Idéalisme français, pragmatisme américain
272 pages

Vous pourrez modifier la taille du texte de cet ouvrage

Obtenez un accès à la bibliothèque pour le consulter en ligne
En savoir plus

Idéalisme français, pragmatisme américain

-

Obtenez un accès à la bibliothèque pour le consulter en ligne
En savoir plus
272 pages

Vous pourrez modifier la taille du texte de cet ouvrage

Description

Intervenue en Allemagne puis en Angleterre dès le XVIe siècle, la Réforme protestante imprègne l'idéologie et l'économie des Etats-Unis. Le puritanisme, associé aux Lumières, fonde sa puissance. La France a préservé, au-delà de la Révolution, une relation à l'utopie et à l'absolu. Elle maintient la dimension tragique issue de la Grèce. Dimension tragique et idéologie puritaine, en relation étroite avec la Loi judaïque, constituent les deux piliers de la civilisation occidentale. L'union de la France et des Etats-Unis est une exigence face aux nations émergentes et aux défis de notre temps.

Sujets

Informations

Publié par
Date de parution 01 octobre 2009
Nombre de lectures 600
EAN13 9782336258355

Informations légales : prix de location à la page 0,0005€. Cette information est donnée uniquement à titre indicatif conformément à la législation en vigueur.

Exrait

Idéalisme français, pragmatisme américain

Edouard Valdman
Sommaire
Page de titre DU MÊME AUTEUR Page de Copyright Avant-Propos La France et l’utopie Le Second Acte The quiet car Un vaste marché La tentation de l’Orient Le grand débat Conclusion Bibliographie
DU MÊME AUTEUR
Brisures , poèmes, éditions P. J. Oswald, 1970.
Aube, poèmes, éditions. P. J. Oswald, 1972.
Rouge sang, éditions Saint-Germain-des-Prés, 1973.
Mai 68, poèmes, éditions Saint-Germain-des-Prés, 1973.
Les Soleils de la terre, Isadora, poèmes, éditions Fons, 1978.
Les Oiseaux morts, conte, éditions Fons, 1978.
En soi le désert, poème, éditions Fons, 1980.
Le Roman de l’École de Nice, essai, éditions de la Différence, 1990.
Les Juifs et largent, pour une métaphysique de l’argent, essai, éditions Galilée, 1994. Réédition éditions Biblieurope, 1999, Schreiber Inc (MD), USA, 2000.
Pour une réforme de la cour d’assise, essai, éditions l’Harmattan, 1996.
Les Larmes du temps, poèmes, éditions L’Harmattan, 1997
Le Retour du saint , essai, éditions Biblieurope, 1999.
La Blessure , récit, éditions NM7, 2000.
Dieu n’est pas mort. Le malentendu des Lumières, essai éditions L’Harmattan, 2003.
© L’Harmattan, 2009
5-7, rue de l’Ecole polytechnique, 75005 Paris
http://www.librairieharmattan.com diffusion.harmattan@wanadoo.fr harmattan1@wanadoo.fr
9782296101944
EAN : 9782296101944
Avant-Propos
Mon propos n’a pas été d’écrire un livre d’histoire ou d’économie, ou de faire la relation d’un voyage aux Etats-Unis.
J’ai laissé s’exprimer l’expérience au jour le jour, ainsi que les rencontres puis les ai confrontées aux ouvrages de quelques grands auteurs tels que Alexis de Tocqueville, Hanna Arendt, Francis Fukuyama et Samuel Huttington.
Je n’ai pas choisi un thème. J’ai laissé les choses se dérouler et vivre par elles-mêmes. Celles-ci ont trait principalement à l’art, à la justice, aux personnages historiques et aux idées essentielles qui fondent les sociétés américaine et française.
Lorsque j’ai entrepris l’écriture de ce livre en septembre 2003, au moment de mon installation à New York, j’avais un fort préjugé en faveur des Etats-Unis et ce, à partir d’une analyse historique : les Etats-Unis sont les héritiers de la Réforme protestante réalisée en Allemagne et en Grande-Bretagne au XVI ème siècle et, à ce titre, enfants du libéralisme, inventé à ce moment, je considérais qu’ils avaient deux siècles d’avance sur la France.
Celle-ci en effet, à travers la Révolution, et Jean-Jacques Rousseau en particulier, n’avait, à mon sens, fait que reconduire sa relation à l’Etat tout puissant et à l’absolu, relation qu’elle entretenait auparavant au travers de la monarchie et de l’Eglise. L’Empire avait renforcé encore ses structures autoritaires et bureaucratiques. Il n’y avait jamais eu, en fait, de Révolution.
Peu à peu, s’est imposée à moi, pourtant, la vertu de ce conservatisme français.
Le pragmatisme américain, né de la Réforme, est sans doute, un pas en avant dans l’aventure de la liberté, mais au bout d’un certain temps, pourtant, il peut revêtir un caractère desséchant.
A mon arrivée aux Etats-Unis, le fait que l’on ne vous rencontre qu’en fonction d’un projet me paraissait un élément positif. Je le préférais au bavardage français, à la relation, par ailleurs, monarchique, qui s’établit dans ce pays avec quelque détenteur d’un pouvoir, du plus petit au plus grand.
La relation pragmatique peut cependant rapidement devenir sclérosante.
Si une affaire ne se conclut pas dans un délai relativement bref, la relation à l’autre se clôture la plupart du temps, quel que soit le rapport humain que l’on peut entretenir, par ailleurs, avec cette personne. Cela est éprouvant.
C’est la raison pour laquelle, il m’est apparu, avec le temps, que les deux relations, la première pragmatique, basée avant tout sur l’économie, l’autre davantage utopique et désintéressée, ne devaient pas être isolées l’une de l’autre mais au contraire réunies et unifiées.
Qu’à travers la préservation de l’utopie, ainsi que d’une certaine relation à l’élitisme, même si celle-ci prend désormais la teinte des Lumières, la France ait conservé le sens de la gratuité, et tout simplement le goût français venu directement de la royauté, me semble déterminant.
Les Etats-Unis, héritiers de la Réforme, ont su à l’instar des Anglais et des Allemands, sauvegarder la relation à la divinité donc à la symbolique de l’autorité. Ils ont créé avec le Père une relation plus libérée.
De notre côté, nous avons tenté de tuer celui-ci et n’avons fait que le reconduire à travers d’innombrables pères de substitution, de Robespierre à Napoléon, en passant par Napoléon III et De Gaulle. Nous nous sommes inscrits dès 1789, dans un déficit symbolique. L’histoire actuelle nous le montre avec acuité.
Cependant, ces deux relations différentes au monde, la conception américaine et la conception française se déploient à l’intérieur de l’histoire de l’Occident et en constituent des contradictions fécondes.
C’est la raison pour laquelle, tant d’américains se rendent en France, afin de retrouver une mémoire et un imaginaire. C’est la raison pour laquelle tant de français se rendent aux Etats-Unis pour rencontrer un plus grand dynamisme.
Nous avons besoin des deux dimensions. Nous appartenons à une même famille de pensée, à une même civilisation, et devons indéfectiblement nous unir face aux défis de l’avenir.
Telle est une des conclusions que j’ai tirées de mon expérience américaine.
La France et l’utopie

