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Du partage

De
239 pages
Quelle que soit l'origine du socialisme, le projet d'une société plus égalitaire et fraternelle exprime une aspiration fondamentale : l'idée d'un "vivre-ensemble aussi harmonieux que possible dans l'intérêt commun défini librement". Une réflexion sur les origines du socialisme, basée sur l'expérience de l'auteur, animateur socio-culturel et homme politique.
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Du partage

Questions Contemporaines Collection dirigée par J.P. Chagnollaud, B. Péquignot et D. Rolland
Chômage, exclusion, globalisation... Jamais les « questions contemporaines» n'ont été aussi nombreuses et aussi complexes à appréhender. Le pari de la collection « Questions contemporaines» est d'offrir un espace de réflexion et de débat à tous ceux, chercheurs, militants ou praticiens, qui osent penser autrement, exprimer des idées neuves et ouvrir de nouvelles pistes à la réflexion collective.

Dernières parutions Francis JAUREGUIBERRY, Question nationale et mouvements sociaux en Pays Basque sud, 2006. Gérard NAMER, Réinventer en France les principes d'une nouvelle démocratie « solidariste », 2006. Roger VICOT, Pour une sécurité de gauche, 2006. Joachim de DREUX-BREZE, Femme, ta féminité fout le camp! Sur une lecture masculine du Deuxième Sexe, 2006. Lazare BEULLAC (sous la direction de), Armes légères: Syndrome d'un monde en crise, 2006. Jean-Loup CHAPPELET, Les politiques publiques d'accueil d'événements sportifs, 2006. Bernard SALENGRO, Le management par la manipulation mentale, 2006. Yves MONTENA Y, Retraites, familles et immigration en France et en Europe, 2006. Jacques MYARD, La France dans la guerre de l'information, 2006. Daniel IAGOLNITZER, Lydie KOCH-MIRAMOND, Vincent RIV AS SEAU (dir.), La science et la guerre, la responsabilité des scientifiques, 2006. Mohammed REBZANI, L'aide aux victimes de la discrimination ethnique, 2006 Jean-Jacques LAFAYB, La Marche de l'homme, 2006. Jean-Jacques LAFA YB, L'Offrande perpétuelle, 2006. Emile JALLEY, Wallon et Piaget, 2006. Alice LANDAU, Théorie et pratique de la politique internationale, 2006.

Jean Laurain

Du partage
ou le retour aux sources du socialisme

Préface d'Oskar Lafontaine

L'Harmattan
5-7, rue de l'École-Polytechnique; 75005 Paris FRANCE
L'Hannattan Hongrie Kônyvesbolt Kossuth L. u. 14-16 1053 Budapest Espace L'Harmattan Kinshasa L'Harmattan Italia L'Harmattan Burkina Faso Fac..des Sc. Sociales, Pol. et Adm. ; BP243, KIN XI Université de Kinshasa Via Degli Artisti, 15 10124 Torino ITALIE 1200 logements villa 96 12B2260 Ouagadougou 12

- RDC

www.librairieharmattan.com harmattanl@Ywanadoo.ft diffusion.harmattan@Ywanadoo.fr (QL'Harmattan, 2006 ISBN: 2-296-01971-4 EAN: 9782296019713

À Ségolène Royal et aux responsables du parti Socialiste À Yvonne Grayo-Rival et Andrée Kempf pour leur contribution à la connaissance de la vie associative À la Co.J.Fa. pour la mise en page À Isabelle Prunier pour le suivi de la mise en oeuvre de cet ouvrage

SOMMAIRE

Page Préface d'Oskar Lafontaine Avant-propos Introduction Le socialisme et l'avenir de la civilisation Partie I : La notion de partage 1 - Le partage est-il contre nature? 2 - Les résistances au partage 3 - Le don volontaire et gratuit 4 - Le développement communautaire et la notion de personne 5 - Le partage ainsi défmi est une valeur morale Partie II : Les formes concrètes et les terrains du partage
Chapitre 1 : Le partage du savoir 1 - Comment accéder au savoir? 2 - Les nouvelles techniques de l'information et de la communication 3 - L'appropriation du savoir par les citoyens Conclusion Chapitre 2 : Le partage du pouvoir 1 - Le problème psychologique

