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ARCHÉOLOGIE ET ÉVOLUTION DE LA NOTION D'AUTEUR

De
394 pages
En faisant naître le lecteur, Roland Barthes met à mort l'auteur en 1968 ; une charge provocatrice contre l'ordre du père, l'auteur du livre. Quelle est l'autorité de l'auteur ? Quelle est la relation entre l'auteur et le lecteur ? Quelle est l'esthétique de la production textuelle ? En quoi la problématique de l'auteur rejoint-elle celle de la création ? Et pourquoi un nombre fantastique de fantasmes et de projections dépréciatives sont-ils venus s'abattre sur l'auteur ?
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Archéologie et évolution de la notion d'auteur

Collection Ouverture philosophique dirigée par Dominique Chateau et Bruno Péquignot

Une collection d'ouvrages qui se propose d'accueillir des travaux originaux sans exclusive d'écoles ou de thématiques. Il s'agit de favoriser la confrontation de recherches et des réflexions qu'elles soient le fait de philosophes "professionnels" ou non. On n'y confondra donc pas la philosophie avec une discipline académique; elle est réputée être le fait de tous ceux qu'habite la passion de penser, qu'ils soient professeurs de philosophie, spécialistes des sciences humaines, sociales ou naturelles, ou... polisseurs de verres de lunettes
astronomiques.

Dernières parutions Paul DUBOUCHET, De Montesquieu le moderne à Rousseau l'ancien, 200 I. Jean-Philippe TESTEFORT, Du risque de philosopher, 2001. Nadia ALLEGRI SIDI-MAAMAR, Entre philosophie et politique: Giovanni Gentile, 200 I. Juan ASENSIO, Essai sur l'œuvre de George Steiner, 2001. Réflexion sur l'Enseignement de la Philosophie, Pour un avenir de l'enseignement de la philosophie, 200 I. Hervé KRIEF, Les graphes existentiels, 2001. Heiner WITTMANN, L'esthétique de Sartre, 2001. Christian SALOMON, Le sourire de Fantine, 2001. Claude MEYER, Aux origines de la communication humaine, 2001. Hélène FAIVRE, Odorat et humanité en crise à l 'heure du déodorant parfumé, 200 I. François-Victor RUDENT, La conversation de Montaigne, 2001. Serge BISMUTH, L'enfance de l'art ou l'agnomie de l'art moderne, 2001. Young-Girl JANG, L'objet duchampien, 2001. Jad HATEM, Hindiyyé d'Alep: mystique de la chair et jalousie divine, 2001. Alexandra ROUX et Miklos VETO (coor.), Schelling et l'élan du « système de l'idéalisme transcendantal »,2001. Claude POULETTE, Sartre ou les aventures du sujet, 2001. Jacques CROIZER, Les héritiers de Leibniz, 2001.

Steven BERNAS

Archéologie et évolution de la notion d'auteur

L'Harmattan 5-7, rue de l'École-Polytechnique 75005 Paris

L'Harmattan Hongrie Hargita u. 3 1026 Budapest HONGRIE

France

L'Harmattan Italia Via Bava, 37 10214 Torino ITALIE

@ L'Harmattan,

2001

ISBN: 2-7475-1556-7

Je déplore le sort de l'humanité, d'être, pour ainsi dire, en de si mauvaises mains que les siennes.1

C'est une absolue perfection, et comme divine de savoir jouir lqyalement de son être.2

1 La Mettrie, Œuvres philosophiques, t. 2, Fayard 1987, p. 288. 2 Michel de Montaigne, Essais 3, Garnier Flammarion, Paris, 1979,

pp.1115-16.

Chapitre l Volonté de pouvoir et volonté de savoir

1.1. Pensée et subjectivité de la langue

1.1.1. Pouvoir

et savoir

Ce travail est né d'un constat, sur l'état des rapports de force au sein des institutions du savoir. Le dix-neuvième siècle frissant a fourni de nombreux exemples du rapport du savoir à l'erreur. C'est précisément l'erreur qui m'intéresse ici: d'un côté existe le savoir qui n'a jamais admis ses erreurs, et de l'autre côté, le savoir qui avance grâce aux erreurs. La question de l'auteur se situe dans cette deuxième perspective. Elle porte en elle les contradictions et les projections de la pensée, à l'intersection des savoirs sur la langue, sur le sujet, et des questions de la société dans son rapport aux savoirs et aux vérités qu'elle est capable d'admettre. Tout savoir constitué doit pouvoir reconnaître ses erreurs, être révisable de l'intérieur. Ce travail de recherche sur la notion d'auteur part de ce constat. En ce sens, le savoir est nécessairement en évolution et ne peut se figer, ni sur des a priori ni sur des dogmes. Sur la notion

d'auteur les points de vue se sont cristallisés et figés avec l'approche de la critique et des sciences humaines. Mais c'est surtout l'usage du mot auteur qui m'a étonné, scandalisé et déconcerté. Je me suis demandé pourquoi affIrmer, avec tant de force, des contre-vérités, et pourquoi, dès que l'erreur scientifique est découverte, ne pas y revenir et la signaler. Il m'a paru alors insensé que la subjectivité puisse à ce point entrer dans le discours du savoir offIciel, afm de masquer tout simplement un manque d'honnêteté.
L'intolérance de principe peut aller jusqu'à taire certaines paroles, jusqu'à ce que l'autre, l'auteur, le critique, insuffIsamment armé pour l'affIrmation de ses idées, se résigne au murmure, au silence imposé, à la négation de son identité. La notion d'identité est d'abord une notion policière avant d'être individuelle, elle est une question d'état civil avant de devenir une quête personnelle et intime de l'auteur. J'aborderai cette notion d'intimité dans l'écriture dans cet ouvrage. Faire taire l'intime comme la pensée adverse, par la force, l'intimidation ou la violence psychique ou physique, m'a paru un scandale contemporain et une très grande lâcheté des puissants. A partir du moment où je découvrais que la pensée était un enjeu de pouvoir, de puissance, de domination d'une minorité par la conformité et le conformisme, je me suis interrogé sur la posture du penseur au service de l'autorité, habitué à rendre conforme la population, dans l'histoire politique et sociologique des mentalités. Je me suis aperçu que le penser/ classer de Georges Perec3 n'avait pas de limites, puisqu'il appartenait à la projection subjective d'une domination d'intérêts sur la majorité de la population.

3 Georges

Perec, Penser classer, Hachette,

coll. « Textes

du XXo siècle », Paris, 1985.

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Georges Perec4 a raconté combien nous avions été marqués par le délire de la fiction scientifique. L'interrogation, déclenchée sur le rapport entre la pensée et le classement scientifique, met en relation le pensable et le classable, de telle façon que la pensée ne peut réfléchir qu'en s'émiettant, se dispersant, s'annulant parfois et en revenant sans cesse à la fragmentation qu'elle prétendait mettre en ordre. Peut-être peut-on penser l'ordre, le classable, comme un impensé qui voudrait ordonner l'inclassable, l'insondable, l'indicible, que l'ordre précisément s'acharne à dissimuler. L'ordre et sa technique de classement servent d'excuse et d'alibi, au lieu d'affronter les problèmes à résoudre. La technique et le classement scientifiques sont les paravents d'un impensé et d'une incompétence devant le désordre des émotions, des pulsions, de la vie.
Les sciences humaines ont imité ce devenir scientifique de la vérité unique, du partage entre le faux et le vrai. Des curiosités philosophiques telles que « l'humanisme scientifique» sont apparues, parmi d'autres curiosités, toutes aussi intéressantes. Le rapport entre la science et la littérature a souvent été utilisé comme couperet de la nouvelle science « humaine ». Une science de la toute-puissance a laissé paraître un aveuglement à travers la confiscation de la connaissance à son profit. Le savoir a alors reconduit les méthodes hégémoniques dans les règles et les normes des groupes sociaux. La violence des propos était d'autant plus grande que les propos de l'autre étaient relativement proches, mais non identiques. Les apports des années 50-60 étaient prépondérants. Ces nouvelles approches en sciences humaines étaient essentielles mais limitées. La notion de recherche ne permettait pas d'erreur ni de changement de cap. Toutes les
4

Ibid, page 165.

