Mange à l

Mange à l'ombre

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Français
265 pages

Description

Entre la réalité et le rêve, il n'y a qu'un tout petit pas à franchir…c'est ce que fait le héros sous l'œil bienveillant de son ombre ! Un ras le bol de la vie quotidienne…vite changer, il en est encore temps ! Une aventure puis une autre l'entraîne dans des situations hors du commun. Une rencontre, un nouvel amour et tout bascule. La perte de mémoire n'est pas toujours un problème pour celui qui sait s'adapter. La vie est si tenace qu'on peut toujours recommencer, aller toujours plus loin et s'accommoder… de son ombre.

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Nombre de lectures 110
EAN13 9782748185928
Langue Français
Poids de l'ouvrage 1 Mo

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2 Titre

Mange à l’ombre

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4 Titre
Isabelle Héomet
Mange à l’ombre

Roman
5Éditions Le Manuscrit























© Éditions Le Manuscrit, 2007
www.manuscrit.com
ISBN : 2-7481-8592-7 (livre imprimé)
ISBN 13 : 9782748185928 (livre imprimé)
ISBN : 2-7481-8593-5 (livre numérique)
ISBN 13 : 9782748185935 (livre numérique)
6 Mange à l’ombre













Ils ne m’ont pas compris mais finalement me voici.
7 Mange à l’ombre






Croyez-vous qu’il soit possible d’être
désespéré par un climat ?
L’hiver, dans ce pays où régnaient l’humidité
et la grisaille, durait presque cinq mois. C’est
long quand on ne peut voir ni le ciel bleu, ni le
soleil.
Même la nature paraissait terne. Le vert se
transformait en gris par manque de pluie.
L’herbe jaunissait sans espoir. Les perroquets,
eux-mêmes, ne se chamaillaient pas autant en
hiver.
Tout cela le rendait absolument mal à l’aise.
Il préférait un grand froid sec avec ciel bleu
et soleil radieux mais cette bruine lui coupait
toute envie. Chaque fois c’était la même chose,
loin de son pays natal, la même nostalgie.
Incapable de prendre une initiative, une
décision. Son caractère stagnait, son moral
baissait.
Il avait toujours été un homme de devoir,
d’ordre, de paroles. On lui avait enseigné la
ponctualité.
Malheureusement ce qui peut être un atout
ou une certaine éducation dans un pays ne l’est
absolument pas dans un autre. L’exil le rendait
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malheureux. Pourtant au début, c’est par amour
qu’il était resté. Suivre la femme de sa vie. Mais
à la longue, cela ne suffisait plus pour remplacer
les racines, les souvenirs d’enfance, la langue,
les parents, famille et amis, le pain et le vin.
S’adapter, s’adapter à tout prix, avait été son
leitmotiv. Mais les années fuyant, l’amour
s’affadissant, les enfants grandissant, la vie avait
pris un tour différent. Plus d’excitation, plus de
sel, plus de piment, plus de promesses, plus
d’espoir.
Il se sentait acculé, coincé, n’arrivait plus à
faire surface.
Lui, le spécialiste, le médecin, le faiseur de
miracles, ne pouvait plus donner, ni recevoir. Il
stagnait, vivotait, s’enfonçait, survivait.
De la grandeur passée à la déchéance
présente.
Il avait même envisagé le divorce mais
pourquoi ? Certes pas pour une autre. Il pouvait
encore accepter de vieillir avec sa femme, elle
était au moins bonne cuisinière. Mais ce qu’il ne
supportait plus, était le quotidien. Il ne sombrait
pas non plus dans l’alcool, ni le jeu.
Pas de violence exagérée, ni de cris
injustifiés.
Juste une peine infinie, un manque de goût,
une perte d’identité.
Et l’amour… le physique ne l’intéressait plus
guère. Une rapide pression, un corps à corps
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peu exhaustif, un tout petit orgasme, alors que
sa femme faisait toujours croire qu’elle se
pâmait ! Même les trémolos de sa voix ne le
trompaient plus, au fil des années il avait appris
à la connaître.
Ah ! Au début c’était autre chose.
Des aventures, il en avait eues. De toutes les
couleurs, de toutes les saveurs, de tous les pays.
Beau garçon il savait plaire. En tant que
médecin, il avait parcouru le monde et avait
connu bien des chemins qui mènent jusqu’aux
femmes.
La sienne, il l’avait rencontrée au Pérou, lors
d’un séminaire de travail dans le cadre d’une
ONG qu’il dirigeait à l’époque.
Une petite brune, potelée et pétillante. Elle
l’avait attiré par ses hauts talons et ses jupes
courtes, dévoilant des jambes parfaites.
Bavarde, elle l’avait vite initié aux mots
d’amour. Entreprenante et insinuante, elle avait
bien vite compris tout le parti pris qu’elle
pouvait trouver à ce beau gringo. Bonne
position sociale, bon métier, bien de sa
personne. C’était le rêve inespéré d’une fille
mignonne mais de niveau très simple. Elle eut
le don et la manière, il s’y laissa prendre. C’est
par le manque de culture et les pauvres
manières de cette fille qu’il réalisa, peu de temps
après, son erreur.
11 Mange à l’ombre
Elle avait vécu dans une fermette où, dès
l’âge de cinq ans, on l’avait mise à garder le
troupeau constitué d’une vache, d’un mouton et
d’un lama. Pas d’eau courante, pas d’électricité.
Une vie saine et laborieuse qui,
malheureusement, ne lui avait laissé qu’un goût
amer, une frustration pour tout ce qui était de la
campagne. Une tante de la capitale lui avait
proposé de venir travailler à son service dès
l’âge de quinze ans. Ce qu’elle fit sans se faire
prier. Tout pour échapper à cette misère qu’elle
trouvait dégradante.
Au début, ce fut le coup de foudre avec la
ville. L’eau courante, le bouton qui permet
d’éteindre ou d’allumer la lumière. Quel luxe !
Des gens partout, des magasins qui regorgeaient
(à ses yeux) de produits. On pouvait acheter,
vendre, sortir, vivre enfin. La tante, une bonne
femme, l’éduqua aux travaux ménagers et à la
cuisine. Celle-ci se débrouilla si bien qu’elle en
vint, petit à petit à diriger la maison. Veuve sans
enfants, la tante vivait gentiment. Cette nièce lui
convenait, vive, drôle, jolie, flatteuse. Elle prit
petit à petit les manières des villes, plus
policées ; mais son instruction ayant été
négligée, elle supplia sa tante de suivre des
cours. Elle voulut être mannequin mais fut
refusée à cause de sa petite taille. Elle prit
quelques cours de couture mais manquait de
créativité. Elle passa un concours public mais
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ne fut pas retenue. Elle joua la désespérée, la
pauvre fille, et la bonne tante, prise de pitié, lui
dit finalement de ne pas s’en faire, qu’elle
pourrait toujours compter sur elle et qu’à sa
mort, elle hériterait de sa maison et de son
pécule qui, à l’énoncé du chiffre, lui parut une
fortune. Elle devint plus coquette, se fit des
amies dans les relations de sa tante, commença
à sortir. La tante la laissa faire, pensant qu’il n’y
avait point de mal à s’amuser, un peu, à dix-huit
ans. Et puis, la petite avait un heureux caractère,
était serviable, cajoleuse, caressante.

