Au-delà des mots

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Français
242 pages
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Description

Les mots nous trompent. Ils ne sont pas l'exacte représentation des objets qu'ils remplacent. Que dire de tout ce qui est intuitif ? La vérité ne peut pas se confondre avec le comment de la vie. La mort est un mot qu'il faut reconsidérer, de même que le silence souvent préférable au cri. Entre l'homme et l'Absolu se situent les autres et le moi oublie trop que ce sont les mots qui l'ont construit.

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Date de parution 01 février 2012
Nombre de lectures 17
EAN13 9782296481558
Langue Français

Informations légales : prix de location à la page 0,0005€. Cette information est donnée uniquement à titre indicatif conformément à la législation en vigueur.

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AU-DELÀ DES MOTS



















Gilbert Andrieu

AU-DELA DES MOTS


















L’HARMATTAN





























© L'HARM ATTAN, 2012
5-7, rue de l'École-Polytechnique ; 75005 Paris

http://www.librairieharmattan.com
diffusion.harmattan@wanadoo.fr
harmattan1@wanadoo.fr

ISBN : 978-2-296-58286-8
EAN : 9782296582868



POURQUOø?



Depuis longtemps, je voulais aborder les problèmes que posent les
« mots »lorsqu’ils sont utilisés inconsidérément. Quarante années
d’enseignement m’ont permis d’observer diverses difficultés d’échange,
qu’il s’agisse d’un vocabulaire centré sur le corps ou bien d’un vocabulaire
utilisé pour débattre de problèmes théoriques. Enseignant d’éducation
physique et entraîneur d’athlétisme j’ai commencé par éprouver certaines
difficultés avec des étudiants et des sportifs. Dès lors qu’il s’agissait de
parler du corps en mouvement, non seulement du corps en général, mais du
corps vécu, celui de chaque individu confronté à certains gestes, certaines
actions, ils ne pouvaient exprimer clairement une sensation, un jugement,
une expérience souvent complexe, à la fois motrice, psychomotrice et
affective.
Devenu professeur des Universités, j’ai retrouvé d’autres difficultés
e
lors de mes cours d’histoire de l’éducation physique et du sport au 19et au
e
20 siècle.J’avais déjà perçu le besoin de préciser certains apports
historiques en rédigeant une thèse d’État, mais c’est essentiellement en étant
confronté à des degrés différents de théorisation, pour ne pas dire des degrés
différents de lecture, que j’ai découvert l’ambiguïté de certains mots, tout ce
qu’un mot pouvait contenir de concret, tout ce qu’un mot ne disait pas
systématiquement à tout le monde.
Je me sens de moins en moins prisonnier de ce que je préfère appeler
un «positivisme attardé», celui de l’Université pouvant l’être parfois de
façon extrême et ridicule. J’ai pu observer un «ostracisme »,qui me
semblait inacceptable de la part de certains collègues, dès lors qu’il fallait
aborder le problème des religions ou de certaines pratiques comme le yoga.
J’ai même connu à Bordeaux, des professeurs mis à l’écart en fonction de la
nature de leur recherche ! Comment ne pas s’inquiéter lorsque l’on rencontre
une telle «inquisition » ?Je n’ai pas eu le temps, hélas, d’en parler
longuement avec Paul Chauchard, ce savant merveilleux qui a passé sa vie à
comprendre le fonctionnement du cerveau et que l’on peut considérer
comme un « biologiste chrétien ». J’étais alors subjugué par la sagesse de cet
homme qui défendait les idées de Teilhard de Chardin. Son travail avec les
maîtres japonais, spécialistes de zen, confirme bien l’ouverture qui était la
1
sienne et qui manque à un grand nombre de chercheurs actuels.

1
Qu’ilsuffise ici de donner les références d’un livre, écrit avec Taisen Deshimaru
Roshi :Zen et cerveau. Paris, Le Courrier du Livre, 1976. Passionné par tout ce qui

5

Je voudrais juste citer quelques lignes de cet homme « éveillé » :
«On ne se libère pas de son corps, on se libère par son corps,
puisque la liberté est un bon conditionnement, une bonne habitude
libératrice nécessitant la lucidité, le calme, la paix et la joie, la communion
et l’accueil souriant.» (p. 140)

En fait, je crois que j’ai eu la chance de grandir sous la tutelle d’un
père essentiellement pragmatique, athlète de surcroît et chanteur d’opéra,
premier prix du conservatoire de Montpellier, pour qui la notion
platonicienne de « Bien » n’était pas un mot, mais une « ligne de conduite »,
un « besoin » profond et un objet d’« enseignement ». C’est grâce à lui que
je suis devenu sportif, mais aussi Professeur d’Université. Sa devise était
simple : « ne jamais baisser les bras » ! Faut-il souligner qu’elle était valable
sur tous les plans de la vie : celui des actes comme celui des idées.
À côté de lui, j’avais une mère profondément attirée par le « Beau »,
un «Beau »non académique, mais plus ou moins mystique. «Dieu »était
pour elle un « axe de recherche », un « but » qu’elle a poursuivi toute sa vie,
allant où son instinct la portait, où son intuition la guidait, refusant toute
forme d’allégeance à quelque orientation que ce soit. Profondément attirée
par la musique, elle a contribué largement à ce que je devienne un flûtiste.
Un court moment, j’ai envisagé de faire une carrière de musicien après avoir
obtenu un premier prix à Marseille, grâce à un second père en la personne de
Joseph Rampal.

Dire que ces deux êtres me manquent est inutile. Dire que je
continue à chercher le sens des mots, à écrire en pensant à eux, n’est pas
nécessaire. Dire que, moi aussi, je supporte mal le moindre carcan : cela se
percevra par la suite. Dire que je me méfie de plus en plus d’un « moi » tout
puissant afin de m’enfoncer dans cette « caverne obscure » où se trouve une
autre «lumière »que celle d’une «vérité toute faite», cela se sentira
progressivement de chapitre en chapitre.

Je croyais pouvoir réfléchir exclusivement sur des «mots »,j’ai
rapidement glissé sur une réflexion plus existentielle : sur la « vie » et sur la
« mort ». Je considère que la mort est ce qui nous pousse à réfléchir, un jour
ou l’autre, non plus au comment de la vie, mais au pourquoi. À côté de cela,
toute l’éducation consiste à doter l’individu d’un maximum de savoirs,
souvent utilitaires, et nous avons tendance à minimiser le rôle des acquis


touchait au corps en général, à l’éducation physique en particulier, défenseur de la
méthode Vittoz, autrement dit de l’art d’être présent à soi-même, il savait mieux que
personne passer de l’acte à la pensée.