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idées adverses devaient plier, dans une mise au pas ordonnée, sur le chaos toujours à venir dans lequel la science devait rester figée, même si le réel la submergeait. Le principe de la science a longtemps été la perfection d'un système qui meurt par entropie. Sa vérité est relative et, comme toute vérité, partielle. Le savoir n'existe que s'il accepte d'être remis en cause. La vérité ne se fige pas, elle est à peine discible et encore moins perçue ou écoutée. Pour que nous commencions à accepter de ne pas tout savoir, il faut peut-être admettre que les idées et la vie d'autrui sont aussi importantes que les nôtres, non en théorie, mais dans une acceptation concrète de la contradiction nécessaire au renouvellement du savo1t.
Ce métier de penser pose une question qui traverse l'esprit et la lettre de la philosophie des arts. Le métier de penser a quelque parenté avec le métier d'inventer, de chercher dans le réel, de produire des idées nouvelles qui feront rupture dans les savoirs. Penser signifie produire une rupture dans les mentalités en révélant un espace que les contemporains n'ont pas vu. C'est aussi travailler entre les savoirs, découvrir d'autres espaces. Jean-Claude Milner a déclaré, en 1985, que la pensée était devenue clandestine, que la pensée qui fait rupture est éconduite, non-admises. La position de penseur est située dans le refoulé, l'interdit, le non-dit, le destitué, situé dans ce nié par l'organisation tatillonne de la bureaucratie du savoir, qui procède uniquement par la négativité hégélienne: la pensée n'est rien tant qu'elle ne dépasse pas la force de négation qui la nie, tant qu'elle n'efface pas ce qui la nie dans la contingence. Des gens vivants en nient d'autres, les effacent, les refoulent afm de dominer aveuglément les consciences. Une éthique
5 Jean-Claude Milner, Le métier de penser, réalisation de A. Gallien et A. Dhenaut, Antenne 2 et INA, 1984. Arte, 1985.

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minimum doit permette de se soustraire aux pesanteurs du monde. Le déni de violence est une des caractéristiques de l'idéologie de domination contemporaine. Elle confisque à son profit la pensée critique.

Le désir de savoir et l'aptitude à inventer reposent davantage sur l'intuition, la réceptivité que sur l'évitement, le dogmatisme devant la contradiction. La notion d'auteur passe par une réévaluation des idées admises, en valeur de désir, c'està-dire dans l'hypothèse que l'auteur possède la posture de l'autorité qui fait référence. Nous sommes dans une société qui produit du manque à être et du manque d'assurance. A partir de cette frustration, les artistes, les écrivains, les critiques, les chercheurs se positionnent différemment. Les sujets qui ont le pouvoir, n'ont plus accès à l'être, à la vie, mais abusent de l'image de la force, de la vérité et de la Loi. Ils ne disent pas la Loi mais ils s'en servent et elle les sert plus ou moins. Le savoir sur l'auteur a un rapport certain avec la loi et le pouvoir. C'est pour cette raison que la notion d'auteur traverse sociologiquement et historiquement la langue et la société avec force. Sa valeur est envisagée comme minime. Au contraire, je veux démontrer que cette notion révèle une confiscation de la pensée, une censure dangereuse. Car la négation de l'auteur trahit un manque d'accès à la réalité et aux fondements de la culture. Pour toutes les instances de pouvoir, la culture est un facteur de risque. C'est pourquoi, ces « autorités» ont inversé les choses. Elles souffraient du manque de contrôle de la vie. Le manque est subjectif et appartient à la catégorie du désir. Le vide est un comblement insatiable du rien, une étiquette posée sur un être qui est un Autre. L'instance de pouvoir a envisagé l'auteur comme un vide. L'autorité abusive a fonctionné selon l'imagerie de la personne et le narcissisme individuel. Le vide culturel a été

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imposé à l'être et à la fonction de l'auteur. L'abus de la volonté de puissance vise à être la puissance et la Loi. L'exercice de la loi a permis de masquer l'abus d'autorité. Alors qu'elle souhaitait seulement garder le pouvoir sans se soucier de la vérité, l'autorité a failli. Et c'est ce que je me chargerai de démontrer dans une approche globale du problème et non par discipline, segment par segment, sans aucun lien vivant entre les savoirs, mais librement, à partir du désir d'être dans l'écriture. La posture d'auteur n'a aucun intérêt pour l'auteur. Il se soucie peu du label. Mais il se passionne pour le désir d'être et de vivre avec l'art qui le concerne.

1.1.2. Loi, interdit et subjectivité

La psychanalyse freudienne a été interprétée par la société patriarcale selon ses intérêts et a ainsi fermé les autres analyses. C'est pourquoi la notion de sujet apparaît comme centrale dans le débat des années 50-70. La loi, l'interdit, la subjectivité, fondent tout type de rapport du sujet à la société. Freud revient sur les sociétés et leur fondation. A l'ordre des pères devait succéder l'ordre des fùs. Mais ce qui s'est produit est le sacrifice du fùs auquel s'est joint le sacrifice de la fille. Les pratiques sacrificielles rejoignent la pratique du bouc émissaire, afm d'honorer les dieux symbolisant l'ordre patriarcal. Moïse sacrifie son fùs, Iphigénie est sacrifiée par Agamemnon. Dans ces mythes se fonde l'interdit du crime par la Loi. Désormais des animaux sont sacrifiés par les religions, ce qui perpétue aujourd'hui l'idéologie patriarcale et religieuse. La pratique du sacrifice et de l'exclusion est le premier acte à l'égard du sujet. C'est un acte de rejet au nom de l'inquiétante étrangeté. Le sujet

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doit être assimilé, ou alors il est désigné comme étrange ou abominable. La société patriarcale poursuit son évolution négative dans la période actuelle. Les archaïsmes des comportements se sont maintenus. Autant la société exalte l'individu, autant elle exclut le sujet. A la société patriarcale correspond une conception de la psychanalyse dont Lacan est la plus forte expression. Les propos de Lacan sur le sujet ont choqué les féministes parce qu'ils induisent que le sujet est troué, castré; il est ce que la psychanalyse a appris au patient à connaître, c'est à dire le manque, la souffrance. Lacan ne postule pas un sujet comblé mais un sujet bricolé à partir du manque, de l'insatisfaction des désirs face au réel mal cerné. Le sujet est d'abord cette méconnaissance, cette incertitude, cette imperfection. Mais le manque à être n'est pas le manque en soi, le vide d'identité à combler, le sexe en tant que manque, « trou, vide, rien ». Pour Lacan il n'y a pas d'autre signe du sujet que celui de son abolition. Ce que le patient cherche avec obstination est son abolition en tant que névrosé, afIn de remonter dans l'être et de retrouver la sève qui le constitue dans sa parole. Ce manque à vivre est ce par quoi il désire être. A partir de ce rien, il constitue son désir. Mais la société patriarcale ferme cette évidence et généralise la posture lacanienne de l'abolition du sujet. Nous verrons que cette abolition du sujet a des conséquences sur les tentatives d'abolition de l'auteur. L'approche de Freud, à propos de l'identité de la femme a déçu les féministes. A l'ordre machiste issu du patriarcat, elles ont vu reconduire l'ordre des pères par les f1ls. Elles les ont vus devenir les instaurateurs de leur aliénation. L'ordre de la castration et des rôles inférieurs attribués aux filles

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et aux femmes dans la société patriarcale est pour elles une réalité catastrophique. Ce fut un acte effroyable, toujours reconduit sur le sujet. La moitié de l'humanité a vu avec Simone de Beauvoir et l'école féministe anglo-saxonne6 quelle était la fonction et le rôle du sujet au féminin dans l'ordre patriarcal. Elles ont réévalué l'ordre matriarcal antérieur et vu comment s'organisait, selon d'autres interdits, d'autres lois, une autre culture du sujet. Le passage de l'animalité à l'humanité s'est fait par le matriarcat avant le patriarcat. Toute la culture patriarcale attribue à son ordre le bénéfice des trois interdits fondamentaux, le meurtre, le cannibalisme, l'inceste.

