Comment la philosophie peut nous aider à vivre
137 pages
Français

Vous pourrez modifier la taille du texte de cet ouvrage

Obtenez un accès à la bibliothèque pour le consulter en ligne
En savoir plus

Comment la philosophie peut nous aider à vivre

-

Obtenez un accès à la bibliothèque pour le consulter en ligne
En savoir plus
137 pages
Français

Vous pourrez modifier la taille du texte de cet ouvrage

Description

La philosophie est bien éloignée des représentations qu'on lui attribue aujourd'hui. Non seulement elle permet de mieux penser en développant son esprit critique, mais aussi mieux vivre en faisant de la réflexion un atout incomparable pour avancer et se construire. La mort nous effraie ? Lisons Montaigne... La volonté nous fait défaut ? Méditons Sénèque... Ces philosophes, comme tant d'autres, ne dissocient pas pensée action, et agissent potentiellement sur ceux qui les lisent comme des "médecins de l'âme".

Sujets

Informations

Publié par
Date de parution 01 octobre 2009
Nombre de lectures 302
EAN13 9782296930049
Langue Français

Informations légales : prix de location à la page 0,0005€. Cette information est donnée uniquement à titre indicatif conformément à la législation en vigueur.

Exrait

Comment la philosophie
peut nous aider à vivre
 
Pour Comprendre
Collection dirigée par Jean-Paul Chagnollaud
 
L'objectif de cette collection Pour Comprendre est de présenter en un nombre restreint de pages (176 a 192 pages) une question contemporaine qui relève des différents domaines de la vie sociale.
L'idée étant de donner une synthèse du sujet tout en offrant au lecteur les moyens d'aller plus loin, notamment par une bibliographie sélectionnée.
Cette collection est dirigée par un comite éditorial compose de professeurs d'université de différentes disciplines. Ils ont pour tache de choisir les thèmes qui feront l'objet de ces publications et de solliciter les spécialistes susceptibles, dans un langage simple et clair, de faire des synthèses.
Le comité éditorial est composé de : Maguy Albet, Jean-Paul Chagnollaud, Dominique Château, Jacques Fontanel, Gérard Marcou, Pierre Muller, Bruno Péquinot, Denis Rolland.
 
Dernières parutions
 
Fernado BELO, Pour comprendre la philosophie avec les sciences, 2009.
Xavier BOLOT, La lumière neutre. Une nouvelle approche du dessin et de la peinture apportée par les sciences du XXIe siècle, 2009.
Gérard PARDINI, Grands principes constitutionnels. Institutions publiques françaises; aises, 2009.
Marc PENOUIL, Gabriel POULALION, Sociologie pour les sciences sociales, 2008 .
Joël BALAZUT, Heidegger, 2008.
Aziz JELLAB, Initiation à la sociologie, 2008.
Jean BARDY, La philosophie dans les pas de Socrate, 2008.
Jean-Claude VAN DUYSEN et Stéphanie JUMEL, Le développement durable, 2008 .
Olivier ABITEBOUL, Comprendre les textes philosophiques.
Concepts en contexte, 2008 .
André COLLET, France – Amérique ; Deux siècles d'histoire partagée ; XVIIe - XVIIIe siècle, 2007.
Lorraine et Sébastien TOURNYOL du CLOS, La délinquance des jeunes, 2007.
 
Frédéric ALLOUCHE
 
 
Comment la philosophie
peut nous aider à vivre
 
 
 
 
© L'Harmattan, 2009
5-7, rue de l’Ecole polytechnique, 75005 Paris
 
Fabrication numérique : Socprest, 2012
Ouvrage numérisé avec le soutien du Centre National du Livre
 
http://www.librairieharmattan.com
diffusion.harmattan@wanadoo.fr
harmattan1@wanadoo.fr
 
