
quittait vite ces corps maltraités par la cryogéni-
sation. Ea se laissait envahir par des idées imbé-
ciles, dans sa panique, elle finit par croire qu’elle
était responsable de ce qui se passait. Elle avait
désobéi au professeur en caressant la joue du
préservé. Elle lui avait simplement caressé la
joue. Ce n’était qu’un geste de tendresse, un
geste sans importance qui ne pouvait blesser
personne, même pas un enfant. Il ne pouvait
pas être plus fragile qu’un enfant. La jeune
femme essaya de se convaincre qu’elle n’avait
pas pu blesser cet homme en le touchant du re-
vers de la main.
– Nous n’aurions jamais dû le laisser sans as-
sistance respiratoire, nous étions trop optimis-
tes, il n’est pas encore capable de respirer tout
seul, la machine le fera pour lui et nous allons le
39 Le nouvel Adam
surveiller. Il est très précieux Ea, nous ne de-
vons pas le perdre
– Je croyais qu’il n’était qu’une expérience,
professeur, que les expériences s’arrêtaient sou-
vent et qu’il ne fallait pas s’attacher à un cobaye
– Ce cobaye Ea, peut décider de la suite de
nos travaux, s’il meurt, nous n’aurons pas de
subventions et sans subventions le programme
prendra fin ainsi que ma carrière, mon labora-
toire dépend de sa survie
– Votre laboratoire professeur ?
Le professeur ne répondit pas. Sa petite assis-
tante venait de lui faire remarquer qu’il n’était
dans ce laboratoire, qu’un scientifique parmi
d’autres. Elle lui rappela que rien ici ne lui ap-
partenait, pas plus les murs gris et aseptisés que
la moindre petite éprouvette. Il appartenait au
laboratoire, comme les petites souris grises qui
trottaient du matin au soir pour répondre aux
ordres des blouses blanches.
– Si ce laboratoire ferme, tout est fini made-
moiselle, ma vie ne vaudra plus la peine.
– Vous pourriez poursuivre vos expériences
ailleurs professeur.
– Je suis bien trop vieux Ea, ma vie est der-
rière moi. Ce cobaye pourrait m’apporter la cé-
lébrité, j’ai bien mérité un peu de reconnais-
sance.
La jeune femme se moquait bien des espé-
rances égoïstes du professeur, ce qui lui impor-
40 Le nouvel Adam
tait c’était son malade, alors, avec beaucoup de
maladresse, elle s’approcha du lit et se moquant
des menaces du professeur, elle prit la main de
son patient. C’était une main morte, une main
glacée. Elle ne savait pas quoi dire et elle ne sa-
vait pas quoi faire. Elle n’était pas médecin, elle
était à peine une assistante déléguée aux bassins,
une petite souris grise tout juste autorisée à
donner un comprimé à un malade, et toujours
sous la surveillance d’un médecin. Elle se sen-
tait vraiment inutile, les machines étaient plus
efficaces qu’elle pour maintenir cet étrange pa-
tient en vie. L’homme allongé sur ce lit avait
besoin des machines, et pas d’elle. Elle en souf-
frait beaucoup. Elle s’en voulait d’être incapable
de lui réchauffer les mains. Elle n’était même
pas capable de faire cela. Le professeur
l’observait d’un œil méchant toucher une fois
encore à son patient. Il la menaça encore de la
chasser comme une criminelle de son labora-
toire, mais elle ne l’écoutait pas alors il aban-
donna les menaces. Il savait que quoi que son
assistante puisse faire, elle ne pouvait pas lui
faire grand mal. La préservation était seule res-
ponsable de l’état du patient. Elle avait fait bien
plus de dégâts qu’une caresse sur la joue. Il sa-
vait aussi qu’elle perdait son temps à essayer de
lui réchauffer les mains, mais cela n’avait pas
d’importance. Si elle voulait perdre son temps,
il ne l’en empêcherait pas, tant que les machines
41 Le nouvel Adam
fonctionnaient, le préservait vivrait. Le calme
revint très vite dans la petite chambre. Les ma-
chines venaient de prendre le relais de la nature.
Il respirerait, un peu plus tard, lorsque ses
poumons seraient matures. Le professeur savait
qu’il devait attendre. Il lui faudrait apprendre à
se montrer patient. La jeune femme essayait en
vain d’obtenir un signe de vie du préservé. Cela
devenait presque émouvant tant la jeune femme
était maladroite et naïve. Elle espérait faire re-
venir un homme parti trop loin et depuis trop
longtemps. Elle l’implorait, le suppliait de reve-
nir parmi les vivants. Mais il ne pouvait pas
l’entendre.