Des vertus de l’exil volontaire
Rien n’est plus profitable que de s’exiler volontairement de son propre pays, de s’immerger au sein d’un autre peuple, de s’habituer à une autre langue. Cela permet de se distancier de sa propre culture, d’en distinguer mieux les défauts et ultérieurement, sans doute, les qualités spécifiques. Il faut larguer les amarres, perdre ses points de repère, accepter l’idée de ne plus revenir.
Au départ, l’expérience est souveraine. On découvre d’autres visages. On se fait de nouveaux amis. On aperçoit d’autres coutumes, les unes positives, les autres moins. On apprend à s’adapter.
Le fait d’adhérer à une autre idéologie qui peut apparaître plus proche de notre nature, et à des coutumes qui nous semblent préférables, n’empêche pas cependant que l’on éprouve au bout d’un certain temps la nostalgie des couleurs et des odeurs de son propre pays. Car un pays n’est pas une idée. Il n’est pas un système, ni une abstraction. Il est quelque chose d’ordre physique. Ce sont les senteurs de l’enfance, les parfums d’une région, les paysages familiers.
« Une fleur n’est belle qu’à condition d’être apprivoisée et d’être ainsi rendue unique », disait Saint-Exupéry.
Il est difficile d’apprivoiser plusieurs pays en une même vie. On demeure citoyen d’un pays parce qu’on est fait d’une certaine glaise, telle une vigne sous un certain ciel, sous un certain soleil. On l’est aussi par la culture qui nous a nourris, les sources auxquelles on s’est abreuvé.
C’est la raison pour laquelle au bout d’un certain temps, les idées de votre pays, même si elles peuvent vous paraître parfois dépassées, sont moins importantes que ses rires, que ses rivières, et que sa beauté. Alors, on essaie de composer : un temps pour les idées, un temps pour les rires.
Cela fait peut-être une civilisation et une vie.

Le Professeur Tom Bishop : fondateur et directeur de la Maison française à la New York University
J’ai été depuis toujours interpellé par le Nouveau Monde. J’ai, sans aucun doute, subi l’influence du cinéma et de la littérature américaine.
Je tiens Henry Miller et Scott Fitzgerald pour deux très grands écrivains. Tropique du Capricorne et Tendre est la nuit sont des œuvres auxquelles j’ai été particulièrement sensible.
Ce qui m’attirait, aussi, c’était le caractère religieux des Etats-Unis, qui s’opposait à l’esprit laïc de la France : « In God we trust ! »
Un de mes meilleurs amis parisiens par ailleurs installé à New York dès 1960, s’offrait à m’héberger. J’ai longtemps hésité avant de m’y installer car je souhaitais m’affirmer davantage, auparavant, dans ma propre pensée.
En 2000, en voyage à New York, j’avais soumis à Tom Bishop, directeur de la Maison Française de New York University le synopsis d’une conférence intitulée « Dieu n’est pas mort, le malentendu des Lumières » (dont je souhaitais faire ultérieurement un livre). Il s’agissait d’un Work in progess (travail en création). Intéressé, Tom Bishop m’a invité à donner une conférence sur ce thème, le 18 octobre 2001, à la Maison Française de NYU.
Je suis arrivé à New York le 17 octobre, quelques jours après l’effondrement des Tours du World Trade Center. Nous ne pouvions prévoir ce qui allait se passer. Le rendez-vous de ma conférence avait été pris bien avant cet événement tragique.
Le soir du 18 octobre, je me souviens que j’ai eu beaucoup de difficultés à m’acheminer vers University Place, où se situe la Maison Française, d’autant plus que l’hôtel où l’on m’avait installé se trouvait à Wall Street, près de Ground Zero, le lieu même de la tragédie.
Des cordons de police surveillaient toutes les rues. Il y avait un déploiement de forces de sécurité considérable. L’atmosphère était particulièrement tendue. Nous étions au lendemain d’une catastrophe.
Enfin, mon taxi arrive devant l’immeuble de La Maison Française de New York University, 16 Washington Mews. Elle est un haut lieu de la pensée française aux Etats-Unis grâce à Tom Bishop. En effet, depuis trente ans, tous ceux qui comptent en France sur le plan de littérature et de la philosophie sont passés par là.
Il a introduit Samuel Beckett aux Etats-Unis. Aujourd’hui même en 2006, il vient d’organiser un Festival Beckett à Paris. Il y a introduit également le « Nouveau Roman » et « la Déconstruction » de Jacques Derrida. On pourrait dire que ce sont les trois piliers de son travail de passeur même s’il y en beaucoup d’autres.
Cette confiance que m’a faite Tom Bishop a été très importante pour moi. Elle m’a d’abord donné l’élan nécessaire pour écrire mon livre, sans doute plus tôt que prévu. J’ai passé l’été 2001 à le rédiger. Il a été publié en 2003.

18 octobre 2001 : Dieu n’est pas mort, le malentendu des Lumières : ma conférence
Cette conférence du 18 octobre fut l’occasion de présenter mes réflexions sur la place accordée à la dimension spirituelle dans les pays anglo-saxons, par opposition à celle des pays européens, catholiques ou laïcs.
Au XVI ème siècle, un évènement décisif s’est produit en Europe, la Réforme protestante. Celle-ci a brisé la toute puissance de l’Eglise et de la monarchie, mais elle a su sauvegarder le lien avec Dieu, archétype de l’autorité, celle du Père. Elle a créé avec celui-ci une relation plus libre car affranchie de certains dogmes, sans pour autant s’accompagner d’un rejet de cette autorité.
La Réforme prône non plus le salut par la pauvreté et le dépouillement, mais par le travail et l’enrichissement, aux fins d’une redistribution généreuse des biens. C’est ce que Calvin exigeait des puritains.
C’est ici que naissent un rapport nouveau à l’économie, à l’argent, en même temps que le libre échange, la libre entreprise, ce qu’on nomme aujourd’hui le Libéralisme.
C’est aussi le temps des grandes découvertes, de la relecture des textes grecs et hébreux à travers le mouvement Humaniste d’Erasme. C’est celui de Galilée et de la science moderne.
La France refuse d’intégrer la Réforme. Louis XIV révoque l’Edit de Nantes et exile les Huguenots. Renonçant en même temps à intégrer la bourgeoisie montante, car c’est ce dont il s’agissait en fait, elle se condamne à entreprendre deux siècles plus tard une Révolution, qui prétendra abattre Dieu, le Roi, le Père, toute symbolique de l’autorité issue d’une loi transcendante.
La mort du Roi, celle de Dieu, scelleront la naissance des nouveaux droits de l’homme. Cette Révolution va situer la France jusqu’à aujourd’hui dans un déficit spirituel.
Dieu est une dimension incontournable de la conscience humaine. Il renvoie à la symbolique d’une autorité supérieure, celle du Père. La France sera contrainte de le remplacer par des Pères de substitution, tels Robespierre, Bonaparte, Napoléon III, etc. Robespierre invente d’ailleurs, très rapidement, l’Etre Suprême. Napoléon rétablit l’Eglise dans ses droits et signe le Concordat avec le pape.
L’histoire de la France, dès ce moment, ne sera plus qu’une quête éperdue du Père, à travers Louis XVIII, Charles X, Louis Philippe, Napoléon III et une Troisième République enfin, qui, au nom des droits de l’homme, sera sans doute le plus impérialiste de tous les régimes de la France contemporaine.
C’est cette notion de droits de l’homme se référant à un citoyen abstrait, qui aura beaucoup de difficultés à intégrer les juifs, ce qui explique l’affaire Dreyfus aussi bien que Vichy.
Elle a, aujourd’hui, beaucoup de difficultés à intégrer les musulmans.
La France s’est construite sur deux pôles : d’une part le pôle catholique, d’autre part le pôle révolutionnaire, qui prend sa source dans la philosophie des Lumières. Ces deux pôles sont intolérants. Tous deux sont le miroir l’un de l’autre.
Il n’y a pas de place pour la différence.
C’est ce qui apparaît aujourd’hui, au moment même où l’Europe tente de se construire et où la France se confronte à l’Allemagne, à l’Angleterre qui ont accueilli la Réforme, il y a trois siècles.
Que faire, alors que le roi est nu et que les principes de la République ne répondent plus ?
Toutefois, il serait injuste de ne pas prendre en compte l’évolution de l’Eglise catholique et cette étape essentielle de son histoire, la Repentance. Vatican II avec Jean XXIII, puis la démarche ultérieure de Jean-Paul II se rendant à la synagogue de Rome aussi bien qu’au mur des lamentations à Jérusalem, pour la première fois, après deux mille ans de chrétienté, sont des actes fondamentaux. Ils ont ressourcé l’Eglise au tronc judaïque. Il n’y a plus rejet de sa part, ce qui avait été le cas pendant deux millénaires.
Maurras, Barrès, les maîtres du nationalisme français, avaient commis la monstruosité de séparer le christianisme de son fondement de tolérance. Ils étaient antisémites. Cette attitude constituait le lien traditionnel de l’église catholique avec le nationalisme et même avec le fascisme. Les jésuites et l’église à ce moment étaient anti-dreyfusards.
Désormais, christianisme et judaïsme, tout en conservant leur identité propre, sont unis, au-delà des extrémismes de notre temps, au sein d’une même civilisation occidentale.
Jean XXIII, avec Vatican II et Jean-Paul II, a libéré l’église et la France de cette impasse. L’Eglise peut réintroduire aujourd’ hui de la spiritualité à l’intérieur de la république française.
L’autre issue pour la France, c’est l’Europe.
Il faut que celle-ci réintroduise en France, à travers certaines lois d’inspiration anglo-saxonne, une dimension sacrée. C’est ce qui s’est réalisé à travers le vote par la France de la loi sur la présomption d’innocence, qui est d’origine anglo-saxonne et vient tout droit de l’Habeas Corpus anglais.
La France ne doit pas manquer l’Europe. Celle-ci doit se construire plurielle et intégrer toutes les données de sa culture. Elle doit se dire catholique, protestante, laïque, juive.
Personne ne niera par ailleurs les difficultés d’intégration de communautés d’origine religieuse différente. Et pourtant nous avons des devoirs envers des populations que nous avons d’abord colonisées. L’Europe doit se montrer généreuse. Une Europe purement défensive ne pourrait survivre. Elle n’aurait pas de sens. Ce serait aussi un moyen de résoudre les conflits Nord-Sud.
Cette intégration ne pourra intervenir en France qu’à partir d’une reconstruction de la relation au Père, d’une reconnaissance et d’un respect d’une réalité transcendante.
Le gouvernement actuel a perçu la nécessité d’un aménagement du principe de laïcité. C’est à travers l’Europe, qu’elle pourra pleinement se réaliser. C’est à cette seule condition qu’elle pourra authentiquement advenir.
Ses contradictions sont une richesse. Elles ne doivent pas la détruire, mais au contraire la féconder. Nietszche, Mozart, Pascal, Newton, Michel Ange sont les voix multiples que, tel un chœur, clament cette exigence.

