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Elias Canetti

De
282 pages
L'identité énigmatique de l'auteur Canetti, qui revendique à partir d'une même légitimité une oeuvre de fiction littéraire et une de connaissance théorique, s'éclaire quand on le remplace dans l'histoire intellectuelle. Cela consiste avant tout à examiner quelles conséquences il tire du fait qu'il vient après Freud, mais aussi après Nietzsche. On trouve la trace de l'héritage nietzschéen concernant la critique de l'histoire et de la science de la nature dans son opposition constante à Freud, fondateur d'une "science naturelle de l'âme" marquée par l'esprit historique du XIXe siècle.
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ELIAS CANETTI
UN AUTEUR ÉNIGMATIQUE

dans
L 'HISTOIRE INTELLECTUELLE

La Philosophie en commun Collection dirigée par Stéphane Douailler, Jacques Poulain, Patrice Vermeren
Nourrie trop exclusivement par la vie solitaire de la pensée, l'exercice de la réflexion a souvent voué les philosophes à un individualisme forcené, renforcé par le culte de l'écriture. Les querelles engendrées par l'adulation de l'originalité y ont trop aisément supplanté tout débat politique théorique. Notre siècle a découvert l'enracinement de la pensée dans le langage. S'invalidait et tombait du même coup en désuétude cet étrange usage du jugement où le désir de tout soumettre à la critique du vrai y soustrayait royalement ses propres résultats. Condamnées également à l'éclatement, les diverses traditions philosophiques se voyaient contraintes de franchir les frontières de langue et de culture qui les enserraient encore. La crise des fondements scientifiques, la falsification des divers régimes politiques, la neutralisation des sciences humaines et l'explosion technologique ont fait apparaître de leur côté leurs faillites, induisant à reporter leurs espoirs sur la philosophie, autorisant à attendre du partage critique de la vérité jusqu'à la satisfaction des exigences sociales de justice et de liberté. Le débat critique se reconnaissait être une forme de vie. Ce bouleversement en profondeur de la culture a ramené les philosophes à la pratique orale de l'argumentation, faisant surgir des institutions comme l'École de Korcula (Yougoslavie), le Collège de Philosophie (Paris) ou l'Institut de Philosophie (Madrid). L'objectif de cette collection est de rendre accessibles les fruits de ce partage en commun du jugement de vérité. Il est d'affronter et de surmonter ce qui, dans la crise de civilisation que nous vivons tous, dérive de la dénégation et du refoulement de ce partage du jugement. Dernières parutions

Gianfranco STROPPINI, L'amour dans les Géorgiques de Virgile,2003. Silvana RABINOVICH, La trace dans Ie palimpseste, lectures de Levinas, 2003. Gisèle Stanislawa SZCZYGLAK, Les fondements de l'identité humaine: politique d'une usurpation, 2003.

Françoise

KENK

ELIAS CANETTI
UN AUTEUR ÉNIGMATIQUE dans L 'HISTOIRE INTELLECTUELLE

Enquête

L'Harmattan 5-7, rue de l'ÉcolePolyteclmique 75005 Paris FRANCE

L'Harmatt8n Hongrie Hargita u. 3 1026 Budapest HONGRIE

L'Harmattan ltalia Via Bava, 37 10214 Torino ITALIE

(Ç) L'Harmattan, 2003 ISBN: 2-7475-5774-X EAN : 9782747557740

Introduction

CANETTI, AUTEUR UNIQUE OU DOUBLE? Elias Canetti ne connait pas la tiédeur des gens rassis: il "succombe" (erliegen, verfallen), écrit-il tout au long de sa trilogie autobiographique. On ne peut manquer d'être frappé par la fréquence de ce mot qu'il emploie à propos des situations les plus diverses, exceptionnellement amoureuses, où il a été emporté par quelque passion. Cela a commencé très tôt, et avec une violence rare, en témoigne la manière dont s'est manifesté chez lui le désir de savoir lire: il s'en fallut de peu que, à l'âge de cinq ans, il ne fit de lui un meurtrier! Car, rapporte-il, son grand-père eut juste le temps de le retenir d'abattre une hache sur sa cousine, déjà lectrice, qui prenait un malin plaisir à l'empêcher d'accéder à l'objet de son désir, le livre. Plus tard, jeune homme, il a si bien succombé à la masse qu'elle est devenue l'énigme qui l'a occupé sa vie entière, et en tout cas exclusivement pendant vingt-cinq ans. Ecriture et déchiffrement de l'énigme de la masse: voici les deux passions essentielles auxquelles il a confié le cours de son existence. Mais il n'est pas seulement sujet lui-même aux passions les plus vives, il les suscite aussi comme auteur. Certains succombent à leur tour à Canetti, à la limpidité et à la vigueur de sa langue, à l'originalité de perspective de son œuvre protéiforme; je fais moi-même partie de ceux-ci. Il y en a de plus célèbres. Par exemple, Claudio Magris, qui, grand germaniste triestin, s'est fait connaître du public comme arpenteur inspiré de l'espace culturel danubien, celui-là même d'où est issu Canetti. Mais les réflexions que, dans Danube, le séjour dans la ville natale de celui-ci suggère à l'admirateur Magris à propos de l'auteur Canetti ont de quoi interpeller ses fervents. "Dans son autobiographie, qui a probablement été déterminante pour l'attribution du prix Nobel, Elias Canetti va à la recherche de lui-même, de l'auteur d'Auto-da-fé; le Nobel a récompensé deux auteurs, celui de jadis, qui se cache, et celui d'aujourd'hui, qui refait surface. Le premier est un génie mystérieux et inclassable, peut-être disparu et à jamais inaccessible, l'écrivain qui en 1935, à trente ans, a publié un des plus grands livres du siècle, son seul vrai grand livre: Auto-da-fé, presque aussitôt disparu, pour une trentaine d'années de la scène littéraire. (...) L'auteur d'Auto-da-fé n'aurait pas reçu le Nobel, même avec ses autres œuvres de cette époque: pour qu'on finisse par l'accepter, il fallait que vienne un autre

écrivain, celui qui a surgi sur la scène trente ans plus tard, pour accompagner le succès de son livre, promu à une nouvelle gloire, comme s'il s'agissait d'une destinée posthume, et pour en orienter la lecture, l'interprétation, le commentaire - comme si, avec quelques décennies de retard, on eût découvert Le Procès et que Kafka luimême fût réapparu, sous l'aspect d'un vieux monsieur distingué, pour
nous servir de guide dans ses propres labyrinthes."
I

Que la même œuvre puisse donner lieu à des appréciations radicalement opposées est bien entendu chose courante, mais on ne traite pas ici de généralités; c'est Canetti qui nous intéresse, et, singulièrement, pour l'instant, cette même autobiographie qui, au psychiatre et psychanalyste "dissident" Roger Gentis, par exemple, a inspiré au début des années quatre-vingt-dix un essai vibrant d'empathie 2, à Claudio Magris, en revanche, un commentaire où le rejet se cache tout aussi peu. L'avantage de cette réaction négative est de pousser à la réflexion. A partir de l'exigence d'une admiration profonde et ancienne, on peut donc juger que l'autobiographie fait de Canetti un auteur, non pas unique, mais double, qualificatif qui suggère une sorte de duplicité morale. Cohérente, univoque, donc manifestation d'un désir d'emprise sur le monde, selon Magris, elle équivaudrait pour ainsi dire à une trahison. La victime en serait Canetti lui-même, ou plutôt celui qui, dans son seul et unique roman publié, montra autrefois comme personne avant lui le chaos du monde et la malignité du désir de puissance des individus. Dans sa vieillesse, grâce à un récit répondant à des critères consensuels, un deuxième Canetti se serait donné les moyens d'une réussite hors d'atteinte du premier, jeune auteur si peu prolixe et à ce point génialement dérangeant qu'il se condamnait lui-même à rester méconnu. Ainsi, Canetti autobiographe aurait été foncièrement infidèle, non seulement au jeune romancier d'autrefois, mais, plus généralement encore, de bout en bout à lui-même, à son mépris constamment affiché de la réussite et du pouvoir qu'elle donne. Par parenthèse, remarquons qu'il a en tout cas été assez cohérent avec lui-même pour disparaître complètement et jusqu'à sa mort de la scène publique juste après avoir reçu le prix Nobel en 1981. Le jugement de Magris est pour le moins contestable car, entre les pôles qu'il distingue chez Canetti, existe le reste de l'œuvre, dont il ne parle pas, ou presque. C'est le fameux intervalle de trente ans, en fait plutôt de quarante. On a l'impression que pendant cette très longue période il ne s'est pas passé grand-chose. En réalité, pendant ces décennies, Canetti a justement écrit ce qu'il nomme dans son autobiographie l"'œuvre de ma vie"("Lebenswerk"), Masse et puissance (Masse und Macht), cette étude de plus de cinq cents pages
I Claudio Magris, Danube, Paris, Gallimard, 1988, coll. Folio, p. 492-493. 2 Roger Gentis, La Folie Canetti, Paris, Maurice Nadeau, 1992.

