Autour de Thomas More
91 pages
Français

Autour de Thomas More

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Description

Thomas More est connu pour être l'auteur de L'Utopie. Pour ceux qui sont engagés dans la cité, en quoi peut-il nous interroger ? Pourquoi l'Eglise nous le recommande-t-elle ? Thomas More est admiré pour être allé jusqu'au bout de ses idées et n'avoir pas cédé à la pression politique.

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Date de parution 01 septembre 2006
Nombre de lectures 211
EAN13 9782336280660
Langue Français

Informations légales : prix de location à la page €. Cette information est donnée uniquement à titre indicatif conformément à la législation en vigueur.

Exrait

Dépôt légal — 1 ère édition
© Les Presses universitaires de l’IPC
70 avenue Denfert-Rochereau, 75014 Paris
www.librairieharmattan.com e-mail : harmattan1@wanadoo.fr © L’Harmattan, 2006
9782296009455
EAN : 9782296009455
Autour de Thomas More
Le Politique, le philosophe et la Foi: Quels enjeux aujourd'hui ?

Michel Boyancé
Sommaire
Page de Copyright Page de titre AVANT-PROPOS INTRODUCTION L’UTOPIE EXPLIQUÉE PAR THOMAS MORE - Une lettre inédite de More à Machiavel THOMAS MORE, L’UTOPIA ET L’IDÉE COMMUNISTE TABLE RONDE LA PORTÉE DE LA NOTE DOCTRINALE DU CARDINAL RATZINGER SUR L’ENGAGEMENT DES CHRÉTIENS EN POLITIQUE LA SPÉCIFICITÉ DES CHRÉTIENS DANS LA PERSPECTIVE DU BIEN COMMUN TABLE RONDE CONCLUSION LES INTERVENANTS
AVANT-PROPOS
L’origine de ce colloque est simple. En quoi quelques anciens étudiants de différentes promotions, étalées sur presque trente ans, avec des parcours professionnels très différents, pouvaient aider les actuels et vaillants étudiants en philosophie et en psychologie ? Comment pouvions-nous agrandir ce cercle d’Anciens qui pourraient alors, plus largement, s’investir ?
Un autre sujet nous animait. Comment retrouver nos compagnons de réflexion philosophique et métaphysique, en dehors des traditionnelles et conviviales réunions d’Anciens autour d’un déjeuner champêtre ? N’avions-nous pas un autre message à faire passer auprès de nos jeunes frères et sœurs étudiants, que celui de la très grande joie de nous retrouver comme si nous nous étions quittés la veille, fantastique moment, chaleureux et émouvant ? Ne fallait-il pas nous retrouver aussi pour autre chose, pour ce qui fut le ciment de ces amitiés fidèles ?
Plusieurs solutions s’offraient à nous. Et beaucoup s’y engagaient, des plus classiques : nos participation aux journées portes ouvertes, l’accueil de stagiaires dans nos entreprises, nos services, le parrainage, les rencontres-débats sur les orientations professionnelles, etc.
Lors de nos échanges, en Bureau, tout cela était souligné comme indispensable. Mais revenait ce leitmotiv que nous voulions davantage. Nous souhaitions un enseignement, un témoignage plus forts.
Le voici donc livré, aujourd’hui.
Il est toujours d’actualité de s’interroger. Et nous avons le devoir de nous interroger.
L’amour de la sagesse est une quête pérenne et passionnante. Cette quête de la réalité procure des joies profondes qui unissent la personne, tissent des liens, permettent de prendre des engagements, ouvrent l’esprit, appellent et invitent encore à aller plus loin.
En tant qu’Anciens, nous ne devons pas nous taire sur ce qu’apporte la philosophie réaliste, sur ce qu’elle nous a apporté, d’autant plus que notre société souffre de ce manque et que les crises diverses qu’elle rencontre ne sont que des signes de l’absence cruciale de cette réflexion.
La philosophie à l’école du réel est une amie fidèle de l’homme. Elle le sert, elle l’ennoblit. Que chacun d’entre nous, philosophe, ou ami de la sagesse, soit porteur de ce message !

Jeunes étudiants : soyez sûrs que, quel que soit votre parcours, vous serez toujours redevables de ce que vous aura apporté l’enseignement de la philosophie. Votre raison formée et apte à l’esprit critique, amie de la vérité, vous rendra libres.

