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Descartes entre Foucault et Derrida

De
198 pages
Cet ouvrage examine les mécanismes des lectures que proposèrent Foucault puis Derrida du célèbre passage des Méditations où Descartes effleure le problème de la folie, en les confrontant au corpus cartésien lui-même. Il fait ainsi émerger leurs présupposés communs, en offrant une lecture originale de ce texte fondamental.
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Descartes entre Foucault et Derrida

La folie dans la Première Méditation

Ouverture philosophique Collection dirigée par Dominique Chateau, Agnès Lontrade et Bruno Péquignot
Une collection d'ouvrages qui se propose d'accueillir des travaux originaux sans exclusive d'écoles ou de thématiques. Il s'agit de favoriser la confrontation de recherches et des réflexions qu'elles soient le fait de philosophes "professionnels" ou non. On n'y confondra donc pas la philosophie avec une discipline académique; elle est réputée être le fait de tous ceux qu'habite la passion de penser, qu'ils soient professeurs de philosophie, spécialistes des sciences humaines, sociales ou naturelles, ou... polisseurs de verres de lunettes astronomiques. Dernières parutions

Roger TEXIER,

Descartes

physicien,

2008.

Philippe SOUAL et Miklos VETO, L'Idéalisme allemand et la
religion, 2008. Bruno MUNIER, Idéologies, religions et libertés individuelles, 2008. Marie-Noëlle AGNIAU, Médiations du temps présent. La
philosophie à l'épreuve du quotidien 2, 2008.

Christian SALOMON (Textes réunis et présentés par), Marey,
penser le mouvement, 2008. Xavier ZUBIRI, Structure dynamique de la réalité, 2008.

Seconda BONGIOVANNI, La Philosophie italienne contemporaine à l'épreuve de Dieu. Pareyson, Vattimo, Cacciari, Vitiello, Severino, 2008. Gotthard GÜNTHER, La conscience des machines. Une métaphysique de la cybernétique (3e édition augmentée), suivi de « Cognition et Volition », 2008.

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philosophie moderne et la phénoménologie, 2008. Michèle AUMONT, Universel Ignace de Loyola I, 2008.

Vincent TROVATO, Le concept de l'être-aLl-monde chez
Heidegger,2008. Bertrand DEJARDIN, Nietzsche, 2008. L'art et la vie. Éthique et esthétique chez

Sébastien BUCKINX

Descartes

entre Foucault et Derrida
La folie dans la Première Méditation

L'Harmattan

L'Harmattan, 2008 5-7, rue de l'Ecole polytechnique;

@

75005

Paris

http://www.librairieharmattan.com diffusion.harmattan@wanadoo.fr harmattan l@wanadoo.fr

ISBN: 978-2-296-05950-4 EAN : 9782296059504

PRELIMINAIRES
« Tout ce que j'ai reçu jusqu'à présent pour le plus vrai et assuré, je l'ai appris des sens, ou par les sens: or j'ai quelquefois éprouvé que ces sens étaient trompeurs, et il est de la prudence de ne se fier jamais entièrement à ceux qui nous ont une fois trompés. Mais encore que les sens nous trompent quelquefois, touchant les choses peu sensibles et fort éloignées, il s'en rencontre peut-être beaucoup d'autres, desquelles on ne peut pas raisonnablement douter, quoique nous les connaissions par leur moyen: par exemple, que je sois ici, assis auprès du feu, vêtu d'une robe de chambre, ayant ce papier entre les mains, et autres choses de cette nature. Et comment est-ce que je pourrais nier que ces mains et ce corps-ci soient à moi? si ce n'est peutêtre que je me compare à ces insensés, de qui le cerveau est tellement troublé et offusqué par les noires vapeurs de la bile, qu'ils assurent constamment qu'ils sont des rois, lorsqu'ils sont très pauvres; qu'ils sont vêtus d'or et de pourpre, lorsqu'ils sont tout nus; ou qu'ils s'imaginent être des cruches, ou avoir un corps de verre. Mais quoi? ce sont des fous; et je ne serais pas moins extravagant, si je me réglais sur leurs exemples. » Descartes, Méditations métaphysiques, 1647

PETITE HISTOIRE DU

«

DEBAT SUR LA FOLIE»

Le débat entre Michel Foucault et Jacques Derrida autour du passage sur la folie dans la première des Méditations se déroule en trois actes:
IOLe 20 mai 1961, à la Sorbonne, Foucault soutient sa thèse de doctorat, Folie et déraison, histoire de la folie à l'âge classique, devant un jury composé par Henri Gouhier (président), Georges Canguilhem (rapporteur), Jean Hyppolite, Daniel Lagache et

8

Maurice de Gandillac 1. Appuyée par I'historien l' Histoire de la folie sera publiée la même année avoir été refusée par Gallimard. Cette première d'hui épuisée, comporte alors une préface 2 de disparaîtra des rééditions à partir de 1972.

