Kierkegaard

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Sources infinies d'inspiration pour qui cherche à construire par ses propres moyens son existence et sa pensée, la vie et l'oeuvre de Kierkegaard sont interprétées ici comme les étapes d'une longue ascèse éducative où prend son origine une philosophie existentialiste de l'éducation.

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Ajouté le 01 septembre 2008
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EAN13 9782296204089
Langue Français
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KIERKEGAARD
ÉDUCATION ET SUBJECTIVITÉ

Éducation et philosophie
Collection dirigée par Bernard JoUbert et Jean Lombard
Éducation et philosophie accueille des études et des textes philosophiques qui traitent des problèmes généraux de la formation des hommes et visent à élucider les conditions, les démarches et le sens de l'action éducative.

Déjà parus
Bernard JOLIBERT Platon, l'ascèse éducative et l'intérêt de l'âme, 1994. Jean LOMBARD Aristote, politique et éducation, 1994. PLUTARQUE Traité d'éducation, intr. et trad. de Danièle Houpert, 1995. W. JAMES Conférences sur l'éducation, trad. de Bernard Jolibert, 1996. L.-R. de LA CHALOTAIS Essai d'éducation nationale ou plan d'études pour lajeunesse, présentation de Bernard Jolibert, 1996. Jean LOMBARD Bergson, création et éducation, 1997. Bernard JOLIBERT L'éducation d'une émotion. Trac, timidité, intimidation dans la littérature, 1997. ROLLIN Discours préliminaire du Traité des études, introduction et notes de Jean Lombard, 1998. Claude FLEURY Traité du choix et de la méthode des études, introduction de Bernard Jolibert, 1998. Jean LOMBARD (dir) l'École et la cité, 1999. Bruno BARTHELMÉ Une philosophie de l'éducation pour l'École d'aujourd'hui, 1999. Gérard GUILLOT Quelles valeurs pour l'école du XXlème siècle? 2000. Jean LOMBARD (dir.) L'École et les savoirs,2001. Bernard VANDEWALLE Kant, éducation et critique, 2001. Yves LORVELLEC Alain philosophe de l'instruction publique, 2001. Yves LORVELLEC Éducation et culture, 2002. Jean LOMBARD Hannah Arendt, éducation et modernité, 2003. Jean LOMBARD (dir.) L'École et l'autorité, 2003. Bernard JOLIBERT Auguste Comte, l'éducation positive, 2004. Jean LOMBARD (dir.) L'École et les sciences, 2005. Jean- Yves FRÉTIGNÉ Les conceptions éducatives de Giovanni Gentile Entre élitisme etfascisme, 2007. Jean LOMBARD (dir.) L'École et la philosophie, 2007. Sylvain MARÉCHAL Projet d'une loi portant défense d'apprendre à lire aux femmes (1801), texte présenté par Bernard Jolibert, 2007.

BERNARD VANDEWALLE

KIERKEGAARD ÉDUCATION ET SUBJECTIVITÉ

L'Harmattan

L'Harmattan, 2008 5-7, rue de l'Ecole polytechnique, 75005

(Ç)

Paris

http://www.librairieharmattan.com diffusion.harmattan@wanadoo.fr harmattan 1@wanadoo.fr

ISBN: 978-2-296-06172-9 EAN : 9782296061729

I KIERKEGAARD ÉDUCATEUR? Kierkegaard et ses personnages conceptuels

Il est bien difficile de se déprendre d'un certain portrait convenu de Kierkegaard: plus encore que d'autres grands philosophes peut-être, il a alimenté l'imaginaire de ses lecteurs et nourri les sensibilités de différentes époques qui à chaque fois ont cru y trouver un écho de leurs propres préoccupationsl. Ce n'est pas le moindre paradoxe d'un auteur qui à force de vouloir éveiller la subjectivité de son auteur finit par disparaître, tel qu'en lui-même, dans les écrits qu'il inspire. On peut s'en désoler, mais tout aussi bien y voir la marque d'une authentique philosophie capable de stimuler la puissance créatrice en chacun et de mettre en mouvement les facultés de son lecteur. Kierkegaard, dans sa vie comme dans son œuvre, exerce un authentique pouvoir de fascination, à mesure qu'il est aussi bien romancier que

