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De la perfection

De
190 pages
Le renouveau spirituel qui résulte des recherches de Muhammad Ghazzâli, entreprises de manière méthodique et systématique, nous lègue des oeuvres d'un mysticisme convaincu qui deviendront des manuels de référence. De même qu'elles s'adressent aux politiques illustres de l'époque, ces lettres sont aussi destinées, entre autres, à ceux qui ont omis de mettre leur position et leur rang au service de l'homme et qui ontt oublié que "toute en étant dans ce monde, il est possible de ne pas être du monde".
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DE LA PERFECTION
Tiré des Lettres en persan de Ghazzâli Ouverture philosophique
Collection dirigée par Dominique Chateau,
Agnès Lontrade et Bruno Péquignot
Une collection d'ouvrages qui se propose d'accueillir des travaux
originaux sans exclusive d'écoles ou de thématiques.
Il s'agit de favoriser la confrontation de recherches et des
réflexions qu'elles soient le fait de philosophes "professionnels" ou
non. On n'y confondra donc pas la philosophie avec une discipline
académique ; elle est réputée être le fait de tous ceux qu'habite la
passion de penser, qu'ils soient professeurs de philosophie, spécialistes
des sciences humaines, sociales ou naturelles, ou... polisseurs de
verres de lunettes astronomiques.
Dernières parutions
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I' ailleurs, 2009.
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de Simone Weil, 2009.
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Pour une philosophie pratique des soins intensifs, 2009.
Fabien TARBY, Démocratie virtuelle, 2009.
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apories de la liberté moderne, 2009.
Catherine ANDRIEU, L'éternité du mode fini dans l'Éthique de
Spinoza, 2009. Muhammad Ghazzâli
DE LA PERFECTION
Tiré des Lettres en persan de Ghazzâli
Traduit par Mehdi Ghorbanian
2e édition revue et augmentée
L'Harmattan © L'Harmattan, 2009
5-7, rue de l'Ecole polytechnique ; 75005 Paris
http://www.librairieharmattan.com
diffusion.harmattan@wanadoo.fr
harmattanl@wanadoo.fr
ISBN : 978-2-296-08104-8
EAN : 9782296081048 Pour Isabelle et kyann Avant-propos
Abû Hâmed Muhammad ibn Muhammad ibn
Muhammad Ghazzâli Tûsi (450-505/1058-1111), grand
théologien de l'islam, théoricien du droit islamique (fiqh) et
enfin défenseur du soufisme comme chemin de la Vérité, est
l'auteur du célèbre ouvrage « la Revivification
des sciences de la religion ». Grâce à son savoir, sa maîtrise des
sciences de la religion et l'agilité de sa plume, il atteint le
sommet de la gloire et se voit confier à l'âge de 34 ans la chaire
du professorat tant enviée de l'école la plus prestigieuse de son
temps, celle de la Nizâmiya de Bagdad'. Son enseignement et
ses ouvrages, empreints d'un esprit systématique et ordonné,
font autorité et deviennent des manuels de pédagogie connus
dans tous les territoires du monde musulmane. Jouissant d'une
estime due à sa personnalité, ainsi que l'attestent ses surnoms
honorifiques, « hujjat al-islâm » (preuve de l'islam), « zayn al-
din » (ornement de la religion) ; les dignitaires politiques les
plus en vue font grand cas de ses conseils et il est le médiateur
dont l'adresse et le savoir-faire sauront dénouer divers
problèmes d'ordre social ou politique. Or, un jour du mois de
dhû-l-qa'da 488/novembre 1095, à l'issue d'une crise de
1. Les madrasas fondés par Nizain al-Mulk étaient, en dépit de leur rôle
politique, des institutions privées. Voir G. Makdisi, The rise of colleges,
Edinburg, 1981.
2. Duncan 13. Macdonald qualifia Gha77âli, dans la première édition de
l'Encyclopédie de l'Islam, « le penseur le plus original et le plus grand
théologien de l'islam.», vol. Il, p. 154. A comparer avec l'évaluation
prudente de W. M. Watt dans la deuxième édition : « outstanding theologian,
jurist, original thinker, mystic and religious reformer » (Ghazdti, la raison et
le miracle, Paris, 1987, p. 58.)