Philippe Ariès, chez Plon, après édition, aujouronze pages qui

Dans cet ouvrage, Foucault interprète le passage sur la folie de la première méditation comme le signe philosophique de l' établissement, au XVIIc siècle, du Grand Renfermement (1656), c'est-àdire d'une attitude qui vise à l'exclusion de la déraison par la raison. La phrase « Mais quoi? ce sont des fous; et je ne serais pas moins extravagant, si je me réglais sur leurs exemples» est, pour lui, emblématique: Descartes refuse de se régler sur l'exemple des fous, exclut la folie comme expérience de pensée et, par là, assure aux prémices de ses Méditations que, menant le doute hyperbolique, il ne peut être fou. A cette époque, Foucault et Derrida entretiennent une correspondance témoignant de leur amitié et de leur estime réciproque, ainsi qu'il apparaît dans les extraits suivants. Foucault à Derrida, le 27 janvier 1963 : «Pour te remercier de ton Introduction à l'Origine de la Géométrie, j'ai attendu, sagement, de l'avoir lue, - et relue. C'est chose faite maintenant. Et il ne me reste plus qu'à te dire tout bêtement que je suis dans l'admiration. Un peu plus: je savais bien quel parfait connaisseur de Husserl tu es ; j'ai eu l'impression en te lisant que tu faisais affleurer des possibilités de philosopher encore que la phénoménologie n'avait cessé de promettre, mais peut-être aussi de stériliser; et que ces possibilités, elles étaient entre tes mains, elles passaient par tes mains. Sans doute l'acte premier de la

I Voir Roudinesco, E., «Lectures de l'Histoire de la folie (1961-1986) ». Dans Penser la folie,' essais sur Michel Foucault, Paris, Galilée (Débats), 1992, pp. 936. 2 Dans Foucault, M., Folie et Déraison. Histoire de la folie à l'âge classique, Paris, Plon, 1961, pp. I-IX. Reprise dans Foucault, M., Dits et écrits 1954-1988, I. 1954-1975, éd. établie sous la dir. de Daniel Defert et François Ewald avec la collab. de Jacques Lagrange, Paris, Gallimard (Quarto), [1994] 200 I, texte na 102, pp. 187-195. C'est à la pagination de cette dernière édition que nous nous reporterons.

9

philosophie est-il pour nous - et pour longtemps - la lecture: la tienne justement se donne avec évidence pour un tel acte, c'est pourquoi elle a cette royale honnêteté. » 3 Quelques jours plus tard, le 3 février, Derrida répond à Foucault: «Je te remercie chaleureusement de ta lettre. Tu sais que ton jugement et ton sentiment sont de ceux qui comptent le plus pour moi. L'amitié avec laquelle tu m'as lu m'aide et m'aidera longtemps. » 4 Plus loin: « Je serais moi aussi très heureux de te voir si tu avais un moment. A vrai dire, je suis souvent 'avec toi' en ce moment. J. Whal m'ayant demandé de faire une conférence au 'Collège philosophique' j'ai choisi de parler de l' histoire de la folie et surtout des quelques pages que tu consacres à Descartes. [...J Je commence seulement mais je crois que j'essayerai - en gros - d'y montrer que ta lecture de Descartes est légitime, et illuminante à un niveau de profondeur qui ne me paraît pas pouvoir être celui du texte que tu utilises et que, je crois, je ne lirais peut-être pas tout à fait comme toi. » 5 2° Le 4 mars 1963, Derrida prononce au collège philosophique de Jean Wahl une conférence intitulée Cogito et histoire de la foucaldienne du folie 6 qui remet en question l'interprétation passage sur la folie et du Cogito cartésien. Derrida entend y montrer que, loin d'exclure la possibilité de la folie, le texte cartésien envisage d'autres raisons de douter qui vont mener le sujet médi) Mallet, M.-L., Michaud, G. (dir.), Derrida, l'Herne, 83), 2004, pp. 109-110. Reproduction nos soins.
4 5

