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118 pages
Français

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L'art (d'être) idiot

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Description

Qu'est-ce qu'un idiot ? Pourquoi cette figure est-elle digne d'intérêt ? L'idiot n'est peut-être pas le personnage que l'on croit. Il est loin d'être crétin, imbécile ou débile ! L'idiot est cet être fort qui agit de lui-même contre vent et marée, qui de sa propre initiative se comporte et crée en fonction de règles qu'il s'est lui-même prescrites. L'idiot, c'est cet être intelligent qui n'a pas besoin de le prouver mais qui incite les autres à s'interroger sur leur propre mode de vie et cela à son insu.

Sujets

Informations

Publié par
Date de parution 01 décembre 2017
Nombre de lectures 0
EAN13 9782336805108
Langue Français
Poids de l'ouvrage 3 Mo

Informations légales : prix de location à la page €. Cette information est donnée uniquement à titre indicatif conformément à la législation en vigueur.

Exrait

Couverture
4e de couverture
Titre





Pierre J. Truchot



L’Art (d’être) idiot


Préfaces de Marc Lasuy et Philippe Godin
Copyright




































© L’Harmattan, 2017
5-7, rue de l’École-Polytechnique, 75005 Paris
www.harmattan.com
diffusion.harmattan@wanadoo.fr
EAN Epub : 978-2-336-80510-8
Exergue


Avec des lecteurs aussi intellectuels que les miens, je suis obligé de m’expliquer une fois de plus et de dire que je trouve un être intelligent seulement lorsque son intelligence a un tempérament, étant donné qu’un homme vraiment intelligent ressemble à un million d’hommes vraiment intelligents. Pour moi donc un homme fin ou subtil n’est presque toujours qu’un idiot.

Arthur Cravan

Un chercheur est sans doute un peu idiot !

Claude Magne
Préfaces
Pour quelle raison vous apprêtez-vous à lire ce livre ?

