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Français

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Des Amazones et des femmes

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Description

En prenant pour objet l'usage que les femmes ont pu faire du mythe grec des Amazones, mythe dont les hommes sont les auteurs, ce livre donne à découvrir des textes littéraires et théoriques qui enrichissent la pratique philosophique. Il montre que la question amazonienne outrepasse celle des sexes et qu'elle implique une réflexion ouverte c'est-à-dire libérée des représentations tant anciennes que modernes. Cette réflexion sur de mythiques célibataires dont les amours nous échappent pare-t-elle à l'image épouvantable d'Amazones belliqueuses et tueuses.

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Publié par
Date de parution 01 janvier 2010
Nombre de lectures 272
EAN13 9782296246089
Langue Français
Poids de l'ouvrage 16 Mo

Informations légales : prix de location à la page 0,0005€. Cette information est donnée uniquement à titre indicatif conformément à la législation en vigueur.

À la mémoire d’Aline Thévenin épouse Martin.

UN DIFFÉREND : LES AMAZONES

«C’est l’enjeud’unelittérature, d’une
philosophie, peut-être d’unepolitique, de
témoignerdesdifférends en leur trouvantdes
1
idiomes. »

e
Les femmes n’ont pas attendu le XXsiècle pours’intéresseraumythe grec des
Amazonesc’est-à-direà ceque leshommes racontaientde guerrières vivant
entre elles,autrementdit sanseux.Cetintérêt occasionnaitdes querellesmettant
auxprises une minoritéavec la majorité d’entre elles tout autant qu’avec les
hommes très opposésà desfemmesfaisant laguerrede peur–peut-être–
qu’elles lafissentcontre eux;car les mythiquesAmazones fontfigure de
guerre, la figure amazonienneétant la figured’une guerre généraliséeet
infinitisée par undiscours surchargéde commentaires à l’identique: des
tueuses, descastratrices, etc.Parceque leurmytherenvoieundiscours
d’épouvante quidissuade lesfemmesde mener une vie autonome etafin de
contrercette peur, il fallait réfléchir sur notre rapportàune tradition dominante
etposerlaquestion filiale depuis unhéritagequinousfige; nous en
empruntons les termesà JacquesDerrida, pourleurprovocation:« nous
2
sommesencore desGrecs,certes, maispeut-être d’autres Grecs» .Surla
possibilitéetl’impossibilité de ne plus être Grecs, ilnous faut prendre parti:
engager l’avenir sans répéter le passé etprendrecethéritagesans
ladettec’està-direne plus penser laou le politiqueseloncetteconfiguration modèle dontla
Cité (pólis) oul’Étatreste lecentre.Cela commence par une lecturedu
cheminementinternational desidées viaun mythe renaissantauNouveau
Monde,un mytheancien etmodernes’étendantdepuis uncontinentàunautre
selon un schémaqui oppose deux terrescontinentales par reproductiond’une
binarité déclinableàvolonté : antiquité/modernité, masculin/féminin,vrai/faux,
Europe/États-Unis,France/Amérique,nous/eux,etc.Àl’heureoù ilest possible
de croire aussiquenous soyonsd’autresAméricains,il sepeut quenous nous
fourvoyons encoredans uneodysséeramenantaubercailc’est-à-direà cequi
nous est le plus familier:laguerre.Ilestd’ailleurs significatif quel’amazonat –
l’étatamazonien‒soit thématiquementassocié à desfiguresfémininesde la

1
J.-F.LYOTARD,Le différend,Paris,Minuit,Coll."Critique", 1983, p.30.
2
J. DERRIDA, «"NousautresGrecs"»,inNosGrecsetleursmodernes. Les stratégies
contemporaines d’appropriation de l’Antiquité,Textes réunisparB.Cassin,Seuil, 1992, p.263.

7

radicalitéqu’une Amérique marginalise,à descontemporaines soucieusesde
prendre de l’avance pour les femmes et se représentant elles-mêmescomme des
Amazonesc’est-à-direcomme desêtresen mouvement voire en devenir ;
3
tournantle dosà« leurlégende,cette perpétuellereculade »comme l’écrivit
PierreDevambezpourdireque lesfameusesguerrières relevaientanciennement
d’un mytheles indiquant toujours plus vers unOrient improbable c’est-à-dire
inatteignable,lalecture constateque c’estenextrême Occident quel’amazonat
se laisse penserjusqu’aujourd’huic’est-à-direlàoù s’est poséelaquestionde
réaliser unecollectiviténouvelle quiréponde decettedéfinition:«L’Amazone
4
est unefemmevivanten groupes,mythe d’un lien féminin.»Mais que les
femmesprennentlaparole nesignifie pasnécessairementqu’ellesdisent
quelque chose d’absolumentdifférentceque disent les hommesc’est-à-dire
qu’elles nesoient pasliéesparcevieux textequ’est lemythe.Un différend naît
ainsiquiprendl’allure d’une division passantau seind’un mêmesexeselon le
degré d’attache aurécit–mythe–fondateur,selonune ligne de partagequi
donneàvoir un féminin déchiré.C’estdirequedel’étalon mâle–
l’hommeréférentdumytheselonunereprésentation normantles relationsdesexes–àla
femmequ’ilcavalejusqu’àlajumentamazonienne, le liense distend maisne
romptpasforcément.
Introduireàune libre lecture dumythe desAmazones,àune lecturequi
désarçonneun modèle devie politique pourfairesauterles repèresdesontexte
etlibérerlechamp politique,consiste pourlorsàse débarrasserdetermes
connotéscommeceluféminii de «ste ».Désignationd’un groupe-repoussoir
dontcertaines sesontdémarquéesjusqu’às’outercomme non-lesbiennespour
signifieraux hommes qu’ellesaiment les hommes, cetermen’est pas
proprementimpliqué parle modèleamazonienquise passe decelui de
« femme »;ceseraitautrement supposer que laquestionamazoniennesoit une
question de femmes.Defait,l’amazonat n’est pasconcevable danscertains
systèmesdepenséeféministe commeil l’estdansd’autres qui nese
réclameraientpasde lui;ainsi, ilestd’abordpensableselon le pointdevue
universalisé dugenre féminin puis selonun pointdevuesesituantau-delàdu
genre entant que positioncombattantlalangue patriarcalequi force la
production désiranteàs’encoderde peurde fourcher.Leprojetd’unelecture du
mythequisoitdistante deson idéologie implique celuide disposer par l’écriture
d’unelanguefaisantd’ordinairelaloi, étant poséquele différendn’est pas la

3
P.DEVAMBEZ, «LesAmazoneset l’Orient»,Revue Archéologique, 1976, fascicule2, p.267.
4
C.PAGLIA,SexualPersonae.Art andDecadence fromNefertititoEmilyDickinson,YaleNota
bene,YaleUniversityPress,LondonandNewHaven,2001, p.78.