6

complémentaires, comme les arts, lorsqu’ils interviennent sous forme de
distraction ou de plaisir personnel.
Passionné de mythologie, adepte de la méditation depuis que j’ai
rencontré le docteur Schnetzler à Grenoble, j’ai cru trouver dans ces deux
orientations un début de réponse à certaines questions et, c’est alors que le
virus de l’enseignement a repris le dessus : j’ai éprouvé le besoin de partager
le fruit de mes réflexions. Après avoir longtemps transmis ce que j’avais
appris, j’ai éprouvé le besoin de transmettre ce que je découvrais, ce que je
commençais à comprendre. Pourquoi ne pas attendre d’être sûr de soi ? Qui
peut se donner le temps quand il semble acquis que la vie ne tient que par un
fil, qu’il soit d’Argent pour ceux qui voyagent hors du corps, ou d’Or,
comme le pensait Platon ?
Le peu que j’ai compris, je le dois à des maîtres dont j’ai reçu
l’influence et que je ne peux pas oublier, en espérant que je n’ai pas déformé
ce qu’ils m’ont donné. Ce que j’ai également perçu, dans tous mes échanges,
c’est que toutes ces rencontres étaient des cadeaux et que la seule façon de
dire merci était d’en faire bon usage, non pas égoïstement, mais en les
offrant à mon tour sous la forme d’une synthèse. Je me souviendrai toujours
de l’entrevue que j’ai pu avoir, chez elle, avec Marie Madeleine Davy.
J’étais venu lui demander d’intervenir dans un Colloque que j’organisais et
j’ai reçu, ce jour-là, une leçon de vie. Avec une bienveillante attention, elle
avait décliné mon offre, mais elle m’avait donné ce qui très souvent manque
à l’individu pris dans le tourbillon de la vie: l’espoir de trouver en soi cet
2
idéal que l’homme ne sait pas chercher tout seul .

Chacun de nous est une résultante. Lorsque j’étais enseignant, je me
considérais comme un «pélican »mettant en réserve de la nourriture pour
ses petits et les laissant puiser dans sa gorge en fonction de leur appétit. En
écrivant des manuels pour étudiants, j’ai tenté de leur apporter cette
nourriture que des cours trop courts ne permettaient pas de donner.
Aujourd’hui, je me tourne vers d’autres lecteurs en leur proposant ce que je
crois plus que ce que je sais. Il me semble que parfois les mots deviennent
des cris, mais il me semble aussi qu’entre les mots il y a des silences qui


2
Les rencontres qui transforment la vie ne sont pas nombreuses, mais elles comptent
plus que de longues années de recherches ou de lectures. Lorsque l’on se trouve
devant une personne qui nous donne spontanément une leçon de vie, on sent
immédiatement qu’un changement s’est opéré en profondeur. C’est comme si,
soudainement, on était lavé de toutes sortes d’impuretés, de fausses vérités, de
croyances superficielles. La rencontre peut être longue ou brève, se dérouler sans un
mot, elle est un bain de lumière qui régénère et peut se traduire par un véritable bon
hors du moi qui découvre ses limites.

7

donnent à chacun l’éclairage qu’il mérite. Le musicien dira que sans les
3
silences il n’y a pas de musique!
Écrire oblige à dépasser les jugements fragiles, oblige à prendre plus
de temps pour approfondir ce qui n’était préalablement qu’une lueur de
compréhension.
Ce faisant, on mesure le poids des mots, leur importance dans
l’agencement des idées. Pourtant, j’éprouve la sensation, tout au long de
l’écriture, de vivre un enchaînement spontané. Un mot en entraîne un autre
dans son sillage et la phrase se forme avec une logique qui ne dépend pas
toujours du mental, de ce que l’on appelait, il y a plus d’un siècle, l’attention
volontaire.
Ordinairement, l’homme s’imagine qu’il contrôle tout! C’est loin
d’être vrai. Il n’est qu’une sorte de synthèse vivante et permanente qui met
en évidence le changement incessant qui le transforme. Non seulement
l’homme se charge de mots en vieillissant, mais chaque mot devient plus
pesant, se chargeant lui-même d’une multitude de sens. Devant cette
moisson dont l’importance s’accroît, grâce à la lecture, ou au dialogue,
l’individu ne s’aperçoit pas toujours qu’il effectue des classements, qu’il
range son butin en le mémorisant ou parfois en le refoulant dans ce que nous
4
appelons l’inconscient. Nous n’utilisons quotidiennement qu’une petite
partie de ce que nous avons appris, mais, à tout moment, ce qui est caché
peut ressurgir et nous propulser sur des chemins inattendus. Chaque
rencontre, avec « autrui » ou avec cet « autre » qui réside au plus profond de
nous-mêmes, se traduit spontanément par une sorte de «renaissance ». Elle
peut être également le résultat d’une lecture qui éveille en nous ce qui n’était
qu’en sommeil. C’est alors que l’on découvre la magie des nombres, le
dépassement du «deux »,la rencontre du «un »caché dans le «trois »,et
parfois même l’attirance du « zéro ».

Je n’ai pas voulu m’interdire de parler de moi, à certains moments,
non pour me justifier, encore moins pour me prendre pour une référence,
mais pour montrer combien il est parfois difficile de «faire la part des
choses »,d’accéder à la «Vérité »,plus encore de traduire en mots
acceptables par le plus grand nombre, une expérience que William James
aurait qualifiée de «religieuse ».Les expériences personnelles sont aussi
utiles que celles des autres, parfois sont-elles même plus aptes à révéler ce
qui était caché et qu’un simple raisonnement n’arrive pas toujours à mettre
en lumière.


3
Je reviendrai plus tard sur la nature du silence qui ne saurait se limiter à l’absence
de bruits.
4
Sansnous en apercevoir, nous donnons de l’épaisseur au passé et ce n’est pas
l’existence d’un « inconscient » qui nous en délivrera.