Quelle curiosité vous a poussé à l’acheter chez votre libraire ? Quelle fut votre réaction lorsqu’un proche vous l’a offert ? En quoi sommes-nous concernés par ces individus que l’on croit reconnaître sans peine et qui n’ont somme toute, rien à nous apprendre, tant ils sont peu armés pour se défendre dans un monde qui n’est pas fait pour eux ?
Nous ne sommes pas idiots !
J’en suis bien convaincu pour ce qui me concerne et suis tout disposé à vous le concéder sans peine, les idiots ne lisent pas d’essais sur les idiots. D’ailleurs, quand bien même aurions-nous eu des prédispositions à l’idiotie dans nos jeunes années, nos parents, amis, instituteurs, héros de nos premières lectures ou des films qui ont façonné notre morale autant que notre intelligence, auraient eu tôt fait de nous détourner de ce périlleux penchant. C’est vrai, dans l’innocence de notre enfance, il a pu nous arriver de nous comporter comme des idiots. N’avons-nous pas, au moins une fois, donné notre goûter à un petit garçon qui en était dépourvu ? Pleuré devant un chien qui gémissait pitoyablement en attendant son maître ? Annoncé à haute et intelligible voix que les huitres c’est dégoûtant, lors d’un repas important pour la promotion professionnelle de papa ? Nous sourions aujourd’hui, de ces quelques maladresses. Depuis nous avons compris les règles du jeu, l’idiot, lui, est celui qui ne les comprendra jamais.
Nous avons appris, avec plus ou moins de talent ou de conviction, à devenir, sinon intelligent, en tout cas, suffisamment malins, pour «  tirer notre épingle du jeu », pour «  savoir y faire », «  mener sa barque », «  avancer ses pions », «  manœuvrer », «  communiquer », «  atteindre ses objectifs »… Toutes ces expressions disent bien quels codes organisent notre rapport au monde, aux autres. De notre adaptation aux règles du jeu dépend la qualité de notre intégration dans la communauté. Ainsi, nous passons notre temps à évaluer ce qui est attendu de nous par cette société des hommes dans laquelle nous avons à trouver notre pitance, nos partenaires amicaux, sexuels, sociaux et professionnels. En contrepartie de ces efforts constants, mais que nous finissons par assimiler avec une aisance de petits Marquis devant l’étiquette de la Cour versaillaise, nous obtenons nos certificats de bonne conduite. Nous sommes reconnus comme membres à part entière du corps social, et rétribués en conséquence en marques de reconnaissance, d’amitié, d’amour et d’évolution dans l’organigramme.
C’est ainsi que les hommes vivent, façonnés et façonnant à la fois. Nos rencontres sur le forum, rendues possibles et pacifiées (dans le meilleur des cas), par les codes en cours, nous permettent de réaliser les œuvres que nous portons en nous et dont la communauté profitera. Tout va alors pour le mieux dans le meilleur des mondes possibles. Nos sensations sont éduquées, nos émotions canalisées, nos expressions mesurées, nos libertés surveillées. De cette façon notre identité parvient à faire corps avec l’ensemble. Les avantages de cette «  domestication » sont immédiatement assimilés, justifiés, par la formule aristotélicienne qui consent à nous reconnaître une essence animale mais en lui assignant un attribut spécifique qui la dénature radicalement : «  politique ». À partir de là, notre humanité sera jaugée à l’aune de notre capacité à soumettre notre animalité à cet impératif politique consistant à savoir nous tenir dans le monde. La cause est entendue, il n’y a pas là, l’espace d’un débat. C’est précisément une des qualités de l’ouvrage de Pierre J. Truchot. Il ne fait pas débat. Les portraits d’idiots, réels ou imaginaires, l’analyse légère des mécanismes en jeu dans la présence de l’idiot au milieu de la société des «  malins », n’entre jamais en compétition avec les tenants de l’intelligence efficace. Ce titre : L’Art (d’être) idiot ne pouvait pas être mieux choisi. Descriptions, analyses, perspectives, références… tous les ingrédients d’un sérieux travail universitaire sont réunis et, cependant, la lecture de ce livre nous transporte souvent, dans une émotion… esthétique ! Comme si la figure de l’idiot délicatement approchée par le pinceau de Pierre J. Truchot s’imposait progressivement sous la forme d’une rencontre désirable. Oui ! Incontestablement, lire cet essai subtilement «  innocent » force les cloisons de nos certitudes éprouvées. Humain singulier (comme souvent nous croyons l’être) l’idiot ne revendique pas son identité, il la vit. Comme nous, l’idiot rit, mais toujours au bon moment, lorsque le cœur s’ouvre. Comme nous, l’idiot aime la nature, mais lui, la considère dans une communauté d’essence qui lui permet de saisir ses murmures. Les autres hommes le touchent, mais ne le détournent pas. Dans la solitude qui souvent nous effraie, il est plein de lui et de tous les mondes. Son sérieux est sans commune mesure avec nos lourdeurs protocolaires. L’idiot est l’homme qui vit intensément des principes de sagesse dont la plupart du temps nous avons fait des slogans vides de contenus.
Aucune revendication, pas l’ombre d’une posture «  modélisable », pas de message à transmettre. C’est en cela que l’idiot est une œuvre artistique vivante et que ce qu’il fait de ses yeux, de ses pieds, de ses dix doigts est de nature esthétique. L’idiot est visible, il ne se donne pas à voir, il n’est pas compréhensible, il est «  évident ». À les fréquenter assidûment et avec une si parfaite bienveillance Pierre J. Truchot nous livre un travail qui ne ressemble pas à un travail, un accès non démonstratif à une réalité méconnue et maltraitée de la belle nature humaine. Nous suivons le fil de son propos comme on pourrait contempler la scène et être saisis par les couleurs d’une toile humaniste. Pour parvenir à une si puissante harmonie entre l’objet de ce livre et le tour d’esprit singulier qu’il a fallu distiller pour y être fidèle, je me demande si Pierre J. Truchot, avec l’amitié et le respect indéfectibles que je lui porte, est suprêmement malin ou parfaitement idiot.
Marc Lasuy. Psycho-patricien et producteur radio.


