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EY / LACAN

De
203 pages
Les journées de Bonneval de 1946, consacrées à La Psychogenèse des Névroses et des Psychoses, furent l'occasion d'une confrontation historique entre deux grands amis, Henri EY et Jacques LACAN, sur l'essence même du fait psychiatrique. C'est ce débat qu'analyse ici Monique Charles dans ses implications cliniques et anthropo-philosophiques, et qu'elle éclaire et enrichit par les apports d'Husserl, Jaspers et Ricoeur.
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EV-LACAN du dialogue au débat ou l'homme en question

@L'Hannattan,2004 ISBN: 2-7475-7336-2 EAN 9782747573368

Monique CHARLES

EY-LACAN du dialogue au débat ou l'homme en question

L'Harmattan 5- 7, rue de l'École-Polytechnique 75005 Paris FRANCE

L'Harmattan KonyvesboIt 1053 Budapest Kossuth L. u. 14-16 HONGRIE

L'Harmattan Italia Via Degli Artisti, 15 10124 Torino ITALIE

A l'Association pour la fondation Henri Ey Je remercie particulièrement le Dr. Jacques Chazaud et le Dr. Robert M. Palem pour leur aide documentaire et réflexive

I

C'est de l'homme qu'il s'agit!

Le Credo de Henri Ey : la dignité

de l'homme

Il faut « rappeler, fort et haut, tout ce que lui doivent les psychiatres et leurs malades: la dignité». Ainsi R.M. Palem termine-t-il son hommage à Henri Ey dans son livre: La modernité d'Henri Ey. (1) Cette valeur de dignité de l'homme et en tout homme, il est en effet urgent et impératif de la faire résonner en notre monde actuel. Non parce qu'elle fut la conviction humaniste personnelle de Henri Ey, mais parce qu'il n'est pas d'humanisme actif qui ne revendique cette dignité comme réellement ancrée dans l~être de l'homme. En humaniste résolu, Henri Ey témoigne et défend donc cette dignité dans toute son œuvre écrite, dans son enseignement, par sa parole lors de colloques, ainsi que par la médiation de son action sociale et politique. Homme en qui la parole s'unit à l'agir, cette conviction n'a certes pas manqué d'influencer son comportement de psychiatre et l'a incité à militer d'autant pour qu'elle fonde l'éthique universelle de la psychiatrie existante et à venir. Tâche ardue et à maintenir sans cesse en ligne de mire,

car - Henri Ey le prouve - il Ya eu et il y a bien des façons de
trahir cette dignité en trahissant en l'homme l'existence d'une conscience qui fait des hommes des hommes libres. Quelle liberté en I'homme? Quelle liberté pour les hommes? C'est « le coup de force d'Henri Ey», déclare Philippe Prats, philosophe admiratif de la profondeur de pensée d'Henri Ey, « de faire de la liberté» non « un simple idéal de l'homme, mais bien sa pratique quotidienne ». (2)C'est donc d'une liberté incarnée, effective, agissante dans le monde et avec autrui dont il s'agit. Une liberté d'homme simplement homme, et non pas une liberté pure, magique, héroïque qui sous-tend les épopées triomphantes ou les tragédies lyriques. Ce type de liberté mène

le plus souvent aux drames de ceux qui se rêvant anges ou surhommes retombent déçus de leurs illusions célestes ou impériales et finissent au mieux dans la superbe désabusée et, en général, dans une inertie vitale mélancolique, voire dans des états plus extrêmes de douce folie ou de folie meurtrière. Henri Ey laisse aussi à d'autres la désinvolture de parer d'éclat l'état de grâce libertaire des actes dits « gratuits ». Erreur souvent d'une jeunesse éprise de liberté toute puissante et refusant de ternir cette liberté dans un acte alourdi de motifs, cerné dans un engagement. Agir c'est en effet décider et donc élire une dimension d'action possible et s'amputer en même temps d'autres actions possibles. Douleur pour certains qui ont trop d'ardeur à désirer tout réaliser, qui se condamnent ainsi à l'impuissance ou à l'acte qui éclate comme un coup de feu tiré hors cible, un acte au relief de hasard sans nulle nécessité, sans foi ni loi, niant la pesanteur du monde et la présence d'autrui. Un acte à l'orgasme solitaire. Tel n'est pas le sens de la liberté ni celui de l'êtrehomme pour Henri Ey. « Libres comme l'air» n'est pas le chant des partisans de I'humaine condition. Notre liberté n'est pas évanescente. Elle est mue par une intention qui lui donne corps et la promeut en action porteuse de sens. Elle est le propre de ""l'hommequi dit, fait, en déclarant: « c'est moi qui... ». Paroles qui signent les gestes, les actes de l'homme qui s'en reconnaît l'auteur et déclare de la sorte sa liberté comme un fait non seulement de droit, mais en fait. « C'est moi qui... », l'expression identifie l'homme responsable, l'homme capable de répondre de soi. Mais à qui? De quoi? De qui? Pour y voir clair et nous éclairer, Henri Ey s'engage dans