9 conscience longue de six mois, tiraillé entre les jouissances
matérielles et spirituelles, alors qu'il est au sommet de son art et
sollicité de toutes parts, il quitte Bagdad au mépris de la gloire et
de la fortune afin de se consacrer à la quête de la vérité 3, de se
livrer à l'ascèse spirituelle et à la vigilance de l'âme, limitant
d'autant ses fréquentations et ses relations sociales. Les oeuvres
qu'il nous lègue à partir de cette période, dont le recueil de ses
lettres en persan, sont chargées d'une intensité spirituelle
dépassant la frontière du simple savoir. Dès lors apparaît la
portée de ces lettres qui, à plus d'un titre, ne sauraient passer
inaperçues puisque tout en étant rédigées au faîte de la maturité
spirituelle de l'auteur, elles ont le mérite d'éclairer certains
aspects socio-culturels de son temps, riche en péripéties et en
polémiques religieuses et dogmatiques 4. De même, de par leurs
particularités en tant que correspondance, elles nous dévoilent
certains aspects intimes de la pensée du maître sans pour autant
tomber dans l'hermétisme, grâce à un langage à la fois clair et
percutant, nous permettant de puiser davantage dans ses oeuvres.
3. Voir introduction, p. 17.
4. Voir introduction, p. 14.
10 INTRODUCTION Notes à propos de l'époque de Ghazzâli
Contemporain des Grands Séljoukides (1038-1157)
Ghazzâli fut un des personnages influents et estimés des cours,
dont celle de Malik Shâh, assisté de son célèbre vizir Nizâm al-
Mulk. Les Séljoukides, à l'instar des dernières dynasties
musulmanes en Iran avant l'invasion mongole, sont, pour des
raisons d'ordre idéologique ou politique, les garants du pouvoir
des califes abbassides et de l'intégrité du sunnisme comme
religion d'Etat ; une intégrité qui était sur le point de s'effriter
sous les dynasties bûyides de tendance chi'ite et sous l'influence
des propagandes des Fâtimides d'Egypte. En effet, les rois
séljoukides n'ont à aucun moment lésiné sur les moyens à
déployer à l'encontre de ceux qui mettaient en cause
l'orthodoxie du sunnisme et la légitimité des califes de Bagdad
en tant que représentants de la Communauté, à commencer par
les ismaéliens ; c'est ainsi que les Abbassides, en rivalité
constante avec les Fatimides d'Egypte, doivent en partie leur
survie au soutien de ces sultans et à l'intervention fort à propos
de Tuqrul, le fondateur des Séljoukides, qui, en 451/1059, prêta
main forte au calife al-Qâ'im en combattant le Fatimide
Basâsiri, qui, depuis un an, avait investi Bagdad, le siège même
du califat, et avait fait prononcer le nom du calife fatimide dans
le Khutha5 .
Tuqrul, au cours de ses vingt-six ans de règne
(429/1038 - 455/1063), finit par conquérir l'ensemble du
territoire iranien y compris le Khârazm, et une partie de la
Transoxiane et démantela le système des roitelets (mulla al-
il établit son pouvoir et l'entoura de légitimité en se tavâyefi) ;
présentant comme le défenseur du califat, présenté en
l'occurrence par al-Qâ'îm bi Amr Allâh (422/1030 - 467/1074).
D'ailleurs, ce dernier donna l'ordre de proclamer le nom de
Tuqrul à la prière du vendredi en 447/1055, et en 454/1062 les
deux cours consolidèrent ces liens par un mariage.
5 . Encyclopédie de l'Islam. t. IV, p. 218. Ce livre sera désigné par les sigles
E.1.
13 Alp Arslân, fils et successeur de Tuqrul, au cours de ses
dix ans de règne (455/1063 - 465/1073) agrandi les territoires
déjà conquis par son père et fit en 464/1072 du gouverneur de la
Géorgie son vassal.
Le règne de Malik Shâh (465/1072 - 485/1092), fils et
successeur d'Alp Arslân, fut l'apogée de l'empire des Grands
Séljoukides ; aux conquêtes de ses prédécesseurs, Malik Shâh
annexa la Syrie, si bien que la limite des territoires gouvernés
par les Grands Séljoukides à sa mort s'étendait de la frontière de
la Chine à Damas.
L'assassinat de Nizâm al-Mulk, le grand vizir d'Alp
Arslân et de Malik Shâh en 485/1092 par un ismaélien, selon la
version officielle, quatre mois avant la mort du sultan, ébranla
un des piliers, et non des moindres, de l'efficacité administrative
et politique des Grands Séljoukides.
Le calife al-Muqtadâ bi Amr Allâh succède à son père en
en 467/1074.