Dans le domaine de l’art contemporain, l’art idiot n’a guère de visibilité : il est très souvent confondu et noyé dans le vaste champ de l’art brut, dissout dans l’art des «  imbéciles ». Il est vrai que le marché de l’art regarde et achète avec de plus en plus d’intérêt ces objets fabriqués par des «  naïfs », des «  primitifs », des «  psychotiques », mais ignore globalement l’art des idiots. Cette situation est tout à fait compréhensible car jamais les idiots ne sauraient constituer un mouvement et encore moins une école. Comme le précise soigneusement l’auteur de cet essai, l’idiot est loin d’être un imbécile ou un demeuré. Au contraire, il place toute son intelligence au service de ses intuitions créatrices et a décidé de cesser de prouver aux autres que sa raison fonctionne à merveille. D’un point de vue social, la situation de l’idiot est marginale, mais l’idiot préfère sa solitude à la norme ; telle est sa condition et elle lui convient puisqu’elle lui permet de s’adonner à ses créations en toute liberté. De plus, chaque idiot(e) est une personne si singulière et imprévisible qu’elle a mieux à faire que d’écrire et analyser sa propre pensée et ses créations. Le lecteur va rapidement le comprendre en lisant ce livre : la communication, le commerce ne sont pas le point fort des idiots.
S’il n’existe que très peu de rapport entre l’art brut et l’art idiot, la présence et la vitalité de ce dernier se manifestent pourtant ici ou là et dans tous les arts : Moondog, Miroslav Tichy, Julien Berthier, Arnaud Labelle-Rojoux, Jacques Lizène, en sont les derniers hérauts. Mais ces cinq-là, pour ne citer qu’eux, n’ont jamais ressenti le désir de s’affilier à un groupe ou de transmettre leurs pratiques, ils n’auront jamais de descendants. De même, les idiots n’auront jamais leur Jean Dubuffet, mais on ne va pas pleurer pour autant. Au contraire, le mérite du livre de Pierre J. Truchot est de nous faire ressentir l’énergie et l’essentialité du rire si particulier des idiots et de lui offrir un humble, mais précieux espace critique de reconnaissance.
Philippe Godin. Créateur et animateur du blog La Diagonale de l’art.
Ouverture
Les demeures de Trémeur Vairé
Au début de l’automne 2013, j’ai rencontré un idiot, un vrai ; en chair, en os et en esprit. Son nom est Trémeur Vairé. Cette rencontre, à elle seule, constitue une histoire qu’il me faut raconter.
Il faisait beau en cette journée du 10 octobre, le soleil était suffisamment généreux pour nous mettre de bonne humeur, mon ami comédien Daniel Crumb et moi. Nous partîmes d’Angoulême par le sud pour nous rendre à une trentaine de kilomètres de là, dans le petit village de Saint Martial de Montmoreau situé sur la ligne de partage des eaux entre la Charente et la Gironde. Nous avions prévu de déjeuner dans le seul restaurant du village, un restaurant d’ouvriers. Ce choix n’était pas anodin car la patronne connaissait Trémeur, elle le connaissait d’autant mieux qu’elle l’avait nourri gratuitement, durant près de quarante ans. À la fin du déjeuner, nous entamâmes une conversation à bâtons rompus qui en arriva rapidement à Trémeur. Ce dernier n’habite pas précisément dans le village mais à deux kilomètres, une distance qu’il effectuait à pied, chaque jour, durant toute la moitié de sa vie, pour se rendre dans ce restaurant où la patronne lui donnait vers quinze heures, les restes ou le surplus des déjeuners préparés pour les clients. Trémeur rentrait alors chez lui dans sa cabane, au milieu d’un bois, à deux pas de sa maison familiale, aujourd’hui en ruine.
Trémeur a dépassé aujourd’hui les quatre-vingts ans, les services sociaux lui apportent désormais un déjeuner quotidien dans sa cahute il vit toujours seul, comme il le fait depuis quarante années. Trémeur est un artiste, il était sculpteur, il est désormais dessinateur. Il s’est installé dans sa modeste demeure après que sa maison de pierres, cédant sous le poids des âges, s’est écroulée. Au lieu de la retaper, comme chacun l’eût fait, Trémeur n’a pas hésité : le plus simple était de l’abandonner et d’emménager dans cette cabane qu’il a construite juste à côté, de ses propres mains. Pour Trémeur, et pour Trémeur seul, ce déménagement était une évidence, mais ce changement d’habitation n’était pas une simple translation de quelques mètres, c’était beaucoup plus que cela. Le temps était enfin venu d’effectuer un acte qui n’appartenait qu’à lui, d’affirmer dorénavant la vie qu’il désirait mener. Une existence singulière, faite de solitude volontaire afin de la consacrer uniquement à la création artistique. Cette vie dédiée à l’art impliquait pour Trémeur de se mettre en marge de la société, d’ignorer ses us, ses coutumes et ses règles afin d’avoir le temps pour méditer, sculpter, peindre et surtout contempler cette nature qu’il aime tant et qui constitue sa source inépuisable d’inspiration. La vie d’anachorète de l’art qu’il