Le passage de l'animalité à l'humanité s'effectue selon Freud et Lacan, non seulement par la loi, mais par le langage. La Loi fonde les interdits culturellement variables, selon les époques et les longues étapes de maturation. Je ne crois pas à l'idée d'interdits fondamentaux universels et définitifs. Je ne crois pas non plus à un ordre patriarcal qui serait éternel et qui défmirait pour toujours les conditions d'existence de la culture, la place des sujets dans les institutions. Le patriarcat révèle qu'il existe une loi qui médiatise pour tous le rapport au réel par la représentation du langage et de la pensée, de la langue et du discours. Sans cette culture de la loi commune, nous verrions la fm des bornes culturelles de la jouissance et de l'interdit, et nous pourrions entrer collectivement dans la régression du sujet. Le prix à payer pour que l'humanité conserve sa dignité reste énorme.
6 Noël Burch, dans Revoir HollYwood, La nouvelle critique anglo-américaine,envisage une subjectivité féminine dont l'intégrité menacée est loin d'être un fait anodin mais le fondement de la culture patriarcale conductrice d'une négation dévastatrice des sujets au féminin. L'ordre des fùs ne doit pas subir la fabrication des mâles ni ces rôles absurdes qui ne permettent pas d'aimer et de reconnaître l'autre comme un égal et un sujet digne de vivre. Noël Burch, Revoir HollYwood,la nouvellecritiqueanglo-américaine, Fac Cinéma, Nathan Université. Edition Nathan. Paris 1993.

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L'humanité en quittant l'état d'animalité a payé très cher son élévation vers l'état de sujet pensant et agissant. Ce prix a été la médiation par le langage entre les hommes. Pour entrer dans l'humanité et quitter son animalité, le sujet doit chaque fois admettre les bornes culturelles qui régissent la société. Par exemple, le cannibalisme est l'expérience d'une jouissance d'avant l'interdit antique. Il est ce, par quoi l'humanité s'est donnée une loi de survie. L'inceste est fondé sur une jouissance d'avant l'interdit et se fonde sur un silence qui s'ouvre sur un lieu obscur de la conscience. Tout retour dans la barbarie passe à présent par le meurtre de masse et la négation du langage commun. La négation de masse correspond au moment théorique de la négation de l'auteur et de l'ordre du père, de l'autorité. L'ordre des 6.ls, selon Freud, combat l'ordre patriarcal. Ce combat aurait été marqué par la victoire des fùs qui ont fondé le partage social et culturel. Contrairement à Freud, je présume qu'il n'y a pas eu de meurtre du père mais fabulation patriarcale à ce propos. Il s'agit de la dévoration tant des pères par les fùs que des fùs par le père. De même toutes les mises à mort sont des actes de compulsion pour éliminer du réel des vivants des actes de la pensée. Eliminer l'auteur constitue une façon d'éviter les questions relatives au meurtre symbolique. Dans le clan des Atrides7, les Dieux ont prononcé une malédiction sur une famille qui pratiquait le cannibalisme des pères sur les fùs. L'oncle fait dévorer les enfants du frère par le père. A l'insu du père, le crime est commis. L'interdit est décrit. Le père est alors poussé dans la folie et dans la culpabilité. Placer l'autre dans la folie ou la transgression illustre le but de toute société en régression. Cette traîtrise est l'essence de l'homme et de la négation du savoir. Les auteurs classiques montrent bien la démence qui
7 Robert Graves, Les mythes grecs, « Atrée et Thyeste », Fayard, Paris, 1958, p. 321.

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s'empare de celui qui transgresse les interdits fondamentaux. Or, le patriarcat a posé sur les fIls et sur les filles un interdit de parole et a fondé un sujet qui, devenu adulte, reconduira l'ordre des pères, c'est-à-dire le silence sur le réel perçu. Les mères et les filles sont défInies par Lacan comme étant le manque. La femme est défInie en fonction de son manque de pénis alors que l'homme n'est pas défIni par « son en troP» de pénis, ni par son manque et son incapacité à tenir en lui le mystère de la création qui fonde le matriarcat. DéfInir la femme par le manque est abordé par Lacan à propos du désir. En réduisant le désir à la possession du désir de l'autre, Lacan fonde un sujet envieux, régressif, dominateur et entame un combat philosophique à mort. La logique singulière de ce propos est alors l'élimination de toutes les autres logiques. Dans la résignation, l'autorité des mères va dans le sens du patriarcat alors que l'ordre des ftls et l'ordre des filles va dans le sens d'un partage, parce qu'une vie commune leur a appris à vivre ensemble, à ne jamais envisager l'autre avec un A plus grand que soi mais comme un égal. Ce n'est pas la différenciation des sexes qui fonde la supériorité du garçon sur la fille mais l'approche culturelle par-delà le patriarcat et le culte de l'homme dominateur et consommable comme tel. Le « A » lacanien pour défInir l'Autre dans sa toute-puissance relève d'une conception patriarcale et archaïque du sujet, fondée sur le meurtre de l'autre, comme rival, du père, de la sœur, du frère, comme rivaux à abattre. Car, pour le très catholique Lacan, le seul Sujet qui ne soit pas troué, c'est Dieu. Et le seul sujet qui puisse être maître est le psychanalyste.
La problématique hégélienne dans la théorie du sujet. C'est pourquoi est reprise par Lacan je défInirai ce rapport à

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l'autre comme étant le fondement de toute société. Pour Hegel et Lacan, la mise à mort symbolique de l'autre est effective. Pour moi, elle se fonde sur la résignation de l'autre comme sujet pensant, laissant au sujet maître la possibilité de régner par l'animalité et la transgression des tabous. La société, selon Freud, offre à l'autre le droit de fonder sa différence autrement que comme un combat à mort. Freud n'envisage pas la forme du meurtre ni même la forme d'un meurtre psychique pour résoudre les conflits. Mais il envisage pour le sujet une résignation à vivre selon sa différence. Chez Lacan, le sujet se débat dans le rapport de force psychique et physique. Autant je suis libre lorsque l'autre est libre, autant j'anéantis l'autre afin de lui retirer sa liberté et croire que je vis; autant je suis aliéné dans l'autre que je domine, autant je perds ma liberté à le dominer. Il y a chez Lacan un sado-masochisme du maître vis-à-vis de l'autre confisqué que les lacaniens ont usé jusqu'à la corde afin de légitimer la Loi du plus fort et la Loi du talion, et autres archaïsmes de l'animalité en l'homme. Pour l'ordre patriarcal, le seul sujet est le sujet maître qui ne peut qu'être lié à la virilité de la symbolique phallique de l'Homme. Lacan légitime cette imposture et cette usurpation culturelle. L'usurpation du pouvoir par l'homme ne légitime pas la domination. Elle agit dans l'ordre sexué à son seul profit. Comment, à partir de ce mensonge fondateur, penser un rapport de vérité avec le sujet? Comment, par la suite, envisager l'auteur autrement que dans un rapport de violence, puisque l'auteur a pour fonction de contester l'ordre? La distribution des pouvoirs secondaires aux fùs, aux filles, à l'épouse, agit selon leur acceptation et leur résignation à vivre le manque à être. Le refoulé est le produit d'une manipulation culturelle et sociale du vrai. L'exercice du pouvoir

