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CRITIQUE DE LA RAISON LINGUISTIQUE

De
328 pages
Cet ouvrage propose une étude linguistique à référence kantienne : une philosophie critique des fondements, c'est-à dire des conditions de possibilité d'un objet qu'on croit à tort facilement donné, l'objet langue, et de son approche scientifique. L'auteur propose un panorama critique de ce qui a été pensé sur la langue et le langage, promeut ce qui lui paraît valide dans la linguistique structurale, et justifie une conception de l'énonciation qui fonde théoriquement un programme d'étude des langues.
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CRITIQUE DE LA RAISON LINGUISTIQUE

Collection Ouverture philosophique dirigée par Dominique Chateau et Bruno Péquignot
Une collection d'ouvrages qui se propose d'accueillir des travaux originaux sans exclusive d'écoles ou de thématiques. Il s'agit de favoriser la confrontation de recherches et des réflexions qu'elles soient le fait de philosophes "professionnels" ou non. On n'y confondra donc pas la philosophie avec une discipline académique; elle est réputée être le fait de tous ceux qu'habite la passion de penser, qu'ils soient professeurs de philosophie, spécialistes des sciences humaines, sociales ou naturelles, ou... polisseurs de verres de lunettes astronomiques.

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CRITIQUE DE LA RAISON LINGUISTIQUE

par Robert FOREST

L'Harmattan 5-7, rue de l'École-Polytechnique 75005 Paris FRANCE

L'Harmattan Hongrie Hargita u. 3

1026Budapest
HONGRŒ

L'Harmattan Italia Via Bava, 37 10214Torino ITAUE

cgL'Harmattan, 2003 ISBN: 2-7475-3916-4

La tâche centrale de la philosophie qui vient est d'élever à la connaissance, en les rapportant au système de Kant, les intlùtions les plus profondes qu~elle puise dans son époque et dans le pressentitnent d'lm grand avenir. La continuité historique que garantit le rattachenlent à ce systènle est en nlênle tenlps la seule qui ait IDle portée systénlatique décisive. Car Kant est le plus récent et, avec Platon, sans doute le seul philosophe à ne pas se soucier inunédiatenlent de l'étendue et de la profondetu' de la connaissance, nIais surtout, et en premier lieu, de sa justification.
Walter Benjamin, « Sur le progranulle de la philosophie qui vient }} (écrit en 1917).

Les philosophes dogmatiques posaient l'Universel hors de la chose ou en elle ou dans les nlots. Le scepticisnle le ravalait au rang d'une représentation psychologique. La philosophie critique en assigne l'origine dans l'activité de la raison. Jules Vuillenlin, « Les lois de la raison pure et la supposition de leur détennination cOlnplète», in I.Kopper et "1.Marx, 200 Jahre Kritik lier reinen f,-Ternunft, Hildesheitn, Gerstenberg Verlag, 1981, p.363-384.

L'Europe sans philologie, ce n'est pas l' Atnérique., c'est illl Sahara civilisé, nlaudit de Dieu, l' abonrination de la désolation.
Ossip Mandelstml1, De la poésie.

INTRODUCTION

Que faut-il voir ou entrevoir dans le désir de nombreux linguistes d'écrire à un moment donné de leur vie~ indépendamment de leurs travaux spécifiques, un livre SlIr « le langage en général» ? Un souci métaphysique sans doute, parfois une rationalisation secondaire. A contrario l'absence d'un tel ouvrage chez Saussure ou d'autres est peut-être révélatrice de l'impossibilité de la synthèse. Je ne prétends pas en tout cas me comparer aux Sapir, Bloomfield, Jespersen, Hjelmslev. Le voudrais-je que ce serait difficile: l'époque a changé, est moins naïve sans être pour autant plus sentimentale. Aujourd'hui l'urgence prime. Non seulement le prestige porteur du structuralisme n'a plus cours, mais de vives attaques contre lui ou plutôt son fantôme sont parfois encore le fait des courants dominants, dans leur souci de liquider tout ce qui ne ressemble pas à un catalogue vulgarisé de projets d'avancées «cognitives» en matière de communication cérébro-buccale. Projets, car où sont les « immenses progrès» sans cesse célébrés? Cognitivisme, où est ta victoire? Où, ton aiguillon? Tristesse aussi d'entendre tant d'honnêtes gens et même àe bons esprits dire, souvent sur le mode du retour du refoulé,

9

tant de sottises sur la langue et les langues, parce qu'elles ont été exclues de la culture et de la réflexion autorisées.l Ce livre veut satisfaire ce qui n'est plus, peut-être, à attendre que de la réécoute de voix chères qui se sont tues: le désir de rendre faisable comme dans un jadis linguistique l'essai, modeste, de rendre conscients les présupposés philosophiques qui ont été sous-jacents à une œuvre de linguiste. Il est patent que d'autres corps de métiers de la pensée n'ont pas suivi une autre voie. L'histoire de la linguistique rencontre depuis quelques années un vif succès parmi les linguistes eux-mêmes; je me demande si ces floraisons ne sont pas celles, exubérantes mais peu soucieuses des ftuits, des arbres mourants; en tout état de cause l'histoire ne remplace pas la réflexion sur les premiers principes métaphysiques et sur l'épistémologie. Agonie ou pas, il ne doit pas étonner qu'en linguistique l'implicite métaphysique, dans l'effort réflexif auxquels

