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Autour de Louis Lavelle

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Mené au sein de l'association Louis Lavelle, voici un approfondissement et une réévaluation de l'oeuvre métaphysique et morale d'une philosophie de l'existence en sa dimension spirituelle. L'oeuvre de Louis Lavelle apparaît comme un système métaphysique majeur de la 1è moitié du XXè siècle. Ses thèmes favoris sont l'action et la liberté du sujet.

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Ajouté le 01 septembre 2006
Nombre de lectures 135
EAN13 9782296153875
Langue Français
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AUTOUR DE LOUIS LAVELLE
PHILOSOPHIE CONSCIENCE VALEUROuverture Philosophique
Collection dirigée par Dominique Chateau,
Agnès Lontrade et Bruno Péquignot
Une collection d'ouvrages qui se propose d'accueillir des travaux
originaux sans exclusive d'écoles ou de thématiques.
Il s'agit de favoriser la confrontation de recherches et des
réflexions qu'elles soient le fait de philosophes "professionnels" ou
non. On n'y confondra donc pas la philosophie avec une discipline
académique; elle est réputée être le fait de tous ceux qu'habite la
passion de penser, qu'ils soient professeurs de philosophie, spécialistes
des sciences humaines, sociales ou naturelles, ou... polisseurs de
verres de lunettes astronomiques.
Déjà parus
Vincent TROVATO, Être et spiritualité, 2006
Michel FA TT AL, Plotin chez Augustin, 2006.
Laurent MARGANTIN (dir.), Kenneth White et la géopoétique,
2006.
Aubin DECKEYSER, Éthique du sujet, 2006.
Edouard JOURDAIN, Proudhon, Dieu et la guerre. Une
philosophie du combat, 2006.
Pascal GAUDET, Kant et le problème du transcendantalisme,
2006.
Stefano MASO, Le regard de la vérité, cinq études sur
Sénèque,2006.
Eric HERVIEU, Encyclopédisme et poétique, 2006.
J.-F. GAUDEAUX, Sartre, l'aventure de l'engagement, 2006.
Pasquine ALBERTINI, Sade et la république, 2006.
Sabine AINOUX, Après l'utopie: qu'est-ce que vivre
ensemble ?, 2006.
Antonio GONZALEZ, Philosophie de la religion et théologie
chez Xavier Zubiri, 2006.
Miklos VETO, Philosophie et religion, 2006.
Petre MARE~, Jean-Paul Sartre ou les chemins de
l'existentialisme, 2006.
Alfredo GOMEZ-MULLER (dir.), Sartre et la culture de
l'autre, 2006
Lâszl6 TENGEL YI, L'expérience retrouvée, Essais
philosophiques I, 2006.Coordonné par
Jean-Louis Vieillard-Baron et Alain Panera
AUTOUR DE LOUIS LAVELLE
PHILOSOPHIE CONSCIENCE VALEUR
L'Hannaltan
5-7, rue de l'École-Polytechnique; 75005 Paris
FRANCE
L'Hannattan Hongrie Espace L'Harmattan Kinshasa L'Harmattan Italia L'Harmattan Burkina Faso
Konyvesbolt Via Degli Artisti, 15 1200 logements villa 96Fac..des Sc. Sociales, Pol. et
12B2260Kossuth L u. 14-16 Adm. ,BP243, KIN XI 10124 Torino
Ouagadougou 121053 Budapest Université de Kinshasa IT AllERDC-www.librairieharmattanocom
harmattan l@wanadooofr
diffusion.harmattan@wanadooofr
«J L'Harmattan, 2006
ISBN: 2-296-01192-6
EAN : 9782296011922Présentation
JEAN-LOUIS VIEILLARD-BARON
Les différents chapitres de ce volume représentent le fruit
d'un travail continu, mené depuis plusieurs années au sein de
l'association Louis Lavelle. TIs'agit d'un approfondissement et
d'une réévaluation de l'œuvre métaphysique et morale d'une
philosophie de l'existence en sa dimension spirituelle.
À cet égard, on peut souligner l'importance actuelle de
œuvre de Louis Lavelle, système métaphysique majeur de lal'
première moitié du vingtième siècle. La philosophie de la
conscience réflexive s'inscrit dans la tradition de la réflexion à
partir de Descartes, Malebranche, Maine de Biran, Ravaisson et
Bergson. Ses thèmes favoris sont l'action et la liberté du
sujet. Mais la grandeur de Lavelle est d'avoir inscrit cette
réflexion dans une ontologie fermement posée; l'être et l'acte
sont coextensifs.