9 13 19 37 38 39 42 45 52 55 55 57 60 68 71
75 83 85 95 96 99 99 99 101 104 104

2 - Le problème politique et social
3 - Le problème moral Conclusion

Chapitre 3 : Le partage du travail
1 - Le chômage a - les causes b - les remèdes 2 - Le partage du travail a - la forme quantitative

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b - la forme qualitative Conclusion Chapitre 4 : Partage des ressources Introduction 1 - Les concepts utilisés 2 - Le socialisme démocratique a - Le partage des ressources sera donc vu d'abord sous l'angle des mentalités b - Les formes concrètes du partage des ressources ou le réforme des structures dans l'optique du socialisme démocratique et de la nouvelle mentalité Conclusion

106 123 125 125 130 144
148

159 183 185 186 186 186 188 193 194 194 201 216 223 227

Partie III : L'éducation au partage
1 - La vie associative a - La construction européenne pose le problème d'un droit associatif b - Quel était le problème? c - Alors, à quand le statut d'association européenne? Conclusion 2 - L'éducation populaire - formation civique et développement communautaire a - Historique b - Pourquoi l'éducation populaire est-elle particulièrement apte à éduquer au partage c - Les méthodes propres à l'éducation populaire d - Les moyens

Conclusion générale

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Préface

Avec la suppression des taux de change libres et l'effondrement du système monétaire mondial de Bretton Woods, I'humanité a connu une nouvelle phase de l'évolution de son économie mondiale. S'il avait encore été possible, après la Deuxième Guerre mondiale, d'éradiquer le chômage grâce à une croissance économique constante et de faire plier l'injustice de la redistribution des revenus au profit des salariés, les années 1970 ont été marquées, elles, par une évolution contraire, une hausse du nombre des chômeurs et la réapparition du clivage entre les revenus. Après I'horreur de la guerre, les Hommes dans les démocraties occidentales ont cherché leur salut dans la religion. La prospérité ayant peu à peu refait surface, ils se sont détournés de plus en plus de la chrétienté et de I'humanisme pour tenter fortune dans ce monde. L'évolution économique fut alors instaurée comme le seul et unique critère de la prospérité sociale. Pour beaucoup, le marché devint le nouveau Dieu. Si l'après-guerre avait réussi à opposer à la main invisible du marché la main visible de l'Etat, la privatisation et la déréglementation étaient devenues désormais les nouvelles formules magiques. Le Président américain Ronald Reagan et le Premier Ministre britannique Margaret Thatcher étaient les prophètes politiques de la nouvelle évolution. L'ère du néolibéralisme commençait. L'effondrement de l'Union soviétique et la chute du mur de Berlin ont modifié la face du monde. L'Etat social avait été instauré en Europe dans le but tout particulier d'empêcher l'apparition de partis et de gouvernements communistes. Après la dissolution de l'Union soviétique, l'Etat social fut considéré comme une contrainte inutile. Les prophètes du néolibéralisme réussirent à convaincre de plus en plus de monde que l'Etat social constituait une entrave encombrante et que sans lui, tout irait mieux. L'anarchie qui s'étendit aux marchés financiers mondiaux suite à la libéralisation de la circulation des capitaux et des taux de change, fit le reste. Les capitaux à la recherche de placements ne voulaient s'établir que là où l'épanouissement du capitalisme n'était entravé ni par les droits des salariés ni par l'Etat social. Avec fierté, les banques d'émission des pays industrialisés annonçaient que les marchés financiers régissaient désormais la politique.

