Schizophrénie, autrement...

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Français
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La schizophrénie est un mode d'être au monde ayant un sous-bassement neurobiologique comme tous les autres comportements révélant notre structure psychique ou position subjective. La structure schizophrénique et ses variétés cliniques sont à soutenir dans la rencontre avec le réel. La "schizophrénie autrement" n'est pas une pathologie à guérir mais une position subjective. Elle a du mal, plus que les autres, à se dire. Mais elle est révélatrice de la "Nature" intrinsèque et de ses variations.

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Date de parution 01 septembre 2011
Nombre de lectures 47
EAN13 9782296466395
Langue Français
Poids de l'ouvrage 1 Mo

Informations légales : prix de location à la page 0,0005€. Cette information est donnée uniquement à titre indicatif conformément à la législation en vigueur.

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SCHIZOPHRÉNIE,AUTREMENT...COLLECTION«PENSÉEAFRICAINE»
dirigée par François Manga-Akoa
eEn ce début du XXI siècle, les sociétés africaines sont secouées par une crise des
fondements. Elle met en cause tous les secteurs de la vie. Les structures économiques,
les institutions politiques tels que les Etats et les partis politiques, la cellule
fondamentale de la société qu’est la famille, les valeurs et les normes socioculturelles
s’effondrent. La crise qui les traverse les met en cause et au défi de rendre compte de
leurraisond’être aujourd’hui.
L’histoire des civilisations nous fait constater que c’est en période de crise que les
peuples donnent et expriment le meilleurd’eux-mêmes afinde contrer la disparition, la
mort et le néant qui les menacent. Pour relever ce défi dont l’enjeu est la vie et la
nécessitéd’ouvrirdenouveauxhorizonsauxpeuplesafricains,laCollection«PENSEE
AFRICAINE» participe à la quête et à la création du sens pour fonder de nouveaux
espaces institutionnelsdevieafricaine.
Dernièresparutions
Koffi Célestin YAO, Création en contexte, Une pratique plastique aux
croisements des cultures,2011.
Jean Claude ATANGANA, Bilan philologique de l’Esquisse d’une théorie de la
pratique de Pierre Bourdieu : étude comparée des éditions de 1972 et de 2000,
2011.
Elie DRO, La part de l’ombre dans la peinture. La poïétique du suspens, de
l’Afrique à l’Occident,2011.
Thierry AMOUGOU, Cinquantenaire de l’Afrique indépendante (1960-2010).
Enjeux de développement, défis sociopolitiques et nouvelles opportunités,2010.
Pius ONDOUA, Existence et valeurs IV. Un développement « humain ».
Réflexions éthiques et politiques,2011.
D. SESANGA HIPUNGU, La voie du changement. Un pari de la raison pour
la Rd Congo,2011.
R.KAFFOFOJOU, Capital, travail etmondialisation,2011.
BertheLOLO, Mon Afrique. Regards anthropopsychana-lytiques,2010. LOLO, Que faire de l'inconscient ou à quoi sert le rêve ? Fascicule 2,
2010.
BertheLOLO, Concepts de base en psychopathologie.Fascicule 1,2010.
Serge TCHAHA (sous la direction de), Nous faisons le rêve que l'Afrique de
2060 sera...,2010.
SèèdZEHE, Gbagbologie, Livre I : de la vision à laprésidence,2010.
SylvainTSHIKOJIMBUMBA,L'humanitéetledevoird'humanité,2010.
Sissa LE BERNARD, Le philosophe africain et le transfert des sciences et de la
technologieenAfrique,2010.BertheLOLO
SCHIZOPHRÉNIE,AUTREMENT...
L’HarmattanDumêmeauteur
Aux Editions L’Harmattan
Lesmaladies mentales:Logiqueetconstructiondessignesetdes
symptômes, 2011.
Conceptsdebaseenpsychopathologie, 2010.