Paris, L'Herne, (Les cahiers de en fac-similé, retranscrite ici par

Ibid., pp. 111-112. Ibid. Outre les remerciements contenus dans la lettre, l'objet de cet échange est

aussi celui d'une prochaine rencontre entre les deux amis. C'est dans ce contexte que Derrida raconte à Foucault le travail qui l'occupe -la rédaction d'un texte sur l'Histoire de la folie. Il ne s'agit donc pas, au sens strict, d'une invitation à assister à la conférence, comme on peut régulièrement le lire. La chronologie des Dits et écrits cite également ce passage de la lettre de Derrida à Foucault moyennant un ajout par rapport au manuscrit mais non signalé: « à un niveau de profondeur historique et philosophique qui ne me paraît pas pouvoir être celui du texte que tu utilises» (Foucault, M., Dits et écrits, op. cit., p. 31 ; nous soulignons). 6 Derrida, J., « Cogito et histoire de la folie ». Dans Derrida, 1., L'écriture et la différence, Paris, Seuil, 1964, pp. 51-97.

10

tant au moins aussi loin que ne l'aurait fait l'expérience directe de la folie. Le rejet du « Mais quoi? ce sont des fous» n'est pas interprété par Derrida comme témoignant du point de vue de Descartes mais plutôt de celui d'un interlocuteur naïf, soucieux de rester sérieux et de ne pas paraître extravagant. Avec l'expérience du rêve qu'il propose ensuite, Descartes ramène cet interlocuteur en terrain connu tout en continuant à mener le doute hyperbolique, par le biais d'autres raisons de douter (rêve, dieu trompeur, malin génie). Ce jour-là, Foucault est présent dans la salle mais n'intervient pas publiquement. Lorsque, le Il mars, Foucault écrit à Derrida, c'est pour le féliciter: «L'autre jour, tu le penses bien, je n'ai pu te remercier comme je l'aurais voulu: non pas tellement, pas seulement de ce que tu as dit de trop indulgent sur mon compte, mais de l'énorme et merveilleuse attention que tu m'as prêtée. J'ai été impressionné - jusqu'à être sur le moment décontenancé et bien maladroit dans ce que j'ai pu dire - par la rectitude de ton propos qui est allé, sans accroc, au fond de ce que j'avais voulu faire, et au-delà. Ce rapport du cogito et de la folie, je l'ai sans aucun doute traité trop cavalièrement dans ma thèse: par Bataille et par Nietzsche j'y revenais lentement et par mille détours. Tu m'a montré, royalement, le droit chemin: et tu comprends bien pourquoi je te dois une très profonde reconnaissance. » 7 Si Cogito et histoire de la folie marque l'ouverture du débat autour de la folie chez Descartes, nous sommes, en mars 1963, bien loin d'une critique acerbe des méthodes de lecture derridiennes. 3° La « querelle» sur la folie éclate véritablement en 1972, lorsque Foucault publie une seconde édition de son livre chez Gallimard, sous le titre abrégé Histoire de la folie à l'âge classique. En appendice de cette nouvelle édition, Foucault intègre la seconde version d'une Réponse à Derrida 8 publiée précédemment, Mon corps, ce papier, ce feu 9.

7 ~

Ibid. Foucault,

M., « Réponse à Derrida ». Dans Paideia, n° Il : Michel Foucault,

1'"