8

Lorsque j’étais enfant, probablement quatre à cinq ans, je me
souviens que je passais de longs moments sur un banc de ciment adossé à la
maison familiale, à Montpellier. J’aimais sa fraîcheur et je restais là sans
penser à quoi que ce soit, sans éprouver le besoin de jouer, ou d’aller dans le
jardin qui était ma forêt vierge avec les différents légumes que mon père
cultivait. Je n’ai repensé à ces moments particuliers que lorsque j’ai pu lire
des travaux sur des enfants se souvenant de vie antérieure. Ce n’était pas
mon cas, car je n’ai pas souvenance d’avoir vécu la moindre réminiscence,
mais pourquoi éprouver un tel besoin d’isolement, de silence, de paix ? Que
pouvais-je bien chercher au juste ? Que cherchent les enfants qui ont besoin
de silence ?
Si je souligne, de temps en temps, certaines de mes expériences,
c’est pour montrer que l’individu peut être «impressionné »par certaines
phases de sa vie, quel que soit l’âge, et ne peut pas toujours en comprendre
le sens, que tout ne relève pas du domaine objectif dans le déroulement de
son évolution. Tout au long de sa vie, l’individu enregistre des informations
et n’éprouve pas toujours le besoin de les traduire en mots. La loi de cause à
effet nous gouverne, semble-t-il, mais toutes les causes ne sont pas
conscientes et tous les effets ne sont pas clairement attribués à des causes
connues.
5
En fait, tout dépend de nos «croyances » .Sans parler de nos
convictions religieuses, je crois sincèrement que l’homme est guidé dans sa
vie par ses croyances autant que par ses connaissances. Une vérité n’a de
valeur qu’à partir du moment où nous lui accordons quelques crédits, aussi
bien sur un plan scientifique que sur un plan ésotérique. Il est ainsi possible
de parler des localisations cérébrales ou du système limbique en faisant
confiance à ceux qui nous en livrent les détails anatomiques, ou
physiologiques, lorsque nous ne sommes pas capables d’en effectuer
l’observation nous-mêmes. Il est également possible de parler de renaissance
ou de karma lorsque nous adhérons à des explications qui dépassent notre
entendement et nos faibles expériences en la matière. Avec quelle partie de
notre individualité croyons-nous ? Il serait fort utile de répondre à ce genre
de question. Toujours est-il que je suis persuadé que l’homme est presque
exclusivement un «croyant »au sens large du terme. L’essentiel de ses
connaissances est rarement accompagné par une mise en pratique lui
permettant de s’approprier ce qu’il ne comprend pas toujours.
L’homme croit plus qu’il ne sait.


5
Lorsque je parle de croyance, je tiens essentiellement à souligner que l’homme ne
cesse de vivre à l’abri des idées des autres, sans pouvoir les vérifier le plus souvent,
et se comporte comme un croyant qui, ayant reçu une parcelle de vérité, s’en
contente. Il croit ce qu’on lui dit et, sans s’en apercevoir, devient ce qu’il apprend.

9

J’ai toujours accordé une priorité à mon corps, en ce sens que
l’expérience sensible me paraît indispensable et préalable à tout effort
d’explication, de comparaison, de correction, d’évaluation. Pour faire le
soleil à la barre fixe, il ne suffit pas d’en étudier la représentation graphique,
d’en faire l’analyse mécanique, d’imaginer les forces en présence, tout
particulièrement la force centrifuge. Pour jouer de la flûte, il faut commencer
par la prendre dans ses mains et la porter contre ses lèvres. Pour raisonner, il
faut avoir le courage de se placer en marge des livres écrits par d’autres.
Dans tous les cas, il faut oser se retrouver seul afin de «faire »ce que
d’autres ont fait avant nous !
L’homme ne devient lui-même que lorsqu’il se retrouve seul.
Lorsque l’on écoute son corps, il nous parle, souvent plus clairement
que le mental. Lorsque je nageais au Cercle des nageurs de Marseille, il
m’est arrivé très souvent de rentrer dans l’eau avec des sensations qui ne
peuvent s’expliquer entièrement, comme si j’étais accueilli dans un monde
protecteur, ce monde qui avait protégé Dionysos lorsqu’il s’était réfugié
auprès de la Néréide Thétis, alors qu’il était poursuivi par Lycurgue. Je ne
connaissais pas la mythologie grecque, mais je découvrais que je pouvais
ressentir ce que personne n’avait jugé bon de me dire.
Ce qui suit est un effort de « mise en marge », un effort pour être soi.
Cela dit, j’ai découvert que j’étais amené à me relire, non pour corriger le
style d’un récit aussi direct que possible, mais parce qu’il fallait que je
prenne la place du lecteur, parce qu’une sorte de dialogue s’était installé
entre celui qui écrit, souvent intuitivement, et celui qui se relit avec le seul
désir de bien se comprendre. En cherchant à m’exprimer le mieux possible,
j’ai perçu la difficulté de jouer avec les mots, j’ai finalement expérimenté
l’au-delà des mots.

Cet essai ne saurait être un dictionnaire traitant du sens des mots.
Le plus important, dans ma démarche, je l’ai vite compris, n’était
pas de cerner certains d’entre eux, mais d’aller au-delà…, tout simplement.
Or, très vite, je me suis aperçu que les mots ne jouaient ici qu’un rôle
secondaire. Aller au-delà est ce qui m’intéresse avant tout et j’ai voulu
montrer que les mots servaient surtout, inconsciemment peut-être, à ne pas y
aller. J’ai toujours perçu une grande différence entre les informations venant
du corps vécu et les informations venant d’un livre ou d’un discours quel
qu’il soit. Comme je le disais, à propos de la natation, il existait, pour moi,
depuis longtemps, cette vérité, à savoir que toutes les vérités ne sont pas
dites.
Il pouvait y avoir des vérités « non dites » et j’étais devenu conscient
qu’elles étaient trop facilement écartées, dénigrées, rejetées ou refoulées.
J’avais besoin de les ramener à la surface, de leur redonner de l’importance,
mais surtout d’essayer d’en comprendre leur rôle dans notre vie quotidienne.

10

Aller au-delà des mots, c’était aller à la rencontre d’une autre explication de
la vie, d’une autre vision du monde, d’un nouvel ensemble de croyances
peut-être, à l’aide de mots qu’il me faudrait préciser.
Toutefois, en considérant que mes expériences personnelles ne
pouvaient qu’être indépendantes des idées des autres, sauf probablement
dans un effort de présentation, d’explication, d’analyse théorique, j’ai
privilégié, autant que faire se peut, ce qu’il y avait de personnel dans le
besoin de dire, de transmettre, de donner. J’aurais pu conclure sur la valeur
du silence à partir des multiples écrits que j’ai pu parcourir, j’ai préféré
l’aborder à partir de ce que j’ai vécu personnellement pour échapper, au
moins partiellement, aux mots des autres que je suis bien obligé d’utiliser.
Je n’ai pas la prétention de donner ici une nouvelle version de la
vérité. Je souhaite, seulement, que cet essai soit comme le soulèvement d’un
voile, pourquoi pas l’un des sept voiles qui cachaient la beauté de Salomé,
mais aussi la tête de Jean-Baptiste.