8

guerre;celle-cisedéclareoupas selonunevolonté plusoumoinsavérée,
tandis quecelui-là s’exprime ou non selon les conditions de possibilité ou
d’impossibilité tenant à la langue dans laquellenousparlonsetdontlamiseà
disposition estproblématique pourpouvoirdireautrechosequecequi est
convenu c’est-à-direautorisé.Pourcetteraison,uneappropriation parlalecture
place d’entrée les Amazoneshors genre;ellerécused’embléetouteforme de
classementàl’aide de catégories préforméespardesétudes–de genre(s),
gender studies– sévissantàl’intérieurd’unchamptout tracé pour une lecture
périmétrée c’est-à-dire del’intérieurd’unelanguequi les tienten respect,
perpétuantmalentenduset reproduisantlesconservatismes qui empêchentce
différend des’exprimer.Cette lecture en grand dumythesupposait qu’on fîtle
tourde cequi n’estluque d’un seul pointdevue, lafigureamazonienne étant
vouée àl’incomplétudepardesdiscours sur l’altérité c’est-à-diresurle même.
Avantde pouvoiradopter un pointdevueamazonienquisoitcommeun point
fixe, il fallaitcommencerparfairechavirerlesoppositionsétabliesparle point
devue dominant ;c’est pourquoi ilne peutêtre làquestion que d’approches,les
Amazonesfigurant un nomadismeàécrirequerateune pensée habituéeaux
5
classifications rigidesetauxidéesétroites. «Ces remuantespopulations» ,
expression parlaquelleGeorgesDumézil désignaitglobalementlesScythes,
vautéminemmentpourcellesdontlesliensavecunecertaineScythiesont
contéset quitraversentlescontinentscomme letempséchappé;la cavale
amazoniennese litdel’avant, enavant, etindiqueseulementdesperspectives,
pasdepointd’arrivée.Il fallaitjusteconcevoirl’amazonataprès son impossible
figuration mythique,c’est-à-diretel qu’il nesepensepluscommefigure de
l’étatde guerre.

Le différendamazoniense litdepuis un pointde départfixé parle mythequi
donne desAmazonesl’imagede guerrièresjusqu’au pointde non-retour
conduisantàlesimaginercomme desamantes; il s’écritaprès un discours
mettantenquestion
desbataillantesentermesplusoumoinshéroïquesc’est-àdire parlàmême oùle discoursavaitcommencé:enterre épique.Surlechemin
del’émancipation, païennesetchrétiennes seretrouventcontrel’exclusivité du
mariagemais s’éprouvent isolémentpouraimer.Cinqchapitresjalonnentcette
étude parcourant un textemodernegreffésur l’antique d’oùrefleurissentles
AmazonesduMythe.Mythe européen émigrantauxAmériques selonunevue
ethnocentréequibrouille d’ailleurs son modèlegrecsous l’espèce de

5
G.DUMÉZIL,Jupiter,Mars,Quirinus.Essaisurla conception indo-européenne de la société
et surlesoriginesdeRome,Paris,NRF Gallimard, 1941, p. 50.

9

l’androgyne et dont la lecture réinvestit unedichotomie philosophique pour
relancerdeslignesderéflexionau-delàdesoppositionsperpétuant un pointde
vue guerrier, le mythe desAmazonesengaged’abord la question épineuse du
célibat.Un premierchapitre faitle lien entre lavieilleEurope etleNouveau
Monde, paroùlalecture enjambe lescontinentseteffectuesatraversée depuis
uneGrècevalantcomme pied-à-terrethéorique enunaller simple.Un deuxième
chapitrereprend enretourcettequestion pourconsidérerl’apport d’une
christianisation de lafigureamazoniennetrès tendance dans unsièclechahuté
où, ensafin,une lecture originale en estdonnée par une philosophie des
femmesméconnue.Untroisièmechapitre ouvreàdesamoursamazoniennes,
nonseulementpressentiescommetrop peucatholiquesmaisaussi ignoréeset
qu’il faudraitinventerou réinventer.Unquatrième chapitreproposel’unique
systématisation qu’aitété entreprisepour penserenfin l’amazonat;l’œuvre de
MoniqueWittig lançaiten effet unvastechantierderéflexion.Un dernier
chapitre enappelleàun héroïsme dontlesensestàvenir,concluantàune
lecture postmoderne de lafigureamazoniennec’est-à-dire par-delàseslectures
antique etmoderne etàl’horizond’autres questionnementsqueceuxdesgrands
récits qui définissentjusqu’à cejournos tropismes théoriques.

10

I) LE CÉLIBAT DES AMAZONES

1
«Lafemmeseule estcellequi n’obéit pas.»

Auxhommes, laguerre; à eux aussi le mariage, comme l’écrivaitGeorges
Duby quirelançaitle mot d’ordrehomérique:« lemariage estaffaire
2
masculine » .Misau mêmeplan quelaguerre,ildevient l’obligation qui fait
qu’entreren mariagerevientà entreren esclavage pourellecomme pourlui
mêmesi l’obligation matrimonialevaut immanquablement pour lafemme
tutélariséequi ne guerroie pas ; surce plan-là, lafigureamazoniennese lit
moinsbien de laguerreque ducélibat quicaractérise lesAmazonescomme des
femmes seulesc’est-à-direqui n’obéissent pasaux hommes.Ainsia-t-on dit
3
que «l’Amazone,lavraie,n’apasdemari.»Ceténoncé définiten effetcelle
quirefuse de devenir une épouse,qui défait un destin de femme;négative,sa
formulation instruitdoublementcarellesignifieàlafoislanormequi prescrit
l’harmoniepolitique ducouplehétérosexuéetl’institutionqui ditl’union qui
place lafemmesous l’autorité d’un mari.Ainsi lecélibatest-ilconstitutif de
l’amazonat; l’idée de célibatdes femmes ordonnelemythe desAmazonesdont
l’une desgrandes versions,l’histoire defillesd’Europe centrale,contel’histoire
decesanciennes veuves scythes qui décidèrentde fonder un empiresousla
direction de deux reines:« donnant un exemplequenul sièclen’aimité, elles
étendentetconservent leur nouvelempiresans lesecoursdes hommes qu’elles
4
méprisent» .Lalecture de leurcélibatbrasse plusgénéralementlesespaceset
leslieux, les tempsetleshistoires ;elle lie lescontinentsetlesmondes,l’ancien
avecle nouveauoùcettequestion faitencore polémiquer.
Décrivant l’engouementde deux siècles françaispourdesAmazonesdonnant
lieuàtantd’apologiesdu sexeféminin,GeorgesAscoli mentionnaitla
Dissertation(1685) dePierrePetit qui futpubliée enréactionà cette mode.Or,
cesavantneportait pas lamisogyniejusqu’ànier l’existence de ces femmes
d’exceptionmaisilattaquait sans relâchel’idéequ’ellesaient pu vivre

1e e
Madame ou Mademoiselle.Itinérairesde la solitude féminineXVIII-XX siècle,Textes
rassemblésparA.Farge etCh.Klapisch-Zuber,Paris,Montalba, 1984,Introduction, p. 15.
2
G.DUBY,Mâle MoyenÂge.De l’amour et autres essais,Paris,Flammarion, 1988, p.38.Pour
lemotd’ordreselon lequel laguerre est l’affaire des hommeset qu’ellenefait pas partie des
travauxdesfemmes,HOMÈRE,Iliade,VII,236.
3
J.CARLIER, «LesAmazonesfont laguerre et l’amour»,L’Ethnographie, 1980-1,t.74, p. 12.
4
JUSTIN,Abrégé de l’histoire universelle de Trogue Pompée,II, 4,Trad. deJ.PierrotetE.
Boitard,Éd.revue parE.Pessoneaux,Paris,GarnierFrères, libraires-éditeurs, 1862, p.24.