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qu'on peut qualifier globalement d'anthropologique. Le jugement de valeur autorisé par la qualité d'admirateur d'une œuvre unique dans tous les sens du terme peut donc dispenser de tenir compte de la réalité: il existe un ensemble écrit par Canetti qui forme objectivement son œuvre, et dont il a revendiqué la responsabilité à niveau égal pour toutes ses composantes en décidant de publier. D'autre part, que l'optique de l'autobiographie soit en opposition avec celle du roman est une chose, incontestable d'ailleurs, mais qu'elle soit une trahison, une autre, et qu'on puisse parler pour cela d'une identité double de l'auteur, une troisième encore.
Légitimité de la question

Et pourtant, abstraction faite de la distorsion de perspective introduite par sa passion exclusive pour Auto-da-fé (Die Blendung), si Magris avait finalement raison en posant la question de l'identité unique ou double de l'auteur Canetti? Si cette question était fondée, non pas en passion, mais objectivement? Cela signifierait en l'occurrence tenir compte à la fois de l'ensemble de l'œuvre et du point de vue de l'auteur, "officiellement" exprimé dans son autobiographie. A y regarder de près, ce point de vue qui fait de l'essai anthropologique le centre de gravité de l'œuvre entière pose sans nul doute objectivement problème quant à l'identité de l'auteur Canetti. En fait, ce n'est probablement pas un hasard si, en France spécialement, il est négligé, hormis comme autobiographe. On aime ici les choses clairement identifiables, et ce qui n'entre pas dans des catégories rationnellement définies, on préfère l'éviter. Or, à l'évidence, exception faite de quelques passionnés, on est désorienté en France par Canetti, et cette perplexité a des raisons plus profondes que l'opposition de perspective entre l'œuvre de jeunesse et celle de la vieillesse. Peut-être n'est-il pas déplacé dans le cadre d'une introduction de rapporter une anecdote qui, mieux qu'une longue démonstration, illustrera à quel point l'auteur Canetti heurte les conceptions communes. Un colloque sur l'autobiographie m'a donné l'occasion d'exposer mon interprétation des rapports entre celle de Canetti et le reste de son œuvre. Mon but était de mettre l'accent sur la cohérence de ses positions d'auteur au-delà de leur hétérogénéité apparente, pourtant le débat s'est clôt sur la remarque suivante d'un des participants: "Au fond, qui est Canetti? Je n'arrive toujours pas à m'en faire une idée." Exempla docent: selon toute apparence, ce qui trouble la perception et donc la réception de Canetti est un problème fondamental d'identité de l'auteur. Il vient s'ajouter à celui déjà déroutant en soi de l'identité de l'homme: né en 1905 dans la Bulgarie issue de la désagrégation de l'Empire ottoman, d'une famille de nationalité turque mais de langue maternelle judéo-espagnole, élevé à partir de l'âge de six ans en Angleterre, donc en anglais, transplanté 9

deux ans plus tard à Vienne et contraint par sa mère à maîtriser sur le champ l'allemand comme si c'était une langue maternelle, devenu écrivain dans cette troisième langue et resté tel malgré l'environnement linguistique étranger de Londres, où, à partir de 1938, il a vécu plus de trente ans, avant de s'établir finalement à Zurich où, en 1994, il est mort citoyen britannique! Les bouleversements du XXème nous ont habitués aux destinées sinueuses, même pour des hommes parfaitement ordinaires. Là n'est donc certainement pas le problème, s'agissant de Canetti. Il se formule en fait ainsi: l'auteur d'une somme théorique peut-il fondamentalement être le même que celui d'un roman? Afm qu'on comprenne mieux ce qui est en question, il faut être clair. D'abord, ne confondons pas auteur et personne; s'il s'agissait d'une simple question de personne, elle serait anecdotique et ne vaudrait même pas d'être soulevée. C'est un peu comme si l'on s'étonnait que le même Nabokov ait pu être le romancier que l'on sait et, concurremment, un spécialiste internationalement reconnu des papillons, lequel aurait d'ailleurs certainement pu écrire une somme théorique sur ces insectes s'il en avait eu matériellement le temps. En revanche, il est effectivement étrange que, lorsque Canetti parle de son œuvre de théoricien - certes pas des papillons mais de l'homme, ce qui fait une grosse différence, si ce n'est que l'esprit théorique reste en principe l'esprit théorique -, il ne la présente pas comme la production d'un auteur fondamentalement différent dans l'esprit de celui d'Auto-da-fé. D'autre part, la passion ombrageuse que ce livre peut susciter souligne quelle sorte de roman il a écrit: un vrai roman, indiscutablement unique dans la littérature européenne moderne, par son style de récit, par ses personnages, d'une opacité irréductible en dernière analyse, surtout pas un roman à thèse; Canetti n'a rien d'un Sartre, il n'illustre pas, même brillamment, des idées. Cependant, à peine la question dite objective de l'identité unique ou double de l'auteur Canetti a-t-elle commencé d'exister qu'elle menace de s'écrouler sous le coup d'une objection de taille: celle de l'unité thématique évidente de l'ensemble de l'œuvre. D'un bout à l'autre, il n'y est question que de la mort, du meurtre, de la masse, du pouvoir et du langage. A ceci s'ajoute que l'unité de l' œuvre se perçoit bien au-delà des thèmes généraux. La figure du chef d'orchestre en est l'exemple parfait. Elle apparaît pour la première fois dans Masse et puissance comme une fonction sociale à travers laquelle transparaissent pratiquement à l'état pur les caractéristiques de la puissance. Elle resurgit ensuite dans Le Témoin auriculaire (Der Ohrenzeuge) parmi cinquante "caractères" renouvelant la typologie humaine d'un Théophraste. On la retrouve enfm dans l'autobiographie où elle s'incarne dans un individu singulier: Hermann Scherchen, que Canetti a fréquenté dans les années trente. Roman, pièces de théâtre, peinture de "caractères", 10

essais, autobiographie, aphorismes ou réflexions on débat du terme approprié au type de texte ., et, bien entendu, somme théorique: Canetti est un adepte et un maître de la diversité formelle, nécessaire reflet esthétique de son aspiration éthique à la "métamorphose" ("Verwandlung"). Mais si tous les genres, ou presque, sont mis à contribution, tous concourent, c'est incontestable, à présenter une vision du monde homogène dans les grandes lignes comme dans le détail.
Une question de légitimité de l'auteur