Michel Adam traite du statut métaphysique d'Autrui. Pour le
lecteur actuel, le problème d'autrui évoque la grande figure
d'Emmanuel Lévinas, qui fait du visage d'autrui le face à face
fondateur de l'existence!. Or Lavelle connaissait bien Lévinas,
qui écrivit le premier compte rendu paru sur La présence totale
(1934), ouvrage par lequel était inaugurée la prestigieuse collec-
tion « Philosophie de l'esprit» chez Aubier. Lévinas situait fort
bien la démarche du philosophe: «L'originalité de la philoso-
phie de M. Lavelle réside dans une nouvelle conception du
rapport entre l'homme et l'être, à la fois contraire à l'idéalisme
qui pose la pensée avant l'être et à la philosophie allemande
contemporaine qui enferme l'homme dans un être fini. Aussi ne
se réfugie-t-il pas dans un optimisme serein qui ignore le poids
! Cf. à ce sujet Sylvie Courtine-Denamy, Le visage en question, De l'image à
[' éthique, Paris, Éditions de la Différence, 2004.
7de l'être et ne sombre-t-il pas dans le tragique désespoir de
l' existence heideggérienne »1.
Cette belle mise en perspective montre que Lavelle a rompu
avec les courants dominants de son époque. Le premier, que
Lévinas nomme «idéalisme », désigne la pensée de Léon
Brunschvicg, fondée sur l'absoluité de la réflexion autonome, et
ignorante du tragique de l'existence; la seconde est la phénomé-
nologie sous sa version heideggérienne, qu'il connaissait parfai-
tement bien pour avoir été suivre des enseignements de l'époque
de Sein und Zeit. Les lectures superficielles de Lavelle ont eu
tendance à le comprendre dans la lumière idéaliste plus que dans
sa dimension de philosophie de l'existence consciente comme
participation à l'être absolu.
On doit se souvenir que Lavelle a été profondément choqué
par L'être et le néant de Sartre (1941), comme le montre la
préface de 1947 à la nouvelle édition de De l'être. C'est que
Sartre partant sur des bases proches des siennes, prend une
position idéaliste en soutenant que la conscience, qui est liberté,
est néant, ne peut jamais être ramenée à l'être, ce qui serait lui
donner une objectivité qu'elle ne peut accepter. Sartre refuse
radicalement toute objectivation de la conscience; Lavelle
souscrit pleinement à ce refus. Mais, pour lui, c'est la plénitude
de l'être qui s'offre au recueillement de la conscience sur elle-
même, alors que, pour Sartre, l'inexistence ontologique de la
conscience est la garantie de sa liberté. C'est en ce sens que
Sartre est idéaliste, alors que Lavelle est ontologiste.
Le second thème fondamental de la pensée de Lavelle est le
temps. C'est le rapport entre temps et liberté qui fait l'objet de
l'étude comparative de Christophe Bouton, où le rapport et la
différence entre les thèses de Lavelle et celles de Bergson sont
présentées. Il est certain que les deux penseurs ont contribué à
réhabiliter le présent et l'acte de la liberté dans ce présent. Mais
le présent de Lavelle est présence de l'éternité, alors que le
présent bergsonien est avant tout l'actualité du corps sur lequel le
passé exerce sa poussée par la conscience qui est mémoire et en
vue de l'avenir qui est jaillissement d'imprévisible nouveauté. Ce
1
«Louis Lavelle, La présence totale» dans Recherches philosophiques, N,
Vrin, 1934, p. 392-395.
8que l'auteur montre est la connexion nécessaire du temps et de la
liberté chez les deux philosophes.
L'étude de Stéphane Robilliard porte sur la valeur et l'acte, et
rappelle le débat profond du spiritualisme à ce sujet. À l'occasion
d'un grand débat sur la valeur à la Société Française de Philoso-
phie, Lavelle définit le spiritualisme comme l'affirmation d'un
monde que l'esprit constitue par son acte. Sa propre place dans le
spiritualisme est de fonder la métaphysique sur l'acte et la valeur.
