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Emmanuel Lévinas

De
174 pages
Emmanuel Lévinas, rompant avec les courants philosophiques de son époque, a placé l'éthique au coeur de sa réflexion, et forgé ou approfondi pour cela les concepts de visage, de responsabilité et de Bien. A contre-pied de l'interprétation traditionnelle, l'auteur interroge différemment son oeuvre : ne peut-on pas parler à son sujet d'une philosophie du Moi ? Quel visage de l'Autre s'y dessine en vérité ? Quel rapport Lévinas entretenait-il avec la religion juive ?
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EMMANUEL LÉVINAS
Philosophie de l'Autre ou philosophie du Moi

Ouverture philosophique Collection dirigée par Dominique Chateau, Agnès Lontrade et Bruno Péquignot
Une collection d'ouvrages qui se propose d'accueillir des travaux originaux sans exclusive d'écoles ou de thématiques. Il s'agit de favoriser la confrontation de recherches et des réflexions qu'elles soient le fait de philosophes "professionnels" ou non. On n'y confondra donc pas la philosophie avec une discipline académique; elle est réputée être le fait de tous ceux qu'habite la passion de penser, qu'ils soient professeurs de philosophie, spécialistes des sciences humaines, sociales ou naturelles, ou... polisseurs de verres de lunettes astronomiques. Déjà parus Nadine ABOU ZAKI, Introduction aux épîtres de la sagesse, 2006. Lambert NIEME, Pour une éthique de la visibilité dans l'invisible, 2006. Michel DIAS, Hannah Arendt. Culture et politique, 2006. Alain PANERO, Corps, cerveau et esprit chez Bergson, 2006. Michel JORIS, Nietzsche et le soufisme: proximités gnosticohermétiques, 2006. Miguel ESPINOZA, Théorie du déterminisme causal, 2006. Christian FROIDEFOND, Ménon et Théétète, 2006. J.-L. VIEILLARD-BARON et A. PANERO (coord.), Autour de Louis Lavelle, 2006. Vincent TROVATO, Être et spiritualité, 2006 Michel FA TT AL, Plotin chez Augustin, 2006. Laurent MARGANTIN (dir.), Kenneth White et la géopoétique, 2006. Aubin DECKEYSER, Éthique du sujet, 2006. Edouard JOURDAIN, Proudhon, Dieu et la guerre. Une philosophie du combat, 2006. Pascal GAUDET, Kant et le problème du transcendantalisme, 2006. Stefano MASO, Le regard de la vérité, cinq études sur Sénèque, 2006. Eric HERVIEU, Encyclopédisme et poétique, 2006.

J.-F. GAUDEAUX, Sartre, l'aventure de l'engagement, 2006.

Alain Tornay

EMMANUEL LÉVINAS
Philosophie de l'Autre ou philosophie du Moi

L'Harmattan 5-7, rue de l'École-Polytechnique; FRANCE
Espace Fac..des L'Harmattan Sc. Sociales, BP243, Université Kinshasa Pol. et Adm. ;

75005 Paris

L'Hannattan

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Konyvesbolt Kossuth L. u. 14-16

L'Harmattan Italia Via Oegli Artisti, 15 10124 Torino ITAllE

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Ouagadougou 12

KIN XI - ROC

1053 Budapest

de Kinshasa

Du même auteur

L'oubli du bien: la réponse de Lévinas, Éditions Slatkine, Genève, 1999, 523 pages. Éléments de philosophie comparée, 2 volumes, Éditions SaintAugustin, Saint-Maurice, 2002 et 2003,325 et 304 pages.

http://www.Iibrairieharmattan.com diffusion.harmattan@wanadoo.fr harmattan I@wanadoo.fr (Ç)L'Harmattan, 2006 ISBN: 2-296-01478-X EAN : 9782296014787