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Cf. sur ce point les analyses d'Hélène Politis dans Kierkegaard en

France au ÀXe siècle: archéologie d'une réception, édit. Kimé, 2005. On y voit apparaître tour à tour Kierkegaard personnage dramatique d'Ibsen (Brand) ou de Shakespeare (Hamlet), promenant sa silhouette romantique et mélancolique dans les ruines lugubres et les landes désolées du grand nord, existentialiste avant l'heure avec Jean Wahl ou Sartre, philosophe de l'absurde avec Camus. Mais n'est-ce pas le lot de toute grande philosophie que de s'acclimater ou d'être de force rapportée à la sensibilité de chaque époque?

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philosophe, poète que lecteur rigoureux et informé de toute la tradition philosophique. Un tel malentendu, même créateur, repose sur un fait objectif: la qualité variable, pour le moins, aux dires des spécialistes du danois, des traductions, et même leur quasiabsence, comme dans le cas de l'immense continent des papirer, présentés en France partiellement, comme étant un journal et dénaturésl. Le nom même de Kierkegaard a été déformé dans bien des traductions proposées, puisque le substantif « cimetière» a été substitué au patronyme dont l'origine est tout simplement « la ferme de l'église ». Mais cette substitution elle-même fait sens, puisqu'elle accrédite l'image romantique et mélancolique bien connue en France d'un Kierkegaard assimilé à un personnage de Caspar David Friedrich. Ainsi, qui est Kierkegaard? Est-il Victor Eremita, Johannes le séducteur, Frater Taciturnus ou bien l'un de ces innombrables personnages conceptuels
1 Une traduction du journal et des notes de Kierkegaard a commencé à paraître en avril 2007 à partir de la troisième édition danoise des Papiers, elle aussi en cours d'édition (Journaux et cahiers de note, volume I comprenant les journaux AA, BB, CC, DD, traduit du danois par Else-Marie Jacquet-Tisseau et Anne-Marie Finnemann, traduction revue par Jacques Lafarge, co-éd. Fayard / Éditions de l'Orante). Nous n'avons pu utiliser cette traduction à la date de rédaction de notre texte. Une fois achevée (elle devrait comporter Il volumes), cette édition permettra sans doute de reprendre, sinon à nouveaux frais, du moins dans une perspective plus large la question d'une pédagogie kierkegaardienne. Nous n'avons que peu utilisé l'ancienne traduction française du Journal publiée par Gallimard entre 1942 et 1962, en raison de son caractère lacunaire et, au total, peu fiable aux dires des spécialistes. Nous avons donc utilisé ici, pour l'essentiel, l'édition des Œuvres complètes, 20 vol., trade de P.-H. Tisseau et E.-M. JacquetTisseau, préface de Jean Brun, éd. de l'Orante, 1966-1986 [indiquée OC, suivi du volume concerné], ainsi que les traductions courantes en édition de poche. Celles-ci seront mentionnées à mesure.

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qu'il a créés dans son œuvre qui s'apparente à une comédie humaine philosophique? Tel Pessoa, il a su faire surgir de son imagination une galerie de personnages représentant chacun une modalité possible de l'existence, située chaque fois dans un environnement concret, dans un temps et un lieu précis et avec des particularités reconnaissables, tout comme un bon romancier sait les faire reconnaître de son lecteur. Ses personnages conceptuels renvoient les uns aux autres, d'un livre à l'autre, dans une construction étourdissante faite de mises en abyme successives, ou encore, bien souvent, comme dans un jeu de pistes malicieux: on ne sait plus qui a édité qui dans tel ou tel manuscrit retrouvé dans un secrétaire ou au fond d'un lac. Le lecteur est ainsi invité à une longue promenade dans les rues colorées du Copenhague de la première moitié du 19èmesiècle, comme s'il y avait toujours vécu. Mais ne nous y trompons pas: si Kierkegaard compte sans doute parmi les plus grands par les qualités de son écriture, celle-ci est au service d'un projet philosophique d'une rigueur exemplaire et on ne saurait faire de Kierkegaard ni un littérateur, aussi doué soit-il, ni un théologien. Une lecture étroitement esthétique aussi bien qu'une approche unilatéralement théologique aurait toutes les chances de manquer la singularité d'une œuvre incomparable. Une vie philosophique Kierkegaard est né le 5 mai 1813. Son enfance semble avoir été marquée par la figure exceptionnelle d'un père mélancolique et autoritaire. Ancien négociant en bonneterie et en denrées coloniales, il se remarie, suite au décès de sa première femme. Kierkegaard, enfant de la vieillesse, est le septième enfant d'un père alors âgé de 57 ans. Celui-