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Qu'en est-il alors de l'interrogation sur l'identité de l'auteur Canetti, a-t-elle, oui ou non, un fondement objectif? A coup sûr, elle en a un, si l'on précise que cette question se pose en termes de légitimité de l'auteur. Le moins que l'on puisse dire est que faire œuvre de connaissance théorique dans un domaine déjà constitué en science comme l'anthropologie ne relève apparemment pas de la même légitimité que faire œuvre littéraire. On a en principe affaire à deux domaines de souveraineté parfaitement distincts, même si, récemment, ceci a été pour une part remis en cause par certains anthropologues. Mais tel n'était pas le cas quand Canetti a pris la décision au milieu des années vingt de faire œuvre de connaissance sur la masse, ni non plus quand Masse et puissance est paru en 1960. L'important pour la question de l'identité est de la replacer dans le contexte des années 1925 à 1960 pendant lesquelles Canetti a travaillé à son ouvrage anthropologique. Admettons donc que l'identité de l'auteur Canetti est effectivement énigmatique et qu'elle pose une question théorique de fond. Mais vaut-elle pour autant qu'on lui consacre un livre et l'attention d'un lecteur? Pour en juger, qu'on considère s'ils ont été nombreux, au XXème siècle, les auteurs qui ont eu l'audace de revendiquer une œuvre littéraire et une œuvre théorique à partir d'une même légitimité. Ce n'est pas pour rien que Gentis parle, non sans admiration, de la "folie" de Canetti. Cette légitimité, fondement unique d'œuvres relevant de domaines de souveraineté apparemment radicalement opposés comme le sont un roman et des pièces de théâtre, d'un côté, un ouvrage théorique, de l'autre, c'est celle du "Dichter"; sa genèse et ses débuts sont relatés par l'autobiographe. Qu'est-ce que ce mot signifie en français? Le fait est que lui trouver un correspondant est malaisé. Tantôt la meilleure solution est de le rendre par écrivain, tantôt par poète, voire par romancier: tout dépend du contexte. Appliqué à Canetti, il échappe pour l'instant à toute traduction précise, puisque cela supposerait de déjà cerner le contenu qu'il lui donne. On comprend cependant dès maintenant que seul ce contenu permet de faire le lien avec la question de la légitimité à connaître dans le 11

domaine théorique. Car il est clair que l'existence du versant théorique de l' œuvre de Canetti pose par ricochet la question des rapports à la connaissance de la "Dichtung", activité et production du "Dichter". Revendiquer d'un même point de vue œuvre littéraire et œuvre de connaissance théorique n'aurait aucun sens si celui-ci n'avait pas vocation légitime et fondamentale à connaître. Reste à savoir quoi, et comment. Poser la question de la légitimité du "Dichter" à connaître revient à s'interroger sur ce à quoi son expérience lui donne accès, ainsi que sur la valeur à accorder à celle-ci.
L'éclairage de l'histoire intellectuelle

A quiconque feuillette Masse et puissance il saute aux yeux que son auteur n'est pas moins inclassable que celui d'Auto-da-fé. Ceci tient à la place qu'il s'assigne à lui-même, à sa position solitaire dans la connaissance. On serait presque tenté d'appeler cette position "naïve", si cela avait un sens dans le cas d'un homme à qui son histoire intellectuelle mais aussi l'envergure de ses moyens et de ses ambitions interdisent de supposer la moindre naïveté. Le parti pris évident de Masse et puissance, c'est de ne se référer qu'à soi-même, de ne pas renvoyer à la discussion savante des sujets abordés, de ne pas tenir compte des disciplines existantes constituées autour d'un objet soigneusement défini, bref, de faire en général comme si l'ouvrage existait en dehors de toute histoire intellectuelle, comme s'il était sorti du néant. L'éclairage latéral des trois recueils de réflexions, celui direct et, paradoxalement, peut-être moins intime de l'autobiographie, fait que Masse et puissance perd son caractère de bloc erratique. Les rapports avec le passé et le présent de l'histoire intellectuelle sortent de l'ombre. Ils sont, comme en témoignent ces textes, d'une richesse infinie. Mais si la personnalité intellectuelle de l'auteur se donne là à voir dans toute sa complexité, l'énigme de son identité n'en est pas pour autant levée. On comprend cependant qu'elle se rapporte justement à une question de place dans l'histoire intellectuelle. Tâcher de situer Canetti dans cette histoire, c'est donc ce qu'on se propose ici. Vaste programme, pourrait-on ironiser. Il est évident qu'il a besoin d'un cadre pour être crédible. Aussi ne sera-t-il pas du tout question de l'héritage juif de Canetti; pas plus que de l'influence espagnole sur lui, alors qu'elle est certaine; ni des Grecs non plus, qu'il révère pourtant, ni des Chinois, dont il fait grand cas, pour ne citer que quelques points saillants de son immense horizon culturel. Outre que, pour éclairer les rapports qu'il entretient avec les legs des grandes cultures du passé, il faudrait des connaissances encyclopédiques difficiles à réunir par une seule personne, et que de surcroît on risquerait de glisser dans le genre inepte du catalogue, on sortirait en fait du sujet. Il faut prendre le terme d'histoire au sérieux. 12

Il s'agit de situer Canetti dans un ensemble contraignant tel que son œuvre apparaisse pertinente, voire nécessaire, en fonction d'un cadre spatio-temporel spécifique dont il faisait intrinsèquement partie; s'il n'avait pas pris les données intellectuelles de ce cadre comme point de départ de sa propre activité créatrice, il se serait tout bonnement interdit d'exister comme auteur. Cet ensemble qui a exercé sa contrainte propre sur lui, c'est bien entendu celui de la culture de langue allemande dont il est devenu partie prenante, à la fois légataire et contributeur, en se faisant auteur dans cette langue. Devant l'Académie Bavaroise des Beaux-Arts, il s'est défini à la fin des années soixante comme "un hôte de la langue allemande" ("ein Gast in der deutschen Sprache"), ce qui signifie entre autres, expliquait-il, "le prisonnier consentant de quelques milliers de livres (en allemand) que j'avais eu le bonheur d'emporter avec moi (en Angleterre), et je ne doute pas que (dans ce pays) ils m'eussent chassé comme renégat de leur sein si la moindre chose avait changé dans mon rapport à eux."3 On ne saurait exprimer plus clairement la force des liens qui rattachent Canetti à la culture de langue allemande. C'est dans ce cadre constitué de problématiques nées d'une histoire intellectuelle particulière qu'il s'agit de déterminer sa position d'auteur énigmatique.
Enquête d'un germaniste

On va donc lire un livre de germaniste. C'est une espèce qu'on peut craindre en voie d'extinction, au train où se développe du bas en haut de l'enseignement ftançais, avec les technologies dites de communication, la domination de l'anglais, ou plutôt de ce qui en tient désormais lieu selon sa conception utilitariste triomphante. Quoi qu'il en soit, s'il n'est au fond pas plus nécessaire de connaître l'allemand que le ftançais pour participer à l'euphorie "instantanéiste" d'un monde globalisé, il est préférable d'être germaniste pour parler de la place de Canetti dans la culture allemande. Car il s'agit de ne pas l'interpréter au travers des images d'auteurs de langue allemande qui se sont formées et, semble-t-il, figées en France au cours du temps, et qui y ont, d'autre part, profondément et durablement influencé la manière de penser. Faute, apparemment, de pouvoir être conftontés à tout moment, selon le besoin, à leurs textes en langue originale, certains font en effet penser à de saintes icônes suspendues aux murs de notre espace intellectuel, tant il paraît sacrilège d'attirer l'attention sur des aspects problématiques de leurs œuvres et de leur influence qui contrastent avec l'image établie. Il me semble, par expérience, que
(u.) der willige Gefangene einiger tausend BUcher, die mitzubringen ich das GlUck " hatte, und ich zweitle nicht daran, dass diese mich ais Abtrünnigen aus ihrer Mitte verstossen hlUten, hatte sich nur das Geringftlgigste in meinem VerhllItnis zu ihnen verllndert." GdW, p. 170.

