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Futur Antérieur 6

160 pages
Articles : Travail immatériel et subjectivité (Maurizio Lazzarato, Toni Negri), etc.
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N° 6-Eté

1991

Revue trimestrielle

Futur antérieur

N°6
G. AGAMBEN, C. AMEY, D. BERGER, F. CHARVOLlN, N. CHOMSKY, A. DEL RE, D. KERGOAT, R. LAFFITrE, B. LATOUR, M. lAZZARATO,

M. LE DOEUFF, H. MORENO, T. NEGRI, C. SCHWARTZ, J.-M. VINCENT

Éditions L'Harmattan 5-7, rue de l'École-Polytechnique 75005 PARIS

Sommaire du n° 6

La marche du temps: Du Golfe à l'atlantisme, (Jean-Marie VINCENT) ...... ... La police souveraine, (Giorgio AGAMBEN) .. ...... ...
La télévision en guerre, (Maurizio LAZZARA TO) .. . . .. .. . Que reste-t-il de la perestroïka 1, (D. BERGER)............

5 7 10 15 21 28 57 71 86

Noam CHOMSKY, Heureux les pauvres, ils n'hériteront
de rien!

...........................................................

B. LATOUR, C. SCHWARTZ, F. CHARVOLIN, Crises des environnements: défis aux sciences humaines. . . . . . . . . ... .. Roland LAFFfITE, Entendre le hurlement de vie des
banlieues. . . . . . . . . . . .. . . . . . . . . . .. . .. . . . . . . . . . . . . . . . . . . .. . . . . . . . . . . .

Danièle KERGOAT,L'infirmière coordonnée.............. Maurizio LAZZARATO, Toni NEGRI,Travail immatériel
et subjectivité. . .. . .. . . . . . . .. . . . .. . . . . . . . . . .. . . . . .. . . .. . . . . . . . . . . . .

Jean-Marie

VINCENT, Dialogue et solitude (sur la

correspondance Jaspers-Heidegger) ........... 100 Claude AMEY,Pensée et esthétique. A propos de "A quoi 112 pense la littérature 1" de P. Macherey........................ Lectures: Michèle Le DOEUFF, e droit des femmes au libre choix L dans la Grande Europe. Présentation d'Alisa DeI Re. .. .. . .. Toni NEGRI, Les Temps capitaux........................... Toni NEGRI, Penser à l'envers.............................. Hugo MORENO,Le Socialisme dans l'impasse ... 128 137 141 147

Futur antérieur

Directeur

de publication:

Jean-Marie

VINCENT.

Comité de rédaction: Claude AMEY Denis BERGER Michael HARDT Maurizio LAZZARATO Toni NEGRI Gian Carlo PIZZI Nicole-Édith THÉVENIN Jean-Marie VINCENT

Rédaction, 49, rue des Partants, 75020 Paris.

@ L'Harmattan, 1991 ISBN: 2-7384-1077-4

LA MARCHE DU TEMPS

Du Golfe à l'atlantisme
Jean-Marie VINCENT

La guerre du Golfe, une guerre du droit? Quelques mois après sa fin officielle, il devient de plus en plus difficile de défendre pareille thèse. Elle n'a certainement pas été une guerre pour les droits de l'homme, au vu de la chasse au Palestinien et à l'étranger qui s'est déroulée au Koweit, au vu de la guerre menée contre les opposants à Sadam Hussein (des Kurdes aux chiites), au vu du traitement réservé par les autorités israéliennes aux Palestiniens de Cisjordanie et de Gaza. Les droits de l'homme ne se portent pas mieux qu'avant la guerre, au contraire ils se portent plus mal dans cette partie du monde. Alors, une guerre pour le droit international? Quelle dérision! Les moyens employés pour restaurer la souveraineté du Koweit ont été si violents, si massivement destructeurs qu'ils se sont trouvés en contradiction avec un principe fondamental de la charte de l'ONU: ne pas employer de moyens disproportionnés par rapport à l'objet recherché. Pour autant, la guerre aurait-elle fait avancer la concertation des Etats de la région et la recherche de solutions négociées aux conflits qui rongentle Moyen-Orient? Il n'en est évidemment rien. Il n'est plus question aujourd'hui de conférence internationale sur le Moyen-Orient. Les deux puissances dominantes dans la région, les Etats-Unis et Israël,font miroiter la perspective d'une conférence régionale, mais il n'est pas envisagé les Palestiniens et l'on ne sait pas pour le d'y faire participer moment si les objectifs et les orientations de la conférence seront acceptables pour les Etats arabes. Quel que soit le sort final du projet de conférence régionale, il apparaît bien que les Etats-Unis ne se trouvent face à aucune opposition sérieuse, si ce n'est l'opposition israélienne à tout 5

