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302 pages
Français

L'alternative nomade

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Description

Écologie, croissance, internet, réseaux sociaux, flux, complexité, monde du travail, développement personnel, futur, littérature, philosophie... un texte entre l’essai et le récit initiatique pour vous défragmenter le cerveau. Et si redevenir nomade était la solutions à nos maux ?

Troisième tome de La trilogie des connecteurs après Le peuple des connecteurs (2006) et Le cinquième pouvoir (2007).


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Informations

Publié par
Date de parution 03 décembre 2017
Nombre de lectures 1
EAN13 9782919358045
Licence : Tous droits réservés
Langue Français

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Thierry Crouzet
L'alternative nomade
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ISBN : 978-2-919358-04-5 (version 2.0) (cc) by-nc-nd, Thaulk et Thierry Crouzet, 2010-2017.
Je n’existe pas sauf dans la rencontre.
Édith Azam, 2009
Avertissement premier
Ce livre n’est ni un essai, ni un traité d’expert, ni un document, ni un récit initiatique, ni un travail scientifique ou philosophique, ni une œuvre littéraire. Il se situe quelque part dans le flux mouvant qui interconnecte ces domaines, floutant les frontières qui jadis les séparaient. Vous ne le trouverez ni au rayon psychologie, ni au rayon sociologie, ni au rayon politique, encore moins au rayon technologie, pourtant il parle de tout cela.
Avertissement secoNd
J’expérimente l’alternative nomade, d’autres l’expérimentent, et nous en mesurons les bénéfices. Ce n’est pas une théorie politique qui serait à imposer depuis le haut de la société, mais une méthode de vie, concrète et pragmatique, qui procure du bonheur à qui veut s’y essayer et qui peut avoir des conséq uences économiques, sociales et politiques, sans que ce soit l’objectif premier. Ju squ’à quel point tout cela peut se généraliser? Je n’en sais rien. Je sais une seule chose: cette alternative fonctionnera d’autant mieux que nous serons nombreux à l’embrasser, c’est pourquoi j’ai tenté d’en révéler les mécanismes les plus fondamentaux.
Première partie
Flux
On ne se baigne jamais deux fois dans le même fleuve.
Héraclite, 535 - 475 avant notre ère
L’épiphaniE
En 1990, le Japon atteignait lepeak car, moment où le nombre de kilomètres 1 parcourus en voiture par habitant a cessé de croîtr e . L’Europe et les États-Unis atteignaient le même maximum en 2004. Depuis, les b agnoles ne font plus rêver, surtout les jeunes. J’ai contribué favorablement à ces statistiques jus qu’à ce que je décide de me 2 déconnecter d’internet durant six mois . Au cours de cette retraite, j’ai effectué une découverte inattendue: je suis devenu moins écolo! Alors qu’avant ma déconnexion, il m’arrivait de rester deux semaines sans m’éloigner de chez moi autrement qu’en và la moindre occasion. Jeélo ou à pied, je me suis mis à prendre la voiture m’échappais de ma petite ville pour rejoindre la grosse ville. Je m’immergeais avec délice dans la foule. J’entrais dans les librairies et feuilletais les derniers livres. Je léchais les vitrines, tenté d’acheter de nouveaux habits (j’étais devenu physiquement visible, et soudain plus soucieux de mon apparence) . Des désirs oubliés me traversaient. Pourquoi ne pas acheter une nouvelle voiture plus puissante, plus confortable, pour me déplacer encore plus souvent et plus loin? En terrasse de café, j’espionnais les conversations de mes voisins et j’échangeais parfois avec eux quelques paroles en l’air. Je ne r efusais plus les invitations aux apéros, vernissages, conférences. Je n’étais pas de venu plus social, ma sociabilité avait changé. Puisque je ne pouvais plus dialoguer avec les gens à travers mes écrans, je les rencontraisin vivo, je les rejoignais en voiture, parcourant des diza ines de kilomètres tous les jours. J’étais en apparence devenu nomade, en tout cas bea ucoup moins sédentaire que durant mes années de connexion intense. Pourtant, j’éprouvais la sensation de moins me déplacer. Mes agitations dans l’espace, mon bour donnement sur la carte géographique, ne me procuraient pas la sensation de voyager. Je me sentais bien plus qu’avant attaché au territoire, ancré, comme si on m’avait coupé les ailes. J’ai alors compris que j’avais vécu en ligne un nom adisme extrême, sans rapport avec le nomadisme débile pratiqué par la jet set et les businessmen. Cette prise de conscience m’a fait penser à une prophétie émise en 1964 par le sociologue des médias 3 Marshall McLuhan: «L’automobile, en somme, a complètement remodelé tous les espaces qui unissent et séparent les hommes, et continuera de le faire pendant encore une dizaine d’années: à ce moment-là, nous verrons clairement quels ser ont les successeurs électroniques de l’automobile.» Nous aurons attendu près d’un demi-siècle la réponse: le Net remplace la voiture. Un nomadisme d’un nouveau genre, de façon réductive parfois appelédigital nomadisme, se développe. Il pourrait être la solution à beau coup des maux de nos sociétés. Quand on ne rêve plus d’acheter une voiture, on s’éloigne du consumérisme dont elle a été longtemps la déesse.
Thesonglines