– Si vous m’entendez, serrez ma main… ;
murmura-t-elle ; il a compris, je l’ai senti serrer
ma main professeur
– Cela ne veut absolument rien dire, ce n’est
qu’un réflexe, ce n’est pas une preuve. Laissez-
le Ea et donnez-moi mon carnet.
La jeune femme s’exécuta, elle apporta le
carnet de suivi au professeur. Il s’installa dans
un coin de la chambre et commença à rédiger
son rapport. Il était étrangement calme. Il sem-
blait avoir oublié ce qui venait de se passer dans
cette chambre. Sur un coin de table, le profes-
seur s’appliquait à noter très exactement ce qu’il
se passait :
– Paris le huit septembre deux mil quatre
cent cinq. Le sujet numéro ILY 88 a repris
42 Le nouvel Adam
conscience ce matin à dix heures et vingt trois
minutes. Son corps avait été préservé le dix-sept
juillet mil neuf cent quatre-vingt dix-huit. Le
premier examen ne permet pas d’identifier
d’éventuelles séquelles. Les fonctions vitales né-
cessitent un réapprentissage mais tout semble
normal. Mon confrère avait enclenché le pro-
cessus de réveil hier matin à six heures qua-
rante-trois minutes, les premiers résultats sem-
blent très encourageants. Le spécimen est en
état de fonctionnement, son espoir de survie est
de quarante pour cent supérieur à celui du spé-
cimen ILY 87 décédé le quinze juillet deux mil
quatre cent deux après quarante minutes d’éveil
La jeune femme semblait très inquiète :
– Vous pensez qu’il va survivre ?
– Je vous l’ai dit Ea, il doit survivre, j’ai be-
soin d’un préservé vivant si je veux continuer
mes recherches, je vais prendre soin de lui
comme s’il était mon propre enfant
La jeune femme était bien loin de ces préoc-
cupations bassement pécuniaires, elle parlait de
survie alors que le professeur ne lui parlait que
de financements, de subventions, elle avait du
mal à réaliser que cet homme à peine vivant
pouvait porter autant de responsabilités sur ses
épaules, mais l’important était qu’il vive, les rai-
sons étaient secondaires. Elle ne comprenait
pas que le professeur se donne autant de mal
pour qu’un spécimen vive seulement quarante
43 Le nouvel Adam
minutes après son réveil, elle ne comprenait pas
non plus pourquoi il appelait ces hommes des
spécimens. Un jour ils avaient bien eu un nom.
Comment pouvait-il bien s’appeler ? Certaine-
ment pas ILY 88.
– Ce n’est que pour le laboratoire que vous
vous inquiétez professeur et pour vos recher-
ches, vous n’avez aucune compassion, aucune
inquiétude pour lui, si vos financements ne dé-
pendaient pas de sa survie, cela ne vous ferez
rien de le voir mourir
– J’en ai vu tellement mourir Ea, cela ne me
fait plus rien, d’ailleurs je ne m’attache pas aux
spécimens, ce sont des cobayes comme les au-
tres cobayes. Vous ne pouvez pas travailler ici si
vous vous attachez à un spécimen, aujourd’hui
il est vivant et demain il peut être mort, vous
n’allez pas pleurer sur le sort de tous les préser-
vés ma pauvre petite Ea, vous n’auriez jamais
assez de larmes
– Mais c’est aussi un être humain, professeur,
il est comme nous
– Regardez-le Ea, trouvez-vous qu’il ressem-
ble vraiment à un homme, un jour il a pu l’être,
mais, aujourd’hui il n’est plus rien, plus rien
d’autre qu’un sujet d’étude, un être archaïque et
je vous déconseille de vous attacher à lui. Il a
tout perdu, s’il survit et qu’il n’est pas fou ou
amnésique, il ne vivra que pour réaliser que tous
ceux qu’il aimait ne sont plus près de lui, que sa
44 Le nouvel Adam
vie n’est plus ici depuis longtemps, qu’ici il n’a
plus sa place. S’il survit Ea, il ne sortira jamais
de cet hôpital, n’enviez pas le sort de votre mi-
racle, il a survécu, mais pourquoi ?