un travail de recherche - véritablement herculéen!

-

en

interrogeant ceux des philosophes qui, de l'Antiquité à nos jours, se sont le plus inquiétés de la part de liberté et, partant, de conscience impartie à 1'homme. 10

La conscience, quelle est-elle? Totalitaire, relative, ou dessaisie à l'envi de son pouvoir tutélaire? Et la liberté dont les attributs sont liés à la conscience, règne-t-elle absolue et triomphante en l'homme, ou n'est-elle qu'une illusion bâtie sur l'ignorance des causes qui nous font agir? Sur ces questions Henri Ey est net: la conscience, loin d'être comme chez Descartes un point de départ de la réflexion philosophique, suppose au contraire un long détour, une conquête sur les chemins de la liberté. Et la liberté - ne nous voilons pas la

conscience - est toujours susceptible de chuter dans le
pathologique, dans ce moindre être de notre être existentiel, mais qui reste cependant de l'ordre de l'être humain, ce en quoi et pour quoi la dignité persiste en tout homme et est à respecter en lui envers et contre tout avatar et jusqu'au bout de sa vie. Soyons en convaincus, il ne s'agit pas là de déclarations de principe, Henri Ey en effet ne laisse jamais rien en suspens quant à la complexité, aux antinomies et même aux apories concernant les problèmes humains. Scrupuleux eu égard aux idées et d'une honnêteté san~ faille par rapport aux systèmes philosophiques et scientifiques explorés, il n'abandonne les points de vue que s'il Y perçoit des irrégularités logiques, des déficiences voire des erreurs de contenus, et ce après les avoir mis à l'épreuve du vécu et soumis à l'expérimentation des faits. Des thèses et des hypothèses, il ne retient que celles qui finissent par éclater de clarté et d'évidence. D'utilité aussi pour la cause de l'homme! Car il entend: Etre d'abord l'homme-médecin être... philosopher vient ensuite qu'il s'est voué à

Ses collaborateurs, ses amis, ses assistants et l'ensemble de ceux qui ont participé à la création de l'Association pour la Fondation Henri Ey, se plaisent à rappeler sa qualité humaine Il

attachante et permanente tant dans sa vie relationnelle que dans sa pratique médicale. Ils en rendent d'ailleurs compte dans un livre: Henri Ey (1900-1977), un humaniste catalan dans le siècle et dans l 'Histoire, et ce de manière si chaleureuse et vibrante qu'il y est manifestement vivant parmi nous en paroles, dans ses gestes, ses activités et ses fêtes. Bref, dans ce livre nous rencontrons l'homme en entier, tel qu'en lui-même, dans ce/son monde et avec autrui. S'étonnera-t-on alors qu'il se soit senti comme en familiarité immédiate avec la philosophie existentielle soutenant que l'homme est au monde et que c'est dans le monde et avec autrui qu'il se connaît? Si nous ajoutons que l'homme conscient de cette situation qui est la sienne, vit alors avec ardeur et ferveur, nous avons là le mode, pour ainsi dire fabriqué sur mesure, de l'art de vivre d'Henri Ey et sa manière personnelle de comprendre et d'approcher l'être de l'homme: l'homme sain, intelligent, génial, artiste, sportif, bien dans sa peau... tout comme l'homme malade, handicapé mental, affecté d'une pathologie psychique quelconque, ou fou à lier, et qui n'est est pas moins homme. Comment est-il possible que l'homme s'altère ainsi? C'est tout le problème de la pathologie mentale de chercher l'origine de la déraison subite ou progressive qui peut s'emparer de la raison et affecter entièrement ou partiellement 1'être-aumonde de l'homme. Et en rechercher l'étiologie ramène à la question de la connaissance de l'homme en général et des rapports de l'âme et du corps en particulier: l'esprit domine-t-il la matière, est-il informé par elle ou sont-ils en interdépendance étroite? Ce questionnement s'avère indispensable pour tenter de connaître s'il y a contiguïté, identité de structure, séparation radicale ou restreinte du nonnal et du pathologique. C'est dire que la philosophie est appelée à la barre! Mais ce n'est pas dire que Henri Ey fasse ou veuille faire œuvre de philosophe. Même s'il s'agit bien de philosophie en ce 12