ÉPICURIEN…


Il semble difficile de vivre sans les mots.
Ils ont pris une telle importance dans notre quotidien que nous en
sommes devenus les esclaves sans nous en rendre compte. Lorsque nous ne
parlons pas, nous pensons à l’aide de mots, au fond de nous-mêmes, et il
nous est difficile de regarder silencieusement autour de nous sans nommer
les objets qui meublent notre environnement. Qu’ils soient déclamés ou
seulement murmurés, les mots forment comme une seconde nature et nous
permettent de paraître ce que nous voudrions être. Ils nous habillent avec une
tenue d’arlequin dont les couleurs et la luminosité dépendent de notre
curiosité à l’égard du monde. Plus nous les utilisons avec leurs différentes
significations, plus nous les partageons avec les autres, et plus nous
changeons de costume.
Si tout se passe bien, ordinairement, il nous arrive de faire comme
Dagobert et de mettre notre costume à l’envers, autrement dit, il nous arrive
de dire l’inverse de ce que nous pensons, ou voulons faire savoir à ceux qui
nous écoutent. Les mots, qui ont plusieurs sens, ne facilitent pas le dialogue
et peuvent même créer de l’«incompréhension »quand ce n’est pas de
l’« animosité », de l’« antipathie » ou de l’« emportement ».
Enfin, les mots ne nous disent pas tout parce que les informations
sensorielles, qui sont à leur origine, dépendent de chacun de nous. Un même
mot ne peut rendre compte de toutes les nuances d’une interprétation qui est
d’abord personnelle, mais se complexifie en passant par celle des autres.
L’objet de cet essai ne consiste pas à produire un inventaire
exhaustif de tous les mots que nous utilisons à longueur de vie sans nous
interroger sur les différents sens qu’ils peuvent avoir. Si le vocabulaire
scientifique semble à l’abri de la polysémie, ce qui n’est pas toujours le cas,
les mots ordinaires, ceux du langage courant, naviguent d’un sens à l’autre.
Ils sont le reflet de la mode, du temps qui passe, ils sont souvent déviés de
leur origine, du sens qu’ils avaient jadis et que l’absence d’un minimum de
culture a fait oublier en sautant les générations. Chacun croit détenir le sens
unique du mot qu’il utilise et ne se donne que rarement le temps de vérifier
que son interlocuteur est sur la même longueur d’onde. Dans ce cas, nous
restons dans une plus ou moins grande approximation, en surface de ce que
nous aimerions dire, montrer, partager, ou nous produisons ce que nous
appelons un « langage de sourd ».

1

3

Je ne donnerai ici qu’un seul exemple, celui qui dérive de la
philosophie d’Épicure et nous fait qualifier tout bon vivant d’«épicurien ».
« Aimer boire et chanter » est une appréciation qui permet d’être classé dans
la grande famille de ceux qui préfèrent s’en tenir au «plaisir »d’un bon
repas, disons plus généralement d’un plaisir sans retenue, d’une
« jouissance »éphémère et renouvelable que l’on partage plus volontiers
entre experts. Est « épicurien » celui qui gère bien sa vie, entendons sans se
priver, sans se ménager, ni du côté des aliments, ni du côté des femmes : le
« ventre et le bas-ventre », en quelque sorte !
Le Petit Robertdit clairement en parlant d’un épicurien :
«Qui est partisan de la doctrine d’Épicure…
Par une interprétation abusive de la doctrine d’Épicure: qui ne
songe qu’au plaisir, sensuel, voluptueux.»
Or, c’est bien cette interprétation abusive qui domine l’interprétation
de l’homme de la rue.
Je m’empresse d’ajouter que les lecteurs duPetit Robertne doivent
pas être nombreux !
Comme je ne tiens pas à faire une analyse économique, politique ou
sociologique des prolongements abusifs de la doctrine, je vais m’en tenir à
quelques rappels plus philosophiques qu’historiques.
Il n’est pas nécessaire de présenter Épicure comme si je devais faire
un cours de philosophie préparant à l’agrégation. Il suffit de montrer que le
commun des mortels a retenu essentiellement la recherche du plaisir, sans se
donner la peine d’aller au-delà d’une approche égoïste et viscérale. En
réalité, il ne s’agit pas d’une appréciation d’« hédoniste », mais du point de
départ d’une philosophie qui, par certains côtés, retrouve une démarche
6
stoïcienne .Si le «Jardin d’Épicure» est fondé peu de temps avant le
« Portiquestoïcien »,rappelons qu’Épicure, né à Athènes en -341, est
postérieur à Platon, né en -427 également à Athènes, à Aristote, né à Stagire
en -385, Zénon, lui étant légèrement postérieur et naissant à Kition (Chypre)
en -322. Ajoutons qu’Épicure était proche de la pensée de Démocrite pour
qui le plus important semblait être le calme d’une âme dépouillée de crainte
et de superstition. Distante vis-à-vis des dieux comme de la mort, la morale
d’Épicure était étrangère au sens tragique de la vie, ou à la possible existence
du destin.


6
Ilexiste une assez grande différence entre les deux mots: «Épicurien »et
« hédoniste » et si le « plaisir » est le plus petit dénominateur commun entre eux, les
philosophies qui en découlent ne se ressemblent pas. Est hédoniste celui qui prend
pour principe de la morale la recherche du plaisir. Oui, mais Épicure a une façon
particulière de rechercher le plaisir qui conduit plus facilement à la domination du
plaisir, à l’effacement de toute influence négative.

14

Essayons de montrer rapidement que l’épicurien n’est pas un
« débauché »comme le prétendaient ses adversaires au IIIe siècle avant
notre ère.
Rappelons, pour commencer, qu’Épicure fonde sa morale sur quatre
évidences :la passion, ou affection passive, la sensation, la prénotion et
l’intuition. La première est bien celle du plaisir ou de la douleur et plus
particulièrement de leur cause. C’est la sensation qui nous informe, de façon
passive, mais réelle, sur la cause du plaisir ou de la douleur. Pour Épicure
toutes les sensations sont vraies, passives et irrationnelles. À cela s’ajoute
l’influence du jugement, de la raison, envers lequel il faut avoir la plus
grande méfiance ou prudence. Peut-être que la suite du raisonnement
d’Épicure nous complique la vie! En effet, à côté de la passion et de la
sensation, Épicure donne d’autres évidences plus difficiles à comprendre:
d’abord les prénotions qui dérivent de sensations antérieures sans être le fruit
d’une quelconque dialectique. L’existence passée a autant d’importance que
l’existence présente et c’est la prénotion qui permet de juger. Toutefois, le
jugement ne sera acceptable que s’il s’accorde avec les évidences sensibles
immédiates. Enfin, quatrième évidence, qui peut sembler très éloignée des
trois autres, l’intuition permet de voir l’univers sans le concours des sens en
gardant spontanéité et clarté. Épicure affirme ainsi que le vide existe, bien
qu’il soit invisible, et le prouve en prenant le mouvement pour contre
exemple, disant que le mouvement ne se voit pas tout en étant une évidence.
C’est enfin l’intuition spirituelle qui nous permet d’assister au spectacle du
mécanisme universel.
Ce que je retiendrai surtout, c’est qu’Épicure s’efforce, comme les
stoïciens, de distinguer « ce qui dépend de nous » et « ce qui ne dépend pas
de nous». Pour Épicure, les dieux nous sont étrangers et ne peuvent pas
intervenir dans notre vie, car ils sont immatériels. De son côté, la mort ne
saurait nous aider à bien vivre : «Ce qui est dissous est insensible, et ce qui
est insensible n’a aucun rapport avec nous.» Cela dit, épicuriens et stoïciens
diffèrent profondément, mais ce n’est pas utile d’en parler ici.
Comme Démocrite, Épicure est un observateur de la nature. Pour lui,
le plaisir est le principe et la fin de la vie bienheureuse. C’est ce qu’il écrit à
Ménécée. C’est à partir du «plaisir »que l’homme choisit ou refuse, c’est
vers le plaisir que nous allons le plus souvent.
«Cependant, c’est par la mesure comparative et la considération
7
des avantages et des désavantages, qu’il convient de juger…»


7
Épicure.Lettres,Maximes, Sentences. Traduction, introduction et commentaires
par J.F. Balaudé. Paris, Poche, 1994. Cette publication permet de comprendre
l’esprit d’Épicure et d’approcher, grâce à la traduction, une morale qui est
aujourd’hui inconnue ou simplement écartée. Il est probablement plus facile de se
comporter en jouisseur qu’en véritable épicurien.