Sous le règne d'Alp Arslân et de son fils Malik Shâh, et
grâce à la compétence de leur vizir Nizâm al-Mulk, l'Iran
bénéficiait d'une unité territoriale et d'une stabilité relative ; les
rébellions étaient en partie étouffées et les conquêtes
consolidées ; cette accalmie politique, propice à l'éclosion et à la
formation des expressions religieuses et culturelles fut de courte
durée puisque, à la mort de Malik Shâh, les rivalités intestines
en particulier entre ses deux fils, Muhammad et Barkiyâruq,
ainsi qu'entre ce dernier et ses deux oncles Tutush (m.488/1095)
à l'ouest de l'empire et Arsalân Arqûn (m. 490/1097) à l'est,
marquèrent la scène politique de l'Iran au cours des douze
années suivant la mort de Malik Shâh. Ce n'est qu'à la mort de
Barkiyâruq en 498/1104, qui laissa Muhammad (m.511/1117)
sans rival, et sous le règne du frère utérine, et successeur de ce
dernier, le sultan Sanjar (m.552/1157), que cette unité fut
relativement rétablie au sein de l'empire des Grands
Séljoukides.
Le règne des Séljoukides correspond à une époque
considérée comme point culminant dans l'histoire culturelle de
l'Iran, qui de par sa richesse, servira de référence aux
générations futures. La diversité de la pensée, le nombre des
14 (Mill), à la écoles, la profusion des ouvrages ayant trait au droit
philosophie (falsafa) et au soufisme (tasawwe, nous révèlent
une intense activité intellectuelle et religieuse ayant pour toile de
fond la montée des ismaéliens. Cette diversité donne lieu à une
nervosité culturelle qui se traduit par des confrontations
intellectuelles très vive. L'orthodoxie sunnite en Iran est
essentiellement représentée par les deux écoles de droit hanafite
et shâfi'ite qui se disputent la première place, tout en luttant
contre le shi'isme représenté essentiellement par les imamites et
en particulier les ismaéliens. Cependant c'est le shafi'isme
ash'arisme qui tient le haut du pavé, grâce à la protection
inconditionnelle de l'illustre Nizâm al-Mulk 6. Ces joutes
intellectuelles, appelées controverses théologiques (munâzireh)
et devenues un art enseigné dans chaque école, se transforment
au niveau de la population en des prises de position violentes
qui, selon l'autorité qui les soutient, prennent l'ampleur d'une
guerre civile, si bien que même une menace extérieure ne
parvient à calmer les esprits et créer, ne serait-ce que
momentanément un front commun pour écarter le danger : selon
le de Râvandi, malgré le massacre perpétré par les Ghuzz en
1154 à Nîshâbûr, chaque nuit une secte attaquait un quartier de
la ville habité par les membres d'une secte rivale en les tuant et
en brûlant leur maison 7; la même chose se déroula à Shirâz entre
les hanafites et shâfi'ites, à Rey entre ces deux derniers et les
chi'ites, et sur l'ensemble du territoire séljoukide entre eux tous
. De même le Khurâsân et, plus tard, le reste du et les ismaéliens 8
pays deviennent le théâtre d'innombrables agitations provoquées
par le vizir 'Amid al-Mulk Kunduri à l'encontre des shâfi'ites et
des chi'ites (445-455/1053-1063) 9 et ce n'est que pendant le
6 . Abû 'Ali Hasan b. 'Ali b.Ishâq al-Tûsi, connu sous le nom de Nizâm ai-
Mulk, fut le vizir de Malik Shâh et AIp Arslân. Târikh Beyhaq place sa
naissance en 410/1019-20. Il fut assassiné le 10 muharram 485/14 octobre
1092 ; son assassin, un ismaélien déguisé en soufi, fut immédiatement mis à
mort. E.I. t. 3, p. 997.
'. Cambridge Ilistory, vol. v, p. 285.
8. Cambridge History, vol. V, p. 284.
9. La haine et la persécution de Kunduri à l'envers des ash'arites sont citées
dans plusieurs sources dont Wafayât d'Ibn Khallikdn, vol. III, pp. 297-8. vol. V, p. 73.
15 vizirat de Nizâm al-Mulk que s'installe un semblant de trêve,
certes fragile 10 .
Ainsi, Gha7zâli vit dans un siècle marqué par la lutte des
idées et la rivalité fanatisante de différentes tendances avec pour
toile de fond l'arrivée des premiers croisés, qui prirent Jérusalem
au mois de sha'bân 492/juillet 1099. Les lettres regroupées dans
le premier chapitre, « Lettres aux rois et aux princes », nous
révèlent de façon assez significative la tension que la nouvelle
pensée de Ghazzâli avait créée au sein de chaque courant y
compris le shâfi'isme censé être celui qu'il représentait du
moins avant son renouveau spirituel".