plusieurs se livrent - et c'est d'aujourd'hui comme d'hier que je parle - se reflète en une tendance plus diachroniste, en une
autre plus logiciste, en une plus pragmatiste, en une plus anthropologique, et cette liste de tendances n'est pas limitative. Saussure n'avait-il pas, face à la matière linguistique, l'impression d'un immense enchevêtrement, et le sentiment que jamais le linguiste ne saurait vraiment par où commencer à le débrouiller? C'est surtout qu'aujourd'hui les linguistes partent peu à la conquête d'autres rivages, et qu'à l'inverse des vols de gerfauts viennent de plusieurs horizons étrangers pour dépecer la langue. Il faut résister pour ne pas abandonner notre embrouillamini à d'autres. Mais bien des linguistes sont tentés de se mettre dans la peau de ces autres-là.
1 En France on ne publie plus guère que des rnanuels : un auteur subtil COlline Robert Martin, par exemple, doit en passer par là (Cornprendre la linguistique, Paris, PUF, 2002); mais un ffi311uelest censé refléter et légitinler quantité de ~Tais ou de fallacieux «acquis» glal1és sur le « champ» de la discipline. 10

Une idée répandue aujourd'hui est que toute « philosophie de quelque chose» doit être réductionniste, doit être une réduction de ce quelque chose. Ainsi dans les sciences des choses humaines (expression prudente en un temps où c'est le supplément « Livres de poche» du jOllrnal Le Monde qui fixe la frontière entre « sciences humaines» et « sciences sociales») on commence par dire en général que tout est « psychologie », puis on « réduit» cette psychologie à autre chose (ou parfois à elle-même !). Jusqu'à la pensée du

second Wittgenstein qui peut être présentée - paradoxe des
paradoxes - comme un réductionnisme réduction aux jeux de langage). (mettons, une

Dans ces conditions, comment la tÎlnidité ne s'imposerait-elle pas? Or je soutiens qu'on a toujours une philosophie; si on ne cherche pas à l'expliciter, ou à la rendre consciente, elle demeure inconsciente et implicite; si on ne poursuit pas sa cohérence") elle est incohérente. Mais elle existe. Comme l'écrit Pei~cel : « [que l'on trouve] un savant qui voudrait se

passer de métaphysique [...] et on aura là quelqu'un dont les
doctrines sont entièrement viciées par la métaphysique grossière et non critiquée dans laquelle elles sont empaquetées. » Ceci est la tâche que j'estime, notamment pour un linguiste, légitime, en dépit de l'actualité telle qu'elle paraît s'imposer, et quelque occupé que soit le terrain par des entreprises (à vocation et/ou à modèle réductionniste) qui s'autorisent surtout du creux toujours futur qu'elles sonnent dans l'époque: réfléchir aux premiers principes (pour s'inspirer d'un titre kantien) philosophiques, métaphysiques, d'une science (ou prétendue telle) qui s'occupe des langues.2
1

.

2

C. S. Peirce, Collected Papers, 1.129.

Ce souci « fondationnel » s'ex1Josepar exemple aux sarcaSlnesde I.-P.

C.ometti (1996), pour qui le second Wittgenstein qu'il étudie serait utile non seulenlent à « décréter Îll1possible ou illusoire la nrise au jour de ce Il

Projet légitime s'il ne s'agit pas de la métaphysique, d'une onto-cosmo-théologie, ni même de la quête de lois de la natllre (cf. la critique de l' eschatology ~f lcnvoriellted sciellce par van Fraassen), mais d'une réflexion critique sur les conditions de possibilité des objets d'un secteur. Projet qui s'oppose, à de multiples titres, à la ligne de pensée dont un Carnap serait emblématique, lui qui, dans un article célèbre de 1932, appelait à «l'élimination de la métaphysique par le moyen d'une analyse logique du langage ». Depuis, beaucoup d'eau philosophique a quand même coulé sous les ponts. Mais l'éliminativisme carnapien recueille toujours l'assentiment de nombreux penseurs, et mon projet susciterait leurs railleries. Pour certains il n'y aurait là qu'un archaïsme «nomologico-déductif», et rien d'autre ne serait à fàire que, nouvelle pythie épistémologique, signifier des « algorithmes» immanents à l'objet (qu'une grosse expérience doit, sans doute, avoir rendu évident), algorithmes qui (si vous êtes inspiré) vous traversent, mais sans justifier aucun recours à du trallscelldafltal. Toute recherche de premiers principes métaphysiques est-elle vouée à l'archaïsme? On me permettra, pour éclairer ce point, de me livrer à la critique d'un auteur qui n'est pas à proprement parler (du moins dans ceux de ses propos que je vise) intéressé par la question de la langue, mais par un tout autre domaine de l'activité scientifique. Il y a pourtant dans ce terrain tout alltre bien des points pertinents pour ce qui est linguistique.
que Apel nomme lID «fondement ultinle », luais [à] en cOluprendre l'inutilité» (p.53). Et de stigmatiser le crétinisllle trouillard du « fondationnalisIlle » en tous dOIllaines. Je ne suis pas, pour prendre un exeluple plus «vécu », spécialeIllent partisan du retour à l'étalon-or en Inatière l11onétaire; nlais je rel11arque que l'idéologie (pas évideIlll11ent ,vittgensteinienne !) de l' antifondationnalisnle va de pair avec la globalisation d'lID système socio-économique qui semble inlpliquer que certains, qui ont une luétaphysique derrière la tête, s'activent à rendre les hOlullles aveugles à tout ce qui n'est pas l'apparence de surface, et du coup j'ai tendal1ce à Ill' en défier. 12

