Essai de dialectique

Essai de dialectique

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Quand le philosophe vise le tout, sans limitation ni borne, il est amené à découvrir que le réel comme tel, est dialectique : est en somme dialogue avec lui-même, dialogue intérieur à l'être, et pas moins dialogue avec toute réalité autre. Ceci s'étend aux plus divers domaines : l'être tout court , le connaître et la conscience, la liberté, la sexualité, toute l'histoire également. J.Y. Calvez, qui a parcouru bien des secteurs de la reflexion en débat avec la pensée de Marx,comme celles des historiens politiques allemands du XIXe siècle,
rassemble ici ses vues fondamentales.

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Ajouté le 01 juin 2003
Nombre de lectures 266
EAN13 9782296324152
Langue Français
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ESSAI DE DIALECTIQUE

Collection Ouverture philosophique dirigée par Dominique Chateau et Bruno Péquignot
Une collection d'ouvrages qui se propose d'accueillir des travaux originaux sans exclusive d'écoles ou de thématiques. Il s'agit de favoriser la confrontation de recherches et des réflexions qu'elles soient le fait de philosophes "professionnels" ou non. On n'y confondra donc pas la philosophie avec une discipline académique; elle est réputée être le fait de tous ceux qu'habite la passion de penser, qu'ils soient professeurs de philosophie, spécialistes des sciences humaines, sociales ou naturelles, ou. .. polisseurs de verres de lunettes astronomiques. Dernières parutions
Mahamadé SAVADOGO, Philosophie et histoire, 2003. Roland ERNOULD, Quatre approches de la magie, 2003. Philippe MENGUE, Deleuze et la question de la démocratie, 2003. Michel ZISMAN, Voyages, Aux confins de la démocratie, mathématicien chez les politiques), 2003. Xavier VERLEY, Carnap, le symbolique et la philosophie, 2003. Monu M. UWODL La philosophie et l'africanité, 2003.

(Un

Jean-Yves CALVEZ

ESSAI DE DIALECTIQUE

L'Harmattan 5-7, rue de l'École-Polytechnique 75005 Paris FRANCE

L'Harmattan Hongrie Hargita u. 3 1026 Budapest HONGRIE

L'Harmattan Italia Via Bava, 37 10214 Torino ITALIE

cg L'Harmattan,

2003

ISBN: 2-7475-4538-5

DU MEME AUTEUR
Aux Editions de l'Harmattan: L'Eglise et l'Economie. La doctrine sociale de l'Eglise, 1999. Chez d'autres éditeurs: La pensée de Karl Marx, Seuil, 1956. Eglise et société économique (avec 1. Perrin), 2 vol., Aubier, 1959-62. Introduction à la vie politique, Aubier, 1967. Aspects politiques et sociaux des pays en voie de développement, Dalloz, 1970. La Politique et Dieu, Cerf, 1985 Foi et Justice, Desclée de Brouwer, 1985. Droits de I 'homme, Justice, Evangile, Centurion, 1985 Une éthique pour nos sociétés, Nouvelle Cité, 1988. L'économie, I 'homme, la société: l'enseignement social de l'Eglise, Desclée de Brouwer, 1989. Développement, emploi, paix, Desclée de Brouwer, 1989. Tiers-monde, un monde dans le monde, Ed. ouvrières, 1989. Questions venues de l'Est, Ed. ouvrières, 1992. L'Eglise pour la démocratie (avec H. Tincq), Centurion, 1992. L 'homme dans le mystère du Christ. Le message de Jean-Paul II, Desclée de Brouwer, 1993. L'Eglise devant le libéralisme économique, Desclée de Brouwer, 1994. Politique, une introduction, Aubier-Flammarion, 1995 Nécessité du travail. Disparition d'une valeur ou redéfinition? L'Atelier, 1997. Le Père Arrupe. L'Eglise après le Concile, Cerf, 1997. Socialismes et marxismes, Ed. du Seuil, 1998. Eglise et société: Un dialogue orthodoxe russe / catholique romain (avec A. Krassikov), Cerf, 1998. Les silences de la doctrine sociale catholique, L'Atelier, 1999. Compagnon de Jésus. Un itinéraire, Desclée de Brouwer, 2000. Politique et Histoire en Allemagne au XIXème siècle, PUP, 2001. Changer le capitalisme, Bayard Presse, 2001. Chrétiens penseurs du social: Maritain, Mounier, Fessa rd, Teilhard de Chardin, de Lubac, Cerf, 2002.