C’est donc dans cet esprit qu’est née l’organisation de ce colloque avec l’IPC. Facultés libres de philosophie et de psychologie. Et c’est grâce à une étroite et riche collaboration entre les Anciens, Monsieur le Doyen et les étudiants que nous pourrons engager les débats qui suivront ce petit mot d’introduction.

Que nos intervenants, ainsi que nos aides à la logistique en soient déjà remerciés. Et vous, amis, merci de votre confiance.
Je remercie aussi, tout particulièrement, Iris Aguettant, metteur en scène, et sa collaboratrice Alice Guillon-Verme, la troupe du théâtre « Arc en Ciel », de nous accueillir dans ce magnifique théâtre du Trianon et de nous inviter à assister à la représentation de la pièce de Robert Boit, Thomas More, un homme pour l’éternité.

Thomas More, c’est par son engagement jusqu’à la mort, que l’Église l’a reconnu comme saint patron des gouvernants et des hommes politiques. Il nous invite aujourd’hui à un débat qui se place au centre de l’actualité.
Puissions-nous, grâce à nos conférenciers, retrouver la joie de la réflexion philosophique !
Marie-Noëlle JULIEN, Présidente de l’Association des Anciens Étudiants de l’IPC
INTRODUCTION
Pourquoi ce colloque sur Thomas More ?
Il y a d’abord une raison liée à ce que l’on pourrait appeler le hasard. Quand la troupe de « l’Arc en Ciel » a décidé de présenter la pièce de Robert Bolt sur Thomas More, elle a souhaité réunir différents groupes, différentes asso-ciations, autour de cet événement. Il aurait été dommage que l’IPC ne s’associe pas à cette représentation.
Cet homme, Thomas More, est riche d’enseignements. En guise d’introduction, je voudrais vous présenter certaines questions qui sont apparues autour de Thomas More et qui nous ont intéressées.
Thomas More est un juriste, professeur de droit. Il a occupé de hautes fonctions politiques. Il a été marié, père de famille et a vécu pleinement sa vie de laïc, de chrétien et notamment, comme on dit aujourd’hui, dans ses engagements.
Je soulignerais quelques paradoxes autour de la personne de Thomas More, paradoxes qui peuvent ouvrir notre réflexion et ce colloque.
En effet, au-delà de ce que l’Histoire a retenu de lui, nous constatons – constat historique et sociologique, pourrait-on dire – qu’il a été béatifié par Léon XIII, canonisé par Pie XI, proclamé, par Jean-Paul II en 2000, « patron des hommes politiques », cité, dans une note, par le futur Benoît XVI, sur l’engagement des chrétiens en politique. Et de ce constat peuvent surgir quelques paradoxes.
Premier paradoxe : Thomas More est connu pour être l’auteur de L’Utopie. Est-ce à ce titre qu’il est reconnu aujourd’hui par l’Église catholique ? On sait, par exemple, qu’il existe un monument à Moscou, érigé par Lénine, sur lequel sont inscrits les noms des ancêtres du communisme. Parmi ces ancêtres figure Thomas More.
D’un autre point de vue, autre que ces traditions philosophiques qu’on appelle souvent utopistes dans leur incarnation politique, notre culture continue à le reconnaître, au titre de son utopie, terme passé dans le langage courant et utilisé fréquemment pour poser des questions fondamentales. Le Nouvel Observateur dans son numéro de l’été dernier (juillet-août 2005), a titré : «Les Utopies d’aujourd’hui » . Le journal décline ces utopies, mais cette déclinaison ne signifie pas que le terme utopie soit, pour les journalistes, péjoratif, bien au contraire. Est souligné l’intérêt des utopies en politique. Je cite les sous-titres de ce numéro : « L’Androgynie », « La Fin de la bêtise », « La Machine à bébés », « Un monde végétarien », « Vivre 140 ans », « Le Corps virtuel »...
Est-ce à ce titre qu’il a été déclaré patron des hommes politiques ? Peut-être pas. En tout cas, Jean-Paul II ne cite pas L’Utopie .
Faut-il donc considérer L’Utopie comme représentant Thomas More ? Ou ne faut-il pas chercher, au-delà de cette œuvre qui marque très curieusement la pensée contemporaine, le véritable Thomas More et ce en quoi l’Eglise le reconnaît, et pour nous, laïcs, philosophes engagés dans la cité, occupant des responsabilités, ce en quoi il peut nous interroger ? Pourquoi l’Église nous le recommande-t-il, nous le montre-t-il en exemple ?