Quefairedel’inconscientouàquoisertlerêve?, 2010.
MonAfrique.Regardsanthropopsychanalytiques, 2010.
©L’HARMATTAN,2011
5-7,ruedel’École-Polytechnique ;75005Paris
http://www.librairieharmattan.com
diffusion.harmattan@wanadoo.fr
harmattan1@wanadoo.fr
ISBN : 978-2-296-55362-0
EAN : 9782296553620A mes enfants : JacquesRodolphe WOUNGLY-LOLO
et William BENGONDO-LOLO
A Pa’ Mbombo: Robert William HIGGINS
A mon feu père et ma feue mèreREMERCIEMENTS
Je tiens à remercier Denis Duclos, sans lequel la thèse d’où est tiré ce
livre n’aurait pas vu le jour, et qui l’a dirigée avec patience et esprit
critique. Sa confiance sans faille m’a soutenue tout le long de ces
momentsdesolitudeetdedoutequereprésenteletempsdel’élaboration.
Je remercie le Pr Warnier, pour avoir accepté d’être rapporteur de ce
travail, membre du jury de cette thèse et, surtout, d’avoir été ce
grandfrèreaussidiscret,présentetréconfortantqueSimondeCyrène!
Mesremerciementsetmagratitude vontaumédecin-chefduserviceGde
l’EPSMDA de Prémontré, le Dr Yves Kaufmant et son équipe qui m’ont
accueillie dans l’Aisne et, en particulier, à l’équipe de l’hôpital de jour de
Tergnier (Luc Batonnet, Annie Martin, Nadine Vandenhove, Céline
Hanse,JulieDavion,EricRouxetDaniellePenne).
Je remercie le rédacteur en chef des Cahiers du GRAPPAF,
PierreGeorges Despierre qui, patiemment, a lu et relu mes productions et ma
thèse.
Ma reconnaissance va à Georges Monny, qui a toujours su corriger mes
écritssanstrahirmapensée!
Ma reconnaissance s’adresse à Chantal Godimus, pour sa patience à
élaborer messchémasettableaux.
Je tiens à remercier particulièrement Françoise Lalanne, qui a
patiemmentluetrelucetravail.
J’aibénéficiédel’enthousiasmecommunicatifetdusoutiensansfaillede
Jocelyne Price Toto, Victorine Mbango Lottin, Nilda Lawrence, Martine
Laubert, Christèle Mabwouri Woungly, Jacqueline Faure, Jean-Pierre
BoulesteixetJean-LouisQuirighetti.
Je tiens aussi à remercier mes proches, mes amis, ma famille, les patients
camerounais et français que j’ai rencontrés, et toutes les personnes qui se
sont trouvées un jour sur mon chemin, car cette rencontre a été
instructivepourmoi.SOMMAIRE
AVANT-PROPOS 9
INTRODUCTION 15
PREMIÈREPARTIE:LAPULSIONDECROÎTRE 27
I. – Bases culturelles, psychanalytiques et philosophiques d’une
«pulsiondecroître » 27
I-A. Le désir de reproduire l’autre 27
I- B. Du doute à la dette : le mécanisme de l’engendrement
psychique 36
I-C. De l’acte à l’apaisement du temps 37
II. –Qu’est-cequelapulsiondecroître? 39
II-A. Généralités 39
II-B. Le traumatisme dans le positionnement subjectif 43
II-C. Les mécanismes de défense et les événements de vie 47
II-D. Maladie mentale et pathologie de la personnalité 53
III.–Laclassificationanalytique 58
III-A. Avancées vers une classification dynamique 58
III - B. Visualiser les entités nosographiques : la métaphore de
l’Arbre de Vie 75
III-C. Le symptôme en psychiatrie 80
7SECONDEPARTIE:LESSCHIZOPHRÉNIES 127
I. – Le groupe des psychoses: les schizophrénies. Variétés cliniques
desschizophrènes 127
I–A.Variantescliniquesdelaschizophrénie.Autismes 128
II. –Diagnosticdifférentiel 149
III.-L’entréedanslamaladie:lesprodromes 154
IV.– La schizophrénie, la psychose hallucinatoire chronique et la
mélancoliedélirante 162
V. –Lestroublesdel’humeuretlaschizophrénie 165
VI.–Évolutionetpriseencharge 174
CONCLUSION 187
BIBLIOGRAPHIE 193
8AVANT-PROPOS
Ce travail est né des difficultés que nous avons rencontrées, à savoir:
«être un psychiatre noir africain!» Le psychiatre s’intéresse à la maladie
mentale et cette dernière, en Afrique noire, est considérée comme une
manifestationdusystèmedelasorcellerie-anthropophagie.