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c'est notamment le cas de Nietzsche et de Freud, dont la seule image désormais recevable est celle d'un herméneute humaniste de grand style et rien d'autre; c'est à dire que ses liens avec les sciences de la nature ne sont envisageables que sous un angle historique plus ou moins anecdotique. Quant à Nietzsche, puisque la manipulation de ses textes par sa sœur et leur utilisation parcellaire et tendancieuse par des idéologues du IIIème Reich sont scientifiquement avérées, on se sent à peine le droit de s'interroger sur la question de savoir si son rôle réel, depuis plus de cent ans que sa pensée est au monde, n'a jamais dépassé le cadre des questions fondamentales à poser à partir de la mort de Dieu. Pourtant, s'agissant d'un iconoclaste de cette envergure, la sorte de canonisation à laquelle on assiste depuis des années légitimerait à elle seule qu'on fasse pour le moins du mauvais esprit. Quel rapport avec Canetti? C'est qu'aucun auteur de langue allemande ne pourrait en quelque sorte se targuer de bénéficier à ses yeux d'une rente de situation en matière de vénération. Il existe bien pour lui un "panthéon", si l'on peut dire, et il n'hésite même pas dans plusieurs cas à employer expressément le qualificatif de "dieu" (Gott): ou on succombe, ou on ne succombe pas, il ne faut donc pas s'étonner qu'il ne mesure pas son admiration. La réputation, ou mieux la sacralisation par le groupe, n'a cependant aucune part au fait qu'il a accordé une position privilégiée à tel ou tel auteur. Si position privilégiée il y a, elle est chez lui uniquement affaire de reconnaissance de la valeur du texte et de l'homme qui l'a produit, en fonction de critères strictement personnels. Nous aurons bientôt l'occasion de voir que cette indépendance totale vis à vis des réputations les mieux établies a conduit Canetti à des jugements en complète contradiction avec ceux de la majorité, singulièrement avec ceux qui prédominent en France. Quoi qu'il en soit, la familiarité avec son œuvre fait naître la conviction que son indépendance vis à vis des auteurs de langue allemande vient de ce qu'il les avraiment lus: toute sa vie, il n'a cessé de se confronter à la lettre de leurs œuvres. Je propose de lui emboîter le pas dans cette démarche de lecteur. Eclairer son identité d'auteur énigmatique en le situant dans l'histoire intellectuelle devient alors une affaire de recherche patiente dans des textes en langue allemande de preuves convaincantes et d'indices cachés. Ceci apparente en quelque sorte cet essai à une enquête policière espérons pour le meilleur et pas pour le pire - . Est-il nécessaire de préciser que cet esprit n'est en rien conforme à celui de l'œuvre de Canetti? Pourtant, cela ne m'empêche pas d'oser placer cette étude sous son patronage. Comme on le verra, une des grandes leçons qu'on peut retenir de la fréquentation de son œuvre est que tension vers la connaissance théorique, aussi pointilleuse qu'elle se veuille, et passion pour son objet ne doivent à aucun moment s'exclure l'une l'autre.

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Chapitre I UN ESPRIT AGONAL Il vient d'être question de manière polémique de Freud et de Nietzsche comme de deux exemples parfaits de ces "icônes allemandes" qui trônent dans l'espace intellectuel français. Bien entendu, ce choix n'était pas un hasard, s'agissant de ces données dont Canetti ne pouvait faire abstraction dès lors qu'il se donnait pour tâche de construire à son tour une œuvre à l'intérieur de la culture en langue allemande. Puisque ces deux géants fondateurs de modernité l'avaient précédé, son chemin passait nécessairement par eux. L'adversaire trop évident: Freud Tout en étant clos sur lui-même, Masse et puissance le laisse transparaître sans doute possible, quant à l'autobiographie, elle est explicite sur ce point: l'opposition à la psychanalyse joue pour l'ensemble de l'œuvre de Canetti un rôle déterminant, structurant. La présence incontournable de la théorie freudienne dans l'environnement intellectuel immédiat du jeune Canetti à Vienne l'a en effet contraint, relate l'autobiographe, à se définir par rapport à elle: en l'occurrence, contre elle. A se définir dans le domaine de la connaissance théorique, mais aussi comme "Dichter", puisqu'il lie les deux par la légitimité. Il est donc évident que son débat avec la psychanalyse jette une lumière sur son identité d'auteur. On peut tout de suite en conclure qu'il va beaucoup être question dans ces pages de la théorie psychanalytique, telle que Freud l'a élaborée certes, mais bien sOr plus encore, telle que Canetti l'a comprise à la lecture de ses textes. Cependant ne nous méprenons pas. S'il s'agit en général d'enquêter sur la place de Canetti dans l'histoire intellectuelle, son rapport à la psychanalyse ne peut être ici qu'un moyen et pas une fm. Mais c'est un moyen des plus commodes puisque rien n'est plus évident chez Canetti que son opposition à Freud. Le fondateur de la psychanalyse est en effet de bout en bout présent comme adversaire dans son œuvre, longtemps d'abord implicitement, ainsi dans Masse et puissance, puis, soudain, tout à fait explicitement, à partir précisément du deuxième tome de l'autobiographie, Le Flambeau dans l'oreille (Die Fackel im Ohr), paru en 1980. Cette présence d'un adversaire privilégié qui traverse toute l'œuvre met en lumière, après la tendance à "succomber", un autre trait caractéristique de la personnalité intellectuelle de Canetti:

son fonctionnement "agonal", pour reprendre un terme de son crû. "J'ai toujours recherché particulièrement ceux qui maintenaient ma contradiction en éveil" 1, confie-t-il dans la préface au Territoire de l'homme (Die Provinz des Menschen), son premier recueil de réflexions. Quant à l'autobiographe, son souci de sincérité rétrospective le porte à éclairer son rapport à Freud autrement que sous l'angle agonal. "Il était clair pour moi que j'avais besoin de (Freud) comme adversaire. Mais qu'il me servait en quelque sorte aussi de modèle, personne à l'époque n'aurait pu me convaincre de cela."2 L'époque en question, c'est celle où, à vingt ans, il avait pris la décision d'écrire son livre sur la masse en faisant abstraction des recherches sociologiques et psychanalytiques existantes. Pour l'entreprise aussi follement audacieuse d'un tout jeune homme, quelle inestimable stimulation que la proximité immédiate, temporelle et géographique, d'un grand déchiffieur de l'âme et du comportement humains dont "il était question (...) à Vienne comme s'il était possible de parvenir par soi-même, par sa propre volonté et décision, à l'explication de phénomènes" 3 ! Freud pour Canetti: à la fois un adversaire constant et, pendant longtemps, un modèle inconscient. Son importance n'est donc pas mince. Quoi qu'il en soit, que peut bien signifier le retournement 1Tappantqui intervient avec Le Flambeau dans l'oreille quand Canetti se met page après page à le nommer? Cette question peut paraître superflue: une fois adopté le principe d'un récit des années de formation, rien de plus logique que de faire sortir Freud de l'ombre où il était délibérément confiné jusqu'alors, puisque son influence avait été déterminante à l'époque. Le contenu du Flambeau dans l'oreille serait donc le reflet naturel de la réalité des faits. Certes. Mais la soudaine présence de Freud y est si aveuglante qu'on est en droit de se demander si elle ne sert pas aussi à cacher aux regards indiscrets un autre grand prédécesseur, aussi déterminant pour l'histoire intellectuelle en général que probablement pour Canetti lui-même: Nietzsche, l'autre géant fondateur de modernité. Le "grand ennemi" caché: Nietzsche Rendre Nietzsche définitivement invisible alors qu'il aurait été un prédécesseur déterminant? Curieux dessein. Si le rapport de Canetti à Freud est univoque dans l'opposition, celui qu'il entretient
l "Ich habe Ïlnmer nach denen gesucht, die meinen Widerspruch wach hielten." PdM,

~. 8.
"Es war flIr mich klar, dass ich (Freud) ais Gegner brauchte. Dass er mir aber auch ais eine Art Vorbild diente, davon hatte mich damais niemand übeu.eugen kônnen." FiO, p. !18. (...) ln Wien ...war von Freud die Rede, ais kônne man selbst, durch eigenen Willen und Beschluss, auf die Erldllnmg von Dingen kommen. FiO, p.118.