L'expérience de la valeur est expérience du sens d'un absolu que
nous voulons faire advenir. Ce que Lavelle reproche à son ami
Le Senne, avec lequel il fonda la collection fameuse de la maison
Aubier, «Philosophie de l'esprit », c'est d'avoir érigé l'obstacle
en condition de réalisation de la valeur, dans une démarche
dialectique. De fait, là où Hegel écrit: « L'essence de l'esprit est
(...) la liberté, l'absolue négativité du concept comme identité à
soi (...) TIpeut supporter la négation de son immédiateté indivi-
duelle, la douleur infinie, c'est-à-dire, dans cette négativité, se
conserver de manière affirmative et être identique pour lui-
même» (9. 382 de l'Encyclopédie), Lavelle admet la douleur
infinie, sans désigner par là, comme le fait Hegel, le sacrifice de
soi du Dieu absolu sur la croix, mais n'y voit pas la négativité
féconde, ne leur accorde aucun privilège (craignant peut-être de
tomber dans les pièges sartriens). En ce sens, Stéphane Robilliard
a raison de citer le grand Traité des valeurs où l'auteur écrit:
« On ne récusera pas le rôle de l'obstacle, de la douleur ni du mal
dans la formation de la personne et dans l'acquisition de la
valeur: mais on ne voudrait leur accorder aucun privilège, ni voir
suspecter des expériences positives dans lesquelles une activité
plus parfaite connaît moins de résistance ».
Hervé Barreau, excellent connaisseur de la pensée de Lavelle,
traite de l'éthique des valeurs dans œuvre de celui-ci commel'
d'un paradoxe. En effet le Traité des valeurs n'est pas consacré à
la seule valeur morale, et souligne que « les valeurs morales ne
peuvent nous suffire », car elles doivent être subordonnées aux
valeurs spirituelles. C'est ce qui donne à Lavelle le courage de
s'opposer à toute forme d'étatisme, même en des circonstances
difficiles, et de viser par la philosophie «une sagesse dont le
dernier mot est la sainteté ». Alors il apparaît que la pensée
morale de Lavelle débarrasse la philosophie morale de son
9obsession des impératifs, déjà critiquée en 1932 par Bergson
dans Les deux sources de la morale et de la religion.
On ne saurait, même dans une philosophie de la grâce,
séparer la morale de l'action, et Lavelle a proposé la plus forte
synthèse métaphysique dans De l'Acte. C'est que, chez lui, le
schème dialectique implique la participation, au point qu'il a pu
caractériser sa philosophie comme une philosophie de la partici-
pation. Par la part divine qui est en nous, nous participons à l'être
absolu, et cet être étant créateur, nous participons à la création.
C'est le problème que traite François Chenet, excellent connais-
seur de toutes les pensées qui associent la rigueur conceptuelle et
la quête spirituelle. Lavelle, philosophe français formé par la
lecture de Platon, de Descartes, de Malebranche et de Kant, vise
en toute réflexion théorique une Sagesse ultime. La mort ne lui a
pas permis de rédiger le cinquième tome de sa Dialectique de
l'éternel présent, qui était un De la Sagesse. C'est donc dans de
petits essais comme l'admirable Erreur de Narcisse, ou dans des
inédits comme les Règles de la vie quotidienne, qu'il nous livre
ce message de sagesse, non pas comme un maître de vérité, mais
comme un éveilleur d'âmes. François Chenet rapproche la
pensée de Lavelle d'aphorismes de Novalis, «Dieu veut des
dieux », «l'homme est un microthéos », «Nous sommes des
points personnifiés, des points tout-puissants ». Voilà qui suggère
un monde de pensées. Novalis est un poète qui philosophe;
Lavelle est un philosophe qui poétise. Leur entrecroisement est
pour nous un élan spirituel qui ouvre l'espace cosmique à notre
intériorité rêveuse et réfléchissante. Le vœu de Lavelle est d'unir
la passion et la sagesse en évitant de réprimer la passion afin de
profiter de son élan pour la guider vers la sagesse.