Cet auteur, Daniel Dennett, est un des plus habiles philosophes qui manipulent ce qu'on peut appeler l'idéologie cognitiviste. Je me risque donc brièvement à aborder le domaine du darwinisme, comme Dennett l'envisage dans son livre de 1995. Dennett objecte à des «anonymes nombreux» de chercher à coucher quelque chose «sur le lit de Procuste obsolète du modèle nomologico-déductif». Il oppose à ce lit

sa propre vision « algorithmique» et soutient que Darwin sans en être vraiment conscient, et pour cause - est le responsable de l' « idée fondamentale» suivante: « La vie sur Terre a été engendrée il y a des milliards d'années à partir d'un arbre à branchement simple - l'Arbre de vie - par un processus algorithmique ou un autre» (p. 58 de l'éd. française). Or si je prends le texte-clef de l' Origille des espèces, il me semble qu'on peut procéder autrement qu'en recourant comme Dennett à l'idée plutôt pauvre d'algorithme pour en rendre compte. Pourquoi ne pas citer ce passage de Darwin? Même les linguistes devraient le connaître par cœur: « Si au milieu des conditions changeantes de l'existence les êtres organisés présentent des différences individuelles dans presque toutes les parties de leur structure, et ce point n'est pas contestable; s'il se produit, entre les espèces, en raison de la progression géométrique de l'augmentation des individus, une lutte sérieuse pour l'existence à un certain âge, à une certaine saison, ou pendant une période quelconque de leur vie, et ce point n'est pas contestable; alors, en tenant compte de l'infinie complexité des rapports mutuels de tous les êtres organisés et de leurs rapports avec les conditions de leur existence, ce qui cause une diversité infinie et avantageuse des structures, des constitutions et des habitudes, il serait extraordinaire qu'il ne se soit jamais produit des variations utiles à la prospérité de chaque individu, de la même façon qu'il s'est produit tant de 13

variations utiles à l'homme. Mais si des variations utiles à un être organisé quelconque se présentent quelquefois, assurément les individus qui en sont l'objet ont la meilleure chance de l'emporter dans la lutte pour l'existence; puis, en vertu du principe si puissant de l'hérédité, ces individus tendent à laisser des descendants ayant les mêmes caractères qu'eux. J'ai donné le nom de sélectioll llat/irelle à ce principe de préservation. » On peut sans doute concevoir beaucoup de choses algorithmiquement; mais dire comme le fait Denl1ett que l'idée fondamentale (et subversive) de Darwin est «que l'évolution soit [...] seulement un processus algorithmique», voilà qui ne reçoit guère d'appui de la lecture du texte cidessus, consacré à la mise en place de concepts fondateurs et d'une thèse en « si... alors... ». Que voit-on ici chez Darwin? La coémergence du couple individu-milieu (et l'individu est «structuré» !); le fait que ce couple soit pris en quelque sorte dans deux extériorités: l'extériorité I en tant que couple singulier (cette extériorité est surtout liée au temps, c'est la variation), l'extériorité II qui implique la multiplicité (et le fait de s'être reproduit: cette extériorité est surtout liée à I'espace) ; c'est la combinaison non triviale des deux immersions dans de l'extériorité qui explique tout: l'extériorité I étant posée, l'extériorité II intervient à deux niveaux: existence d'une lutte; reproduction de la variation. Cette combinaison non triviale constitue la sélection naturelle. On notera que le milieu n'est pas compté comme une extériorité. Je ne prétends pas que cette analyse rapide que je fais soit le meilleur commentaire possible de Darwin; ni surtOllt qu'elle mette un point final à la tâche des biologistes. Mais on voit mal ceci se dévider tout seul comme «algorithme» . Quelles instructions la «nature» se donnerait-elle à ellemême, alors que la tâche qu'accomplit Darwin est l'élaboration des notions premières, selon un point de vue qui permette des déductions à valeur explicative? 14