Je donne une seconde conférence au Consulat Général de France à propos de Dieu n’est pas mort, le Malentendu des Lumières (octobre 2002)
Madame Françoise Cestac, présidente de l’association culturelle de la francophonie aux Nations Unies m’accueille. Elle occupe un poste de représentation du Vatican à l’ONU. Elle m’invite à donner une conférence à propos du Malendendu des Lumières.
Lorsqu’elle m’a entendu mettre en cause l’Eglise Catholique comme cause directe de la Révolution française, elle n’en est pas revenue.

One University Place : l’immeuble où je réside près de Washington Square
J’ai publié en 1995, en France, un ouvrage intitulé Les juifs et l’argent : pour une métaphysique de l’argent . Il a été traduit en langue anglaise aux Etats-Unis, et publié en 2000.
Mon éditeur américain, pour faciliter mes déplacements entre la France et les Etats-Unis, me met en relation avec un de ses amis. Celui-ci est locataire d’un appartement à University Place, tout près de Washington Square, en plein centre du quartier universitaire. Il n’occupe plus cet appartement depuis longtemps et m’offre de le sous-louer. Ravi, je saisis l’opportunité, et m’installe dans cet appartement dès l’automne 2003.
Quelque chose de très significatif dans le hall de l’entrée de l’immeuble One University Place : un immense bouquet de fleurs avec une carte de vœux.
Ce sont les employés de l’immeuble, les « doormen », qui l’offrent aux habitants de l’immeuble avec leurs remerciements pour les étrennes de fin d’année.
C’est un geste très significatif. Il révèle des relations de « partnership » entre employés et locataires. Il s’agit d’une entente fondée à la fois sur l’intérêt et sur le respect des autres.
Chaque immeuble se gère non point d’en haut, à travers un syndic invisible, comme en France, capable seulement d’envoyer des factures et d’encaisser des loyers, une gardienne qui travaille à heures fixes et qui, à partir d’une certaine heure, ne connaît plus personne, mais à travers un certain nombre de doormen qui sont présents, à toute heure du jour et de la nuit.
Certes, il est des immeubles plus modestes où il n’y pas de doormen, mais en tous cas, la gestion n’est pas autoritaire : elle est horizontale, proche, concrète.
Ces détails, les plus quotidiens, dérivent tous de ce moment essentiel où les « pèlerins » ont débarqué en Nouvelle-Angleterre et fondé une véritable démocratie.
Ils étaient deux fois protestants, une fois dans leur refus de l’église catholique, une autre, dans leur refus de la nouvelle église anglicane que souhaitait leur imposer la monarchie anglaise. Ils fondent un dialogue avec Dieu, sans intercesseur.
Cette horizontalité se retrouve également, à la base de la reconstruction foudroyante de l’Allemagne, en 1945. A ce moment, dans ce pays protestant, à l’instar des Etats-Unis d’Amérique, les ouvriers ne chercheront pas, comme en France, à faire la révolution sociale. Ils ne chercheront pas à tuer le Père, en la personne du patron.
Ils ont opéré antérieurement une révolution à l’intérieur de laquelle ils ont créé avec celui-ci, comme avec toute forme d’autorité où des intérêts supérieurs d’ordre politique, économique ou communautaire, sont enjeu, une relation à la fois plus libérée et plus disciplinée.
Ils s’entendront donc avec lui. C’est ce qu’on appelle : « l’économie de marché ». Cette entente va être le fer de lance de la reconstruction allemande.
Son origine c’est la Réforme.

Garibaldi
Sa statue domine Washington Square.
Il était avant tout un marin, avant d’être un des éléments essentiels de l’unité italienne.
A un certain moment de sa vie, après de sérieux revers, il est venu mettre sa compétence au service des Américains.
C’est pour cette raison que cette statue se trouve à cet endroit névralgique de la vie universitaire new yorkaise.