Un Noir africain peut-il devenir psychiatre? Peut-il observer la maladie
mentale de façon neutre? Mais encore, devra-t-il se renier ou encore
sortir de lui-même pour cela? Peut-il appliquer les catégories
nosographiqueseuropéennesdanssapratiqueafricaine?
Qu’est-ce qu’un état-limite? Quels liens existe-t-il entre personnalité et
pathologiementale?
La nosographie psychiatrique peut-elle s’enseigner de façon logique dans
les universités et, a fortiori, dans celles d’Afrique noire? Pourquoi ce
hiatus entre les nouvelles classifications DSM et CIM et les
classificationsanciennes?
Ces questionnements se sont retrouvés en partie sous la forme d’une
thèsed’anthropologiepsychanalytique.
Nous avons décidé d’introduire la thèse par une discussion autour du
concept de la paraphrénie, concept élaboré par les aliénistes français et
aujourd’hui disparu des classifications. Peut-on créer un concept, le
trouver pertinent puis, par la suite, se retrouver contraint à l’effacer tout
simplement? De notre point de vue, la paraphrénie souligne le profond
malaisedelanosographiepsychiatrique.
Laparaphrénienes’estpasdifférenciéeavecpertinencedesautresentités
nosographiques. Elle a semé le trouble, ne répondant ni du phénomène
hallucinatoire, nidel’interprétation,nidel’identification,nidufantasme.
Laparaphrénieracontelarelationdesoiàl’autre,larelationdesoiàsoi.
9Laparaphrénieseraconte.
Mais le paraphrène raconte comme agi ce qui n’est pas agi et ne le sera
peut-être jamais. N’anticipe-t-il pas quelque part? Il a cette faculté
d’imaginer l’action de la décrire. Les cognitivistes ne nous disent-ils pas
que penser l’action est déjà la faire pour notre cerveau? En disant son
imagination, le paraphrène nous rappelle que toute action est anticipée,
même si nous n’en sommes pas conscient, et peut se décaler, se dissocier
dansletempsdanssamiseenacte.
L’imagination est justement cette faculté que l’humain possède, qui lui
permetdefuirlesdifficultésdelaviequotidienne.
L’imagination génère le temps, ce qui n’est pas encore ou ce qui a été.
Dire ce qui n’est pas, est mentir pour le commun des mortels. Nous
voyons, ici, que cela est plus complexe. En effet, dire ce qui n’est pas
encore, bien que mensonge pour les autres qui vous écoutent, n’est pas
mentir pour le cerveau de la personne qui l’énonce car cela remplace une
véritécommuneparunevéritésingulière,intimeetinterne.
Travestir le réel, le rendre plus conforme à ce que l’on désire, est le
propredel’humain,etrelèvequasimentdelanormalité.
Par ses liens avec la mythomanie, la paraphrénie remet en scène les
difficultés soulevées au travers de la notion de la personnalité, difficultés
pourladifférencierdelamaladie mentale.
Par l’étude de la paraphrénie, nous avons souhaité démontrer l’existence
de deux axes principaux et différents, mais surtout liés dans le
développement de la subjectivisation de l’individu: l’un représentant le
symbolique autour du langage et du discours, et l’autre représentant
l’imaginarisationdel’actioncommesignedevie.