Le R. P. Raymond Saint-Jean analyse ensuite les trois
niveaux du moi chez Lavelle et chez Maurice Zundel. Ceux qui
ont étudié l'un ont en général méconnu l'autre. Zundel n'est pas
un poète, mais un penseur spirituel du christianisme. Les trois
moi selon Lavelle sont le « moi sensible» ou « moi individuel »,
le « moi transcendant », celui de la personne, et le « moi absolu»
qui est Dieu. Le Manuel de méthodologie dialectique (publié à
titre posthume par Gisèle Brelet) distingue le sujet psychologi-
que, le sujet transcendantal et le sujet absolu, entre lesquels
Lavelle établit une subtile dialectique, mais maintient qu'il s'agit
10de modalités différentes d'un même sujet, et qu'on ne saurait
substantifier ces trois niveaux du moi. Le sujet est, pour Lavelle,
précisément ce qui n'est jamais substance. De l'âme humaine
insiste sur le rapport dialectique entre le moi et l'âme. Celle-ci
est victoire sur le moi de l'égoïsme, de la même façon que
Maurice Zundel parle de l'oubli de soi. Mais l'âme comme moi
transcendant a tout de même besoin du moi, car il est l'intimité
spirituelle même. Sans moi, l'âme ne serait pas intériorité. Sans
âme, le moi ne saurait avoir de rapport qu'aux objets, et donc pas
aux autres sujets. Maurice Zundel est moins conceptuel que
Lavelle, mais la comparaison est pleine d'enseignements.
TIest apparu aux amis de Lavelle, et en particulier à Marie
Lavelle, qu'il serait intéressant de publier (pour la première fois)
l'intégralité de l'entretien de Frédéric Lefèvre et de Louis
Lavelle, enregistré le mardi 15 février 1938, mais non diffusé
intégralement. Le philosophe y retrace sa carrière et son activité
jusqu'à 1938. On sait qu'en 1941 il fut élu professeur au Collège
de France, et mourut à la tâche en 1951.
Telles sont ces études lavelliennes que nous publions afin de
compléter le volume paru en 2004 sur Lavelle (Louis Lavelle
Philosophie et intériorité, Paris, Vrin), grâce à la Revue des
sciences philosophiques et théologiques, à son directeur
actuel Gilles Berceville, et à son directeur honoraire Bernard
Quelquejeu. L' œuvre de Lavelle est unique en son genre, en sa
tonalité profonde et en sa lumière intense; on pourrait lui
comparer en Allemagne L'étoile de la rédemption de Franz
Rosenzweig. Ce sont des œuvres dont la lecture, salutaire en des
temps de misère psychique et morale, transforme leur lecteur en
lui faisant voir, plus loin et plus haut, le monde spirituel lui-
même.
Je voudrais enfin signaler le récent livre de l'abbé Jean Ecole,
Louis Lavelle et l'histoire des idées. Index des auteurs auxquels
il se réfère, Hildesheim - New York - Zürich, Olms, 2004. Le
lecteur désireux d'approfondir sa connaissance de Lavelle
trouvera là l'indication de tous les renvois que fait le philosophe
à d'autres philosophes.
Alain Panero a été associé à la vie de l'association Louis
Lavelle, chargée de défendre la mémoire du philosophe et la
vitalité de son œuvre en la présentant et en la discutant du point
Ilde vue actuel. TIa permis à ce volume d'être publié dans la forme
qui est maintenant la sienne. Je dois le remercier du fond du cœur
de sa participation philosophique et technique, mais surtout de sa
collaboration chaleureuse et énergique. Lavelle savait que les
philosophes sont des hommes et qu'ils ont besoin de s'entendre
et de collaborer dans l'amitié.
12Le statut métaphysique d'Autrui
dans la pensée de Louis Lavelle
MICHEL ADAM
La morale nous dit d'avoir une certaine conduite à l'égard
d'autrui et en cela elle remplit parfaitement son rôle. Mais ces
obligations ne doivent pas nous dispenser de l'interrogation sur
la réalité d'autrui. Cette démarche a déjà été effectuée; on en sait
plusieurs réponses. Kant nous a appris qu'autrui est une personne
et que cette qualification doit nous conduire à le considérer
comme comportant une dignité et une fin. Husserl aboutit, au
terme de son analyse, à l'affirmation d'un autrui qui serait mon
alter ego, ce que Max Scheler a considéré comme étant loin de
rendre compte de la véritable signification d'autrui. Martin Buber
a rappelé qu'autrui était non pas un «cela », mais un «tu », un
être de la relation, de la rencontre, de la réciprocité, voire de la
communion. Alors Lavelle remarque: «La notion d'un autre
moi est peut-être de toutes les notions philosophiques la plus
difficile à élaborer: elle est pourtant la plus familière, et liée à
1
l'expérience la plus commune» .