11

Ce texte s'articule en deux parties. Dans la première, Foucault revient point par point sur la critique derridienne en insistant sur les pratiques discursives et les événements du discours tels qu'ils se manifestent dans la première méditation. La seconde partie, « sorte de post-scriptum que Foucault ajouta en 1972 à une postface» 10est une attaque en règle - «un peu brutale et dure» Il Beyssade, « ad hominem» 12selon Roudinesco - contre la démarche derridienne, qualifiée de «textualisation» et de «petite pédagogie ». Les premières lignes de la Réponse à Derrida exposent plus explicitement cette critique: « L'analyse de Derrida est à coup sûr remarquable par sa profondeur philosophique et sa méticulosité de lecture. Je n'entreprends point d'y répondre; je voudrais tout au plus y joindre quelques remarques. Remarques qui sembleront sans doute bien extérieures, et qui le seront, dans la mesure même ou l'Histoire de la folie et les textes qui lui ont fait suite sont extérieurs à la philosophie, à la manière dont en France on la pratique et on l'enseigne.» 13 Cette manière française d'enseigner et de pratiquer la philosophie, Foucault la réduit à trois postulats auxquels il s'efforce de ne pas souscrire. « Ces trois postulats sont considérables et fort respectables: ils forment l'armature de l'enseignement de la philosophie en France. C'est en leur nom que la philosophie se présente comme une critique universelle de tout savoir (premier postulat), sans analyse réelle du savoir et des formes de ce savoir; comme injonction morale à ne s'éveiller qu'à sa propre lumière (deuxième postulat), comme per-

février 1972, pp. 131-147. Et dans Foucault, M., Dits et écrits, op. cit., texte nOI04,pp.1149-1164. 9 Foucault, M. « Mon corps, ce papier, ce feu ». Dans Foucault, M., Dits et écrits,
op.
10

cit.,

texte

n° 102,

pp.

1113-1136.

Derrida, Beyssade,

J., «Etre

juste

avec Freud:

l'histoire

de la folie

à l'âge

de la

psychanalyse ». Dans Penser lafolie : essais sur Michel Foucault, op. cit., p. 142.
Il

J.-M., «La
Descartes

'querelle
metafisico,

sur la folie' : une suggestion
Interpretazioni dei Novecento, Italiana della Enciclopedia

de Ferdinand
a cura (Epistemi, di J.4),

Alquié

». Dans

R. Armogathe 1994, p. 100.
12

e G. Belgioioso,

lnstituto

13

Roudinesco, E., op. cit., p. 34. Foucault, M.,« Réponse à Derrida », op. cit., pp. 1149-1150.

12

pétuelle reduplication d'elle-même (troisième postulat) dans un commentaire infini de ses propres textes et sans rapport à aucune extériorité. De ceux qui philosophent en France actuellement à l'abri de ces trois postulats, Derrida, à n'en pas douter, est le plus profond et le plus radical. » 14 De cela, ne resteront que les quelques lignes qui encadrent l'analyse de la première méditation dans Mon corps, ce papier, ce feu. D'un côté, l'enjeu résumé: «Sauraitil y avoir quelque chose d'antérieur ou d'extérieur au discours philosophique? » 15; de l'autre, la réduction du travail de Derrida à une textualisation. Le Foucault qui faisait de la lecture l'acte premier de la philosophie semble bien loin (ou fort proche, si l'on considère le sens qu'il donne ici à la philosophie). Et il suffit de relire ce que Derrida lui adressait à ce propos dans sa lettre du 3 février 1963 pour comprendre qu'une telle critique de Foucault ne pouvait manquer d'atteindre son but. A partir de ce moment et jusqu'au 1er janvier 1982, les deux hommes restèrent «l'un pour l'autre insociables» 16. Derrida laisse sans suite cette Réponse de Foucault. Il s'en explique en quelques mots lors de sa participation au IXc colloque de la Société internationale d'histoire de la psychiatrie et de la psychanalyse, consacré à Foucault et à l' Histoire de lafolie 17 (23 novembre 1991). A ces trois principaux textes - Histoire de la folie, Cogito et histoire de la folie et Mon corps, ce papier, cefeu - s'ajoutent ceux d'autres auteurs, philosophes, historiens de la philosophie et/ou commentateurs qui ont, tour à tour, repris, questionné, interrogé et commenté ce débat entre Foucault et Derrida autour du texte cartésien. Fondamentaux dans la compréhension des textes et des enjeux du débat, ces apports divers traverseront notre lecture.

14

Ibid., pp. 1150- 1151.
ce papier, ce feu », op. cit., p. 1115.