ISBN : 978-2-296-10108-1
EAN : 9782296101081
 
A Marie .
Introduction
 
 
Qu’est-ce que la philosophie et quelle peut être son utilité ? On doit le reconnaître, parce qu’on constate dans l’ensemble un intérêt assez limité pour une discipline dont on ignore tout ou dont on connaît si peu, ce sont là généralement des interrogations dont on ne s’encombre pas. Demeure dans l’opinion l’image d’une philosophie qui s’évertue à questionner, à « problématiser », caractérisée par l’abstraction et la complexité de son discours. Une matière finalement bien peu en rapport avec la vie, avec les vécus, les expériences ou les épreuves qui composent notre existence.
D’où la nécessité de la redéfinir au-delà des idées reçues, afin de montrer son incontestable utilité en s’inspirant de la pensée de certains de ses plus illustres représentants. Car la philosophie peut se révéler d’une étonnante actualité, le contact avec les analyses des plus grands esprits d’hier et d’aujourd’hui comme un soutien insoupçonné. Elle peut aider à vivre, non pas en entretenant une attitude de douloureuse résignation face à une vie qu’il faut bien supporter, mais comme une auxiliaire qui épaule, éclaire et enrichit l’existence.
 
La philosophie au-delà des préjugés…
 
Partons d’un simple constat, celui de la pluralité de nos opinions sur les sujets les plus divers. Qui n’a pas en effet sa petite idée sur la morale ou la politique, sa vérité sur le bonheur ou l’art ? Idée qu’il parvient parfois à justifier avec plus ou moins d’adresse. Et à laquelle il tient le plus souvent fermement, poussé par le désir de montrer, d’afficher ce qu’il pense à travers des discours catégoriques, des jugements péremptoires.
C’est pourtant une curieuse démarche lorsqu’on y pense, même si c’est la plus fréquemment adoptée, que celle qui consiste à affirmer sans mesure ! Et dangereuse de surcroît pour qui veut éviter d’assener des bêtises avec le plus grand sérieux ! Car si « nous avons tous été enfants avant que d’être hommes », comme l’indique Descartes dans son Discours de la Méthode (GF, 1966, p. 42), il vient pourtant un moment qui témoigne du passage à l’âge adulte où s’impose un recul vis-à-vis d’opinions passivement acquises, d’influences inévitablement subies qui relèvent de l’éducation ou du milieu social. Si l’enfant adhère et reproduit d’emblée ce qu’on lui dit ou lui montre, on est en droit d’attendre une autre conduite de l’homme ou de la femme qu’il est devenu, capable de disposer librement de son « bon sens », de sa raison pour s’efforcer de penser de manière autonome. A supposer bien entendu que sa condition le lui permette, au sens non pas où Descartes paraît l’entendre, comme prédisposition d’esprit et qui, dans cet ouvrage du moins, l’amène à déconseiller à certains qui « demeureraient égarés toute leur vie » ( ibid ., p. 44.) sans pouvoir y remédier de remettre en cause leurs opinions. Mais comme simple condition de vie, puisqu’on ne peut que le constater et le déplorer, tout le monde n’a pas le loisir même minimal de s’adonner à une quelconque réflexion.
 
Chez ceux par contre qui en ont la possibilité, l’espoir est cruellement déçu lorsqu’on observe le soin avec lequel sont entretenues les idées « reçues », et la facilité avec laquelle de nouveaux préjugés viennent s’y joindre sous la pression d’un conditionnement multiforme. Assurément, il n’est pas aisé de se départir d’une apparence de savoir, parce qu’il est difficile de consentir à une remise en cause de soi, aux efforts qu’exige le questionnement d’évidences souvent trompeuses. Parce qu’on a aussi du mal à cerner les enjeux d’une réflexion qui passe d’abord par l’examen critique de ce qui s’est présenté jusqu’ici comme un ensemble de certitudes. Nulle aspiration à la vérité sans reconnaissance de l’illusion qu’on la détient, il va de soi qu’on ne cherche pas ce qu’on estime posséder.
 