Nous voudrions ici lui demander sa caractérisation métaphy-
sique de l'être d'autrui, caractérisation par laquelle se trouveront
fondées les conduites qui nous sont recommandées envers l'au-
tre. Toute conduite a besoin d'être justifiée, d'avoir un en deçà
de pensée qui la nourrit et lui donne son dynamisme. On le verra
par exemple dans une formule de ce genre: «Donner à un autre
être un espace pour se mouvoir », disent les Carnets de guerre2.
Alors que les penseurs contemporains pensent à enfermer autrui
dans un Huis clos, à imaginer sa privation de liberté dans un
regard objectivant, Lavelle propose d'offrir à autrui une liberté
qui se concrétise par l'aisance rendue possible dans l'espace
propre à son activité. On verra cette recommandation presque
physique se compléter par un conseil de sagesse pratique,
1
De l'Âme humaine, Aubier, 1951, p. 372.
2
Carnets de guerre, 1915-1918, Québec, Éditions du Beffroi, et Paris, Les
Belles Lettres, 1985, p. 47.
13évoquant comme le mInImUm d'attention que l'on doit avoir
envers autrui. « Bien que la charité ne soit pas la grande affaire
de la vie, le moins que l'on puisse demander à l'honnête homme,
c'est de ne pas causer la douleur d'autrui », diront les Carnets de
captivité!. Le rapport concret, voire affectif, doit être rendu
possible par un minimum d'attention, fût-ce d'abord d'une façon
restrictive et négative.
Cependant le lien à autrui est suffisamment réaliste pour ne
pas céder d'abord à une attitude optimiste et généreuse. La réalité
est bien vue en face; autrui est posé dans son altérité et dans des
situations qui ne peuvent pas ne pas être troublantes. Autrui reste
énigmatique, comme on le voit dans le contexte quotidien. « Il y
a beaucoup d'hommes qui sont moins attendris par la souffrance
qu'embarrassés par la présence de celui qui souffre »2. On nous
rappellera que dans la société celui qui ne dérange pas est
l'homme du quotidien et de l'opinion; la plus grande misère de
la condition humaine reste l'indépendance corporelle3.
Il nous faut surtout évoquer un texte qui situera Lavelle par
rapport à ses contemporains, pour le rapprocher d'eux et montrer
que ses options ont été retenues en connaissance philosophique
de cause. « Il y a une émotion qui est inséparable de la rencontre
de tout homme que nous trouvons sur notre chemin. Et c'est une
émotion pleine d'ambiguïté, mêlée de crainte et d'espérance. Que
se passe-t-il derrière ce visage qui ressemble au nôtre et que nous
voyons, tandis que nous ne voyons pas le nôtre? Nous annonce-
t-illa paix ou la guerre? Va-t-il envahir l'espace où nous agis-
sons, resserrer les limites de notre existence et nous chasser pour
s' y établir de l'étroit domaine que nous occupons? ». Ce texte ne
relève pas de l'école sartrienne; il est tiré de L'erreur de
Narcisse4. Là les activistes pessimistes se contenteront de décrire
à loisir ces situations accablantes; Lavelle constitue un dilemme.
Autrui n'est pas seulement ce voyeur agressif qui perturbe mon
espace vital; il a aussi un esprit et une sensibilité. Il suffit pour
s'en apercevoir d'interroger le regard de l'autre, après avoir
converti notre propre pensée. «Vient-il au contraire élargir notre
!
Ibidem, p. 75.
2
Ibidem, p. 238.
3
Ibidem, p. 239.
4
Ibidem, p. 31.
14horizon, prolonger notre propre vie, accroître nos forces, se-
conder nos désirs, créer avec nous cette communion spirituelle
qui nous arrache à notre solitude, introduire dans le dialogue que
nous poursuivons avec nous-même un interlocuteur véritable qui
n'est plus l'écho de notre propre voix et nous faire entendre enfin
une révélation nouvelle et inattendue» 1. La conclusion de ce
texte conduit à l'affirmation selon laquelle autrui nous est rendu,
non pour une confrontation, mais pour un dialogue, incertain
certes, mais ouvert. Tout est possible: l'hostilité, l'indifférence
ou l'amitié. On sait maintenant que c'est l'accueil réciproque que
se feront les esprits qui en décidera.