C’est ainsi qu’elle rencontra un soir, au cours
d’une fête, ce bel étranger, qui l’envoûta
immédiatement. Elle fut attirée comme une
épingle par un aimant. Elle rêvait de mariage,
elle combina tout, elle fut attirante, elle fut
amante, elle fut soumise, elle émit de profonds
soupirs. Il s’y laissa prendre, par paresse et sans
efforts. Il fut flatté de tant d’attentions.
Mais les années passant, le potelé se
transforma en chair avachie, le pétillant en
pipelette invétérée, l’exotisme en accoutumance.
Pourtant, ils en avaient passé du bon temps
au lit tous les deux, au début. À faire et à refaire
l’amour toute la journée sans se lasser.
Puis la vie au quotidien, les enfants, le travail,
avaient apaisé les feux du sexe.
13 Mange à l’ombre
Et tout ceci ne se manifestait plus que par
une brève étreinte sans grande passion.
Les enfants, s’ils avaient fait sa fierté de jeune
père, il ne les supportait presque plus en tant
que vieil homme. Un garçon, une fille. La mère
les avait beaucoup trop gâtés.
Mère poule, mère couveuse, mère possessive,
mère obsessionnelle, mère jalouse. Les années
ne l’avaient pas bonifiée comme un bon vin.
Ils avaient reçu une éducation de princes.
Sans aucune obligation, sans partage véritable
non plus. Juste préoccupés de leur bien-être
pour en faire de parfaits égoïstes.