continue de mener aujourd’hui, je pense qu’il l’a délibérément choisie, un véritable acte de liberté que Trémeur a dû ressentir comme une libération : ne plus se préoccuper des autres, de leurs vies faites de grandeurs et de mesquineries, ne plusse laisser déconcentrer de ses préoccupations d’artiste par des travaux, des tâches et des métiers plus ou moins considérés. Accepter de perdre sa vie sociale pour gagner sa vie d’artiste, dédier enfin son intelligence à ses intuitions, ses créations et ne plus montrer aux autres qu’il l’est, intelligent. À l’âge de quarante ans, Trémeur qui ne souffre d’aucun traumatisme particulier a librement décidé de ne plus chercher à justifier ses pensées, ses croyances et ses actes, sans pour autant rechigner à les expliquer à ses rares visiteurs qui le désirent. Parce que Trémeur est aussi un homme bon et doux, dénué de méchanceté, accueillant volontiers dans sa cahute celui qui veut bien y pénétrer. L’accueil est toujours chaleureux, bienveillant alors qu’on arrive toujours sans prévenir, non pas que l’on ne voudrait pas mais c’est matériellement impossible. Dans cette cabane en bois, il n’y a pas d’eau, pas d’électricité et encore moins de ligne téléphonique, Trémeur vit décidément isolé et sans aucun luxe. L’avantage de ce dénuement de biens courants est que cet artiste vit comme il l’entend : à son propre rythme. Seul au milieu des bois, aucune contrainte, aucun déterminisme ne vient l’empêcher de vivre selon sa volonté et ses désirs : s’il décide qu’il se doit de contempler un nuage ou un rocher qui l’intéresse, il prendra tout le temps nécessaire ; de même lorsqu’il commence un dessin, Trémeur a tout son temps pour le terminer à sa guise. Tel est l’apanage de l’idiot : le temps des horloges, le temps social n’a aucune emprise sur son être, ce qui l’importe est de vivre pleinement aux rythmes de sa propre durée, de son moi profond qui passe insensiblement d’un état à un autre, sans qu’aucune contingence extérieure ne vienne s’immiscer et interrompre cette durée qui constitue le fond de son être.
En ce jeudi ‒ mais sait-il d’ailleurs que nous sommes un jeudi ? ‒ Trémeur nous reçoit tel qu’il est : un idiot c’est-à-dire un être simple et singulier qui nous accueille dans le désordre de sa cahute exiguë. Je m’assois là, sur un vieux lit aux ressorts plus qu’usés, Daniel sur l’unique chaise en bois disponible. Trémeur se tient face à nous, assis derrière sa table et nous regarde fixement de ses grands yeux gris clairs. Il est d’autant plus impressionnant qu’il ne cherche absolument pas à l’être. Il y a pourtant de quoi : sous sa vieille casquette en velours vissée sur son crâne, se découvre un immense front, sa peau est claire et ridée, ses longs cheveux jaunes et sa grande barbe poivre et sel laissent néanmoins percevoir les expressions de son visage. Trémeur arbore des vêtements usés par les intempéries : une grosse veste en velours marron et un chandail en laine troué ici ou là. Il pose ses grandes mains sur la table et saisit un verre de rouge de la bouteille que nous venons d’apporter. Nous trinquons et la conversation peut commencer. Trémeur porte immédiatement une attention peu banale à nos paroles. Lorsque nous lui posons des questions, il cherche alors soigneusement ses mots, hésite, bégaie parfois comme si c’était un moyen pour prendre son temps, mais une fois lancé, une fois qu’il sait ce qu’il a à dire, son discours est clair, simple et cohérent. Tout aussi attentifs aux dires de Trémeur, Daniel et moi oublions la cabane, son désordre apparent et son inconfort. Le temps passe au rythme de nos échanges, parfois, nous regardons ses dessins réalisés aux pastels gras accrochés sur les murs, déposés sur le lit qui me sert de siège ou simplement abandonnés à même le sol. Nous discutons de son art, de sa vie, nous nous dévoilons aussi, un peu. La discussion en arrive rapidement au temps qui passe, vite, trop vite au goût de Trémeur qui s’étonne, à son grand âge, d’être encore de ce monde. Il trouve que les nuits sont longues bien qu’il ait le sommeil facile. Puis il me demande mon âge : «  cinquante ans » lui dis-je. Trémeur sourit, «  un gamin » se dit-il sans doute, mais je ne saurais l’assurer puisque ma relative «  jeunesse » lui permet d’évoquer spontanément la sienne.