1

5

Si Épicure accordait toute leur importance aux plaisirs du corps, il
soulignait aussi que ces plaisirs n’avaient rien de dépravé à leur origine, la
faim et la soif pouvant entraîner plaisir et déplaisir sans tomber dans un
excès quelconque. L’apaisement de la faim ou de la soif supprimerait
naturellement toute forme de douleur et de recherche du plaisir.
Nous avons chez Épicure un effort orienté vers la suppression de la
« souffrance »,différemment des bouddhistes, qui pourrait bien expliquer
certaines dérives de sens.
• suppression de tout ce qui est souffrant est la limite de la« La
grandeur des plaisirs…
• Il n’est pas possible de vivre avec plaisir sans vivre avec prudence,
et il n’est pas possible de vivre de façon bonne et juste, sans vivre
avec plaisir…
• ; mais les causes productrices deNul plaisir n’est en soi un mal
certains plaisirs apportent de surcroît des perturbations bien plus
nombreuses que les plaisirs…
• Celui qui connaît bien les limites de la vie sait qu’il est facile de se
procurer ce qui supprime la souffrance due au besoin, et ce qui
amène la vie tout entière à la perfection…
• Si en toute occasion tu ne rapportes pas chacun de tes actes à la fin
de la nature, mais tu te détournes, qu’il s’agisse de fuir ou de
poursuivre, vers quelque autre chose, tu n’accorderas pas tes
actions avec tes raisons.
• Parmi les désirs naturels qui ne conduisent pas à la souffrance s’ils
ne sont pas réalisés, ceux où l’ardeur est intense, sont les désirs qui
naissent d’une opinion vide, et ils ne se distinguent pas, non pas en
raison de leur propre nature, mais en raison de la vide opinion de
8
l’homme . »
En partant de ce qui est conforme à la nature, de ce qui nous permet
de vivre, Épicure donne une leçon de sagesse à ceux qui feraient des efforts
pour prolonger ou pour accroître un plaisir, sans prendre en considération le
déplaisir qui pourrait accompagner une telle attitude. En faisant preuve de
prudence l’homme ordinaire devient sage et nous comprenons rapidement
que le propre de l’épicurien n’est pas de rechercher le maximum de plaisir,
mais au contraire de s’en méfier en permanence, de le minimiser. Il est clair
que « bien vivre » ne consiste pas à s’accorder tous les plaisirs, qu’ils soient
ou non raffinés.
Retenons donc que ce n’est ni le vin, ni les femmes, ni les banquets
qui font la vie agréable, mais une pensée sereine qui perçoit les causes de
tous les désirs, ou de toutes les craintes, et qui chasse les troubles de l’âme.

8
Cesquelques maximes d’Épicure nous permettent de réfléchir autrement à la
notion de plaisir.

16

Poursuivons cette analyse par celle du « désir ».
Pour rester avec Épicure, disons que les désirs sont de plusieurs
sortes : ceux qui sont vains et ceux qui sont naturels. Ces derniers regroupent
les désirs nécessaires et ceux qui sont seulement naturels. Les nécessaires le
sont vis-à-vis du bonheur, ou bien vis-à-vis de la tranquillité du corps, quand
ils ne le sont pas vis-à-vis de la vie elle-même. Comme tous nos actes visent
à écarter la souffrance et la peur, lorsque nous obtenons satisfaction l’âme
s’apaise et le désir disparaît. Retenons bien que c’est la douleur, que nous
ressentons lorsque le plaisir est absent, qui nous pousse à rechercher le
plaisir et qu’en l’absence de douleur toute recherche du plaisir n’a plus lieu
d’être. Épicure dit alors à Ménécée :
«Tout plaisir est ainsi, de par sa nature propre, un bien, mais tout
plaisir ne doit pas être recherché; pareillement, toute douleur est un mal,
mais toute douleur ne doit pas être évitée à tout prix…
Tout ce qui est naturel est aisé à se procurer, mais tout ce qui est
9
vain est difficile à avoir . »
Autant se contenter de peu et se suffire à soi-même !
La première nuance à prendre en considération est la «prise de
conscience » d’une force qui nous pousse vers un objet connu ou simplement
imaginé.Le Petit Robert: «appétence », égrèneles synonymes
« aspiration »,« attirance »,« besoin »,« convoitise »,« envie »,
« inclination », « intention », « passion », « penchant », « tentation »…, mais
le plus important reste l’intervention de la «volonté ».Dans ce cas, la
conscience ne sert plus seulement à classer, cataloguer, elle pousse à
l’action. Dans le désir on retrouve alors la volonté d’être, de devenir ou de
s’approprier un objet convoité qui peut être le représentant de l’autre sexe.
Sans tomber dans la trivialité du monde actuel, nous pouvons retrouver un
tel désir dans le mythe d’Épiméthée, « séduit » par Pandore, conformément à
la décision de Zeus.
Il est clair que le désir ne permet pas de se dire émule d’Épicure.
Mais la notion de désir, mieux comprise en général, peut nous aider à
percevoir la dérive du sens attribué aux épicuriens ordinaires qui sont très
éloignés du philosophe et surtout de sa prudence. Plus que la recherche du
plaisir, sa maîtrise progressive, ou sa limitation à sa dimension naturelle, est
nécessaire pour se retrouver parmi les disciples d’Épicure. Ne pas rechercher
un plaisir qui serait suivi d’un déplaisir, ne pas rechercher un plaisir qui
pourrait cacher un plaisir plus grand et futur ! Il est facile d’imaginer toutes
les situations dans lesquelles la prudence joue le premier rôle et dans
lesquelles le désir doit être soigneusement ramené à ce qu’il est: un
jugement imprudent conduit par une raison qui refuse de voir les causes
réelles du plaisir.


9
Brun J.Épicure et les épicuriens. Textes choisis. Paris, PUF, 1971, pp. 132 et 133.

1

7

À l’extrémité de cet effort, défini par le sage, nous trouvons
l’équivalent d’un refus de tout plaisir inutile, une prudence de plus en plus
grande à son égard. Nous sommes donc très loin du «jouisseur »que
l’image populaire ne cesse de propager.