15 Foucault, M.,« Mon corps, 16 Derrida, J., op. cit., p. 142. 17 Ibid., pp. 141-142.

13

LA CONDITION DE TOUTE HERMENEUTIQUE
Dans Cogito et histoire de la folie, Derrida prétend - et c'est cette idée qui fonde son commentaire de l' Histoire de la folie - que « le sens de tout le projet de Foucault peut se concentrer en ces quelques pages allusives et un peu énigmatiques» 18qui traitent du passage sur la folie dans la première des Méditations. En posant que la lecture par Foucault du Cogito cartésien « engage en sa problématique la totalité de cette histoire de la folie, dans le sens de son intention et les conditions de sa possibilité» 19, Derrida appelle, à la suite de Jacques Lacan 20 et Martial Guéroult 21, à la nécessité d'un retour à la signification patente du texte cartésien, «condition indispensable de toute herméneutique» 22, avant tout passage à l'explication de sa signification latente. En suivant ce principe, Derrida définit l'interprétation comme «un certain rapport sémantique [...] entre, d'une part, ce que Descartes a dit - ou ce qu'on crait qu'il a dit ou voulu dire - et, d'autre part, un certain projet historique total dont on pense qu'il se laisse indiquer en particulier à travers ce que Descartes a dit ou ce qu'on croit qu'il a dit ou voulu dire» 23. C'est-à-dire que l'Interprétation est égale au rapport entre « ce que Descartes a dit» (sens patent) et le « Projet historique total» (sens latent). En se demandant si l'interprétation du Cogito se justifie, Derrida pose donc deux questions. La première appelle à une relecture de la première méditation et à une compréhension de son sens patent avant toute mise en rapport avec un sens latent: « ce que Descartes dit ou a voulu dire» 24 a-t-il été bien compris? La signification
]8

Derrida, J., « Cogito et histoire de la folie », op. cit., p. 52. 19Ibid. 20 Lacan, J., «Propos sur la causalité psychique ». Dans Lacan, J., Ecrits] : nouvelle édition, Paris, Seuil (Points, Essais), 1999, pp. 150-192. 21 Guéroult, M., Descartes selon l'ordre des raisons, Paris, Aubier (Philosophie de l'Esprit), 1953, p. 9. 22Derrida, J., op. cit., p. 53. 2J Ibid. 24 Ibid. Remarquons ici que la nuance introduite entre tirets au paragraphe

14

patente établie, la seconde question est celle de la validité du rapport qui l'unit à la signification latente: «ce que Descartes a dit» 25 a-t-il cette signification historique que Foucault veut lui assigner dans l' Histoire de la folie? et «cette signification s'épuise-t-elle dans son historicité? » 26 La façon dont Derrida évoque l'interprétation renvoie explicitement au rapport entre signifiant et signifié qui caractérise les signes

du langage 27. En effet, si l'interprétation est un rapport entre un
sens patent et un sens latent, le patent correspond au signifiant et à sa présence immédiate et le latent au signifié qui, tout en s'esquivant derrière cette présence, n'est accessible que par elle. Passer de l'un à l'autre, nous dit Derrida, nécessite «qu'on s'assure d'abord en toute rigueur du sens patent» 28,c'est la condition «de toute prétention à passer du signe [signifiantl au signifié» 29. Cependant, puisque le sens patent constitutif de l'interprétation qui nous occupe consiste en un certain discours philosophique - les Méditations métaphysiques - posé à une certaine époque le XVIIe siècle par une certaine personne
-

Descartes -, il est, lui aussi, soumis au rapport entre signifiant et signifié. De ce fait, la mise au jour et la vérification rigoureuse de son sens patent nécessitent elles-mêmes une interprétation préalable. Si le texte cartésien est ici le sol sur lequel le débat entre les deux philosophes est possible, en épuiser le sens est d'emblée posé comme impossible. Derrida en convient dans sa note à propos de la Traumdeutung: «l'insécurité ou l'insuffisance de l'analyse n'est30 et, plus loin: «c'est elle pas principielle ou irréductible?»
précédent disparaît du texte de Derrida.

« Ce qu'on

croit que Descartes

a voulu

dire» ne concernait donc que l'interprétation de Foucault. 25 Ibid. 26 Ibid., p. 54. 27 Le signe peut être défini comme aliquid stat pro aliquo, « quelque mis à la place de quelque chose d'autre [qui] permet de communiquer chose avec économie et sécurité» (Klinkenberg, générale, Paris, Seuil (Points, Essais), 1996, p. 92). 28 Derrida, J., op. cit., p. 54. 29 Ibid. )0 Ibid., p. 53. J.-M., Précis