11

séparémentdeshommes ;inconcevable lui paraissait unÉtatconstitué de
5
«femmes seules», de femmes«sansmaris».Comme l’indique le titre du
troisièmechapitre desontraité, leDocteurPetitconvoquaitàl’appui l’autorité
desphilosophes, ces serviteursd’unenaturefinalisée àl’union procréatrice
c’est-à-diresociale.Quandl’und’eux partaiteffectivementen guerrecontre des
Amazonesdelégende, c’étaità cause notammentde leur satanécélibat:
«L’histoire arabe est pleine de cesexemples;maiselle ne ditpoint queces
femmes guerrières se brûlassent letétondroit pour mieux tireràl’arc, encore
6
moinsqu’elles vécussent sans hommes» .Lecélibatamazonien en indisposait
plusd’un, car il s’opposaitnon seulementàl’union matrimonialemais il
contrevenaitaussiaucélibatpatriarcal en mettanten péril lesfondementsde la
Cité.Quoid’étonnant quelepartides philosophes lui fîtlaguerre?

L’accusationdeséparatismeguettecelles qui ignorent un mode devieconjugal
confisquantauxfemmeslesmoyensde leur reproduction.Lalecture ducélibat
amazonien détaille le pointdevuequi lesdésignecommecélibatairesplutôt que
comme guerrières,partantdel’idée de divisionpouraboutirà celle d’union
qu’ellen’exclutd’ailleurspas selon le pactequ’ellespassentavecleshommes.

1) LesAmazonesanandrai

«… une existenceprivée d’hommes, àquoi l’on
pensetoutdesuitequand on évoque
7
l’amazonisme.»

AppliquéeauxAmazones,l’épithèteeschylienned’anandrai(Suppliantes,287)
faitentendre desfemmes vivantrien qu’entre elles;elle fait signeversce
royaumeconçuparaprès, d’après letextegrec,comme nationsanshommes:
«Et verslamerOcéane, enInde, estleroyaume deScythie,qui est toutenclos
entre lesmontagnes.Au-dessousdela Scythie etdelamerCaspiennejusqu’au
fleuveTanaïsest l’Amazonie, c’est la Terre deFéminieoù il n’yanul homme,

5
Pourcesdeuxexpressions,P.PETIT,Traité historiquesurles Amazones,Leide: J.A.
Langerak,MarchandLibrairie, 1718, p.39 etp.246.Pource compterendud’époque,G.
e
ASCOLI, «Essai sur l’histoire des idées féministesenFrance duXVIsiècleàla Révolution »,
Revue desynthèse historique,tome 13, n°2, 1906, p. 44.
6
VOLTAIRE,Article «Amazones»,Dictionnaire philosophique, inŒuvres,Tome 1,Paris,
WerdetetLequien fils, 1829, p. 196.
7
J.J.BACHOFEN,Le droitmaternel. Recherche sur la gynécocratie de l’Antiquité dans sa
naturereligieuse etjuridique,Trad.d’É.Barilier, Lausanne, L’Âge d’Homme,1996,p.656.

12

8
rienque desfemmes. »Ainsi nommait-once lieu:un féminin détaché du
masculin, délié de lui mais en regard duquel le dire et l’imaginer.Cette épithète
ditlaséparation paroxystique, faisantouvertementpasserlalecture de la
bipolarisation des sexes à l’inversiondeses signes ;carhorsdesonapplication
auxfameusesguerrières, lpour le mâle puisqu’’adjectif s’avère disqualifiantil
signifie lalâchetéc’est-à-dire l’idée de ne pas être unhomme:« detò
ánandron, on feraitalorsla"non-virilité"[…],parceque ceterme, éminemment
idéologique,renvoie àun système depenséeoù,horsdu partidel’orateur, […]
9
il n’yaque des "non-hommes". »Quandil s’applique à des femmes,ce
qualificatif perdsonsensdévalorisant;en l’occurrence,ildésigneautrement
que parlecourage–mâle–lesAmazones qui doiventpourtanten grande partie
leur renomméeà cettevertu.L’épithète en questionoriente ducoup lalecture
vers un pôle des femmes imaginable commel’antipode d’un pôle des hommes
maisaimantéàlui;ainsisedit larencontre d’extrêmes selon uneboussole–le
Nord patriarcal–dontlafigure maîtresse estHéraklès, levainqueurdes
10
Amazones queBachofen désigna comme «l’hommesans femme» .
L’Amazonedu récit,qu’on imagineréciproquementcomme«lafemmesans
homme », figureune féminitéquesaqualité de guerrière,censée laviriliser, ne
permetplusdesoupçonner ;commeson plusgrandadversaire, elle nese prend
pasaupiège matrimonial.Anandrai–an-andrai,sansleshommes–signifie des
femmesmoinsen opposantesaux hommes qu’indépendantesd’euxc’est-à-dire
libres.

11
Il importaitde lire le mythe deces«amazones,quivivaient sanshommes» en
eauxgrecques, oùancrerd’abordlalecture pournaviguerensuiteversdes terres
oùlire ladivisionamazonienneautrement quecommecontingentde femmes.

Avant le mariage

Les tempspré-cécropsiens visecetavantmythique,cette époqueavant que
sévisse ledispositif sociald’aliénation quidétermine des typesderelations
sexuées:«Avant queCécrops n’inventât la cité,lesAthéniens ontconnu, à ce

8
J.DE MANDEVILLE,Voyageautourde la terre,Trad. parCh.Deluz,Paris, «LesBelles
Lettres»,Coll."Laroueàlivres", 1993, p. 110.
9
N.LORAUX,LesexpériencesdeTirésias. Le féminin et l’homme grec,Gallimard, 1989, p.288.
10
J.J.BACHOFEN,Le droitmaternel, p. 883.OnverraenHéraklès unagúnos(sansfemme) et
unmisogúnos(qui haitlesfemmes)selonune lecturecomparée dumythe etduculte.
11
Surcetinévitable pointde départantique,J.-Cl.BOLOGNE,Histoire du célibatetdes
célibataires,Paris,Fayard,2004, p. 137.