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ci, Michael Pedersen Kierkegaard, est persuadé d'avoir doublement péché: une fois en ayant, alors jeune berger, maudit Dieu sur la lande; l'autre fois, semble-t-il, par le viol de la servante qui deviendra sa femme. Tel serait le fameux « tremblement de terre» évoqué par S0ren quand il prit connaissance du secret de son père à l'occasion d'une ivresse. Ayant perdu ses enfants et sa femme, le père de Kierkegaard y voit l'effet de la vengeance divine. Élevé dans le climat d'austérité d'une famille proche du piétisme appartenant à la communauté des frères de Hemutt et en même temps confronté à l'extrême mélancolie paternelle, Kierkegaard se persuade à son tour qu'il ne dépassera pas l'âge de 35 ans. Il intériorise ainsi le mandat paternel délétère portant sur une véritable interdiction d'exister, inéluctable rançon de la malé.diction divine. Curieuse enfance que celle du philosophe, qui ne semble avoir eu qu'un seul jouet, en l'espèce une bobine, et encore quand elle ne servait pas à sa mère. On y voit s'ébaucher la distinction du principe de plaisir (la bobine imaginaire du jeu) et du principe de réalité (la bobine réelle de l'industrie maternelle), dans une situation qui de toute évidence ne peut qu'évoquer la réflexion célèbre de Freud sur son petit-fils dans son jeu du fort-da. En 1830, il s'inscrit à l'Université, où il suit des études de philosophie et de théologie. Brillant latiniste, il va par la suite enseigner régulièrement cette discipline au lycée. Il semble que de 1834 à 1837, il se soit lancé dans une vie de plaisir, fréquentant les cabarets et les théâtres et laissant de nombreuses dettes. De cette expérience, il retirera le portrait très flamboyant de l'esthéticien, qu'il dressera en s'inspirant de Schlegel et des romantiques allemands, introduits au Danemark par A. ŒhlenschHiger qui avait été mis en contact avec le groupe romantique d'Iéna (1779-

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1850). En 1837, il rencontre Régine Olsen avec qui il va se fiancer en 1840. Son père meurt en 1838, ainsi que son maître et ami Poul M011er. En 1841, il soutient sa thèse de doctorat sur Le concept d'ironie constamment rapporté à Socrate qui lui donne le titre de « Magister artium », puis il rompt brutalement ses fiançailles avec Régine, en raison de la fameuse « écharde dans la chair ». Il n'a pas su faire, pour son propre compte, le choix de la vie éthique et du mariage, tel qu'il le décrit dans L'alternative, probablement en raison du fait que l'exception qu'il pense représenter ne peut se comprendre dans les catégories générales de la vie éthique. Il a sans doute refusé également d'associer Régine à un destin qu'il savait tragique. Tel son pseudonyme Constantin, il part aussitôt à Berlin pour suivre les cours de Schelling sur la philosophie de la révélation. Il entend à l'opéra le Don Juan de Mozart, qui est sans doute la clé de sa vision de l'esthétique. Kierkegaard est un grand mozartien, subtil et brillant, qui a une connaissance de première main de ce qu'il nomme la vie esthétique. La musique est peut-être ce qui lui a permis d'accéder à la vie esthétique et à la génialité sensuelle de l'érotisme dont son éducation aurait semblé pourtant l'exclure. En ce sens, Mozart fut sans doute un intercesseur majeur pour Kierkegaard, dans ce qui s'apparente à une véritable éducation esthétique. De 1843 à 1846, les œuvres pseudonymes sont publiées à un rythme effréné. Le premier, Ou bien... ou bien..., L'alternative, est édité par un certain Victor Eremita qui publie les écrits de A et de B. Il comprend un récit, le Journal du séducteur, qui connaît un vif succès. Notre philosophe danois voyage plusieurs fois à Berlin, mène une vie cossue qui fait place aux plaisirs du restaurant ou de la mode, mais il fait face aussi aux attaques satiriques