A propos d’une canicule en France
Ce qui s’est passé en France durant l’été 2003, à savoir le décès de milliers de personnes âgées au moment de la canicule, faute d’avoir pu être pris en charge par les hôpitaux et autres services publics du pays, est très significatif.
Ce qui l’est également, ce sont les interprétations diverses et partisanes qui ont été données à l’occasion de ces événements.
Il n’y a pas en France de tissu associatif comme aux Etats-Unis. Ici, on fait d’abord partie d’une communauté, d’un immeuble, d’un quartier. On appartient à une religion. On est ensuite Américain.
A New York, des quartiers chinois alternent avec des quartiers italiens, des quartiers noirs. Il ne s’agit pas d’une ségrégation mais d’un communautarisme, c’est-à-dire d’un regroupement par affinité culturelle.
Dans un immeuble règne une authentique démocratie. Ce n’est pas un syndic tout puissant qui fait la loi mais une rencontre régulière des habitants de l’immeuble, un contact permanent avec les gardiens, les doormen, nombreux en général, en raison de la flexibilité des lois sur le travail.
A la moindre alerte, on appelle un employé de l’immeuble, un membre de l’association dont on fait soi-même partie.
C’est pourquoi, en cas de catastrophe existe une authentique solidarité, on n’est pas seul.
En France le système est différent. Il n’est pas fondé sur la communauté et la différence mais sur une égalité abstraite. Le système n’est pas horizontal, il est vertical. On n’a pas affaire à son voisin, à sa communauté, on a affaire à sa hiérarchie, à l’état, à un syndic. Si bien que s’il arrive quoi que ce soit, le seul interlocuteur c’est l’Etat et si celui-ci est défaillant, c’est la catastrophe comme durant l’été 2003.
Il y a une authentique égalité dans l’absentéisme. On est égal, dans le déni, dans le déficit. On est un citoyen abstrait qui tente de rencontrer en face de lui un autre citoyen tout autant abstrait.
C’est pourquoi, accabler le gouvernement à l’occasion de cette canicule est contradictoire et peu courageux. Il y avait certes, dysfonctionnement du service public, notamment en raison de la loi des 35 heures et du système global extrêmement bureaucratique de l’hôpital public. Son organisation rigide ne pouvait intégrer une telle catastrophe.
Cela renvoie à une politique plus globale de la France qui écrase et empêche les initiatives privées.
Cette catastrophe a mis à jour un état d’esprit dépourvu de toute humanité qui a laissé mourir des milliers de personnes, sans intervenir.
La crise de la France, c’est la crise de l’Etat, celui d’une bureaucratie toute puissante, la crise d’un citoyen abstrait sans relation au réel, ni à un sol, ni à un Dieu.

Ground zero
Il s’agit de l’espace vide qui figure aujourd’hui à l’emplacement où était situé le World Trade Center (centre d’affaires de New York), à l’extrême sud de la ville, non loin de la statue de la Liberté.
Ce centre d’affaires comportait deux tours, sans doute les plus élevées de New York, que l’on appelait par ailleurs, les deux jumelles (« the Twins »).
Ce vide représente désormais une béance au sein même de la conscience américaine.
C’est la première fois que les Etats-Unis sont attaqués sur leur sol. Un événement irrémédiable est advenu, et nous tenterons d’en élaborer une approche progressive tout au long de ce livre.
Il représente, en tous cas, une limite, un point au-delà duquel les Etats-Unis sont sommés de ne pas devoir aller.
On peut certes, accuser les services secrets, l’armée, le Président. Ce serait insuffisant pour expliquer un tel drame.
Le terrorisme a une explication plus vaste et plus profonde.

Lafayette
Autant, aux yeux des Américains, Lafayette apparaît comme un acteur majeur dans leur lutte pour l’indépendance, autant, il conserve en France une image légère de héros d’opérette, sans commune mesure avec son rôle véritable de pionnier et de héros tragique.
Il naît dans une famille de la plus haute aristocratie, et hérite très jeune, après la mort de son père et de sa mère, d’une fortune considérable.
Très rapidement, il est introduit à la Cour de Versailles où il rencontre la reine, le roi et la fine fleur de l’aristocratie. Il apprécie assez peu les jeux frivoles de ceux-ci. Il se sent appelé vers un autre destin.
Il rencontre, incidemment, des personnages en relation avec les événements américains, c’est-à-dire la future conquête de la liberté par les colonies anglaises d’Amérique. L’esprit héroïque et aventureux de Lafayette saisit l’occasion historique. Il arme à ses frais un navire, à l’insu des autorités françaises, qui ne sont pas encore décidées à aider les insurgents.
Entre temps, il se marie avec Adrienne, ou plutôt on le marie avec elle, comme il était d’usage en ces temps et dans son milieu. Il a dix-sept ans, elle en a quatorze et demi. Elle lui vouera un amour passionné et indéfectible au-delà des vicissitudes des temps.
A Paris, Franklin défend la cause des colonies anglaises d’Amérique, dans leur désir d’indépendance, après avoir, jusqu’au bout, tenté à Londres, en vain, d’engager le gouvernement anglais à apporter des réformes au statut de ces colonies. Il avait été reçu avec le plus grand mépris.
Lafayette rejoint les insurgés des colonies anglaises d’Amérique, et rencontre Washington dont il deviendra l’intime ami et le fils spirituel. Il est le premier ambassadeur authentique et occulte de la France auprès des Etats-Unis. Il agit seul pourtant, sans ordre de son gouvernement. Les insurgents le nomment général à son arrivée en Amérique. Il a dix-neuf ans. Il sera de tous leurs combats.
Cependant, ce n’est pas à Lafayette que Louis XVI confiera, plus tard, la direction des troupes françaises lorsqu’il aura décidé d’engager la France dans la bataille, mais à Rochambeau.
Lafayette se battra sous le drapeau américain. A la bataille décisive de Yorktown, il sera présent et assurera en même temps la présence de la France.
Lafayette se lie aux insurgés par esprit d’aventure certes, mais surtout parce qu’il est très profondément démocrate, et prévoit dès alors les nécessaires réformes qui doivent intervenir en France et les dangers que celle-ci encourra si ces réformes ne devaient pas être entreprises.
La Cour se méfie de lui, en particulier Marie-Antoinette, qui sera, jusqu’au bout, absolument conservatrice.
Après la victoire, lorsqu’il rentre en France, il est d’abord assigné à résidence par le roi pour avoir quitté le sol français sans son accord. Il apparaît ensuite, éminemment suspect car l’on connaît ses idées démocratiques. La Cour le méprise.
Les événements viennent pourtant à sa rencontre.
Pendant la Révolution, il devient le chef de la Garde Nationale et arbore la cocarde tricolore. Il est salué comme celui, sans doute, qui pourrait réconcilier les français à l’intérieur d’une monarchie constitutionnelle.
L’Histoire ne le voudra pas.
Tous se liguent contre lui : d’abord la Cour, et plus particulièrement la reine qui déteste son désir de réformes, ensuite les Jacobins, qui ne souhaitent aucune conciliation avec la monarchie. Le grand espoir d’une évolution vers une monarchie constitutionnelle qu’il appelait de ses vœux, va céder la place à une révolution sanglante.
La famille d’Adrienne est décimée. Lafayette et elle-même sont contraints de s’enfuir. A ce moment, ils sont emprisonnés par les Autrichiens dans des conditions atroces, et ne seront libérés que quatre ans plus tard grâce, à la fois, à l’intervention de Washington et à celle de Bonaparte.
Entre temps, la machine jacobine a fait son œuvre et a nécessairement trouvé sa fin avec l’épée de Napoléon. Celui-ci tiendra toujours Lafayette pour suspect, parce qu’il le sait un homme libre.
Lafayette, d’ailleurs, refusera tout privilège venant de Bonaparte qui tentait de le neutraliser. Après avoir recouvert une partie de ses biens, il repart aux Etats-Unis où il est à nouveau accueilli en héros.
Plus tard, il eût pu prendre le pouvoir à nouveau, après l’échec de Charles X. Il préféra l’abandonner à Louis Philippe, le roi bourgeois, dont il espérait des réformes libérales.
Etrange destin de ce grand homme auquel un seul reproche peut être fait : il ne s’est pas attaché à sa seule gloire. Sa vraie passion a toujours été la liberté ! Apparemment, l’histoire préfère les prédateurs, tels Bonaparte ou avant lui Louis XIV, l’homme de l’intolérance.
Comme le disait si bien Lazare Carnot au moment de la prise du pouvoir par Bonaparte : « et quoi, la liberté aura-t-elle été toujours offerte à l’homme, pour qu’il ne puisse jamais s’en saisir ! », ou Beethoven interrompant la création de la Symphonique héroïque, en l’honneur de Bonaparte, au moment même ou celui-ci se faisait couronner empereur :
« Quoi ? Lui, le héros des guerres d’Italie, se faire empereur et se mettre au niveau des tyrans ! ».
Et il brisa en lui sa création.

