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Guérir de la Guerre et Juger la Paix

De
336 pages
Ne guérit-on pas de la guerre qu'en rétablissant la puissance des peuples à juger de leurs conditions de vie propres aussi bien que des conditions de vie des autres peuples ? Qu'en jugeant la paix qu'ils se partagent ainsi. Ne guérit-on pas de la folie politique en s'apercevant qu'il n'y a précisément pas à en guérir pour la bonne raison que la facilité de juger des individus eux-mêmes ne saurait s'exercer qu'en commun ? Telles sont les questions que n'hésitent pas à aborder les auteurs de cet ouvrage.
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Guérir

de la guerre et Juger la paix

Collection La Philosophie en commun dirigée par S. Douailler; J. Poulain, P. Vermeren
Dernières parutions

Juliette SIMONT,Essai sur la quantité, la qualité, la relation chez Kant, Hegel, Deleuze. Les "Fleurs noires" de la logique philosophique. Serge V ALDINOCI, science première, une pensée pour le présent et La l'avenir. Hubert VINCENT, Education et scepticisme chez Montaigne, ou Pédantisme et exercice du jugement. Brigitte LEROY- IÉMON,L'altérité fondatrice. V Cécilia SANCHEZ,Une discipline de la distance, l'institutionnalisation universitaire des études philosophiques au Chili. Véronique FABBRI,La valeur de l'œuvre d'art. François ROUGER. 'événement de monde. L Roman INGARDEN,De la responsabilité. Ses fondements ontiques (traduction française et présentation par Philippe Secrétan). Michel SERVIÈRE, sujet de l'art précédé de Comme s'il y avait un art Le de la signature de Jacques DERRIDA. Ivaylo DrrcHEv, Donner sans perdre. L'échange dans l'imaginaire de la modernité. Juan MONTALVO, Oeuvres choisies. Janine CHÊNE,Edith & Daniel ABERDAM (textes recueillis par), Comment devient-on dreyfusard? 1. H. LAMBRET,Photométrie ou de la mesure et de la gradation de la lumière, des couleurs et de l'ombre 1760. Trad. du latin: 1. Baye, J. Couty, M. SailIard. Muhamedin KULLASHI, Humanisme et Haine. Marie-José KARDOS,Lieux et lumière de Rome chez Cicéron. JACQUES POULAIN, enser, Au présent. P CHARLES RAMOND, pinoza et la pensée moderne. S WOLFGANG KAMPFER, temps partagé. Le ALBERTO GUALANDI, rupture et l'évènement. La MARIECRISTINA FRANCO FERRAZ,Nietzsche, le bouffon des dieux.

@ L'Harmattan, 1998 ISBN: 2-7384-6530-7

LA PHILOSOPHIE EN COMMUN Collection dirigée par S.Douailler, ].Poulain et P. Vermeren

----------------------------------Sous la responsabilité de Rada Ivekovic et de Jacques Poulain

Guérir de la guerre et . Juger la paIX
Avec une préface de Daniel J anicot, Sous-directeur général de l'UNESCO
Actes du Colloque International de Philosophie tenu au siège de l'UNESCO du 21 au 23 juin 1995

Éditions L'Harmattan 5-7, rue de l'École-Polytechnique 75005 Paris

L'Harmattan Inc. 55, rue Saint-Jacques Montréal (Qc) - CANADA H2Y IK9

Message
Daniel lAN/COT Sous-Directeur Général de l'UNESCO
Mesdames, Messieurs, Chers amis philosophes, Je suis heureux de vous accueillir aujourd'hui à l'UNESCO pour deux raisons: une raison essentielle et une raison conjoncturelle. La raison essentielle tient à l'objet de votre colloque: Guérir de la guerre et juger la paix. La raison conjoncturelle, et j'y reviendrai, est que sont rassemblés ici des philosophes venus de pays engagés actuellement dans une guerre, les uns à titre de belligérants, les autres parce qu'ils participent aux forces internationales chargées de faciliter la paix, et que vous avez réussi à créer une scène où la libre expression des conflits passe par le dialogue, et non par les armes. Je reviens sur la raison essentielle que j'ai d'abord évoquée: le thème de votre colloque. Comme vous le savez, l'UNESCO a trouvé ~son origine dans les travaux

menés par les Ministres de l'Education alliés - dont certains en exil - à partir de 1942. Il s'agissait d'un projet dont je

n'hésiterai pas à dire qu'il puisait aux sources de l'utopie: contribuer, par des moyens d'ordre intellectuel et moral, à l'édification d'un monde où la haine, le fanatisme et l'obscurantisme seraient bannis. Dans l'entre-deux guerres, les intellectuels tels P. Valéry, S. Freud ou E. Husserl 7

avaient témoigné d'un profond désarroi devant la crise de civilisation. Les penseurs qui fondent l'UNESCO en 1945 sont au contraire animés d'une foi dans l'avenir de l'humanité, et pensent fonder une ère nouvelle de l'histoire. De cette ambition témoigne l'Acte constitutif de' l'UNESCO, dont la première phrase du préambule dit ceci: "Les guerres prenant naissance dans l'esprit des hommes, c'est dans l'esprit des hommes que doivent être élevées les défenses de la paix". La première partie de cette phrase, due à la plume du poète Archibald Mac Leish, ne doit pas être lue comme un philosophème idéaliste visant à assigner aux seules idées la causalité historique des guerres. Car la guerre, certes, est due aussi à des causes sociales, économiques et politiques. Mais souligner l'importance des facteurs spirituels dans le commencement des guerres permet de définir un champ d'action et un programme pratique pour la nouvelle Organisation des Nations-Unies pour l'éducation, la science et la culture: c'est dans l'esprit des hommes qu'il faut élever les défenses de la paix. Parler de l'esprit utopique qui anime l'UNESCO à sa fondation, ce n'est pas dévaloriser son action au regard du réalisme des conflits et des guerres, c'est au contraire montrer que cette institution procède d'une promesse, celle de changer le monde par une politique volontariste de développement de contacts et d'échanges "de nature à favoriser la connaissance et la compréhension mutuelle entre les peuples". La connaissance, selon l'Acte constitutif, autorise la compréhension et ouvre la voie à la solidarité intellectuelle et morale de l'humanité, seul fondement possible d'une paix authentique et durable. Quels sont les mqyens que se donne l'UNESCO pour réaliser cette fin? A la Conférence de Londres en 1945, Léon Blum, Vice-président et délégué de la France, avait montré comment le régime hitlérien avait retourné l'éducation, la culture et la science contre l'intérêt commun 8