A VANT -PROPOS
En 1961, une année après la parution d'un gros livre dans lequel Sartre érige le marxisme en philosophie indépassable de notre époque, paraît à La Haye, dans la collection «Phaenomenologica », Totalité et infini. Son auteur, Emmanuel Lévinas, est connu comme spécialiste de Husserl et Heidegger. Il a consacré au premier sa thèse de doctorat, et à ces deux auteurs un petit livre, En découvrant l'existence avec Husserl et Heidegger (1949), reprise pour l'essentiel d'articles anciens. Lévinas n'a pas publié de livre entre 1949 et 1961, mais un assez grand nombre d'articles, dont beaucoup concernent le judaïsme. Totalité et infini passe quasiment inaperçu. Les recensions sont rares, et plus étrangères, hollandaises notamment, que françaises. Voilà une pensée qui se soucie peu du goût du jour: réticente au nietzschéisme, nullement focalisée sur la liberté, apparemment éloignée de préoccupations politiques. Lévinas s'en prend au système totalisant de Hegel, il tient un discours éthique, or l'heure est à la morale sociologique ou à des nécessités ontologiques, tel le déterminisme historique hérité par le marxisme de la dialectique hégélienne. Quinze ans après cet accueil mitigé, en 1977, paraît un numéro spécial double du Magazine littéraire intitulé « Vingt ans de philosophie en France ». Lévinas ne figure pas parmi les vingt-huit penseurs annoncés sur la page de couverture. Il n'a pas davantage d'existence dans les pages intérieures, où d'autres noms apparaissent, comme celui de Jankélévitch. Pourtant, depuis 1961, sept livres de lui ont paru, dont le second de ses ouvrages majeurs, Autrement qu'être ou au-delà de l'essence. Mais les regards contemporains sont toujours tournés vers le marxisme, ou vers sa récente contestation par les dénommés « nouveaux philosophes ».

Sartre subsiste, mais de nouvelles figures ont fait leur apparition, Foucault, Lyotard, Deleuze, Derrida... Lévinas végète encore dans le vestibule. Quelques années plus tard, une bibliographie primaire et secondaire de Lévinas comporte 1300 rubriques, - mais ce n'est qu'un commencement. Une deuxième édition, courant jusqu'en 1989, en comptera plus de 2000. Lévinas a dorénavant acquis une stature qui en fait l'un des principaux philosophes de la deuxième moitié du XXe siècle. Le même Magazine littéraire lui consacrera d'ailleurs un important dossier en 2003. Thèmes originaux, concepts inédits, écriture typée, références modernes et germaniques en même temps qu'enracinement dans une tradition des plus antiques, la Bible, double registre philosophique et talmudique: cet ensemble de facteurs fait tout le charme, la richesse, la séduction d'une œuvre unique. Il y a une thématique centrale typique de la réflexion de Lévinas, à laquelle l'auteur revient sans cesse, la peaufinant parfois à partir de points de vue inédits, comme le temps ou la mort. C'est de ce noyau que le présent ouvrage se propose de donner une version qui se voudrait largement accessible. Plusieurs chapitres facilitent l'approche d'une pensée parfois énigmatique en situant Lévinas dans son temps, ou en clarifiant son rapport au judaïsme, au christianisme, à la politique. Certaines analyses, qui avaient été développées dans un travail plus technique et approfondi paru en 19991, sont reprises dans leur substance. Il s'agit de relever le défi que lance à son lecteur la pensée de Lévinas: quelle en est la signification profonde, quelle est sa vraie place dans 1'histoire de la philosophie?