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Les partis social-démocrates et socialistes furent, eux aussi, infectés par le virus. Les conditions chaotiques sur le marché financier mondial étaient considérées comme un don du ciel ou acceptées comme quelque chose d'irrémédiable. L'écrit de Schroder et de Blair, dans lequel le Chancelier allemand et le Premier Ministre britannique se faisaient l'écho de la doctrine erronée du néolibéralisme et conseillaient à leurs partis d'abolir l'Etat social et de renvoyer les faibles et les exclus à leur propre responsabilité, est l'expression de cette évolution. Entre-temps, le monde entier s'oppose à la renaissance sans limites du capitalisme de Manchester, prônée par Washington. L'organisation ATTAC a mis sur pied un programme politique, conçu pour faire front au dogme néolibéral mondial. A Porto Allegre, au Brésil, des hommes et des femmes de tous les pays se réunissent tous les ans pour lutter contre l'effet destructeur du capitalisme financier. Il est tout à fait regrettable que l'Internationale socialiste, qui avait connu une considération mondiale à l'époque de Willy Brand, Prix Nobel de la Paix, ne joue quasiment aucun rôle dans ce conflit. Il est d'autant plus important d'essayer de redécouvrir l'idée et la force initiales du socialisme démocratique. Le livre de Jean Laurain y contribue. A ce stade, le fait qu'il justifie le socialisme démocratique non pas d'un point de vue économique mais d'abord et surtout d'un point de vue philosophique et moral, est décisif. Le simple fait de le comprendre comme un contre-projet économique, suffirait déjà à déjouer le néolibéralisme. Alors que le marché est devenu la seule et unique règle de conduite des néolibéraux, le socialiste démocratique place l'être humain et sa prospérité au centre de son combat politique. La volonté des hommes de cohabiter en toute solidarité s'oppose à la mentalité du marché libre déchaîné, où il faut jouer des coudes pour s'imposer. Jean Laurain est d'avis qu'aucune loi ne peut ordonner la solidarité. Elle est toujours le résultat d'un effort moral de l'individu qui trouve finalement le bonheur et l'accomplissement dans l'amour de son prochain et non pas dans l'appropriation de biens matériels. Aussi la remarque de Jean Laurain, selon laquelle la solidarité doit être exercée et constamment réapprise dans une société, est-elle parfaitement conséquente. Il suffit de penser qu'en Allemagne, on parle de la Moi Tout Seul S.A et que la jeunesse est appelée la Génération Moi Je, pour se rendre compte de l'immensité de l'effort nécessaire pour refaire de la solidarité une idée sociale conductrice et centrale. Les êtres humains se 10

réunissent en famille, à l'école et dans les universités, dans les syndicats, les associations et les partis politiques. En se côtoyant et en entretenant des relations, ils peuvent réapprendre la solidarité. Pour atteindre cet objectif, il est important que les partis socialdémocrates et socialistes redécouvrent leur origine et leur mission initiale. Alors que le monde réclame davantage de justice et d'équité, trop de social-démocrates et de socialistes se sont installés confortablement dans les sociétés prospères occidentales, s'accommodant de la situation et des faits. J'espère que le livre de Jean Laurain contribuera à raviver la flamme de la solidarité, quasiment étouffée sous les cendres du néolibéralisme. Oskar Lafontaine

Il

AVANT - PROPOS

Quel est l'avenir du socialisme? Ceci est un essai philosophique sur la refondation du socialisme démocratique. Il ne doit rien aux circonstances et notamment aux événements politiques de l'année 2002. Il a mûri, pendant une dizaine d'années et il était quasi totalement écrit lorsque les événements en question ont eu lieu mais il en acquiert une actualité nouvelle. De nombreuses analyses ont été faites de cet échec du socialisme démocratique en France, en Allemagne! , et dans plusieurs pays européens. Toutes ces analyses, qu'elles soient d'observateurs neutres ou de responsables socialistes, concluent à la perte d'identité des partis socialistes dés qu'ils arrivent au pouvoir, à tel point que, par exemple, le candidat socialiste à l'élection présidentielle française annonce froidement, en début de campagne, que «son programme ne sera pas socialiste »! Que reste t-il du socialisme? S'interroge Monique Canto-Sperber dans Le Monde du 18 mai 2002, pour aboutir à la conclusion suivante: «Une part de l'héritage socialiste, utopique, révolutionnaire, étatiste, marxiste et blanquiste est morte. La réflexion critique sur l'identité du socialisme peut paraître aujourd'hui une perte de temps, mais si elle n'est pas menée, le socialisme restera coupé de ses meilleures ressources. La question de savoir ce que le socialisme apporte en propre à la compréhension et à la résolution des problèmes du monde d'aujourd'hui continuera donc à se poser ».