Comment ne pas prolonger cette observation en parlant d’une
dérivation essentiellement tournée vers les plaisirs charnels, dérivation qui a
conduit à la naissance de la «libido »,notion créée vers 1920 par Freud.
Pour les psychanalystes, il s’agirait d’une énergie psychique sous-tendant
des pulsions de vie et des pulsions sexuelles. Plus largement, il s’agirait
d’une recherche instinctive du plaisir sexuel.
Nous n’entrerons pas dans les détails de la psychanalyse et nous
nous contenterons de souligner qu’il existe assez d’individus «libidineux »
autour de nous pour mesurer combien le « vice » n’a rien perdu de sa force
et reste même profondément influencé par le marquis de Sade.
Sans aller jusqu’à l’extrême perversion, disons que cet attrait de la
femme, que les mythes et les religions placent en amont de notre histoire,
semble être l’origine de tous les maux de la terre et que l’homme, depuis
qu’un effort d’éducation existe, est conduit à s’en méfier. Épicure n’est pas
seul à prendre ses distances vis-à-vis du plaisir. Il faudrait aussi voir
comment Philostrate gourmande les éphèbes venus s’entraîner à la lutte ou
au pancrace lorsqu’ils ont sacrifié aux « plaisirs d’Aphrodite », plus souvent
connus sous le titre des « plaisirs de Vénus », avant de venir s’entraîner !
Le sport moderne a retrouvé cette prudence vis-à-vis de l’acte
charnel et nous pouvons souligner le rapprochement entre le sport et la
guerre en reprenant la formule : «Faites l’amour, ne faites pas la guerre».
Si le sport ressemble à la guerre, il vaudrait mieux pour se préparer à
combattre sur le stade, dans un dojo, sur un ring, dans une piscine… éviter
10
de faire l’amour!

Ces quelques éléments, qui n’ont pas d’âge, montrent bien que les
mots perdent leur sens en s’adaptant aussi bien au temps qu’à l’espace. Rares
sont les humains qui sont conscients des multiples sens d’un mot et font
effort de précision en changeant de lieu, d’objet, de sujet… J’en suis arrivé à
me demander s’il ne faudrait pas systématiquement présenter l’histoire d’un
mot avant de l’utiliser dans un discours afin que ceux qui l’entendent ne
puissent pas se tromper ou être trompé. J’ai souvent fait l’effort de préciser
le sens des mots en m’adressant à mes étudiants et je voudrais donner ici un
seul exemple. En abordant l’histoire de leur future profession, j’ai toujours
attiré leur attention sur la différence que je faisais entre l’histoire et la


10
Inutile d’aborder ici toutes les justifications d’une forme d’ascétisme préparant à
la guerre ou à la compétition.

18

mémoire. Lorsque deux individus parlent d’un même objet, le «sport » par
exemple, il est facile de parler d’histoire lorsque nous réfléchissons en
commun sur ce qu’il aurait pu être dans l’Antiquité ou au Moyen Âge.
Certes, le mot n’existait pas, mais il est permis de s’en servir, y compris dans
des titres de thèse, en s’excusant d’un usage abusif. Or, lorsque nous nous
rapprochons du temps vécu, la moindre différence d’âge peut troubler le
dialogue. J’ai vécu les années 50, en tant qu’élève, puis les années 60, en
tant que professeur, celles des Jeux de Rome, celles de l’Essai de doctrine
publié en 65, celle où Maurice Herzog partait en guerre contre un
professionnalisme naissant… Mes étudiants, quant à eux, n’ont connu le
sport à l’école qu’après les lois de Comiti, en 1972, autrement dit au moment
où la pratique passait de 5 heures à 2, dans les lycées ou 3 heures dans les
CES, dans le meilleur des cas, au moment de la tentative d’une
externalisation de la discipline par le biais de Centres d’animation sportive.
Je leur disais simplement que chacun de nous peut faire de l’histoire en
faisant référence à des événements précis, datés et mis en perspective, mais
que nous pouvions aussi faire un effort de mémoire lorsque nous avions vécu
une certaine tranche du passé. Or les deux ne sont pas de même nature.
Lorsque je faisais référence intellectuellement et affectivement à mon
expérience personnelle, je ne faisais pas de l’histoire, je devenais un témoin
utile à l’historien, l’objectivité de mon discours était à considérer avec la
plus grande prudence. Si mon vécu avait un caractère historique pour mes
étudiants, ils ne devaient pas l’interpréter comme un fait historique et,
moimême, je devais les aider à ne pas faire de confusion.
Il faudrait ajouter que, bien souvent, dans la vie ordinaire, nous
11
passons de l’un à l’autre sans toujours nous en apercevoir.

Il y aurait de nombreux exemples de détournement de sens, aussi
bien dans l’usage de mots ordinaires que de mots essentiels. Je m’efforcerai
de soulever quelques exemples pour illustrer cette analyse en laissant la
possibilité au lecteur de prolonger ce genre d’enquête. En partant de simples
observations autour de la verticalité, en poursuivant par l’étude d’un mot à la
mode, probablement le plus vulgarisé de tous aujourd’hui, je m’avancerai
sur le chemin du vice et de la vertu avant de me laisser entraîner sur celui du
matériel et de l’immatériel.
En abordant le problème de la naissance et de la mort, nous
dépasserons l’analyse des mots pour découvrir le sens de la vie, pour essayer
de donner « un » sens à la vie.
Épicure avait sa propre notion de la mort, comme tout philosophe :


11
J’aiperçu chez mes collègues grecs une sorte de glissement inconscient de
l’Antiquité à nos jours dès lors qu’il s’agissait de parler du sport.

1

9

«Familiarise-toi avec l’idée que la mort n’est rien pour nous, car
tout bien et tout mal résident dans la sensation ; or, la mort est la privation
complète de cette dernière. Cette connaissance certaine que la mort n’est
rien pour nous a pour conséquence que nous apprécions mieux les joies que
nous offre la vie éphémère, parce qu’elle n’y ajoute pas une durée illimitée,
12
mais nous ôte au contraire le désir d’immortalité. »
N’était-il pas d’abord un jouisseur de la vie la plus naturelle et la
plus simple possible, celle qui n’engendre pas de désir ?
Comment faut-il lire la mythologie grecque si la mort n’est plus au
centre de cet enseignement caché ?