C’est justement par cela que débute la philosophie, par un pénible retour sur soi dans la mesure où est entrevue la possibilité de l’ignorance, laquelle n’est pas totale cependant puisqu’elle prend du même coup conscience d’elle-même. Ainsi, le grec Socrate est le plus sage des hommes précisément parce qu’il sait qu’il ne sait rien. Son humilité est celle de la prudence, du refus de tout jugement infondé. Dans l’ Apologie de Socrate (GF, 1966, p. 32), livre de son disciple Platon, il se décrit ainsi : « Je suis plus sage que cet homme-là. Il se peut qu’aucun de nous deux ne sache rien de beau ni de bon ; mais lui croit savoir quelque chose, alors qu’il ne sait rien, tandis que moi, si je ne sais pas, je ne crois pas non plus savoir. Il me semble donc que je suis un peu plus sage que lui par le fait même que ce que je ne sais pas, je ne pense pas non plus le savoir ». On le voit, il s’oppose à ceux qu’il s’emploie à interroger et qui prétendent connaître, à ces hommes qui, mis à l’épreuve, sont renvoyés à eux-mêmes, aux insuffisances de leurs propos. Il est toujours important d’y revenir : on ne se soumet pas volontiers à une lucidité sur soi qu’on a tendance à chasser tout à la fois par paresse, orgueil et intérêt. Comme on a tendance à rejeter ceux qui en sont la cause. Socrate dérange, son ironie agace, sa dénonciation des faux discours, aux conséquences désastreuses tant sur le plan politique que moral, lui valent en retour des accusations injustes qui lui coûteront finalement la vie. Son combat pour la vérité sera sanctionné par une condamnation à mort.
 
Ainsi la philosophie est une lutte, mais qui s’instaure d’abord contre soi, contre tout ce qui engage à l’adoption facile et arrangeante d’opinions données ou hâtivement constituées, dont l’irréflexion est la source et que l’habitude enracine. Elle n’est pas abandon de soi à travers un consentement passif à ce qui est ordinairement dit ou fait. Elle procède a contrario d’une exigence personnelle, d’un respect de soi comme être de raison capable de résister et de contrer la supercherie des faux discours. D’une volonté ferme et autonome d’appréhender soi-même et le monde d’un regard neuf, délivré des simulacres de vérité, de reconsidérer les choses et s’en étonner à nouveau. La redécouverte et l’étonnement, ou l’impulsion de toute démarche philosophique comme le précise une nouvelle fois Platon dans le Théétète (GF, 1967, pp. 79-80). Socrate y déclare : « (…) C’est la vraie marque d’un esprit philosophe que le sentiment d’étonnement que tu éprouves. La philosophie, en effet, n’a pas d’autre origine (…) ». Et d’autre fin que de se déployer prioritairement au-delà d’une doxa qui alourdit l’esprit et le pervertit.
 
Que fait-on en effet sinon s’en remettre aux poncifs du moment ? Et peu ou mal réfléchir pour s’adosser à des généralités abusives ? Ainsi chacun va prendre prétexte de son vécu pour en tirer des conclusions qu’il estime incontestables. De sorte qu’une expérience du désir va devenir tout désir, une approche subjective du religieux la détermination et la valeur en soi de la religion. Soit des réductions, des simplifications multiples, sans réserve, comme résultat du refus d’un jugement un tant soit peu réfléchi. Alors que la philosophie, on s’en doute, n’a que faire de la diversité des points de vue sans consistance, sauf pour la dénoncer et la dépasser.
 
Elle n’est pas tolérance s’il s’agit de mettre tout et n’importe quoi sur le même plan ! Elle ne se contente pas de la superficialité d’avis relatifs sur la justice ou la beauté mais vise l’essence du beau et du juste. Sa quête est celle d’une vérité qui transcende le multiple pour parvenir à l’unité de définitions fondées en raison. Elle est faite de comparaisons, de confrontations, de la mise à l’épreuve progressive et méthodique d’idées, de pensées, elle représente une dynamique qui trouve sa fin dans le dévoilement de ce qui est, autrement dit du vrai. Sur ce point, la philosophie platonicienne est exemplaire, elle illustre à la perfection le développement d’une réflexion dont le terme est l’Idée, l’être même de la chose interrogée. On se demande ce qu’est l’amour ? Dans Le Banquet, Platon nous propose ce qu’il affirme être la définition suprême d’une notion qui naturellement nous interpelle, l’ouvrage s’achève par la révélation de ce qu’est au fond é ros au-delà de diverses conceptions. Un amour conçu par essence comme tension vers le vrai et la sagesse (à chacun de se plonger dans le livre pour saisir le sens et les implications d’une telle représentation). Un amour philosophe, donc, incarné, on peut s’en douter, par un Socrate toujours en quête de vérité.
 