Parce que ces deux axes sont souvent confondus dans les élaborations
théoriques et cliniques, décrire et comprendre la paraphrénie devient un
casse-tête.
La personnalité est ce lieu d’où se tient l’individu, «indivisé», pour
rencontrer l’autre. Elle exprime la représentation du soi par soi, c’est la
relationàsoi.
10La rencontre de l’autre atteint son point culminant dans la relation
sexuelle, d’où naîtra un enfant. Cette relation sexuelle ne doit arriver - et
ne sera congruente - qu’à un moment donné de l’évolution de l’individu:
aprèsl’adolescence.
Après avoir revisité la paraphrénie, nous avons développé notre
hypothèsedebaseautourdelapulsiondecroître.
Dans la pulsion de croître, croître n’est plus simplement une donnée
physique, mais émet une résonance symbolique qui rejoint le problème
delafinalitéautourdudésir,dumanqueetdeladette.
La pulsion de croître fait rentrer en compte la croissance, la vie, données
incontournables dans un circuit symbolique, dont les aléas nous éclairent
sur la formation des classes nosographiques avec ses variétés cliniques
commelaparaphrénie.
Cette pulsion de croître sera la pulsion UNE, qui est la réponse au désir
parental lors de la conception et après, et dont les aléas tiennent compte
non pas seulement du nom du père mais aussi de la fonction maternelle
qui se retrouve escamotée par l’autre face du nom du père dans sa
forclusion.
La paraphrénie révèle donc l’axe de l’imaginaire, de la représentation, dit
qu’ilexisteuneautrefaçondesymboliser,deparlerdusymbole.
Toujours dans la thèse, nous avons clos notre propos en nous attardant
sur les troubles de l’humeur, discussion que nous avons introduite par le
repéragedelamélancolie,d’Hippocrateànosjours.
La mélancolie nous intéresse, car bien que mimant une dépression
pathologique grave pouvant entraîner la mort, elle est aussi reconnue
comme constitutionnelle et chronique. Un trouble se doit d’être court
dans le temps. En revanche la mélancolie, tout en faisant partie des
troublesdel’humeur,estchronique.
La mélancolie brouille la dichotomie entre l’aigu et le chronique, entre la
vieetlamort,l’instableetlestable.
L’humeur dit la hiérarchie, le passage, le différentiel, mais ne dit pas, ne
décrit pas le temps. L’humeur disant le changement ne décrit pas le
tempsnilemoment.
11Par voie de conséquence, les troubles de l’humeur ne doivent pas être
compris comme des entités propres et stables mais comme des
indicateursdechangementdeplacedesymbole.
Les troubles de l’humeur soulignent l’asymétrie que l’on retrouve dans la
dichotomie aigu/chronique, vie/mort, maladie/normalité,
dépression/manie, qui ne sont plus des entités opposées, des entités
propres.
La dépression, qui est un ralentissement psychique et physique, n’est pas
censée produire cette hyperpsychie autour des idées de mort et de
dévaluation, ainsi que des actions-tentatives de suicides. Cependant, c’est
uneréalitéobservable.
Etlamanienedevaitpas,ellenonplus,entraînerlamortpar épuisement.
Notre thèse est peut-être un rappel à l’ordre, à la prudence. Le symbole,
comme le geste, nous aide à nous comprendre, et à comprendre les
autres; ni l’un ni l’autre ne suffisent pas à nous décrire, ils ne peuvent
pas se substituer à nous. Nous devons nous décoller des symboles pour
advenir,pourcomprendrelavieetlamort.
La mélancolie, en naviguant entre la médecine et la philosophie de l’être,
est bien indiquée pour souligner la difficulté d’une classification
uniaxiale,etmêmebi-axiale.
