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Esquisse d'une philosophie de l'amour

De
161 pages
L'expérience de l'amour se situe au carrefour de l'esprit et du corps. L'amour, en effet, est éprouvé comme révélation de valeur : il n'est irrésistible que dans la mesure où son objet lui apparaît irrécusable. Il découvre, à partir du visage aimé, la gloire poétique du monde. Il est donc saisi du bien et du beau à travers un être singulier, investi d'un caractère sacré, et parfois même, dans la passion, transfiguré en absolu vivant. Ainsi, le vécu amoureux est, essentiellement, une expérience spirituelle. Cependant, cette expérience prend sa source dans l'instinct : elle ne jaillit qu'à l'égard d'un être avec lequel l'union physique est envisageable, et, le plus souvent, tout à la fois désirée et entravée. Cette bivalence de l'amour explique qu'on ait pu en donner des interprétations opposées : avatar de la sexualité pour le freudisme, expérience mystique avortée pour la tradition platonicienne. Une réflexion sur l'amour doit donc s'attacher à comprendre le lien fondamental qui rattache son enracinement biologique à sa visée religieuse.
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Esquisse d'une philosophie de l'amour

Du 111ê111eauteur: Hypnose, suggestion et autosuggestion, L'Harmattan, 1993. Volonté et involonté dans la pensée occidentale et orientale, L'Harmattan, 1994. Approches occidentales du bouddhisme zen, L'Harmattan,2003.

.

MICHEL LARROQUE

Esquisse d'une philosophie

de l'amour

L'Harmattan 5-7, rue de l'École-Polytechnique; 75005 Paris

FRANCE
L'Hannattan Hongrie Espace Fac..des L'Harmattan Sc. Sociales, Kinshasa Pol. et Adm. ;

Kônyvesbolt Kossuth L. u. 14-16 1053 Budapest

L'Harmattan Italia Via Degli Artisti, 15 10124 Torino ITALIE

L'Harmattan Burkina Faso 1200 logements villa 96 12B2260 Ouagadougou 12

BP243, KIN XI Université de Kinshasa

- RDC

http://www.librairieharmattan.com diffusion.hmmattan@wanadoo.fr harmattanl@wanadoo.ft

@L'Harmattan,2006 ISBN: 2-296-01682-0 EAN : 9782296016828

Prologue
L'amour est sans doute la préoccupation majeure des hommes. Un regard rapide sur le roman, le théâtre, le cinéma, suffirait à nous en convaincre. L'amour est le thème central d'œuvres innombrables; il reste présent dans presque toutes et celles où il est totalement absent sont fort rares. Cette place éminente de l'amour dans la littérature, sur la scène ou à l'écran atteste la place qu'il occupe dans la vie humaine s'il est vrai que l'art ne fait qu'exprimer et transfigurer les moments essentiels de notre existence. Et pourtant la notion d'amour est un concept confus qui recouvre des significations disparates sans lien entre elles tout comme le concept de chien unit sous un même vocable la constellation céleste et l'animal aboyant. On aime les huîtres, la patrie, le sport, les femmes, sa femme, son prochain. Le loup aime l'agneau, la mère son enfant. Le dénominateur commun entre ces formes d'amour est fort vague, s'il y en a un. Ainsi il n'y a, à première vue, aucun rapport entre l'attirance élective qui rapproche un homme et une femme et la charité chrétienne. L'amour sexuel en effet naît de l'admiration; il appréhende chez l'autre une valeur, souvent, au début, la beauté physique. La charité au contraire peut être suscitée par la compassion éprouvée devant la non-valeur de l'autre: l'amour

chrétien s'adresse au malade, à l'infirme, au faible d'esprit, au méchant. La seule notion d'amour sexuel connote même des expériences fort diverses. La passion amoureuse dépasse infiniment la simple pulsion instinctive; elle peut la reléguer au second plan et parfois même l'effacer. Pourtant on taxera aussi d'amour le désir brut comme en témoigne l'expression « faire l'amour ». Bref l'extension du concept amour est quasi démesurée, et conséquemment sa compréhension apparaît d'une extrême pauvreté. Est-ce à dire qu'il en est de l'amour comme des goûts et des couleurs dont l'appréciation varie selon la diversité individuelle? S'il en était ainsi, tout projet de réflexion sur l'amour apparaîtrait, a priori, totalement vain. L'existence d'essences objectives sous-jacentes à la multiplicité des expériences individuelles constitue en effet la condition nécessaire d'une réflexion sur l'amour. Nous postulerons donc, à défaut d'une nature unique de l'amour, que les expériences de ce vaste domaine de la vie affective ressortissent à quelques essences qu'il convient de préciser et de distinguer. Le flot mêlé des sentiments et les vicissitudes de la vie concrète n'en sont que des expressions le plus souvent impures. Le philosophe, en cela, est comparable au chimiste qui tente de comprendre la foisonnante complexité du monde matériel à partir d'un petit nombre de corps simples préalablement définis. De même que ces derniers se rencontrent rarement isolés dans l'expérience, ces idéaux-types sont rarement incarnés, tels quels, dans l'existence. La passion amoureuse des héros raciniens, la charité chrétienne 6