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violentes du journal Le Corsaire dès 1846, attaques qu'il semble bien avoir lui-même suscitées. Il apprend, dans un grand désespoir, la nouvelle du mariage de Régine Olsen avec Fritz ScWegel, qui sera nommé plus tard gouverneur aux Antilles danoises, et il tente alors, sans succès, de se rapprocher d'elle. Ses relations amicales sont elles aussi marquées par l'échec, puisque son « disciple» Rasmus Nielsen (1809-1884), pourtant initié à la subtilité du jeu pseudonymique, échoue à reconnaître une production de Kierkegaard. Il y a quelque chose en lui qui semble le pousser à éloigner ceux qui lui sont proches pour vivre une vie de solitude, comme en témoigne très régulièrement sa Correspondance. Il envisage alors de donner des leçons à la faculté de philosophie de Copenhague, ainsi que le montrent les deux leçons et les plans qui nous restent dans La dialectique de la communication, ce qui ne laisse pas d'étonner après son refus de la proposition que lui avait faite le Doyen Frederik Christian Sibbern d'enseigner à la faculté. Puis il entame la publication de ses œuvres édifiantes, cherchant à communiquer indirectement à ses lecteurs la nécessité d'un réveil de la subjectivité en faveur de la foi chrétienne. Il se trouve toujours confronté aux attaques du journal satirique Le Corsaire, s'étant désigné comme cible en révélant la participation de Peder Ludvig M011er au journal dans un écrit virulent paru sous le pseudonyme de Frater Taciturnus : « Activités d'un esthéticien ambulant et comment il en vient à faire, malgré tout, les frais de la fête ». Kierkegaard se révèle un polémiste redoutable dans le champ de ce qu'il appelle la police littéraire, avant d'investir le terrain religieux. Il y a chez lui un très grand sens du rôle éminemment pédagogique de la provocation et du scandale.

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En 1850, il est confronté, ayant épuisé l'héritage de son père, à de très sérieux problèmes financiers. L'image de l'investissement du capital revient souvent sous sa plume. Il remarque par exemple que son année de naissance (1813) coïncide avec la dévaluation et la grande crise financière du royaume danois, ce qui l'amène à comparer son existence à un billet sans valeur, tout comme si elle était démonétisée: « Je me révoque moi-même comme la banque retire ses billets pour en mettre de nouveaux en circulation» 1. Si pour Schopenhauer, selon un mot célèbre, la vie est une entreprise qui ne couvre pas ses frais, pour Kierkegaard c'est l'existence en elle-même qui peut se comparer à une monnaie dont l'encaisse or est introuvable. Le seul titre de propriété véritable est éternel et se trouve dans l'esprit2. Dans L'école du christianisme, il oppose le scandale du Christ en croix au conformisme de l'Eglise établie. Aussi, quand l'évêque Mynster, ami de son
1 La répétition, Essai de psychologie expérimentale, Payot, Rivages poche,2003,p.164. 2 Correspondance, Éditions des Syrtes, 2003, trade Anne-Christine Habbard, p. 311. La métaphore de l'économie politique sert constamment à instruire le procès d'une modernité obsédée par le quantitatif et l'impersonnel. Ainsi, Crainte et tremblement (Payot, Rivages poche, 2000, trade Charles Le Blanc) commence par l'afflI111ationselon quoi la modernité procède à une double liquidation, dans le monde des affaires et dans le monde des idées (p. 39). « Dans le monde extérieur, tout est payable au porteur, ce monde est soumis à la loi de l'indifférence » (p. 67). De même, la raison est « l'agent de change» de « la sphère de la fmitude tout entière» (p. 81). Au lieu de concentrer toutes ses forces dans un même objet (la passion de l'infini), l'homme moderne traite « avec la vie selon la même prudence qui est celle des capitalistes qui investissent leur argent dans des titres divers de façon que le gain d'un côté contrebalance la perte de l'autre» (p. 91). Que reste-t-il à l'individu dans un monde d'agents de change? La question a une résonance éminemment actuelle.