que Henri Ey pense et écrit avec une rigueur conceptuelle toute philosophique et que sa problématique de la liberté, de la conscience et du devenir-homme est dans la lignée de celle des grands philosophes, il ne s'agit pas pour lui de faire principalement de la philosophie. Cela ne l'empêche pas d'être philosophe par bien des traits: par son esprit toujours en éveil, par la tournure et la qualité profonde de son questionnement, par la densité et l'ampleur de sa pensée réflexive. Et, la cause bien défendue, entre autres par R. M. Palem : Henri Ey Psychiatre et Philosophe, et par Philippe Prats: Une psychiatrie philosophique, cette cause est entendue: Henri Ey est bien philosophe! mais avant tout, pour servir la psychiatrie qui peut servir I'Homme. A cet égard, il est justement reconnu aujourd'hui comme le Psychiatre du XXIe siècle. (Cf le livre de ce titre publiant les actes d'un colloque international à Perpignan en 1997, sous l'égide de l'Association pour la Fondation Henri Ey) Pour la psychiatrie au service de l'humain qui n'est jamais trop humain, la philosophie lui sert donc. Car, écrit-il,

« si le psychiatre a bien quelque chose à dire - par destination de l'envers de l'être conscient, les philosophes, les psychologues ou anthropologues existentialistes ont dit beaucoup de choses, et de très profondes, sur son endroit. » (3) Ainsi en appelle-t-il résolument aux philosophies - à certaines du moins - qui l'aident à repérer ce qu'il y a d'essentiellement humain en l'homme, afin que cette dimension humaine perdure en l'homme de demain. Et il s'adresse à la psychiatrie afin qu'elle assume son rôle de science de l'homme en explorant les conditions qui rendent possible la vie psychique individuelle et pas seulement en visant à comprendre ce qu'est la vie psychique in abstracto. Que l'homme ait conscience de soi et de sa part de liberté fondant sa responsabilité face à lui-même, au monde et aux autres, sont les valeurs clés à promouvoir dans chaque vie d'homme. Sinon deux professions de foi et deux modes d'action 13

sont à jamais sinistrés: faire œuvre d'éducation et d'éthique. Car si la liberté est constituante de l'homme, elle rend, par ricochet, immanente en lui la perpétuelle possibilité de la folie. La folie est virtuelle chez tous les hommes. C'est pourquoi la psychiatrie est appelée à la rescousse et ne saurait se départir de son rôle d'empêcher l'homme de sombrer dans un sous-moi et d'éviter que la liberté ne s'expatrie hors de sa volonté. Henri Ey ne faillit pas à cette tâche. Il fut doublement libérateur: et du malade qu'il entendait bien délivrer de ses chaînes pathologiques entravantes pour l'exercice de sa liberté, et du psychiatre qu'il voulait rendre praticien eîficace et épris de sa vocation de guérir. Humaniser et libérer, furent pour lui non seulement des tennes équivalents mais des actes associés. Et en ce qui concerne ses rapports avec la philosophie, Henri Ey clôturait ainsi la question: «Ce 'philosophe non philosophe' que je suis sans l'être» ! (4) Cela valut à Henri Ey un double pôle d'investigation et une triple vie intellectuelle: scientifique, philosophique et