bouleversement du "statu quo". Dans un tel cadre, il ne peut donc y avoir de marche vers un nouvel ordre régional, c'est-à-dire vers des rapports plus équilibrés entre les Etats, moins marqués par l'affirmation brutale de rapports de force. Le gouvernement américain agit enfait defaçon impériale et prétend dire lui-même le droit international et l'appliquer ensuite en sollicitant l'appui complice de ses alliés. Parler dans ces conditions de nouvel ordre international relève de la plaisanterie, d'une très mauvaise
plaisanterie. En réalité, on est en présence d'un très vieil ordre international, celui des traités inégaux, du chantage à laforce, celui du refus obstiné de prendre en compte les problèmes des plus faibles. La guerre du Golfe apparaît ainsi sous une lumière très crue. Au-delà du Koweit, elle est la réaffirmation de vieilles relations impériales, celles qui se concrétisent par l'endettement des pays du "Tiers-Monde", par les "conseils" éclairés et avisés du FMI, par les conciliabules et les décisions des sept plus grandes puissances économiques sous l'égide de Washington. Dans ce contexte, les discussions actuelles sur la sécurité et la défense de l'Europe des douze prennent une résonance particulière. Faut-il ou non aménager et élargir le cadre atlantique (OTAN)? Oufaut-il au contraire réactiver l'Union de l'Europe occidentale et en même temps transformer la CSCE ? Le débat n'a rien d'académique et il n'a rien à voir non plus avec une opposition simpliste entre proaméricanisme et anti-américanisme. Il a tout à voir avec cette question fondamentale : l'Europe va-t-elle chercher à entretenir de nouveaux rapports avec le Sud et l'Est? Une défense européenne autonome, dégagée de l'atlantisme et ouverte à la création de zones démilitarisées serait, en tout cas, une étape dans cette direction.

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La police souveraine
Giorgio AGAMBEN

Une des leçons les moins équivoques de la guerre du Golfe est l'entrée définitive de la souveraineté dans lafigure de la police.

La désinvolture avec laquelle l'exercice d'un jus belli particulièrement destructeur a revêtu ici la mise, en apparence
opération de police" ne doit pas être considérée modeste, d'une (ainsi que l'ont cru certains critiques à juste titre indignés) comme une cynique mise en scène. La caractéristique peut-être la plus
il

spectaculaire

de cette guerre consiste en ce que les raisons

avancées pour la justifier ne peuvent être écartées comme superstructures idéologiques destinées à recouvrir un mobile caché: au contraire, l'idéologie a entre temps pénétré si profondément la réalité que les raisons déclarées (en particulier celles qui concernent l'idée d'un nouvel ordre mondial) doivent être prises rigoureusement à la lettre. Cela toutefois ne signifie pas, comme ont essayé de le faire croire quelques juristes improvisés et apologistes de mauvaise foi, que la guerre du Golfe a signifié une limitation des souverainetés étatiques, qui se sont abaissées à servir de police en faveur d'un organisme supranational. Lefait est que la poUce, contrairement à l'opinion commune qui voit en elle une fonction purement administrative d'exécution du droit, est peut-être le Ueu où se montre le plus clairement la proximité sinon l'échange constitutzf entre la violence et le droit qui caractérise lafigure du souverain. Selon l'ancienne coutume romaine, personne, pour aucune raison, ne pouvait s'interposer entre le consul doté d'imperium et le licteur le plus proche qui portait la hache sacrificatoire (avec laquelle s'exécutaient les sentences de peine capitale). Cette proximité n'est pasfortuite. Si

le souverain, en effet, est celui qui, en proclamant l'état 7

d'exception et en suspendant la validité de la loi, marque le point où se confondent la violence et le droit, la police se meut toujours,