chose qui est cette autre de sémiotique

IS

quand la totalité de ce contenu me sera devenue patente en son sens (mais c'est impossible) que je pourrai la situer en toute rigueur dans sa forme historique totale» 31. La plus grande rigueur ne pourra donc jamais suffire à mettre au jour la totalité du sens philosophique et/ou historique de la première méditation: toute interprétation du texte est condamnée à l'ouverture. Ces distinctions entre patent et latent pourraient aussi s' appliquer au deuxième terme de l'interprétation, « un certain projet historique total ». S'ouvrirait alors un débat sur la rigueur et la pertinence de l' Histoire de la folie livrée par Foucault 32 comme une interprétation de l' Histoire de la folie. Derrida ne le fait pas il ne s'agit pas de réécrire l' Histoire de la folie, qui forme, avec le texte des Méditations, les fondations du débat. Néanmoins, en confrontant l'ancien rapport à un projet historique total avec une relecture, la meilleure possible, du Cogito cartésien, Derrida espère interroger « certaines présuppositions philosophiques et méthodo-

logiques de cette histoire de la folie»

33.

Comprendre l'interprétation que donne Foucault du passage sur la folie consiste donc, selon Derrida, à revenir sur «ce que Descartes a dit» - ou sur «ce qu'on croit qu'il a dit ou voulu
11

Ibid.,

p. 70. Nous soulignons.

12

A ce titre, le projet historique peut être vu à lui seul comme une interprétation

des sources patentes (comme signe immédiat de l'histoire - Descartes en constituant une) avec l'Histoire qui s'y manifeste. Ce rapport, comme le précédent, est passible d'un sous-découpage jusqu'à l'infini. La question des sources, et notamment l'utilisation que Foucault en fait dans son livre, pourrait être intéressante à soulever.
11

Ibid., p. 54.

16

dire» - et ensuite à examiner de quelle façon il est possible de faire coïncider cette lecture immédiate avec les structures plus vastes d'une histoire de la folie. Descartes étant vu par Foucault comme le signe philosophique du Grand Renjermement, c'est en particulier à la charnière entre Renaissance et âge classique et à l'expérience de la folie par chacune de ces périodes que nous allons nous intéresser.

ETRE « JUSTE » AVEC FOUCAULT
«Ce qui est, à mon sens, pure miséricorde en ce monde, c'est l'incapacité de l'esprit humain à mettre en corrélation tout ce qu'il renferme. Nous vivons sur une île de placide ignorance, au sein des noirs océans de l'infini, et nous n'avons pas été destinés à de longs voyages. Les sciences, dont chacune tend dans une direction particulière, ne nous ont pas fait trop de mal jusqu'à présent; mais un jour viendra où la synthèse de ces connaissances dissociées nous ouvrira des perspectives terrifiantes sur la réalité et la place effroyable que nous y occupons: alors cette révélation nous rendra fous, à moins que nous ne fuyions cette clarté funeste pour nous réfugier dans la paix et la sécurité d'un nouvel âge de ténèbres. » H.P. Lovecraft, L'appel de Cthulhu, 1928

«

MOI QUI PENSE, JE NE PEUX PAS ETRE FOU»

A travers les questions que pose Derrida, il faut d'abord chercher à comprendre quelle place et quelle signification donne Foucault à Descartes dans son Histoire de la folie. Lisons une première fois, avec Derrida et par-dessus l'épaule de Foucault, le passage du chapitre II de l' Histoire de la folie où il est question de Descartes 1. Foucault s'opère le « La Folie elle a déjà souligne d'emblée passage entre deux dont la Renaissance maîtrisé la violence, un instant charnière autour duquel expériences distinctes de la folie. vient de libérer les voix, mais dont l'âge classique va la réduire au si» 2

lence par un étrange coup de force.

D'un côté, une folie labile

I Foucault, M., Histoire de la jàlie à l'âge classique, Paris, Gallimard, (Tel), [1972] 1995, pp. 56-59. Le texte de cette édition correspond à celui de l'édition de 1972, exempt des appendices. 2 Ibid., p. 56. Nous soulignons.