Avant-propos

A cet essai j'avais d'abord donné le titre Esquisse tout court, et j'ai longtemps pensé que c'était là le titre à laisser définitivement à un texte qui vise ambitieusement tout -"le tout"-, ne veut pas se limiter, et du coup n'est rien d'achevé ni de complet non plus. Il m'est difficile d'ordonner la matière. Il m'était difficile de résumer l'ensemble sous un titre quelconque. Je choisis finalement Essai de dialectique. Parce que dialectique ou dialogal est la meilleure traduction de ce que je sens et veux mettre en relief dans l'être en général, en l'homme aussi, dans sa société de même, en toutes choses donc et jusqu'au-delà des choses. Toujours l'être se dédouble et s'ouvre1. C'est ce que je vais m'efforcer d'expliquer tout au long. J.Y.C.

J'ai un temps pensé aussi à Genèse, pour souligner un autre aspect de mon effort: dire en vérité comme tout naît et croît, comment "tout a été fait" , selon le livre de la Genèse dans la Bible. Dire aussi d'une certaine façon comment chacun de nous peut naître et croître. Mais j'ai estimé que je ne devais pas me risquer à reprendre un titre récemment employé par Michel Serres.

1

Introduction

Il est plus d'un cas de penseur passé de la philosophie générale à la philosophie politique. Peut-être Hegel en estil l'exemple par excellence, philosophant depuis au moins 1805-1806, parvenant en 1821 seulement à ses Principes de Philosophie du droit. Il est sans doute davantage de cas de penseurs passés de la philosophie politique à la philosophie tout court, au terme de leur cheminement. Gyorgi Lukacs, le révolutionnaire hongrois à l'âme torturée, auteur dans sa jeunesse de Histoire et conscience de classe (qu'il répudia), écrivit à la fin de sa vie une Ontologie en plusieurs volumes, qui n'eut d'ailleurs, nous dit Daniel BellI, que peu de lecteurs.

1

Lafin de l'idéologie,

PUF, 1997.

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DIALECTIQUE

Julien Freund, professeur à Strasbourg, a, quant à lui, terminé récemment sa carrière, après avoir fait beaucoup de philosophie politique, par une Philosophie philosophique. Je n'accompagne pas vraiment, je crois, ces derniers auteurs. Mais il est vrai que, dès mes études sur La pensée de Karl Marx2 ou sur l'économie et ses structures3, j'ai été mis en face de problèmes fondamentaux qui n'ont cessé de m'obliger à une réflexion globale. Toute une section de ma Pensée de Karl Marx a pour titre "La dialectique. Fondements de la science, du réel et de l'éthique" . Dans cette section déjà, je rencontrais le problème de la philosophie de l'histoire et j'entrais dans un débat fondamental sur logique et histoire, qui est au centre de ma critique de Marx. La pensée de celui-ci n'était évidemment pas une pensée parcellaire. Pas davantage, assurément, celle de Hegel, que j'ai tout autant fréquenté, à propos de la structuration de la société civile et politique, de l'économie en particulier. Et je n'ai jamais cessé d'entretenir une telle préoccupation4. C'est ainsi qu'il me vient à l'esprit de tenter, malgré la prétention de l'entreprise, de présenter une vue d'ensemble. Vue d'ensemble de l'illimité ou du tout, comme je l'ai déjà dit dans mon avant-propos, car j'ai appris la connexion de toutes choses. Sans qu'il y ait contradiction certes, tout au contraire, entre cette idée de connexion et celle
2 Seuil, 1ère édition, 1956. 3 Entre autres, Eglise et société économique, 2 vol., Aubier, 1959 et 1963. 4 Voir mon livre plus récent Politique et histoire en Allemagne au X/Xe siècle. Critique de la pensée politique des historiens allemands, PUF,2001.