Commençons par réfléchir sur les origines du socialisme Certains responsables du Parti Socialiste annoncent déjà que l'enjeu du Congrès de MAI 2003 sera «Revendiquer un réformisme novateur ou accepter un surplomb révolutionnaire culpabilisateur » (D. Strauss-Kahn).
1 En Allemagne le SPD ne doit son salut qu'au succès historique des verts et, de toute façon, la majorité SPD-verts reste très courte - 30 sièges sur 603 au Bundestag

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On retrouverait donc le clivage traditionnel, entre le réformisme et la révolution, entre lesquels le Parti Socialiste a toujours balancé se défendant de suivre le Parti Communiste sans pour autant verser dans le social-libéralisme. Il nous a paru plus simple, pour trancher ce débat, d'en revenir aux origines, à l'esprit nouveau qui a soufflé au XIXe siècle sur ce qu'on appelait la "question sociale", c'est-à-dire sur l'avenir d'une classe ouvrière naissante. Je suis d'accord avec Alain Touraine lorsqu'il dit (Le Monde - vendredi 20 septembre 2002) sous le titre "Portrait d'une gauche possible" : « Sans la conscience d'une reconstruction nécessaire et possible de la pensée politique, aussi profonde que celle qui s'opéra après 1848, aucun programme de gouvernement ne pourra redresser la gauche, car celle-ci ne se réduit pas à une masse électorale et encore moins à des formules héritées du passé. Sa renaissance ne pourra pas s'opérer en quelques semaines, mais il est nécessaire que l'opinion publique fasse entendre sa voix, manifeste sa volonté d'une transformation de la gauche et discute ses propositions. De tels débats ne doivent pas donner la priorité aux problèmes internes des partis. » Le présent ouvrage se veut donc un retour aux sources du socialisme pour essayer de retrouver son identité profonde afin d'en percevoir l'avenir. L'auteur de ce livre est à la fois un philosophe, un animateur socioculturel et un militant politique, trois fonctions dont il essaie de faire la synthèse: en tant que philosophe il ne croit pas trop à la capacité de la philosophie de déboucher sur l'action concrète malgré la pénétration des analyses et la pertinence des conseils; en tant qu'animateur socioculturel il est au contraire plongé dans l'action, mais sans toujours en percevoir la finalité éducative; en tant que militant politique il a été très tenté d'agir pour agir, sans réflexion préalable, ce qui s'appelle l'activisme qui est totalement inefficace. TI est donc nécessaire de faire la synthèse des trois fonctions au nom de ce qu'on pourrait appeler le pragmatisme, c'est-à-dire le souci de l'efficacité. Mais l'exigence de l'action ne doit pas nous dispenser de la réflexion.