L'insistance dennettienne sur l'algorithme permet évidemment, avec son cortège de métaphores sur l'intelligence artificielle, de désimplémenter, en quelque sorte (c'est l'esprit du premier cognitivisme), et de donner libre cours à tout ce que la sociobiologie dit du « gène égoïste », c'est-à-dire: autre chose que le couple individu-milieu comme base de la sélection naturelle. Elle permet encore de rigidifier en généralisant et donc de prendre le bâton par le bout sophistique: je veux dire d'affirmer que tout ce qui existe dans le domaine du vivant est justifié par la sélection naturelle, d'où un finalisme déguisé (comportemental, par exemple: 1'« altruisme », mettons, est le résultat de la sélection naturelle, ce qui justifie son utilité) bien pire que celui de Bernardin de Saint-Pierre. Sont encore permis par la vision algorithmique de Dennett des nl()dèles ~flOl'{Ssans concepts-nœuds (c'est l'esprit du second cognitivisme), d'où les pseudo-métaphores qui permettent de «darwiniser» le mental (à la Edelman, etc.) et aussi le rédllctiolll'lisnle du vital à on ne sait trop quel « processus inexorable» (Dennett dixit). Telle est à très grands traits la machine de guerre de Dennett contre Darwin et ses interprètes modernes pertinents (comme Gould, que Dennett ne cesse d'attaquer, et sans son humour habituel), et voilà à quoi sert la stigmatisation comme obsolète du «nomologico-déductif». Philosophiquement (et là ce n'est jamais qu'une incursion hors de l'algorithmisme), Dennett tient aussi à rétablir le « système unique organismesenvironnement physique contenant tous les objets auxquels on puisse faire référence» combattu par Putnam.l Or cette unicité du système (tribut payé par Dennett et beaucoup d'autres à un physicalisme réductionniste de pure forme) est précisément démolie par ce que dit Darwin (qui nous incite à penser ce que j'ai, maladroitement peut-être, appelé «de l'extériorité» et qui pourrait presque revendiquer ce que disait
l Voir notanullent H. Putnanl (1990), Realisllll.lith 1994, Le Réalisllle à visage hUlllain). 15 a Jlll1llanface (trad. ff.

Saussure dans un tout autre contexte: « C'est le point de vue qui crée l'objet» -l'objet théorique bien sûr). Opposer à une conception «algorithmique» de la « science» une conception qu'on peut bien appeler, si on veut (mais il n'y a pas d'obligation), nomologico-déductive, c'està-dire implémentée (dans ce qu'on peut appeler une théorie), c'est la voie qui me paraît à suivre. Des concepts de contrebande, qu'on ne fera aucun effort pour définir ou pour construire, ne peuvent en effet manquer d'emboîter le pas à la conception algorithmique. L'exemple de Dennett est étranger à la linguistique, mais on trouverait des cas dans une large mesure semblables, notamment dans la psychologie, la psycho-linguistique, la linguistique psychologique ou la iinguistique linguistique; on pense notamment aux conceptions algorithmiques de l' « interprétation» (les noms de Sperber et Wilson venant à l'esprit). L'esprit humain n'a pas à se faufiler dans le chas des métaphores turingiennesl ; laissons dans leur domaine les magnifiques réalisations algorithmiques de l'intelligence artificielle. Que de multiples processus naturels ou artificiels puissent être mimés algorithmiquement, c'est probable, mais cela ne saurait mettre la philosophie « première» au chômage. Quant à l'idée d;une linguistique qui s'occuperait des « traces» d'un « traitement» (proceeding) conçu de la même manière algorithmique, je m'attacherai dans la suite à argumenter pour l'exclure (on peut ici penser, à des degrés divers, à Chomsky, ou à l'école française de Culioli). Mes digressions (bien précoces dira-t-on: dès l'introduction !) visent à soutenir qu'il faut philosophiquement parler de tout. Rechercher les premiers principes, et faire de l'épistémologie. Ce que j'appuierai par une citation des Prel11iersprillcipes de la sciellce de la l1atl./re
1

Voir là encore le dernier Putnam (car ce grand penseur a commencépar

pronlouvoir les ll1étaphores de l'intelligence artificielle dans le dOlnaine du nlental). 16

de Kant (p.14, trad. française): « Toute véritable métaphysique est tirée de l'essence même de la faculté de penser et n'est nullement inventée de toutes pièces sous prétexte de n'être pas empruntée à l'expérience; mais elle contient les pures actions de la pensée, par suite les concepts et les principes a pri{)ri qui unissent légitimement la diversité des représelltatiolls empiriqzles et de la sorte, cette diversité peut devenir CONNAISSANCE enlpiriqlle, en d'autres termes expérience. »

17

CHAPITRE PREMIER QUESTIONS D'OBJET

«La langue et rien que la langue»: la formule

-

apocryphe - du COJ,lrsde lingllistiqlle géllérale rend bien compte, en fait, du programme de Saussure, en ajoutant la phrase sans doute plus authentique: « Ce qui nous est donné ce sont les langues». Sans Saussure, point de réflexion philosophique ou non sur la « raison linguistique». Je le pose une fois pour toutes; il est beau que le cheminement inachevé, labyrinthique, trébuchant du Genevois soit en quelque façon notre Destruction-Béatrice. Sachons en tout cas que ce Il'est rien d'assuré dans la Science, plutôt le diorama d'un doute. Un premier «obstacle épistémologique» semble être une question de mots. Il s'agit de l'inexistence, ailleurs qu'en français, d'une distinction entre lallgl./eet lallgage. En anglais, langue scientifique dominante depuis assez longtemps, le mot unique est la11guage, et c'est malencontreux; la linguistique s'occupe du langl./age, un point c'est tout. Même si quelques théoriciens anglophones ont jadis parfois utilisé une citation du mot français lallglle, c'était toujours pour l'opposer à 19