Son fils était devenu employé de banque car,
par manque de motivation et d’ambition, il
n’avait jamais poussé ses études.
Célibataire encore à trente ans, il se
demandait parfois si ses tendances sexuelles
étaient bien définies. Il trouvait à son fils des
expressions ou des poses qui l’étonnaient. Petit,
il avait voulu lui apprendre sa langue maternelle
mais la mère qui n’y comprenait rien, le vit d’un
mauvais œil, pensant qu’ils se moqueraient
d’elle par la suite. Par flemme, il n’avait pas
insisté. Il l’avait mis dans un bon collège réputé
mais le petit était lent et peu intéressé. S’en
rendant compte, il avait voulu l’en retirer pour
une école plus adaptée à ses besoins. Mais la
mère refusa. Elle était au contraire très fière de
14 Mange à l’ombre
son fils, se plaisait à assister aux réunions de
parents et d’y côtoyer, selon elle, des gens
importants. Elle ne comprenait pas tout ce qui
s’y disait mais de savoir son fils assis à côté de
celui d’un diplomate, le grandissait à ses yeux et
le revêtait d’un halo de prestige qui rejaillissait
sur elle.
Enfin, péniblement et grâce à l’indulgence du
proviseur, bon ami personnel, ainsi qu’à un don
très généreux pour la bibliothèque, le fils finit
tant bien que mal ses études. Après avoir fait le
tour des universités, des écoles, ils optèrent
pour une académie privée, grâce encore à ses
bonnes relations. L’argent est parfois plus
important que l’enseignement qu’on y reçoit.
Il finit par étudier la comptabilité. Car seuls
les chiffres avaient quelque intérêt à ses yeux.
Son diplôme en poche, il entra dans une
banque dont le président avait été bien soigné
par le père et lui en était resté très
reconnaissant.
Après des années, il y était encore.
Il vivait toujours avec eux. Rentrant tard le
soir, partant tôt le matin. Ils ne se voyaient pas
beaucoup. Une vague pression de main, une
petite accolade de temps en temps. Ainsi se
limitaient leurs contacts. Presque deux étrangers
vivant sous le même toit.
15 Mange à l’ombre
La mère, quand elle parlait de son fils, c’était
comme un champ de fleurs qui sortait de sa
bouche.
Il n’y avait pas assez de qualificatifs dans son
vocabulaire pour l’encenser.
Elle le dotait de toutes les qualités, fière de sa
réussite et de son appartenance à une grande
banque, comme s’il en était le dirigeant.
Le seul chagrin était de ne pas le voir marié
mais vite réconfortée car elle l’avait ainsi tout à
elle. Elle pouvait lui parler, se raconter. Ayant
compris qu’elle l’aimait aussi pour cela, il se
contentait d’opiner de la tête. Signe qu’elle
prenait pour l’acceptation et la confirmation de
ses propos. Il en recevait des bénéfices
pécuniaires, ce qui n’était pas pour lui déplaire.
Enfin un qui l’écoutait. Et en plus c’était son
fils chéri. Ah ! Ce n’était pas le père qui aurait
fait des efforts pour la comprendre. Elle avait
depuis longtemps renoncé à l’émoustiller et le
manipuler. Il avait sa façon trop franche de dire
des choses qui la blessaient. De par sa
nationalité, son savoir dire « non » et « suffit »,
elle avait appris au cours des ans à filer doux
quand elle arrivait à sentir une limite à ne pas
dépasser. Elle pouvait être exaspérante à force
d’insistance mais d’une voix forte, il la ramenait
vite à la raison. Et puis, il fallait reconnaître que
la seule chose qui l’intéressait maintenant, était
qu’il lui donnât toujours suffisamment d’argent
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pour terminer les fins de mois, dans un pays où
le quotidien était très souvent difficile et
problématique pour beaucoup. Elle arrivait
ainsi à économiser pour s’offrir un coiffeur, un
thé avec ses amies, un cinéma. Petits plaisirs
simples mais qui paraissaient à ses yeux, un
signe extérieur de richesse.