de l'humanité, et qu'il fallait pour lutter contre les forces destructives de la civilisation une exigence éthique liée à "une idéologie de démocratie et de progrès". L'Acte constitutif de l'UNESCO reprend cette exigence et invite à associer le renforcement de l'esprit démocratique, le respect des droits de l'homme et l'instauration d'un régime de paix. Mais la responsabilité de la barbarie n'est plus due à la perversion de l'éducation, de la science, de la culture, mais à l'ignorance, au préjugé et à leur exploitation, que l'UNESCO doit combattre en favorisant l'organisation de la force du monde des idées. v ous comprenez pourquoi je dis que ma présence parmi vous a une raison essentielle. Quant à la raison conjoncturelle, elle tient d'abord au fait que vous revendiquez la philosophie pour qualifier la scène de dialogue que vous avez su construire. Or, la philosophie à l'UNESCO est, plus que jamais, à l'occasion du cinquantième anniversaire de l'Organisation, d'actualité. Le premier programme de l'UNESCO en matière de philosophie, en 1946, se donnait déjà comme finalités: 1) de mettre des instruments internationaux adéquats au service de l'avancement des études philosophiques; 2) de mettre la philosophie au service de l'éducation internationale des peuples, de lui faire jouer un rôle déterminant dans la formation de l'esprit public. Le Directeur général de l'UNESCO, M.Federico Mayor, souhaite renouer avec cette source originaire, et a voulu donn~r à la philosophie la dignité d'un programme prioritaire. A cette fin, il a décidé l'enquête internationale "Philosophie et démocratie dans le monde", qui a été conclue, dans sa première phase, par l'adoption, le 16 février 1995, de la "Déclaration de Paris pour la Philosophie". Il a ouvert les Premières Rencontres Philosophiques de l'UNESCO, qui favorisent le dialogue entre les cultures; il a d'ores et déjà créé deux chaires UNESCO de Philosophie, à l'Université du Chili et à 9

l'Université de Paris 8, et s'apprête à en ouvrir d'autres, à l'Université de Tunis et à l'Université Simon Bolivar au Venezuela. Son vœu de faire participer des philosophes à la réflexion internationale sur les grands problèmes mondiaux rejoint à l'évidence le vôtre, dans ce colloque. Et, comme le Professeur Jacques Poulain l'a dit au cours de vos débats d'hier, il ne s'agit pas seulement pour la philosophie de réinvestir cette question de la paix et de la guerre, parce que l'une et l'autre participent à notre actualité; il y va de l'avenir de la philosophie elle-même, c'est-à-dire de la défense d'une pensée critique que le nationalisme veut réduire au silence. Mais surtout, ce qui a retenu mon attention, c'est votre interrogation sur la paix elle-même, votre volonté de "juger la paix". Car si la guerre - singulièrement dans l'exYougoslavie - est le triomphe de la violence sur la raison, la paix peut être aussi un ersatz éphémère de la guerre, "la stabilisation, dites-vous, des effets anticipés d'une guerre réussie et définie comme étant la guerre de tous contre tous". l'ai porté une grande attention aux propos tenus ici même par Madame le Professeur Rada Ivekovic pour décrire les méfaits des nationalismes: le manque de démocratie; la chasse à l'intellectuel dans une presse dite abusivement "libre"; la purification idéologique et ethnique; la délation; la diffamation de ceux qui pensent différemment ou sont d'une autre origine, ré(ugiés, minorités, femmes, etc...; le pillage; l'absence d'un Etat de droit; les assassinats criminels. Ces effets des nationalismes vont à l'encontre de la culture, puisqu'une culture, bien évidemment, ne peut pas être exclusive d'une autre, sinon elle n'est pas une culture. De votre colloque, je retiendrai ces deux interrogations qui me paraissent fondamentales:

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1) Ne guérit-on pas de la guerre qu'en rétablissant la puissance des peuples et des individus à juger de leurs conditions de vie propres? 2) Ne guérit-on pas de l'incapacité politique à dominer la folie guerrière en s'apercevant, précisément, que la faculté de juger des individus eux-mêmes ne saurait s'exercer qu'en commun? M.Federico MAYOR disait la semaine dernière encore que la communauté universitaire ne devait pas demeurer dans sa tour d'ivoire, qu'elle avait l'obligation éthique de dire son point de vue. C'est pourquoi je suis heureux, au nom de l'UNESCO, d'accueillir les travaux de votre communauté philosophique, qui donne, en acte, l'exemple d'une démocratie pluraliste et internationale, où s'expriment librement et dans le dialogue - c'est-à-dire dans l'écoute de l'autre - des positions diverses, parfois conflictuelles, mais qui se tiennent à la hauteur de la responsabilité et de la dignité de la pensée.