13

qu’ils racontent, un état de société qui avait en quelque sorte rapport avec le
mondeamazonien:le mariage n’existait pas, la promiscuité était généralisée, et
12
lespèresneconnaissaientpasleursfils. »Ils’agitlàdufantasmed’une liberté
sansfrein ouplutôtd’une absence de contrôle,d’unepromiscuitéconcernant
des sexes non encore opposés c’est-à-dire non encore différenciés jusqu’à
pouvoirêtreassignésàdes rôles.Quoi d’étonnant, alors, qu’on défendît
religieusementle mariage?Ainsi le fitPlaton, parletermevague demonaulίa
(Lois,IV,721d 4)qui désigne la vie solitaire et qu’on pourraitaussibientraduire
par«célibat»que par«veuvage »;l’interdiction platonicienne ducélibat
ignorait celui d’agámiaqui désigne l’étathorsmariage.Latentationàlaquelle
répondcette interdictionvautlàsanscontreditpour l’homme-philosophe,
13
comme le définissaitJean-PierreVernant:«célibat,absenc» .e de femme
C’estau regard del’hommevivant parmi les hommesetavecles femmes quese
litle paradigme matrimonial;l’exemplifiel’androgyneplatoniciencomme
figure del’uniondu masculinetdu féminin qu’onliraparallèlementàlafigure
cécropiennedel’ambiguïté, del’homme etdel’animal:«C’est pourquoi
Cécrops,qui lepremier plaçaun père à côté delamère, etconféra àl’enfant une
doubleascendance,une double natureandrogyne[…],aétéconsidérécomme le
fondateurde lavie proprementhumaine.Il futégalementle premieràvénérer
14
l’Hermès phallique.»Tel estlerégime mettanten place le lien monogamique,
par quoi lesymbolereligieuxduPhallusfaitlire lesfemmescomme les sujets
de leursmaîtres-épouxc’est-à-direcomme desmoitiés.

Contrairementauxjeunesfilles que lasociété destineàl’homme, les
incorrigiblescélibatairesnes’unissentjamaisdéfinitivementàlui etn’ont rien
decesexceptionsneréchappantaumariageque parlareligion.

«Anandrai » et« parthenai »

Lecélibatdesfemmes se laisse penserau sujetdesdéessesdupanthéon grec,
célibatairespourlaplupart ;ainsi figurable,sarevendication pourrait rejoindre
celle deguerroyer qui s’entend égalementd’un modèle divindevie.

12
J.CARLIER, «LesAmazonesfont laguerre et l’amour», p.29.
13
J-P.VERNANT, «Àlatable deshommes.Mythe de fondation du sacrificechezHésiode », in
La cuisine du sacrifice en paysgrec,sousladir. deJ.-P.Vernant& M.Detienne,Paris,
Gallimard, 1979, p. 102.
14
J.J.BACHOFEN,Le droitmaternel, p. 127.Toutestdit par l’éruditbâlois: Cécropsoula
bisexualitéou l’androgynie,notionandrocentrée–phallocentrée– par quoi l’hommevienten
premierlieuetautourduqueltout tournecommecentreréférencé dumythe.

14

15
L’illustreraientces«déessesamazones»quesontAthénaetArtémis,si la
première ne figurait uncélibatarmé maisnon militantetlasecondeuncélibat
libre maisnon guerrier.Athéna Parthénos‒lavierge promueàlagloire duPère
carnée de lui‒estd’après Valerius Flaccus (Argonautiques,IV,605) «la
déesse qui n’est pas mariée(divainnuba) ».Soncélibat sentlesacrificecomme
16
l’exprime ce «vœudevirginitdoné »tparlaitJean-PierreVernantévoquant
Diodore deSicile (III,69-70)pour signifier l’antinomie du mariage et de la
guerrec’est-à-dire pourmarquerl’inconcevabilité qu’une femmevéritablement
femme fasse laguerre.Telle estla célèbreanalogievernantienne,valant
quasiment axiome de lecture, selon laquelle la guerre est à l’hommeouau
garçonceque le mariage estàlafemme ouàlafille;or,cetteanalogiesetire
d’une comparaisonentre Athéna et lesAmazonesetsaformuletentant
d’échapperau vœude chasteté duchristianismeestlarépliquesansdoutebien
involontaire d’une expression qu’ontrouvesouslaplume dévote de la Grande
Demoiselle c’est-à-dire delafille de Gastond’Orléans‒«Vœude
17
Virgïnité »‒, laquellen’avaitpaslegoûtàjouer l’Amazonemêmesi on la
tintparfoispour telle.Àvrai dire, iln’yariendeplus trompeur que d’imaginer
enAthénaun modèle d’amazonat oude célibatcarle mythe enquestion parle
non pasde lafille deMétisc’est-à-dire de lafilled’avant l’Athènesclassique
c’est-à-dire olympienne maisde lafille deZeus ;elle parle decellequi est surle
pied de guerre–la Promachos–et qui fixe durablement surl’extérieurdeson
fameuxéculadéfaite desAmazones.La Parthénosestle modèle divin des
fiancéesde la Cité, del’État;elle estentoutopposéeauxAmazones
18
«sexuellesetnonvirginales»puisqu’ellerefusetouteconjugalité.SiArtémis

15
C.PAGLIA,SexualPersonae, p. 81.
16
J.-P.VERNANT,Problèmesde laguerre enGrèceancienne,Mouton& CoParis–La Haye–,
1968, p. 15;Mythe et société enGrèceancienne,Paris,Maspero, 1974, p.38.
17
A.-M.DE MONTPENSIER,Histoire de laprincesse dePaphlagonie(1659),Num.BNFde
l’éditionde Paris,p. 158.
18
W.B.TYRELL,Amazons.A StudyinAthenianMythmaking,TheJohnsHopkinsUniversity
Press,BaltimoreandLondon, 1984, p.78.Pour lerefusdu mâle etdel’amour qui vautà Athéna
l’épithète d’antianeiraque le poète épiqueLycopolisluiappliquait pour l’opposerà Aphrodite,
Th.DREW-BEAR, «ImprecationsfromKourion »,Bulletin oftheAmericanSocietyof
Papyrologists, 1972, 9, note26, p. 90.Pour la dénonciationd’une assimilationtactique des
Amazonesà Athénaselonune procédure de lectureabondantdanslesensdeshommes,M.
DALY,Gyn/Ecology, TheMetaethicsofRadicalFeminism, The Women’sPress,1991, p.374;
surce point, onsignalerale fourvoiementd’unelecture comme celle de Ti-G.Atkinson (Odyssée
d’une amazone,Trad.del’américain parM.Carliskyet revueparM.Causse etTi-G.Atkinson,
Paris, édition desfemmes, 1975, p. 123) mêmesisaversional’avantage deprésenterdes
Amazonespacifiquesaucontraire dumythe patriarcal:«Un groupe de femmes vivait sans
hommesenPhrygie.Ces femmes vivaientdel’agriculture et nesortaientdeleur pacifismeque

15

soutientdavantage la comparaisonavecelles, c’estdanslamesure oùcetteautre
fille deZeusprend moins part au projet d’enfermement des femmes.On
distingueradoncentre lecélibatprovisoire desjeunesfilles(parthenai)avantla
date fatifique dumariage etcelui desAmazones(anandrai)qui lesdéfinitpar
excellencecomme lesCélibataires.