d'un saint François, constituent des expériences limites. Elles seront parfois taxées d'anormales, c'est-à-dire, en fait, en dehors des attitudes habituellement observées dans un groupe. Mais ces comportements plus fréquents et plus banals en sont des expressions édulcorées et mélangées. Nous nous bornerons à distinguer deux formes d'amour, radicalement différentes, l'éros et l'agapè1. La notion d'éros tire son origine du platonisme et, parmi les ouvrages de Platon, plus particulièrement du Banquet. Elle a inspiré l'aristotélisme, le néoplatonisme et, avec saint Augustin, un important courant, vivace de siècle en siècle, de la pensée chrétienne. L'éros est essentiellement un désir. Or, souligne Socrate, on ne désire qu'une chose qu'on n'a pas. L'amour est donc la soif d'une chose dont nous sommes privés et dont la privation nous fait souffrir. Que désire-t-on? Ce qui est bon et beau, montre Socrate. On voit par là que l'éros est suscité par la valeur de son objet. L'émerveillement suscité par la grâce d'un visage ou la perfection d'un corps, l'admiration pour des qualités intellectuelles ou morales hors du commun sont des expressions de l'éros. Pourquoi désirons-nous les choses belles et bonnes, interroge Socrate? Pour être heureux répond le Banquet, car «la possession des choses bonnes nous rend heureux ». L'éros est fondamentalement égoïste:
1 Distinction classique depuis le livre d'Anders Nygren: Éros et agapè. Traduction de Pierre Jundt. Ed. Aubier, 1962. 7

un être qui serait tout à la fois physiquement disgracié, mentalement handicapé, méchant, bref sans valeur, ne peut être aimé d'éros. Il en va tout autrement de l' agapè. Ce concept, bien que d'origine païenne, a été repris et précisé par le christianisme naissant. L'agapè n'est pas un amour qui monte de l'homme vers Dieu, comme l'éros2, mais un amour qui descend de Dieu vers l'homme. A l'inverse de l'éros, cet amour n'est pas motivé par la valeur de son objet. L'agapè divine s'adresse à tous sans distinction, au méchant aussi bien qu'au bon. Contrairement à la loi judaïque selon laquelle Dieu aime le juste qui s'est rendu digne de son amour, l'agapè est décrite par le Nouveau Testament comme indifférente au mérite: le père manifeste sa joie et ordonne un festin pour fêter le retour du fils prodigue, le maître de la vigne décide de payer le salaire d'un jour complet de travail aux ouvriers de la dernière heure. L'agapè de l'homme, dans cette perspective, n'est qu'une imitation de l'agapè divine. Le croyant s'efforce d'agir envers son prochain comme Dieu à l'égard des hommes: il s'agit d'une pure gratuité indépendante de la valeur de l'objet auquel elle s'adresse. Nous dissocierons l'expérience de l'agapè du contexte religieux au sein duquel elle s'est initialement précisée. Elle constitue un amour de bienveillance dont on peut rendre compte exclusivement par des causes naturelles et des raisons morales. Oubli de soi au profit
2

Pour Platon le Bien est le but [mal de l'éros; le Bien sera assimilé à

Dieu dans la pensée chrétienne.

8

de l'autre, elle exclut tout égoïsme. Elle est radicalement distincte de l'éros qui est un amour de désir. Bien des expériences d'amour sont des expressions, pures ou combinées, de l'éros et de l'agapè. D'autres, peut-être, n'en ressortissent pas. C'est probablement le cas de l'amitié3 sans doute aussi éloignée de l'amour sexuel que du don charitable de soi-même. Et pourtant on dit qu'on aime ses amis. Il en est peut-être de même de l'amour maternel, trop lié à l'instinct4 pour être rattaché à l'agapè qui est, au fond, verrons-nous, une notion morale, et trop indépendant de la valeur reconnue à l'enfant pour pouvoir être réduit à une simple expression de l'éros. C'est dire que notre étude ne prétend pas à l'exhaustivité. Elle sera essentiellement consacrée à l'éros: les sentiments qui affectent l'homme et la femme dans leurs relations réciproques en constituent l'illustration la plus courante.