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Quelle que soit l'origine historique du mot «socialisme» (XIXe siècle ?), l'idée même du socialisme, c'est-à-dire, pour résumer, le projet d'une société plus juste, plus égalitaire et plus fraternelle, est une idée qui remonte à la nuit des temps, parce qu'elle exprime une aspiration humaine fondamentale, d'essence morale, celle de concilier les nécessités pratiques de l'organisation sociale, avec ce qu'elle comporte de division du travail, de répartition des tâches, donc de hiérarchie, de subordination et d'inégalités de fait, et l'idéal d'un "vivre ensemble" aussi harmonieux que possible dans l'intérêt commun défini librement, bref, l'aspiration ou le rêve de concilier la liberté et la justice. Et c'est là qu'est apparue de tout temps la notion de partage comme moyen de compenser ou de réparer les inégalités naturelles et sociales qui aboutissaient "naturellement" à la disparité pauvreté-richesse, non seulement dans le système de la propriété privée des moyens de production c'est-à-dire de l'exploitation de l'homme par l'homme, mais en général dans celui de la redistribution des biens produits collectivement par l'effort égal de chaque travailleur, selon une justice distributive toujours imparfaite et contestée. Au XIXe siècle, avec l'avènement de l'ère industrielle, le conflit à la fois social et idéologique entre propriété privée des moyens de production et travail collectif apparaît plus nettement et donnera naissance aux doctrines du socialisme utopique d'abord et du socialisme scientifique ou marxisme ensuite. Dès lors le conflit va se durcir et se réduire à la confrontation entre ceux qui possèdent le capital, au nom de la liberté individuelle, et ceux qui travaillent à le faire fructifier moyennant un salaire misérable, le partage effectif étant le résultat de la seule lutte des classes, c'est-à-dire d'un rapport de forces souvent violent et sanglant, alors qu'il était présenté depuis toujours comme une obligation morale, notamment, mais pas exclusivement, sous l'inspiration du christianisme: « Les prolétaires », écrit Lamartine en 1838, dans «Le résumé politique du voyage en Orient» classe nombreuse, aujourd'hui livrée à elle-même par la suppression de leurs patrons et par l'individualisme, est dans une condition pire qu'elle n'a jamais été, a reconquis des droits stériles, sans avoir le nécessaire et remuera la société jusqu'à ce que le socialisme ait succédé à l'odieux individualisme. C'est de la situation des prolétaires qu'est née la question de la propriété qui se traite aujourd'hui partout: question qui se résoudra par le combat et le partage si elle n'était résolue bientôt par la raison, la politique et la charité sociale. La charité, c'est le 15

socialisme: l'égoïsme, c'est l'individualisme.» (Propos rapportés par Jean Elleinstein dans Histoire Mondiale des Socialismes). On voit bien que dans l'esprit de Lamartine et des socialistes "utopiques" français du XIXe siècle, le partage ne peut s'effectuer que par le combat et la force révolutionnaire, à moins que la Raison et la Charité l'emportent. Ainsi, faisant ce retour aux sources du socialisme moderne, nous constatons que l'idée du partage libre et volontaire, en tant qu'obligation morale, est restée un sentiment, une intention, parfois concrétisée dans des expériences historiques très précises, mais finalement très peu clarifiée et approfondie de façon à constituer une alternative réelle et concrète au capitalisme, c'est-à-dire à la propriété privée des moyens de production collectifs, qui semble avoir triomphé du socialisme scientifique ou communisme et auquel, malheureusement, les socialistes de ce début du XXIe siècle semblent s'être résignés à seulement le "gérer socialement" . C'est ce travail d'approfondissement que nous allons entreprendre en même temps qu'un essai de clarification de l'idée socialiste elle-même à l'aube du XXIe siècle. Quelle est en effet la situation du socialisme aujourd'hui ?

La chute du communisme, à partir de celle du Mur de Berlin en 1989, a eu inévitablement des répercussions sur le mouvement socialiste en général: celui-ci s'est trouvé considérablement affaibli sur le plan idéologique même s'il a pu provisoirement donner le change pendant quelques années, mais au prix de graves concessions au libéralisme économique, à tel point qu'on peut se demander s'il y a encore, en Europe, une différence très grande entre la droite et la gauche, ce qui justifie le cri d'alarme jeté par Oskar Lafontaine dans un livre prémonitoire qui s'intitule Le Coeur bat à gauche. Mais on ne peut parler de l'avenir du socialisme que si on le situe dans celui de la civilisation tout entière. En donnant les raisons de son départ fracassant du gouvernement Schroeder et de la présidence du SPD, Oskar Lafontaine s'adresse en fait aux socialistes du monde entier qui, à son sens, ont perdu leur âme. Il montre comment leurs dirigeants, sous prétexte de modernisation, empruntent les chemins de la droite. 16