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au philosophe mérite en revanche le qualificatif de hautement paradoxal. D'une part, il lui a obstinément refusé l'évidence, mais en même temps ce rapport apparaît tout de même fondamental; beaucoup plus fondamental que l'opposition à Freud. Canetti s'exprime rarement sur Nietzsche, il ne le fait que dans un nombre restreint de "réflexions" éparpillées dans les trois recueils. Chaque fois, c'est pour marteler son hostilité au philosophe. Il n'empêche qu'on ne peut pas ne pas être ftappé par des parentés impressionnantes. Sans se soucier d'ordre, on peut citer comme points communs évidents: une passion pour Stendhal comme exemple parmi les plus convaincants de l'amour de la vie, le refus de la métaphysique au profit de la valorisation exclusive de l'ici-bas, une foi totale dans l'expérience personnelle, chacun allant jusqu'à jouer son destin d'auteur sur un événement intime qualifié par tous deux de "révélation" (Offenbarung), la revendication d'intempestivité, une prédilection pour la forme du fragment et le refus des grands systèmes explicatifs, la référence aux philosophes présocratiques que Nietzsche a contribué à sortir de l'oubli. Il saute bien sOr aux yeux qu'ils ont mis un même objet au centre de leur réflexion, la puissance. Au-delà, moins évident, mais tout aussi capital, il yale rapport à l'histoire. Tous deux remettent en cause le fait qu'à l'époque moderne régnerait une quasi-unanimité pour appliquer à la réalité le point de vue de la nécessité. Canetti converge avec Nietzsche pour souligner le caractère essentiellement rétrospectif de ce point de vue, car il se fonde sur l'entérinement du fait accompli, de la "réussite" (Erfolg), terme capital pour chacun. L'un et l'autre jugent à la fois imbécile et cynique cette idolâtrie de la "réussite", c'est à dire comme une faiblesse de pensée qui aboutit à une dangereuse réduction de possibilités: possiblités d'événements en général et modalités d'être de l'homme en particulier. Chacun montre que la pensée de la "réussite" se traduit dans les faits par une glorification, parfaitement injustifiée dans les faits, de l'homme moderne européen par lui-même. La position commune sur la question de la "réussite" entraîne chez l'un comme chez l'autre la remise en cause de la conception de I'histoire et des sciences de la nature, telles qu'elles se sont imposées au cours du XIXème siècle. Pour accepter, contre l'évidence imposée par Canetti, l'idée d'une parenté intellectuelle profonde entre lui-même et Nietzsche, il faut des preuves indéniables. En voici à propos de l'histoire justement. Chaque texte porte la marque caractéristique de son auteur. Chez Canetti, elle prend la forme d'une allusion au type du "survivant" ("der Überlebende"). Ce type humain se dégage en effet de l'étude anthropologique comme celui qui, œuvrant à envoyer à sa place les autres en masse à la mort, est un moteur essentiel de l'histoire et, par là, renferme en lui-même le principe de la condamnation de celle-ci. Quant à Nietzsche, sa marque caractéristique réside dans la référence 17

au "puissant individu" ("gewaltiger Mensch") qui seul, justement, peut justifier l'histoire. Cependant ce qui ftappe au-delà, ou plutôt en deçà, c'est l'identité à la base du jugement sur l'histoire: elle est absurde et abominable parce que la pure force la régit, et l'historien typique, qui, se faisant un devoir d'enregistrer scrupuleusement son cours, l'absolutise, est borné et objectivement cynique. Chez Canetti, on lit: L 'histoire présente tout comme s'il n'avait pu en advenir autrement. Mais cela aurait pu advenir de cent manières. L 'histoire se place du côté de l'advenu et l'extrait par une force de cohérence du nonadvenu. Parmi toutes les possibilités, elle s'appuie sur une seule, la survivante. L 'histoire donne ainsi toujours l'impression d'être pour ce qui est plus fort, c'est à dire le véritablement advenu: cela ne pouvait pas ne pas se produire, cela devait se produire. 4 Sur le même sujet, élargi significativement à la science de la nature par une allusion à Darwin et à son histoire naturelle, Nietzsche avait écrit au milieu des années soixante-dix du siècle précédent: Toute histoire est jusqu'ici écrite du point de vue de la réussite, et ce en supposant une raison dans la réussite. (...) Partout l'optimisme épais dans la science. La question: 'qu'est-ce qui se serait passé si telle et telle chose ne s'étaient pas produites' est presque unanimement rejetée, et cependant c'est justement là la question cardinale qui fait de toute chose une ironie. (...) Si l'on recherche un plan dans l'histoire, qu'on le voie dans les intentions d'un puissant individu, peut-être dans celles d'une dynastie, d'un parti. Tout le reste est chaos. - Dans la science de la nature existe aussi cette déification de la nécessité. - (...) L 'histoire comme sarcasme des vainqueurs; l'état d'esprit servile et la dévotion devant le fait (...). Qui ne comprend pas combien l 'histoire est brutale et absurde ne
comprendra pas non plus l'impulsion de donner du sens à l 'histoire.
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4 "Die Geschichte steIlt alles so dar, ais hane es nicht anders kommen kOnnen. Es hatte aber auf hundert Arten kommen kônnen. Die Geschichte stellt sich auf die Seite des Geschehenen und hebt es durch einen starken Zusanunenhang aus dem Nichtgeschehenen heraus. Unter alIen Môglichkeiten st1Itzt sie sich auf die eine, die Uberlebendte. So wirkt die Gechichte immer, ais ob sie furs Stdrlœre ware, namlich filrs wirklich Geschehene: es hatte nicht ungeschehen bleiben kOnnen, es musste ~eschehen."PdM; p. 138. "Alle Geschichte ist bis jetzt yom Standpunkt des Erfolgs und zwar mit der Annahme einer Vemunft im Erfolge geschrieben. (...) ÜberaIl der breite Optimismus in der Wissenschaft. Die Frage: 'was ware geschehen, wenn das und das nicht eingetreten ware' wird fast einstimmig abgelebnt, und doch ist sie doch gerade die kardinale Frage, wodurch alles zu einem ironischen Dinge wird. (...) Wenn man nach Plan in der Geschichte sucht, so sehe man ibn in den Absichten eines gewaltigen Menschen, vielleicht in denen eines Geschlechtes, einer Partei. Alles Ubrige ist ein Wirrsal. - ln der Naturgeschichte auch ist diese Vergôtterung des Notwendigen. - (...)Die Geschichte ais der Hohn der Sieger; servile Gesinnung und Devotion vor dem Faktum (...). Wer nicht begreift, wie brutal und sinnlos die Geschichte ist, wird auch den Antrieb gar nicht 18

La proximité temporeUe de Nietzsche, son influence capitale sur la perception des questions qui définissent la modernité dans la première partie du XXème siècle, plus particulièrement dans l'aire culturelle germanique, font qu'il n'est guère possible de douter de la cause de la parenté intellectueUe qui vient d'être soulignée. Il ne peut s'agir d'autre chose que d'un héritage en ligne directe, mais dont la caractéristique chez l'auteur de Masse et puissance est d'être inversé dans les conséquences qu'il tire personnellement de la critique de l'histoire: il n'est pas question de donner du sens à celle-ci par la promotion d'un grand individu, car derrière ce dernier se profile le "survivant" qui la condamne. En plus d'être inversé, cet héritage est en quelque sorte crypté, car, à l'évidence, Canetti a fait de cette question un "tabou". Tabouiser certains sujets est d'ailleurs une pratique que l'autobiographe s'attribue depuis l'enfance. "Tous ceux que Nietzsche a fécondés: de très grands comme Musil, tous ceux qu'il a laissés intacts: Kafka. Une démarcation m'importe, celle-ci: ici est passé Nietzsche, ici n'est pas passé Nietzsche." 6 Cette réflexion est caractéristique de l'attitude de Canetti à l'égard de celui-ci dans tous les textes qu'il a jugé bon de publier, parce qu'elle exclut précisément son cas de la question de l'influence du philosophe sur les auteurs de langue allemande qui comptent pour lui au XXème siècle. La seule image de Nietzsche qu'il considère licite de figurer à l'intérieur de sa propre œuvre est celle d'un penseur dont "beaucoup d(es) propos me remplissent d'horreur tels ceux d'un vulgaire despote" 7. Pourtant, la comparaison des positions critiques sur la "réussite" et l'histoire comme restriction par la force des possibilités d'événements ne peut tromper: comme Musil, Canetti a été fécondé par Nietzsche. C'est ce qui justifie qu'on puisse se demander si, rendant compte de ses années de formation, il n'a pas parlé abondamment de l'importance de Freud pour lui à cette époque afin de cacher celle de Nietzsche, puisque le nom de celui-ci est totalement absent de l'autobiographie. Selon toute vraisemblance, le principe autobiographique propre à Canetti consiste autant à occulter qu'à révéler. Il ne faut donc pas demander à l'autobiographie ce qui lui a été refusé de donner. Si l'on veut un indice solide de l'importance vraisemblable de Nietzsche pour le jeune Canetti, il ne reste qu'à passer au peigne fin les recueils de réflexions. Ce n'est que dans le deuxième, Le Cœur secret de l'horloge (Das Geheimherz der Uhr),
verstehen, die Geschichte sinnvoll zu machen." Wir Phi/%gen, KrOners l'aschenbuchausgabe, p. 582- 583. "Alle, die Nietzsche befruchtet hat: sehr grosse wie Musil, und aile, die er unbertlhrt Hess: Kafka. Auf diese Trennung kommt es mir an: Hier war Nietzsche. Hier war ~ietzsche nicht." GdU, p. 181. "Viele seiner Satze erftlllen mit Abscheu, wie die eines vulgl!ren Despoten." PdM, p. 206-207.