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Présentation

Guérir de la guerre et juger la paix
Jacques Poulain Professeur à l'Université de Paris 8

La guerre qui s'est déroulée, durant cette décennie, dans l'ancienne Yougoslavie a fait éclater le scandale inhérent à toute guerre, la renonciation à la~raison qui l'habite. La neutralisation de l'Europe, des Etats et des politiciens a mis en évidence, quant à elle, que cette ren0I!ciation à la raison habitait déjà la conception moderne de l'Etat-nation, basée sur la soumission de la vie politique à un jeu de forces, que ce jeu de forces soit celui des partis, celui des corporations ou celui des intérêts économiques. La pitié éveillée au sein de l'opinion publique par la vision médiatisée des souffrances endurées a fait bon ménage avec une résignation facile et un désintérêt croissant, la multiplication des pactes dénoncés avant même d'être signés, n'ont eu d'égal que l'impuissance générale à trouver un modus vivendi acceptable par toutes les parties concernées. Cette désaffection et cette résignation trouvent pourtant leurjustification dans la conception moderne de la vie sociale. A partir du moment où la vie collective se voit réglée par des systèmes de défense juridiques, moraux et politiques protégeant d'avance les biens et les personnes les uns à l'égard des autres, la paix ne fait qu'enregistrer et stabiliser les effets anticipés d'une guerre réussie, celle de tous contre tous, l'accord qu'elle impose n'est qu'un ersatz éphémère de cette guerre. Et la vie politique vit de cette dénégation par elle-même de la faculté de juger en commun des conditions de vie commune. La réduction du pouvoir 15

de l'Etat au monopole qui lui est reconnu de faire violence à toute violence en est un symptôme exemplaire. C'est l'absurdité de cette dénégation de la raison politique par elle-même qui est devenue patente dans les conflits qui ont ensanglanté la Bosnie. Pendant longtemps, tout pacte de paix n'a pu avoir pour effet que de normaliser la façon dont les nations impliquées se sont transformées les unes les autres en ethnies et ont contraint chacun à participer à la folie nationaliste. Aussi toute paix y semble-telle vouée à perpétuer l'état de guerre qui sévit entre les mentalités collectives. Car la folie nationaliste, la compulsion à trouver la sécurisation collective dans la nation, dans la vision de l'union de tous considérée comme la seule et unique garantie de l'existence de chacun se borne à redoubler la façon dont l'institution politique a prétendu régler la vie sociale comme combat de tous contre tous: elle ne fait qu'étendre aux relations en,tre nations l'horizon de paranoïa collective dans lequel l'Etat-nation s'est imposé comme forme de vie en se soumettant à lui-même toute autre institution politique.
,

La modernité n'a pourtant subordonnéla vie sociale

à l'Etat qu'en prêtant à ce dernier la puissance de juger de façon juste et équitable la distribution à chacun des droits et des biens en proportion des besoins et des tâches, en lui prêtant cette puissance qui, depuis l'institution des dieux souverains, n'était dévolue qu'aux dieux. Cette intrication de la puissance étatique de sécurisation dans la puissance de juger s'avère aujoyrd'hui illusoire dès lors que la sécurité recherchée dans l'Etat-nation est prétendue garantir une fois pour toutes les relations de justice entre peuples. Ne guérit-on pas au contraire de la guerre qu'en rétablissant la puissance des peuples à juger de leurs conditions de vie propres aussi bien que des conditions de vie des autres peuples? qu'en jugeant la paix qu'ils se partagent ainsi? ne guérit-on pas de la folie politique en s'apercevant qu'il n'y a précisément pas à en guérir pour la bonne raison que la faculté de juger des individus euxmêmes ne saurait s'exercer qu'en commun? La subordination politique du jugement au vouloir repose en 16

effet sur une conception fausse de l'homme, héritée des religions et de la philosophie. Elle a trait au dualisme platonicien et cartésien du corps et de l'âme, enraciné au cœur de la philosophie européenne. Celui-ci voue l'homme à se découvrir ennemi de lui-même en réservant à l'esprit la tâche de maîtriser son corps, ses désirs et ses passions, présumées irrationnelles. L'anthropologie contemporaine du langage a beau nous avoir appris qu'il s'agissait d'une erreur, tout se passe comme si les pires catastrophes historiques qu'affronte aujourd'hui notre civilisation, ne nous incitaient même pas à en tirer les conséquences sociales et politiques. S'il est vrai que l'homme ne puisse pas plus s'empêcher de désirer ses désirs, qu'il ne peut s'empêcher de penser vrai ce qu'il pense, s'il est vrai qu'il ne peut s'empêcher de participer ainsi à cette recherche commune du bonheur, ne peut-on pas reconnaître aujourd'hui qu'il n'a pu instaurer la paix en lui-même qu'en jugeant si la paix qu'il faisait avec autrui, était ou non conforme à ce qu'il désirait qu'elle soit? Quelles sont les incidences de ce jugement de vérité sur la constitution politique de la cité? sur la vie même de la cité? Peut-on parer à la destruction du lien social autrement qu'en l'anticipant comme un danger inéluctable et fatal? Peut-on empêcher d'entrée de jeu que la guerre ne se produise, en reconstruisant l'espace public sur le partage de la vérité? peut-on réaliser ainsi la révolution copernicienne du jugement non seulement en science, mais aussi jusque dans les rapports éthiques et politiques? Telles sont les questions que n'hésitent pas à aborder les auteurs de cet ouvrage dans cette confrontation de la pensée à ce qui tente de la nier elle-même comme puissance de jugement et d'action.

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Guerre et mémoire
Predrag Matvejevitch Professeur à l'Université de Rome I
Des images, cruelles et insupportables, se déroulent devant nos yeux qui s'y habituent: plus de deux cent mille morts en ex -Yougoslavie, plus de deux millions de personnes déplacées et exilées, villes et villages en ruines, ponts et édifices, écoles et hôpitaux pilonnés et détruits à coups de canons, temples et monuments rasés et profanés, violences et tortures, stupres et humiliations de toutes sortes, camps de concentration et épuration ethnique, génocide et culturocide, "urbicide" et "mémoricide", d'innombrables existences mutilées et déchirées. La souffrance humaine ne peut être résumée. Sarajevo a battu le triste record de Léningrad, durant ces neuf cents jours tragiques et glorieux, du plus long siège de la Seconde Guerre mondiale. Ses habitants traversent, au moment où j'écris ces lignes, (1995), le troisième hiver dans leur ville assiégée. Le froid est rude à Sarajevo. Il n'y a plus d'arbres à couper dans les jardins publics, transformés en cimetières. Aliments, eau, électricité, gaz, tout manque. Les habitants sont physiquement anéantis, moralement abattus. Je les ai observés, lors de mes séjours parmi eux, pendant ces années de guerre. Au début, ils croyaient fermement que l'Europe allait leur venir en aide. Il y a un an encore, ils se révoltaient contre l'inertie et l'indifférence de cette même Europe et du monde. Ils ont fini par devenir eux-mêmes 19