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ne fonde que le mensonge et le masque de l'excès de violence. L'interdit est la disposition légale qui établit le refus de satisfaire une pulsion. On ne pourra parler de vie commune sans l'appui d'une limite que fonde l'interdit pour la perpétuation de l'espèce. La Loi, par son jeu d'interdits, introduit le chemin du Sujet vers la conscience. Elle trace les lignes de partage de la vie et de la mort, sans quoi le désir n'a pas de satisfaction. En ce sens, le désir n'existe que dans la représentation, la parole et le langage. Etre du côté de la Loi c'est avoir la parole et son ordre. L'ordre du discours correspond à l'ordre de la loi en vigueur. Il est vain de chercher l'origine du désir et de la loi séparément, car les deux naissent ensemble. L'interdit est ce qui les noue dans la parole en les disjoignant. Le système des parentés introduit le sujet aux signifiants majeurs qui règlent les générations. L'idéologie patriarcale fonde sa puissance sur le postulat d'une impuissance de la mère, de la femme mortifiée dans son manque supposé. La Loi dit au fùs que le sujet est par essence ce qui échappe à la définition. Aussi, pour devenir le patriarche à son tour, il devra connaître le manque à être, la castration symbolique. Cette dernière fera effraction en lui. Elle pervertira tout rapport naturel au réel, en introjetant l'interdit d'exister pour lui-même. Il admettra la loi des hommes par son père. Mais il s'effacera dans sa vérité. L'approche patriarcale n'a pas de mal à définir pour le fùs que le sujet n'est pas celui qui pense, mais que c'est bien plus cet inconscient structuré comme un langage qui pense à sa place. Ainsi l'ordre des pères n'est là que pour duper l'ordre potentiel des fils dans le réel. Cette spoliation n'est pas saine, mais elle fonde la reconduction du même et la mort par entropie de tout autre projet. Les fils sont alors dupés. Chez Lacan, le réel est un réel qui parle tout seul. Le réel est balisé comme objet par la subjectivité patriarcale et par

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les représentations culturelles de la virilité anthropocentrique. Le ftls pense autrement ce rapport au réel sans menace perpétuelle; désirant un ordre juste, on le contraint d'atteindre la rupture de l'équilibre ou l'abandon de sa volonté, parfois le sacrifice de sa conscience. Il subit des menaces graves, s'il n'entre pas dans l'ordre et sa régression. La castration symbolique joue son rôle dans le clan. Le fils, avant de refuser de se résigner à se méconnaître et à méconnaître l'autre de la femme, vient voir s'il a été dupé ou non par les pères. Il comprend ce qu'on exige de lui. Il faut que la volonté des fils accepte l'ordre des pères et reproduise l'ordre inique fondé sur la négation absurde de soi. A partir de cette méconnaissance et de cet instant librement décidé, fille et ftls sont égaux pour le père dans la négation absurde de l'identité. En revenant au patriarcat, tout un archaïsme des comportements s'impose et dissocie dans l'idéal la finitude et le néant. L'avenir de cette illusion commence par l'impossibilité pour le sujet de suspendre de fait le réel patriarcal. Car ce réel n'est ni un mirage ni un mensonge mais la loi d'un certain ordre qui fait que le fùs s'aliène dans un certain autre, fasciné par les mensonges de puissance, d'ordre, de loi. Entrer dans la folie ancestrale du monde c'est entrer dans le réel du père, non le réel de tous mais le réel de celui qui préside au destin présent. Cette folie est un composé du patriarcat et du machisme, de mensonges balisés, de projections erronées. La parole du ftls est un réel qui révèle l'incroyable puissance de l'autonomie dont le sujet se trouve être le siège méprisé. Les nouvelles générations sont l'arène d'un combat égalitaire. C'est pourquoi l'ordre lacanien définit le sujet comme le résultat d'un monde qui pense à sa place. Le sujet devrait se résigner à n'être que le lieu de passage d'une pensée sur son compte. Les lacaniens associent la subjectivité et l'ordre. Et ils abordent le « subjectivable» comme étant une déviance.

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Seul le déviant peut prononcer des paroles fondées et qui reposent sur le je du sujet parlant. Envisager l'arbitrage de la subjectivité est jugé avec mépris. Car pour les lacaniens, seul l'imposteur peut prétendre être celui qui peut se réaliser comme être humain. Pour Baldine Saint Girons, il n'y a pas d'individu autonome mais des êtres « innommables, fendus par la conscience d'être chaque fois déboutés de l'image et du discours, d'où pourtant il prend son seul contour »8.Le sujet est asservi comme l'individu est asservi à la société et au réel : « Mais pourquoi le sujet devrait-il s'assumer?» disent les lacaniens, puisque, de facto, les actes du sujet ne cessent de le poursuivre? Sans doute est-ce que le sujet existe « d'autant plus qu'il consent à s'asservir ». Envisager un sujet aliéné à ce point c'est confondre analyse et réalité du sujet.
Tandis que la loi passe par la médiation du langage pour être entendue, elle interdit à la parole vraie de se prononcer. Ici commence la question de l'auteur. D'où vient cette parole qui conteste le réel? Elle appartient à l'autorité qui conteste la loi, le silence, les tabous. Le langage est un lieu d'ouverture sur les autres et le monde mais il est aussi lieu de confiscation de la parole. La loi doit être comprise comme étant l'ensemble des règles qui régissent les institutions d'une culture. Tout individu passe de l'animalité à son humanité par la culture au sens large. Cette initiation doit être envisagée comme un passage du silence au langage, de la parole à la pensée. L'ordre du langage est un ordre auquel chacun appartient. Il est le seul qui tient encore les hommes ensemble. La psychanalyse montre comment le sujet est soumis à une autorité qui abuse de ses pouvoirs pour imposer sa vérité et elle expose comment l'abus d'autorité impose l'aliénation du plus grand nombre de dupes

8 Baldine

Saint Girons,

« Le sujet », Engc!oPédie Universalis, 1995, tome 20, p. 808.

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possibles9. Pour Pierre Legendre, la société ne tient qu'à « quelques bouts de ficelles qui nous font tenir ». Elle relève d'un montage, au sens cinématographique, et d'une manipulation institutionnelle de la culture qui nous régit. L'interdit d'exister ne peut être le fait de la Loi. Pourtant la loi commune applique l'interdit d'exister, lorsque la tyrannie de groupe s'exerce par le biais de ses adeptes violents à l'encontre de sujets. Qui a le droit d'être et qui n'a pas le droit d'exister pour l'idéologie du tyran? Les cas de l'individuation du sujet et de la fonction d'auteur sont liés au cas du bouc émissaire dans la culture de la loi. Aussi je m'efforcerai de démontrer que l'auteur est une figure qui réunit les contradictions actuelles entre sujet et perversion du savoir. Pourquoi le savoir peut-il être perverti puisque qu'il est censé n'appartenir à aucun pouvoir? Comment l'auteur est-il défait lorsqu'il dénonce cette perversion? Le savoir ne peut pas être la Loi. Car la Loi ne peut être armée contre le savoir. « Car son arme par excellence, dit Foucault, c'est la mort »10.Prononcer la mort de l'auteur, c'est à ce titre se substituer à la Loi. Et ici commence la perversion du savoir sur l'usage de la langue et l'autorité de l'auteur. N'y a-t-il pas eu tyrannie de l'auteur et confiscation de l'interprétation de la lecture? L'auteur n'a-t-il pas hypothéqué la jouissance de la lecture et produit un sens imposé, exclusif? Les critiques auteuristes n'ont-ils pas exploité le biographisme pour camper l'auteur? Cela signifie-t-il la fm du mot? L'évolution de la notion d'auteur est à ce titre éclairante. D'une part, on ne peut pas effacer d'un trait l'usage du mot auteur. D'autre part, la
9 Pierre Legendre, « Les ficelles qui nous font tenir", Cahiers du Cinéma n0508, déCo 1996, et surtout L'empire de la vérité, Fayard, Paris, 1983, mais encore: L'amour du censeur, Seuil, Paris, 1973. 10 Michel Foucault, La Volonté de Savoir, Histoire de la sexualité, t. 1, « Droit de mort et pouvoir sur la vie", NRF Gallimard, Paris, 1976, p. 189.