parole, dans un hommage à Saussure qui, dans le dernier tiers du vingtième siècle, s'est transformé en simple lip service avant de disparaître complètement. Les francophones eux-mêmes n'ont jamais été rigoureux. J.Vendryès a écrit un livre sur la langue (essentiellement) qu'il a intitulé Le Im1gage. Il semble qUë l'emploi de «langage» au lieu de «langue» n'ait guère d'importance; je cite au hasard la traduction française d'un passage de la Granlnlaire philosophique de Wittgenstein: «Le langage [die Sprache] c'est, malgré tout, les lal1gages. Et ceux également découverts par analogie aux langages existants. Les langages sont des systèmes [...] », où il faudrait clairement remplacer chaque fois lal1gage par lal1glle. Plusieurs linguistes continuent pourtant à faire la distinction. Je citerai Hagège (par exemple Hagège (1993)) ; ou Claudine Normand (2000) : «La plupart du temps on part de l'évidence du terme le langage: portant en lui la généralité il évite d'avoir à s'interroger sur elle» (p.20). La paresse éclectique et néanmoins dogmatique du système universitaire français conduit à parler surtout, en France aujourd'hui, de « sciences du langage». Le mot français IClllgageest tout à fait ambivalent. Il peut renvoyer tantôt à ce qu'on pourrait appeler un objet

linguoidal (exemples: le langage mathématique - les animaux, en leur langage - le langage des fleurs - un langage
de programmation informatique - le mentalais de Fodor est
inspiré par la métaphore du langage machine), tantôt à une

faculté biologique (le langage est le propre de l'homme - le langage est un produit de la sélection naturelle - l'enfant met
en œuvre son aptitude au langage). Tout cela constitue un ensemble de faits malencontreux ayant pour effet qu'on a tendance à penser que l'objet de la linguistique est, d'une part, une donnée de la nature, d'autre part, un type de choses qui paraît avoir aussi le mode d'existence d'un donné, rut-il systémique, qui pourrait englober la langue et les langues si on subsumait le langagier 20

dit «naturel» (en un sens bien particulier, puisque voulant dire « appris peu après la naissance par des êtres humains») sous la même coiffe que les ensembles symboliques les plus divers. Où est le problème, dira-t-on, si on trouve comme par miracle un objet ou un faisceau d'objets d'étude... qui est déjà trouvé en quelque sorte, qui se trouve être un donné ou une donnée de la nature, quelque chose de naturel ou objectif: en sorte qu'il ne semble pas qu'on doive changer d'attitude scientifique par comparaison à l'activité d'autres étudiants de la physis ? On répondra à cela tout simplement une évidence qui n'est guère rabâchée, et qui pourtant est fort importante. C'est qu'on ne peut connaître (comme objet d'étude scientifique ou rationnelle) les langues, la langue, les objets langagiers, sans les parler à quelque degré, c'est-à-dire les comprendre (comme on dit qu'on comprend le japonais ou l'allemand). L'étrusque est admirablement connu comme objet d'étude épigraphique, philologique, archéologique, ce qu'on voudra ~ il est très peu connu scientifiquement en tant que langue.l Les objets divers, qu'on nomme en français lallgage, et naturellement en anglais aussi langl./age (en y englobant langue et langues), et qu'on se donne la fausse joie de trouver tout venus, on ne les comprend pas, a priori, si l'on ne fait que les traiter à cette guise objectale, pas plus qu'on ne parle le système des particules élémentaires ou qu'on ne cause le génomais. Voilà donc une connaissance réputée scientifique ou du moins une « application de la Raison aux différents objets sur iesquels elle peut s'exercer» (D'Alembert), la linguistique,
1 Cette notion de conlpréhension n'ilnp1ique pas forcélnent une théorie de la compréhension, du type de celle de Dilthey (à laquelle je ne suis pas opposé d'ailleurs) ; on peut trouver avec la notion lID peu nlystérieuse d'interprétant, dans la théorie du signe de Peirce, quelque chose qui répond aux préoccupations concenlant la langue (et non pas, on le voit aisélnent, le langage). 21

qui n'impliquerait pas la compréhension de son (Jbjet lallgage si ce mot voulait dire autre chose que lallglle, et qui l'impliquerait au contraire si le mot lallgage était pris au sens
de lal1glle.

Il Y a là autre chose qu'une petite d{fférel1ce épistémologique, et on doit demander le plus poliment possible aux non-francophones, et aux francophones intellectuellement paresseux ou malveillants, d'utiliser le mot et le concept de lallg1le, ou d'utiliser leur équivalent de lal1guage selon une acception scientifiquement épurée, comme cela se pratique couramment dans tous les domaines scientifiques. Une deuxième difficulté, liée à l'emploi indu du mot lallgage, est qu'une fraction importante de l'épistémologie contemporaine pense de tOllte~faç(Jlltrouver des objets tout faits. On parle dans les salons ou à la télévision de X ; X sera un objet d'étude scientifique. Il y a cette espèce de mauvaise vulgarisation dont les premiers chapitres commencent par «de tous temps, l'être humain s'est intéressé à X », et qui parle de la « X-ologie des anciens Egyptiens, d'Aristote, des stoïciens, des Chinois, à la Renaissance », etc., avec bien sûr X comme immuable objet. Certains penseurs qui se disent matérialistes prétendent aujourd'hui que la «psychologie populaire» est une sorte de théorie scientifique ou pré-

scientifique qui entretient avec la théorie IIp-to-date qu'ils
disent incarner le même rapport que le système de Ptolémée avec celui de Copernic, ou la théorie de Newton avec celle d'Einstein. Du coup, il suffit que le « grand public» ainsi inventé se dise que X est un «objet» dont il serait bon de savoir quelque chose, pour que des «scientifiques» le légitiment comme leur objet tout donné - dont bien sûr ils se proposent de tirer des merveilles (qui feront, comme on dit, que le commun peuple « se sentira intelligent»). 22