indifférents, résignés devant le présent et l'avenir. C'est le pire des états. Je ne parle pas des combattants sur le front, mais des citoyens de Sarajevo. On ne peut qualifier de la même manière chaque phase d'une guerre ni ceux qui y ont pris part. Au début, lorsque la Slovénie et la Croatie furent attaquées, il s'agissait d'un conflit entre nationalités ou républiques, de diverses conceptions de la Yougoslavie ou de sa constitution: fédéralisme, autonomie, sécession. L'agression de la Bosnie par les Serbes et les Monténégrins, puis celle de l'Herzégovine par les Croates, a pris les traits d'une guerre ethnique et civile. Dans cet espace marqué par le schisme chrétien et les antagonismes entre christianisme et islam, les oppositions religieuses ont engendré dans le passé une haine latente: il s'agit là aussi d'une guerre de religion que l'on voudrait dissimuler. Ces règlements de comptes, nationaux, ethniques, civils, religieux et autres, qui avaient déjà ensanglanté le pays durant la Deuxième Guerre mondiale, ont laissé leurs traces. La guerre présente est, en partie, le prolongement de la précédente. Tchetniks et oustachi ont à nouveau surgi sur le devant de la scène avec leurs idéologies fanatiques et leurs pratiques meurtrières. L'histoire et la vie communes n'ont pas effacé d'impitoyables souvenirs. Ils ont perduré de manière souterraine et subversive avant d'être soudain ravivés: il y a là des éléments d'une guerre de mémoire - de mémoires opposées l'une à l'autre et irréconciliables - d'une guerre difficile à circonscrire, peut-être la plus pernicieuse. Une guerre se définit également par le caractère des belligérants qui y prennent part. Ceux-ci ont changé d'une période à l'autre. Lors de l'intervention, relativement anodine, en Slovénie (appelée "une guerre d'opérette"), il y avait au sein de l'armée dite "yougoslave" des officiers et des soldats qui souhaitaient sincèrement défendre la Yougoslavie à l'intérieur de ses frontières, à côté de ceux qui ne cherchaient qu'à conserver les intérêts de leur caste, favorisée par l'ancien régime. A mesure que la guerre s'étendait, les militaires croates et slovènes se sont vus 20

exclus de cette armée. En Bosnie-Herzégovine, on n'y trouvait plus de Bosniaques-musulmans ni, évidemment, d'Albanais, de Hongrois ou d'autres minorités nationales. Vu la frénésie qui s'était emparée des agresseurs, les officiers serbes et monténégrins qui ne partageaient pas les fantasmes de leurs chefs étaient eux aussi évincés. (Certains d'entre eux se sont suicidés.) La composition de l'armée a été ainsi modifiée. Des unités "paramilitaires", recrutant de nombreux criminels de droit commun, s'y sont infiltrées. Après toutes ces épurations, il n'était plus possible de prétendre que "l'Armée populaire yougoslave" était toujours celle, issue de la Résistance, qui comptait dans ses rangs, au départ, des membres de toutes les nationalités et minorités nationales. Les années trente ont vu les combattants des Brigades Internationales s'engager comme volontaires en Espagne pour défendre la liberté. A la fin de notre siècle, on confie à des professionnels rémunérés, quasiment mercenaires, la tâche souvent difficile de défendre des "zones de sécurité" ou des territoires d'intérêt. Récemment au Koweit ce fut assez rapide et efficace. Il n'y a pas de pétrole en Bosnie. Dans les guerres précédentes, sur tout notre continent, et sans doute ailleurs, la grande majorité des victimes ont péri sur le champ de bataille. La proportion semble s'être inversée. Les civils sont devenus les cibles principales, le nombre de ces victimes est dix fois supérieur à celui des militaires. Le banditisme, la mafia et le racket sont en train de devenir les caractéristiques prédominantes des guerres contemporaines. Ici les définitions deviennent pénibles, parfois oiseuses. Les moyens de communication, si aptes qu'ils soient à saisir l'information, parviennent difficilement à circonscrire ou à délimiter l'événement dans toutes ses dimensions. D'où l'ambiguïté du discours sur l'exYougoslavie, notamment à l'étranger. Clausewitz a apporté sur ce point une mise en garde qui n'a rien perdu de son actualité: "Un événement qui n'est pas soigneusement 21

reconstitué dans toutes ses parties est comme un objet vu de trop loin: il se présente sous toutes ses faces de la même manière, et l'on ne distingue pas la disposition de ses parties... Il est difficile de reconstituer et d'évoquer les événements historiques de manière à les utiliser comme des preuves." On perd souvent de vue cette difficulté lorsqu'on tente de définir la véritable nature des événements qui se déroulaient en ex- Yougoslavie, et plus particulièrement en Bosnie-Herzégovine. La propagande dans le pays, coulée dans une langue de bois communiste et nationaliste à la fois, "utilisait comme preuve", dès le début, des événements à dessein mal "reconstitués". Un langage ambivalent, celui dont de nombreux observateurs étrangers font usage, confondait agresseurs et agressés, assiégeants et assiégés, bourreaux et victimes de même que sanction et intervention, dialogue et négociation: crime et châtiment. Il n'est plus nécessaire de répéter ce qui est déjà bien connu, à savoir qui a commis le plus de crimes, ouvert les premiers camps de concentration ou pratiqué davantage "l'épuration ethnique". Il reste certain que c'est la BosnieHerzégovine qui a le plus souffert, qui a versé plus de sang dans l'histoire des Slaves du Sud: plus que les Croates pendant ce dernier conflit, plus que les Serbes dans la Deuxième Guerre mondiale. Une propagande tendancieuse, venant massivement de Serbie, mais également de Croatie pendant une phase de la guerre, a présenté tous les Bosniaques d'origine musulmane comme "fondamentalistes" ou "intégristes", comme "menace islamique au coeur de l'Europe chrétienne". Ni la première centaine de milliers de victimes, ni une bonne partie de la deuxième, n'ont suffi à démentir ces mensonges. Ce n'était pas assez d'un million de réfugiés qui avaient quitté leurs foyers, un autre million devait être atteint. Nul Santic n'a élevé la voix devant l'exode des musulmans pour clamer: "Restez ici! "l.Son cri, d'ailleurs, aurait été bien vain: les imprudents qui décidaient de rester devenaient aussitôt victimes. Le monument érigé à la mémoire de ce barde a été détruit, la rage a profané jusqu'à sa tombe. Au sein de l'intelligentsia, si souvent traditionaliste ou frustrée dans les Balkans et l'Europe centrale, rares sont ceux qui placent les 22