Les contemporains ont pu montrer qu'avec de mauvais senti-
ments on en vient à faire de la bonne littérature; nous voudrions
montrer qu'avec de bons sentiments on peut faire de la bonne
philosophie. Pour cela, nous suivrons trois directions. Nous
verrons d'abord comment la qualité de la rencontre concrète avec
autrui relève de notre responsabilité. Nous rappellerons ensuite
que deux êtres ne sont pas faits pour se scruter dans leur contin-
gence et leur apparence, mais pour s'aimer. Nous analyserons
enfin ce que signifie la participation à l'être pour y trouver la
véritable signification du rapport à autrui.
*
* *
Le premier accès à l'être d'autrui est sensoriel. Il existe pour
moi quand il entre dans mon champ visuel, quand il manifeste
physiquement sa présence. Je peux le ressentir comme une
irruption. Je le regarde, et il me regarde. On connaît, à ce sujet,
des analyses célèbres, montrant quel danger court ma liberté dès
lors qu'autrui me regarde. On peut se demander pourquoi je suis
si fragile devant ce regard, quelle honte m'habite, quel amour-
propre pointilleux m'exaspère. Lavelle nous explique cette
perversion de la sensibilité. «La sensibilité [appartient] à des
âmes passives et fragiles qui ne font jamais que recevoir, qui sont
toujours émues et toujours blessées ». À cela il faut opposer des
êtres qui ont du cœur. «Le cœur [est] l'élan des âmes actives,
1
Ibidem, p. 31-32.
15toujours prêtes au don d'elles-mêmes et qui sont pleines de
hardiesse et de générosité» 1.Le rapport perceptif avec autrui ne
trouve sa signification que dans les dispositions d'esprit par les-
quelles j'entre en contact avec lui.
Mais il faut dire d'abord qu'autrui n'est présent pour moi
qu'à partir de l'abolition de l'indifférence. Il est, en effet, si
facile de détourner le regard; alors autrui n'existe pas. Il faut
donc bien qu'autrui motive mon attention pour que la séparation
des individualités s'abolisse, que la présence se manifeste et que
la possibilité de la communication s'exprime. Alors pourra
commencer à exister tout un ensemble d'appels et de réponses
qui pourront se réitérer. La perception d'autrui met en jeu une
sensibilité qui nous rapporte à l'altérité, qui fait dialoguer en
nous la réceptivité et l'activité. La perception qui est de l'ordre
du corps laisse pressentir la vie même de l'esprit, dès lors qu'il y
a attention conjointe du dehors et du dedans. Ainsi la sensibilité
« est la rencontre vivante de ce qui vient de nous et de ce qui
vient de lui ». Dans ses formes les plus hautes, elle exprime,
comme on le voit par la joie et par l'amour, un accord entre
l'activité et la passivité de notre âme, entre ce qu'elle désire et ce
qui lui est donné »2.
Par cette sensibilité donc l'autre n'est pas seulement celui qui
peut m'agresser. Il est aussi celui qui peut m'apporter ses quali-
tés spirituelles; il faut alors que je puisse répondre à cette
invitation que cette présence d'autrui m'apporte. « Car l'étonnant
dans la sensibilité, c'est qu'elle (...) est un ébranlement destiné à
susciter un acte de l'âme sans lequel nous ne pouvons rien
posséder »3. Une fois mon amour-propre dépassé, la sensibilité
nous montre que l'autre sera un enfer ou un paradis en fonction
de ce que nous lui apporterons. La sensibilité n'est plus ce
retentissement consécutif à la perception; elle devient ce mou-
vement de notre intimité véritable, car elle nous montre ce que
nous sommes à travers ce que nous voulons. Je m'aperçois que le
mouvement de ma volonté envers autrui dépend de moi.
1
L'erreur de Narcisse, La Table Ronde, Collection «La petite vermillon »,
2003, p. 110.
2
Ibidem, p. 111.
3 p. 114.
16Cette sensibilité fait alors appel à l'attention, c'est-à-dire
qu'elle convoque l'intelligence pour éclairer ses premiers
mouvements. Par là s'instaure un dialogue entre la pensée et la
sensibilité. L'intelligence évite l'abstention comme la sensibilité
échappe à un mouvement spontané. Ce que nous allons saisir
d'autrui est aussi ce que nous éprouvons. C'est d'une façon
subtile que l'intelligence s'applique à ce que la sensibilité lui a
fait découvrir. La sensibilité a cessé d'être corporelle, comme
l'intelligence ne vise plus l'abstraction. Autrui est devenu une
présence, dans laquelle l'intelligence cesse d'être impersonnelle
et la sensibilité subjective. L'intelligence a transfiguré la sensibi-
lité, comme la sensibilité a reçu une sorte d'interrogation atten-
tive de la part de l'intelligence. «Si c'est le sentiment qui porte
l'intelligence et qui l'anime, c'est l'intelligence à son tour qui
éclaire le sentiment et qui l'apaise» 1.Par là l'esprit devient toute
disponibilité envers autrui.