A l’opposé d’autres matières, et notamment les sciences (physique, chimie, etc.) rattachées à un domaine unique, spécifique, la philosophie peut aussi déstabiliser par l’étendue d’un champ d’étude qu’il est a priori difficile de cerner. La représentation qu’on s’en fait est d’emblée desservie par son indétermination. Et pourtant celle-ci constitue sa force et sa richesse ! Car tout peut faire l’objet d’une réflexion proprement philosophique ! Les sciences d’ailleurs n’y échappent pas, questionnées sur leurs méthodes, la nature et la valeur de leurs résultats. Comme la philosophie elle-même, qui n’a eu de cesse, depuis son invention en Grèce, de s’interroger sur ses modes d’accès à la vérité, sur ses prétentions à atteindre l’universel. Une philosophie qui a certainement appris à devenir plus humble depuis l’époque de Platon, consciente des limites qui s’imposent à la raison dans la caractérisation de vérités absolues. Sans que cela entame pour autant l’élan, le mouvement qui la définit. Sans que cela l’empêche d’explorer de nouvelles voies pour tâcher d’appréhender la réalité, avec l’appui fréquent de textes forts anciens aux enseignements inépuisables pour qui sait les entendre. Sans qu’elle se résigne face à un achèvement du savoir qui se dérobe à elle mais ne la dissuade pas d’avancer pour constamment inventer.
 
Une philosophie qui est aussi l’ennemie d’un relativisme facile auquel on la rapproche ou l’identifie trop souvent. En oubliant qu’elle est tout sauf une affaire d’opinions, elle en est même l’exact opposé ! Tout ne se vaut pas, on ne peut pas dire n’importe quoi, on le comprend aisément lorsqu’on aborde la philosophie et s’initie à une discipline qui n’est pas non plus une question d’inspiration. On apprend à réfléchir, à ordonner ses idées, à structurer son discours. A dépasser la doxa en cheminant progressivement, avec rigueur. Si, comme le précise Descartes, le « bon sens », cette « puissance de bien juger, et distinguer le vrai d’avec le faux » ( op. cit ., p. 33) nous est donnée à tous, encore faut-il en user correctement. Pas de philosophie sans une exigence méthodique dans l’art d’interroger, de problématiser et de conduire sa réflexion. Il suffit pour s’en convaincre de lire les philosophes eux-mêmes. Il est d’ailleurs inenvisageable sans eux, sans la fréquentation de leurs livres, d’espérer organiser scrupuleusement ses idées, d’approfondir ses analyses après avoir appris à leur contact à questionner. Sans leurs précisions, les distinctions qu’ils opèrent, le gain de sens des concepts qu’ils forgent, sans l’ensemble de ces outils qu’ils nous fournissent, impossible de mener sérieusement sa pensée, de la densifier, de la perfectionner. Ainsi, suivons par exemple Sénèque dans ses dialogues philosophiques et demandons-nous si, sans ses éclaircissements, nous aurions pu introduire de nous-mêmes, dans notre raisonnement, les différences et les nuances qu’il nous présente au sujet de la volonté dans ses rapports à la sagesse et au bonheur (voir à ce propos notre chapitre « Je n’ai pas de volonté »).
 
En somme, on apprend à penser avec les philosophes. Or n’est-ce pas là le problème, celui d’une discipline opaque, a priori réservée à un petit nombre, aux textes ardus, dont la rhétorique semble invariablement cultiver l’absence de clarté et de simplicité ? Car c’est un fait, on se représente la philosophie comme constituée de réflexions complexes, incompréhensibles aux non-initiés, image que son enseignement obligatoire au lycée, une seule année en terminale, ne parvient pas à corriger. Tout laisse penser au contraire qu’il l’entretient et la pérennise ! Alors quoi, n’est-elle que cela ? Non, naturellement. Il y a certes des textes et des philosophes d’un abord difficile, qu’il convient d’éviter lorsqu’on découvre cette matière au risque d’en être rapidement rebuté. Textes qui nécessitent, comme pour tout autre domaine d’étude, le passage par un apprentissage, le détour par une approche lente et patiente d’analyses qui recouvrent richesse et profondeur de sens, lesquelles sont présentes toutefois sous la forme de propos accessibles chez quantité de philosophes depuis l’Antiquité. Des exemples ? Deux ouvrages qui plus loin inspirent nos réflexions sur la mort et le rapport aux autres : Les Essais de Montaigne et L’Existentialisme est un humanisme de Sartre.
 