clinique. Ce qui l'amenait à se dire - parfois à s'excuser - d'être
trop philosophe pour les psychiatres et trop psychiatre pour les philosophes! Mais l'objet même de son ouvrage: La conscience, et l'ensemble de ses écrits et de ses recherches poussées toujours plus avant, requièrent la participation et de la philosophie et de la psychiatrie, « l'être conscient» impliquant « dans son ontologie et sa problématique fonctionnelle, tout à la fois le sens de sa raison et le contresens de sa folie ». (5)Raison et déraison sont consubstantielles en l'homme. Un dernier motif, d'éthique de méthode celui-là, pour lequel Henri Ey se fit comme une obligation de sonder les philosophies dans l'air du temps, ce fut d'être vigilant eu égard aux idées philosophiques déclarées ou camouflées, aux idéologies explicites ou implicites, qui orientent souvent en filigrane nos théories et qui peuvent marquer insidieusement de leur empreinte nos engagements existentiels, nos pratiques 14

professionnelles, le moindre de nos actes thérapeutiques. Bien des voies psychiatriques sont ouvertes en effet par des voix philosophiques qui divergent et s'opposent. Et cela nuit à l'efficacité thérapeutique, à l'intérêt des malades, et à la construction d'une psychiatrie au clair avec elle-même quant à ses objectifs et ses moyens d'intervention et de thérapie. En conséquence, Henri Ey facilita toujours les concertations, les rencontres où furent conviés savants de diverses disciplines et penseurs d'avis différents pour que lumière soit faite sur les points de divergence. Lui-même fut un « débatteur» brillant et infatigable. Aussi ses colloques à Bonneval atteignirent-ils une renommée internationale et attirèrent-ils les grands esprits de l'époque, tels Merleau-Ponty, Ricoeur, Hyppolite, Lefebvre... venus discuter avec lui, et tous ceux qui honorèrent la psychiatrie française, Lacan, Green, et autrees personnalités éminentes... L'enjeu n'était pas forcément d'obtenir une convergence optimale ou une entente unanime. L'important était d'y définir « des positions doctrinales cohérentes». (6) Il le rappelle dans le mémorable colloque à Bonneval (1946) au cours duquel eut lieu sa célèbre dispute avec Lacan! (nous reviendrons plus tard sur ce débat de fond qui hante encore l'histoire de la psychiatrie !) quant à la finalité première et dernière de la psychiatrie. Cet élan fédérateur qu'eut Henri Ey tout au long de ce qu'il faut appeler plus une mission humaniste qu'une carrière, Claude-Jacques Blanc (un de ses fidèles exégètes) l'évoque comme un «événement fondamental» servant d'exemple et montrant «aujourd'hui la voie aux spécialistes des sciences de l'homme, aux philosophes et aux métaphysiciens en les obligeant à dialoguer et à échanger », souligne R. M. Palem. (7) La liberté de pensée et de parole était en effet au rendez-vous lors de ces échanges qui se voulaient de véritables dialogues. Les participants avaient toute latitude de prendre position en

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fonction de ce qui éclairait le mieux leurs propres théorisations et pratiques thérapeutiques. Que certains se gaussent de ces perpétuels débats qui ne débouchent pas sur une conclusion décisive et définitive:) Henri Ey n'en avait cure. Il pensait au contraire qu'il appartient à de semblables rencontres d'impulser mieux que des certitudes un esprit de recherche de la vérité. Une recherche qui se doit d'être sans cesse militante, car toute possession réputée triomphante d'une vérité n'est qu'illusion passagère et signe l'étouffement de la quête de la vérité. Et c'est justement parce qu'ils ont choisi de chercher toujours, en prenant appui sur des trouvailles considérées seulement comme des hypothèses, qu'il y eut d'illustres pionniers de la psychiatrie française. Une précaution de méthode est cependant à respecter par les protagonistes de ces types de rencontres interdisciplinaires: que chacun livre dès l'ouverture d'une discussion ses propres points d'ancrage et la forme de son questionnement. Pour Henri Ey, c'est clair, sa pierre philosophale c'est: Tout homme vaut et rien ne vaut plus qu'un homme On l'a compris:) la superbe intellectuelle désintéressée, les mots pour le prestige des mots et de ceux qui les énoncent, ne sont pas les moteurs qui mettent en marche la pensée vive de Henri Ey. L'homme, corps et âme, son bien-vivre, son mieuxêtre, sont ses motifs prioritaires dans l'escalade escarpée de la connaissance la plus totale possible de I'homme dans sa totalité vivante. Quitte à déclarer avec humilité une des premières paroles philosophique et qui fut celle d'un Maître en la personne de Socrate: «j e sais que je ne sais pas» . Aveu qui fonde la vraie recherche de la vérité, celle qui refuse les tremplins des savoirs non suffisamment contrôlés, celle qui n'est pas guettée par la précipitation des trouvailles. Chercheur infatigable, ne stationnant pas à tout prix sur ses avancées lorsque leurs 16