Si la paraphrénie introduit, dit la nécessité d’un deuxième axe, la
mélancolie, elle, introduit le troisième axe qui supprime la différence
entrel’aiguetlechronique.
Dans cet ouvrage, nous souhaitons aborder la schizophrénie autrement
qu’elle ne l’est de nos jours, présenter une nouvelle façon de considérer
la maladie mentale, la maladie tout court, sans chercher à alimenter la
polémique entre les cognitivistes et les psychanalystes. Nous considérons
que c’est encore une lutte dichotomique, de l’un face à l’autre, mais pas
del’autrement.
Ce que nous suggérons, c’est d’aller au-delà du raisonnement humain qui
repose sur un système symbolique dichotomique autour de la rationalité,
lavie,lamort,lebien,lemal.
12Nous reprenons ainsi une partie de notre thèse d’anthropologie
psychanalytique en insistant sur la pulsion de croître et son incidence sur
l’élaboration d’un outil différent pour aider à la classification de la
maladie mentale, et aussi, pour la comprendre, classification permettant
de situer les pathologies, les groupes nosographiques, afin d’expliquer le
montagedessymptômesainsiqueleurcompréhension.
La maladie, selon nous, n’est pas une situation à effacer, à guérir, mais
une situation révélatrice d’une structure psychique à admettre et à
soutenir.
En proposant la pulsion de croître, nous introduisons une nouvelle
conception de la maladie et de la vie. La pulsion de croître explique
l’élaboration des mécanismes psychiques autour de l’idéalisation et les
conséquences de ces montages sous la forme des structures mentales de
base ainsi que les symptômes. La préhistoire intra-utérine de la pulsion
de croître et des mécanismes psychiques nous révèle les origines, le
«comment» de toutes sortes de variétés cliniques en psychiatrie et, en
particulier,danslaschizophrénie.
13INTRODUCTION
Pourquoi mettre en cause les catégories nosographiques en psychiatrie,
ou l’ « autrement » de la maladie mentale
Ce questionnement sur les catégories nosographiques en psychiatrie n’est
pas issu de considérations académiques abstraites. Il a surgi de difficultés
effectives rencontrées dans mon travail clinique. Dès mon retour de
formation en France, j’avais ressenti l’impression que mes compatriotes
camerounais présentaient une symptomatologie atypique. Déstabilisée
par celle-ci, je me trouvais aussi interrogée par un comportement
particulier des familles, ainsi que par celui des communautés, qui
s’illustrait par des passages à l’acte, des «faits divers» empreints de
violence.
Ces questions me portèrent à réfléchir, au-delà des étiquettes
psychiatriques, afin de mieux comprendre les liens entre psychanalyse et
cultures traditionnelles, trois axes se dessinant progressivement, en
étroiterelationl’unavecl’autre:
Le premier axe concernait le comportement de l’homme
camerounais. Quatre caractéristiques «négatives» assez
répandues retenaient sur ce plan mon attention: une agressivité
générale, une sexualité «ancillaire» (c’est-à-dire souvent vécue
dans un rapport de domination/servilité) et peu «responsable»,
une inclination à la corruption ainsi qu’au dépouillement de la
chosepubliqueet,enfin,untribalismedéfiantl’intérêtnational.
Le deuxième axe portait sur les inégalités de fonctionnement des
groupes et des peuples, et de leur rapport à la démocratie et à
l’évolution sociale et culturelle. Pour simplifier, disons: le
rapportNord-Sud.
Le troisième avait affaire au thème de l’amour: amour de Dieu,
amourduprochainetamourduconjoint.