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lexicologie et la linguistique peuvent constater la fIn de l'usage d'un mot dans l'histoire de la langue. Le mot auteur fait partie de l'usage courant et il est aisé de le prouver. Le savoir au pouvoir, n'a aucun droit de mort sur les mots du vocabulaire ou sur la pensée en travail. L'auteur est concerné par ce jeu de perversions des institutions culturelles et intellectuelles. Roland Barthes, Michel Foucault, Sigmund Freud, Jacques Lacan, Louis Althusser, Christian Metz ont été des penseurs majeurs qui m'ont influencé, dans la mesure où la spontanéité de la création était reconnue dans la langue et le travail de leur pensée et dans la mesure où leurs luttes ont apporté une aide, une émancipation intellectuelle. Foucault, dans La volontéde savoir, a longuement dénoncé les formes de pouvoir qui assujettissent jusqu'aux structures constitutives du sujet lui-même. Parce qu'on nous a habitué à envisager le pouvoir du tyran dans les habits du démocrate, comme étant celui du juste, les hommes se sont habitués à être du côté du non droit, des abus, du caprice du plus fort. Ils ont renoncé à penser la vie et ont admis la contrainte du conformisme. Ils ont assimilé l'idéologie de la mort qui leur était appliquée: «La vieille puissance de la mort où se symbolisait le pouvoir souverain est maintenant recouverte par
l'administration des corps et la gestion calculatrice de la vie.
})11

Lorsque Barthes abordait le texte de Racine avec la langue d'une critique nouvelle, découvreuse de richesses immenses de l'auteur, j'ai admiré Barthes pour son ouverture à la langue de l'œuvre. Tout au long de mes lectures barthésiennes, raC1n1ennes, foucaldiennes, lacaniennes, freudiennes, metziennes, j'ai trouvé que l'imaginaire était une ouverture essentielle. J'ai découvert qu'il ne fallait pas enfermer
Il

Ibid, p. 183.

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le Sujet dans un néant, mais ouvrir l'homme, à sa dimension créative et positive. Le servage et l'esclavage sont continués dans la modernité. La société adopte des positions morbides, pratique des guerres psychiques et contribue à fabriquer des hommes acculturés, calmés et aveuglés. Le déterminisme est devenu la philosophie de l'acculturation en cours. L'antihumanisme a contribué à l'idéologie de la mort du sujet. C'est pourquoi ma démarche va parfois à l'encontre des penseurs que j'admire: Barthes, Foucault, Lacan, Althusser etc.. Il y a eu dans la formulation de Barthes une erreur que je vais évoquer et qui a associé de manière assez morbide l'auteur et sa mise à mort. Michel Foucault, à qui j'emprunte le titre de cet ouvrage, a suivi Barthes sur cette pente. L'idéologie mortifère s'est généralisée non seulement sur la figure, mais aussi sur la personne de l'auteur. Projeter la mort sur autrui et sur sa fonction, est non seulement équivoque mais condamnable. Il s'agit d'effectuer une réflexion sur l'attirance, la fascination exercée sur mes contemporains, par la figure de l'auteur et par la figure du mort. Les rituels culturels de la mort empruntent au deuil ses formes violentes. L'objet de mon travail n'est pas de chercher à distribuer des médailles d'auteurisme et des brevets d'anti-auteurisme, mais je cherche à interroger l'auteur au cours de l'histoire des idées contemporaines. Je ne plaiderai pas, pour ou contre la mort, pour ou contre l'auteur; il me semble plus important de défInir la notion. Pour moi, on n'efface pas un mot du vocabulaire par décret, mais je crois tout particulièrement que l'énorme travail des écrivains du Nouveau Roman a apporté une rupture sans précédent où l'on a déconstruit l'auteur, le personnage, le narrateur, et l'écriture même. Ce que n'a pas fait le « cinéma d'auteur », le Nouveau Roman l'a pratiqué, puisqu'il a refusé de se couler dans un moule narratif. Ce qui est trouble dans le

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cinéma d'auteur réside dans l'idée que ce cinéma ne s'est pas officiellement attaqué aux structures du récit, à l'importation de l'auteur littéraire au cinéma, à la revendication théoriciste d'une écriture neuve. Ce n'est pas sur le plan narratif que les cinéastes auteuristes des années cinquante ont inventé. Cependant, il va de soi que, parallèlement au Nouveau Roman, les sciences humaines ont apporté une synthèse nouvelle sans précédent. C'est pourquoi, après le Nouveau Roman, nul n'invente de structure nouvelle du récit et tous les écrivains reviennent sur les critères du roman plus classique. Les sciences humaines et la philosophie apportent alors une dimension nouvelle. L'autorité des auteurs en science humaine grandit et les critiques, les théoriciens gagnent en autorité. Le savoir devient déterminant, bien plus que les auteurs. Les instaurateurs de discursivité, comme les défInira Foucault, seront ceux qui, à la place des auteurs seront à l'origine de ce qui se pense, s'énonce. C'est pourquoi ma déf11Ùtion de l'auteur est au sens large; elle s'amplifIera tout au long de cet ouvrage de toutes les contradictions rencontrées. L'auteur est d'abord celui ou celle dont l'autorité est déterminante dans l'histoire des idées et des formes en art. La révolution en art ou dans les idées n'est évolution que parce qu'elle offre une forme d'émancipation par le savoir ou par le biais de l'art. La problématique porte bien plus sur les écrits théoriques que sur les œuvres. Ce sont les théories qui ont déterminé la rigidité dont certains ont fait preuve, en oubliant la vie dans la pensée et dans l'évolution de l'art. Ils ont renié dans la vie le sujet au profIt de dogmes. A ce titre, l'évolution de la notion d'auteur est contradictoire, dès 1960, jusqu'à 1999. Car elle évolue avec le refoulement de la notion d'auteur et de sujet. C'est pourquoi j'aborde l'archéologie de la notion d'auteur, en ce qu'elle a évolué négativement et positivement en un

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écheveau de contradictions étrangement variées. Puis, j'envisage l'évolution de la notion d'auteur dans la rigidité des défmitions, des anathèmes, des erreurs. Si l'erreur est humaine, la haine est impardonnable dans le monde du savoir. Michel de Montaigne a postulé à juste titre, à propos de l'émancipation du sujet hédoniste, que l'individu peut jouir loyalement de son être; le découvreur, l'inventeur, l'innovateur, sont des sujets qui vont exercer cette loyauté et cette fidélité envers eux-mêmes. Michel de Montaigne va exactement dans le sens de la philosophie antique de l'écriture intime, des mémoires. Chaque écriture intime est le moyen de s'élever au sein de soi-même, au niveau d'une conscience et d'une mémoire de soi. En ce sens cette défmition du sujet renoue avec Socrate et Cicéron. Penser le monde part de soi et suppose une clarté de la pensée issue d'une ascèse et d'un travail intérieur. On revient au sujet et à sa liberté. Comme Rousseau, je pense que tout être est né libre et se transforme par ses interrelations avec le monde. De même, tout mot ne se fige jamais et évolue jusqu'à un certain point. Je vais m'intéresser à ces moments dé fixations, d'anathèmes, afin d'éclairer comment, après un retour absolument incertain de la notion d'auteur durant les années 90, ce sont les recherches en narratologie et en psychanalyse qui m'ont ouvert les portes du sujet et de l'auteur. Le sujet étant l'autre de l'auteur, j'imagine qu'aucun décret de mise à mort ne pourra plus jamais advenir.

I. 1. 3. Peut-on définir l'auteur et le sujet à l'aide de l'anti-humanisme ?

Une histoire des idées et une histoire des théories ne peuvent se faire sans la mémoire de tout ce qui a été dit, écrit et publié. Et décider de parler de tout ce qui a été dit, écrit, publié

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sur la notion d'auteur contredit ce qui est communément considéré comme vrai. Le savoir s'est souvent associé au pouvoir, disait Foucault. Il y a toujours eu besoin de vérités officielles. C'est pourquoi, l'archéologie et /'évolution de la notion d'auteur emprunte à Michel Foucault sa démarche à l'égard des vérités officielles et des vérités non dites qu'il a si judicieusement dénoncées dans L'ordre du discours. Oublier ce que le savoir commun, convenu (l'idéologie), a pu dire de faux, de tendancieux, de manipulateur, aboutit à une amnésie culturelle, à une perte de savoir. On a dit que l'auteur était mort, puis qu'il n'était qu'une place, un centre vide. Faire admettre une contre-vérité, une hérésie, est le propre des pouvoirs dominants. Ceux-ci font silence sur les paroles autres, affolent les différences et les consensus, enferment le sujet pensant dans une casuistique moderne, à défaut de prison. Michel Foucault, comme Pierre Legendre, se sont inscrits en faux contre les dogmatismes récents et ont renoncé à un savoir imbu de luimême et sûr de sa vérité. Dans l'histoire des idées, Foucault et Legendre ont apporté l'esprit critique et la méthodologie nécessaires pour ne pas penser les sciences humaines comme un savoir infaillible à l'image des sciences exactes. L'antihumanisme a prétendu détenir une approche scientifique dans les sciences humaines. Il a confisqué le savoir en rendant exact ce qui ne l'était pas dans la théorie du sujet. Quant à la notion d'auteur qui demeure un brûlot littéraire, elle fut longtemps évacuée par un négativisme anti-freudien et pseudo-scientifique. L'anti-humanisme et le structuralisme à qui nous devons tant, faillirent sur cette question de l'auteur. La perfection est ce qu'on exige de l'autre; de l'autre, lorsqu'il se prétend auteur et qu'il est simplement humain. La perfection depuis Shakespeare est terriblement exigeante, à tel point que l'idéal de pureté scientifique rend exigeant et niais. La notion de