Autrui n'est plus celui qui fait irruption dans mon domaine,
qui pourrait me blesser, ou celui qui pourrait me combler d'un
plaisir de qualité inférieure et passagère. L'accueil comme le
rejet d'autrui auront trouvé la condition de leur évaluation; le
sensible est devenu le lieu d'une réflexion. Notre coexistence
avec autrui n'a pas quitté le domaine de l'inter-sensibilité, mais
elle est devenue susceptible d'une acceptation de l'être d'autrui
sous le jugement même du bien. La perception d'autrui échappe
ainsi à l'écueil de l'indifférence par lequel autrui est rejeté sans
autre forme de procès. Autrui devient une présence qui met en
mouvement une sensibilité, mais irradiée d'un jugement qui me
rend plus riche de la présence de l'autre. «Les êtres les plus
profonds rendent toujours en eux cette présence vivante; et c'est
ainsi seulement qu'ils peuvent descendre jusqu'à la racine de
l'existence, l'accepter tout entière avec courage et lucidité »2.
Cette présence d'autrui, dont je ne sais ce qu'elle me réserve,
m'a révélé qu'il est un être de liberté, c'est-à-dire qu'il peut
m'apporter joie ou souffrance. L'approfondissement de la
rencontre sensible avec autrui m'a montré que j'ai réalisé en moi
un lieu où tous peuvent être accueillis. Mais pour que cela soit
1
Ibidem, p. 119.
2
Ibidem, p. 124.
17possible, il faut constituer cette générosité, cette capacité de
bonheur; on échappe à tout huis clos où l'un et l'autre
s'enfermeraient, pour un monde de la rencontre où chacun pourra
montrer le meilleur qu'il porte en lui.
Autrui n'est pas seulement une présence, c'est aussi un rap-
port. J'entre en relation avec autrui. Ceci se fait d'abord par
l'intermédiaire du corps, mais il n'y a de corps que pour un
esprit. Le maniement de mon corps prendra sens à partir de la vie
même de mon esprit. Pour les esprits légers, le corps est
l'instrument qui sert la vanité. TIest cette façade du moi qui blo-
que tout commerce avec autrui, car il ne songe qu'à rabaisser
autrui, pensant que seul le corps est le témoin de moi-même. Les
qualités qu'on se suppose, on les veut inscrire dans le corps et
cela conduit à la perversion de l'orgueil et au mépris d'autrui.
Voici encore une fois que le corps n'est pas le lieu du véritable
rapport avec autrui. Le corps doit accepter de s'humilier devant
l'esprit. «Mais la véritable humilité est une attitude métaphysi-
que singulièrement rare» 1. C'est une autre suffisance que nous
devons viser, non pas celle qui offense l'autrui que l'on s'oppose,
mais une suffisance de la vie que nous nourrissons dans notre
propre esprit, toute intérieure et personnelle; là l'opinion ne
pénètre pas et les apparences s'estompent. «Ce monde spirituel
qui est au-delà du monde matériel n'est jamais un objet de
spectacle, mais il est le seul dans lequel nous vivons; et dès que
le regard y pénètre, tout objet recule et s'efface qui ne devient
pas à son égard ou bien un moyen ou bien un signe »2. Cette
humilité spirituelle, on le voit, produit la disponibilité et la
douceur envers autrui, empêchant le moi de s'enfoncer dans
l'orgueil qui en fait le centre du monde.
Cette humilité nous donne notre véritable mesure devant
autrui, nous ayant rappelé ce que simplement nous sommes.
Libérée de toute démarche impérialiste, elle n'est pas faite de
ressentiment contre nous-même, qui nous déposséderait de nos
qualités. Ces qualités sont délimitées et prêtes à être utilisées
envers autrui. Lavelle propose déjà ce que redira Vladimir
1
Ibidem, p. 170.
2
Ibidem, p. 169.
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