3

Pour Freud, au contraire, l'amitié, comme d'ailleurs toute forme

d'amour, se rattacherait à la libido, dans ce cas, sublimée. 4 Moins universel qu'un authentique instinct, et en partie socialement conditionné, selon Elizabeth Badinter. Cf: L'amour en plus. Flammarion 1980. 9

Description phénoménologique5 de l'éros
L'éros commence par l'admiration et c'est toujours la beauté qui est l'objet de cette admiration. Tous les écrits ont souligné son rôle éminent dans l'amour, qu'il s'agisse du Banquet de Platon ou des romans à l'eau de rose dont les héros sont toujours beaux. La beauté cependant ne se confond pas avec la seule perfection plastique: les vainqueurs des concours culturistes et les reines de beauté n'ont guère plus que d'autres vocation à être aimés. La gloire poétique qui éblouit l'amant transcende la simple perfection formelle; elle est sans commune mesure avec un simple problème de mensurations. La beauté morale en effet diffère de la beauté physique. Le visage de Socrate était laid, son âme était belle: on admirait son esprit, on n'aimait pas son corps. Mais l'analyse trahit ici la complexité du vécu. On peut sans doute être fasciné par la seule beauté physique, ou encore par des dons spirituels malgré un corps sans grâce. Mais ces clivages, opérés après coup par
5 La phénoménologie décrit l'essence d'un vécu, par opposition aux lois qui le régissent et aux causes qui l'expliquent. Il ne s'agit donc ici que d'une description de l'amour, ou plus précisément d'une certaine forme d'amour. Une interrogation sur les causes de l'amour et ses éventuelles lois fera l'objet des chapitres suivants.

l'intelligence, sont artificiels. En effet la beauté perçue imprègne l'être total et en colore tous les aspects. La laideur de Socrate était transfigurée par son rayonnement moral: lorsqu'il s'exprimait, son visage apparaissait beau à ses disciples malgré la grossièreté de ses traits. De même, les naïvetés d'une jeune femme apparaîtront charmantes à celui qui admire sa beauté alors que prononcées par une autre bouche, elles lui sembleront insipides. Cette compénétration d'états de conscience dont les causes sont différentes peut masquer la présence de la beauté dans l'éclosion de l'amour. On croira aimer quelqu'un bien qu'il ne soit pas beau: on affirmera qu'il a une laideur sympathique. Mais c'est toujours quelque beauté qui suscite l'amour: elle se mêle à d'autres traits indifférents ou décevants et les magnifie. Le charme est un cocktail de qualités et de défauts mais c'est toujours le reflet de la beauté qui nous séduit dans les défauts mêmes. Dans la naissance de l'éros, la beauté prend souvent le visage de la poésie. Elle est en effet un trait essentiel de l'amour. La source de la poésie comprise comme genre littéraire, aussi bien que de tout art authentique, est l'expérience d'un monde transfiguré par rapport à la perception ordinaire. Le langage courant est inapte à traduire cette métamorphose glorieuse: désigner l'univers poétique comme beau ou sublime n'apprend rien à celui qui, englué dans le banal, n'a pas connu ce ravissement. L'écrivain, le peintre, le musicien, sont seulement des médiateurs entre cette épreuve ineffable 12

et les autres hommes. Sinon, l'art, réduit à des procédés, n'est plus qu'un pharisaïsme sans âme. Or, dans l'amour, tout homme, fût-il inculte et grossier, accède spontanément à la poésie. C'est d'abord à travers la perception du visage de l'autre qu'il fait cette expérience. Un visage aimé n'est jamais un visage banal. C'est un visage transfiguré qui, par une sorte de grâce, introduit immédiatement l'amant dans l'univers poétique. L'amour, à ses débuts, est toujours une expérience poétique parcellaire. Mais elle s'étend très vite, d'abord, au corps et aux manifestations corporelles de la personne aimée: un simple geste, une intonation de voix peuvent être saisis par celui qui aime comme auréolés de gloire. Quelquefois, c'est tout le contexte même de la rencontre amoureuse qui se trouve baigné de poésie. Rappelons encore que bien que nos sensations, considérées dans leurs causes, soient distinctes, elles ont tendance dans notre vécu, à se mêler en de subtiles interférences: la perception des roses d'un jardin, leur odeur, la moiteur de l'air, les bruits environnants, sont des sensations différentes entre elles et sans rapport objectif avec un amour dont elles peuvent constituer le cadre. Il peut cependant arriver que cet amour les imprègne et qu'elles participent à sa richesse. Ainsi, le jardin resplendit d'une poésie empruntée, l'écarlate de la rose irradie la joie ou le désespoir d'une âme, la nature est métamorphosée. En effet, elle donne chair à l'amour qui en quelque sorte est incorporé au monde. Tout amoureux est donc poète, à des degrés divers. 13