Quant à sa fille, elle se retrouva à dix-huit ans
avec un ventre bien rond.
Elle était, physiquement, le vivant portrait de
sa mère.
Ravissante petite aux formes rondes. Petite
fille gâtée et coquette, à qui l’on ne refusait rien.
Ce genre de fillette qui vous tire la langue sans
savoir pourquoi. Qu’on félicite et qui devient
impertinente sans raison. Plus brillante que son
frère, on l’avait inscrite dans un collège moins
prestigieux. Elle en avait gardé une rancœur et
un sentiment d’infériorité dont elle n’arrivait
pas à se débarrasser.
Son père avait pensé qu’elle serait la lumière
de sa vie mais la gamine avait vite compris qu’il
n’était pas spécialement enclin aux cadeaux. Il
préférait lui offrir un livre. Et ce n’était
pourtant pas ce qui l’intéressait. Sa chambre
regorgeait de poupées, de dînettes, d’animaux
en peluche offerts par la mère. Son placard à
habits était bourré mais elle en voulait toujours
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plus. Plus exigeante et capricieuse à chaque fois.
Ainsi passa-t-elle son adolescence gâtée.
Jeune fille, son diplôme de fin d’études en
poche, elle voulut continuer ses études. Elle en
avait la possibilité intellectuelle. Elle s’inscrivit
aux Beaux-Arts, pour se donner un genre, alors
qu’elle n’était pas spécialement douée pour cela.
Elle s’arrêta la première année.
Elle commença alors des études de droit.
C’est au cours d’une soirée entre copains que,
subjuguée par ce garçon qui la regardait avec
insistance, elle décida de passer à l’acte tout de
suite. Elle était vierge, lui ne l’était pas. Elle était
mignonne et consentante, il ne se priva pas.
Trois semaines plus tard, elle avait déjà des
nausées et se maudissait de ne pas avoir fait
attention. Sa mère affolée en parla au mari qui
suggéra de le faire passer au plus vite.
Mais dans ce pays très catholique, il n’en était
pas question. La mère poussa de grands cris, la
fille en avait un peu envie mais n’osait le
déclarer publiquement. Et puis elle aimait ce
garçon et avait envie de l’épouser. Ce serait un
moyen de se l’attacher complètement, pensait-
elle ! Grave erreur qui n’engendre que
déception.
La noce se fit vite et le divorce aussi. Mais la
fille était une bonne nature fertile et c’est un
deuxième bébé que le mari lui laissa en
souvenir.
18 Mange à l’ombre
Après des pleurs, des cris, du mouvement et
de l’agitation, tout rentra petit à petit dans
l’ordre.
Les parents étaient là pour financer et
s’occuper des deux petits. La fille se remit à
sortir. Sa beauté de jeune mère, ses seins bien
ronds, ses tenues provocantes et ses rires hauts
perchés, l’aidèrent vivement à retrouver un Don
Juan.
Elle rencontra un brave gars, beau comme
un dieu mais dont le quotient intellectuel n’était
pas en rapport avec son physique. Qu’importe !
Il avait un petit garage, qu’il faisait tourner avec
deux apprentis. Cela le rendait important à ses
yeux, pouvoir donner des ordres à des
employés. Elle galba la jambe, fit briller ses yeux
et en moins de temps qu’il ne le faut pour
l’écrire, elle se retrouva pour la troisième fois
enceinte. Ils se marièrent et tout parut différent
au début. Elle se retrouvait petite maîtresse
chez elle et petite patronne à l’atelier. Elle
voulut tout gérer, tout organiser mais lui avait
aussi ses habitudes et n’aimait pas trop être
bousculé. Les années passèrent, au modeste
confort accumulé, vint s’ajouter un quatrième
enfant. Elle qui avait eu une mère « gâteau », fut
une mère sévère et peu généreuse. Mais le
couple tenait le coup et c’est surtout au lit
qu’elle tenait son mari. Les voisines l’enviaient
et cela lui plaisait. Son « jules » était beau et le
19 Mange à l’ombre
temps n’avait pas de prise sur lui. Bizarrement
c’était lui qui montrait le plus de sympathie au
père. Il l’avait en haute estime et il était fier de
faire partie de sa famille, lui demandant souvent
qu’il parle dans sa langue d’origine, juste pour
s’émerveiller de ne rien y comprendre. Il était
gentil et fidèle surtout à sa bière et même un
peu trop. Il commençait à décompresser de son
travail, le samedi après-midi, avec quelques
canettes et terminait le dimanche soir au Pisco.
Leur grand plaisir était d’aller danser le
samedi soir. La mère acceptait facilement de
garder les petits.
Ils étaient mignons et paraissaient tranquilles.
Il valait mieux car leur mère avait la main leste.
Mais par manque de spontanéité, ils faisaient,
en grandissant, souvent leurs coups par
dessous. La sournoiserie et la fourberie étaient
leur faiblesse.
Les deux aînés étaient moins bien considérés
puisqu’ils n’avaient plus de père. Celui-ci ne
s’étant jamais plus manifesté, les petits ne
l’avaient jamais connu. Les deux plus jeunes
trouvaient injuste de devoir tout partager avec
ces étrangers. Ce n’était que rivalité cachée,
non-dits, piques par-dessous, allusions
méchantes entre eux.
La mère ne disait rien. Mais ses préférences
allaient aux deux petits. Elle, peu généreuse
d’habitude, se laissait plus facilement faire
20 Mange à l’ombre
quand ils lui demandaient de leur acheter
quelque chose.
Les aînés : une fille et un garçon,
ressemblaient terriblement à leur père. De leurs
lointains ancêtres incas, ils avaient hérité de
pommettes hautes et prononcées, d’un teint
basané, d’un regard sombre et d’une chevelure
plus noire qu’une aile de corbeau.