Né à Paris dans le quatorzième arrondissement à l’hôpital du faubourg Saint-Michel, Trémeur ne reste pas longtemps dans la capitale, il nous parle d’ailleurs peu de son enfance mais préfère évoquer sa formation de sculpteur à l’école des Beaux-Arts d’Angoulême. Cela devait être vers 1953, il sortira diplômé de cette école, Trémeur ne saurait donc être considéré comme un artiste de l’art brut puisque l’art et son histoire, il connaît. Après les Beaux-Arts, c’est le service militaire : l’Allemagne d’abord, en garnison près du lac de Constance puis l’Algérie. Les paysages de ce pays ont dû le marquer car il cite des villes qui me sont inconnues. Sa mémoire fonctionne à merveille, elle est là, intacte, il s’en sert cependant d’une manière parcimonieuse, puisqu’il préfère ne nous livrer que des fragments de sa vie, entrecoupés par des considérations sur le point de vue à partir duquel il perçoit et pense le monde. Ce qui m’étonne dans ses paroles est que Trémeur a le don de parler de lui, bien que sa propre personne ne semble guère le préoccuper. Non pas qu’il fut spectateur de son existence mais la teneur de ses propos laisse à penser qu’il ne se soucie pas de savoir qui il est précisément, que toutes interrogations autour de son identité le laisseraient indifférent. Son discours n’est certainement pas son testament pour nous délivrer sa vérité mais plutôt comme un témoignage quant à la manière dont il voit le monde, son Moi n’en étant qu’une partie infime, comme si son point de vue était le seul dont il disposait. Le monde vu par un idiot ouvre une perspective insoupçonnée. Je ne suis pas là pour juger ses paroles, pour lui dire s’il a tort ou raison mais pour entendre, voire comprendre, pourquoi un type qui n’a jamais souffert d’aucune maladie psychosomatique, a décidé un jour de tout plaquer pour suivre ses intuitions afin de dédier sa vie à la création artistique.
Le monde dans lequel Trémeur a pris la décision de vivre est finalement fort simple puisqu’il se résume à sa cabane et à la nature. Il faut l’imaginer, scrutant, contemplant les roches, le ciel et ses nuages. Contempler est le verbe le plus juste, se donner le temps de contempler un nuage, voici l’une des motivations pour vivre en retrait de la société. Contempler est un exercice visuel, il s’agit de s’emplir de ce que l’on voit jusqu’à ce que ce qui est vu affecte l’ensemble de votre être et éveille votre imagination. Trémeur, contemplateur émérite, voit les nuages comme personne d’autre. Il y voit des masses nébuleuses, plus précisément des figures animées d’un lent mouvement dans lesquelles se dessine progressivement ce qu’il nomme des demeures. Et les demeures tout aussi perçues qu’imaginées par Trémeur le contemplateur sont inouïes : elles sont là, présentes dans le ciel et lui seul sait les voir. Cohérent dans son discours, il ajoute que si des demeures ont été créées c’est parce qu’elles ont été construites et sont habitées par des créatures. Voici un raisonnement idiot, mais d’une logique infaillible. C’est parce que Trémeur voit des demeures dans les nuages qu’il les contemple afin de percevoir les créatures célestes qui y demeurent. Et ça marche. Une fois seulement, Trémeur confie avoir vu une créature émerger de sa demeure, silhouette blanche se dessinant dans un nuage blanc et cet être aérien est sans doute encore là, au-dessus de nos têtes qui ne regardent plus le ciel que pour la seule météo. Cet être blanc, Trémeur n’a de cesse de lui donner des formes et c’est la raison d’être de ses dessins. Un pastel par journée afin de restituer les figures cosmiques ou minérales qui se cachent sous l’apparence des choses, elles se trouvent là, derrière le voile de la nature et le travail de Trémeur est de restituer leurs présences par ses dessins. Car ses pastels, passée la première impression, n’ont rien d’abstrait. Au contraire, ils révèlent tout un monde peuplé de ces figures invisibles à l’œil qui ne sait les percevoir. Les traits et les taches des pastels gras, repris, rehaussés par des lignes aux couleurs vives n’ont de cesse de donner une présence aux créatures célestes ou minérales. Depuis une dizaine d’années, l’artiste souffre de la maladie de Parkinson, mais souffrir n’est pas le verbe exact. S’il en est 21ainsi, selon Trémeur, c’est parce que «  les esprits de la nature l’ont voulu ». Il ne sert donc à rien de se lamenter sur les forces de la nature et encore moins de vouloir lutter contre. Trémeur a décidé de vivre à l’unisson de la nature : il ne prend pas le moindre médicament depuis quarante ans, pas même une aspirine. La nature et ses forces spirituelles ont bien voulu lui donner un corps mortel, périssable mais toujours en vie tant qu’il ressentira le besoin de créer et ce n’est pas la première maladie venue qui va l’empêcher de dessiner. Penser qu’il est impossible de dessiner avec des mains tremblantes est un faux-problème pour Trémeur. Telle est la devise de l’idiot : tant que ça tremble, il y a de la vie et la vie n’a de sens que dans la création ; la main, fût-elle tremblante, n’est que l’instrument d’un esprit naturel qui veut qu’elle tremble. C’est ainsi. Le plus étonnant est que les dessins de Trémeur ne semblent pas marqués par les stigmates de ces tremblements pourtant bien réels.
Mais il se fait tard, l’idiot semble lassé par ses propres paroles mais si Trémeur est fatigué des mots, sa journée n’en est pas pour autant finie, je sais qu’après notre départ, il sortira de sa cabane et contemplera le ciel jusqu’au crépuscule.