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pureté scientifique rend plus aveugle encore, comme le démontre si bien François Dosse dans son Histoire du structura/isme12. affIrme que la mise à mort concerne aussi la Il mort intérieure de celui qui tue en lui-même et en l'autre, mais elle affecte aussi bien l'autorité de ses actes. Les structuralistes avaient ce noble idéal de pureté que désignait avec ironie Marguerite Yourcenar: « nous nous croyons purs tant que nous méprisons ce que nous ne désirons pas »13.La place de l'auteur est peu enviable, d'autant que Barthes et Foucault envisageaient de le mettre à mort dès 1968. L'auteur était cette autorité paternelle qui était devenue insupportable et qui aujourd'hui est nommé diversement: « dictateur », « imposteur », « scripteur », « écrivant », « centre vide », utilité de première de couverture.
Le discours manifeste n'est en fin de compte que la présence répressive de la polémique enfouie par l'autorité reconnue du structuralisme triomphant des années 60-90. Il est curieux de constater que tout ce qui touche de près ou de loin à l'auteur est presque entièrement polémique. A l'époque du structuralisme dominant, ce qui s'énonce comme vrai n'existe que parce qu'il se tait de peur d'être effacé. La notion d'auteur est du côté du refoulé, du non-dit, du tu. Et cette lecture du refoulé va me permettre de retrouver l'auteur, là où précisément le savoir l'avait enfoui. Ce ne sera pas tout d'abord une découverte, mais le résultat d'une lutte entre la théorie du sujet et l'anti-humanisme triomphant. Les discours tus de 1968 à 1990 sur la question de l'auteur, s'ils advenaient, remettraient en cause les énoncés du savoir, détruiraient les limites convenues du su et du tu. Dès lors, il serait envisageable de défaire les énoncés de la parole offIcielle et de la parole répressive par un

Dosse, Histoire du structuralisme, t. 1, Le champ du signe, La découverte, 1991 ; t. 2, Le chant du ggne, La Découverte, Paris, 1992. 13 Marguerite Yourcenar, Alexis ou le traité du vain combat, Paris, Gallimard, 1971.

12 François

Paris,

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simple murmure venu d'un discours plus près du sujet, et plus fondamental. Ainsi, les héritiers de Foucault s'autorisent à refuser cet enfouissement dans les unités du discours, dans un ordre qui fige l'énergie de penser. Car l'enjeu est bien de renouveler la pensée d'un domaine et de provoquer l'ouverture à la pensée non advenue. Mais c'est ici que la violence du su opère par une rhétorique de la doxa. Le discours admis fait apparaître un état social du langage dont l'usage est le signe visible du rapport des forces. Ce qui se manifeste dans le savoir, d'évidence, est son caractère convenu, « sa vérité », son autorité sur les mots et leur sens théorique. Toute la lutte autour des mots clés du savoir va déterminer leur ordre dans les unités du discours. Si les pensées ne sont faites que de mots, ce qui les régit est surdéterminé par un état du sens imposé~ Dès lors, une histoire des idées devient l'histoire d'une casuistique. D'autant, qu'en période de crise théorique, les mots, leur ordre, leurs associations, viennent buter sur un agencement irréfléchi des images mentales qui stérilisent toute redistribution de la langue théorique et de son impensé. Il n'y a pas de théorie constituée et définitive de ." l'auteur. L'impuissance des savoirs s'arrête à ce domaine fmi du connu, un connu qui est vaste et cependant limité, non dans une rhétorique unique, mais dans plusieurs énoncés du discours. La relativité du savoir est, par conséquent un postulat indépassable. Ses conséquences sont irréversibles et ouvrent le dogmatisme sur sa mort. L'ouverture passe nécessairement par la diversité des recherches et des approches qui contribuent à une sagesse du savoir au sens antique du mot. Cette diversité de points de vue sur l'objet d'étude ne s'est pas jouée dans la tolérance, mais dans

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une « guerre des langages », par enfouissement des impensés. Cette guerre des langages, ouverte par Roland Barthes, s'est déroulée comme une « nuit des longs couteaux », de sujet à sujet, de clan à clan, autour de mots clés des savoirs en place, qui devaient être remis en jeu, rejoués ou défaits. Cet état de guerre n'a pas seulement renouvelé le savoir, il a défait les personnes, enfoui la possibilité de discours dans le refoulement de la langue. Certains mots sont bannis, mis hors d'usage, d'autres sont devenus de véritables néologismes, portent de nouvelles définitions qui entrent dans une théorie forcée qui s'usera en dix ou vingt ans. Cela a-t-il suffi pour porter le discrédit sur l'auteurisme anglo-saxon et féministe? Cela réduitil à néant la notion de politique des auteurs? De même, depuis les années 20, le cinéma a tenté maintes fois d'esquisser des théories à partir du formalisme russe. Les sciences humaines ont servi de ressource lexicologique, de terrain d'exportation pour déftnir une terminologie ou des objets d'étude. L'œuvre apparaît non dans l'ordre théorique, mais dans le domaine du fait de langage. Toute narration et toute théorie sont utilisatrices du langage et du commun lexique. Et pourtant tout les sépare. Narrer et théoriser sont deux pratiques différentes qui assignent aux mots leur fonction, désignent pour chacune d'entre elles, une définition. Par exemple, le montage est un fait narratif. Aucune théorie ne pourra modifter l'ordre du texte visuel de l'œuvre achevée et il faudra partir de la réalité du travail pour énoncer un discours cohérent. La domination récente de l'œuvre sur l'auteur, c'est-à-dire sur la fabrication de l'œuvre, rend vériftable l'idée qu'il n'y a plus de théorie nouvelle de la création, qu'il n'y a pas encore de théorisation du processus esthétique. Or, en dominant l'auteur, on a dominé et gommé l'évolution du possible. Le dogmatisme n'a vraiment pas à être félicité. Car il a fait reculer le moment d'analyse du processus

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esthétique mis à jour par Badiou dès 1966, sans avoir été conceptualisé suffisammene4. Quelle est, en défmitive, l'autorité du lecteur, l'autorité du texte, l'autorité de l'auteur? Faute d'un échange sur le sujet, la guerre des langages permit à certains de parler d'une même voix: le clan dominant impose un consensus forcé où l'auteur est un objet sans subjectivité, un projet d'être dans un néant de pure hostilité. Une pensée dogmatique liquidatrice a imposé ses stéréotypes éculés. Je questionnerai ici une « présence répressive» exercée sur la pensée de l'auteur et sur le sujet. On pourra aussi envisager une archéologie de la notion de sujet derrière laquelle l'anti-auteurisme des trente dernières années manie les refoulés et les refus de penser, comme des armes tout à fait admises mais toutes incontrôlées. Jouer avec l'informulé implique entrer en communication non verbale avec la censure et la manipulation « inconsciente» d'une société. L'usage de l'incontrôlé fait partie des armes de la terreur. On doit revenir au moment où le sujet bafouille, n'ose pas exister, où l'auteur est refusé de publication, interdit de fùmer, néantisé par une parole consensuelle. Les présupposés sont directement répressifs et opèrent une censure. La parole du censeur est consensuelle et repose sur un conditionnement massif du savoir sur l'auteur.