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père, meurt en 1854, s'ensuit une virulente polémique avec l'église danoise à travers l' œuvre à caractère pamphlétaire qu'est L'instant, comme si Kierkegaard avait « attendu» la mort de Mynster, probablement pour ménager le souvenir de son père. Martensen, hégélien systématique, remplace Mynster et Kierkegaard va alimenter méthodiquement la provocation. Il s'en prendra aux prébendes matérielles de l'Église et à Mynster lui-même, suscitant la réprobation du tout Copenhague. Kierkegaard s'effondre dans la rue le 2 octobre 1855. Il meurt ruiné, âgé de 42 ans, et en refusant la communion, le Il novembre 1855, d'une maladie non identifiée. Son neveu vient lire sur sa tombe un passage de l'Apocalypse: « Mais parce que vous êtes tiède, et que vous n'êtes ni froid, ni chaud, je suis prêt à vous vomir de ma bouche ». Kierkegaard repose au cimetière de la Frue Kirke de Copenhague 1. Telles seraient les grandes lignes de la vie de Kierkegaard, dans la limite d'une interprétation qui demeure problématique. N'a-t-il pas affirmé que son œuvre ne livrerait jamais son secret? Notre hypothèse est que l'œuvre entière de Kierkegaard est à la fois la conséquence d'une vie hors norme et en même temps la forme qu'il a donnée à une véritable ascèse éducative destinée à dénouer les fils d'une subjectivité héritant d'un mandant psychique quasi intenable. Il serait pour le moins paradoxal qu'une philosophie si attentive à l'existence singulière puisse réellement être analysée sans un détour biographique. Kierkegaard propose une pratique philosophique qui inscrit la pensée dans l'existence, assumant ainsi le scandale et la solitude, jusqu'à la mort. Car la philosophie peut être violente, de par ses exigences, à mesure qu'il y a pour Kierkegaard une
Ces éléments biographiques s'appuient notamment sur l'ouvrage de Charles Le Blanc, Kierkegaard, Les Belles Lettres, 1998.
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dimension presque insoutenable de l'exigence infinie du Christ. Comme l'avait bien vu Gilles Deleuze, les grandes philosophies recèlent quelque chose qui s'apparente au cri. Aussi la vie philosophique ne saurait-elle être ni grise, ni tiède. De sa mélancolie témoigne le fameux « désespoir tranquille» que Kierkegaard revendique comme étant son héritage paternel}. Cette formule jamais commentée fut à l'origine d'un double malentendu, chacun se croyant responsable de la mélancolie de l'autre. On aperçoit ici comment une formule négligemment jetée au cours de l'enfance peut prendre un poids considérable et structurer une existence entière, du fait qu'elle n'est jamais explicitée ni évaluée2. En ce sens, Kierkegaard apporte des outils conceptuels décisifs à ce que Jean-Paul Sartre nommait une psychanalyse existentielle. Comment se forme une subjectivité? Comment s'élabore une histoire singulière, dans ses permanences et ses basculements ? Kierkegaard analyse lui-même sa mélancolie comme le fait d'être privé d'immédiateté originaire, d'identité, voire de corporéité : « Pour avoir affaire à ce genre de pensée [de l'existentiel], il faut depuis son plus jeune âge avoir un rapport aussi éloigné que possible au corporel, avoir les os et la structure cassés et brisés, être un fantôme, un spectre, ou quelque chose de ce genre »3. Comme l'avait vu Nietzsche, on pense avec ou contre son corps. Et c'est en fait l'impossibilité d'un rapport direct qui est ainsi manifestée avec la nécessaire immixtion de la réflexion dans la rela1Pap. II, A 485. 2 Ainsi, une remarque « en passant », comme on dit, peut susciter et nourrir chez l'enfant une forte angoisse, id" A, 18-19. 3 Correspondance, op. cit., p. 354. Cf. l'analyse de Jacques Colette, Kierkegaard et la non-philosophie, Tel/Gallimard, 1994, p. 110.