INTRODUCTION

Il

de surgissement, surtout libre surgissement: sans surgissement, sans ouverture, sans émergence il n'y a pas de conneXIon. Une première désignation de l'objectif Ce qu'ainsi je souhaite, après avoir fait le tour de bien des choses et avoir vécu toute une histoire, c'est rendre vie à la dialectique, la faire comprendre mieux qu'elle n'est souvent comprise, en tirer tout le parti possible pour la connaissance et non moins pour la vie. En d'autres termes, lutter contre ce qui est figé, contre l'idée d'être qui n'est qu'être, enfermé en soi, sans distance d'avec s ai 0 u d istance intime, sans mouvement ni dualité interne. Je dirais aussi: lutter contre l'être englué. Ici se dit la visée morale, sûrement pas intellectuelle seulement, de mon aspiration et de ma recherche. C'est, en définitive, la chose la plus simple du monde. Mais si elle correspond vraiment à l'essentiel, c'est en même temps la plus importante. Je sais qu'en prononçant le mot dialectique, je n'ai rien dit aussi longtemps que je n'ai pas fait percevoir la réalité qu'elle est, ou fait voir qu'elle est la réalité. Perce-voir n'est, d'autre part, rien encore si cela ne s'accompa-gne pas d'un vivre: vivre de la dialectique. Et si ce n'est pas aussi être dépassé, investi, suscité "d' ailleurs" (car cela également est dans dialectique au sens fort) . Le mot ne m'importe, faut-il ajouter, aucunement, sauf qu'il comporte une parenté avec dialogue, et que dialogue est à son tour parent de logique, logos, verbe, parole, tous

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des termes fondateurs. Ces termes rejoignent d'ailleurs sens, non moins essentiel, quand sens est visée, "flèche" de l'être, appel qui constitue. Je viens d'étaler ainsi une série de mots dont j'aime me servir. Dont je vis. J'en vis voulant certes dire que je tiens plus à la réalité, en-deça de c es mots, qu'aux mots euxmêmes, 1a dénomination me paraissant toujours fixa-tion
(intellectualisation, par où se produit comme un gel

- ou

une "glaciation", le mot si évocateur en contexte soviétique naguère). Je craindrais beaucoup de figer la dialectique même. Pour commencer Je dirai ceci pour commencer: où que nous tournions notre regard, dans le monde, dans nos existences, il n'y a pas que des choses à côté des choses (indicible chacune, fermée chacune en elle-même). Mais bien, des réalités liées entre elles. Des engendrements. Le lien peut être dit une "logique", comme un "dis-cours", ou un par-cours. Partout, il y a logique, logos, parole. Et toute parole relie. Engendrer est parler. Engendrement: parole intrinsèque. Il n'y a en définitive que parole: les "choses" sont les différences comme solidifiées de la parole, ce qui est dit. La différence extérieurement effectuée, c'est la chose. (Sur les "séparations" je ferais volontiers allusion à un récent livre, La séparation d'amour, de Schmuel Trigano5: la séparation y est corrélative de l'amour, il n'y a pas d'amour sans séparation... Pas de chose non plus sans parole) .

5

Ed. Arléa, 1998.

INTRODUCTION

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Equivalemment, il y a dialectique, justement. Le mot désigne comme un dialogue d'engendrement, ou le passage de l'une à l'autre des réalités, liées entre elles. Peuton dire autre chose, à leur sujet, que ces engendrements, ces liens? Mais c'est l'essentiel. Dans le domaine de l'humain surtout, l'engendrement c'est la réalité même. Je voudrais donc décrire - n'est-ce pas simplement
dire?

- ce

mouvement

essentiel, parcourant l'être, la con-

science, la sexualité, la société, société du travail et société politique, la culture aussi. Et débordant tout cela même, encore. Je serai amené à réfléchir sur la nature de cette genèse ou ces genèses - , donc de cette dialectique, si souvent mal entendue, je crois. Je me demanderai plus particulièrement ce qui vaut d'elle dans la réalité dite "histoire". Quant à la relation à un Absolu, aussi. Une éthique ne dérive-t-elle pas de cette vision? peut-on manquer de se demander également. Philosopher Entreprise philosophique que cela. Mais philosopher, le mot évoque toujours l'abstraction, l'éloignement. Fautil l'employer? Deleuze, disparu il y a peu d'années, esprit si "déconstructeur" - mais reconstructeur aussi en vérité - , employait ce terme, il cherchait à sauver le philosopher, la philosophie. C'est une bonne référence. ne

