À quoi sert la culture ?
278 pages
Français

À quoi sert la culture ?

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278 pages
Français

Description

La culture classique, qui pendant des siècles a nourri et élevé les esprits, était fondée sur une conception de l'homme désormais morte, notamment d'avoir subi les assauts de la science et du capitalisme. Elle n'est pourtant pas sans avoir laissé une héritière, à savoir la culture dite exigeante, celle qui est aujourd'hui diffusée dans les structures culturelles, mais dont on ne voit plus quelle fonction on pourrait lui assigner. Cette culture exigeante ne serait-elle au fond rien d'autre qu'un divertissement raffiné pour personnes distinguées ? Se réduirait-elle à n'être que l'expression identitaire, sans vérité ni universalité, d'un groupe social parmi tant d'autres ? Sa prétention à nous éclairer sur le monde et sur la vie ne serait-elle qu'une illusion ? Faudrait-il lui préférer la culture de masse, qui pour sa part échappe à l'accusation d'élitisme ? Autant de questions auxquelles cet ouvrage entend répondre.

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Date de parution 18 février 2019
Nombre de lectures 3
EAN13 9782140114243
Langue Français
Poids de l'ouvrage 3 Mo

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Exrait

Gilles Lévêque
À quoi sert la culture ?
POUR COMPRENDRE POUR COMPRENDRE
À quoi sert la culture ?
Pour ComprendreCollection dirigée par Jean-Paul Chagnollaud L’objectif de cette collectionPour Comprendreest de présenter en un nombre restreint de pages (176 à 192 pages) une question contemporaine qui relève des différents domaines de la vie sociale. L’idée étant de donner une synthèse du sujet tout en offrant au lecteur les moyens d’aller plus loin, notamment par une bibliographie sélectionnée. Cette collection est dirigée par un comité éditorial composé de professeurs d’université de différentes disciplines. Ils ont pour tâche de choisir les thèmes qui feront l’objet de ces publications et de solliciter les spécialistes susceptibles, dans un langage simple et clair, de faire des synthèses. Le comité éditorial est composé de : Maguy Albet, Jean-Paul Chagnollaud, Dominique Château, Jacques Fontanel, Gérard Marcou, Pierre Muller, Bruno Péquignot, Denis Rolland. Dernières parutions Damien GIMENEZ,La question de la liberté, 2018. Patrice VIVANCOS,Économie et cinéma. Leurs liaisons dangereuses décodées au fil des 26 lettres de l’alphabet, 2018. Doh Ludovic FIE,La pensée du beau chez Plotin. Une esthétique de la rupture, 2018. Xavier BOLOT,Les illusions d’optique, une introduction à la pensée quantique du quotidien, 2017. Otto Maria CARPEAUX.Histoire de la littérature occidentale de 1920 à 1980. Extraits,2010. Michel PERRIN,1848, Louis Blanc ou la fraternité en République. Un repère pour aujourd’hui, 2017. Elisabeth CHAMORAND,La liste noire,2017 Paul NDA,Sociologie politique, Pour comprendre ce qui se joue, se décide et se passe ici et ailleurs, avec sa géométrie variable,2017 Emmanuel FRAISSE,Les anthologies en France, 2017. Simon LAFLAMME,L’autonomisation des sciences humaines. Théories en sciences humaines au XXe siècle, Tome I, 2016.
Gilles LÉVÊQUE
ÀQUOI SERT LA CULTURE?
© L’Harmattan, 2019 5-7, rue de l’École-Polytechnique ; 75005 Paris http://www.editions-harmattan.fr ISBN : 978-2-343-16894-4 EAN : 9782343168944
À Catherine
INTRODUCTION
Il y a quelques décennies la culture, entendons la « grande » culture, était encore un objet de combats acharnés. L’anthropologie s’était attachée à contester son universalité ; le relativisme culturel était de rigueur. La sociologie n’était pas en reste puisque, emmenée par Pierre Bourdieu, elle dénonçait la « grande » culture comme n’étant qu’un 1 instrument de distinction sociale . À la fin des années 1980 pourtant, certains ouvrages qui défendaient avec une vigueur intacte cette culture 2 contre son délitement moderne eurent un fort retentissement . De toute évidence, la perspective de la mort de la « grande » culture éveillait encore de l’effroi et de l’indignation dans le public cultivé. Force est de constater cependant que le débat sur la culture est devenu depuis passablement atone. Certes, il arrive toujours, quoique de plus en plus rarement, qu’un brûlot 3 soit publié , mais il ne suscite plus qu’une indifférence