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tion à soi et au monde, à l'image de l'un des pseudonymes de Kierkegaard, Climacus le dialecticien. Kierkegaard s'est manifestement assigné une tâche herculéenne, celle de redevenir enfant, en compensant cet excès réflexif par un surcroît de corporéité et de sensations physiques. « Je devrais redevenir enfant ou plutôt ne pas être un fils de la vieillesse car, chez eux, c'est souvent le corps qui manque, je devrais avoir beaucoup plus de forces physiques et beaucoup moins d'imagination et de dialectique» 1. La simplicité de l'engagement dans l'existence, c'est ainsi l'enfance retrouvée dialectiquement et destinée à contrebalancer la complexité de la réflexion. Kierkegaard est celui qui commence par la fin, comme si la maturité et même la vieillesse avaient toujours été là. Pour lui, toute expérience est aussitôt vécue comme un souvenir; l'immédiat, comme une réflexion déjà ébauchée. Mais Kierkegaard était aussi capable de mouvements joyeux: « Harmonisch-Melancolisch, il a ainsi caractérisé l'humeur de son enfance: un mélange de joie et de sérieux angoissant », comme le note son biographe Bohlin, cité par Jean Wahl dans ses Études kierkegaardiennes2. Un fragment fait écho, sur la base d'un récit centré sur la figure de Swift, à « la belle humeur d'une conversation animée et pleine de vie [qui] était leur pratique quotidienne », où il est difficile de ne pas voir un écho de l'enfance d'un Kierkegaard moins morose, sans doute, qu'on ne l'a dit souvent3. Il est possible également que
Cité par David Brezis, Temps et présence, Essai sur la conceptualité kierkegaardienne, Vrin, 1991, p. 216, note 1. 2 Jean Wahl, Études kierkegaardiennes, Vrin, 1974, p.576. 3 Nous citons ici Hélène Politis, Kierkegaard en France, op. cit., p. 66.
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Kierkegaard se soit donné comme but de combattre une nature mélancolique au profit d'une pratique de la joiel en usant des ressources cathartiques de l'écriture, auquel cas les confessions mélancoliques de plusieurs de ses personnages conceptuels auraient pour vocation de se déprendre de soi. Ainsi, Kierkegaard fait l'éloge d'une littérature destinée à être « un terrain de jeu pour lurons toute santé, toute joie, toute rondeur, tout sourire et tout muscles, des êtres bien bâtis, complets et contents d'eux-mêmes» et non « un hôpital pour estropiés »2. Dans les Papiers d'un qui vit encore, Kierkegaard critique vivement les pleurnicheries d'Andersen. De même, dans un récit de Sur une tombe (1845), il mentionne le rêve d'un jeune homme qui, pendant la nuit du Nouvel An, se voit en vieillard qui a gâché toute sa vie. Il faut, au contraire, ne rien perdre de l'existence et se défier des soupirs mélancoliques après la mort et autres déplorations morbides3. L'éloge du sujet ne saurait se confondre avec un subjectivisme ou un enfermement en soi qui constitue pour Kierkegaard un élément proprement démoniaque. Cette clôture autistique dans l'intériorité constitue un risque majeur pour une pensée tournée vers la nécessité de l'extériorisation et de la manifestation de soi. Le désespéré est celui qui fait de son tourment l'objet d'une véritable passion. Il finit par épouser son tourment, par s'en envelopper, jusqu'à refuser paradoxalement le secours ou le changement.
En témoigne la Correspondance, où Kierkegaard montre que le penchant au chagrin est auto-réalisateur: celui qui a des pensées tristes risque fort de voir survenir un événement malheureux. En ce sens, la joie est croyance, horizon d'attente. Tourner ses pensées vers la joie, c'est favoriser la venue de l'événement heureux, Correspondance, op. cit., pp. 274-275. 2 Hélène Politis, Kierkegaard en France, op. cil., p. 78, note 29. 3 Cité par Hélène Politis, op.cil, p. 72.
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Dans un curieux dédoublement, à la figure du père se joint la personnalité de l'évêque Mynster, que Kierkegaard dès l'enfance avait connu comme pasteur, lors de ses visites amicales au domicile paternel. Comme le père, il est celui qui incarne la règle pour l'autre mais qui ne se l'applique pas à lui-même. Ce clivage originaire entre la pensée ou le discours et la vie, pour le père comme pour Mynster, est au cœur de la dialectique existentielle de Kierkegaard, qui tente de résoudre cette opposition sans véritablement y parvenir. Ce qui est visé ici, c'est l'écart entre l'enseignement proposé et l'application, défaillante, que l'on en fait à soi-même. La rigueur est en effet exigée des autres, mais non de soi. Les professeurs et les pasteurs offrent trop souvent l'image d'un écart entre leurs discours et leurs pratiques de vie. On songe à la fameuse Lettre au père de Kafka, où l'enfant reproche à son père d'affirmer la règle et dans le même temps de se poser soi-même en exception. Une psychanalyse existentielle, sur le modèle sartrien, montrerait sans doute que toute l'œuvre de Kierkegaard est une vaste lettre réparatrice au père, dont l'écriture se révèle sans terme assignable. Kierkegaard s'oppose également à son frère Peter, tout comme le fils perdu au fils fidèle. Le paradoxe dialectique est que c'est précisément le fils perdu qui doit accomplir la relation au père dans une reprise idéale. De sa mère, nous ne savons quasiment rien, occultation pour le moins significative. Une note curieuse de son Journal de 1843 évoque un enfant retiré au fer du corps de sa mère et qui aurait toujours gardé le souvenir des douleurs maternelles. En outre, que sait-on précisément de l'éducation que Kierkegaard a reçue de son père? On ne saurait, on l'a vu, assimiler purement et simplement Kierkegaard à l'un de ses personnages conceptuels. Mais ceux -ci ne sont pas non