Je relis Jean-Jacques Rousseau : nous sommes toujours en Monarchie
Rousseau naît à Genève, dans une famille protestante. Il est un enfant sans père. Celui-ci décède alors qu’il est très jeune.
Il quitte sa patrie, prend la route et rencontre à Chambéry celle qui deviendra sa mère, sa maîtresse et le personnage le plus important de sa vie, Madame de Varens.
Et d’abord, elle le convertit au catholicisme. En effet, elle était financée par l’Eglise pour convertir les protestants qui quittaient Genève.
Ensuite, s’opère un phénomène psychanalytique tout à fait remarquable.
En effet, Rousseau, plus tard, rencontrera la philosophie des Lumières à laquelle il sera associé un moment dans le cadre de la rédaction de l’Encyclopédie, la grande entreprise intellectuelle de son temps, aux côtés de Turgot, Voltaire, Condorcet... Il y introduira une relation à la divinité, sous le vocable grec de « vertu » et de « volonté générale », qu’il empruntera à l’absolutisme de l’église catholique, à laquelle il s’est converti.
C’est la raison de la haine de Voltaire et des autres encyclopédistes envers lui. Cette réintroduction de la dimension de l’absolu au sein même de la philosophie des Lumières, et alors même que cet absolu ne se réfère à aucune dimension spirituelle, débouchera directement sur la Terreur.
A l’intérieur de cette philosophie, c’est Rousseau qui a triomphé. Les autres philosophes, tel Voltaire, étaient paradoxalement, favorables au système constitutionnel anglais.
A travers Rousseau, sous le vocable de la volonté générale et populaire, la France a reconduit en miroir les structures de la monarchie. Robespierre et Napoléon étaient ses disciples.
Nous sommes toujours et paradoxalement en monarchie.
Le peuple a pris la place du Roi dans le vocabulaire mais l’administration est demeurée toute puissante, aux ordres de la bourgeoisie.

La France et l’utopie
Toute la pensée française est emprunte d’utopie. D’un côté, la monarchie et l’Eglise, de l’autre, la Révolution, la laïcité et les droits de l’homme. Elles sont toutes les deux un même visage d’une tension vers l’absolu.
Ces deux idéologies laissent place à un espace éminemment aristocratique, celui de la gratuité. Elles maintiennent au cœur de la culture française la dimension tragique issue de la Grèce.
Aux Etats-Unis ou en Angleterre, cette dimension n’existe pas. Un pragmatisme se déploie qui résulte de la prise en mains de sa propre vie par l’individu et d’un arrangement de celui-ci avec la divinité. Il lui parle directement. Il fait des affaires avec elle. Il négocie.
L’efficacité américaine s’accommode mal avec un certain élitisme du goût. Ce dernier demeure français car il est intimement lié à une conception aristocratique et royale de la société.
En effet, malgré ses revendications égalitaires, le peuple français est élitiste. Il a besoin de gloire et d’utopie. A peine a-t-il renversé le roi, qu’il intronise Napoléon. Ensuite, ce sera une cascade de rois et d’empereurs. Tous les poètes romantiques seront des aristocrates.
Sous la troisième république, si les présidents sont parfois balourds, l’état français continue à répandre son idéologie dans le monde à travers des aristocrates tels Charles de Foucauld ou Lyautey, grand personnage mystique.
« Ils étaient des romantiques de l’action comme d’autres furent des romantiques du sentiment ! » : André Maurois.

Question de pôle : le problème de l’Islam se situe à l’intérieur de la dimension du livre
Le monde a longtemps fonctionné sur deux pôles : le pôle soviétique et le pôle américain.
Le premier a disparu et la Russie a regagné comme nécessairement et traditionnellement son bloc d’origine. Les USA demeurent seuls. Or, le monde fonctionne sur la dualité et sur la différence. Pour qu’il survive il faut qu’il y ait tension entre deux pôles.
Comme nécessairement, l’énergie créatrice en quête d’équilibre et de dynamisme a créé un nouveau pôle, l’islamisme.
Il fallait que le vide fût comblé, et que la dualité fût rétablie. Le plus important, c’est la nécessité de cet équilibre et dans une certaine mesure, cela est sain.
Le problème c’est que face à l’Amérique, le pôle islamique surgit à une place qui, étant donné son retard historique, nécessite une affirmation violente.
Il faut donc, d’une certaine manière, que l’Occident en tienne compte et trouve une réponse appropriée.
En tout état de cause, le problème de l’Islam se situe à l’intérieur de la dimension du Livre. Il en est un héritier même s’il est rebelle. Il n’y a pas de choc de civilisation, contrairement à ce qu’affirme Samuel Hunttington, entre l’Islam et l’Occident.

J’apprends l’arrestation de Saddam Hussein par la presse et la télévision, 2003
D’un côté, elle assure la réélection de Bush et d’un autre côté, les attentats, à mon sens, vont reprendre.
Surtout l’opinion devrait se rendre compte à quel point Saddam Hussein a été l’ami des USA ensuite manipulé puis diabolisé, en tout cas, créé de toutes pièces et rejeté lorsqu’on n’en a plus besoin.
Après l’arrestation de Saddam Hussein et les déclarations intempestives de Bush, nouvel attentat en Irak !
Les Américains, après leur victoire sur les soviets, souhaitent désormais se répandre et devenir le modèle universel, sous couvert de démocratie. Mais ils oublient qu’aucun modèle ne peut devenir universel. Il ne s’agit pas seulement d’une révolte de l’Islam. Il s’agit, aussi, et avant tout, de la révolte à l’intérieur du vide lui-même.

2004, Kerry : le candidat démocrate aux élections américaines
Je le regarde à la télévision. D’emblée, il me semble plus sympathique que Bush et a l’air plus authentique. Il présente déjà sa femme, une milliardaire américaine, la reine du ketchup, à l’occasion de la convention du parti démocrate, comme la future « first lady ».
En fait, on ne voit pas très bien ce qu’il pourra faire de différent en Irak, sinon se retirer plus rapidement. La situation est très confuse.
Il est incontestable que la politique de Bush est une politique hyper capitaliste. Elle dresse contre lui une grande partie des Américains en même temps que les terroristes. Ceux-ci symbolisent la révolte contre cette politique qui accroît sans cesse les revenus de quelques uns, appauvrit les autres à la fois en Amérique et dans le monde.
Les démocrates pourraient-ils humaniser cette politique ?
Personne ne dénonce ouvertement Bush. On dirait que Kerry lui-même a peur de le mettre en cause. Tous deux appartiennent à la même classe de milliardaires. Tous deux avouent également qu’ils sont des « up married », c’est-à-dire qu’ils ont fait des mariages très fortunés.
A la fin de l’émission de télévision, Bush et Kerry tombent dans les bras l’un de l’autre !
Ils sont complices !

Démocrates et Républicains aux USA
Les Américains n’ont pas de problème politique gauche-droite. Les démocrates sont plus sociaux que les républicains, plus intéressés par les droits des noirs, la sécurité sociale, mais les deux partis sont d’accord sur l’essentiel : un système fondé sur la libre concurrence, le libéralisme.
Il n’y a pas de remise en cause de celui-ci. Ce système s’est mis en place en Grande-Bretagne au XVI ème siècle, avec la Réforme et la libre entreprise, dont les Etats-Unis sont les héritiers. C’est pourquoi, aux Etats-Unis, il n’y a pas véritablement de « débat » au sens français du terme.
La gauche française continue à remettre en cause le fondement même du capitalisme. Une partie de celle-ci veut faire la révolution.
Aux USA, il y a un consensus général autour du capitalisme et de la démocratie.

Un nouvel attentat en Espagne : nombreux morts
J’apprends, par la télévision, l’attentat à Madrid le 11 mars 2004 : nombreux morts !
S’agit-il d’Al-Qaida ?