Il estime que la "troisième voie" chère à Tony Blair et Gerhard Schroeder mène au capitalisme sauvage, à l'exploitation des travailleurs, à l'aggravation des inégalités et finalement à l'échec... Oskar Lafontaine propose en échange des solutions précises, un "modèle européen" qui réconcilierait le progrès économique et le respect de l'être humain. Le présent ouvrage, en essayant de revenir aux sources du socialisme, et notamment à la notion de partage répond en quelque sorte à l'appel d'Oskar Lafontaine, mais aussi aux philosophies de tous les temps qui ont placé dans l'éducation la véritable solution au problème de la justice sociale. L'histoire du socialisme ne fait peut-être que commencer. Pour reprendre la conclusion de Jacques Droz à sa monumentale Histoire Générale du socialisme (1978) : «Le socialisme n'a jamais pu remporter des victoires décisives; bien plus son histoire est faite d'échecs, d'abdications et de trahisons, qui ne lui ont permis à aucun moment, au cours des deux siècles passés, de constituer un guide crédible pour l'ensemble de l'humanité. Mais à travers ces lourdes épreuves il a su constamment surmonter ces échecs, il a su s'adapter aux divers mouvements et structures sociales, les hommes se sont retournés vers lui pour y trouver une solution à la misère et à l'oppression. C'est en ce sens que la socialisme demeure, selon l'analyse d'Ernest Bloch, un principe d'utopie et d'espérance, dont la fécondité ne s'est jamais tarie, et qui laisse percevoir aux masses un changement radical de leurs conditions d'existence »... Peut-être parce que le socialisme est autant une affaire de coeur que de raison, d'éducation morale que d'analyse scientifique?

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INTRODUCTION LE SOCIALISME ET L'AVENIR DE LA CNILISATION

Le rôle, la mission du philosophe a toujours été d'essayer de répondre aux deux questions fondamentales que s'est posées et que se pose encore aujourd'hui le genre humain: venons-nous? - Où allons-nous? - Que pouvons-nous espérer? l'avenir de la civilisation?

- D'où

Ajoute Kant, c'est-à-dire

quel est

Si la science a en partie répondu à la première en expliquant que l'homme est le produit d'une évolution biologique parfaitement déterminée sans cependant expliquer autrement que par le hasard (?), le passage de la matière à la vie et de la vie à l'esprit, par contre, elle n'a jamais pu répondre à la seconde (où allons-nous?) parce que cette réponse dépend de la volonté de l'homme, qu'on ne passe pas par une déduction logique de l'être au devoir être, que l'humanité doit donc savoir ce qu'elle veut, prendre son destin en main, c'est-à-dire faire des choix entre plusieurs évolutions possibles. A ce sujet d'ailleurs, il faut d'abord distinguer trois notions qu'on a tendance à confondre: évolution, changement et progrès. L'évolution des êtres vivants, si l'on en croit Darwin, et c'est encore, l'explication qui prévaut aujourd'hui, s'est faite à coup de petites mutations accidentelles dont l'ensemble a constitué un progrès pour l'espèce considérée ou une régression irréversible qui a entraîné sa disparition. L'espèce humaine n'est pas du tout garantie contre une possible régression et peut par conséquent, disparaître. Elle le peut d'autant plus qu'aux facteurs externes (inadaptation au milieu biologique de la planète ou de l'univers) s'ajoutent sous l'effet négatif du "progrès scientifique et technique, des facteurs internes d'autodestruction". Sigmund Freud a bien montré dans Malaise dans la civilisation que l'équilibre instable entre pulsion de mort et pulsion de vie pouvait, un jour, se rompre au 19

profit de la pulsion de mort. Il suffit de penser à la guerre atomique toujours menaçante. Quant à la notion de changement, elle est particulièrement fallacieuse. D'une part, la vie humaine a-t-elle vraiment changé depuis les temps anciens. La vie peut-elle changer? L'expression changer de vie, après son invention par Rimbaud dans Une saison en enfer est devenue le slogan du nouveau Parti Socialiste, créé à Epinay en 1971, mais dès 1980, dans le projet socialiste pour les élections Présidentielles de 1981, on n'a plus osé l'utiliser. D'autre part, on admettra facilement que le "changement" n'est pas forcément un "progrès" ! Le réalisme ne commande t-il pas d'en revenir aux paroles célèbres et pessimistes de l'Ecclésiaste: « Une génération passe, une génération vient, et la terre subsiste toujours. Le soleil se lève, le soleil se couche, et il se hâte de retourner à sa demeure, d'où il se lève de nouveau. Allant vers le midi, tournant vers le nord, le vent se retourne encore, et reprend les mêmes circuits. Tous les fleuves vont à la mer, et la mer n'est point remplie; vers le lieu où ils se dirigent, ils continuent à aller. Toutes choses sont en travail, au delà de ce qu'on peut dire; l'oeil n'est pas rassasié de voir, et l'oreille ne se lasse pas d'entendre. Ce qui a été, c'est ce qui sera, et ce qui s'est fait, c'est ce qui se fera: et il n'y a rien de nouveau sous le soleil. S'il est une chose dont on vise: «Vois, c'est nouveau! » cette chose a déjà existé dans les siècles qui nous ont précédés. On ne se souvient pas de ce qui est ancien, 20