Ce que je voudrais surtout, c’est dépasser la simple observation des
mots pour déboucher sur une vision du monde dont les mots ne peuvent nous
donner qu’un aperçu très incomplet. Nous avons vu qu’Épicure fondait sa
sagesse sur quatre évidences, il me semble qu’il en existe une autre que j’ai
rencontrée dans le monde universitaire et qui participe grandement à ce qu’il
faut qualifier d’enfermement. J’y reviendrai, mais je voudrais noter, sans
attendre, le refus, dans un monde gangrené par le « positivisme », de tout ce
qui n’est pas produit par la raison. Faut-il être épicurien, au bon sens du
terme, ou stoïcien, je ne sais pas? Chacun de nous suit, sans toujours le
vouloir, un chemin en partie visible, en partie invisible, en partie rationnel,
en partie irrationnel. L’arrogance de certains « petits chercheurs », ceux qui
n’ont de « savant » que le nom qu’ils se donnent, est irrecevable dès lors que
l’on se sent aspiré par une autre forme d’amour que celle qui s’accompagne
d’une soif de pouvoir sur des cerveaux affaiblis par une culture de dernière
zone, ou par des vérités destinées à détourner l’attention.
Ce qui me dérange le plus, aujourd’hui, c’est l’obligation apparente,
ou insidieuse, qui fait de l’homme un « mouton de Panurge », qu’il s’agisse
de se comporter comme un adepte de la raison ou comme un croyant. Tout
individu isolé devient suspect et mérite de disparaître, d’être «étouffé » ou
rendu «muet »,en se faisant traiter de «déprimé »,d’« ignorant »,
d’« introverti », de « psychorigide », quand ce n’est pas de « fou » !
Comment ne pas être inquiet lorsque des mots innocents sont pris en
otage pour défendre une quelconque « discrimination » ? Le mot n’est-il pas
le premier à subir une « incarcération » dans le « politiquement correct » du
mental ou d’une classe sociale qui se trouve au pouvoir? Les sensations
d’Épicure sont loin de nous conduire à la sagesse aujourd’hui. Nous sommes
plus souvent gonflés de faux savoir, de vérités fluctuantes ou éphémères, et
rares sont les informations qui nous permettent d’être un peu nous-mêmes.
Ne faut-il pas dénoncer cet usage «malsain »et «démagogique »
des mots qui ne cesse de se développer depuis l’Antiquité, depuis qu’ils


12
Brun J. op. cit. p.130.

20

s’entrechoquent directement et non par images interposées, comme dans le
13
langage symbolique?

Il est facile de comprendre que l’objet d’un tel essai dépasse la
simple étude des mots.

Encore un détail !
Le mot est un «objet »qui se substitue à un autre objet et cette
« substitution » est bien souvent cause d’erreurs. La « matière », sur laquelle
porte notre regard, ou plus exactement l’ensemble de nos sens, représente
l’objet par excellence à partir duquel nous construisons notre vie, autrement
dit nos actes des plus ordinaires aux plus complexes. Avant de communiquer
avec ses semblables, l’homme est un être particulier qui cherche à s’adapter
à son environnement et qui le fait à l’aide de ses sensations secondées par sa
mémoire. Parce qu’il est capable de se souvenir, l’homme peut « évoluer »,
corriger ses erreurs d’appréciation et de comportement. C’est cette
correction qui le façonne peu à peu, l’éduque en quelque sorte, et
l’« éducation », dont nous parlons aujourd’hui, n’est que le fruit de cet effort
nécessaire et souvent insuffisant pour «survivre »ou «dominer »les
obstacles qu’il rencontre, un effort de plus en plus organisé politiquement.
En se figeant sous la forme d’un dessin, d’une peinture, d’une gravure, d’une
lettre, d’un mot, la sensation devenue élément de connaissance laisse une
« trace » et permet de construire le futur. Elle place l’homme sur l’échelle du
temps, entre le passé et l’avenir. Chaque trace, qui reste en rapport avec les
sens, nous place sur un continuum et nous fait vivre sur deux plans : celui de
l’information et celui de l’échange. Parce que l’homme analyse sa vie, au fur
et à mesure de son déroulement, il mémorise ce qui lui est utile et ce qui lui
est nuisible et il se situe entre deux extrêmes dont l’effet consiste à accentuer
la survie ou la mort. C’est parce que l’homme est mortel et cherche à
échapper à cette réalité incontournable qu’il s’efforce de mémoriser tout ce
qui l’en écarte. Il devient alors possible de comprendre l’invention des
mythes ou des religions à partir de ce « refus de la mort ».
Le mot, qui n’est que l’image de ce processus évolutif, est en
quelque sorte l’élément de base d’une banque de données dont l’utilité est de
permettre une meilleure adaptation de l’homme à son milieu qui, bien
entendu, comprend ses semblables. Les mots sont un peu comme un « jeu de
piste ».Ils permettent de se diriger vite et bien au milieu des obstacles
ordinaires tout en facilitant l’approche d’obstacles plus délicats. Dans cet
esprit, les sciences ne sont que des ensembles de mots ouvrant sur des


13
Lesmots étant étroitement liés au passé, à un temps linéaire, sont aussi liés à
l’évolution des hommes et des sociétés qui s’en servent pour des raisons très souvent
politiques ou morales, plus rarement pour des besoins poétiques.

2

1

découvertes qui se solderont par de nouveaux mots ! Faut-il ajouter qu’elles
ne sauraient donner naissance à la totalité des mots que l’homme peut
utiliser ?
Ce qui fait la force du mot c’est son partage par un ensemble d’êtres
qui mettent en commun leurs sensations, leurs jugements, leurs mémoires,
leur sens du «progrès ».Le mot s’«exporte »d’un individu vers d’autres
individus, il «rassemble »ceux qui s’en servent; ou les «oppose »et
devient l’élément fondamental de la vie en collectivité. C’est à ce moment
qu’il subit toutes les distorsions possibles ou toutes les déformations dues à
l’impossibilité de conserver, en permanence, un sens identique dès lors qu’il
est utilisé par des personnes dont les caractéristiques ne sont jamais les
mêmes.
Lorsque nous disons que l’eau est froide ou chaude, le seul élément
commun est l’eau alors que sa température est sujette à de multiples
interprétations. En dehors du thermomètre, c'est-à-dire d’un instrument
destiné à unifier ces interprétations, il est impossible à l’homme de se
comporter avec la précision d’un appareil de mesure. Les mots: froid, ou
chaud, n’ont donc de valeur sûre qu’à partir du moment où on leur enlève
toutes sortes de nuances individuelles, toute forme d’interprétation, de
jugement personnel.
On peut aller plus loin en disant, par exemple, que le sport est, par
excellence, l’activité humaine qui permet, sous forme de jeu, de donner de la
réalité une image identique pour tous. L’homme le plus rapide du monde à
un moment donné est celui qui court le plus vite sur une distance précise et
dans un contexte également précis: nature du sol, force du vent, précision
des chronomètres, étalonnement de la piste…
Il est rare que l’on obtienne pour chaque activité humaine
représentée par un mot la même force de précision, mais n’est-ce pas ce qui
fait à la fois le charme d’un dialogue comme celui de la recherche d’un
absolu ?
Avant d’aller plus loin, je ne voudrais pas donner l’impression
d’opposer tout ce qui peut servir à revendiquer une meilleure acceptation de
l’individu ou regretter son abdication devant le tout social d’une part, tout ce
qui peut valoriser l’influence des autres dans la construction de l’homme
citoyen, dans sa survie, dans son adaptation à un milieu qui reste grandement
indépendant de sa volonté d’autre part.
Les mots sont une œuvre collective autant qu’individuelle. Toute
invention émane d’un individu, mais il est difficile d’imaginer cet individu
absolument seul, sans relation avec ses semblables. Le mot est d’abord un
outil, un moyen d’échange, de communication, un «intermédiaire »entre
deux individus ou deux groupes d’individus. Il est clair que le mot
« démocratie »n’aurait aucune valeur sans les hommes qui lui ont donné
naissance dans les faits. Nous pouvons multiplier à l’infini les mots qui sont