La Convention Républicaine : septembre 2004
La Convention républicaine a donné un net avantage à Bush. Il sera sans aucun doute réélu. Il le sera d’abord pour des raisons sécuritaires. Les Américains ont peur. Bush les rassure, en particulier par des lois anti-terroristes sans précédent.
Kerry ne fait pas véritablement le poids médiatique. Il n’a pas un excessif charisme à une époque où, grâce à la télévision, ceci est déterminant. Surtout on ne voit pas ce qu’il propose de vraiment différent.
En ce qui concerne l’Irak par exemple, il a été favorable à la guerre. Il propose seulement de la gérer différemment.
Comment donc les démarquer véritablement ?
En fait, les Etats-Unis ont besoin de s’affirmer en tant que grande puissance. Etre une grande puissance, c’est précisément dicter sa propre loi.
Bush agit en conséquence et le peuple américain par son intermédiaire, à tort ou à raison, a accès à la puissance.

La démocratie américaine : la séparation des pouvoirs
Si l’on veut vraiment comprendre les Etats-Unis, il faut revenir à ce moment essentiel où les premiers émigrants, les pèlerins, accostent en Nouvelle Angleterre. Ce jour est fêté chaque année par l’ensemble des Américains qui y reconnaissent une valeur suprême. Il s’agit du « Thanks giving day ».
Dès l’origine, les pèlerins désirent avant tout la liberté de conscience. Pour ce faire, ils se dotent d’un système démocratique fondé sur l’Election. La base en sera la Commune. C’est sur celle-ci que repose d’abord la démocratie américaine. Toutes les fonctions seront éligibles.
Autrement dit, tout se construit depuis le début à partir d’une méfiance fondamentale envers le pouvoir central.
La commune elle-même ne délèguera pas ses pouvoirs. Il n’y aura pas de conseil municipal. Tous les magistrats élus viendront rendre des comptes devant le peuple.
Le pouvoir exécutif sera séparé du pouvoir judiciaire.
Ici s’exprime la séparation des pouvoirs chère à Montesquieu, lequel était favorable, ainsi que Voltaire, à la monarchie constitutionnelle anglaise.
Le phénomène a lieu au XVII ème siècle en Nouvelle Angleterre, au moment même où la notion de tolérance et de liberté est inconnue en Europe.

Alexis de Tocqueville, un auteur majeur
Alexis de Tocqueville est d’abord un grand écrivain. Son style, sa langue sont admirables. On lit La Démocratie en Amérique avec volupté. C’est un chant tel L’Iliade et l’Odyssée.
Il est aussi un grand esprit capable de s’élever au-dessus des événements pour les transcender.
Et pourtant, s’il distingue l’origine de la liberté américaine dans les mœurs des pèlerins débarqués à la Nouvelle-Angleterre, dans leur esprit religieux, dans leur respect de l’autre, dans leur immense amour de la liberté, s’il distingue par ailleurs toutes les vertus qui font les Etats-Unis, à aucun moment, étrangement, il n’insiste sur la révolution protestante, la Réforme qui a eu lieu en Allemagne puis en Angleterre et qui est la source même de leur exil et de leur démocratie.
Bien plus, il parle du catholicisme, des prêtres aux Etats-Unis. Il n’évoque que rarement les pasteurs. (Etrange défense !)
Y aurait-il en lui un véritable interdit à ce propos ?

Alexis de Tocqueville : La Démocratie en Amérique
La démocratie en Amérique , est sans doute le livre le plus important écrit à ce jour, à propos de la société américaine :
Que dit Alexis de Tocqueville ?
« Une grande révolution démocratique s’opère parmi nous. Le développement graduel de l’égalité des conditions est un fait providentiel, universel, durable, qui échappe à la puissance humaine.
Il semble hors de doute, que tôt ou tard, nous arriverons comme les Américains à l’égalité presque complète des conditions. »
Alexis de Tocqueville poursuit :
« Les émigrants appartenaient tous aux classes aisées de la mère patrie. C’est un élément d’ordre et de moralité. Ils voulaient faire triompher une idée. »
Les puritains n’étaient pas seulement religieux, ils se confondaient avec les théoriciens de la démocratie les plus fervents. Ils étaient aussi des fanatiques : « Quiconque adorera un autre Dieu que le Seigneur, sera mis à mort !».
Ils étaient au nombre de cent cinquante, désireux de fonder une colonie sur les rives de l’Hudson : Plymouth.
Vote des impôts, responsabilité des agents du pouvoir, liberté individuelle, jugement par le jury : tout était pensé de telle sorte qu’émerge une égalité presque parfaite chez ce peuple naissant entre les fortunes et les intelligences.
Qu’est-ce à dire ? - Tous les agents du pouvoir exécutif sont élus. La commune nomme les magistrats de tous types. - La loi de la représentation n’est pas admise. C’est sur la place publique que se traitent les affaires. - Il n’y a pas de Conseil Municipal. Le corps des électeurs après avoir nommé les magistrats, les dirige lui-même. - La part laissée à l’administration est faible et restreinte. Le peuple règne sur l’ordre politique américain. - Le gouvernement n’entre pas dans l’administration des communes et des comtés. Il ne fait que nommer les juges de paix qui sont eux-mêmes éligibles.
Autrement dit, pour les Américains, la centralisation administrative n’est propre qu’à énerver les peuples qui s’y soumettent.
« Chez les Américains, la force qui administre l’état est moins bien réglée mais elle est cent fois plus efficace qu’en Europe. L’Européen ne voit dans le fonctionnaire que la force, et l’Américain n’y voit que le droit. »
En Europe, au même moment, triomphait la monarchie absolue, et l’idée du droit de l’individu était totalement inconnue.
« En Amérique, le germe même de l’aristocratie ne fut jamais déposé dans cette partie de l’union ».
La loi sur les successions fit faire à l’égalité le dernier pas. La fortune circule avec une incroyable rapidité.
Mais, c’est au sein même des prescriptions en matière d’éducation publique, que l’on voit se révéler le caractère original de la civilisation américaine.
En Amérique, c’est la religion qui mène «aux Lumières ». C’est l’observation des lois divines qui mène l’homme à la liberté.
L’instruction est donc obligatoire.
« Satan est l’ennemi du genre humain qui trouve dans l’ignorance ses plus puissantes armes ».
On voit à quel point les « Lumières » françaises diffèrent des « Lumières » au sens américain du terme.
Tocqueville enfin avait une crainte : la dictature de la majorité. En démocratie, en effet, celle-ci pouvait devenir une force politique considérable et progressivement annuler les différences.
Nous verrons plus loin que sa crainte n’était pas si vaine.

Harmonie: un tableau de Paul Klee
Au musée Guggenheim, à New York, se trouve un tableau de Paul Klee que j’aime tout particulièrement.
Il porte le beau nom d ’Harmonie.
Il est composé de carrés de différentes couleurs, noir, bleu, vert, jaune, rouge, etc. Tous ces carrés, qui coexistent les uns à côté des autres, créent une harmonie.
Ils sont, à mon sens, une juste représentation de la société américaine, elle-même composée d’ethnies diverses qui vivent les unes à côté des autres, et créent des communautés. Mais si ces communautés coexistent, c’est parce que l’idéologie de base est religieuse et fortement représentée par un noyau dur anglo-saxon, les wasp (blancs américains protestants).
La religion en est le ciment. Vient, ensuite, le principe de la pluralité humaine qui gère cette coexistence. Tel est, selon Hannah Arendt, le génie des Américains. Il ne s’agit ni de droits de l’homme, ni d’égalité, mais de pluralité humaine et de différence.
Ces moments d’harmonie sont rares et précieux dans l’histoire humaine.
Un autre de ces moments privilégiés a été l’âge d’or espagnol au XV ème siècle où coexistaient juifs, musulmans et chrétiens. Un autre encore a été la république de Weimar en Allemagne, avant l’arrivée des nazis qui a donné à la fois Freud, Schoenberg, Stephan Zweig, le Bauhaus, etc.
De telles époques furent hautement créatrices.
C’est la raison pour laquelle, il faut être extrêmement prudent lorsque l’on veut bouleverser les structures qui permettent de faire vivre ensemble ces différentes communautés.
L’harmonie est d’une extrême fragilité.