Le renouveau spirituel
Année de crise
En 488/1095, au mois de rajab (7 juillet-7 août),
Gha7zâli tombe en proie à une crise de certitude religieuse
extrêmement aiguë qui finira par le miner, de sorte qu'il sera
dans l'incapacité d'assurer ses fonctions et de soutenir avec
autant de conviction ses idées d'alors :
«Ces tiraillements, entre la concupiscence et les appels
de l'Au-delà, ont duré près de six mois à partir du mois de rajab
488/ 1095, pendant lequel je passais du libre arbitre à la
contrainte. En effet, Dieu me noua la langue, m'empêchant ainsi
d'enseigner. J'eus beau lutter, pour parler au moins une fois à
mes élèves, ma langue me refusa tout service. Et ce noeud sur la
langue fit naître dans mon coeur une mélancolie. Je ne pouvais
plus rien avaler, prendre aucun goût aux aliments, à la
boisson 12 ».
Cette crise, transition entre la vie matérielle et spirituelle,
est due à la certitude qu'aucune science, et à plus forte raison
celle à laquelle il s'était donné avec autant de persévérance et de
maîtrise, c'est-à-dire la théologie, n'est en mesure d'ouvrir à
l'homme la porte de la vérité et de lui proposer les moyens d'y
1 °. Cambridge History, 1968, vol. V, p. 283.
11 . Concernant l'appartenance de Ghazzâli au shafi'isme, Voir infra, n. 174.
12.Munqidh, trad. Farid Jabr, Erreur et délivrance, p. 98.
16 parvenir si ce n'est le soufisme, seul à être versé dans la science
des coeurs, qui, par définition, exige une vie recluse et le refus de
tout compromis avec la société ; bref, le contraire de ce que,
jusqu'à présent, il s'était complu à vivre.
Après une lutte intérieure longue de six mois, hésitant entre
les prérogatives que sa position lui offrait et une vie recluse,
Ghazzâli opte résolument pour celle-ci. Considérant que son
enseignement et sa vie à Bagdad, plongés dans le faste et les
honneurs et marqués des controverses théologiques,
n'aboutissent qu'à « affermir la vanité et la présomption » et
qu'ils ne sont plus compatibles avec ses nouvelles convictions, il
renonce à sa carrière, « aux honneurs, à l'argent, à sa famille et à
ses amis » 13 . Après s'être fait remplacer à l'école iya par son
frère Ahmad - qui y restera un an - il quitte Bagdad en dhû-l-
qa'da 488/novembre1095, prétextant le pèlerinage à La Mecque.
La retraite (488 -498/1095-1105)
Afin de vivre dans le recueillement et la solitude,
Ghazzâli entame un périple qui, de 488/1095 à 498/1105, le
mènera à Damas, Jérusalem, La Mecque et Médine, après la
visite de la tombe d'Abraham à Hébron (489/1096), puis au
Hijâz. A la suite de son séjour, « tout occupé à purifier son âme,
à polir son caractère et à mettre son coeur en état d'accueillir
Dieu, en suivant la voie des soufis » 14 , il part en effet pour
Jérusalem, où il s'enferme souvent dans le sanctuaire du Rocher
(qubbatu-l-sakhra) ; c'est dans cette ville qu'il amorce la
rédaction de son livre Ihyd. Lors de sa visite au mausolée
d'Abraham, il fait le triple serment de « ne fréquenter aucun roi,
de n'en recevoir aucun subside et de ne se mêler à aucune
polémique religieuse. » 15 Toujours, tout au long de son voyage,
vêtu du froc des soufis, il prend, sans que l'on connaisse la date
exacte de son départ, le chemin de son pays natal, Tûs, où il
arrive vers 498/1105 après être passé par Hamadân.
« Certaines préoccupations, des affaires de famille, écrit-
il encore dans le Munqidh, me rappelèrent dans ma patrie. J'y
13. Munqidh, trad. Farid Jabr, Erreur et délivrance, p. 98
14.p. 86.
15. Les Lettres, p. 70.
17 revins, alors que j'étais l'homme le plus éloigné du retour : je
préférais la retraite par goût de la solitude et désir d'ouvrir mon
coeur à la prière. Cependant les circonstances, les soucis
domestiques, les obligations matérielles avaient faussé le sens de
ma décision et troublé les meilleurs moments de ma solitude.