Alain TORNAY, L'oubli du bien: Slatkine, Genève, 1999, 523 pages. 6

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la réponse

de Lévinas,

Editions

Principaux ADV AE AT DL

livres de Lévinas et sigles utilisés

DMT DQV EDE EE El EN HAH HDN H5 IH QLT LC NLT NP

55
TA

L'au-delà du verset. Lectures et discours talmudiques, Minuit, Paris, 1982. Autrement qu'être ou au-delà de l'essence, M. Nijhoff, La Haye, 1974. Réédité dans la collection «Biblio Essais ». Altérité et transcendance, Fata Morgana, Montpellier, 1995. Difficile liberté. Essais sur le judaïsme, 2e éd., Albin Michel, 1976. Réédité dans la collection «Biblio Essais ». Dieu, la mort et le temps, Grasset, Paris, 1993. De Dieu qui vient à l'idée, Vrin, Paris, 1982. En découvrant l'existence avec Husserl et Heidegger, Vrin, 2eéd. augmentée, Paris, 1967. De l'existence à l'existant, réimpr. Vrin, Paris, 1977. Ethique et infini, Fayard, Paris, 1982. Entre nous. Essais sur le penser-à-l'autre, Grasset, Paris, 1991. Humanisme de l'autre homme, Fata Morgana, Montpellier, 1972. Réédité dans la coll. «Biblio Essais ». A l'heure des nations, Minuit, Paris, 1988 Hors sujet, Fata Morgana, Montpellier, 1987. Les imprévus de l'histoire, Fata Morgana, Montpellier, 1994. Quatre lectures talmudiques, Minuit, Paris, 1968. Liberté et commandement, Fata Morgana, 1994. Nouvelles lectures talmudiques, Minuit, 1996. Noms propres, Fata Morgana, 1976. Du sacré au saint. Cinq nouvelles lectures talmudiques, Minuit, 1977. Le temps et l'autre, réimpr. Fata Morgana, 1979. Réédité dans la collection « Quadrige ».

TI TIP Tr

Totalité et infini. Essai sur l'extériorité, M. Nijhoff, La Haye, 1961. Réédité dans la coll. «Biblio Essais ». Théorie de l'intuition dans la phénoménologie de Huserl, réimpr. Vrin, Paris, 1963. Transcendance et intelligibilité, Labor et Fides, Genève, 1984.

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1 UNE VIE DANS LE SIÈCLE
Après avoir longtemps occupé une place discrète, la pensée de Lévinas a attiré sur elle, à partir de la fin des années septante, l'attention d'un nombre toujours croissant de commentateurs. Avec le recul, on peut voir en elle l'une des expressions majeures de la philosophie de la deuxième moitié du XX. siècle. Quant à Lévinas, sa vie traverse le sièclel. Il est né en janvier 1906 (décembre 1905 selon le calendrier orthodoxe) à Kovno, aujourd'hui Kaunas, en Lituanie, sujet du tsar Nicolas II, et il s'est éteint à Paris le 25 décembre 1995. Il appartenait à une famille de juifs aisés. Son père libraire le forma dans la tradition juive. Initié très jeune, dès l'âge de six ans, par un précepteur, à l'hébreu et à la lecture de la Bible, qui constituera pour lui une expérience pré-philosophique décisive, sa vie d'enfant était rythmée par les grandes fêtes juives. Des multiples orientations du judaïsme qui s'affrontaient en ce temps-là, Lévinas a subi surtout l'influence du Rabbi Haïm Voloziner, une interprétation du judaïsme qui se gardait des excès, que l'on retrouve dans d'autres courants juifs, et du rationalisme et du sentiment. Mais sa langue maternelle est le russe, et il lit tôt les classiques russes, de Pouchkine à Dostoïevski et Tolstoï.
Il existe deux biographies de Lévinas : M.-A. LESCOURRET,Emm£lnuel Lévinas, Flammarion, 1994, rééd. 2006, 415 p. ; S. MALKA, Emm£lnuelLévinas, la vie et la trace, Lattès, 2002. Lévinas a livré des éléments autobiographiques dans un entretien avec l'auteur dans F. POIRIE, Emmanuel Lévinas, Qui êtesvous? La Manufacture, 1987, pp. 63-136, et dans S. MALKA, Lire Lévinas, Cerf, 1984, pp. 103-114. On peut consulter aussi son livre Ethique et infini, Fayard et France Culture, 1982, qui est un dialogue avec PH. NEMO, de même que les pages 373-379, intitulées « Signature », de Difficile liberté, Albin Michel, 1976.
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Dans ses œuvres, il se référera à maintes reprises à tel passage des Frères Karamazov, ou encore à Vie et destin de Vassili Grossman. Il lit ces ouvrages en russe, qui demeurera toujours sa langue de communication avec son épouse. Lévinas n'aura pas, au lycée, d'enseignement philosophique, et les grands textes littéraires, russes, mais aussi occidentaux, - allemands, français, anglais, - constitueront, avec la Bible, le lieu de son interrogation sur le sens de la vie, sur le sens de l'être. La première guerre mondiale contraint la famille Lévinas à s'exiler en Ukraine, à Kharkov. Mais la Révolution bolchevique s'étant étendue à l'Ukraine, effrayée, elle saisit en 1920, après cinq années d'exil, l'opportunité de revenir dans une Lituanie devenue souveraine. De retour dans sa ville natale, Lévinas obtient, au lycée juif, son baccalauréat. Sa famille voulait pour Emmanuel la formation supérieure la meilleure. Elle choisira, aux confins de la France et de l'Allemagne, Strasbourg, où le jeune bachelier arrive en 1923. Il commence par une année de latin, avant de se donner à la philosophie. Il gardera le meilleur souvenir de ses premiers maîtres de philosophie: Henri Carteron (philosophie antique, spécialiste d'Aristote et de saint Thomas), Charles Blondel (psychologie), Maurice Pradines (philosophie générale). C'est là également qu'il lie avec Maurice Blanchot, futur écrivain, alors royaliste, une amitié qui traversera sa vie. Découverte de la phénoménologie Lévinas découvre à Strasbourg la phénoménologie de Husserl, grâce à Jean Héring, professeur de théologie protestante, à la suite également de Pradines. Ebloui, Lévinas choisit d'y consacrer sa thèse de doctorat, mais surtout il décide d'aller à la source: il va suivre, à Fribourg-enBrisgau, en 1928, le dernier semestre de l'enseignement d'Edmund Husserl. Lévinas sera durablement marqué par la pensée de Husserl, par cette méthode phénoménologique qu'il revendiquera toujours, même s'il l'a transformée