Deuxième paradoxe, deuxième source de questionnement.
Thomas More est admiré pour être allé jusqu’au bout de ses idées, pour n’avoir pas cédé à la pression politique, à la tentation du confort et de la carrière.
Thomas More est un homme de convictions, comme on dit. Mais cela suffit-il pour le caractériser, le prendre comme modèle ? En d’autres termes : suffit-il d’avoir des convictions et d’être en cohérence avec elles, même jusqu’au sacrifice suprême, pour restaurer la dignité du politique ?
Le paradoxe se poursuit parce que l’actualité nous montre, presque quotidiennement, des conflits qui mettent en présence des combattants prêts au sacrifice suprême. De quelles convictions parlons-nous ? Ne faut-il pas interroger les sources, les fondements et les finalités de nos convictions ?

Troisième paradoxe, troisième source de questionnements.
Thomas More a donné sa vie, a sacrifié socialement sa famille et a respecté jusqu’au bout un Roi qui, pourtant, le traitait injustement. Pourquoi a-t-il fait cela, au nom de quoi ? En quoi cette attitude est-elle loin d’une utopie ? On pourrait dire en effet – comble du paradoxe – que l’utopie, qui caractériserait Thomas More, le détruirait dans son exemplarité même. Thomas More est-il, lui-même, utopique ? Est-ce pour cela qu’il nous est donné en exemple ? C’est un homme de chair et de sang qui a vécu, qui a souffert, qui a une personnalité extraordinaire, exceptionnelle : il ne semble donc pas utopique .
En quoi son attitude ouvre-t-elle des perspectives, sans doute dérangeantes ? Je ne sais pas si tous les hommes politiques aimeraient finir décapités. N’est-ce pas un autre paradoxe ?
Pour autant, cet exemple n’est-il pas nécessaire, en tous temps et en tous lieux, à la fonction politique ?
Voilà quelques questions qui me semblaient importantes, parce que Thomas More est un homme paradoxal.
Vous verrez tout à l’heure que c’est aussi un homme plein d’humour, jusqu’à la fin, et son œuvre est tissée de cet humour. Il ne se prenait pas au sérieux. En revanche, il prenait au sérieux ce qu’il faisait. Il nous appartient, même si le sujet est grave, de garder ici cet humour et cette finesse que Thomas More avait sur la vie, même dans les moments les plus dramatiques.
Michel BOYANCÉ, Doyen de l’IPC
L’UTOPIE EXPLIQUÉE PAR THOMAS MORE 1
Une lettre inédite de More à Machiavel
L’esprit de sérieux a fait des ravages chez les interprètes et traducteurs de L ’ Utopie . C’est du moins ce qui ressort d’une lettre inédite de Thomas More trouvée récemment au palais Tuttofare à Florence. Cette lettre est adressée à Nicolas Machiavel et elle fournit l’explication de texte dont l’absence a entraîné tant de malentendus. More explicite son art d’écrire et sa manière de mêler sagesse et folie. Pour comprendre, il faut saisir les règles du jeu et savoir aussi que jouer peut être une affaire sérieuse. Il reste bien entendu à interpréter cette lettre : dans quelle mesure faut-il la lire en esprit de sérieux?

La fortune peut s’offrir à qui ne le mérite pas. C’est de manière fortuite que nous avons découvert au sein des archives entreposées au Palazzo Tuttofare à Florence une liasse de lettres autographes échangées entre Machiavel, Érasme et More de 1517 à 1521. Comment ces lettres ont échoué là, ignorées pendant cinq siècles, reste une énigme. Mais, comme on sait, l’histoire des manuscrits est souvent tissée d’invraisemblances. Quoi qu’il en soit, l’authenticité de ces missives, un temps contestée, ne fait plus aucun doute. La question a été définitivement tranchée à la suite de la journée d’études organisée en juin 2003 par l’ Institute for Utopian Studies dans l’île d’Abraxa. Les actes seront publiés prochainement sous la direction du Professeur A. Zapoleto. Cette correspondance sera éditée dans son intégralité dès que possible. En attendant, voici la longue lettre adressée par More à Machiavel en février 1519 où il fournit enfin l’explication de texte dont l’absence a entraîné tant de malentendus. Concernant la traduction, autant j’ai veillé à éviter toute fausseté, autant, quand il y avait doute, j’ai préféré feindre plutôt que d’induire en erreur, aimant mieux être droit que sage.