pour ainsi dire, dans un tel "état d'exception". Les raisons d' "ordre public" et de "sécurité" dont elle est dans la
nécessité de statuer selon chaque cas particulier, représentent une zone d'indécision entre violence et droit, parfaitement symétrique à celle de la souveraineté. Benjamin a raison lorsqu'il remarque: "Il est faux d'affirmer que les buts de la police seraient toujours identiques à ceux du reste du droit, ou simplement qu'ils auraient un lien avec eux. Au fond, le droit de la police indique plutôt le point où l'Etat, soit par impuissance, soit en vertu de la logique interne de tout ordre juridique, ne peut plus garantir par les moyens de cet ordre les buts empiriques qu'il désire obtenir à tout prix." D'où l'exhibition des armes qui caractérise de tout temps la police. Décisive est ici non pas tant la menace contre ceux qui transgressent le droit (l'exhibition des armes se produisant dans des lieux publics pacifiques et, en particulier durant les parades et

les cérémonies officielles) que l'exposition de cette violence
souveraine dont témoignait la proximité physique entre le consul et le licteur. Cette contiguïté embarrassante entre le souverain et lafonction policière s'exprime dans le caractère sacral et intangible qui, dans les systèmes politiques des sociétés antiques, associe lafigure du souverain à celle du bourreau. Or, cette proximité ne s'est peutêtre jamais révélée avec autant d'évidence qu'à l'occasion de l'événement fortuit qui, le 14 juillet 1418,jait rencontrer dans une rue de Paris le Duc de Bourgogne, qui vient à peine de pénétrer dans la ville comme conquérant à la tête de ses troupes, et le bourreau Coqueluche, qui ces jours-là a travaillé infatigablement pour lui: le bourreau couvert de sang s'approche du souverain et lui prend la main en criant "Mon beau frère !..... L'entrée de la souveraineté dans lafigure de la police n'a donc rien de rassurant. La preuve en est que les historiens du troisième Reich ne cessent d'être surpris du fait que l'extermination des Juifs a du début à la fin été conçue exclusivement comme un
opération document policière. On sait qu'il n'existe aucun document à ce sujet est le procès-verbal attestant

que le génocide fut décidé par un organe souverain:
dont nous disposons

le seul
de la

conférence qui le 20 janvier 1942 réunit sur le Grosser Wannsee un groupe de fonctionnaires de police du haut et du bas de la hiérarchie parmi lesquels seul le nom d'Adolf Eichmann nous est familier, qui était à l'époque chef de la division 8-4 de la 8

Quatrième section de la Gestapo. C'est uniquement parce qu'elle fut conçue et réalisée comme une opération de police que l'extermination des Juifs a pu être si méthodique et si meurtrière,' mais, en revanche, c'est précisément en tant qu' "opération de police" qu'elle apparaît aujourd'hui, aux yeux de l'humanité
civile, d'autant plus barbare et ignominieuse.

Mais l'investiture du souverain comme flic a une autre conséquence: elle oblige à considérer l'adversaire comme criminel. Carl Schmitt a montré comment, dans le droit public européen, le principe selon lequel par in parem non habet jurisdictionem excluait que les souverains d'un Etat ennemi puissent être jugés en tant que criminels. La déclaration de l'état de guerre n'impliquait pas la suspension de ce principe ni des conventions qui garantissaient que la guerre avec un ennemi auquel on reconnaissait une même égalité se déroule dans le respect de règles précises (l'une d'elles étant la distinction claire entre la population civile et l'armée). Nous avons pu voir au contraire de nos yeux comment, en suivant un procès commencé à lafin de la Première Guerre mondiale, l'ennemi est d'abord exclu de l'humanité civile et déclaré criminel,' c'est seulement ensuite qu'il devient légitime de l'anéantir par une "opération de police" qui n'est soumise à aucune règle juridique et peut dès lors confondre, en remontant aux conditions les plus archaïques de la guerre, la population civile et les soldats, le peuple et son souverain-criminel. Ce glissement progressif de la souveraineté vers les zones les plus obscures du droit de police a, toutefois, au moins un aspect positif, qu'il convient de signaler. Ce dont les chefs d'Etat, qui se sont évertués à dénoncer avec tant de zèle la criminalité de l'ennemi, ne se rendent pas compte, c'est que cette accusation de criminalité peut se retourner à tout moment contre eux. TIn'est aucun chef d'Etat au monde, en ce sens, qui ne soit aujourd'hui virtuellement un criminel. Quiconque revêt aujourd'hui la triste redingote de la souveraineté sait qu'il peut être traité un jour à son

tour de criminel par ses collègues. Et ce ne sera certes pas nous
qui le plaindrons. Car le souverain, qui a consenti de son plein gré à se présenter habillé en bourreau, montre enfin aujourd'hui sa parenté originaire avec le criminel, dont nous nous occuperons une autrefois. (Traduit par Marilène Raiola)