Essayons par conséquent de prendre garde aux fausses représentations qui dissuadent de se tourner vers une philosophie qui est loin de s’intéresser seulement, comme on l’imagine trop souvent, aux grandes questions. Elle nous détourne du quotidien ? De ce qui constitue ordinairement la vie de chacun ? L’envisager ainsi est une nouvelle fois se méprendre sur une activité qui, dès l’origine, consacre quantité de réflexions à la politique et à la morale, soulève des problèmes relatifs à la famille ou à l’éducation. Oui mais, pense-t-on, pour se pencher sur les choses dans leur généralité, aux dépens de la vie elle-même, en s’en coupant même parfois dangereusement. Elle est peut-être un passe-temps plaisant mais au fond sans grande valeur, elle est même parfois l’expression d’une fuite épargnant à celui qui s’y adonne les difficultés qui naissent d’une véritable confrontation avec le réel...
Il faut l’avouer, c’est peut-être le cas pour des philosophes qui en font un refuge, un mode de retrait du monde, pour des penseurs qui revendiquent et incarnent la rupture entre la réflexion et la vie, entre le discours théorique et sa possible application dans la réalité. Mais cela s’entend, cette vision n’est pas la nôtre. Si, comme l’indique son étymologie (philein : aimer, sophia : sagesse, savoir), la philosophie est une quête de la sagesse, c’est que pour nous, et c’est aussi visiblement le cas pour ses fondateurs comme pour bon nombre de leurs successeurs, elle est conçue comme une activité spéculative dont l’enjeu est concret. C’est dire qu’on peut l’associer à des procédés œuvrant à une authentique transformation de soi.
 
Une discipline à visée « pratique » …
 
Je n’ai aucun désir, aucune ambition, ou je me rends compte que je ne suis jamais à la hauteur de ce que j’aimerais être, sans cesse déçu par moi-même, condamné à demeurer ce que je suis. Des constats que chacun peut faire, dont on pense qu’ils excluent toute intervention de la philosophie. On se trompe pourtant, et là encore un retour aux origines s’impose. Un livre remarquable écrit par P. Hadot peut nous y aider : Qu’est-ce que la philosophie antique ? (Gallimard, 1995). Ouvrage particulièrement éclairant dans la mesure où il souligne, chez les philosophes grecs, le lien étroit qui unit réflexion et manière de vivre : « La philosophie antique admet bien, d’une manière ou d’une autre, depuis le Banquet de Platon, que le philosophe n’est pas sage, mais elle ne se considère pas comme un pur discours qui s’arrêterait au moment où la sagesse apparaîtrait, elle est à la fois et indissolublement discours et mode de vie qui tendent vers la sagesse sans jamais l’atteindre » ( ibid. , p. 19). La nouveauté, c’est qu’il ne s’agit pas tant de remplacer, comme chez les présocratiques, soucieux de rendre compte du monde et de ce qui le compose, les théories anciennes par de nouvelles où l’on évacue le mythe pour lui préférer la raison. Ni de concevoir les connaissances, enseignées par des maîtres de rhétorique dans la démocratie athénienne, les sophistes, essentiellement dans l’optique d’un savoir-faire au sein d’une concurrence implacable pour le pouvoir. Mais d’associer savoir et pratique en tâchant d’incarner un idéal de conduite, de tendre vers la vertu par excellence ou areté, norme qui relève d’une façon de vivre proprement philosophique. D’aspirer à un état qui est aussi celui du véritable contentement, du vrai bonheur. D’inscrire la critique de la doxa, de ces fausses croyances qui préservent et alimentent inutilement peurs (de la vieillesse, de la mort, des autres…) et inquiétudes, dans un cheminement vers la vérité censé nous faire progresser. Bref, le philosophe se donne pour tâche de s’améliorer et de parvenir à une juste estime de soi.
 