Toutes les notes sont du traducteur.
Londres, 30 février 1519

THOMAS MORE À MESSIRE NICOLAS MACHIAVEL DE FLORENCE, SALUT
Je suis touché, Messire Machiavel, de l’attention que vous avez bien voulu porter à mon petit livre. Je crains cependant que mon innocente plaisanterie sur l’art d’être tyran dans l’île des... [illisible] ne vous ait quelque peu échauffé la bile. Et la bile est mauvaise conseillère pour lire comme il faut. En tout écrit, comme vous savez, il faut considérer le destinataire. Votre glorieux ouvrage, si je l’ai bien compris, est adressé au nouveau Prince à qui vous vous appliquez à donner les plus mauvais conseils possibles. Mon opuscule est plus modeste. Je me garde de conseiller à mon illustre Roi Henri de solliciter les suffrages de Syphograntes, Tranibores ou assimilés, ou de suggérer au Très Révérend Archevêque de Canterbury de prendre femme. Non, mes imaginations doivent être prises cum grano salis, elles ne visent que mes amis et les amis de mes amis, ceux qui aiment les belles lettres et la bonne humeur, ceux qui ont un penchant pour Dame Folie et ne se laissent pas prendre aux folies des hommes. Je les invite sur l’île d’Utopie pour jouer avec moi. Ils savent ce que jouer veut dire et qui est un peu plus que jouer. Ceux qui ne sont pas de la partie doivent renoncer ou s’efforcer de saisir les règles du jeu. L’ironie y a sa part, qui peut être chose sérieuse, et aussi la plaisanterie pour la plaisanterie. Souriez, Monsieur le conseiller des Princes, il y a bien des facéties dans ces pages. Mais peut-être le sourire ne convient-il pas à votre dignité, ou peut-être avez-vous quelque peine à sourire en latin. Je vous recommande Lucien si, comme chez Hythlodée, votre grec est plus assuré.
Voyons les règles. La première est de ne pas ennuyer, ou mieux, de divertir. Diable, que ce mince ouvrage serait pesant d’embarras et d’ennui s’il fallait y voir le meilleur régime en soi ou le meilleur régime possible dans ses plus beaux atours ! Il faudrait y mettre de l’ordre, quel casse-tête ! Vous dites que je me contredis et que j’extravague. Vous avez bien raison. Je me désavoue même mille fois plus que vous ne pensez. Les inconséquences fourmillent, elles prolifèrent en compagnie de balivernes et de bien d’autres choses encore. Elles se bousculent d’une phrase à l’autre, parfois à l’intérieur d’une même phrase. J’outrage la logique avec un soin de logicien. En me prenant au sérieux, vous ne me prenez pas au sérieux. Peut-être avez-vous raison.
Voulez-vous d’abord quelques détails topographiques concernant cette île des bienheureux. Voici comment notre marin-philosophe entre en matière :