e En 1969, Bruce Chatwin n’était pas encore devenu un des grands écrivains du XX siècle. À vingt-neuf ans, il avait lâché son job d’ expert de l’impressionnisme chez 4 Sotheby’s et, dans une lettre à son ami l’éditeur Tom Maschler , il a exposé son idée d’écrire un livre sur le nomadisme qu’il aurait intituléL’alternative nomade. «C’est un titre trop rationnel pour un sujet qui fait appel à des instincts irrationnels. Pour le moment, il a l’avantage de sous-entendre que la vie du nomade n’est pas inférieure à celle de l’habitant des villes.» Selon Chatwin, nous avons été nomades durant l’essentiel de notre histoire et nous pouvons le redevenir à tout moment. Le nomadisme est une autre façon de vivre, une alternative toujours possible. Il n’est pas un mode de vie archaïque, réservé aux sociétés primitives. Certains d’entre nous peuvent se déclarer nomades, l’ensemble de la société peut même opter pour le nomadisme, sans pour autant renoncer à la civilisation ou à la technologie. Au cours des siècles, les nomades ont été des innovateurs. Nous leur devons la roue, les chariots, l’art de l’équitation, le bronze, la confection des premières épées et pointes de lance. Les Phéniciens, ces marins et marchands nomades, ont inventé 1500 ans avant notre ère l’alphabet pour simplifier les transactions. Fin 1982, après avoir publié trois romans, dont le déjà cultissimeEn Patagonie, Chatwin s’est envolé pour l’Australie, décidé à étudier le nomadisme. Après Sydney, sa première étape est Adélaïde où il rencontre Kath, la veuve de Theodor Strehlow, un anthropologue autodidacte, spécialiste des Aborigèn es, initié à leurs rites sacrés, auteur deSongs of Central Australia. 5 «Vous êtes le seul homme qui ait lu ce livre. Strehlow y», déclare Kath à Chatwin révèle que les Aborigènes n’ont pas de domicile fixe, mais compensent cette absence en suivant des sentiers de migration immuables. Pour les mémoriser, ils les chantent. Les paroles et les mélodies relient les lieux et in diquent l’ordre dans lequel les parcourir. Elles dessinent une demeure immatérielle. Kath offre à Chatwin une carte qui indique la position des chants aborigènes sur le continent australien. «Les pyramides ne sont que de petits tas de boue en 6 comparaison, s’enthousiasme Chatwin .» Quatre ans plus tard, terriblement diminué par le sida, il termine son chef-d’œuvreLe chant des pistes. Il y raconte une conversation avec Dan Flynn, un Ab origène qui avait été moine bénédictin pour finir par tomber amoureux d’une jeune femme. «Avant de vivre avec elle, Flynn écrivit en latin au Saint-Père une lettre lui demandant de le libérer de ses vœux.» Il n’avait en revanche jamais renoncé aux liens qui l’unissaient à ses ancêtres dont il perpétuait les traditions. «Avant que les blancs ne viennent, explique Flynn, p ersonne en Australie n’était sans terre, tout le monde héritait, comme propriété privée, d’un bout de la chanson de ses ancêtres et du bout de territoire sur lequel la chanson passait. Les vers d’un homme étaient son droit de propriété. Il pouvait les prêter. Il pouvait en emprunter. La seule chose qu’il ne pouvait pas faire était de les vendre ou de s’en débarrasser.» L’Australie était devenue une immense partition, une sorte de plat de spaghettis. Un réseau où s’entrecroisaient des chansons qui pouvai ent s’allonger de nouveaux couplets en même temps que leurs porteurs étendaient leurs connaissances rituelles. «taient communémentLes hommes blancs, explique Flynn à Chatwin, commet l’erreur de croire que, parce que les Aborigènes étaient des nomades, ils ne pouvaient pas posséder un territoire. C’était un non-sens. Le s Aborigènes, c’était vrai, ne pouvaient pas concevoir un territoire comme une parcelle de terre limitée par des
frontières: mais plutôt comme un réseau de lignes ou de passages interconnectés.» Les Aborigènes ne possédaient pas la terre, mais un e chanson qui passait sur la terre. Comme plusieurs chansons pouvaient se croise r, plusieurs Aborigènes pouvaient posséder la même terre. L’espace des choses à posséder était infini. Relisant ces passages de Chatwin, je ne peux qu’être frappé. Notre monde souffre parce qu’il est matériellement limité, parce que les terres et de nombreuses ressources sont rares. Les Aborigènes ont inventé une autre éc onomie, une économie des chansons, une économie dont rien ne bridait la croi ssance, une économie de l’abondance. Flynn décrit l’univers imaginaire des Aborigènes comme «un réseau de lignes ou de passages interconnectés.» En 1981, dans sa nouvelleGravé sur chrome, William Gibson décrit le cyberspace comme «une représentation abstraite des relations entre les systèmes de données.lent du» Il ne s’agit pas d’un hasard. Flynn et Gibson par même monde. Entre les lieux, entre les informations, entre chacun de nous, nous traçons des liens, symbolisés par des traits colorés en fonction de le ur intensité. Une nouvelle carte apparaît qui révèle un nouveau territoire. Il ne ressemble à rien de connu, sinon aux circonvolutions des neurones dans nos cerveaux. Pour les Aborigènes, c’est le monde d e ssonglines, desdreamlines, des rêves, un monde vieux de plusieurs milliers d’années. Pour nous, c’est un réseau d’informations, un cyberspace, mais aussi un réseau de personnes, un graphe social d’une densité sans cesse accrue dans lequel nous pouvons cheminer indéfiniment. C’est notre plat de spaghettis, et nous en sommes les bouts de tomates. Nous sommes des nomades de la rencontre, qu’elle se joue dans le cyberspace ou sur le territoire physique.