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pour l'adapter aux exigences de sa propre démarche (cf. Chapitre 2). Lévinas traduit une partie des Méditations cartésiennes de Husserl peu après qu'elles ont été présentées à Paris, en 1929, sous forme de conférences. A Husserl succède, à l'université de Freiburg, dès le semestre d'hiver 1928-1929, son disciple Martin Heidegger, dont l'œuvre majeure, Etre et temps, était parue en 1927. Nouvel éblouissement, plus fort encore: «Je suis venu voir Husserl, et j'ai vu Heidegger ». Je suis arrivé à Fribourg au moment où le maître venait d'abandonner son enseignement régulier, pour se consacrer à la publication de ses nombreux manuscrits. l'ai eu le bonheur d'assister à quelques conférences qu'il faisait de temps en temps, devant des auditoires, toujours empressés. Sa chaire a passé à Martin Heidegger, son disciple le plus original, et dont le nom est maintenant la gloire de l'Allemagne. D'une puissance intellectuelle exceptionnelle, son enseignement et ses œuvres donnent la meilleure preuve de la fécondité de la méthode phénoménologique. Mais déjà un succès considérable manifeste son extraordinaire prestige (IH, p. 105).

Lévinas se souviendra de la manière heideggerienne, très libre, d'user de la méthode phénoménologique. S'il y a une phénoménologie de Lévinas, elle est plus proche de celle de Heidegger que de celle du père fondateur, Husserl. Lévinas continuera de reprocher à Heidegger ses prises de positions favorables au nazisme, mais il ne le considère pas moins comme un génie philosophique exceptionnel à l'endroit duquel sa dette est durable. Au printemps 1929, Lévinas prend part à Davos, dans les Alpes suisses, à un séminaire qui fera date. Rencontre destinée à resserrer les liens entre universitaires français et allemands, Davos voit s'affronter cette année-là Heidegger, qui représentait un souffle nouveau dans la philosophie allemande, et Ernst Cassirer, incarnation plus classique du néo-kantisme. Heidegger achève de conquérir Lévinas. Davos est aussi l'occasion de faire la connais-