15Avec la psychanalyse, ma première intention était de comprendre mes
propres difficultés existentielles. La psychanalyse ne m’a pas déçue;
mais pour en transmettre l’avantage – dans le contexte camerounais
comme en France -, il m’a paru difficile de me contenter d’une culture
livresque et théorique sans avoir au préalable expérimenté, de manière
immédiate et en toute sensibilité, ce que j’avais cru comprendre. Prenons
un exemple: dans nos régions subsahariennes, l’apprentissage de la
propreté n’est pas frustrant. On peut donc légitimement se demander
quelles sont ses incidences sur le développement de la personnalité. Or la
place de la phase anale a semblé de tout temps poser question dans les
études psychanalytiques car, en Europe comme ailleurs, les frustrations
survenues à cette période semblent finalement insuffisantes pour marquer
et expliquer le caractère anal, d’autant que la prédilection des «mères
africaines» pour le recours aux poires anales (lavements) dès la
naissance de leurs enfants tend à gommer la limite entre la phase orale et
la phase anale! Il ne s’agit pas seulement d’un chevauchement entre
diverses phases, mais plutôt d’une mise en cause de l’importance même
delaphaseanale,et durôledecelle-ci.
De même, en m’intéressant à la phase phallique et au complexe d’Œdipe,
j’ai pu relever un ensemble comportemental spécifique en Afrique
subsaharienne qui empêche - ou, tout au moins, rend difficile – l’accès à
l’Œdipe classique positif de type européen. Cet ensemble peut être
1résuméparlaformule:«Fais-moiunenfant,je vaist’épouser . »
Cette phrase illustre le véritable dialogue de sourds qui se manifeste
régulièrement entre l’homme et la femme camerounais. De fait, ne
pouvant«satisfaire»lafemme, lenouvelhomme camerounais adopte un
comportement compulsif de séduction devant cette dernière qui, à son
tour, revendique le «phallus» dont le symbole pénien est remis par la
nature aux hommes, mais dont ils ne possèdent plus les attributs de
pouvoir.
Dès lors, l’angoisse devant la mort, la peur d’être tué ou de ne pas
disposer du moindre recours devant l’autre, sous-tend toutes les actions
1 B.E. LOLO,«Fais-moi un enfant, je vais t’épouser», in Cahiers de l’UCAC,
n°4,1999: CitadinsetrurauxenAfriquesubsaharienne,pp.381-385.
161de la vie quotidienne . Cela s’observe en particulier dans le phénomène
2de la sorcellerie. Pour faire bref, dans cette région culturelle , l’autre
n’est là que pour nous faire du mal et, aussi incroyable que cela puisse
paraître,cetteangoisseestencoreplusfortequecelledemourirdefaim.
A partir de ce constat, l’ « angoisse devant la mort » ou l’
« insatisfaction » peuvent s’associer avec la dimension du «temps » et,
plus exactement, celle du « temps d’être ».Nousallonsvoircomment.
Tout au long de mes observations sur le comportement des Camerounais,
j’étais en quête de circonstances atténuantes, car l’affaire semblait se
présenter mal! On comprend donc aisémentle plaisir que jeressentais en
allantrôderautourdu«trauma»delacolonisationetdesesavatars.Cela
expliquaittout…
Cependant, il y avait, à cette solution, une difficulté: mettre au jour ce
qui crée le groupe avant son «traumatisme». Qu’est-ce qui fondait ledit
groupe et, puisqu’on ne peut faire l’économie des traumatismes, à quels
moments certains seront-ils préjudiciables? En d’autres termes: de quels
traumatismesparle-t-on?Enexiste-t-ilplusieurstypes?
Pour prendre l’exemple paradigmatique du peuple juif, celui-ci semble
s’être construit – et avoir construit les individus qui le composent - dans
une certaine administration du traumatisme. J’ai été vivement intriguée et
fascinée par l’histoire de ce peuple, dans sa relation avec la religion
chrétienne, qui soulevait pour moi certaines énigmes: ainsi, que pouvait
bien représenter la religion chrétienne dans l’évolution du peuple juif?
L’amour prôné par Jésus-Christ n’était-il pas une bienveillante tolérance
récurrente aux relations exemptes d’identification projective? Autrement
dit, ne venait-il pas s’installer historiquement comme traitement d’une
3désillusion ?