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plus indépendants de sa vie, pour des raisons qui tiennent à sa conception de la philosophie. En témoigne l'épisode fameux des promenades dans la chambre en compagnie de son pèrel. Ce long fragment est présenté comme un récit
- un conte opposé dans l'avant-propos aux faiseurs de système - qui met en scène un des pseudonymes majeurs

de Kierkegaard, Johannes Climacus2, en décrivant l'enfance dialecticienne de ce personnage3. Celui -ci, homme solitaire amoureux de la pensée, aurait été initié par son père à la dialectique et à l'observation attentive du réel par d'interminables promenades fictives à visée éducative. Ce récit de formation montre ainsi comment s'est formé le dialecticien amoureux du mouvement de la pensée en ses différents degrés. L'ironie de Kierkegaard le conduit à décrire une dialectique qui ne remonte l'échelle des pensées que pour aussitôt éprouver le plaisir de redescendre dans le sens de la pensée contraire, dans une subversion parodique du mouvement ascendant et descendant de la dialectique platonicienne du Phèdre. C'est que la pensée dans son mouvement propre n'est pas du tout indépendante, bien au contraire, du plaisir et d'une économie que l'on dirait aujourd'hui pulsionnelle: « il voyait le mouvement de la pensée s'incarner devant lui» 4. Précieuse leçon pédagogique. La logique est pour Climacus une scala paradisi, une échelle du paradis, telle celle de Jacob. Climacus, réussissant ses tours dialectiques, est tout à tour comparé à
1

Voir l'ouvrage cité d'Hélène Politis, p. 63 et suivantes, pour une
de ce passage.

lecture résolument non biographique
2

Saint Jean Climaque construit une sorte d'échelle de Jacob faite de

trente degrés pour se hisser des choses terrestres aux choses célestes. 3 Johannes Climacus ou il faut douter de tout, traduit par Else-Marie Jacquet Tisseau, Rivages poche / Petite Bibliothèque, 1997, p. 40. 4 Ibid., p. 36.