au mieux amicale au pire navrée, tandis que la très grande majorité de la littérature relative à 4 la culture adopte un ton beaucoup plus mesuré . En définitive, la question qui se pose en ce début de troisième millénaire n’est plus de savoir 5 comment défendre la « grande » culture, mais :Qu’est-ce que la culture ?, 6 ou mieux :Quelle culture défendre ?Les certitudes ne sont plus de mise, il s’agit bien plutôt de prendre acte des mutations ayant affecté la culture et de tenter de redéfinir le champ du culturel. Pour autant, il serait précipité d’en conclure à une mort pure et simple de la « grande » culture au profit de la culture de masse. Le fait est que la production de biens culturels relevant de la culture dite exigeante n’a jamais été aussi importante, et le public se presse nombreux dans les
1 Cf.en particulier P. Bourdieu,La distinction. Critique sociale du jugement,Paris, Les Éditions de Minuit, 1979. 2 Deux livres en particulier, publiés la même année respectivement aux États-Unis et en France, furent de grands succès de librairie : Allan Bloom,The Closing of the American Mind,édité aussitôt en français sous le titreL’âme désarmée. Essai sur le déclin de la culture générale,Paris, Julliard, 1987, et Alain Finkielkraut,La défaite de la pensée,Paris, Gallimard, 1987. 3 Par exemple Martine Chifflot-Comazzi,La cultuerie de masse,Château-Gontier, Éditions Aedam Musicae, 2017. 4 Il s’agit le plus souvent d’établir un état des lieux réaliste de la situation, en proposant, mais presque timidement, des pistes pour tenter de préserver ce qui se peut. Quelques exemples pour s’en convaincre, à s’en tenir aux publications françaises : Joël Gaubert, Quelle crise de la culture ?,; Marc Bélit,Nantes, Pleins Feux, 2001 Le malaise de la culture,Biarritz, Séguier, 2006 ; ou encore Normand Baillargon,Liliane est au lycée. Est-il indispensable d’être cultivé ?,Paris, Flammarion, 2011. 5 Titre de l’ouvrage dirigé par Yves Michaud et publié en 2001 aux éditions Odile Jacob (Paris). 6 Thème du n° 283 de la revueEsprit,mars-avril 2002.
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structures culturelles qui la diffusent. Pour s’en tenir à notre pays, les enquêtes d’Olivier Donnat sur les pratiques culturelles des Français, 1 menées de 1973 à 2008 , laissent apparaître certes une certaine baisse de la lecture, mais également une hausse de la fréquentation des structures 2 culturelles, notamment des théâtres . À tout le moins, les évolutions que l’on peut observer sont lentes, et ne permettent de toute façon pas de conclure à une érosion inexorable de la consommation de la « grande » culture au profit de la culture de masse. Dans les sociétés occidentales, la proportion de ceux qui « consomment » la culture exigeante n’est pas moindre aujourd’hui qu’il y a quelques décennies, et tout porte à croire qu’elle n’est pas moindre qu’il y a un siècle – et sans doute plus conséquente en raison de l’accès d’une part plus importante de la population aux études supérieures. Voilà qui dessine un paysage paradoxal : d’un côté la « haute » culture est bel et bien morte, à tel point qu’il n’y a plus personne, ou peu s’en faut, pour en porter le deuil, mais d’un autre côté elle jouit toujours d’une très bonne santé. Quelque chose de la « grande » culture a indiscutablement fait naufrage, mais manifestement tout n’en est pas perdu pour autant. Qu’est-ce à dire, sinon quela « grande » culture a changé de 3 régime, de statut, de fonction dans la société ?La chose continue certes, maisune certaine idéede cette culture a définitivement sombré. En première approximation, on peut dire sans risquer d’être contesté que ce que la « grande » culture a définitivement perdu, c’estla position hégémoniquequi était autrefois la sienne, autrement dit sa supériorité indiscutée, sa prétention à êtrelaculture, la seule digne de ce nom. Le fait est que depuis le milieu des années 1950 on a assisté à une remise en question de la hiérarchie culturelle traditionnelle qui a abouti à la destitution pure et simple de la « grande » culture de sa position supérieure