valeurs de l'humanité au-dessus de la nationalité. Pour d'aucuns, c'est un acte de trahison. Que dire, face à une telle tragédie, d'une ONU inadaptée aux changements de notre monde, dotée d'un président incapable et de fonctionnaires incompétents, d'une OTAN restée prisonnière de la guerre froide, d'une Union européenne qui se soucie si peu de l'Autre Europe, d'une Russie qui tente de reprendre le rôle de l'ex-Union soviétique au risque de ressembler à l'ours des cirques, d'une FORPRONU chargée d'un rôle à la fois paradoxal et absurde - celui de "maintenir la paix" là où il n'y a que la guerre -, de tous ces jeux, à peine masqués, des grandes puissances et de leurs intérêts, cessez-le-feu mille et une fois violés, accords constamment trahis, négociations tournées en dérision et négociateurs ridiculisés, résolutions internationales ignorées ou contournées, convois humanitaires devenus eux-mêmes cibles d'une volonté vengeresse et meurtrière. Les haltes de ce Chemin de Croix se nomment Vukovar, Srebrenica, Zepa, Gorazde, Mostar,

Bihac, avec le Golgotha de Sarajevo, plus de trois ans
broyés dans les tenailles serbes. (Cela, Messieurs, ne vous suffit-il pas?) La Bosnie-Herzégovine, multinationale et multiculturelle, est mortellement blessée et, avec elle, notre foi en un monde où le pluralisme national et culturel serait possible et assuré. La brutalité et la barbarie sont encouragées par l'immobilisme et l'indifférence. Le glas sonne sans émouvoir les consciences de ceux qui devraient décider pour nous ou en notre nom. L'Europe a démissionné en Bosnie. Ses gouvernements ont renié leur responsabilité, en se rejetant cette responsabilité les uns aux autres. Maastricht a moralement capitulé devant Sarajevo. Nos valeurs et nos principes les plus élémentaires sont bafoués, notre dignité est avilie. Devant une telle humiliation, il ne nous reste qu'à clamer notre colère, ne serait-ce que dans le désert, comme cela est arrivé si souvent dans le passé. 23

II
Je ne crois plus, je le confesse non sans regret, que la Yougoslavie puisse renaître de ses cendres. Que peut faire un écrivain vis-à-vis d'un tel désastre, s'il refuse de suivre les nationalismes déchaînés et de se soumettre à leur volonté? Rien d'autre qu'écrire, prendre des positions. C'est du moins ce que j'ai essayé de faire, sans trop d'illusion quant à l'effet même. Je n'ai plus l'âge de combattre autrement. Au moment où la guerre n'avait fait que s'annoncer, en été 1990, j'ai réussi à faire paraître, à Belgrade, un pamphlet contre Slobodan Milosevic que je voyais comme le principal manœuvrier du mal, un paranoïaque très efficace: "Aujourd'hui seule une démission peut encore vous sauver la face. Demain, cela ne suffira plus: il ne vous restera que le suicide." Même le suicide n'aurait plus suffi. J'ai perdu d'abord la plupart de mes amis serbes, ceux qui ne voulaient pas" abandonner leurs frères" ou qui trouvaient d'autres excuses pour ne pas se désolidariser de la politique imposée par leur chef d'Etat et ses séides. Pendant le bombardement de Dubrovnik et la destruction de Vukovar, j'ai adressé une lettre ouverte à François Mitterand le priant de faire quelque chose pour empêcher que, prochainement, "des dizaines ou des centaines de milliers de personnes ne soient mortes et de nombreux biens anéantis." Il ne trouva pas le temps de répondre. Mais il fit l'année suivante son désastreux voyage à Sarajevo, grave de conséquences. Je défendais en ce moment la Croatie, agressée et blessée, sans identifier pour autant la Serbie à la politique de ses tyrans. Je dénonçais les bourreaux dans les camps de concentration serbes à Omarska, Maniaca, Odzak, Cerska, Trnopolié. Lorsque les Croates d'Herzégovine firent des camps analogues à Dretelj, Liubuski, Gabela, à l'héliport non loin du sanctuaire de la Vierge de Medjugorié, je n'hésitai pas à les condamner à leur tour. Au moment de la destruction du 24

vieux pont à Mostar, j'ai écrit contre cet acte vandale et ai proposé au président de la Croatie de quitter son poste. C'était là la dernière de ses intentions. (Entre temps, j'avais déjà émigré en France, puis en Italie. Une position "entre asile et exil" me semblait la moins compromettante. C'est également une dérobade, mais peut-être plus justifiable que les autres.) J'ai publié Dieu sait combien d'écrits dans les journaux européens en dépit de mes réserves à l'encontre d'un "journalisme littéraire". J'ai dénoncé plus d'une fois l'inertie de l'ONU, de l'OTAN, de l'Europe, ainsi que l'incompétence et l'arrogance de M. Boutros Boutros Ghali : "Dans une situation où l'on continue d'essuyer les échecs, une démission peut parfois être salutaire, voire respectable." Je n'eus pas non plus de réponse du Secrétaire Général, certains journaux refusèrent l'article où se trouvait cette proposition que je lui fis. Je me posai la question de savoir comment on pourrait ébranler "une lassitude qui devient complicité" (c'est le titre d'une de mes récentes publications). Je n'ai pu que confirmer ce que je savais dès le départ: combien notre plume est fragile et celui qui la manie, impuissant. (Je ne fus pas le premier à m'en rendre compte, je le sais, ni le dernier non plus.) J'ai pu observer, à nouveau, les liens multiples entre une guerre difficile à comprendre et la mémoire trouble qui la sous-tend. Cette tragédie se déroule sur un territoire où la géographie depuis des siècles défie l'histoire, au carrefour des particularités qui ne cessent de se confronter ou de s'opposer l'une à l'autre. Chacun de ces événements, et bien d'autres que l'histoire n'avait pu entériner, ont laissé leurs traces, souvent indélébiles. Au cours de la Deuxième Guerre mondiale, les oustachi d'un soi-disant Etat Indépendant Croate, créé par les nazis, ont massacré la population serbe; les tchetniks ont à leur tour exterminé les musulmans slaves de la Bosnie orientale; un grand nombre de Croates qui n'avaient eu aucun rapport avec la minorité oustacha ont dû expier durant des années les crimes de leurs compatriotes, couverts d'opprobre. 25