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sance d'intellectuels français comme Maurice de Gandillac ou P.-M. Schuh!. De retour à Strasbourg, Lévinas y soutient en 1930 sa thèse de doctorat du troisième cycle, une étude d'historien sur La théorie de l'intuition dans la phénoménologie de Husserl. Cet ouvrage sera l'occasion pour un certain nombre de Français, dont parmi les plus célèbres JeanPaul Sartre et Maurice Merleau-Ponty, de découvrir la phénoménologie husserlienne. Lévinas choisit alors de demeurer en France, dont il obtient la naturalisation en 1931. Il venait d'entrer dans les œuvres scolaires de l'Alliance israélite universelle (AIU), au service de laquelle il occupera, jusqu'après sa retraite, diverses fonctions: d'abord celle de surveillant général à l'Ecole Normale Israélite Orientale (ENIO), puis celle d'attaché au département scolaire de l'Alliance. En 1932, Lévinas épouse à Kaunas la fille de ses voisins, Raïssa Lévy, musicienne, dont il aura deux enfants, une fille médecin et un fils pianiste et compositeur. Ces fonctions plutôt modestes ne l'empêchent cependant pas de poursuivre sa formation philosophique, notamment auprès de Léon Brunschvicg, tout en s'ouvrant à la philosophie la plus contemporaine lors des fameuses soirées du vendredi, chez Gabriel Marcel, où étaient débattus, à l'initiative de l'hôte, les problèmes les plus divers dans la plus grande liberté. En ces années d'avantguerre, il rédige des recensions d'ouvrages et écrit ses premiers articles, dans la ligne de sa thèse de doctorat. Il aura ainsi renoncé à l'agrégation ainsi qu'à une carrière universitaire jusqu'à sa nomination, en 1963, à l'Université de Poitiers, suite à son doctorat d'Etat obtenu grâce à ce qui sera son premier grand livre, Totalité et infini. Les années terribles En 1939, l'adjudant Lévinas est mobilisé comme interprète de russe et d'allemand. Fait prisonnier en juin 1940, il sera détenu pendant cinq ans dans un camp, à Falling-

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sbotel près de Hanovre, - proche aussi de Buchenwald, bénéficiant de la relative immunité des prisonniers de guerre. Il rédige au stalag, où il exerce un travail de bûcheron, une majeure partie de son deuxième livre, paru en 1947, De l'existence à l'existant. Sur sa vie en Allemagne nazie pendant ces années éminemment douloureuses, Lévinas sera d'une extrême discrétion. La deuxième guerre mondiale représente un événement majeur pour Lévinas. Dans son enfance, il n'avait pas vraiment pris conscience des difficultés de la condition juive. Mais il a été attentif à la montée de l'antisémitisme hitlérien, publiant dès 1934 Quelques réflexions sur la philosophie de l'hitlérisme. Ces années noires, sans comparaison avec ce qu'il aurait pu imaginer, vont le toucher dans sa chair: de retour en France, il apprendra que ses parents et ses deux frères cadets, en Lituanie, ont été exterminés. On comprend que, dans une rapide autobiographie, Lévinas écrira que sa vie est «dominée par le pressentiment et le souvenir de l'horreur nazie» (DL, p. 374). L'abomination de la Shoah ne le quittera plus. Venant après le ghetto, l'hitlérisme, l'antisémitisme, le génocide marquent à jamais l'homme Lévinas, et des traces s'en retrouvent dans son œuvre philosophique. «Il y a plus d'un quart de siècle, notre vie s'interrompit et sans doute 1'histoire elle-même. Aucune mesure ne venait plus contenir les choses démesurées» (NP, p. 178). A Paris, sa belle-mère a été déportée, mais sa fille puis sa femme ont bénéficié, sous de faux noms, de l'hospitalité des sœurs de Saint-Vincent-de-Paul. Lévinas s'en souvient en ces termes: Ce que nous avons connu dans la population civile - simples fidèles et membres de la hiérarchie - qui a accueilli, aidé et souvent sauvé bien des nôtres, est absolument inoubliable, et je ne cesse de rappeler le rôle qu'a joué - avec combien de ruses et de risques - dans le sauvetage de ma femme et de ma fille un monastère de Saint-Vincent-de-Paul aux environs d'Orléans (in F. Poirié, Emmanuel Lévinas qui êtes-vous ?, Lyon, 1987, p. 85).

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L'après-guerre.