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Comprendre est la tâche. Mais pas comprendre quelque chose de particulier seulement, car ce n'est pas alors vraiment comprendre - c'est expliquer un peu, selon quelques relations, quelques rapports. Je retrouve ici comme spontanément la distinction de Dilthey: erklaren, verstehen. Comprendre est sans limite, va jusqu'au bout, situe en tout. Est-ce se donner une Weltanschauung? "une construction intellectuelle, précisait Sigmund Freud6, qui résout, de façon homogène, tous les problèmes de notre existence à partir d'une hypothèse qui commande tout, où par conséquent aucun problème ne reste ouvert, et où tout ce à quoi nous nous intéressons trouve sa place déterminée" ? "Qui résout... tous les problèmes den otre existence" est sans doute bien illusoire: ce n'est pas à retenir, je pense. "De façon homogène" n'est guère satisfaisant non plus. "Où tout ce à quoi nous nous intéressons trouve sa place déterminée" est déjà plus plausible. Quelque chose comme cela est toujours à rechercher. En résistant pourtant à la tentation de la possession, pire, la pleine possession. A la tentation d'un arrêt quelque part. Comprendre, c'est plutôt tenir ouvert, et se tenir dans l'attitude d'ouverture. Freud ne voyait, lui, de place que pour une Weltanschauung "scientifique". Au niveau du moins de ses intentions affichées. "C'est notre meilleur espoir pour l'avenir que l'intellect - l'esprit scientifique, la raison - parvienne avec le temps à la dictature dans la vie psychique
6 Nouvelles conférences p. 211. d'introduction à la psychologie, Folio, 1995,

INTRODUCTION

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de I'homme"? Cela, oui, sera "uni ficateur"g. "L'intuition et la divination seraient des sources de savoir (elles aussi) , si elles existaient, ajoute-t-il, mais on peut, sans hésitation, les compter au nombre des illusions, des accomplissements des motions du désir,,9. "Ces revendications n'ont qu'une motivation affective"lo, assène-t-il. L'espoir ainsi énoncé par Freud, dans l'étroitesse qui le caractérise - ici du moins (tel dira d'ailleurs que ce rationalisme n'était que parade) -, est loin de s'être réalisé. Et les temps ont beaucoup changé depuis celui-là, y compris par le fait de la psychanalyse, qui a justement tant contribué à revaloriser l'affectif. Avait-il raison de le dénigrer, lui, dans une au moins de ses parts? N'y a-t-il pas un affectif supérieur autant qu'un affectif inférieur? Affectif supérieur à bien des espèces d'organisation de savoir? Il suffit déjà de penser au "désir" chez Platon, réalité si ample, poussée si fondamentale. Comprendre, vivre Comprendre et se comprendre. La réflexion du "se" est en réalité déjà dans le vrai "comprendre" tout court, qui est dé-tachement, dis-tance, mesure. Soi par rapport à ça (es allemand). Cum-prehendere: comme dans tant d'au-tres mots essentiels du vocabulaire que je vais employer, connaître, conscience, il y a dans comprendre une idée d'accompagnement (je retrouve i ci le cum) de l'être même ; l'idée que l'être n'est pas sans accompagnement, pas
7 op. cit., p. 229. 8 ibid.. 9 op.cit., p.213. 10 ibid..

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sans réplique, réduplication. Pas sans soi. D'une façon ou d'une autre. Le mot comprendre demeure il est vrai dangereux, ou est déjà dangereux, dans son emploi courant en tout cas. Mot de l'idéalisme? Il y aurait comme un empyrée, le connaître, d'où l'être est considéré, où il est objectivé (ou subjectivé) : comme un être supérieur à l'être. Il y aurait aussi bien radicale dualité. J'emploierai, comme je l'ai annoncé, les mots dialectique et dialogue: ils disent autre chose justement que dualité. Dualité est statique. C'est déjà multiplicité, dispersion. On retombe dans les enfermements séparés, choses à côté des choses, indicibles, même avec l'apparente hiérarchisation d'un connaître. Dialectique, dialogue disent au contraire activité et, entre les termes enjeu, toujours intimité. Au 1ieu de "comprendre" vaudrait-il donc mieux dire "vivre"? On entend aussitôt la voix de Nietszche. Vie ... et aucune ré-plique, ni ré-duplication, aucun" deuxième" monde, et surtout pas d' "idées" (platoniciennes),. voire de... raison. Un certain Nietzsche. En fait, généralement, les philosophies modernes - ou vaut-il mieux dire postmodernes (postmodernes, Nietzsche, Heidegger, déjà) ?

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mettent en garde contre la chosification de quelque terme que ce soit màis font valoir la tension entre termes, elles n'interdisent pas de rester (wei/en) dans la tension. De l'habiter. Elles nous y encouragent plutôt. C'est là comprendre et connaître au meilleur sens de ces termes... qui inclut alors vivre aussi, mais sûrement pas être-vivant seulement. Est-il sûr, certes, que Nietzsche ait, lui, dépassé l'être-vivant? Fixé, figé aussi du coup.