Chacune de ces mémoires est malheureuse. Elles perdurent toutes en même temps, dans chaque nationalité, dans chaque religion. Cette nouvelle guerre est, en partie, la suite de la précédente. Aucune partie ne veut l'admettre. Chacun a quelque raison d'accuser l'autre et de se justifier lui-même: un esprit expansif des Serbes, prêt à célébrer jusqu'à ses défaites, une frustration des Croates, Slovènes ou d'autres nationalités ex-yougoslaves marquées par des siècles d'assujettissement ou de dépendance. Un polygone propice à ces règlements de comptes dont l'histoire a parfois besoin (ne serait-ce que pour inaugurer une nouvelle étape: une longue marche vers le post-communisme, par exemple) s'est-il trouvé, paradoxalement, dans le pays communiste le moins clos et le plus libéral ? J'ai passé à Sarajevo plus de trois ans de ma vie, j'y suis revenu je ne sais combien de fois. J'y ai publié mes premiers écrits d'étudiant. Je crois connaître cette ville où s'étaient donné la main, de même qu'à Mostar où je suis né, l'Occident et l'Orient. La Bosnie-Herzégovine dans son ensemble constitue un territoire où les différences semblent l'emporter sur les similitudes, et où de très fortes similitudes persistent pourtant. Son passé a connu des rythmes divers: bien des événements précipités et aussi des périodes de grande lenteur. Sa population a vécu durant des siècles à l'ombre de l'histoire. L'Europe s'y est fracturée, la Méditerranée, scindée. Cet espace a connu successivement des complémentarités et des divergences, des tendances à l'union et à la rupture. L'expression poétique, sous ses formes variées, y a relié le passé et le présent: architecture et métiers d'art, stèles et inscriptions funéraires, croyances et hérésies, narration, chant et mode de vie. Les liens de cette espèee ne sont pas, hélas, les plus puissants. Cette dernière guerre a divisé, entre autres, les écrivains et les artistes. Nombre d'entre eux ont rejoint leurs nations respectives à Belgrade et à Zagreb, tournant le dos à la Bosnie prise dans la tourmente. Certains d'entre eux, parmi les meilleurs, sont restés là jusqu'à la limite de leurs forees. D'autres ont dû partir malgré eux, pour sauver leurs familles et leurs enfants, sans pour autant cesser de 26

témoigner de la tragédie qui a frappé leur pays d'origine. Nous avons pu entendre leurs voix déchirées, déchirantes. J'ai tenté de les transmettre, autant que j'ai pu, au-delà de nos frontières, anciennes et nouvelles. Un groupe d'écrivains qui ne voulaient à aucun prix quitter leur ville, ont formé sous les grenades une association multinationale du P.E.N. club. Un geste, resté inaperçu, mérite d'être retenu: quelques poètes éminents ont brûlé leurs livres sur la place publique de la ville assiégée. Cette manifestation, hautement symbolique, est opposée à celle de 1933, lorsque les nazis jetèrent sur le bûcher les livres "malsains": d'un côté, un acte du pouvoir contre les créateurs, de l'autre, son inversion, défi jeté par les créateurs eux-mêmes aux pouvoirs qui les laissent à la merci des bourreaux. Je pense bien plus qu'avant à mes amis et confrères d'origine bosniaque (musulmans avec ou sans foi islamique), aux jours que nous avons passés en commun à Mostar, puis à Sarajevo. J'ai été témoin du malaise d'identité qu'ils ont dû vivre, sans toujours m'en apercevoir. Au début des années soixante-dix, dès le moment où la nationalité musulmane a été officiellement reconnue en ex-Yougoslavie (probablement sur une initiative personnelle de Tito), la division entre ceux qui n'étaient musulmans que par la religion et ceux qui, sans référence religieuse, exprimaient sous le nom de Musulman (avec un M majuscule) leur différence ethnique par rapport aux Serbes, Croates et autres Slaves du sud, a été source d'indécision et de malentendu. Ils ont été dans le passé, surtout depuis la création de la première Yougoslavie (1918), attirés tantôt par les Serbes, tantôt par les Croates, parce qu'ils partageaient avec eux leur langue et leur origine. Ils sont restés déchirés entre les options qui leur étaient ainsi assignées, se déclarant parfois "sans option nationale" (neopredjeljeni) ou simplement "yougoslaves". L'un des plus grands poètes d'origine musulmane et bosniaque de ce siècle, Mak Dizdar, se voulait Croate, alors que le meilleur prosateur, son contemporain Mehmed Mesa Selimovic, se déclarait serbe. Ce dernier a exprimé mieux 27