Initiation au Talmud

L'histoire cependant continue. Au lendemain de la guerre, Lévinas est nommé par l' AID au poste de directeur de l'ENIO. Il assumera la direction de l'école, pendant plus de trente ans, jusqu'en 1979. Cette école forme des jeunes gens venus des juiveries orientales pour en faire des maîtres de français pour les écoles de l' AID du bassin méditerranéen, en mettant l'accent sur la formation à la fois au judaïsme et à la culture française. Lévinas y enseigne la philosophie, mais, en tant que directeur, il a toute une gamme de responsabilités plus pratiques: discipline de l'école, gestion de l'internat, organisation des études, contact avec les parents, etc. Au lendemain de la guerre, qui est aussi le lendemain du génocide, la conscience juive de beaucoup d'intellectuels, qui avaient pu mesurer les limites de leur assimilation à la société occidentale, s'accentue. Lévinas a lui toujours été un juif pratiquant. Il est vrai que, avantguerre, les lectures philosophiques ont largement pris le dessus sur les lectures hébraïques, mais alors déjà la découverte du philosophe juif Rosenzweig l'avait marqué. Mais maintenant l'heure va venir d'un engagement public plus appuyé en faveur du judaïsme, et surtout d'une activité intellectuelle d'interprétation des textes de la tradition juive. La rencontre d'un maître talmudiste a joué à cet effet un rôle important. Lévinas a maintes fois rendu hommage au génie de « Monsieur Chouchani ». Pendant plusieurs années (de 1946 à 1952), laissant tout travail philosophique, il a suivi plusieurs fois par semaine, jusque tard dans la nuit, les cours de ce Juif errant hautement original, mystérieux, éblouissant de mémoire, de savoir, de dialectique dans l'interprétation du Talmud et de ses divers commentaires.
A mon retour de captivité dans un camp de prisonniers français en Allemagne, j'ai rencontré un géant de la culture traditionnelle juive. Il ne vivait pas le rapport au texte comme un simple rapport de piété ou d'édification, mais

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comme horizon de rigueur intellectuelle. l'aimerais dire son nom. C'était M. Chouchani. Tout ce que je publie aujourd'hui sur le Talmud, je le lui dois. Cet homme-là, qui avait l'aspect d'un clochard, je le place à côté de gens comme Husserl ou Heidegger (Le Monde, 2 novo 1980). Lévinas sera dorénavant, à côté de son travail philosophique, un talmudiste recherché, faisant découvrir le Talmud à un public élargi. Il sera un des piliers des Colloques des intellectuels juifs de langue française, lancés à partir de 1957. Il Y fera presque chaque année, jusqu'en 1991, une leçon talmudique, ce qui constituera une partie de ses écrits qu'il qualifie de confessionnels, alors qu'avant-guerre ses publications étaient essentiellement philosophiques, plus précisément phénoménologiques. Une vingtaine de ces Lectures talmudiques a paru dans divers ouvrages, dont cinq édités par les Editions de Minuit. Par contre, il ne reste pas de trace de l'enseignement talmudique que, chaque samedi matin, après un service religieux, il donna jusqu'à la fin de sa vie à l'intention des élèves de l'ENIO. Il écrira également régulièrement dans diverses revues ou organes de pensée juive. Certains de ces textes seront regroupés dans Difficile liberté. On peut y prendre connaissance de la modalité particulière du judaïsme de Lévinas, de sa réserve à l'endroit du rabbinisme, de sa compréhension symbolique, d'orientation nettement rationaliste, des écritures juives, tout à l'opposé du réalisme. C'est le fond philosophique des écritures juives qui l'intéresse avant tout: A aucun moment la tradition philosophique occidentale ne perdait à mes yeux son droit au dernier mot; tout doit en effet être exprimé dans sa langue; mais peut-être n'est-elle pas le lieu du premier sens des êtres, le lieu où le sensé commence (El, pp. 19-20). Selon le rationalisme de Lévinas, tout doit pouvoir être traduit en grec (cf. AT, pp. 179-180), c'est-à-dire dans la langue de la philosophie. Derrière la lettre des prophètes de la Bible, et dans l'esprit des commentaires des doc15