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La télévision en guerre
Maurizio LAZZARATO

On pourrait faire un recensement précis et détaillé de toutes les méthodes de désinformation que la télé a débitées pendant la guerre: désinformation par sous-information, par rétention d'information, par sur-information, désinformation par censure, etc. Mais je crois que ce qui nous a angoissés le plus profondément a été autre chose: nos petits écrans ont affiché avec arrogance et sans états d'âme le spectacle d'un pouvoir qui se représente soi-même. Toute "altérité" a été expulsée du théâtre de la représentation et le pouvoir s'est célébré dans son isolement splendide.

Le direct et l'information

sur ['information.

Pendant

les premiers jours de la guerre, les télés ont émis en direct. Qu'a-ton vu? Qu'a-t-on appris? On a vu des studios de télé, des journalistes, des spécialistes militaires, des correspondants du monde entier qui parlaient entre eux, qui commentaient des "événements" qui n'étaient en fait que des dépêches d'agence ou des dépêches de services de communication des états-majors.. et on a vu des images qui n'étaient à leur tour que des images de CNN ou des services vidéo des armées. Pendant le direct on a donc entendu des commentaires sur des commentaires et on a vu des images qui étaient les montages d'autres images. Paris parle avec Riyad qui à son tour renvoie à CNN qui est suivi 24 heures sur 24 dans tous les studios de télé. On est revenu à Paris: un cercle vicieux qui se referme sur lui-même, la télé qui renvoie à la télé.

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Le journal télévisé de Patrick Poivre d'Arvor en direct de Riyad restera dans "l'histoire" de l'information: des dialogues entre lui et ses correspondants, tous s'échangeant les mêmes informations, provenant des mêmes sources,. un reportage d'une chaîne américaine sur l'armée française et un reportage de TF J sur Schwarzkopf, le tout légitimé par un Scud qui passe sur la tête de Patrick Poivre d'Arvor comme "preuve" que ce qu'on dit est

vrai. Les toits des hôtels qui guettaient les Scuds ont été le
"principe de vérité" des télévisions françaises. "Voir pour croire" . La seule information qu'on ait reçue pendant la guerre c'est que l'informationfonctionne en circuitfermé, que le "réel" c'est de la science-fiction produite par la télé et les services de presse de l'armée ou du pouvoir. Du coup tout ce qui "résiste" en dehors de ce circuit fermé (nous qui regardons la télé, Bagdad bombardé, la mort, etc.) est renvoyé à l'innessentiel. Sensation de ne pas exister.

Fire and jorget. Les journalistes ont fonctionné sur le même principe que les armes "intelligentes" que le Pentagone a surnommées "Fire and Forget". Comme les pilotes ils ne doivent pas regarder le "réel", mais l'écran (CNN) et unefois "tiré" le projectile (énoncée l'information) ils peuvent se désintéresser du trajet de leur "missile". La "signification" de leur énoncé (pour le fonctionnement en boucle, l'émetteur et le récepteur sont identiques) ne pose pas de problèmes. Et en tout cas ils sont déjà ailleurs. Actualité et Audimat obligent. A l'intérieur du même reportage, d'une heure à l'autre, d'une chaîne à l'autre, d'une source à l'autre, on avait souvent une affirmation et son démenti. Faux/vrai 1 mensonge/réalité 1, mais par rapport à quoi 1 L'informationfonctionne en "temps réel", elle n'a pas d'avant et d'après. Elle vit seulement le présent, l'instant. Le journaliste devient une prothèse de la vitesse de rotation de l'actualité. Aucun recul, aucune vérification, aucune signification. Angoisse de l'abolition du temps. Plus d'images, mais seulement un écran. Plus d'information, mais seulement des signaux. Nous aussi on a été bombardés.