1 Pour être précis il y eut cinq enquêtes successives : en 1973, 1981, 1988, 1997 et 2008, toutes publiées sous le titreLes pratiques culturelles des Françaisà la Documentation française (Paris). 2 Cf.Pratiques culturelles, 1973-2008. Dynamiquesla synthèse d’O. Donnat, « générationnelles et pesanteurs sociales »,Culture Études,décembre 2011, 2011-7. 3 Ce changement de régime a au moins été noté en art, en particulier par le philosophe Arthur Danto, qui estime que depuis un peu plus d’une cinquantaine d’années la mission historique de l’art est terminée. Nous entrons dès lors dans la « période post-historique de l’art » (cf.notammentAprès la fin de l’art,tr. fr. Cl. Hary-Schaeffer, Paris, Seuil, 1996, p. 24), qui se marque par unchangement de régimedans la manière de le pratiquer (cf. L’art contemporain et la clôture de l’histoire,tr. fr. Cl. Hary-Schaeffer, Paris, Seuil, 2000, p. 28), plongeant inévitablement l’art dans lafutilité. Ce changement de régime est également souligné par Yves Michaud dansL’art à l’état gazeux(Paris, Stock, 2003), qui estime pour sa part que les œuvres ne symbolisent plus (p. 100) pour ne plus être désormais gouvernées, au fond, que par la mode (p. 169-205).
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1 auparavant incontestée ; le roi est déchu, il a perdu sa couronne . La valeur 2 de la « grande » culture est désormais relativisée, et comme marginalisée . Ainsi, les partisans inconditionnels de la « haute » culture et les défenseurs, sinon de la culture de masse, au moins de la relativité et partant de la variété des expressions culturelles, refusant quelque hiérarchie culturelle que ce soit, ne s’écharpent plus. Mais que ce débat se soit apaisé ne signifie pas qu’il ait trouvé la réponse qu’il attendait. Au fond, on a plutôt assisté au forfait des défenseurs de la culture exigeante, qui ont fini par admettre que leur cause était perdue. Pour autant nous ne savons pas vraiment ce qu’il en est du nouveau statut de la « grande » culture. Jadis, cette culture avait une fonction bien définie : permettre à l’être humain de développer ses facultés, en particulier intellectuelles, de façon à pouvoir s’accomplir dans son humanité. À tout le moins, on estimait que la culture venaitéleverl’homme, qu’elle venait legrandir,ce qui signifiaita contrarioqu’on considérait que l’homme non cultivé restait bas, séparé de son humanité, et finalement vil et méprisable. Qui oserait soutenir cela aujourd’hui ? Qui oserait affirmer que la grandeur et jusqu’à l’humanité même des êtres humains se mesurent à leur culture ? C’est dire que le statut, la place, lafonctionde cette culture dans la société actuelle sont pour le moins obscurs et ambigus. Il est donc utile, pour ne pas dire nécessaire et urgent, de s’interroger sur la fonction de cette culture.
À dire vrai, à la question de savoir à quoi sert la « grande » culture, nous ne manquons pas de réponses. Pour les hommes politiques, la culture est un instrument de développement des territoires, permettant d’améliorer l’image de ces derniers, de les rendre plus attractifs, plus dynamiques. Ils 3 pensent certes à la population locale, mais tout aussi bien au tourisme , ils souhaitent également attirer une population créative, gourmande de 4 culture, afin d’accélérer le développement économique de leur ville . La
1 Nous examinons plus précisément ce point au chapitre V, p. 172-74. 2 « Ce qui est certain cependant, c’est que la « grande culture », celle que Bourdieu pour la dénoncer qualifiait de « légitime », est aujourd’hui marginalisée » (Marc Bélit,Le malaise de la culture, op. cit.,la « p. 384). Le fait est que « grande culture » considérée comme légitime, transmise par l’éducation et l’enseignement, se trouve remise en cause comme culture « de classe » ou culture dominante alors qu’un consensus s’opère qui vise à reconnaître l’égalité de toutes les cultures au sein d’une diversité tolérante. » (Ibid.,p. 223). 3 Qu’il suffise de songer aux festivals, avec leurs retombées en termes d’image tout autant qu’en termes économiques – le gain d’image venant par ailleurs accroître les retombées économiques. 4 Selon Richard Florida le développement économique repose d’abord sur la classe créative, qu’il convient donc d’attirer dans les grandes villes. Or, les créatifs sont friands d’une vie culturelle et artistique riche. Le développement culturel se voit ainsi doté de vertus économiques. R. Florida a commencé à publier des ouvrages sur ce sujet à partir de 2002
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