que quiconque, dans son roman Le Derviche et la Mort, ce drame d'appartenance et de particularité vécu par ces Slaves islamisés: "Nous avons été détachés des nôtres sans avoir été acceptés par les autres: telle bras d'une rivière qu'un torrent a soudain séparé de son cours, qui reste sans source ni embouchure, trop petit pour devenir lac, trop grand pour être englouti par le sable. Avec un sentiment indéfinissable de honte, due à notre origine, et de culpabilité, liée à notre conversion, nous n'osons pas nous retourner en arrière et nous ne pouvons non plus regarder en avant." La plupart des historiens serbes considéraient que les Musulmans étaient autrefois Serbes, alors que les livres d'histoire croates les rangeaient parmi les Croates. Pendant la Seconde guerre mondiale, le gouvernement oustacha de Pavelic, pour les attirer et les assimiler, les proclamait "fleur de la croaticité". Certains savants de circonstance s'employaient à prouver qu'ils étaient issus de ces Slaves du Sud qui avaient précédemment adopté l'hérésie des "bogomiles", proches des Patarins et des Albigeois. Cette théorie ne fut jamais étayée d'arguments convaincants. Le malaise dont je parle a atteint plus d'une génération d'intellectuels. En pensant à Sarajevo et à sa tragédie, je vois la figure attachante d'un Midhat Begic, essayiste subtil et intellectuel laïc, agnostique issu d'une famille musulmane traditionnelle, qui s'était expliqué le premier là-dessus: "En Bosnie-Herzégovine, au cœur de la Yougoslavie, il existait une ethnie importante à laquelle il ne manquait qu'un nom pour devenir une nation", écrivait-il au début des années soixante-dix. "Etre Musulman, c'est avoir de soi-même une conscience souvent doublée de malaise... Tout en se disant Bosniaques, les Musulmans d'ici n'ont jamais pu s'identifier nationalement à la BosnieHerzégovine. A la différence de tous les autres, hormis les Juifs, c'était la religion et non la nationalité qui définissait leur identité. Pour l'écrivain musulman de BosnieHerzégovine, ceci se traduisait par une sensation de néant. Même son adhésion à d'autres groupes nationaux, serbe ou croate, et son intégration au style de civilisation européenne ne pouvait résoudre ce problème crucial." 28

Je songe à mes rencontres avec Mehmed Selimovic et Midhat Begic, dans l'atrium de la Bibliothèque nationale de Sarajevo que le feu de cette guerre fratricide vient d'anéantir. Ce singulier édifice, de style néo-mauresque, par lequel l'Autriche-Hongrie voulait affirmer sa présence dans les Balkans, abritait de précieux manuscrits orientaux, arabes, turcs, slaves. Leur perte est incalculable. Elle en rappelle une autre, sur l'autre rive de la Méditerranée, à Alexandrie. Les écrits que les Juifs sépharades, exilés d'Espagne, apportèrent aux XVe et XVIe siècles dans cette cité sans ghettos, ont été en partie sauvegardés. La célèbre Haggada, orgueil de Sarajevo et l'un des plus beaux monuments de la culture hébraïque, qui fut sauvée au cours de la Seconde Guerre mondiale par les résistants du pillage nazi, a été cette fois encore préservée grâce aux efforts de défenseurs. En croisant dans les salles de cette Bibliothèque maints intellectuels musulmans, je ne me rendais pas compte de ce "mal d'être" qu'ils ressentaient en leur for intérieur, d'un trouble si différent de ces maladies identitaires dont se nourrissent aujourd'hui tant de haines. Dans notre histoire européenne commune, une tragédie est parfois nécessaire pour que les valeurs particulières soient révélées ou reconnues. La tragédie de la Bosnie-Herzégovine le confirme. Les Bosniaques ne pourront oublier ni pardonner le mal qui leur a été fait. Sauront-ils dominer leur hostilité envers leurs bourreaux ou leur soif de vengeance? Ce ne sera pas facile. C'est probablement le seul moyen de conjurer la mémoire. Les peuples de l'ex-Yougoslavie sont condamnés à vivre dans l'espace que l'histoire leur a imparti, bien qu'ils soient séparés les uns des autres. Il n'est nul autre lieu pour eux. Personne n'est à même de leur fournir une terre d'accueil. Serait-il utile de prendre exemple sur nos aînés qui ont su, pendant la Deuxième Guerre mondiale et la Résistance, rester fraternels? Cette voie est difficile à retrouver: les expériences communes sont gravement compromises. Des tribunaux internationaux jugeront vraisemblablement les criminels de guerre. Il est difficile d'imaginer 29

que les Etats qui se sont constitués dans un pays désormais "ex" livreront les coupables. Il faudrait d'abord renverser ceux qui y détiennent le pouvoir. Cela n'ira pas de soi. Peuples et individus subiront les conséquences, tous ensemble, bien que séparés. Comment désarmer une mémoire vengeresse? - c'est à la fois la première et la dernière question du grand débat qui doit s'ouvrir, et dont dépend l'avenir aussi bien de la Bosnie que de toutes les composantes de l'ex-Yougoslavie. Ce pays avait mérité un meilleur destin.

III J'ajoute ces lignes au début de l'année 1996, après les accords édictés à Dayton et signés à Paris. Les EtatsUnis ont réussi en Ohio ce que l'Union Européenne n'a pas sufaire à Strasbourg ou à Bruxelles: ils viennent d'imposer un armistice. Une "paixfroide" commence, un après-guerre qui peut être aussi cruel que la guerre même. La formule de la survie de la Bosnie-Herzégovine est inédite et, je le crains, intenable à long terme. Cette république doit contenir, "dans ses frontières intemationalement reconnues", une composante serbe, celle -là même qui, sous les ordres des criminels de guerre, a détruit son intégrité; unefédération croato-bosniaque devrait également se faire en dépit des récentes agressions des Croates de "l'Herceg-Bosna" cOntre la BosnieHerzégovine.
Il n'y a dans cette guerre ni vainqueurs ni vaincus. Il reste partout des victimes. Les plus nombreuses, et de loin, se trouvent parmi les Bosniaques. La Serbie y a subi la plus grande défaite morale de son histoire. La Croatie a gagné son indépendance sans pourtant conquérir ni la crédibilité ni la sympathie de l'opinion mondiale.