Avec Athéna, lamajusculeà« parthénos»consacre le mariagecomme projetet
étatpourlesfemmes ;lalectureréinvestitlesenspolitique deceterme pour
approcherlecélibatde l’amazonat qu’ignorelafemme dupatriarcat.

Sensetdétournementdesens

Qu’on considère le terme departhénoscommeuntermetourné et retourné
comme de laterre, marquantun état d’avant le mariage qui n’est pas celui de la
virginité blanche d’uncorpschrétien:«παρθένος[…]nepouvaitavoir,à
l’origine,quelesens:femme libre, non mariée,vivantdans unesociétéqui
minimisait, ouniaitmême, lerôle procréateurdumâle etluirefusaitlestatut
19
social de"père". »Enconséquence,cetermenes’appliquepasauxAmazones
danslamesure oùellesn’excluentpas toute paternité etoùil n’yapasdesensà
le leurappliquerpuisquecetermefinaliselafemme àl’état matrimonialet que
l’idée denubilitéseraitinconcevable en langueamazonienne.

L’indocilitéquicaractérise lajeune fillerebelleàl’emprisequel’hommeveut
exercer surellese marque mieuxparleterme d’admêtis,qui désignaità
proprementparlercette femme indomptée,que parcelui departhénosquiacquit
tardivementlasignification de «vierge ».Il estainsiremarquablequ’on trouve
l’expressionde«παρθένω ὰδμήτη» dans l’Hymneà Aphrodite(v.82) etdans
l’Hymneà Déméter(v.145)quivise lajeune femme ignorante
dujougc’est-àdire du lienàl’homme;c’estdireparlàqu’ondépartage les vierges
consentantesdesautres,ycompris quandceconsentementestarraché ou quand
il n’yapasd’autre choix que d’épouser unefonction religieuse.
Outre lafinalitéd’un termesacralisé parlamajusculeselonsonassociationà
Athéna, lesenspde «arthénos»s’inscritplusgénéralementdansla

pourdéfendre leur terre.Ellespratiquaientleculte de ladéesseAthéna, déesse de la
connaissance, del’industrie etdelaguerre.Ondisait qu’Athéna elle aussiavaitétéjadis une
Amazone. »L’Athéna de cetteversion peuconnue estalors lafille d’unemère dontelletireson
intelligence (métis)et que Zeusavala, ayantacquis l’autoritéparentalepar saseulepaternité.
19
G.SISSA,Lecorps virginal.La virginité féminine enGrèceancienne,Paris,Vrin, 1987, p.
166.

16

représentation d’une race des femmes définie par sa clôture selon l’image
20
topique ducercleet la lecture d’un«circuitfermé dugénos»;enregard de
cettebelletotalité, lesAmazonesfigurentles irréductibles qu’on ne garrotte pas.
Sous l’espèce mordante de la femme-cavalequ’on a vuecommeunetribude
femmes, la circularité de larace féminine prendalors unsacrécoup.Lajeune
fille dupatriarcata beau secabrerdevantle joug, elle finit quand même ferrée
et son être domestiqué prend le pas sur son êtresauvage:«"Cellequi ne porte
pasde joug"est un desnomsde lavierge, poulichesauvage,que, le jourdu
mariage,son maître emmène en laprenantparla bride,couverte du voile
nuptial, et portant le cercle d’or, l’ampux, mot qui désigneàlafoislatêtière du
21
cheval etle diadème étroitde lamariée. »Plusdésobligeante, l’image de la
femme à monter illustre ce rôle passif que l’hommeveutlui fairetenircomme
si elleavaitàjouer,àmimercette femme de façadeque figurePandora,l’Ève
grecque:une fabricationdel’homme,unartifice forgé parlui.Lalecturesans
concessionqueNicoleLorauxfaisaitdeMichelFoucaultparlaitmieuxen
réalité pour uneAmazonecampée enchevauchanteque pour une parfaite
épouse grecque:«les femmes sontd’excellentes "cavalières",moins passives
quenel’affirment tousceux qui, del’oppositionentrel’activité(toujours
masculine)et lapassivité(des femmes),font l’essentieldelapenséegrecque en
22
matière desexualité. »L’Amazonen’ariendelajeune fille en passe de
connaîtrel’assujettissement sexuel;à ceservicequil’inscritd’office comme
candidateaumariage, la Cavalièrese dérobe naturellement.Ellen’est
certainement pas unefemmequ’oncase,ellerisquemême d’échapperàla case
censée ladéfinircomme femme:femelle del’homme, pourlui.

L’homme du mariage et l’Amazonedu célibat

Substituéà« parthénos», «admété » permetde détendre lesliens textuésentre
Athénaet l’Amazone encequ’il faitentendrel’indomptabilitéde lajeune fille
quise distingue de lafillecomme il faut, en passe de devenirmariée.Il permet
d’interroger l’origineimmémorialevers laquelleleMytherepousse lecélibat
c’est-à-direavantla Cité,au tempsoùle mode dereproduction ignore
l’hégémoniemâle;lesensd’admêtisl’indique encetteprêtresse d’Héra

20
N.LORAUX,Les enfants d’Athéna.Idées athéniennes surla citoyenneté etladivision des
sexes,Avecpostface del’auteur, Paris, Seuil,Coll. "Points",1990,p.78.
21
M.DETIENNE, «Mariage (Puissancesdu).EnGrèce », inDictionnaire desmythologiesetdes
religionsdes sociétés traditionnellesdumondeantique,sous la dir.d’Y.Bonnefoy,Paris,
Flammarion, 1981,tome2, p.67.
22
N.LORAUX,LesexpériencesdeTirésias, p. 17.

17

dénommée «Admeté »àlaquelle leHérosdupatriarcat remetla ceinture de
l’Amazone,cette jeune femmequeRobertGravesprésentaitcomme «la
23
princesse pour quiHéraclès accomplit tous ces travauxde mariage» .