22

nés de ce besoin naturel de vivre ensemble le mieux possible. « Tyrannie »,
« oligarchie »,« monarchie »,« dictature »,« nation »,« empire »…sont
des mots qui désignent des entités identifiables par tout le monde, au-delà
même des problèmes linguistiques.
Dans un contexte bien différent, nous pouvons parler de
« christianisme » d’« hindouisme », de « bouddhisme »,d’« islamisme », de
« confucianisme »,de «shintoïsme »d’« athéisme »,d’« agnosticisme »…
sans que cela soit dérangeant. De tels mots font l’unanimité parce qu’ils
correspondent à des actions communes, des choix de pensée et de
comportement partagés par des individus qui se ressemblent dans le monde
entier en dehors de toute appartenance politique au sens large de «polis »,
c'est-à-dire de « cité ».
De la même façon, pour d’autres raisons, le «violet »,l’« indigo »,
le «bleu »,le «vert »,le «jaune »,l’« orangé »,le «rouge »sont des
repères concrets et esthétiques qui sont admis généralement. Il est même
possible de leur associer une multitude de nuances en les traduisant par
d’autres mots: «bariolé »,« bigarré »,« chamarré »,« chiné »,« diapré »,
« jaspé », « moucheté », « panaché ».
Que ce soit sur le plan politique, économique, religieux, esthétique,
on comprend facilement qu’une certaine unité soit nécessaire pour que des
hommes, vivant ensemble, puissent se comprendre et progresser en associant
leurs expériences personnelles. Dans ces exemples nous trouvons la volonté
d’associer ce qui pourrait séparer les individus, les isoler, les confronter,
pourquoi pas violemment, afin qu’un minimum de décisions communes
puisse être pris. Le mot est donc objet de rassemblement, de cohésion, de
partage, mais aussi d’opposition, de contradiction, de différentiation...
Tous les mots rassemblés n’auraient-ils pas une fonction unique et
ne seraient-ils pas tous destinés à vulgariser le travail de nos sens ?
En laissant de côté des oppositions qui seraient des oppositions
politiques, économiques, religieuses…, est-il possible de trouver des mots
qui divisent les hommes ou qui n’ont plus cette faculté d’«agglomérer »,
d’« assembler », d’« agréger », d’« unir » ? Est-il possible de trouver un mot
qui appartiendrait en propre à un seul individu ? Je crois qu’il est possible de
répondre non, à moins de prendre en compte des «cris »,des
« onomatopées »,des «imitations phonétiques» d’objets ou de situations
isolés. À partir du moment où un individu cherche à exprimer un sentiment,
un jugement, une impression en vue de l’échanger avec un autre individu, le
mot n’en reste pas moins relié aux sentiments des autres.
Le mot n’est pas qu’une forme vide. Il contient tout ce qu’il
remplace et c’est ce qui fait sa force. Bien entendu, plus il contient
d’éléments, plus il peut subir des interprétations multiples et diviser au lieu
d’unir ceux qui s'en servent. Il nous contient également.

2

3

Si différence il y a, si les individus veulent exprimer leur identité
dans un domaine quelconque, si l’échange conduit au refus de partage, ce
n’est plus le mot qui est mis en cause, mais les multiples sens qu’il peut
englober. Dans ce cas, c’est en lui associant d’autres mots que la différence
ou l’opposition peut apparaître. Il serait possible de nous situer dans le
monde de l’intelligible, comme l’aurait dit Platon, ou de la raison, comme
l’aurait précisé Descartes, dans le monde de la pensée tout simplement pour
observer toutes les nuances que peuvent subir certains mots. Je n’irai pas
plus loin dans cette observation qui ne remet pas en question la nature d’un
mot, mais son usage par différents individus.
Il est aisé de comprendre qu’un mot subit des différences
quantitatives bien avant de subir des différences qualitatives. Le seul fait
d’avoir «faim »dépend de tant de paramètres que nous en admettons
immédiatement la relativité. Disons que tous les besoins naturels de
l’homme sont prisonniers de ces nuances, le quantitatif pouvant être associé
au culturel.
Les nuances qualitatives sont probablement plus nombreuses pour
un même mot et pourraient, à la limite, être aussi nombreuses que les
individus mis en présence. La difficulté réside dans le fait que chacun de
nous possède, à côté de son héritage génétique, des caractères propres qui
font de lui un individu différent des autres. Il est dit qu’en dehors des
jumeaux homozygotes tous les individus sont différents ! Je crois que si nous
restons sur le plan scientifique, biologique ou psychologique, nous ne
prenons en considération qu’une partie de la réalité, celle qui peut être
étudiée, analysée, reproduite en mots guidés par la nécessité du partage. Je
reviens souvent sur cette conception de l’extase par Marcel Mauss. Vu de
l’extérieur c’est un état cataleptique! Mais peut-on dire, de l’intérieur, que
c’est cela ? Peut-on se limiter à une telle traduction ? Non ! Dans ce cas, le
mot nous trompe. S’il est utilisé par une sommité il s’impose à nous, mais
lorsque Mauss définit objectivement l’extase, nous le croyons sans partager
son savoir, l’extase devient une maladie et perd son caractère ésotérique qui
ne peut être nié.
Comme on le dit encore parfois: «Le cœur a ses raisons que la
raison ne connaît pas ! »
À tout moment, l’individu peut utiliser un mot en lui donnant un
sens particulier, le sien, il peut chercher à l’échanger, à l’imposer. Après
l’avoir fait naître, il lui donne des forces en le remplissant de tout ce qu’il
doit contenir pour grandir, devenir adulte et résister aux multiples refus qu’il
risque de rencontrer. C’est le cas de tous les «néologismes ».Si le mot
« sport »ne surprend plus, il fut dominé longtemps par une bataille
sémantique. Ou bien il dérivait du vieux français «desport »,ou bien il
n’avait fait que traverser la Manche et n’était qu’un anglicisme. C’est un peu
différent avec le mot «Olympisme »qui de l’aveu même de son créateur,

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