Je montrerai combien les postulats de la première topique barthésienne et foucaldienne de 1968 sont antiauteuristes. Dans les postulats de la deuxième topique, les deux. théoriciens réfutent sans le dire ouvertement leurs postulats de départ. Cette rectification va ouvrir tout le champ de la subjectivité, éviter les simplismes et les stéréotypes qui évacuaient le scripteur, l'acte d'écrire, comme instances créatrices. Le tranchant de la mort du sujet et de la mort de
14 Alain Badiou, n° 12-13, 1966. « L'autonomie du processus esthétique », Cahiers Marxistes Léninistes.

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l'auteur fut remplacé par un étalage de soi, un récit du moi, un narcissisme et un ego exempts de culpabilité. Dans la deuxième topique, le je de Barthes, n'est ni culpabilisé, ni névrosé. Le travail sur le journal intime et la notion d'autobiographie, mis en place par Philippe Lejeune, permet de faire enftn émerger un discours qui va s'ouvrir sur un renversement théorique dont l'achèvement sera l'intervention de Barthes au Collège de France. Deux ouvrages vont marquer l'inflexion de la politique de Barthes à l'égard de l'auteur: le Plaisir du texte 15et Fragments d'un discours amoureuxl6. La rigueur structuraliste n'a plus d'emprise sur le théoricien qui s'autorise à parler de lui dans un ancrage au monde. L'auteur mort vient de réapparaître dans le critique qui en prend l'autorité sous sa forme subjective et théoricienne. L'ancien moi, certes révolu, vient cependant hanter les puristes qui s'acharnent alors contre les victimes du dogmatisme anti-auteuriste. Le terme d'auteur fait aussi sa réapparition tolérée. Dans la langue de Barthes, il n'est pas le signalement d'une défaite, mais le fruit d'une reconnaissance, d'une place admise. Roland Barthes s'attribue « la place honnie de l'auteur ». Il indique, par là l'hérésie de l'idéologie doctrinaire qu'il rejette, se donnant le droit à la contradiction dans ses écrits, indiquant le tournant et la place possible d'un virage dans la pensée. Le plaisir de se voir dans des images prend aussi une place dans son discours. L'image de soi est offerte à autrui, non sans une singulière arrière pensée de démystiftcation de l'idéologie déterministe: ce plaisir de s'exhiber sera un plaisir de fascination admis, de soi à soi, par-delà l'association désuète subjectivité/ objectivité. L'écriture de soi est un usage privé de l'écriture, où le sujet humain fait de lui-même l'objet du texte qu'il écrit, non par narcissisme, mais parce qu'il y a défaillance
15 Roland 16 Roland Barthes, Barthes, Le plaisir du texte, Points Seuil, Paris, 1973. Fragment d'un discours amoureux, Seuil, Paris, 1977.

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des théories vis-à-vis de la reconnaissance de soi et de l'autre. La société des hommes se défait des blessures de l'être comme des blessures narcissiques, de la faiblesse comme du moi. La reconquête de la notion de sujet et d'auteur permet aussi de vivre et d'être l'individu unitaire que réclame la société. Par-delà ses contradictions, le sujet se reconstitue une unité et répond à autrui par sa diversité. Mener une écriture intime à son terme repose sur la difficulté de cette unité impossible mais toujours exigée dans l'ensemble des écritures du moi. Elle se fonde sur un pacte de sincérité de l'auteur (Lejeune), sur son authenticité, qui se soumet, à travers le pacte narratif, parfois autobiographique, à une réalité extérieure au sujet, à une épreuve de vérité de son texte dans la lecture d'autrui. Or la quête de soi est un acte d'écriture littéraire ou auto-fictionnel. Elle utilise un médium avec un public: le livre, le f11m, et l'édition, la distribution et la production. Les écritures de soi ne peuvent être ni reflet, ni copie de la réalité dans sa littéralité. Souvent écrite à la fm d'une vie, l'écriture de soi est un regard fondé sur la mémoire et le recul exigé, de soi à soi, pour parcourir une existence. La littéralité du réel rencontre une réalité qui a disparu. L'écriture devient un autre objet qui joue sur ce double niveau de réalité et sur cette complexité. Philippe Lejeune souligne que Barthes écrivait « Auteur» avec une majuscule, le sacrant auctor, père de l'œuvre. Dès 1971-75, la démarche de Lejeune consistait à nommer l'auteur, à lui restituer une place, à chercher dans le pacte autobiographique la relation auteur/lecteur. Refusant la majuscule, Lejeune s'oppose du même coup au rejet de l'auteur, il le fait entrer dans la circulation des idées, dans la production textuelle. Ni majuscule ni minoration, l'auteur est un simple nom, il existe par l'acte de la signature, par son identité. Comme beaucoup de lecteurs, Lejeune est attaché à la figure de

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l'auteur, car l'acte d'écriture est une forme subjectivée du langage. Le lecteur a besoin de la subjectivité de l'auteur, de sa place au côté du narrateur et d'éventuels personnages de papier. Il réapparaît parce qu'il y a récit, allers et retours entre la vie et l'écriture. En 1993 et 1995, Maurice Couturier va même dans le sens du premier Barthes, lorsqu'il affIrme que « l'auteur doit mourir parce qu'il constitue un obstacle à la libre jouissance du texte par le lecteur» 17.Prenant la mort de l'auteur de Barthes à la lettre, il écrit comme un théoricien militant qui légitime tout et vise à déboulonner le dieu qu'il adorait. Le militantisme n'excuse pas les outrances du critique. Il a cherché à éviter de voir les fissures dans le propos barthésien et tenté de dissimuler les dégâts produits sur les textes et sur l'acte d'écriture. La mise à mort de l'auteur n'a rien résolu. Maurice Couturier persiste dans son aveuglement en affIrmant qu'il était trop facile de stigmatiser l'outrance des propos barthésiens sur l'auteur. Cette façon de masquer la faute est plus qu'un aveu, car les attaques contre les auteuristes n'ont jamais cessé. Il faudra aller outreatlantique pour savoir ce qu'auteurisme signifie.
Pour Couturier, l'auteur n'est pas présent dans la lecture. En réalité, le lecteur face à un texte, s'invente un auteur, le fabricant d'une fiction. Il réinstaure le sujet absent, l'image de la personne humaine dans l'auteur. Cela le rassure et participe à l'identification active de la lecture à l'œuvre, et, partant, aux différentes fonctions de l'instance narrative, du narrateur et des personnages à travers la représentation fictive du vécu, qui arrive à une communauté d'êtres de papier. Lors de la lecture de l'œuvre, [tlm ou livre, l'auteur est parfois mort. Cette figure de la mort est essentielle à l'image que se fait le lecteur de ces personnages qui surgissent de la fiction. Ils ne
17 Maurice Couturier, Lafigure de l'auteur, Editions de Minuit, Paris, 1985, et Nabokov ou La Tyrannie de l'auteur, Seuil, Paris, 1993.

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sont ni une menace véritable, ni un être proche. Ils rappellent le lecteur à sa vie ou lui font en imaginer une autre. Ils sont dans l'écran de la fiction, mais interfèrent avec les affects et les sentiments du lecteur. L'auteur s'absente du récit et laisse l'histoire se dérouler selon l'activité de lecture. Il a signé son texte, et l'a vendu. Il ne l'invente plus. Au moment de la lecture, le f11du récit se déroule lentement; il semble suivre le cours du travail et le rythme de l'écriture du texte lu. L'auteur est, par définition, quelqu'un qui est absent. Il a signé le texte que je lis, « il n'est pas là », aff1rme Lejeune. Cependant, au fur et à mesure du récit, le lecteur a besoin de dériver sur la personne physique des personnages et de la figure de l'auteur de cette fiction. Il a besoin de concrétiser ses fantasmes de lecture. Il a besoin qu'ils répondent à une instance de la réalité et de l'activité subjective de lire. Il lui est nécessaire de trouver des réponses à certaines questions qu'évoque sa lecture et il est tentant de vouloir aller à la rencontre de la personne qui a écrit le livre, de faire sa connaissance, de le voir, de l'imaginer physiquement comme un bon objet, nourrissant et positif selon les figures du moi idéal. Cette figure va aider à concrétiser la lecture, à l'incarner et à reconduire cet « état de trouble, 18, et son d'incertitude ou d'éveil engendré par la lecture» plaisir. Quel que soit le mot utilisé par l'histoire, (auteur, écrivain, cinéaste, réalisateur), les discours des critiques projettent sur un terme, l'essence magique de la posture supposée du pouvoir symbolique de l'auteur, son autorité.19 Le droit d'auteur n'est qu'un symptôme de la frénésie post18 Ibid,

p. 87.