– Je ne voulais pas m’attacher à lui profes-
seur. Hier encore, je n’imaginais pas qu’il pou-
vait exister, je croyais que les préservés n’étaient
qu’une légende, une histoire pour les enfants,
aujourd’hui il est là et je n’y crois pas encore,
pourquoi ont-ils fait cela, pourquoi ont-ils pré-
servé ces êtres ? Pour les sauver ? Si tout ce
passe comme vous le dites professeur je crois
qu’ils auraient mieux fait de le laisser mourir il y
a quatre siècles
– Vous voyez Ea, certaines histoires sont
vraies, il est réel et vous avez même pu le tou-
cher, mais personne ne doit le savoir, il faut
garder le secret encore un peu, je veux que vous
vous taisiez Ea, j’ai confiance en vous alors ne
me décevez pas
– Je ne veux pas vous décevoir, je voulais
seulement dire qu’il était normal et qu’il ne fal-
lait pas parler de lui comme vous le faites, vous
ne devez pas le traiter comme s’il n’était pas un
homme, ce n’est pas un objet professeur. Après
tout c’est un ancêtre, et j’ai toujours entendu
dire qu’il fallait respecter ses ancêtres
– Ils sont des tares dont nous avons mis trop
de temps à nous défaire, ils sont aussi éloignés
de nous que les grands singes l’étaient d’eux.
45 Le nouvel Adam
Nous n’avons pas besoin d’ancêtres, c’est du
sentimentalisme primaire Répondit-il sèche-
ment.
Puis, le professeur se retourna vers le jeune
homme et sur toujours le même ton, fausse-
ment paternel, il tenta de le réconforter, de
trouver les mots qui pouvaient l’apaiser, mais il
n’était pas très doué pour la compassion :
– Je sais que vous vous sentez engourdi, ne
vous inquiétez pas, les picotements, les sensa-
tions de brûlure vont disparaître progressive-
ment, la circulation sanguine reprend difficile-
ment, et tous vos organes ne sont pas encore
réveillés, c’est pour cela qu’il y a ces machines,
pour vous aider à aller mieux. Laissez-vous faire
et faites-nous confiance
Le professeur et Ea s’éloignèrent un peu
pour parler plus tranquillement. La jeune
femme était dévorée par la curiosité, elle voulait
tout savoir de lui. Le professeur était quant à lui
plutôt avare de confidences. Mais Ea était une
jeune femme têtue et qui savait se montrer per-
suasive.
– De quoi est-il mort ? Demanda-t-elle
– D’un cancer
– Un cancer, mais qu’est-ce que c’est ?
– Une maladie aussi archaïque que leur civili-
sation, c’était une maladie qui faisait des ravages
en ce temps là, la guérison était basique, mais
leurs techniques médicales étaient trop primai-
46 Le nouvel Adam
res, beaucoup sont morts à cause de cette mala-
die, alors ils ont tenté de préserver les corps
pour que nous les sauvions. C’était vraiment
une tentative désespérée.
– Pas si désespérée que cela, il est là profes-
seur, vous l’avez ramené
– Lui, peut-être, mais combien d’autres sont
morts avant et combien mourront après lui, et
puis de toute façon pourquoi les ressusciter ?
Leur place n’est plus ici, cette terre est déjà bien
trop peuplée. Ce préservé je vous le dis ne quit-
tera jamais le centre, soit il y mourra soit il y se-
ra tenu enfermé jusqu’à ce qu’il meure une
deuxième fois, dehors il ne pourra jamais vivre
– Il est comme un enfant, on pourra lui ré-
apprendre tout ce qu’il a oublié, on pourra lui
donner une deuxième chance de vivre, il pourra
tout recommencer
– Il faudrait alors lui effacer la mémoire, s’il
se souvient de son passé, de sa vie d’avant
comment pourrons-nous lui donner l’occasion
de tout recommencer, il s’est endormi un jour
et se réveille quatre siècles plus vieux, les per-
sonnes qui lui étaient chères sont mortes. Le
cancer ne l’a pas tué mais la peine le fera. On
pourrait le tuer tout de suite, il ne sera jamais
prêt à accepter la vérité.
La jeune femme regardait l’homme triste-
ment. Le professeur croisa son regard attendri.
Il s’énerva un peu plus contre elle.
47 Le nouvel Adam
– Gardez votre pitié Ea, cet homme n’est
plus rien.
Le professeur voulait croire que cet homme
n’était plus rien, c’était plus facile comme çà, on
pouvait l’oublier très vite, il serait plus aisé de le
voir mourir sans ressentir la moindre peine.