1M.KLEIN, Envie et gratitude,Paris,Gallimard,1968.
2 Selon l’anthropologue britannique MARY DOUGLAS, cette relation très
négative à l’autre dans la sorcellerie n’existe pas à ce point dans d’autres
régions d’Afrique (voir son livre: De la souillure. Essai sur les notions de
pollution et de tabou,Paris,Maspero,1971).
3M.BALMARY, Abel ou la Traversée de l’Eden,Paris,Grasset,1999.
17En réfléchissant sur l’amour et ses déboires, sur la capacité relative des
uns et des autres à aimer, sur la signification du mot même «aimer», je
découvris quelques homologies, et j’en usai pour questionner le
comportement camerounais: Pourrions-nous un jour parvenir à aimer
pour sublimer une déception? Pourrions-nous un jour récupérer toutes
1lespartiesde nous-mêmesque nousavionsprojetées dansautrui (dans le
colonisateur, etc.) et que nous recherchions justement dans notre relation
à lui? Pourrions-nous un jour parvenir à une individuation plus
complète… après un certain processus de désillusion? Un peuple –
camerounais, par exemple - peut-il atteindre le stade d’une telle
individuation?
Là est la question, et elle est d’emblée à la fois collective et individuelle.
On la retrouve à la source même des transmissions entre générations. On
peut la reposer de la même façon du côté de chaque personne et de sa
propre histoire. On pourrait par exemple la formuler ainsi: Comment une
mère (camerounaise ou française…) peut-elle et doit-elle s’y prendre
pour permettre à son enfant de s’individualiser, de franchir aisément
touteslesphasesdesondéveloppement?
Pour qu’une mère soit bonne et favorise l’individuation de son enfant,
nous sommes en effet avertis qu’elle doit désillusionner à bonne dose!
Mais comment désillusionner à bonne dose? Qu’entendrait-on d’ailleurs
par bonne dose? Par rapport à qui et à quoi? Une chose est sûre: sans
avoir à doser, tout irait à la perfection, car tout se passerait sans
culpabilité, tandis que doser équivaut à vouloir faire bien ou mieux, et
cela, selon le désir de la mère - de la mère - de la mère: soit le désir de
2l’autre. Dans ces conditions, pour qu’une mère soit bonne , faudrait-il
donc qu’elle soit sans désir? Cela voudrait-il dire qu’elle n’a pas le droit
3defaireunenfant,dèslorsqu’elledésire ?
Ces contradictions donnent le vertige, d’autant plus qu’on les retrouve du
côté du groupe. Seulement, qui est la mère dans le groupe? Est-ce le
1M.KLEIN, Envie et gratitude,Paris,Gallimard,1968.
2D.W.WINNICOTT, Processus de maturation chez l’enfant,Paris,Payot,
1970.
3 B.E. LOLO, «Le mille-pattes et l’enfant autiste», in Nervure, Tome XV,
n°6,septembre2002;pp.9-13.
18territoire qui crée et enfante le collectif identitaire? Est-ce un idéal, une
situation, mais toujours quelque chose de l’ordre du désir? Et dans ce
cas, ce serait toujours la question du désir maternel qui prévaudrait, en
conditionnantl’individu-membre.
Qu’est-ce donc que ce désir de la mère? Voudrait-elle être une femme
complète, femme et mère, non castrée? C’est à cela que l’homme
camerounais répond en criant à la cantonade: «Fais-moi un enfant, je
vais t’épouser.» Ainsi montre-t-il sa propre incomplétude à une femme
incomplète. Mais, si l’homme est incomplet, à qui la faute? Et au fond,
est-ce une fatalité? L’incomplétude elle-même est-elle un si grand
problème? Son acceptation «désillusionnée» est-elle si difficile? C’est
à ce stade de notre réflexion que nous avons entrevu la possibilité de la
1sexualité comme leurre , et la capacité de se dégager - au moins
partiellement - de cet autre maternel, désirant sans trêve pour notre
2compte et à notre place . Paradoxalement, ce serait ce détachement qui
donnerait la possibilité de l’aimer, et partant, d’accéder à la sublimation,
seule véritable action hors but sexuel.