Retrouvons ici Socrate tel qu’il nous est présenté par ses contemporains. Il évolue entre deux extrêmes, d’un côté l’absence de savoir non consciente d’elle-même, l’ignorance de l’ « insensé » qui se pense sage ; de l’autre la sagesse proprement dite. Sa vie coïncide avec la recherche et la conquête progressive d’un équilibre qui est aussi tranquillité, sérénité d’esprit, loin de l’agitation malheureuse de ceux qui l’entourent. Tendance qu’il incarne et que l’on retrouve en Grèce dans les courants de pensée ultérieurs, entre autres avec force à l’époque hellénistique chez les épicuriens et les stoïciens. Chez ces derniers, les spéculations complexes, élitistes, qui nécessitent une longue et pénible éducation dispensée par un maitre à son disciple (on trouve cela chez Platon par exemple), sont réservées aux seuls spécialistes. Un large espace est toutefois laissé à une philosophie « populaire » où la condition n’est plus un obstacle, à des écrits simplifiés à l’intention de tous, à une quête de la sagesse à la disposition du plus grand nombre, proposée par ceux qui se présentent eux-mêmes parfois dans leur « école » comme des « médecins de l’âme ». Et dont le but est d’inciter à mieux juger pour vaincre si possible avec le temps des craintes, des gênes qui, au quotidien, entravent la pensée et l’action : « Qu’elles revendiquent ou non l’héritage socratique, toutes les philosophies hellénistiques admettent avec Socrate que les hommes sont plongés dans la misère, l’angoisse, le mal, parce qu’ils sont dans l’ignorance : le mal n’est pas dans les choses, mais dans les jugements de valeur que les hommes portent sur les choses. Il s’agit donc de soigner les hommes en changeant leurs jugements de valeur : toutes ces philosophies se veulent thérapeutiques. Mais, pour changer ses jugements de valeur, l’homme doit faire un choix radical : changer toute sa manière de penser et sa manière d’être. Ce choix, c’est la philosophie, c’est grâce à elle qu’il atteindra la paix intérieure, la tranquillité de l’âme » ( ibid., p. 162).
Ce texte, convenons-en, possède une résonnance toute particulière à une époque comme la nôtre, marquée par l’incertitude, la perte de sens, dans une société caractérisée par la disparition parfois totale de structures, familiales ou sociales.
 
A quoi bon philosopher, donc, si n’en résulte aucun enseignement réel, c’est-à-dire nul changement, pas la moindre évolution sur le plan personnel ? Pourquoi se lancer et se doter de connaissances dont on ne fait rien, demeurer inchangé sa vie durant, rongé par les mêmes tourments, hanté par les mêmes soucis ? Si elle part de la remise en cause du cadre étroit de l’évidence et de l’habitude, d’un désir d’interroger et de penser les choses selon des perspectives nouvelles, on doit comprendre la philosophie comme une nécessité chez celui qui s’y attache, comme un appel qui naît de sa situation, de ses interrogations, de ses inquiétudes. Ou même parfois, plus tragiquement, de son désespoir. De là une aspiration à trouver un appui chez ceux qui peuvent nous entretenir de nos difficultés et potentiellement nous aider à les surmonter en les ayant souvent eux-mêmes éprouvées. L’attrait suscité par les grands philosophes tient à l’universalité des questions qu’ils formulent, des thèmes qu’ils abordent. De sorte que Sénèque ou Nietzsche peuvent encore maintenant sans conteste nous éclairer et nous aider.
 
Ce sont généralement des raisons impérieuses qui nous orientent vers la philosophie. Ce sont des doutes, des difficultés, qui sont là néanmoins pour nous faire avancer. Les questions problématiques que cette discipline soulève, leurs enjeux ne se situent pas en dehors de notre vie, ils la concernent directement. Mais si l’activité intellectuelle contient en puissance une transformation de notre existence, elle ne parvient à être efficace qu’à la condition d’être soutenue par un travail appliqué qui peut être très long. En Grèce antique, précise P. Hadot, le discours philosophique n’a de sens que par l’impact qu’il produit sur l’individu, par les modifications et les améliorations qu’il provoque en lui. Chose impossible sans une démarche active et laborieuse. Pour être précis, ce discours traduit déjà en lui-même un mode de vie, celui d’une école, platonicienne ou épicurienne par exemple, dont on a fait le choix. On ne se contente donc pas d’une lecture unique, même attentive, ou d’une simple écoute pour tirer profit de la réflexion des philosophes. Pour s’imprégner de leur pensée, on s’astreint plutôt à une discipline exigeante qui touche à la fois au corps et à l’esprit. On se plie à des « exercices spirituels » dont la fonction première est de lier, d’unir intimement théorie et pratique. Le but ? Acquérir des habitudes « qui pouvaient être d’ordre physique, comme le régime alimentaire, ou discursif, comme le dialogue et la méditation, ou intuitif, comme la contemplation, mais qui étaient toutes destinées à opérer une modification et une transformation dans le sujet qui les pratiquait » ( ibid., p. 22).
 