C'est oublier qu'une science constitue son objet, qu'il n'est pas tout donné: c'est le B A BA de l'épistémologue. On me permettra peut-être un petit excursus supplémentaire pour citer un cas emblématique d'épistémologie qui ne fait pas fond sur 1'« objet tout donné ». On peut voir dans l'œuvre de Georges Canguilhem une démarche qui ne prend pas « la réalité à étudier» comme la bouteille de lait sur le palier le matin. Cette œuvre décline sur plusieurs registres une histoire scientifique: le « 110rmal» en médecine, qui est conceptualisable comme «capacité», refonde de ce fait scientifiquement non pas la médecine, mais la physiologie. Il s'agit certes d'une «construction» plus technique que scientifique, au sens de Kant, si du moins l' « instinct» et 1'« intelligence» sont, comme le soutient Canguilhem (suivant Bergson), des arts ou «techniques vitales». On pourrait dire que le « drame épistémologique» se noue ici du fait que le passage du technique au scientifique dans la «construction conceptuelle» concernée repose obligatoirement sur autre chose que la médecine, qui lance pourtant le tout sur des voies correctes.l On est loin en tout cas d'un découpage des sciences S!j S2, S3, etc., chacune « traitant» en bonne mère de famille sans histoire(s) un «objet tout donné» 01, O2, 03... dont on pourrait également avoir des nouvelles plus doxastiques dans la presse plus ou moins spécialisée ou au Café du Commerce. Ne pas chercher, mais trouver son objet, et l'appeler « langage », c'est ce qui fait sans doute qu'un Granger peut caractériser (charitablement) la linguistique comme une (ou plutôt, de la) «prato-science »2, Je me suis déjà plaint de l'époque, qui a pour tendance d'accentuer les tendances; il est typique que dans l' ouvrage (non dépourvu de mérites, du
1

Je renvoie sur ces questions à l'excellent

recueil Lectures

de

Canguilhenl, G. Le Blanc (dir.), 2000. 2 G.-G. Granger, Leçon inaugurale au Collège de France, 1987. 23

reste) de Sylvain Auroux (1996), La philosophie du lallgage, la «langue» n'apparaisse qu'à la page 3 17. Ailleurs dans l'ouvrage, la langue est disqualifiée sous le nom de « code». Quant à la position d'Antoine Culioli, chercher à « appréhender le langage à travers la diversité des langues», elle a au moins l'intérêt de mettre l'accent sur le second terme, mais laisse sceptique quant au premier objectif Ceux qui tiennent un discours en prenant pour objet tout fait «le langage» peuvent-ils être considérés comme des linguistes (des tenants d'une activité scientifique spécifique appelée linguistique)? La réponse est clairement négative, parce que la considération du langage les détourne de la langue et des langues. Cette position peut sembler péremptoire mais elle est nécessaire. Peu importe que les courants dominants s'appellent eux-mêmes linguistiques. Cela concerne à l'évidence tous les cogniticiens, qui sont des « naturaliseurs » du mental langagier, comme les adeptes du chomskysme et du fodorisme, ou les écoles dites de « linguistique cognitiv(ist)e» en un sens restreint (de type psychosémantique) .

Tous ces courants considèrent « l'objet langage» et le traitent comme élément de « cognition» ; cette dernière fait le plus souvent intervenir la notion de « compétence» et par ce biais représente une psychologisation et une naturalisation de l'honlo loqllens. Je ne parle pas encore du fond de ces doctrines, mais simplement de leur choix d'objet. Voici une citation de Chomsky montrant que l'usage fait par lui de laflgllage (à traduire en français bel et bien par lallgage !) tourne consciemment le dos à la langue: « The systems found in the world will not be regarded as languages in the strict sense, but as more complex systems, much less interesting for the study of human nature and human language, just as most of what we find around us in the
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world of ordinary experience is unhelpful for determining the real properties of the natural world. »1 On remarquera l'alibi de la comparaison avec la science physique. Il serait paradoxal de dire, si l'on étudiait les langues, que... les langues sont peu intéressantes! Cette affirmation ne peut passer que si on s'occupe de quelque chose d'autre: le langage, qui peut s'étudier comme un objet « de la nature », sans faire jouer la compréhension. Je citerai deux thèmes chomskyens souvent considérés comme des acquis scientifiques. Le premier est la décomposition de l'analyse graphique arborescente de la compétence linguistique universelle (c'est-à-dire, de tout locuteur) dans les premiers modèles chomskyens, en un ensemble de branchements, et en un nœud supérieur étiqueté S. Ce S, dont j'ai pensé parfois qu'il faisait allusion au sphola patafijalien tant il semble chargé de toute la mystique d'une intention de signifier infiniment concentrée (en un point sans étendue), liée à l'entendement divin, que représente-t-il pour un Chomsky, qui naturalise ses arbres au point de les faire figurer dans les machines de traitel11elltde ses différents modules mentaux? La substantification pure et simple de ëë qui n'est en fait qu'une approche d'objet, le fait que le linguiste ou prétendu tel décide d'analyser avec les moyens dont il dispose un énoncé (S pour selltellce). Or cet objet devient, par la magie « générative» d'un algorithme (facile à trouver puisqu'emprunté à la grammaire la plus traditionnelle), un sous-ensemble de la compétence du locuteur-auditeur idéal en matière de langage. Mais par ailleurs l'objet - strictement identique - figure en bas des arbres (sous le nom d'« interprétation» de leurs divers branchements): c'est une donnée factuelle, de corpus,
«Linguistics and cognitive science: problenls and mysteries», in Asa Kasher (ed.), The Cholnskyan turn, Cambridge (Mass.) et Oxford, Blackwell, 1991, p.26-53; la citation est p.51. 25
1