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donc relativement wd dans la production des textes de cette nature, qu'on le trouve enfm. Il s'agit d'une réflexion sur Jacob Burckhardt, le grand historien de la culture du XIXème siècle adepte de Schopenhauer, dont le jeune philologue Nietzsche était devenu le collègue après sa nomination à J'Université de Bâle; par la suite, le philosophe Nietzsche l'a loué à plusieurs reprises pour sa conception non-triomphaliste de I'histoire. Quant à Canetti, il rend aussi hommage à Burckhardt dans la réflexion en question. Au titre des dettes qu'il dit avoir de longue date contractées vis à vis de lui, il cite: "sa résistance à Nietzsche, tôt une mise en garde pour moi" 8. Il aurait donc eu besoin d'être mis en garde contre Nietzsche, et ce tôt? Intéressant aveu, et qui, si l'on établit un lien avec l'autobiographie, contraste pour le moins avec le tableau intellectuel qu'il peint de sa génération dans Le Flambeau dans l'oreille. Il y est question de Freud, de Karl Kraus, de Weininger, de Schopenhauer; de Nietzsche, comme l'on sait maintenant, jamais, pas même lorsque sont évoqués les propos misanthropes et misogynes dans lesquels, se gargarisant de citations célèbres, les jeunes gens qu'il fTéquentait à Vienne au milieu des années vingt se complaisaient selon lui. Pour se faire une idée de ce qu'a cependant pu être l'imprégnation nietzschéenne de la jeunesse de cette époque dans l'aire germanophone, il suffit de lire par comparaison J'autobiographie d'un contemporain exact de Canetti, Klaus Mann, le fils aillé de Thomas Mann étant né comme lui en 1905. Canetti autobiographe fait donc à l'évidence tout pour passer sous silence l'influence de Nietzsche sur sa génération, comme s'il fallait absolument éviter un rapprochement possible entre lui-même et le philosophe de la volonté de puissance, auquel pourtant dans sa jeunesse, plus encore qu'un Klaus Mann compte tenu de sa psychologie particulière, il avait toutes les raisons de "succomber". Sinon, pourquoi avoir justement eu besoin d'être mis en garde contre Nietzsche dès cette époque? L'intéressant est que la piste Burckhardt ne s'arrête pas là. Dans le cadre de la réflexion sur I'histoire, une note antérieure du Territoire de l 'homme montre que, à Burckhardt, Canetti oppose de fait un autre grand historien du XIXème siècle, Leopold von Ranke. Quant à lui, collègue de Hegel au début de sa carrière à l'Université de Berlin, il fut le fondateur de la science historique allemande et l'historiographe officiel de la Prusse, donc un des grands chantres de l'histoire triomphaliste. Rien d'étonnant par conséquent à ce que Canetti le qualifie d"'adorateur de la puissance" ("Machtanbeter"). Mais cette opposition des deux grands historiens marquants du siècle passé dans l'aire culturelle germanique n'est pas une idée originale de Canetti. Elle se trouvait déjà chez nul autre que Nietzsche, et ce dans des termes étonnamment similaires, car le philosophe estampille
8 "(...) Sein Widerstand gegen Nietzsche, ftOh fIIr rnich eine Wamung." GdU, p. 8

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Ranke comme l' "avocat de toute causa fortior" ("advocatus jeder causa fortior"). La différence saute cependant aux yeux: dans le cas de Nietzsche, cette opposition était d'une actualité intellectuelle évidente, ce qui lui faisait bien sûr défaut à l'époque de Canetti. Ne la tiendraitil pas de Nietzsche lui-même, d'une lecture attentive du philosophe qui aurait très ''tôt'' attiré son attention sur la conception contradictoire de l'histoire de Ranke et de Burckhardt? A y regarder de près, on dispose finalement d'indices sérieux pour supposer une fréquentation précoce et assidue des œuvres de Nietzsche par Canetti. Prétendre, contre tout ce qu'il met d'énergie à nous faire croire, qu'il est son héritier en ligne directe, en tout cas en ce qui concerne la critique de l'histoire, ne relève certainement pas d'une imagination incontrôlée. Quoi qu'il en soit, le qualificatif appliqué par Canetti à Nietzsche est celui de "grand ennemi" ("grosser Feind"). A vrai dire, ce n'est pas un statut qui lui est propre; il le partage avec deux autres prédécesseurs, Hobbes et Joseph de Maistre. Qu'est-ce qui vaut à ces trois-là, et à eux exclusivement, ce statut à part et en quelque sorte honorifique? Les "grands ennemis" sont des "penseurs que l'on estime, bien qu'ils vous présentent du monde l'image la tête en bas" 9. Appliquée au philosophe de la volonté de puissance en particulier, la métaphore de la chambre noire où se forme une image de la réalité qu'il suffit de renverser pour obtenir une reproduction exacte, suggère que Canetti remet Nietzsche "les pieds par terre", pour ainsi dire comme Marx l'avait fait avec Hegel; elle confirme en tout cas l'idée avancée d'une parenté inversée. Quant aux deux autres "grands ennemis", le rapport qui le lie à eux est-il exactement le même? La distinction que Canetti introduit lui-même entre Hobbes et de Maistre, d'un côté, et Nietzsche, de l'autre, prouve que non. "J'admire chez (Hobbes et de Maistre) de pouvoir dire le terrible. Cependant, la peur qui les domine ne doit pas devenir un moyen pour se grandir soimême. (...) Il existe à la différence une autre sorte de penseurs qui retournent avec jouissance la terreur contre les hommes, comme s'ils pouvaient en tirer une gloire personnelle. La terreur devient pour eux un fouet avec lequel ils tiennent les autres à distance. Ils admirent la 'grandeur' et signifient par là la grandeur animale. Nietzsche fait partie de ceux-ci, sa liberté est en pénible contradiction avec le désir de puissance de sa nature, auquel il fmit par succomber" 10. Des trois
9 "(no) Denker (no), die man achtet, obwohl sie einem <las aufden Kopfgestellte Bild Welt vorhalten (...)." PdM, p. 8. 18r " Ich bewundere an (Hobbes und de Maistre), dass sie das SchreckIiche sagen kOnnen. Doch darf die Angst, von der sie beherrscht werden, nicht zum Mittel ihrer SelbstvergrOsserung werden. (...) Es gibt eine andere Art von Denkern, die den Schrecken mit Wollust gegen die Menschen wenden, ais kônnten sie daraus eine eigene Glorie beziehen. Der Schrecken wird ft1r sie zu einer Peitsche, mit der sie alles von sich fernhalten. Sie bewundern 'GrOsse' und meinen damit animalische GrOsse. Zu diesen gehôrt Nietzsche, seine Freiheit steht in peinlichem Gegensatz zum GeIUste seiner Natur nach Macht, dem er schliesslich erlag." PdM, p. 206.