Personne ne pleurait une souris blanche de la-
boratoire et pourtant elles étaient des centaines
prisonnières de cages. Pour le professeur, les
préservés n’étaient que cela, des souris blanches
dont la vie n’avait que peu d’importance. Une
pouvait mourir, il y en avait d’autres, et pour les
préservés, c’était la même chose. Seulement, il
n’avait jamais voulu dire combien ils étaient,
prisonniers du laboratoire ou d’autres lieux te-
nus secrets. L’homme allongé sur ce lit n’était
pas vraiment un être unique comme Ea l’avait
cru un instant. Elle pensait qu’il était le seul
survivant de son espèce, mais visiblement il y
en avait d’autres, prisonniers de caissons, quel-
que part dans ce laboratoire ou dans d’autres
laboratoires. Il y avait d’autres miraculés, pri-
sonniers d’un long sommeil glacé, et parce qu’il
y en avait d’autres, le professeur pensait que ce-
la le dispensait de ressentir la moindre compas-
sion. Le professeur avait gommé depuis long-
temps chez lui, ce qui aurait pu le rapprocher
des êtres humains. Il pensait que les sentiments
étaient une perte de temps et surtout une fai-
blesse. Le professeur n’était pas un homme fai-
48 Le nouvel Adam
ble. Partout, on le considérait comme un scien-
tifique de premier ordre. Il n’était que cela, un
scientifique. Ce que la vie pouvait apporter
d’agréable ou d’heureux, il n’en savait rien, seu-
les ses précieuses recherches comptaient. Il
n’avait pas perdu son temps à essayer de vivre.
Maintenant il était un vieil homme et n’avait
jamais rien connu des petites choses sans im-
portance que recherche la plupart des hommes.
Plus rien ne parvenait à l’émerveiller. Même un
miracle qu’il avait sous les yeux. La jeune
femme ne parvenait pas à se lasser de cette vi-
sion. Elle voyait pour la première fois un pré-
servé, il n’était plus une légende, il n’était pas
seulement, un corps allongé sur un lit, un corps
inerte et glacé. Pour la jeune femme il ne n’était
pas simplement une expérience scientifique, une
expérience comme une autre. Aucun autre spé-
cimen ne pourrait le remplacer. Il avait déjà pris
trop de place dans sa vie où il y avait tellement
de vide. Cet homme n’était pas rien. Cet
homme était tout. En quelques minutes seule-
ment, elle s’était attachée à lui. C’était trop tard,
elle venait d’être contaminée par un virus appe-
lé humanité. Seulement, elle ne pouvait pas
s’opposer au professeur. Elle savait qu’elle lui
devait tout. Elle était seule, il avait été là pour
elle. Sans lui, elle ignorait ce qu’elle serait deve-
nue. Il lui avait toujours tendu une main secou-
rable. Cet homme froid et calculateur avait, il y
49 Le nouvel Adam
a quelques années, su trouver en lui suffisam-
ment d’humanité pour venir en aide à une or-
pheline. Il avait tenu la promesse faite à un vieil
ami. Comment pouvait-elle lui dire qu’il n’avait
pas le droit de penser ce qu’il pensait ? Elle
n’avait que le droit de le remercier d’avoir su
prendre si bien d’elle depuis des années. Ce
qu’il pensait ne la concernait pas, tant qu’il ne
l’obligeait pas à penser la même chose.
– S’il n’est plus rien pour vous, pourquoi
l’avoir ramené à la vie professeur ? Pourquoi
avoir fait tant pour le voir ouvrir les yeux,
pourquoi faire croire que vous vous souciez de
lui ? Débranchez ces machines professeur et
laissez-le enfin reposer en paix.
– Mais pour la science, pour la survie de no-
tre département de recherche, pour prouver que
nous pouvons le faire, que nous avons fait
échouer la mort, que nous avons les connais-
sances nécessaires pour rendre l’homme pres-
que éternel et pour ressusciter les autres, et
pour nous, pour notre avenir, s’il meurt nous
n’aurons plus rien, nous avons tous beaucoup à
y gagner et tout autant à perdre
– Ils voulaient les sauver, ils avaient foi en la
science
– Ils croyaient Ea, c’était à la fois leur force
et leur faiblesse
– Alors vous ne croyez en rien professeur, la
vie n’a pas d’importance pour vous ?
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