Les plus jeunes : un garçon et une fille,
ressemblaient davantage à leur mère. De leurs
lointains ancêtres espagnols, ils avaient hérité de
joues plus rondes, d’un teint plus blanc, de
cheveux châtains.
Le contraste était frappant et intéressant.
C’était comme deux clans adverses. Le nord et
le sud. Cette antipathie viscérale des
conquistadores sur les natifs. Peu de différence
d’âge entre eux. Et pourtant…
Les plus jeunes agissaient comme des tyrans,
se moquant de la lenteur de leur parler. Faisant
sans cesse des allusions à la couleur de leur
peau, ajoutant qu’ils devraient se mettre à leur
service et leur être reconnaissants qu’on les
accepte et qu’on veuille bien les garder. Allant
même jusqu’à vouloir les rabaisser pour leur
faire faire des travaux domestiques. Bref, ils se
sentaient supérieurs sans raison, comme leur
mère et grand-mère. Cela se retrouvait à un
degré frôlant la folie pour des êtres si jeunes et
frères en plus. Quoique… pas tout à fait.
21 Mange à l’ombre
Ils n’étaient que des demi-frères et sœurs.
Mais il semble que toute la rage ou l’amertume
d’avoir été abandonnée par son mari avait été
transmise, dans les gènes, par la mère.
Il était surprenant de voir qu’elle ne grondait
pas les petits quand ils se disaient des horreurs
ou se disputaient, mais reprenait vivement et
sans pitié les plus grands quand ils essayaient de
riposter.
Un observateur aurait même pu, lui, noter
une certaine jubilation à écouter leurs vexations.
Elle-même y prenait goût et s’en délectait, tout
en ayant l’habileté de ne pas le dire. Troublante
mère qui peut laisser dire n’importe quoi, à la
chair de sa chair ?
Quant au garagiste, s’il avait été quelque peu
contrarié au début de savoir que sa femme avait
déjà deux gamins d’un premier lit, il lui fit vite
comprendre qu’il ne prendrait nullement part à
leur éducation. Il ne voulut pas entendre les cris
des bébés, ni voir les linges séchant sur la
terrasse. Il était lui-même étonné de les voir si
basanés et ne leur prêta jamais beaucoup
d’attention. Pas embêtant non plus, typique
réaction masculine.
Tant qu’on ne les gêne pas avec des bruits ou
des problèmes, ils acceptent une situation,
même bancale ! Mais bien sûr lui était fier de ses
propres enfants, les trouvant beaux, à son
image.
22 Mange à l’ombre
D’où cette interrogation que lui ou les autres
se posaient bien souvent, pourquoi les aînés
étaient-ils si marqués ?
Il y a des choses dans la vie,
incompréhensibles. Bien malins ceux qui
arrivent à déchiffrer certaines énigmes de
familles.
Tares, vices, gènes, certains mystères
resteront toujours des mystères.
Tout ce petit monde se retrouvait autour de
la table dominicale. Au grand embêtement des
uns, au vague plaisir des autres. C’était une
tradition que la femme du père avait instaurée.
Lui s’en était réjoui dans un premier temps, puis
les années passant, c’était devenu beaucoup de
bruits, de temps passé à table, de discussions
stériles.
Tout d’abord sa fille, son gendre et leurs
quatre enfants n’arrivaient jamais à l’heure.
Quand on leur disait de déjeuner à 13 h 30,
ce qui était déjà une heure convenable, il fallait
en plus les attendre.
Avec le temps, la mère, par obligation vis-à-
vis de son mari, avait appris à respecter les
horaires.
Elle était fine cuisinière et s’énervait de ne
pas savoir exactement à quelle heure mettre son
rosbif au four, combien de temps avant de
griller les steaks ou faire réchauffer tel ou tel
plat, qu’elle avait soigneusement préparés.
23 Mange à l’ombre
Son agitation et sa mauvaise humeur
influençaient ses relations avec ses petits-
enfants. Ceux-ci lui donnaient toujours
l’impression d’arriver avec une tête fatiguée et
peu enclins au plaisir de la voir. Ce qu’elle
trouvait fort déplaisant. Elle avait aussi une
nette préférence pour les deux plus petits et
faisait des remarques acerbes aux deux aînés.
Sa fille était sa grande joie du dimanche ;
avec elle, elle pouvait enfin parler chiffons,
trouvailles, sorties.
Après l’apéritif, on passait enfin à table.
Le père avait toujours la même place, selon
un ordre immuable, celle du patriarche. Au bout
de la table pour présider. La mère en face, près
de la cuisine. Plus facile pour servir. Le fils aîné,
à la droite de la mère, le gendre à sa gauche. La
fille à la droite du père. Les enfants, comme ils
voulaient. Essayant toujours d’être les plus
éloignés de la cuisine pour ne pas avoir à se
lever pour aider.
Le repas était toujours soigné et bon.
Parfois, c’était une entrée de salade exotique
avec cœurs d’artichauts, cœurs de palmiers,
œufs durs, maïs, laitue, concombre, tomates,
olives, oignons. Puis petites coquilles Saint-
Jacques au parmesan. Enfin arrivait le rôti de
viande de bœuf aux herbes et aux petites
pommes de terre ainsi que l’inévitable riz pour
ceux qui le préféraient.
24 Mange à l’ombre
Un gros gâteau au chocolat et noix, régal des
enfants mais aussi des grands, terminait le
festin.
Quelquefois, des pâtés de maïs fourrés,
appelés « tamales » avec des oignons rouges que
la mère préparait elle-même, puis la fameuse et
succulente poule noire aux piments et
cacahuètes. Une glace parfumée aux fruits de la
passion terminait ce repas.
Elle s’ingéniait à varier chaque fois et les
compliments, qui ne pouvaient manquer de
pleuvoir, faisaient sa fierté et la remboursaient
de toutes les heures passées à cuisiner.