Peut-être, faut-il aller plus loin: on a pu soutenir qu'il ne saurait y avoir de poésie sans amour. Déjà, Platon affirmait que l'art était fils d'Eros. On sait que Freud rattache la ferveur spirituelle en général, et plus particulièrement l'enthousiasme créateur de l'artiste à la sublimation du désir amoureux. Dans ces perspectives, entre la poésie et l'amour, il y aurait un lien véritablement identitaire. Nous aurons, plus tard, à discuter la théorie psychanalytique de la sublimation. Contentons-nous, pour l'instant, de prendre acte de son affirmation, en accord avec la description phénoménologique, d'un lien essentiel entre l'amour et la source de l'art. L'expérience de la beauté est donc indissociable de la naissance de l'amour. Une contre épreuve simple permet de le confirmer6 Supposez un être absolument laid: physiquement disgracié, vulgaire et lourd d'esprit, méchant et lâche; on ne peut admirer chez lui aucune qualité. Il est impossible d'imaginer qu'on puisse aimer d'éros une telle personne. L'amour est donc d'abord une expérience esthétique: l'admiration de la beauté est la condition nécessaire de sa naissance. Mais elle n'en est pas la condition suffisante. L'amour, en effet, privilégie une personne choisie à l'exclusion des autres. Une femme, par exemple, n'est pas aimée comme une fleur dans un jardin. Car la fleur, aussi belle soit-elle, peut toujours être remplacée par
6

Il s'agit du procédé de variation eidétique utilisé par Husserl pour
une essence.

déterminer

14

quelque autre fleur du massif. Mais cette hypothèse d'une éventuelle substitution d'un nouvel objet à l'être aimé, à l'occasion d'un deuil ou d'une séparation, est refusée par celui qui aime. L'amour est un attachement absolu alors que nous n'avons pour les choses que nous possédons qu'un attachement relatif. Ainsi, nous tenons à notre voiture, à notre maison, à notre statut social: si la voiture est volée, si la maison brûle, si nous perdons notre situation, nous souffrons. Mais ces attachements sont relatifs. Si on nous offrait une voiture plus belle, une maison plus confortable, une meilleure situation nous serions aussitôt consolés. En est-il de même dans l'amour: peut-on remplacer un amour perdu comme un portefeuille égaré ou une voiture accidentée? La question a valeur de test car elle met en cause l'essence même de l'amour. Celui qui aime, ou plutôt qui croit aimer, parce que dans le contexte de sa vie il lui semble difficile de trouver mieux ailleurs, pourrait envisager, si une bonne fée modifiait ce contexte, l'éventualité d'un autre objet d'amour. Mais l'idée en paraît blasphématoire à l'amant authentique. Oreste7 aurait considéré comme une injure le conseil de chercher ailleurs ce qu'Hermione lui refusait. On offense une femme qui a perdu son fils en lui disant qu'elle est jeune et fera d'autres enfants. Cette indignation est révélatrice: elle signifie que l'amour n'est pas un attachement relatif comme celui que nous avons pour les autres objets de l'expérience. Et c'est pourquoi tout amour authentique est vécu comme un
7

Oreste et Hermione sont des personnages d'Andromaque de Racine. 15

premier amour est aussi comme un dernier amour. Il pose son objet comme un absolu et introduit l'amant dans la sphère du sacré. L'amour est donc la transformation d'une expérience esthétique en expérience religieuse. S'il en est ainsi, l'amour tend naturellement à la passion. Celle ci n'est pas l'amour outré comme on le croit communément, mais l'amour pur au sens où le chimiste parle d'un corps pur. L'amour non passionnel est un amour que la raison ou, chez beaucoup, le sens commun social qui en tient lieu, éclaire contrôle et relativise. En effet, celui qui réfléchit au lieu d'aimer, comprend que nul être ne saurait condenser en lui toute la valeur du monde. La raison est la faculté qui mesure; elle situe chaque chose dans le tout, la compare aux autres et lui assigne sa juste place. Dans cette perspective, aucun objet ne peut, semble-t-il, justifier un amour exclusif: la valeur imprègne l'univers entier. Et c'est pourquoi personne n'est totalement prisonnier d'une passion: l'esprit, selon la formule de Malebranche « a du mouvement pour aller plus loin ». L'amant, qui n'est pas seulement amant, peut donc échapper peu ou prou, par la réflexion, à la fascination de l'être élu. La plupart de nos attachements sont ainsi des mixtes d'amour et de bon sens ou de sens commun. Mais il faut pour cela avoir pris à l'égard de l'expérience de l'amour un recul qui en modifie profondément la nature. La valeur qui nous éblouit n'est plus, alors, saisie comme singulière, car incarnée dans 16