Je lis un livre de Denis Lacorne, auteur français, par ailleurs, professeur à l’Institut d’Etudes Politiques de Paris : La crise de l’identité américaine
Selon Denis Lacorne, la crise d’identité des Etats-Unis résulte de l’affaiblissement du noyau dur anglo-saxon originel. C’est celui-ci qui est à la base de la construction des Etats-Unis d’Amérique.
Les autres ethnies, noires, latino-américaines, asiatiques risquent de submerger sans doute les anglo-saxons. Même si elles ont intériorisé la Loi des premiers migrants, ces ethnies auront-elles, avec celle-ci, la même relation que les anglo-saxons ?
Rien n’est moins sûr.

Qu’est-ce que la Loi ?
Qu’était le monde avant la Loi ?
Il était dominé d’abord par le désir. C’était le triomphe du plus fort, du plus puissant. Lorsque d’aucun souhaitait réaliser son désir, rien ne pouvait y faire obstacle. C’est Alexandre et le rivage des Syrtes, César et le Rubicon, toute démarche héroïque chère à Nietzsche et avant lui, aux Grecs.
La noblesse résidait précisément dans la réalisation de celui-ci qui était aussi celle de toutes les possibilités de son être, sans aucun égard pour l’existence de l’autre. Le désir était à la fois héroïsme et meurtre.
La Loi, transmise par Moïse, instaure une limite à la réalisation de celui-ci. Elle prend en compte, soudain, l’existence de l’autre « Tu ne tueras point » ! Et par là-même, fonde l’existence d’un Dieu.
Sans doute, les hommes n’auraient-ils pas obéi à la Loi si un Dieu tout puissant n’avait pas été censé l’inspirer.
Davantage, c’est parce que l’homme contient à l’intérieur de lui-même une dimension Sainte qu’il ne pourra plus porter atteinte à l’existence de l’autre, lui-même porteur de cette dimension.
C’est ici, que naissent l’altérité et une quête infinie de la transcendance.
Cette Loi, par ailleurs, se fonde sur une divinité sans visage et sans nom, ce qui l’empêche de se figer et de devenir elle-même moyen d’asservissement. Le nom de cette divinité est approximatif. Il repose sur quelques lettres, ce qui l’empêche à tout jamais de sombrer dans l’ordre du politique et de la manipulation.
Tantôt rendue anglo-saxonne à travers l’Habeas Corpus, ou sécularisée sous le sigle des droits de l’homme en 1791, il n’en reste pas moins que la loi est et demeure Une.

A New York: la Public Library
La Public Library de New York est, avec celle du Congrès, la plus importante bibliothèque des Etats-Unis.
Fondée par Benjamin Franklin à Philadelphie, dont l’idée a été reprise par toutes les villes américaines, la Public Library irrigue l’ensemble du territoire américain. Elle est censée constituer un élément fondateur de la démocratie.
Tous les jours, tous les livres du monde sont à la disposition de tout visiteur, quel qu’il soit.
A New York, elle comporte 85 succursales. Phénomène unique, en Amérique et dans le monde, elle a offert à des générations une porte d’entrée dans la scolarisation et dans l’éducation.
Paul Leclerc en est le président et, en conséquence, un des chefs de file de l’éducation à New York. Il l’administre en bon général. Il est à la tête d’un vaste empire de livres.