18

bien que temporisée et de l'autre une folie contrôlée jusqu'au silence. Entre elles, comme gond articulant le passage de l'une à l'autre, « un étrange coup de force» opéré par l'âge classique. Foucault évoque ensuite la première méditation comme l'un des

signes qui, dans « la dimension du savoir théorétique et de la métaphysique» 3, trahit cet événement du coup de force 4. Résumé par Derrida, il consiste en « une expulsion sommaire de la possibilité de la folie hors de la pensée elle-même» 5. De plus, ce dernier remarque aussi que la position du passage sur Descartes, en tête de chapitre, est assez inhabituelle et empêche le lecteur de percevoir clairement le statut que Foucault lui accorde: « Est-ce un symptôme, une cause, un langage? [...] Et si le coup de force a une solidarité structurale avec la totalité du drame, quel est le statut de 6 cette solidarité?» Pour répondre à ces questions de Derrida, il nous faudra voir dans quelle mesure Foucault fait coïncider les données culturelles qu'il met en lumière avec l'expérience philosophique qu'il lit chez Descartes, faisant de ceJles-ci un signe de celle-là. Pour comprendre ce passage du point de vue de Foucault et de l'Histoire de la folie, il sera nécessaire d'étudier les conceptions de la folie à la Renaissance et à l'âge classique afin de déterminer quelle rupture est introduite par le coup de force. De cette façon, nous pourrons voir dans quelle mesure la première méditation s'insère dans l'interprétation qu'en fait Foucault ou y résiste. Mais penchons-nous sans plus attendre Foucault fait de la première méditation: sur la lecture que

« Dans le cheminement du doute, Descartes rencontre la folie à côté du rêve et de toutes les formes d'erreur. Cette possibilité d'être fou, ne risque-t-elle pas de le déposséder de son propre

3

Derrida, J., « Cogito et histoire de la folie », op. cit., p. 69.

4

Les signes témoignant du coup de force ne relèvent cependant pas tous de

l'expérience philosophique. Le décret de création de l'Hôpital général de 1656 « appartient à une surface culturelle fort large» (Foucault, M., op. cit., p. 59). 5 Derrida, J., op. cit., p. 71. GIbid., pp. 69-70.

19

corps, comme le monde du dehors peut s'esquiver reur, ou la conscience s'endormir dans le rêve? » 7

dans j'er-

Dans ce début de phrase, l'expression à côté, que souligne Derrida 8, semble d'emblée entrer en contradiction avec l'idée du cheminement de la méditation, où les raisons de douter s'ordonnent de façon très serrée et sont rencontrées les unes après les autres. Jean-Marie Beyssade 9 remarque que Foucault tient à cette expression qu'il reprendra, en 1972, dans Mon corps, ce papier, ce feu: « C'est pour répondre à cette question que sont appelés, l'un à côté de l'autre, deux exemples qui contraignent tous deux à mettre en doute le système d'actualité du sujet» JO. Toutefois, si l'utilisation de cette expression se révèle peut-être inadéquate à décrire la manière dont se déroule la première méditation, rapportée à la lecture qu'en donne Foucault, elle prend toute sa valeur. C'est, en effet, en comparant côte à côte l'erreur des sens, la folie et le rêve avec l'expérience qu'en fait Descartes que Foucault tire ses conclusions. Or, ce procédé, s'il est cavalièrement mené dans l'Histoire de la folie, sera ensuite repris dans l'appendice de 1972 avec autrement plus de patience Il. Rêve, folie et erreur des sens sont les raisons de douter auxquelles se confronte Descartes dans la première méditation. Mais, pour Foucault, loin d'être égales, elles sont relatives « à la vérité et à celui qui la cherche» 12. Si les sens ne nous trompent que

7

Foucault, M., op. cit., p. 56. 8 «Selon [Foucault], Descartes rencontrant ainsi la folie à cÔté (l'expression à cÔté est celle de Foucault) du rêve et de toutes les formes d'erreurs sensibles, il nc leur appliquerait pas, si je puis dire, le même traitement. » (Derrida, J., op. cit., p.72). 9 Beyssade, J.-M., « Mais quoi ce sont des fous: sur un passage controversé de la Première Méditation ». Dans Beyssade, J.-M., Descartes au fil de l'ordre, Paris, PUF (Epiméthée), 200 l, pp. 13-38. lU Foucault, M. «Mon corps, ce papier, ce feu », op. cit., p. 1127. Nous soulignons. partie. Réponse à Derrida. 12Foucault, M., Histoire de la folie, op. cit., p. 57.

"

A propos

de la reprise

de cette

analyse

synoptique,

voir ci-dessous,

Troisième