et ce qui arrivera dans la suite

ne laissera pas de souvenir chez ceux qui vivront plus tard ».

Ne faudrait-il pas ajouter, pour actualiser ces propos: « Un mur se construit, un mur se détruit; Les affaires marchent mais la révolte gronde; Certains s'enrichissent mais la plupart s'appauvrissent; Dieu est mort mais l'a-t-on remplacé par la science, l'argent, la puissance ou le sexe: c'est-à-dire par des idoles; La Raison est la chose du monde la mieux partagée mais l'irrationnel continue à gouverner les 4/5 des actes et des faits relatés chaque jour par les médias ; Le clonage annonce-t-ille meilleur des mondes? Est-on plus heureux parce qu'on peut mieux communiquer? La science triomphe mais nous sommes impuissants devant les catastrophes naturelles et les génocides! Etc... » Jean Jaurès, dans son discours à la jeunesse qu'il prononçait à la distribution des prix du Lycée d'Albi, en 1903, s'est érigé fermement contre les paroles pessimistes de l'Ecclésiaste qui semblent justifier le conservatisme: « Rien n'est plus menteur que le vieil adage pessimiste et réactionnaire de l'Ecclésiaste désabusé: "il n'y a rien de nouveau sous le soleil". Le soleil lui-même a été jadis une nouveauté, et la terre fut une nouveauté, et l'homme fut une nouveauté. L'histoire humaine n'est qu'un effort incessant d'invention, et la perpétuelle évolution est une perpétuelle création. » Et pour Jean Jaurès, le socialjsme s'inscrit évidemment dans cette évolution créatrice. Mais s'il y a eu incontestablement progrès scientifique et technique permettant d'alléger le travail et la souffrance physique de l'homme, peut-on dire qu'il y a eu, en même temps, progrès moral, celui-ci étant, qu'on le veuille ou non, la base la plus sûre du bonheur de chaque être humain, qui reste jusqu'à nos jours, le but principal de la civilisation et l'essence même du projet socialiste. Et nous en arrivons maintenant à décrypter la notion ambiguë de progrès. Le débat sur ce sujet est pour ainsi dire permanent. Depuis toujours, (il suffit de songer aux philosophes pré-socratiques), le choix de l'interprétation du progrès s'est toujours fait entre matérialisme et 21