19François Jost parle du paradoxe de celui qui a fait le fIlm et qui peut être magnifIé: « La célébration d'un fIlm suppose non seulement la signature d'un auteur, il lui faut aussi l'invention du nom de l'auteur », François Jost, Le temps d'un regard,du spectateur
aux images, Méridien Klincksieck

/

Nuit blanche

éditeur,

Paris, 1998, p. 141.

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révolutionnaire à nommer le signataire de l'œuvre, à lui reconnaître une identité légale. Il faut voir comment au cinéma la lutte terminologique pour la suprématie du terme de cinéaste, de réalisateur puis d'auteur, a symbolisé une prise de pouvoir sur la fascination effective du public. A l'image du pouvoir politique et économique, la question du nom propre laisse une trace de soi. C'est ainsi que Foucault cherchera une nouvelle terminologie pour désigner les instaurateurs de discursivité. Il nomma' ici les nouveaux auteurs dont l'autorité était indiscutable. La différence entre les instaurateurs de discursivité et l'auteur au sens antique n'existe pas. Car les uns comme les autres opèrent dans une rupture des savoirs et offrent une nouvelle structure au travail de la pensée philosophique. Le critique ne peut plus exiger de l'auteur son permis d'exister. Les mots ne s'effacent pas par décret. Ainsi la figure du créateur a fasciné les réalisateurs du début du cinéma, tandis que les années 20 ont fait primer la notion de cinéaste sur celle de créateur. Durant les années 68, c'est toute l'imagerie chrétienne qui est visée dans la mise à plat du créateur, de Dieu, et de la personne de l'auteur. De même, le stalinisme, à travers la figure du père de tous les peuples, met en prison le sujet, au nom de la révolution égalitaire. Cette pratique a espéré en vain dupliquer des ouvriers de l'art, des auteurs de la propagande et des artisans de la guerre contre le sujet. Certains croient encore en la mort de l'autre. Maïakovski, le suicidé du stalinisme, n'aura pas suffi. La mise à mort du je aura été stalinien et bourgeois. L'histoire du mot auteur est plus complexe, car sa valeur d'usage est différente de l'esprit de classement. L'histoire du mot auteur mérite une archéologie de la notion. Je vais tenter d'effectuer l'histoire du mot dans son usage lexical et étudier son usage multiple et contradictoire dans l'espace théorique.

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I. 2. Petites définitions du mot auteur

I. 2.1. Petite histoire du mot auteur dans la langue

La notion d'auteur a traversé l'histoire de la langue française depuis le xnème siècle. Il n'est pas un écrit qui ne l'intègre. La langue latine lui consacre une fonction fondamentale: l'auctorest celui qui augmente la confiance, sorte de garant qui possède un répondant, qui confirme. Il est souvent la source, l'autorité, mais surtout le modèle, le maître, la référence majeure d'une conduite à tenir et qui donne l'exemple. L'auteur est aussi celui qui pousse à agir, qui est à la fois un conseiller et l'investigateur, le promoteurd'un projet, donc le créateur, l'initiateur, le fondateur de ce projet. Cette notion intègre le point d'origine, l'acte qui détermine la rupture dans les habitudes de la pensée et dans les habitudes de la société. Auteur peut aussi désigner le fondateur d'une famille. Dans son acception littéraire, l'usage du mot confirme que l'auteur est celui qui compose un ouvrage, l'écrivain. Chez l'auteur, on trouve l'esprit, la pensée, la singularité. Mais une nouvelle division apparaît dans le dictionnaire entre l'auctor et le compi/ator. Puisque la pensée ne peut naître que d'un seul, le compi/ator sera le pillard, le plagiaire. Compi/atio,compi/are signifie assommer, rouer de coups, ce qui, appliqué métaphoriquement au vol des produits de l'esprit, au texte plagié, offre ici une ironie des plus féroces, celui qui a produit un texte ou une

œuvre étant à la fois dépouillé de son labeur et métaphoriquement roué de coups. Plus tard, le compilateur sera, au Moyen Age, celui qui rassemblera les textes pour en faire le commentaire, quoique la langue latine dispose encore d'un autre terme, le commentator, celui qui imagine, l'inventeur, le commentateur, l'interprète de la pensée. Alors qu' auctor (de la racine, indo-européenne aweg qui signifie croître et donne augere, auctus, s'accroître, augmenter) désigne ce qui fait croître; le latin classique lui donne le sens de fondateur, auteur. Auctontas désigne le fait d'être auctor, et en bas latin produit le verbe auctonrare : « donner de l'autorité ». Les sens autres, tels auxilium (accroissement des forces, renfort, secours) ou augunum (accroissement accordé par les dieux à une entreprise) prennent en latin classique, le sens de présage favorable et donnent augur (celui qui fournit ces présages, accroissant ainsi les chances accordées par les dieux/o. L'auteur est également l'écrivain dont les ouvrages font autorité. En effet, si le terme vient du latin auctor, il avait cependant deux sens principaux: celui qui est cause première de quelque chose21, mais aussi celui qui est garant. Les mots auctor et auteur ne concernent que l'art littéraire. Aussi, l'auctor du latin classique était celui par qui un livre existe, c'est-à-dire l'écrivain qui l'a composé et celui dont les écrits sont les garants d'une opinion, qui constituent une source digne de foi, comme l'afftrme Souriau. Au Moyen Age, le mot auctur apparaît en 1160 et désigne l'écrivain alors qu'autor désigne celui « qui est à l'origine de quelque chose ». Le lien avec le sens du mot auctor reste « celui qui accroît, qui fonde ». D'autres sources font apparaître le mot auteur en 1180, le désignant comme la puissance créatrice ou comme l'écrivain. La nouvelle édition du
20 Dictionnaire Le Roberl, Dir. Jean Rey, Paris, 1973. 21 Etienne Souriau, Vocabulaire d'esthétique, PUF, Paris, 1990.

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dictionnaire de la langue française fait naître le mot auteur en 1174 dans sa forme auctur. Dans le latin chrétien auctor sert également à désigner Dieu, ce qui par la suite entraînera les confusions sémantiques et les procès contre l'autorité du « père», celle de Dieu22, et plus prosaïquement du « père» de l'œuvre: l'auteur. Et c'est bien là que commencera la troublante question de la toute-puissance sur la réalité des mots et de l'homme qui l'énonce. L'auteur, Dieu, comme cause première de toute chose, s'oppose à la notion « d'auteur d'une œuvre singulière» (Le Littré dans sa version de 1969). Relativement aux Phéniciens, la question de « l'auteur» des Saintes Ecritures traverse la question des enjeux du mot dans la conscience culturelle où le matérialisme a rejeté à la fois Dieu et l'origine mystérieuse des choses. Dans la mesure où l'auteur devient, dans la culture chrétienne, la personne qui est à l'origine, qui est la cause première, qui a conçu, élaboré l'œuvre, c'est la puissance créatrice qui est invoquée pour expliquer le processus de création, et particulièrement dans le cas d'une œuvre de l'esprit, qu'elle soit de type littéraire, artistique, scientifique ou critique. Un auteur est reconnu tel, dans les coutumes, par le droit légitime « sur toute création originale manifestant sa 23. personnalité et le travail de son esprit» L'auteur regroupe une série de sens qui font de lui, comme l'indique Le Littré, la cause première d'une chose, l'inventeur, celui ou celle qui fait un ouvrage de littérature, de science ou d'art. Il est celui de qui on tient un droit, celui ou celle dont on tient une nouvelle et enfm il est le principe de l'origine, la source. La frontière entre écrivain et auteur devient
22 Dictionnaire de /a Langue française Le Robert, Du. Alain Rey, Nouvelle édition 1994. 23 Grand Dictionnaire des Lettres Larousse en 7 vol, Du. L Guibert, R Lagave, G. Niobey, 1986, réédité en 1989.

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