Ce leurre est certes entretenu depuis la naissance, depuis toujours. Mais
contre toute attente, la sexualisation n’est que promesse d’individuation
possible: C’est la scène primitive comme traumatisme. Le désir du désir
du premier Autre désir situationnel a, du même coup, un caractère
absurde.Ilnousmèneversuneimpasse.Parprinciped’homéostasieetde
constance, ce désir devrait disparaître. Mais, cherchant à aller jusqu’au
bout de sa logique et en tant qu’absurde, il produitaussi ce qui l’empêche
d’évoluer,detransformercettelogique.
C’est ce désir aliéné qui nous enferme. La question est: Peut-on le
lâcher? Le remplacer par autre chose? Comment ? Dans l’analyse, par
exemple, nous y parvenons petit à petit. Puis, à un moment, après une
période de stagnation, nous avons l’impression que les choses
1 L.BEIRNAERT, Aux frontières de l’état analytique (La Bible, saint Ignace,
Freud et Lacan),Paris,LeSeuil,1987.
2 B.E. LOLO, «Une fiction mythologique ou l’œdipe intra-utérin, le déni de la
triangulation dans l’Histoire», in Nervure, Tome V, n°9, décembre 1992, pp.
40-43.
19s’enclenchent d’elles-mêmes, que nous le voulions ou non, comme si la
bobine de fil ne cessait plus de se dérouler. Souvent, nous aimerions bien
que ce déroulement vertigineux s’arrête, surtout lorsque nous croyons
apercevoir, au bout du parcours, une mort émotionnelle, et l’angoisse que
cette mortsoitphysique.
Toutes ces questions se sont précisées à partir de 1997, période où j’ai
1commencé à les transcrire . Je découvrais alors que la difficulté de
l’homme camerounais à trouver le «fil» de la sublimation libératoire, et
de son déroulement une fois tranché le lien au désir maternel premier,
m’avait conduite, sans le savoir, à me heurter au mur de la nosologie
établie. Celle-ci, en effet, me semblait incapable de rendre compte
correctementdecettedifficulté,oudesessolutions.
Lors de la soutenance de mon mémoire de fin d’études en psychiatrie -
essai qui avait pour titre provocateur Manifestations psychotiques chez
les états-limites -, un membre du jury me demanda s’il existait des
« états-limites» au Cameroun… Je lui répondis qu’il y en avait
beaucoup, non hospitalisés et dans la rue puisque c’étaient eux les…
«normaux». Je voulais ainsi souligner l’ambiguïté du terme «
étatlimite». Reflétait-il une pathologie «réelle»… ou un état de notre
ignoranceà émettreundiagnostic?
Classifier c’est nommer, comprendre, différencier et prévoir une
évolution.C’est aussi penserdesactionssurcette évolution.Classifierest
uneactiviténormale del’être humain, uneactivitépourpenser l’extérieur
et soi-même, penser, maîtriser et agir sur le monde et ses objets. Mais les
classifications établies reflètent des enjeux entre institutions, entre
idéologies, entre forces sociales qui orientent ce besoin bien loin d’une
simplefonction.
Les principales classifications utilisées actuellement sont issues de la
Classification internationale des Maladies (CIM), dans son Chapitre 5
qui concerne les troubles mentaux, et de la classification américaine
publiée dans le Manuel diagnostique et statistique des troubles mentaux,
ou DSM (Diagnostic and Statistical Manual of Mental Disorders). J’étais
1B.E. LOLO, «Psychanalyse et culture», in Le Journal de Nervure, n°2, mars
1999;pp.6-7.
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