Si les enfants buvaient de l’eau, les adultes,
eux, buvaient du vin. Grâce aux connaissances
vinicoles du père et aux dégustations qu’il avait
peu à peu inculquées à ses enfants, ceux-ci à
l’âge adulte étaient enfin capables d’apprécier et
de sentir quel était le mariage parfait entre la
nourriture et le vin servi. Chaque dimanche
c’était un nouveau cépage, d’un pays différent.
Avec le menu d’aujourd’hui, ils avaient
commencé par un sauvignon blanc chilien, très
frais, puis continué avec un shiraz australien
chambré. Au dessert, ils ouvraient souvent une
bouteille de mousseux, le champagne n’étant
que pour les très grandes occasions. Un cava
espagnol rosé avait eu sa préférence. Même les
enfants avaient le droit d’y goûter.
25 Mange à l’ombre
Le gendre trouvait toujours un peu étrange de
les voir s’extasier, humer, comparer les vins. Lui
qui n’y connaissait absolument rien, préférait la
bière. Mais pour contenter son beau-père il
faisait comme si, il aimait. Il s’essayait parfois
un commentaire, pour faire comme eux, mais se
rendait vite compte aux froncements de
sourcils, qu’il tombait toujours à côté.
Par contre son plaisir à lui, c’était les alcools
digestifs. Invariablement après venaient le café
et le pousse-café.
D’abord il fallait reconnaître que le beau-père
n’était pas « pingre ». On pouvait toujours se
servir et se resservir à volonté. Pour cela aussi il
l’aimait. Ah ! Chez lui, ça n’avait jamais été
comme ça. Très regardants qu’ils étaient ses
parents ! Ici au contraire, les plaisirs de la table
et de la boisson étaient si importants que tout
était permis et autorisé.
Donc son moment favori était celui-ci. Quel
plaisir ! Cognac, Armagnac, Calvados, liqueur
de prunes, de mirabelles, Grava, Saké, Ouzo et
Pisco péruvien.
Il avait beaucoup voyagé le beau-père, quand
il était plus jeune ! Et il rapportait toujours une
bouteille du pays visité. Parfois ses clients lui en
ramenaient aussi une. Maintenant il arrivait
toujours à s’approvisionner dans les différents
magasins spécialisés en vin. On ne l’avait jamais
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