lumières subissent l'ombre de pensées contradictoires ou de nouvelles percées scientifiques, Henri Ey se veut son premier critique et redresseur de torts face à la raison épistémologique et à la leçon d'un réel et d'un monde qui se découvrent peu à peu dans une interdisciplinarité collégiale et coopérative. Il n'hésite donc pas à réviser, amender, développer nombre de ses positions lorsqu'elles approchent insuffisamment l'essentiel de l'homme (le Jaksonisme, par exemple), ou inversement à les défendre à tout crin si les positions adverses représentent un danger d'érosion, d'oubli, de dérive, de négation de ce qui lui paraît spécifiquement humain en l'homme. Rappelons en l'occurrence sa lutte froide et déterminée à l'encontre du structuralisme et de l'antipsychiatrie dont la vogue déferla en un temps. Fort de cette pensée que la fonction de la psychiatrie dans les sciences humaines est de garantir la valeur de l'homme en l'aidant à rester ou à devenir porteur des valeurs qui le qualifient en tant que tel, il trouve les assises de la défense et de la promotion de I'homme dans la phénoménologie et dans les divers courants existentialistes. Après les années de souffrances, de violence, d'atrocités, de lâchetés, que toute guerre apporte, l'existentialisme, notamment, s'annonce comme une philosophie de réveil de l'homme à l'homme: le « connais-toi toi-même », est le premier impératif adressé à l'homme, suivi de l'injonction pour l'homme d'avoir à réveiller ou à éveiller en lui les valeurs qui le fondent. L'homme d'abord se connaît «en situation» dans son corps, dans son monde, en son temps, face et avec autrui, il est donc cerné de limites qui sont variables selon les individus, l'environnement, l'époque, les us et coutumes, les cultures et les civilisations. .. Mais ce qui ne varie pas « c est la nécessité pour lui d'être dans le monde, d'y être au travail, d'y être au milieu des autres et d'y être mortel ». Ainsi Sartre définit-il la condition d'insertion de l'existence de tout homme. « Jeté », « embarqué» dans le monde, l'homme contingent, sans nature, sans qualités et
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fonctions prédéterminées comme les objets techniques, a, du coup, à se faire être homme. «L'homme n'est rien d'autre que ce qu'il se fait », ce qu'il projette d'être. En ce sens, «l'homme est responsable de ce qu'il est». (8) Etre en acte, être responsable, être libre, trois termes qui s'accolent pour que l'homme puisse se dire exister. De sa nécessité d'être dans une situation qu'il ne choisit pas, l'homme tire pourtant sa liberté en choisissant d'être untel et non pas tel et tel. Etre ou ne pas être, libre ou dans les/ses chaînes, il lui faut choisir! C'est dire Se choisir. Là est la question. L'homme est en devoir-être, donc en devenir. Et ce devoir signe sa liberté. Parce qu'il se doit d'être, d'être quelqu'un et pas seulement quelque chose, parce qu'il n'est pas nécessité à être en personne une personne, il peut l'être, ce qui signifie aussi qu'il peut ne pas l'être, démissionner de son devoir-être, voire être frappé d'incapacité quant à ce devenir. En conséquence, ou bien l'homme est conscient de sa liberté et de ce fait s'attribue la charge d'être responsable, ou bien, lâcheté suprême, il se laisse porter par le mouvement et les avatars de la vie, se refusant ainsi à exister en son nom propre, ou bien encore, amputé d'une part de sa conscience, il est privé de sa liberté. H. Ey est particulièrement sensible à cette dialectique qui dynamise et forge la personnalité à travers des oscillations et un mouvement perpétuel allant des réactions proches du réflexe et de l'automatisme aux conduites les plus intentionnelles: celles qui sont informées par les valeurs, les croyances, les jugements... et grâce auxquelles nous nous signalons comme Sujet ayant une appartenance sociale. Il y a une dynamique dialectique dans tout acte, fût-ce le plus quotidien comme celui de choisir de faire telle chose et pas une autre. Quand nous décidons d'agir dans un sens, nous le faisons en fonction de notre caractère, de nos habitudes, de nos dispositions physiques et mentales, de notre savoir et de nos 18