L’île des Utopiens dans sa partie médiane (c’est là qu’elle est la plus large) mesure deux cent mille pas, elle n’est guère plus étroite sur le reste de son étendue, elle s’amincit peu à peu des deux côtés jusqu’à ses extrémités. Celles-ci sont pour ainsi dire tracées au compas donnant un cercle de cinq cent milles et donnant à l’île l’aspect d’une lune renaissante. Les eaux qui pénètrent entre ces cornes, distantes plus ou moins de onze mille pas, se répandent à travers un vide immense [ingens insane], entouré de terres circulaires qui empêchent les vents... 2
S’il faut le dire en d’autres termes : l’île d’Utopie dans sa partie la plus large n’est guère plus large que le reste qui se rétrécit ailleurs ; sa circonférence est de cinq cent mille pas, son diamètre ne peut être inférieur à deux cent mille (la géométrie des Utopiens est plus forte que la nôtre). Je ne tiens pas compte du vaste golfe intérieur parce qu’il est peut-être raisonnable de réduire à rien ce « vide immense » entouré par la terre de « nulle part ». Regardez la gravure qui ouvre le livre (vous avez sans doute l’édition de Bâle) et qu’un ami très cher a dessinée 3 , le golfe ou lac a disparu, il est retourné à son néant. La suite, cela ne vous surprendra pas, est au diapason : les cités les plus proches sont distantes de vingt-quatre milles tout en disposant chacune de terres arables d’au moins vingt milles de rayon 4 les villes sont carrées sans l’être, les rues facilitent la circulation et coupent le vent, le fleuve qui longe la capitale passe en son milieu...
Ce ne sont là bien entendu que de modestes facéties, tout comme les jeux sur les noms propres. Vous avez vu la chose. Je passe et j’en viens à des affaires plus sérieuses, je veux dire la manière dont les sages Utopiens envisagent les questions morales. Ici, vous vous en souvenez, Hythlodée parle d’abondance. Voici ce qui ressort de son discours. J’élague, je resserre, je ne crois pas trahir ce qu’il dit :

En Utopie, la philosophie morale et la religion s’ajustent et ne s’ajustent pas. La philosophie qui s’appuie sur la seule raison a besoin du secours de la religion. La raison ne suffit pas. Mais cette religion est fondée sur la raison. La raison suffit. La religion soutient la vertu en portant les regards sur ce qui est au-delà de la nature mais la vertu consiste à suivre la nature. La religion est austère par nature, la morale est ordonnée au plaisir, elles vont de compagnie.
La morale du bonheur est celle du plaisir [ voluptas ] . Le plaisir est la règle et il n’est pas la règle. Le plaisir est agréable, le rude chemin de la vertu ne l’est pas. Le plaisir s’accorde avec la vertu. Il suit que certains actes qui ne sont pas des plaisirs sont des plaisirs. Corrélativement certains actes qui sont des plaisirs ne sont pas des plaisirs. Ceux qui les éprouvent se trompent, ils ne les éprouvent pas. Les jouissances ne font jouir que si elles font jouir honnêtement.
La santé est le fondement de tous les plaisirs et un plaisir en soi. Le boire et le manger ne sont pas des plaisirs en soi mais des nécessités au même titre que se gratter quand viennent les démangeaisons. Il convient de s’y adonner joyeusement (et les repas du soir comportent des friandises en abondance). Le plaisir de se gratter est de même nature que celui qui permet la génération ou celui qui libère les intestins de leurs excréments.
Vient la conclusion qu’il est à peine besoin de réduire à sa logique, c’est-à-dire à son contraire. Hythlodée s’interroge : les Utopiens ont-ils ou non choisi le bon chemin ? Voici sa réponse – je cite le texte si vous le permettez :

Nous n’avons pas le temps d’en discuter et ce n’est pas nécessaire. Nous avons entrepris de décrire leurs institutions et non de plaider en leur faveur. En tout cas, je suis sûr que, quoi que vous pensiez de ces principes, il n’existe nulle part de peuple plus excellent ni de République plus heureuse.
En somme : je me garde de tout éloge, mais c’est ce qu’il y a de mieux !
Je reviens un instant sur cette santé dont se soucient tant les citoyens de nulle part. Voici un passage où notre diseur de balivernes enchaîne les raisons de deux manières également irréfutables. Je cite à nouveau pour votre commodité :

Tous les Utopiens ou presque sont d’accord sur le fait que la santé est un plaisir, et même parmi les plus grands. Puisque dans la maladie se trouve la douleur, laquelle douleur est l’ennemie implacable du plaisir, comme la maladie l’est de la santé, pourquoi réciproquement n’y aurait-il pas du plaisir dans la possession paisible de la santé ? [...] De fait, si l’on prétend que la santé n’est pas ressentie comme telle, ils estiment que c’est là une opinion tout à fait éloignée de la vérité. Quel est en effet l’homme éveillé, disent-ils, qui ne sent pas qu’il est en bonne santé, si ce n’est celui qui ne l’est pas ? Quel est celui qui est à ce point réduit à l’hébétude et à la léthargie qu’il ne reconnaît pas que la santé lui est agréable et délectable ? Quant à la délectation [ delectatio ], qu’est-ce sinon le plaisir [ voluptas ] sous un autre nom ?

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