Opinion publique. Les "Français" ont été sondés à toutes les sauces pendant cette guerre. On a assisté à de vrais miracles: en l'espace de quelques jours, on est passé de 75 % 11

contre la guerre à 70 % pour. Puissance de la pédagogie présidentialo-télévisuelle. Les sondages sont devenus des "faits" que les hommes politiques et les journalistes se pressent de commenter quotidiennernent pour se légitimer les uns les autres et tous trouvent un fondement dans la "réalité" de l'opinion
publique réduite à une technologie communicative (un échantillon,

quelques questions qui présupposent déjà les réponses, des
enquêtes). Ce n'est pas seulement "l'espace de la représentation"

qui fonctionne en boucle, mais aussi "l'espace public". Le
pouvoir, les médias et le public sont un jeu de simulacres qui se légitiment réciproquement par leur fonctionnement même. La chute du mur de Berlin a fait tomber même le dernier fantasme d'altérité. Spectacle de la disparition de la politique comme contrepouvoir dans la démocratie cathodique. La communication généralisée organise l'exclusion et la non-participation à toute décision qui concerne notre destin collectif. Mais la démocratie a triomphé, nous disent-ils: il y a un suffrage universel toutes les 24 heures. Le "quatrième pouvoir" a démontré, au premier appel du pouvoir, ce qu'il a toujours été: une articulation du dispositif de domination et le journaliste une fonction de la classe politique.

"Le spectacle de la marchandise".

Si le spectacle de la

guerre a été le spectacle du pouvoir qui se célèbre, si l'iriformation est auto-référente, si les images et le sens sont devenus des objets qu'il faut faire" circuler", qu'il faut consommer, s'il n'y a plus du temps mais seulement le présent de l'actualité, c'est que la production de la marchandise a transformé l'activité humaine de création et de communication en sa propre activité. L'appropriation capitaliste n'est pas une appropriation externe qui concerne seulement la propriété des médias (Lagardère, de la "5", qui fabrique les armes que les Irakiens et les Français utilisent les uns contre les autres, ou Bouyg~ qui construit des installations militaires en Irak que ses journalzstes se plaisent à voir détruites), mais une appropriation de la "production" de langages, de signes des images qui est soumise à la métaphysique "identitaire" de la production pour la production, de la consommation pour la consommation. C'est toute "l'esthétique" télévisuelle qui a été conquise par la logique du marché et de l'entreprise. Des "jeux" à l'information, c'est le modèle communicationnel de l'entreprise qui s'impose. Le journaliste

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ressemble de plus en plus au communicateur d'entreprise: organiser des stratégies de contrôle, de participation, de motivation et de vente par la communication. On a presque une nostalgie de la vieille déontologie professionnelle,face au cynisme de cette nouvelle race de spécialistes en II gestion des ressources humaines" du consensus social appelés encore journalistes. Le spectacle de la guerre n'a fait que cristalliser et "précipiter" le processus de subordination de la production culturelle au "marché", il n'afait que célébrer et renforcer cette tendance. Et pourtant quelque chose résiste. Quelque chose résiste en nous, téléspectateurs retranchés dans notre lIabri calfeutré" (tous à la maison avec notre masque à gaz à portée de main contre tout genre de "pollution" en attendant les ordres de la télé pour une vie "propre"), quelque chose résiste dans le "réel" (lafrappe "chirurgicale" à 70% est passée à côté de son objectif et seulement 7% des bombes larguées sur les Irakiens étaient équipées d'un guidage laser, comme commencent à le dire nos télés dans leur "autocritique" rituelle que l'on avait déjà
connue après Timisoara). Il y a quelque chose qui résiste à la mise

en scène et aux stratégies du pouvoir. Les gens ont été moins dupes que ce que les sondages et le consensus médiatique veulent nous faire croire. Mais la résistance individuelle peut seulement devenir objection de conscience (line pas croire à ses propres yeux" ) ou témoignage. Si on n'arrive pas à lIimaginer" l'espace de la représentation de l'altérité, si on n'arrive pas à lIre_ présenter" la différence. ce ne sera pas seulement individuellement qu'on sera rejeté à l'innessentiel, mais massivement à l'échelle du monde (le Sud) et avec une partie entière des populations du Nord qui seront réduites à l'état d' lIactualités" (Vaulx-en-Velin et après les "casseurs" et après Sartrouville et après... et après...). La guerre a montré que lIl'espace public" est entièrement occupé par le pouvoir. La réduction de la lIreprésentation" à la représentation de la "marchandise" et le "triomphe" du capitalisme à l'échelle planétaire ont été célébrés, comme il se doit, par un spectacle de mort. La révolution (quoiqu'en disent Bernard Henry Levy et le travail de croque-mort que les gens comme luifont dans et avec les médias) seules a été capable d'ouvrir une temporalité où l' autre" pouvait se représenter. L'autre du "présent" (le
II

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prolétariat), l'autre de "l'avant" (le peuple) l'autre de l' "après" (l'homme nouveau), ensemble régénéraient le temps vide de la circulation de la marchandise. Rouvrir l'espace de la représentation culturelle/médiatique et rouvrir l'espace de la
représentation politique vont de pair. Comme disait Foucault "La révolution est notre probl~me".