Mon âme n'était en paix qu'à des intervalles intermittents,
auxquels j'aspirais sans cesse, auxquels, malgré les obstacles, je
revenais toujours 16 ».
De cette retraite revient un homme transformé et tout à
fait converti au soufisme :
« Ma période de retraite a duré environ dix ans, au cours
desquels j'ai eu d'innombrables, d'inépuisables révélations. Il
me suffira de déclarer que les mystiques (soufi) suivent, tout
particulièrement, la Voie de Dieu. Leur conduite est parfaite,
leur voie droite, leur caractère vertueux. Que l'on additionne
donc la raison des raisonnables, la sagesse des sages, la science
des Docteurs de la Loi ! Peut-on compter ainsi améliorer leur
conduite, ou leur caractère ? Sûrement point ! Car tout ce qui, en
eux, bouge ou repose, leur apparence et leur for intérieur, tout
s'allume à la flamme de la Prophétie dans sa niche. Et il n'est
pas d'autre Lumière, sur la face de la Terre" ».
Professant une foi concrète, 181es oeuvres qu'il nous a
léguées à partir de cette époque provoquent de tels remous au
sein d'une classe religieuse confortablement installée et seront si
controversées que certains docteurs de la loi n'hésitent pas à
déclarer leur auteur hérétique
Les dernières années (498 -505/1105-1111)
En 499/1105-1106 - période à partir de laquelle la
plupart des lettres présentées dans cet ouvrage sont recueillies-
alors que Gha77âli vit toujours à l'écart du monde, le maître du
trad. Farid Jabr, Erreur et délivrance. pp. 99-100. 16.Alunqidh,
17.Mungidh, Erreur et délivrance, p. 100.
18.Par foi concrète nous entendons une foi à l'aide de laquelle l'homme tend
à se réaliser, qui pousse l'homme à la transcendance et qui ne se limite pas,
afin d'être conforme à la Loi, à une foi nominale.
p. 67. Nous désignons le présent ouvrage par le titre Les 19.Voir Les Lettres,
Lettres.
18 Khurâsân, Sanjar, encouragé par son vizir Fakhr al-Mulk 20,
homme savant et partisan de Ghazzâli, invite ce dernier à
prendre la direction de l'école Nizâmiya de Nîshâbûr. Après
maintes hésitations il finit par accepter cette fonction en dhii-l-
qa 'da/juillet de cette même année, persuadé d'être destiné par la
Providence à devenir le réformateur de la religion en ce début de
siècle. 21 A ce propos, il écrit :
« Il se trouve que, en 499/1106, on exigea de l'auteur de
ces propos, Ghazzâli, alors qu'il avait, depuis douze ans, choisi
de vivre dans le recueillement, de se rendre à Nîshâbûr pour y
dispenser l'enseignement de la Loi et des sciences religieuses,
dans lesquelles était constatée une certaine négligence. Des
hommes clairvoyants et de foi m'encouragèrent également dans
cette voie, et dans mes rêves et en éveil aussi, je reçus des signes
selon lesquels cette démarche serait bénéfique à la cause de la
revivification de la Science et de la Loi coranique. Aussi,
acquiesçai-je à cette demande. »22
Cependant, son enseignement dans cette école n'aura
rien de semblable à celui qu'il dispensait à Bagdad : « Bien que
je sois revenu à l'enseignement, en vérité ce n'est pas un retour,
car autrefois je me donnais à la diffusion d'une science de nature
à me procurer des biens et des honneurs en invitant les gens, par
mes paroles et gestes, à en faire autant, tandis que maintenant
j'invite les gens à une science et à une connaissance de nature à
les détourner des biens, des honneurs et des concupiscences ;
voilà ce à quoi j'aspire à présent. »23
En effet, cet enseignement diffère aussi bien dans la
forme que sur le fond, car le pédantisme du juriste mondain qu'il
a été a fait place à une profonde sérénité mettant l'accent tant sur
la nécessité de la Connaissance que sur celle de l'Action. C'est à
cette époque qu'il écrit al-Munqidh, sorte de confession où il
explique la raison pour laquelle il a abandonné le faste et les
honneurs pour se consacrer à son ultime vocation et les motifs
qui l'ont décidé à reprendre l'enseignement.
20. Voir infra, n. 180.
21 .E.I. t .11, p. 154 et Cambridge Ilistory of Iran, vol,V, p. 283.
22.Voir Les Lettres, p. 79.
23.Mungidh, trad. Farid Jet ., Erreur et délivrance, p. 103.
19