spiritualisme, entre progrès matériel et progrès moral, l'un n'entraînant pas forcément l'autre. La parole célèbre de Victor Hugo: «Rendez les hommes heureux, vous les rendez bons» ne s'est pas toujours vérifiée, loin de là, pour la bonne raison qu'il manquait une définition du "bonheur" et que chacun a pu être déçu d'un bonheur purement matériel. Dans Le Hasard et la Nécessité Jacques Monod, matérialiste, pose bien le problème de ce choix: «L'ancienne alliance est rompue: l'homme sait enfin qu'il est seul dans l'immensité indifférente de l'Univers d'où il a émergé par hasard. Non plus que son destin son devoir n'est inscrit nulle part... A lui de choisir entre le Royaume et les ténèbres... » Voulant définir un «humanisme socialiste réellement scientifique», il parle du «Royaume transcendant des idées, de la connaissance, de la création; Royaume qui habite l'homme et où, de plus en plus libéré des contraintes matérielles comme des servitudes mensongères de l'animisme, il pourrait enfin vivre authentiquement, défendu par des institutions qui, voyant en lui à la fois le sujet et le créateur du Royaume, devraient le servir dans son essence la plus unique et la plus précieuse». Jacques Monod ne reprend-il pas ici le rêve scientifique du début du XXe siècle: le progrès scientifique et technique apportera enfin le bonheur aux hommes, remplaçant la religion comme motif d'espoir? C'est là que la philosophie, en tant que réflexion méthodique, critique et indépendante sur l'avenir de l'homme, c'est-à-dire une réflexion morale sur l'action à mener, sur la conduite à tenir dans la vie, individuellement et collectivement, en particulier vis-à-vis des applications de la Science, cette philosophie a été et sera toujours nécessaire. Tous les grands philosophes, de Platon à Bergson, en passant par Descartes et Kant, ont réfléchi sur le sens à donner à l'existence et à la destinée humaine, chose qu'on ne peut pas tirer des découvertes scientifiques sur l'origine et l'évolution de l'univers et de l'homme. Pour un spiritualiste comme Bergson: «Dans ce corps démesurément grossi (par la technique), l'âme reste ce qu'elle était, trop petite maintenant pour le remplir, trop faible pour le diriger. D'où le vide entre lui et elle. D'où les redoutables problèmes sociaux, politiques, internationaux qui sont autant de définitions de ce vide et qui, pour le combler, provoquent aujourd'hui tant d'efforts désordonnés et inefficaces; il y faudrait de nouvelles réserves d'énergie potentielle, cette fois morale. Ne nous bornons pas à dire que la mystique appelle la 22

mécanique. Ajoutons que le corps agrandi attend un supplément d'âme et que la mécanique exigerait une mystique. Les origines de cette mécanique sont peut-être plus mystiques qu'on ne le croirait; elle ne retrouvera sa direction vraie, elle ne rendra des services proportionnés à sa puissance que si l'humanité qu'elle a courbée encore davantage vers la terre arrive par elle à se redresser et à regarder le ciel » Les deux sources de la morale et de la religion. Pour ne parler que de la vie quotidienne, le progrès scientifique et technique a-t-il rendu les gens plus heureux? A part la machine à laver, le téléphone portable, la télévision, l'ordinateur, Internet, etc... qui ont effectivement rendu la vie quotidienne et le développement intellectuel plus faciles, les hommes ont-ils trouvé le bonheur, la joie de vivre qui est le but de l'existence, même d'un point de vue religieux? Patrick Viveret pense même que le progrès scientifique et technique représente à l'heure actuelle un danger pour notre espèce. Dans un article du Monde diplomatique, intitulé Un humanisme. à refonder, il s'exprime ainsi: «La révolution du vivant, en particulier la possibilité technique du clonage humain, et la mutation informationnelle mettent en cause l'avenir même de l'espèce. C'est seulement en les prenant en compte, mais en retrouvant également une sagesse spirituelle et politique que pourra être fondé un nouvel humanisme. Faute de quoi, le risque est grand que les thèses de la "post humanité" ne conduisent à l'instrumentation et à la marchandisation généralisées des individus. »

C'est un débat majeur que celui qui s'ouvre à nouveau sur l'humanisme. Il a pour origine les conséquences de ce que l'on commence à évoquer sous les termes de "révolution du vivant", de révolution "biologique" ou génétique, et dont nous ne connaissons, de la fécondation un vitro au clonage de la brebis Dolly, que les toutes premières étapes. Au grand défi écologique du XXe siècle - exprimé par la question "Qu'allons-nous faire de notre planète ?" - s'en ajoute un autre plus radical encore et de nature anthropologique: "qu'allons-nous faire de notre espèce ?" A ce sujet, on ne peut pas ne pas évoquer Le Meilleur des Mondes de

Huxley: - "Ce qu'il y a de

plus terrible dans ce roman fiction

prémonitoire, c'est que, sous prétexte d'assurer le bonheur de tous, il n'y a plus de création, plus de devenir, plus de rêve, plus d'espérance. Tout 23