30 janvier 2005 : Je m’entretiens avec Paul Leclerc, Président de la Public Library de New York
Sous la direction de Paul Leclerc, la Public Library est entrée dans le XXI ème siècle avec confiance sans abandonner sa vocation traditionnelle de prêts et de recherches.
Très grand, distingué et d’une extrême politesse, Paul Leclerc me reçoit dans son immense bureau de la Public Library, au coin de la 5 ème avenue et de la 42 ème rue, en compagnie d’un collaborateur. Je l’interroge en langue anglaise.
Sur le mur en face de moi, un tableau représentant Benjamin Franklin.
Edouard Valdman  : Monsieur le Président, vous portez un nom français !
Paul Leclerc  : Mes origines sont en effet françaises. Ma famille vient de Touraine. Mes ancêtres sont arrivés de France et se sont installés d’abord au Québec, où il existe le musée de l’Amérique française, que j’ai visité.
Mes grands-parents ont fait partie du million de Canadiens français qui ont quitté ensuite le Canada pour venir s’installer aux Etats-Unis, en 1860. Ma grand-mère ne parlait pas l’anglais. Un écrivain, David Plante, a écrit une trilogie à propos des français du Canada devenus américains, et a saisi la richesse et la complexité de ces destins. Il est donc normal, d’une certaine manière, que je me sois orienté vers des études de français, et que ma vie et ma carrière aient été intimement liées à la relation avec la France.
J’ai découvert aux Etats-Unis, une Société Leclerc qui m’a aidé à retrouver mes ancêtres. Je suis devenu un membre de cette Société, et (je) me suis mis en relation, par internet, avec des personnes portant mon nom. En très peu de temps, j’ai eu plusieurs contacts dont l’un avec une dame Leclerc vivant au Canada, à la retraite, ancienne comptable. Etrangement, elle travaille également comme volontaire dans une public library locale au Canada.
E. V.  : Quelle est votre itinéraire intellectuel ?
P.L.  : Je suis d’abord allé, enfant, dans une école catholique chez les sœurs, puis chez les jésuites. Mon premier professeur de français a été un jésuite. Celui-ci a lu un jour en classe un extrait de Candide de Voltaire, et il m’a donné envie de lire cet ouvrage.
Cependant, à cette époque s’exerçait une censure importante sur les livres. Il n’y avait pas encore eu Vatican II. Mon professeur a du demander l’autorisation à l’Evêque, il s’appelait Flanagan, pour que je puisse lire Candide, ainsi que deux autres livres, Madame Bovary et Le rouge et le noir.
Ma libération intellectuelle a donc commencé avec Voltaire. En 1963, je me suis rendu à Paris pour la première fois et là encore, un jésuite a été mon mentor. Il s’appelait Deshôtel. Il est toujours en vie. Je me souviens également d’un professeur qui m’a beaucoup marqué. Il s’appelait Antoine Adam.
Je voyais Paris comme une ville intime, et je me suis trouvé devant une cité absolument bouleversante par sa diversité et la profusion de ses richesses.
Je me souviens qu’en 1963, à mon arrivée, Paris était en grève.
J’ai fréquenté la cinémathèque. J’ai beaucoup lu, en particulier François Mauriac qui était à cette époque un des grands romanciers français très à la mode.
Je suis ensuite revenu aux Etats-Unis et d’abord à l’Union College qui est l’une des plus anciennes universités. C’est là que je suis devenu « graduate » et que j’ai découvert ma vocation : être professeur de Français.
Après avoir soutenu ma thèse sur le sujet de Voltaire et de Crébillon, c’est encore à l’Union College que j’ai exercé pour la première fois en tant que professeur de français. Je suis devenu « chairman of modem languages » dans cet établissement.
J’ai fréquenté ensuite Columbia University, qui est, en matière de littérature française, sans aucun doute la meilleure université des Etats-Unis. J’y ai obtenu mon Ph.D (doctorat) avec distinction. Mon patron de thèse s’appelait Jean Sairle.
J’ai été tenté également par l’administration, à côté de l’enseignement, et c’est la raison pour laquelle je suis devenu ultérieurement président du Hunter College de New York, puis président de CUNY, la Cité universitaire de New York.. J’ai créé les échanges entre celle-ci et toutes les universités de Paris.
E. V .  : Vous êtes un spécialiste de Voltaire !
P.L.  : Oui, en effet, Voltaire est pour moi l’homme des Lumières et avant tout l’homme de « Candide ». Davantage que Rousseau, Voltaire est l’homme de la Raison.
Pour revenir à l’Union College, voici des manuscrits, des impressions originales de Voltaire dont nous sommes propriétaires. J’ai retrouvé, dans ce lieu, des quantités d’archives concernant Voltaire, tout à fait extraordinaires, qui ont été amenées sans aucun doute par Bigelow.
Il faut à présent que je vous parle de John Bigelow, le créateur de la New York Public Library.
Il a été l’ambassadeur de Lincoln en France. C’est lui qui a acquis le tableau de Franklin que vous voyez dans mon bureau, en face de vous. Plus tard, d’ailleurs, j’ai donné une conférence à la Public Library dans le cadre de la Société Bigelow.
Il a été également un grand bibliophile, et a amené sa collection de livres de Voltaire à Union College. C’est là que j’ai rencontré les manuscrits de Voltaire.
Etrange coïncidence !
Ma carrière a commencé avec Bigelow, et elle finira sans doute, avec Bigelow. Celui-ci a été écrivain, diplomate, éditeur et il a découvert à Paris le manuscrit de l’autobiographie de Franklin. Il a ensuite édité et publié en 1868 une vie de Franklin.
Cette année 2006 est d’ailleurs le troisième centenaire de la naissance de Franklin.
Pour revenir à Candide, la première édition aux Etats-Unis a été publiée par Random House et ce, en 1920. La première édition de Candide avait été réalisée en 1759.
E. V.  : Quel est le statut de la Public Library ?
P.L.  : Elle est dirigée par un « board of trustees », un bureau d’administrateurs qui comporte 48 sièges : 3 seulement sont détenus par l’Etat. Le reste des sièges est attribué à des personnes d’influence telles que : - Toni Morison, une femme noire, Prix Nobel de littérature - Jessie Norman, la célèbre cantatrice - Skip Gates, professeur de culture afro-américaine à Harvard - Robert Silver, éditeur de la New York Review of Books
La Library compte 85 succursales, et son budget annuel est de 330 000 dollars.
Ses revenus proviennent de quatre sources essentiellement : - la ville de New York - l’Etat - des personnalités - des fondations et des corporations
Il s’agit d’une institution gigantesque qui sert des populations multiples, depuis le jardin d’enfants jusqu’à des agrégatifs, des savants ou des étudiants qui veulent être au courant du dernier cri en matière de philosophie. Tout y trouve sa place.
Mon prédécesseur était lui-même un homme venu de l’université : Timothy Healey. Avant de diriger la Public Library, il était à la tête de Georgetown University, une des universités jésuites les plus importantes des Etats-Unis.
Un autre de mes prédécesseurs était Wartan Gregorian, qui était né en Iran. Il était lui-même un savant et dirigea Brown University à Rhodes Island, une des écoles les plus élitistes des Etats-Unis.
E. V .  : Depuis quand êtes vous Président de la Public Library ?
P.L.  : Depuis douze ans.
Dans le cadre des activités de la recherche de la Public Library, à côté de celle des prêts, nous avons créé récemment des bourses pour accueillir les chercheurs étrangers. Elles sont très importantes : 50 000 dollars par an.
Ce qu’il faut bien comprendre, c’est que la vocation de la Public Library est avant tout démocratique. Sa vocation c’est l’accès au savoir pour tous. Les émigrants y trouvent un lieu d’accès essentiel gratuit. N’importe qui, à n’importe quel moment de la journée, a accès à la librairie, peut y venir consulter un livre et même l’emprunter gratuitement.
Nous avons aussi des expositions comme celle qui se tient actuellement à propos des « splendeurs du mot au Moyen Age et à la Renaissance : les manuscrits illuminés ».
J’ai, par ailleurs, récemment créé un échange avec la Bibliothèque de France, à propos d’une exposition intitulée « Utopie » en référence à Voltaire.
E. V .  : Quels sont vos défis pour l’avenir ?
P.L.  : La révolution informatique est le grand défi de notre temps. Elle va changer les relations entre les hommes comme l’imprimerie l’avait fait avant elle.
Des réseaux se constituent au-delà des nations et des états, des réseaux de sensibilité. C’est pourquoi nous nous sommes fournis en un nombre assez considérable d’ordinateurs dont nos visiteurs peuvent se servir. Nous enseignons même à les utiliser.
Notre challenge c’est de combiner les traditions de la Library, prêts et recherches, et les nouvelles technologies.
E . V .  : Quelle est la différence de fonctionnement entre la Bibliothèque de France et la Public Library ?
P.L.  : En France, il y a affirmation de la présence de l’Etat. Le Président de la Bibliothèque de France est nommé par l’Etat. Ici tout est privé. Il existe une méfiance de base à l’égard de l’Etat, dont les pèlerins, fondateurs de la démocratie américaine, avaient été les victimes. Ils ont quitté l’Europe avant tout pour bénéficier de la liberté de conscience. Si nous recevons une aide de la ville de New York, de la City, une aide de l’Etat, ce sont surtout des sponsors privés qui nous soutiennent.
La bibliothèque est totalement gratuite. Il n’existe pas de carte d’entrée. Nous avons 20 millions de visiteurs par an.
Tout repose sur une notion proprement américaine : le droit d’accès à l’information. Chacun a le droit d’être au courant de tout ce qui est et a été publié dans le monde, et a le droit d’en prendre connaissance.
E . V .  : Avez-vous également vocation à l’éducation ?
P.L.  : Actuellement, cette fonction s’exerce à travers des conférences qui ont lieu régulièrement à la fois à la Public Library et dans ses annexes. Cette semaine par exemple, nous aurons une conférence d’Alfred Brendel, le pianiste bien connu.

Aux USA, la confiance en l’homme
Dans une librairie américaine on peut emprunter des livres, les lire sur place, prendre un verre ou un café et acheter ensuite éventuellement. Personne ne vous y contraint. Ce comportement renvoie à quelque chose d’essentiel: la confiance en l’homme et son corollaire, la présomption d’innocence. Il s’agit d’un optimisme fondamental.
En France, on n’imagine pas de prendre un café dans une librairie et de ne pas acheter ensuite. On est toujours dans la culpabilité, dans la méfiance. On est toujours dans « l’Eglise », dans l’aveu.
Le système a perduré au-delà de la Révolution.

L’Education Nationale aux Etats-Unis, soulignée en son temps par Jean-Jacques Servan-Schreiber
Je relis le livre de Jean-Jacques Servan-Schreiber Le défi américain, 1967.
Son idée fondamentale : l’association aux Etats-Unis entreprise-université
Après la High School c’est à dire le Lycée, les étudiants américains disposent de quatre années de réflexion à l’intérieur de l’Université pour faire le choix définitif d’une profession. Ce n’est pas à 18 ans que les étudiants doivent décider de leur vie future, comme en France, mais à 22 ans.
Durant ces 4 années, toutes les disciplines se déploient devant eux, les plus diverses, du théâtre à la musique en passant par la chirurgie dentaire ou la recherche fondamentale, sans aucun privilège ni préjugé. Certes, ils peuvent dès alors se spécialiser. Mais c’est après ces quatre années, que l’étudiant est apte à choisir définitivement sa voie au milieu des contradictions de l’âge. Toutes lui ont été ouvertes. Il pourra, à ce moment-là, choisir d’entrer à l’école de lettres, à celle de droit, de théâtre, de cinéma ou de peinture.
Le choix est donc beaucoup plus vaste et plus libre à un moment décisif de l’existence.
Par ailleurs, comme le souligne Jean-Jacques Servan-Schreiber, l’université est directement bra