On doit l’admettre, des limites s’imposent nécessairement à notre pensée. Il en va de même pour notre action et notre prétention à un contentement permanent. Une sérénité à toute épreuve est un mythe. On s’accuse injustement, on souffre de notre incapacité à coïncider avec un état qui, malgré tous nos efforts, demeure et restera inaccessible ! Il faut en prendre acte. Comme il importe de garder aussi à l’esprit la possibilité du changement grâce à un usage spécifique de la raison et de la volonté. Il s’agit pour cela de revenir régulièrement sur les explications d’un auteur pour espérer s’en imprégner et changer peu à peu de perspective sur un thème, la relation aux autres par exemple, comme nous le proposons dans l’un de nos chapitres inspiré de la philosophie sartrienne. Sans faire l’économie d’une lecture des textes, sans s’interdire de fréquenter les philosophes eux-mêmes en lisant attentivement leurs ouvrages, en s’appliquant à étudier, à analyser avec assiduité leurs propos pour être en mesure d’en saisir la densité, la profondeur et la richesse. C’est à ce prix que peut surgir une pensée féconde, moteur d’une authentique transformation de soi.
 
En conservant aussi son esprit critique, en reconnaissant la valeur et l’efficacité de propos sans pour autant y adhérer directement, ce qui serait aller à l’encontre même de l’esprit de la philosophie. Il ne faut pas négliger l’apport d’autres recherches, d’autres lectures, ne pas sous-estimer les avantages qu’elles peuvent procurer tant sur le plan théorique que pratique. Toujours pour s’efforcer de progresser de manière autonome, autonomie qui s’établit à des degrés divers selon les efforts et les aptitudes de chacun. Ainsi, malgré les réserves qu’il émet sur ses propres qualités et dont il nous entretient au début de l’un de ses livres ( Discours de la Méthode ), l’exemplarité d’un Descartes, partant du constat de son ignorance et usant de son « bon sens » pour fonder méthodiquement les principes de sa pensée et de sa conduite, n’est pas à la portée du premier venu. Comme lui, il faut avoir le don, le vécu (il consacra une partie de sa vie à voyager pour apprendre, selon son expression, « du grand livre du monde »), la culture d’un homme qui avait beaucoup lu les philosophes. Mais attention, rien ne nous empêche sur ce point de l’imiter, en commençant par le lire, en méditant ces quelques lignes admirables empruntées à la préface des Principes de la philosophie . Quelle meilleure façon de mettre en valeur de la philosophie ! Et la nécessité de la pratiquer pour aller de l’avant, librement !
 
« J’aurais ensuite fait considérer l’utilité de cette philosophie, et montré que, puisqu’elle s’étend à tout ce que l’esprit humain peut savoir, on doit croire que c’est elle seule qui nous distingue des plus sauvages et barbares, et que chaque nation est d’autant plus civilisée et polie que les hommes y philosophent mieux ; et ainsi que c’est le plus grand bien qui puisse être dans un Etat que d’avoir de vrais philosophes. Et outre cela que, pour chaque homme particulier, il n’est pas seulement utile de vivre avec ceux qui s’appliquent à cette étude, mais qu’il est incomparablement meilleur de s’y appliquer soi-même ; comme sans doute il vaut beaucoup mieux se servir de ses propres yeux pour se conduire, et jouir par même moyen de la beauté des couleurs et de la lumière, que non pas de les avoir fermés et suivre la conduite d’un autre ; mais ce dernier est encore meilleur que de les tenir fermés et n’avoir que soi pour se conduire. Or, c’est proprement avoir les yeux fermés, sans tâcher jamais de les ouvrir, que de vivre sans philosopher ».
 
Alors ouvrons-les ! Avec Montaigne, pour une représentation plus sereine de la mort. Avec Sartre ensuite, pour envisager autrement notre relation aux autres. Avant de voir une volonté encensée par Sénèque puis une perte de sens dépassée grâce à Nietzsche. Ce sera enfin au tour de Descartes de nous montrer que seule la générosité garantit une juste et solide estime de soi…
J’ai peur de la mort