L’homme du mariages’oppose àl’Amazone ducélibatcommeunesexualité
sédentariséeàun nomadismesexuelselonun dispositif dontlapièce maîtresse
24
estlaparthénosc’est-à-direune « jeunevierge prêteàêtre épousée. »Sousles
auspicesd’Athéna auxordresduPère,sont signifiéesàl’apprentiefemmeles
étapes l’amenantàl’acceptationdesafonction; sousleterribleregard decette
gardienne de la Cité,s’organisela constantesurveillance descorps
reproducteurs.LesAmazones, elles,brisentce dispositif;comme la cordequi
cassesensiblement l’unitéharmonique,cesbachelièress’entendentcomme de
mauvaises fillescontrel’influence desquellesil faut se prémunir selon la
propagandedel’union matrimonialequiterrorise lesfemmesen lesmenaçant
de marginalisation.Constitutif de lasociétéamazonienne, lecélibatcollectif
figureàreboursletaboud’unamour libredontune étudesur les mœursceltes
donneune idée:«Nousavons misen valeur lefait qu’ellen’est jamaisesclave
del’Homme.C’est unesorte d’Amazone.Ellerefuselemariage,mais pas les
25
amants. »Lecélibatamazonien permetainsi de lire lecélibatcomme
autonomiesexuelle,contrequoi s’opposeunesociété dontle hérauthéracléen–
cetHéraklès qui en estlafigure de proue par sesconquêtes– n’estpaspar
hasardchasseurdefemmeset preneursd’Amazones.Enconséquence,accepter
le mariagerevientàvivresousla contrainte desmâlesdans unecité ordonnéeà
leurbon plaisir ;lecélibatdel’Amazonefigurelanégationdel’état patriarcal
oumatrimonial danslequel deux sexes sont représentéspourladomination de
l’un par l’autre.Dans la configuration quidéfinitlecaractèreamazonien,
« hostilesauxmâles»signifie « hostilesaumariage »;ainsiBachofen parlait-il
26
àraison de «l’Amazonehostile àl’homme etau maria.ge »Danslasociété
deshommes,l’idéepléonastiquede mariage patriarcal ditl’unioncontrainteet
forcée;lepointdevuemasculinépouselàsoigneusement le cadre d’un

23
R.GRAVES,Les Mythesgrecs,Trad. parM.Hafez,Paris,Fayard, 1967, note 1, p.386 ;on
s’avisera(note3, p.387) qu’«Admétè est un nom d’Athéna, et elle devait être représentée debout,
en armes, considérant les exploits d’Héraclès».Pour l’épisode dela ceinture,on sereportera àC.
VOISSET-VEYSSEYRE,Les Amazonesfontlaguerre,Paris,L’Harmattan,Coll. "Ouverture
philosophique",2009,ch.II, pp. 87-102.
24
J.-P.VERNANT, «Pandora», inÈve et Pandora.La création de lafemme,sousladirection de
J.-Cl.Schmitt,Gallimard,Coll."Letempsdesimages",2001, p.31.
25
J.MARKALE,Lafemmecelte,Paris,Payot, 1977, p. 176.
26
J.J.BACHOFEN,Le droitmaternel, p.315.

18

scénario de répression à l’intérieur duquel ne s’exprime même pas la violence
27
d’une jeune promiseaurôletropbienappris:«bonne etprêteàmarier» .
Sabotantcette ligne politiquequi en dit long sur l’immobilisation féminine,les
Amazones révolutionnentla vue d’ununique pointde mire pourindiquerceque
lasociété deshommesinterditauxfemmes:laguerre etlecélibat, etpeut-être
pluslecélibat que laguerre.N’ayantpas de lieu d’inscription dans la cité
amazonienne,l’alternative de la guerre et du mariagesetraduitdansla cité du
patriarcat par l’idée que«lajouissancesexuelleappartientde droitauxmâles
qui laprennententre euxetaveclescourtisanes,tandis qu’aux femmes
légitimesilrevientde produire desenfants qui offrentlaplusgrande
28
ressemblance avecl’époux.»Bachofenaparfaitementdéfini lesAmazones:
29
«race[…] ennemie du mariage» .

Casde figure

Lecasde figureamazoniense litmieux selonunevoiecomparative.Par
exemple, lesAmazones qui ignorentl’union exclusive paraissentcomme
polyandresc’est-à-direcomme desfemmesàhommesau regard d’une
polygamie figurée par unThésée.La comparaisonavec Clytemnestre, elle «qui
30
futàplusd’un homme» ,asurce point valeurheuristique;lafemme
31
d’Agamemnonestdite «Femelletueuse dumâle »carelle estcellequitue le
mari,l’homme delamaison, et qui ne le faitpasglorieusementoucommequi
diraitàl’amazonienne.Il estainsiremarquablequeJean-PierreVernantait
traduitautrement quePaulMazon laformule eschylienne,sansfaire de la
32
coupableuneAmazone:« femelletueuse de mâles» .Il estégalement
remarquablequeSimoneBerthièreaitéprouvé leslimitesdecette
comparaison:«Encetemps-là, jerêvaisbeaucoupauxAmazones,àleur

27
J.-P.VERNANT, «Àlatable deshommes», p. 108.
28
M.DETIENNE,L’écriture d’Orphée,Paris,NRF Gallimard, 1989, p.36.
29
J.J.BACHOFEN, p.75.
30
ESCHYLE,Agamemnon,v.62,Trad. deP.Mazon,Paris, «LesBellesLettres», 1925, p. 12:
«πολυάνορος αμφὶ γυναικος».
31
ESCHYLE,Agamemnon,v. 1231,P.Mazon, p. 54:«θῆλυς ἂρσενος φονεύς».Onsoulignera
lareprisequiaété faite duproposapollonien sur l’arme ducrime (Eum.,627-8)ayant serviau
meurtre d’Agamemnon,repriseselon uneimageteintée d’indignationcontre-révolutionnaire (une
CharlotteCordayidentifiéeà Clytemnestre) pourdénoncercellequi ose attenteràl’ami des
hommesetde leurpeuple (M.VANCREVELD,Lesfemmesetlaguerre,Trad. deM.Euvrard,
Éd.duRocher,Coll. "L’Artdelaguerre",2002,p.72):lesAmazones«diffèrent[…] en
particulierde lalâcheClytemnestrequiassassinason mari dans sa baignoire. »
32
J.-P.VERNANT,Mythe etpensée, p. 169.

19

33
société de femmesguerrières, libreset sauvages. »Ce portrait d’unefemme
mariée plutôt qued’une mère de fille‒Clytemnestre étant aussi lamère
d’Iphigénie‒fait voirlemariage commeseul horizondu mondequ’ellehabite:
« la croyance est trèsfortecheznous que pour une femme laguerre est
34
incompatibleavecle mariage. »UneAmazone ne démentiraitpascette parole,
maispourjustement vanterlapolyandrie.Lesennemiesdugynécée ne figurent
paspourautantces«sansmaris»quesontlesfemmesdeLemnosdonton ne
35
sauraitfaire des«célibatairesante litteram»;parleurcrime passé en
proverbecommes’il s’agissaitducrime parexcellence, lesLemniennes
illustrentlajalousie de femmesdélaisséeset vengeresses qui necombattentpas
l’étatmatrimonial mais quise débarrassentde leursmarisaucontraire des
Amazones quines’enembarrassentpas.

Lafigureamazonienne ducélibat recommandeune lecturecroiséeavec celles
d’un fémininréfractaireaumasculin,un féminin de groupe: casdeslesbiennes
d’untexte françaisetcasdesfiancéesd’untexte grec.