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"grands ennemis", Nietzsche serait donc le seul à tirer un avantage en ''puissance'' personnelle de ses conceptions. A cette différence, il faut en ajouter une autre: à l'évidence, l'éloignement dans le temps et, partant, l'influence sur l'histoire contemporaine - par quoi il faut entendre plus que la stricte histoire des idées - sont loin d'être les mêmes. Mais à ceci s'adjoint un troisième élément distinctif, dont il se pourrait qu'il rende compte, du moins en partie, de la raison pour laquelle Canetti tient apparemment tant à crypter son rapport profond à Nietzsche. De son aveu indirect, le profil psychologique qu'il prête au philosophe de la volonté de puissance ne serait pas, au départ, si éloigné du sien que pourrait le faire croire de prime abord son abhorration. "Je n'aurais jamais vraiment connu le pouvoir si je ne l'avais exercé et été moi-même victime de cet exercice personnel. Aussi le pouvoir m'est-il familier à trois titres: je l'ai observé, je l'ai

exercé,je l'ai subi."

Il

La parenté de Canetti avec Nietzsche aurait

donc aussi sa source dans le domaine intime. Deux réflexions contigut!s du Territoire de l'homme jettent un éclairage précis sur le rapport entre la psychologie de la personne Canetti et ce à quoi l'auteur tend dans son œuvre. D'abord: "Ecrire sans dents. Essaye!", puis immédiatement: "De quoi as-tu tant honte quand tu lis Kafka? Tu as honte de ta force." 12 Ainsi, Canetti se sait faire partie des "forts" - terme éminemment nietzschéen -, mais il en a honte, et ses réflexions participent visiblement d'un long combat contre son aspiration naturelle à la puissance, pour s'approcher, par exemple, de la ''petitesse'' d'un Kafka, chez qui Nietzsche pouvait d'autant moins "passer" que ce "faible" par nature ne risquait pas, à l'inverse de Canetti lui-même, de "succomber" à son éloge de la force, de la vraie force, s'entend, celle qui ne se nourrit pas du "ressentiment". Canetti réfléchit sur les implications de son appartenance naturelle à la catégorie des forts en marge d'un assez long essai qu'il écrit sur Kafka. Il ressort de cet essai que Kafka est devenu un "expert de la puissance"("Experte der Macht") parce que son corps, auquel il attribuait une inaptitude à la vie dans son évidence animale, n'a cessé de lui fournir matière à observer sur lui-même comment ceux qui ne se sentent pas physiquement menacés assoient leur puissance. D'où aussi l'utilisation de ce corps, de ses faiblesses diverses, de son aptitude à la maladie et à l'échec, pour se soustraire à toute forme de puissance. Là réside chez Kafka "la liberté du faible qui cherche son

Il "Ich hatte die Macht nie wirklich kennen gelernt, wenn ich sie nicht ausgeUbt hatte und nicht seIber Opfer dieser eigenen Übung gewesen ware. So ist mir die Macht nun dreifach vertraut: ich habe sie beobachtet, ich habe sie ausgeUbt, ich habe sie erlitten." P1M, p. 95. l "Ohne ZlIhne schreiben. Versuch's!" "Wessen schamst du dich, wenn du KaJka liest? Du schamst dich deiner Starke." PdM, p. 265.

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salut dans les défaites." 13 L'image du corps dessinée par l'essai sur
Kafka porte une marque radicalement anti-nietzschéenne dans la mesure où elle s'oppose visiblement à celle d'un corps glorifié par le philosophe à partir de Zarathoustra comme le guide vers une santé supérieure de l'esprit qui accepte dans la jouissance la vie alors même qu'en son fondement elle est irrémédiablement absurde et tragique, parce qu'elle se confond justement avec la volonté de puissance. En dévoilant la valeur positive de la faiblesse d'un Kafka perçu et présenté implicitement comme l'antithèse de Nietzsche, Canetti, le "fort" parfaitement conscient de sa propre aptitude animale à la vie, montre implicitement quelle lutte il a dü mener contre "le désir de puissance de sa nature", à quoi l'autre, le frère ennemi, har en proportion de sa parenté même, finit selon lui par succomber. C'est dire que l'inversion de sa parenté avec Nietzsche englobe selon toute vraisemblance toutes les dimensions, intellectuelle, psychologique, morale. Ce qui ne fait aucun doute, c'est que Canetti tient le philosophe en bien plus grande estime intellectuelle que le fondateur de la psychanalyse. Freud est certes important pour Canetti; il est bien un adversaire, de plus omniprésent, puissant, mais de type ordinaire, si l'on peut dire: uniquement utile à son économie intellectuelle particulière, agonale, comme nous l'avons vu. Mais rien d'essentiel ne les apparente; il n'est donc pas un "grand ennemi", seulement un pôle d'opposition tout trouvé vu sa contigurté temporelle et géographique pendant les années de formation à Vienne et son influence pendant tout le siècle de Canetti. D'où vient-il que Freud lui offre bien matière à une opposition constante, mais rien qui se puisse combattre en remettant strictement et avec opiniâtreté ses conceptions les "pieds par terre"? D'une part, on est trop enclin à oublier que c'est en se revendiquant expressément de la science de la nature qui s'est imposée au XIXème siècle que Freud a fondé sa théorie interprétative générale de l'âme humaine au début du siècle suivant; or, cette généalogie affichée par le fondateur aboutit de fait à remettre en cause la légitimité traditionnelle du "Dichter" dont Canetti tire la sienne pour l'ensemble de son œuvre. A ceci s'ajoute que cette "science naturelle de l'âme" ("Naturwissenschaft der Seele"), selon les termes de Thomas Mann, prétend fonder sur l'histoire la nature humaine qu'elle se donne pour but de mettre au jour. A ce double titre, elle ne pouvait à la fois que rester profondément étrangère à Canetti mais, concurremment, susciter son opposition active et constante, d'autant plus que, à Vienne dans les années vingt et trente, il en avait chaque jour expérimenté à ses dépens la "réussite".

13" (h') die Freiheit des Schwachen,

der sein Heil in Niederlagen

sucht." GdW, p. 160.

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L'opposition à Freud commefil rouge Choisir l'opposition de Canetti à la psychanalyse comme moyen privilégié pour répondre à la question de sa place dans l'histoire intellectuelle correspond à la piste qu'il a lui-même tracée dans l'autobiographie. Nous avons maintenant toute raison de supposer qu'il l'a fait avec d'autant plus de prévenance qu'il voulait empêcher les curieux d'aller fouiner hors piste, dans les champs de sa pensée qu'il tient à tout prix à ne pas exposer aux regards. Y compris peut-être même aux siens, conformément au principe du tabou qui, selon Freud, agit de l'intérieur de la personne; Canetti ne notait-il pas en 1983: "(...) Jamais depuis (la parution des lettres de la mère du philosophe au début des années quarante) je ne me suis laissé entraîner à faire une seule concession à Nietzsche"14? Mais faut-il le suivre docilement sur le chemin voulu par lui; la passion revendiquée pour l'auteur conduirait-elle à la fidélité aveugle, c'est à dire à refuser d'en&eindre les interdits qu'il a édictés et qu'il s'applique en premier à lui-même? Les pages qui précèdent prouvent que l'interdit concernant Nietzsche a déjà été en&eint. Peut-être aurait-il d'ailleurs été moins facile de passer outre du vivant de Canetti; la thèse d'une parenté profonde avec son "grand ennemi", le seul, le vrai, devant nécessairement lui revenir aux oreilles, on aurait certainement hésité à lui infliger une blessure aussi douloureuse, puisque lui-même avait la délicatesse de mettre en garde ceux qu'il aimait contre Auto-da-fé, tant il savait que la lecture de son roman peut être pour certains une épreuve difficile. Quoi qu'il en soit, puisque nous avons déjà posé le pied en terrain interdit, pourquoi ne pas nous engager résolument et aller plus loin? Nous irons plus loin - il y a beaucoup à dire sur l'inversion des conclusions à tirer du jugement négatif commun sur l'histoire -, mais pas maintenant, et surtout pas directement, nous emprunterons le chemin détourné, mais balisé de l'opposition à Freud. Contrairement à ce qu'on pourrait penser, ce peut être une méthode tTuctueuse, et en tout cas elle s'impose plus ou moins. Pour utiliser en priorité l'héritage nietzschéen inversé comme éclairage sur Canetti, ce n'est pas la matière de fond qui manque, ce sont les matériaux immédiatement cernables; vu ce qui vient d'être exposé à propos du soin qu'il a mis à cacher cet héritage, on ne s'étonnera pas d'apprendre qu'on s'est déjà dessaisi d'une bonne partie de ses cartes maîtresses. Tout se passe donc comme si Canetti nous avait en fait condamnés à Freud pour nous servir de fil rouge dans notre enquête. Il faut s'y résigner sans trop se plaindre, car il est clair que, la théorie conçue par le fondateur de la psychanalyse intégrant une perspective clairement historique, la critique explicite ou implicite mais
14 "(...) Nie habe ich mich (seither) zu einer Konzession an Nietzsche verftlhren lassen".GdU, p. 169.