ignorances déjà inscrits en nous. Autrement dit, nous avons une manière de choisir et même de nous choisir, que nous ne choisissons pas. C'est là notre déterminisme. Tout est donné dans un acte: les choses, le corps, la conscience. Et tout acte est incrusté d'intentions, lesté de significations par quoi notre volonté institue sa spécificité laquelle institue notre responsabilité. «En notre âme et conscience », déclare la responsabilité pénale pour établir si faute, lâcheté ou impuissance il y a, si l'acte nous est imputable ou non; bref, si nous somme conscients de nousmêmes, de ce que nous faisons. Donc libres. La liberté s'affiche au prix de la conscience. Mais quel type de conscience? Conscience plénière? Conscience entravée. Ou encore une conscience subordonnée à l'inconscient? Remi Ey s'attaque et s'attache donc à ce problème « redoutable» (9)de la conscience dans une œuvre magistrale appelée justement: La Conscience. La « réalité pluridimensionelle de l'être conscient»

La conscience ne saurait être « pure transcendance », ou « simple juxtaposition}) à l'égard du corps. Conceptions réductrices inacceptables pour Henri Ey si l'on tient compte de « la réalité de l'homme [qui] n'est ni dans le structuralisme

moléculaire de son cerveau» - thèse matérialiste - « ni dans le structuralisme abstrait de son langage» - thèse nominaliste -,
«mais dans l'organisation même de cet organisme qu'il constitue lui-même en liant par son corps et par son langage ce qu'il a été, ce qu'il est, et ce qu'il a à être. » (10) C'est donc dans sa grande complexité que Henri Ey veut saisir la conscience. Non point la conscience définie en son substantif, « sorte de chosification mythique ou fétichiste », mais en tant qu'elle permet le « mouvement même de l'être psychique» qui «en étant et devenant conscient prend possession de lui-même» et peut ainsi prétendre «être pour 19

soi », être un sujet qui a son organisation propre, et qui, en tant que tel, a « dépassé son objectivité, la corporéité des systèmes clos, pour s'ouvrir au monde et parler enfin son propre discours ». (11) C'est pourquoi Henri Ey substitue au tenne de « conscience», celui «d'être conscient» afin qu'il ne persiste plus d'ambiguïté: «la conscience n'est pas une simple 'fonction' de l'être». La conscience est l'être même de l'homme, son organisation en tant qu'être mixte, « tout à la fois obJ'etet sujet». (12)De cette structuration de l'être conscient qui constitue sa réalité envers et contre toutes les négations de la conscience perceptibles sous diverses formes en philosophie et en sciences humaines, Henri Ey va nous rendre compte à l'aide de sa connaissance approfondie de la phénoménologie. Halte! au savoir hors du vécu Henri Ey ne s'est pas enfermé, ne serait-ce qu'un temps, dans la tour d'ivoire de la réflexion pour atteindre un savoir absolu et une connaissance indubitable à prétention universelle. A l'instar de Husserl, il accepte que la valeur de la pensée ne soit pas fondée en droit à part les faits. Déjà Kant avait imposé des limites à l'entendement dans sa quête du savoir. L'« ensoi» des êtres et des choses signifiait cette limite du savoir. Cependant qui dit limite ne dit pas borne infranchissable pour le savoir; le savoir est seulement cadré dans les limites de la simple raison. Le savoir absolu est une « idée », c'est à dire en termes kantiens «une figure-limite» demeurant à l'horizon de notre esprit. Aussi la vérité de la philosophie comme celle de toutes les sciences est-elle relative, provisoire, en mouvement perpétuel dans le processus historique de l'humanité. Mais, et c'est là le point important et confortant, philosophie et sciences ont effectivement une validité sous certaines conditions.

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