présentée comme un développement du S initial qui n'est en fait qu'une manière de la désigner symboliquement ~ Dans le meilleur des cas cette doctrine est purement tautologique sur un faible morceau d'empirie. Le second thème chomskyen est l'idée dont Chomsky s'est servi comme d'une bombe à neutrons pour asseoir sa position dans la communauté scientifique mondiale, à savoir que la rapidité d'acquisition d'une langue par l'enfant plaiderait en faveur d'un nouvel innéisme langagier. Si la compétence s'apprend vite, c'est qu'en réalité... elle ne s'apprend pas ~L'argument repose sur la facilité avec laquelle le public choisit des objets immédiats, prétendument tout donnés, comme base de ce qu'il croit être science; ici, la mise en œuvre de la faculté de lallguage est utilisée pour dire quelque chose de . la1 réduction de la lallglle à la compétence , qu on peut en aVOIr. Les vraies questions intéressantes que pourraient poser les conditions d'apprentissage des langues sont ici évidemment occultées par ceux mêmes qui prétendent leur rendre justice (pourquoi apprend-on d'une certaine manière à un certain âge, et différemment à d'autres périodes de la vie? Pourquoi se peut-il que ce soient les mêmes langues qu'on apprend vieux et qu'on apprend jeune, alors que la faculté de langage a déjà été mise en acte dans le premier cas, et est en train de se primo-déployer dans le second cas? Pourquoi le prime apprentissage dit «rapide» met-il à contributiol1 des

actions qui touchent aux structures de la langue - jeux de
D'où le fait que le cholllskysllle est tIDeSprachbeschimp'fung [« insulte à la langue »] au lieu d'être une Sprachbeschreibung [« description de la langue»] (Harald Weydt, 1\/oal11 ('h0J11Skys rVerk: Kritik, K0I11111entar, Bibliographie, Tübingen, G.Narr, 1976), et justifie ceci: "... c'était C01111ne avec mes confrères, les linguistes: parce qu'avec eux aussi j'étais lIDpeu suspect à cause de nlon polyglottisme. Un polyglotte pour eux, ce n'est pas catholique: linguiste ou sénlanticien, le chic consiste à ne connaître que sa langue nlatemelle. Moi, pour ne rien vous cacher, je trouve que ça frise l'inceste. » (Aragon, Blanche ou l'oubli). 26
1

langue,

commutations,

analogie,

demandes

de

renseignements, etc. - et non pas seulement celles de l'ainsi nommée faculté de langage - essais et erreurs de type cognitif
uniquement ?). Pour Chomsky le langage est un «organe» assez unique en son genre. Il convient de renvoyer cette concepîiofi dos-à-dos avec celle, «adaptationniste» et sociobiologique, de Dennett (1995 notamment), pour lequel tous les aspects du langage (humain, par le fait) sont explicables en termes de sélection naturelle au sens où il l'entend. Je suis évidemment darwinien, mais je pense que ces théories ne sont pas pertinentes pour la langue (si on ne confond pas celle-ci avec le langage); Dennett fait penser à quelqu'un qui prétendrait rendre compte en termes d'avantage adaptatif de la forme des coquilles dans lesquelles les bernard-l'hermite « éprouvent le besoin» de se pelotonner. Et puis la langue est d'abord aux autres. Ce l'l'est pas mon orgal'le. On tire cela, entre autres, de la leçon wittgensteinienne passée dans le domaine public: la critique du langage privé. Je pense de plus que si, à propos de « langage », il est possible de parler de fonction(s) en termes biologiques (par exemple, on pourrait parler de fonction de communication entre individus), la langue n'a de fonctionnalité en tant que telle que dans les relations entre eux de ses éléments constitutifs. D'un autre côté il y a un usage de ses mises en acte. Ces niveaux «fonctionnels », qui n'ont pas le même degré de spécificité puisqu'on ne communique pas seulement par la langue, doivent être abordés distinctement. Ces réserves ne doivent certes pas masquer la parenté fondamentale entre science de la vie et science de la langue. Quand Darwin fait par exemple l'éloge unilatéral de Goethe pour avoir « recherché comment le bétail a acquis ses cornes [plutôt que de chercher] à quoi elles servent », ceci est à replacer dans son contexte. La physiologie ne peut pas se 27