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transparente qu'en fait Canetti révèle quelque chose, et même beaucoup, du fameux héritage inversé; il s'agira de le mettre en lumière en situation. La piste Freud est d'autant moins négligeable, même si elle est pour une part un leurre voulu par l'auteur, qu'elle conduit à envisager concrètement le problème posé au "Dichter" par l'existence d'un savoir sur l'homme qui se réclame de la science de la nature. N'oublions pas que la question de la place de Canetti dans l'histoire intellectuelle ne s'impose vraiment qu'à cause de l'énigme de son identité d'auteur en quelque sorte double qui revendique pourtant une légitimité unique, celle du "Dichter". Or, la remise en question par la psychanalyse, que Canetti a vécue intimement, n'a bien entendu pas touché que lui: tous les "Dichter" de langue allemande de son époque y ont été confrontés aussi bien que lui, quand ils n'en étaient pas protégés en même temps que remis en question d'une autre manière par une solide conviction marxiste. C'est donc le champ de ses contemporains en littérature qui s'ouvre grâce à son opposition à Freud, et c'est dans ce champ qu'il faut le situer en particulier. L'avantage ne se limite d'ailleurs pas à l'ouverture vers le présent. On verra aussi que Freud, qui se pose lui-même en héritier d'une tradition séculaire de connaissance scientifique de la nature, nous conduit à regarder dans la culture allemande loin en arrière de Canetti. Le cadre de l'enquête est donc bien la longue durée de l'histoire intellectuelle.

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Chapitre II "VOUS :tTES UN 'DICHTER'" poésie, connaissance et expérience Puisque là serait la source de sa légitimité unique dans son œuvre double, abordons immédiatement le problème de ce que signifie pour Canetti être un "Dichter".
Conceptions antagonistes

La question fondamentale qui nous occupe, celle de son identité d'auteur, Canetti ne peut éviter de la poser dans le cadre de son entreprise autobiographique. Il le fait dans Jeux de regard (Das Augengenspiel) en relatant longuement une conversation qu'il a eue en janvier 1933 avec le romancier Hermann Broch. Pendant les années trente, jusqu'à ce que l'Anschluss chasse de Vienne tous ceux qui en faisaient un foyer de la culture européenne vivante, Broch a compté parmi ses ftéquentations les plus régulières et les plus intimes. Mais il n'est pas seulement un proche; pour la question de l'identité, il importe essentiellement qu'il soit l'auteur de la trilogie romanesque Les Somnambules (Die Schlafivandler). C'est parce que Canetti est un admirateur de cette œuvre - mais pas inconditionnel, loin de là que les deux hommes ont lié connaissance. De Canetti, Broch connaît Noces (Bochzeit), sa première pièce de théâtre qu'il a découverte et appréciée lors d'une lecture publique qu'en donnait son auteur. Au moment où se situe la rencontre en question, il vient d'achever en manuscrit la lecture d'Auto-da-fé. Bien qu'en 1933 Broch soit déjà un auteur reconnu et que Canetti n'ait encore rien publié, bien qu'en outre une génération les sépare, leur conversation est donc présentée comme un débat entre pairs: entre "Dichter". Ce débat figure dans le récit sous le titre "Début d'un antagonisme" ("Beginn eines Gegensatzes"); son intérêt, c'est d'éclairer les rapports de Canetti à la littérature et à la connaissance théorique par opposition aux conceptions arrêtées d'un ainé en littérature au moment où sa propre carrière se met en place. Le débat s'engage sur le constat d'incompréhension de Broch face aux personnages d'Auto-da-fé. Réduits à l'état de "figures", c'est à dire dépourvus d'humanité dans le sens où ils n'ont pas d'épaisseur, de vraisemblance psychologique, ils seraient en décalage complet avec le "siècle de Freud et de Joyce". Leur inventeur se rendrait en quelque sorte coupable d'un anachronisme injustifiable. Mais, au-delà, Broch constate que, de l'enfermement complet de ces "figures" en elles-

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mêmes, il résulte une vision désespérante du monde; l'auteur commettrait donc par dessus le marché la faute impardonnable de décevoir les attentes profondes d'une époque au bord du gouffre en "accroissant la peur" ("die Angst vergrôssem"). C'est le moment pour Canetti de s'imposer dans le débat puisque, autant que Broch, il est conscient de sa responsabilité vis à vis de cette époque. La différence avec son contradicteur est qu'il a un grand dessein qu'il juge, quant à celui-ci, en prise directe sur son temps - ne perdons pas de vue que la conversation est exactement contemporaine de l'accession de Hitler au pouvoir -: c'est son livre sur la masse, dont il nourrit le projet depuis le milieu des années vingt. De la question des obligations de la littérature vis à vis de son temps en termes d'adaptation à ses moyens et à ses besoins, il fait donc basculer l'intérêt vers celle de la connaissance théorique. A Broch qui, déconcerté et révulsé par la noirceur totale d'Auto-da-fé, lui demande: " (...) Est-ce que cela veut dire que vous avez abandonné l'espoir? Cela signifie-t-il que vous ne trouvez vous-\"ême pas d'issue, ou que vous doutez de la possibilité d'une issue?" , Canetti répond en effet: "Non, je crois simplement que 2

nous n'en savons pas encore assez"

'.

Au moment où la menace de la barbarie contre la civilisation se fait plus inquiétante et pressante que jamais, la tâche la plus urgente, la plus essentielle, aux ~eux de Canetti est de ''trouver (les) lois du comportement de masse" 'C'est à cette tâche, à "cette science (dont) les bases n'existent pas même encore" 4, qu'il déclare à Broch vouloir, au besoin, consacrer sa vie. En exil aux Etats-Unis, Broch s'essaiera à son tour à faire progresser par ses propres moyens la connaissance théorique de la masse, comme s"'il ressentait (mon) intention comme un ordre ": "fais-le, toi" s, interprète rétrospectivement Canetti à partir de la psychologie qu'il a développée dans Masse et puissance. Broch épuisera même ses forces dans cette entreprise, et pour aucun résultat, car il n'en sortira rien d'achevé. Mais en janvier 1933, il n'imagine pas une seconde d'être capable un jour de commettre l'hérésie de sortir du domaine de la création littéraire pour s'attaquer lui-même à un projet aussi fou que celui de Canetti, il le juge en effet condamné d'avance. Son devoir d'aîné en littérature lui dicte donc de lancer à son intrépide cadet cette mise en garde solennelle: "Ce serait une vie gâchée. Ecrivez plutôt vos

l (..,) Heisst das, dass Sie die Hoffuung aufgegeben haben? Bedeutet das, dass Sie " selbst den Ausweg nicht fmden oder heisst es, dass Sie an einem Ausweg überhaupt ~eifeln?" AgS, p. 42. "Nein, ich gIaube einfach, dass wir nicht genug wissen." AgS, p. 42. 3 "Diese Gesetze des Massenverbaltens waren zu finden." AgS, p. 43. 4" (...) zu dieser Wissenschaft gibtes noch nicht einmal Ansatze." AgS, p. 43. 5 "(...) Er empfand er diese Absicht ais Befehl ( )." 'Tu du's'". AgS, p. 28 . 28