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Il n y a pas de partage juste de la Bosnie

-parce

que

la seule justice serait de ne pas la partager. Ni Milosevic ni Tudjman ne pensent ainsi. Cette "fin de la guerre" annonce un "chacalage" ( le mot est apparu dans le vocabulaire autochtone) : chacun voudrait s'accaparer davantage de territoire qu'il ne peut en obtenir. Ceux qui méritent le moins obtiendront le plus! Ainsi va le "nouvel ordre mondial". Le bon sens s'y résigne et l'accepte avec résignation. C'est de cette façon que s'écrit l'histoire d'un monde ex. Notes
1. Aleksa Santic : poète serbe, mort à Mostar en 1924; il suppliait les musulmans de la Bosnie-Herzégovine de ne pas émigrer en Turquie après la chute de l'empire ottoman et la création de la première Yougoslavie.

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Le faux langage du vrai sacrifice
Rada Ivekovic Professeur à l'Université de Paris 8
I

. Le

cauchemard linguistique

L'invocation constante de la différence de la part des seigneurs de la guerre n'est que la manifestation d'un rejet des différences. Le recours à la différence propre implique en principe (et pas nécessairement en pratique) la reconnaissance de celle d'autrui, qu'elle soit à détruire ou à cultiver. Mais cet appel est ambigu, quand il est impératif. Son langage est mortifère lorsqu'il véhicule l'intention d'éliminer l'autre ou un tiers, c'est-à-dire lorsqu'il prétend simplement que la différence est insurmontable et fondamentale (ontologique), au lieu de construire avec la différence de la convivialité, de la vie et du sens. Le langage qui fige la différence est une langue de bois policée, qui prétend pouvoir tout définir, épuiser le sens et légiférer sur lui, posséder la vérité, prescrire la signification unique. Il impose des modèles, des idéaux, une communauté linguistique et idéologique. Cette standardisation-là de la langue nationale et étatique, est l'horizon clos de l'autisme et de la schizophrénie nationale. La différence qui y est affirmée, est toujours banale et sans surprise, mais on la proclame sainte, de même qu'est sacré le langage qui la dit. De schizophasie, elle devient bientôt aphasie, puisque le lien du sens est rapidement perdu. Car il y a contradiction entre vouloir que sa langue soit obligatoirement universelle, 33

porteuse de la vérité unique, et vouloir qu'elle soit encore signifiante. C'est comme si elle devait à la fois se limiter strictement et sans exception à "notre" tribu, à un usage interne, codifié et secret, sacré, mais en même temps valoir pour la communication extérieure. Au nom de l'idéal national, donc d'un but imposé et à atteindre, on s'efforce de donner un langage, d'avance, à ce qui n'est pas encore, pour lui prêter corps. N'atteint-on pas là, par un très grand détour qui se révèle n'être qu'un raccourci vers le passé, la pensée et le langage magiques? On n'échappe pas à la ennième réforme étatique, nationale, de la langue, qui a pour objectif de transformer la société. Ainsi, l'interdiction du mot "ouvrier" (radnik) dans la langue croate officielle depuis l'indépendance de la Croatie a pour but d'éradiquer non seulement le précédent système en vigueur (où, effectivement, le terme d'''ouvrier'' était généralisé pour tout type de travail et perdait donc son sens), mais également d'effacer toute mémoire portant sur lui, puisque des néologismes grammaticalement possibles mais gauches, que l'on pourrait traduire par "acteur" (djelatnik), par un terme inusité pour dire "employé" (zaposlenik), ou par "receveur de travail" (posloprimac), par opposition à "donneur de travail", (pos lodavac) vinrent désigner le nouveau concept et définir son contexte social et politique. Et cette nouvelle utilisation de termes antérieurement inusités, bien qu'ils soient morphologiquement viables, maladroits dans leur sémantique assignée, est paradoxale, puisque le nationalisme se forge par ailleurs une généalogie à l'envers dans la présumée antiquité de l'histoire de par la langue et par elle. Les policiers de la langue imposent en général ce qu'ils croient ou prétendent être les normes d'un âge d'or linguistique qui tient lieu de modèle (et qui relève du mauvais imaginaire et ne peut jamais être atteint). En alternative ou en même temps, ils concoctent un langage qui émanerait du peuple, et serait "naturel" autant que celui-ci, autant aussi que la culture "du peuple" (narod), une culture supposée organique. Le résultat en est la perte du sens et l'artifice de la langue. Le sens s'épuise dans le sens-unique. Cette différence-là (absolue) ne respecte ni le temps, ni 34

l'espace, ni aucune dimension du concret. Elle est la mainmise sur la réalité. La langue codifiée "du peuple" empêche le sujet de se constituer par et dans la langue. "Dès que j'écris 'je'... l' "autre" commence à exister", écrit le poète José Angel ValenteI. Justement, non pas l'autre faisant partie exclusive de la communauté, du peuple, mais l'autre multiple, celui de l'échange et de l'origine mixte. Radomir Konstantinovic, dans un livre capital, écrit à ce propos:
"L'injonction de connaître sa propre langue apparaît ici comme le commandement de la connaissance de la propre tribu, où ce savoir n'est qu'une sorte de musée (de la lignée) dans lequel c'est la constante preuve de soi-même qui fournit la joie, par la découverte de ce qui est déjà connu, preuve de sa propre existence de par cet enchantement qui accompagne toute reconnaissance de ce que l'on savait déjà et qui, de cette manière, se confirme en soi-même en tant qu'indestructible, éternel et pré-parentaI.2"

Dès qu'on fige la différence, elle devient modèle policier, et se transforme en son opposé. Les significations changeantes de mots chargés de (dé)légitimation politique, dans le langage officiel de la négation (ou bien de la "réalité" officielle) ont également une existence clandestine. Ils prétendent décrire certaines différences, alors qu'ils dissimulent en même temps le véritable événement, et qu'ils établissent ou créent d'autres réalités. Pour ceci, ils peuvent puiser dans la nouvelle mythologie en cours de refondation, dans un but politique ou autre. Le langage officiel peut faire changer de registre à un mythe et le transformer en "fait" par un acte linguistique performatif. Le stéréotype est constamment reconstitué. Le langage performatif dans ce sens fixe et décrète une matérialité corporelle. Il réduit et limite le corps et son mouvement. Foucault a déjà analysé ce pouvoir biopolitique là. A chaque nouvelle réalité corporelle, correspond un univers de langage.

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