Des anandrynes

Lafameuseépithète eschyliennes’entend defemmes pouvant se passerdes
hommesbien qu’elles soientindéfinissables sanseux.LesAmazonesanandrai
sontdes« femmes sanshommes»,c’est-à-dire desfemmesavecdesfemmes ;
cettesous-catégorie de femmes sertbiensûrdecibleau texte le plusmisogyne
sousl’espèce del’impensablelesbienne, decelle dontles unionsaffolentla
société deshommesdans lamesureoùelles signifient l’exclusion possible de
leur sexe.Lecasdesanandrynesexemplifiecette peurenmêmetemps qu’il
relance lalectureducélibatcomme celle del’unionetdesesespèces.

LesAmazonesnese priventpasdeshommesaveclesquelselles sereproduisent
mêmesielles s’en passent volontiersleur vie
durant,cequiconduisaitClaudeMarieGuyonàs’interroger surlanature des unionsamazoniennes:«Comment
peut-onconcevoir uneRépublique de femmes quivivaientdans une intelligence
36
parfaite,toujoursen paixparmi elles,toujoursen guerreavecleshommes»?

33
S.BERTHIÈRE,Apologie pour Clytemnestre,Paris,ÉditionsdeFallois,2004, p. 40.
34
S.BERTHIÈRE,Apologie pour Clytemnestre, p.232.
35
F.VERRIER,Le miroirdes Amazones.Amazones,viragosetguerrièresdanslalittérature
e e
italienne des XVest XVIiècles,Paris, L’Harmattan,2003,p. 17.LecasdesLemniennesest
évoqué dansC.VOISSET-VEYSSEYRE,Les Amazonesfontlaguerre,ch.II, pp.60-62.
36
Cl.-M.GUYON,Histoire des Amazones anciennesetmodernes,Paris,J.Vilette, 1740, p.6.

20

La question de l’abbé contient son indignationalors quecourtl’association du
lesbianisme et de l’amazonisme ; l’imaginaire procèdeà cetteassimilation,
diffusant l’imageaveugle de femmesaimantlesfemmes:«Lecasdes
Amazones, érigées en symbole mais placéeshorsdel’histoire,montre bien
commentlesystème de penséeandrocentriquerenvoie le lesbianisme dansles
37
limbesdumythe. »
Francisée,l’épithètegrecque desAmazonesdonnait toutes sortesd’idéesaux
hommesjasantd’un mystérieux groupe deparisiennes;lasecte desanandrynes
provoquait l’éjaculationdemâlesdiscours, etlarumeurau sujetdecesfemmes
attroupées–la«Loge deLesbos»–soufflaitl’idée d’ennemiesduplaisir
virilocentré.Cette désignation étaitl’aboutissementd’undétournementforcé de
senspuisque, même pour unMirabeau se faisantlechantre d’unclub de
femmesàson goût trop fermé, «le mot vient "dugrecanandros,auféminin
38
anandré.Pour un homme:sans virilité, pour une femme:sansépoux"» .
L’assimilationdecettesecteàunclubsaphiqueconfondaitdoncdesfemmes
vivant seulesavec des femmes s’aimantàplusieurs, et letermemodernisé
rappelaitplusde loinque de prèsles trop fameusesAmazones ;célibataire, le
libertin préféraitces tribadesmariées quesontles«"anandrynes", libertines
39
connues pour s’aimerentre elles» .Dansl’imagination galopante des hommes,
l’appellationeschylienne confondvolontairement laguerrière avecuneamante
desfemmespour suggérer une femmequi estanti-hommes.Ainsi s’enquiert
l’œild’unelittérature clandestinecommeL’Espion anglaisquireprendunevoix
masculinepour faire entendre d’antiques fantasmesdansle mouvement
panoptique de lanarrationromanesque,cet œil inquisiteur neparvenantpasà
voirdesAmazonesau moment où il projettel’ombre de corps féminins
symboliquementliésàlanorme matrimoniale; souscouvertd’unéclairage
progressiste,cette littérature pré-révolutionnairefait lesbeaux joursd’un texte
visantàserendremaître d’unescène privée etàfabriquer unecréaturerelevant
d’undispositif pornographiquequi fonctionnesur fond d’hétérosexualisation.
C’estalors parcequelesAmazonesnesouffrentaucun marique lesanandrynes
nesontpasdesfemmesanandrai;c’estdirequ’uncélibatmilitant supposeune
définition politique de lalesbiennequisoitautrequecelle de latradition
patriarcale.Déterrant les signesd’homoérotisme chez les femmesde
l’Antiquité,certaines réinterrogeaient unescènereprésentantàpartdeux

37
J.-F.FALQUET,art. «Lesbianisme », inDictionnairecritique duféminisme,Paris,PUF,2004,
p. 102.
38e e
M.-JoBONNET,LesRelations amoureusesentre lesfemmes XVI-XX siècle,Paris,O.Jacob,
"Poches",2001, p. 163.
39
O.BLANC,Leslibertines.Plaisiretlibertéau tempsdes Lumières,Paris,Perrin, 1997, p. 8.

21

Amazonesentre elles:«une à dos de cheval,sourianten partie àl’autre, armée
40
desalance, laquelle laregarde etlaluitend. »Ici, larelation filialeautant
qu’amoureuseremplace larelation matrimonialeselon laquelle leslesbiennes
passentpourdesminoritairesetne formentpas unesociété ducélibat.

DesDanaïdes

Au vudu traditionnelcalendrierd’unevie defemme,le casdesDanaïdesfigure
un groupe fémininrefusant l’union forcée.Eneffet,lesfillesdeDanaos
illustrentl’obligationau mariagequidétermine laféminité patriarcale; sous
41
l’espèce d’un «anti-maria, lge »afigure danaïdienne ditlerefusdel’union
ayantforce de loi etacquiert une lisibilité enregard de lafigureamazonienne:
«Danaos, le pèrequiconduitlatroupe desesfilles, est unstasiarchosetles
42
Danaïdes sontelles-mêmesdesamazones. »Ainsi nommé,ce meneurfait
penseraudieude laguerre mêmesiArès setienthorsdesgondsdecette porte
synonyme d’enfermementdomestique pourlesfemmes.

L’associationdesfiguresdanaïdienne etamazoniennes’autorisedu récit
poussantl’horreurdu mariagejuqu’au meurtre des fiancés par leurs promises, la
nuitde nocesensanglantées transformantlesfillesdeDanaosentueusesde
mâles ;c’estpourtanten tueusesdemarisetd’amants qu’ondevrait les
envisager, etlesdistinguerdes fillesd’Arès:«LesAmazones vivent sans
43
hommes,lesDanaïdes neveulent pasd’hommes.»Cettevuesuggèreque,
contrairementà celles-là,celles-ci éprouvent uneviverépulsionvis-vis
d’hommes qui leurdonnent l’assautc’est-à-direqui font l’amourcommeils font
laguerre;MarcelDetienne identifiaitformellementcesmisandres:vuesde
loin, « elles semblentdesAmazones, desfemmes quise plaisentàlaguerre et
aimentforcerle gibierdansdespaysagesexotiques:montées surdeschars,au
44
milieudesforêtsempliesdesenteursaromatiques. »L’image ensoleille des
guerrièresétabliesauSud,qui lescompareàdesLibyennes plutôt qu’à des

40
Pourcettescèned’armement(signalée parD.VonBothmer,AmazonsinGreekArt.Art tothe
End ofAttic BlackFigure,OxfordClarendonPress, 1957,PlancheLX-1, p. 92),AmongWomen.
FromtheHomosocialtotheHomoeroticintheAncient World,Ed.byN.SORKIN
RABINOWITZ & L.AUANGER,UniversityofTexasPress,Austin,2002, p. 137.
41
A.M.MOREAU,Eschyle:la violence etlechaos,Paris, «LesBellesLettres», 1985, p.26.
42
Pourcette comparaisonàunchefdeguerrequi rappelle Arèsc’est-à-dire le pèreattitré des
Amazones,G.SISSA,Lecorps virginal, note 42, p. 154.
43
A.-M.MOREAU,op.cit., p. 199.
44
M.DETIENNE,L’écriture d’Orphée, p. 46.