teurs du Talmud, il s'agit de quêter, loin des rites et du mysticisme, un sens caché, dans une perspective de démythologisation (cf. HDN, p. 199), en refusant tout dogme. Lévinas place très haut cette activité spirituelle de lecture des Ecritures, au point de soutenir que « la prescription des prescriptions qui les vaut toutes, c'est l'étude même de la Loi (écrite ou orale) » (ADV, p. 170). Comme on le verra plus en détail dans le chapitre 9, le judaïsme semble être à ses yeux, en dernier ressort, une métaphysique ou une éthique plus qu'une religion. Lévinas a parfois choqué des élèves de l'ENIO: toujours présent à l'office, mais s'adonnant parfois à l'étude pendant une lecture rituelle.. . L'Université Lévinas n'accéda à l'Université qu'à l'orée de la soixantaine. Auparavant, il dut à l'amitié d'une personne comme Jean Wahl, professeur à la Sorbonne, et grand animateur de la vie philosophique parisienne, de participer à cette dernière. Wahl avait fondé en 1946 le Collège philosophique, où Lévinas présenta sous forme de conférences les textes qui seront rassemblés dans son troisième livre, Le temps et l'autre (1947). Wahl l'accueillit également à la Revue de métaphysique et de morale, et le poussa à briguer un poste universitaire. Mais Lévinas tardera à être reconnu, et on a longtemps passé sous silence le rôle important qu'il a joué dans l'introduction en France aussi bien de Husserl, par sa thèse, que de Heidegger, par un article paru en 1932 dans la Revue philosophique, les deux philosophes allemands qui ont joué un rôle si important dans la vie philosophique française d'après-guerre. Une date capitale dans la vie de Lévinas est celle de la publication de son premier grand livre, premier aboutissement de sa pensée, Totalité et infini, en 1961, dans la collection Phaenomenologica, après avoir été refusé par Gallimard. Ce travail a d'abord été présenté, suite à une suggestion de Jean Wahl, comme thèse de doctorat d'Etat, dont la qualité exceptionnelle et le caractère profondé-

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ment original ont été relevés. Par la suite Lévinas obtiendra un premier poste universitaire à Poitiers, où il sera le collègue du marxiste Roger Garaudy, du phénoménologue et esthéticien Mikel Dufrenne, de Jeanne Delhomme, ancienne assistante de Gabriel Marcel. Pour l'année scolaire 1967-68, Lévinas est nommé maître de conférence dans la jeune université de ParisNanterre, où il rejoint Paul Ricœur, philosophe protestant, souvent côtoyé dans les congrès de phénoménologie et comme lui captivé par les questions d'exégèse et d'herméneutique. C'est à Nanterre qu'il subit la Révolution culturelle de Mai 68, à l'endroit de laquelle il est très réservé, à la différence de Ricœur et de Dufrenne. Se faisant de l'université et de la transmission du savoir une très haute idée, il croit à la nécessité de maîtres et ne peut accepter l'irrespect des meneurs étudiants et leurs slogans sommaires. Après quelques années à Nanterre, en 1973, Lévinas choisit de quitter cette université devenue pourtant célèbre, pour rejoindre la Sorbonne, à ses yeux plus prestigieuse, riche d'un passé incomparable. Il y trouve des spécialistes de divers domaines de l'histoire de la philosophie: Ferdinand Alquié (Descartes, le surréalisme), Pierre Aubenque (Aristote), Henri Birault (Heidegger), Jacques Rivelaygue (idéalisme allemand), Pierre-Maxime Schuhl qu'il connaît déjà en tant que directeur de l'ENIO (philosophie antique). Trois ans plus tard, il achèvera sa carrière en ce lieu qui représentait à ses yeux l'université française par excellence et où il est fier d'avoir été accueilli. Pierre Boutang lui succédera, non sans péripéties. Il continuera un enseignement de philosophie et de culture juive, chaque quinzaine, à l'université de Fribourg en Suisse, à l'invitation de la communauté hébraïque. Dans son enseignement, comme Kant à Konigsberg, Lévinas ne cherche pas à promouvoir sa pensée personnelle, il s'en tient à un travail d'historien de la philosophie, dans le domaine qui lui est particulièrement cher de la phénoménologie, qu'il s'agisse de Husserl ou de Hei-

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