passer d'une certaine considération fonctionnelle (comme Darwin lui-même le reconnaissait, en parlant du passage de tel ou tel organe hérité d'une fonction à une autre). La linguistique, de son côté, est aussi linguistique évolutive, sans que cela s'oppose à son caractère fonctionnel. Il y a sans doute des problèmes du côté des « linguistes évolutifs» postmodernes, qui insistent beaucoup trop sur les processus « progressifs », ayant lieu (d'après eux) par étapes qui ne sont pas elles-mêmes fonctionnelles (ou, ce qui revient all même, par étapes qui ne font pas muter la fonction). Mais cela est anecdotique. Je veux dire que le lien entre fonction et système est commun aux sciences du vivant et de la langue, dans leur synchronie comme dans leur face évolutive. Cela dit, rien, bien sûr, ne justifie l'usage réductionniste des unes par importation dans les autres. Et surtout, la parenté des deux sciences n'a de légitimité que si elle fait fond et sur le système, et sur la fonction. Je ne dirai ici qu'un mot de la façon dont le « second cognitivisme» en linguistique (Langacker, Talmy, Lakofl: etc.) repose lui aussi sur un « mauvais choix d'objet» et un recours regrettable au « langage» : c'est essentiellement que cette tendance efface toute frontière entre les langues et la pensée ou la « conceptualisation » abordée extralinguistiquement. Par exemple, la « sémantique du prototype» s'applique dans les langues mais reflète en fin de compte le mental humain (naturalisé), et une théorie largement analogue de la prototypicité peut, suivant ces auteurs, s'appliquer à la perception, etc. Le concept-base de « langage» est évidemment idéal pour pratiquer sans trop le dire ce genre d'effacement des différences, puisqu'il s'agit toujours de « facultés mentales» mises en œuvre dans divers comportements. Je conclurai en avançant qu'il faut refuser ce qui était une erreur du grand linguiste Michel Bréal, pour qlIi «le 28

langage» était «l'éducateur de l' humanité» . Il s'élevait contre la diversité des langues sur laquelle se fonderaient les nationalismes et les racismes. L'intention est belle~ mais se fourvoie: la diversité n'est pas la différence érigée en absolu totalitaire; le langage est une disposition et ne saurait éduquer. Ces remarques sur l'objet des sciences en général et sur le rejet du terme «langage» (ou de ses équivalents pour le sens) en particulier m'amènent maintenant à entrer da11sle vif du sujet « philosophique ».

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CHAPITRE II

UNE APPROCHE DE LA METAPHYSIQUE DE LA LANGUE

1 Il a été remarquablement peu question du langage et des

langues - moins encore de ces dernières - dans la philosophie,
qu'il s'agisse des grands ou des moins grands philosophes. A îîotre époque d'enterrement du lillguistic turll, cela se confirme. Le livre de D. Fisette et P. Poirier, Philosophie de l'esprit. Etat des liez/x,l n'en dit pas un mot (à part une ou deux citations anti-behavioristes de Chomsky). La raison principale est probablement fondée, sinon en raison, du moins en sagesse populaire: c'est le proverbe prétendument chinois «quand le sage montre la lllne,

l'imbécile regarde le doigt» . Ou «quand il désencrasse un
siphon, le plombier ne regarde pas son déboucheur ».2 C'estl

Paris, Vrin, 2000. Version noble chez Heidegger: le langage n'a pas à être fondé~ puisque c'est lui qui fonde. 31
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à-dire: « quand l'homme pense, agit, etc., il ne s'intéresse pas à son instrument: le langage» (ou la langue, ici comme on voudra). Ma présentation est moins fruste qu'il n'y paraît. Elle est opératoire pour rendre compte des débats philosop11iques les plus actuels. On trouve ainsi une polémique assez vaine à ce sujet chez J.-P. Cometti (1996, 20012), Philosopher avec Wittgenstein. Cometti semble penser que c'est fort bien de ne pas trop étudier l'outil dont on se sert, et que « l'idée que le langage n'est pas un instrument », caractéristique selon lui des théories philosophiques sur le langage des années 60 (et aussi de Habermas, de Kripke...), mène à toutes les veuleries. Personnellement, je ne me sens pas visé. Il est clair que ce que dit Cometti sur Wittgenstein, à savoir que celui-ci ne fait pas un usage «fondationnel» du «langage» (et des «formes de vie»), est absolument normal: le «langage» comme moyen deutéro-wittgensteinien de montrer l'inanité de certains « problèmes philosophiques» hérités, ne saurait être effectivement refondateur de la philosophie. Je suis d'accord pour dire aussi qu'ailleurs qu'en philosophie on a souvent pris « le langage », et même parfois « la langue », comme principe explicatif ou analogie-phare; et que cela n'a souvent consisté qu'à expliquer obscllrum per obscllrills. Je crains toutefois qu'en bon philosophe français Cometti ne soit un peu fasciné par une spécificité hexagonale: les idéologies du «dépassement ». L'étude propre de la langue est toujours «dépassée », croit-on, en direction de la praxis qui est censée fonder son instrumentalité, quitte à retomber dans des eaux parfois stagnantes, analyse des concepts, psychologie, logique, dialectique, rhétorique, pragmatique, et ainsi de suite. Pourtant c'est à Kant que j'emprunterai un point de départ philosophique pour tenter de donner un objet à la linguistique. Mais non pas, comme on l'attend peut-être, en ayant recours au synlbolisnle. 32