22

Égyptiennesmêmesi leur rapprochement se litaussiauNord-Estparle nom de
lamère:«Laressemblance nesauraitêtre fortuite entre le nom desDanaïdes,
qui personnifientles sources, etTanaïs,ancien nom duDon etde la Grande
Déesse.Puisquecelle-ci est à l’origine de tous les cours d’eau, Tanaïsdevrait
être lamère desDanaïdes.Maislalégende grecque les rattacheàun hérospère:
45
Danaos. »Sesouvient-on dunom dece fleuve européenrésonnantaucœur
d’une discussion sur lapolitiquefiliale desAmazonespuisqueTanaïsfigure
aussiun personnageamazonien?Dansle monde deshommes, lesDanaïdes
sontentoutcas sauvesdetoutopprobre et sontdes viergespresque modèles ;
leur refusdumâlesemble dèslors seconfondreavec celui dumari pourdes
raisonsdeconsanguinitési l’onencroitÉmileBenvéniste,commesi leur
46
hostilité lesindiquaitfroidesauxhommesalors que leur«célibatpassionné »
répondàune promessequ’elles n’ont pas faite et par laquelleon les tienten
obligation.Leurcaspermetde distinguerle mariage deson imposition, de lire
47
larévoltecontre «un mariage imposé »maispascontretoutmariage.
Considérantdeuxd’entre elles, MarcelDetiennes’ingéniaitàmontrer leur foi
en l’unioncontractéepar unconsentementmutuel;ainsirenversé, le pointde
vuefinit par lirelegeste dérobant lefuturépouxàl’autoritémeurtrière comme
un geste de désobéissance etde liberté pour voirenHypermestre larebellequi
n’accomplit pas lemeurtre décidépar ses quarante-huit sœurs.Mais
«l’inventiond’une alliance entrelagent féminine et lagent masculine, d’un
48
contraten termesderituelsentrelafemme et l’homme» nedétache paspour
autantlesang maculantlagénéalogie
dumariage;desAmazonesaccepteraientelles un pareilcommencement qui fonde la citésurlaviolence?Que les
Danaïdesfinissentpardevenirà Argosdesprêtressesd’Héramontre ladéfaite
de femmes qui entrentdanslecercle familialtracé parlesdominateurs ;ces
fillesillustrantlecélibatpatriarcalcommesacerdoceserventfinalement un
ordresacréoù s’inscrit l’unionmatrimoniale.

Le célibat de la division

Oùlire le mythe desCélibataires si lavoiecomparativereste jusque là
aporétique?Faut-ilalors quitterlaterre hellène pourpensercecélibatde

45
J.PRZYLUSKI,La GrandeDéesse. Introduction à l’étude comparative des religions,Paris,
Payot, 1950, p.27.
46
R.-P.WINNINGTON-INGRAM, «Clytemnestra andthevote ofAthena»,TheJournal of
Hellenic Studies,LXVIII, 1948, p. 130.
47
É.BENVÉNISTE, «Lalégende desDanaïdes»,RHR, 1949,tome 136, p. 135.
48
M.DETIENNE,L’écriture d’Orphée, p. 52.

23

l’unionque leshommescroientcomme étatde ladivision danslamesure oùil
contreditl’état du mariage, état définissant la femme comme moitié del’homme
etpourluitelun féminin pourle masculin?Car l’épithète eschylienne des
Amazonesditl’essorduféminin:paradoxe decettefiguregenréesous l’espèce
d’un féminin inassimilé c’est-à-direbruyant,triomphantavecdes seins
débordantdevitalité,un féminin parvenantàse détacherd’un masculin.Le
détachementformé parlesGuerrièresrappelle aux hommes qu’ilexiste des
femmes sansleshommes, desfemmes qui nesontpasen défautcommecelles
qui fontpièceau régimed’unecité machinantpourlecompte d’hommes
s’échangeant les femmes.Le casdefigure amazonien infirmedèslorslathèse
selon laquelleil n’existequ’un sexe et que«letextegrecinsistejusqu’à dire
49
qu’il n’yapasde femmesdu tout. »Il délégitime même latentation de lire
50
« ladifficile frontière duféminin »au sensoùil estdiscutablequetoute
frontière existeautrement quesurla carte dupatriarcat ;issud’une ligne
frontalièreque d’aucuns imaginentfrontale,ce féminin échappé ignore
l’identificationd’un féminindéfinitif oudéfini.C’estdirequ’unféminin
amazonien–anandrai–estencore patriarcal,bordé par un masculin figuré par
lepourtourdelaCité en regard d’un féminin modèle; sousce jour, lecélibat
amazonien figureraitencoreun impensé.Figure d’une division inscrite dans le
51
nomcapital de «Thémiscyre », lesAmazonesdisentcequisereprend et
regroupesous lesigne d’un féminin unibien loind’unePandorade pacotille.
En premierlieu, lafigureamazonienne de ladivision faitlirel’échappée du
féminin,son irrépressible galop.

Horsde la Grèce, lecélibatamazonien faitlireun féminin horspair‒
intenable–c’est-à-direqui nesecontientpluset qui engagel’émancipation des
femmes selonun modèle dugenre:enterreaméricaine.

DesAmazonesenAmérique

Serait-cesidéplacé d’imaginerailleurs qu’enEuropeunautreTanaïs ?La
questionse posait:«Ilseraitbien étrangequecette granderivière eûtprisle

49
Th.LAQUEUR,MakingSex.Body andGenderfromtheGreeks toFreud,HarvardUniversity
Press,Cambridge,Massachusetts,andLondon, 1990, p. 98.
50
N.LORAUX,Né de la terre.Mythe etpolitiqueà Athènes,Paris,Seuil,Coll."Lalibrairie du
e
XXIsiècle", 1996, p.7.
51
Pourcette lectureque lespeuplesduPontappellentle fertemirrappelantle «τέμειν» grec(le
«secare» latin) qu’on retrouve dansThémiscyre,P.PETIT, p. 136.Pourla citéamazonienne
portantce nom,C.VOISSET-VEYSSEYRE,Les Amazonesfontlaguerre,ch.II, pp. 92-94.

24