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Que reste-t-iI de la perestroïka?
D. BERGER

Qui a perdu la guerre du Golfe? Saddam Hussein, bien entendu.. mais. à un degré égal. l'Union Soviétique dont, tout au long de la crise. les tactiques diplomatiques n'ont pu cacher la fondamentale absence politique. Ce XXI' siècle dont les médias célèbrent l'avènement naît enfait d'un déséquilibre: il n'est plus de force capable de contrebalancer la puissance des états capitalistes dominants. Faire ce constat n'est pas accorder un blanc-seing à Staline et à ses successeurs: le camp qu'ils affirmaient représenter était celui de la realpolitik des grandes puissances, avec tout le lot d'infamies qui en résulte. Mais par sa seule existence comme antithèse mythique de l'impérialisme. l'URSS contribuait à délimiter un espace d'autonomie où pouvaient se développer plus librement les révoltes des nations et des classes. Cette efficacité symbolique était une composante essentielle d'un rapport des forces mondial où pouvait s'envisager un au-delà du capitalisme. Tout cela est aujourd'hui en voie de disparition et il doit être clair que les luttes d'émancipation n'ont rien à y gagner. C'est ce qui donne une portée décisive au débat qui se déroule aujourd'hui à propos du maintien ou de l'éclatement de l'Union Soviétique. Le droit des nations à l'indépendance est évidemment inaliénable, surtout après des décennies d'une oppression sans égale. Mais il est non moins sûr que le devenir de l'URSS doit être vu aussi du point de vue global de la réalité mondiale.. les événements récents l'ont montré, il est nécessaire que se maintienne une grande puissance susceptible de s'opposer à l'hégémonie américaine. Ici s'expriment toutes les contradictions de la situation actuelle de l'Union Soviétique. Fautil privilégier ceux qui. avec Gorbatchev, placent d'abord le

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maintien des liens qui unissent la diversité des Républiques? Convient-il de suivre des "démocraties" qui, de la Russie à la Géorgie et aux pays baltes, défendent avant tout le principe d'autonomie contre les empiétements du pouvoir central? Une société déstructurée

Ainsi posée, la question semble être réglée sans problèmes majeurs. L'héritage de l'Union Soviétique est avant tout celui de la bureaucratie.. dès lors, tout ce qui remet en question le poids

du centralisme va nécessairement dans le bon sens -

d'autant

que la plupart des mouvements ouvriers se déroulent sur des thèmes identiques à ceux des adversaires de Gorbatchev. A ce stade, les discours traditionnels de la gauche peuvent se dérouler selon les rites. Les partisans du pluralisme s'identifient aux animateurs de la Russie démocratique. Lesfervents du prolétariat le plus classique se retrouvent aux côtés des mineurs en grève ou des métallurgistes de Minsk. L'avenir semble clair à tous dans la mesure où il se réduit à l'affrontement de deux camps dont l'un incarne le progrès par rapport à l'autre qui rassemble les tenants du pouvoir. La vision, iifaut le reconnaître, est satisfaisante pour l'esprit, et rassurante dans la mesure où elle permet de répéter les récits historiques qui ont forgé la conscience révolutionnaire' courante. Elle n'a que l'inconvénient d'être à peu près totalement inopérante par rapport à la réalité soviétique. Le fait absolument dominant de l'URSS de 1991 est la déstructuration de toute la société, la déconstruction de tout discours politique cohérent. La domination bureaucratique n'a pas réussi à étouffer le développement de la société, mais elle a privé les citoyens des moyens d'exprimer leurs aspirations en termes de projets concrets. Etouffés dans un invraisemblable garrot, les Soviétiques dans leur ensemble (c'est-à-dire par delà leur appartenance à des milieux sociaux qui fomentent des intérêts divergents) ont au moins deux caractéristiques majeures: une haine irrémédiable pour l'ordre établi, qui les amène à chérir tout ce qui remet en question le passé, et une volonté d'affirmation individuelle qui leur fait souvent donner la dimension universelle des droits de l'homme à leurs intérêts particuliers. En tenant compte de cet héritage du stalinisme, on ne diminue pas la signification du réveil démocratique des peuples soviétiques. On en souligne simplement les limites. Le règne de la langue officielle, que chacun devait peu

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