Trémeur Vairé et son chat, dans sa cabane près de Saint Martial de Montmoreau (photo de Claude Mesnard)

Pastel de Trémeur Vairé (photographie : Claude Mesnard, avec tous nos remerciements)
Introduction


Qu’est-ce qu’un idiot ? Pourquoi cette figure que l’on retrouve, depuis la fin du vingtième siècle, dans toutes les disciplines artistiques est-elle digne d’intérêt ? Cet essai tente de donner des réponses à ces deux interrogations.
Pour commencer, disons que l’idiot n’est peut-être pas le personnage que l’on croit. L’idiot, en effet, est loin d’être un imbécile ou un crétin et il est encore moins un abruti, un demeuré ou un débile. Cette affirmation peut sembler péremptoire et paradoxale ; chacun peut constater, en effet, au quotidien la synonymie entre tous ces termes. Nous employons tous, sans trop y penser, le qualificatif d’idiot pour caractériser une situation, un événement ou un individu qui manquent d’intelligence. Mais que dit-on exactement lorsqu’on dit, par exemple : «  Mais quel idiot celui-là ! » ? Sans doute, nous ne visons pas à définir un individu dans sa totalité mais une personne qui connaît, durant un moment passager, une déficience de son entendement, comme si ce dernier avait manqué de discernement. Durant ce cours moment d’idiotie, la personne semble absente, manque d’attention, ne parvient pas à suivre une conversation et semble incapable du moindre calcul. C’est d’ailleurs la raison pour laquelle nous ne dédaignons pas, parfois, nous traiter d’idiot nous-mêmes, car en réalité nous savons que nous ne sommes pas cet être auquel nous nous identifions durant un moment. Cependant, se traiter ou traiter l’autre d’idiot ne pourrait-il pas être finalement le plus précieux des compliments ?
Dans l’ancien grec, l’idiot se dit idiotès ; selon le dictionnaire d’André Bailly, le terme désigne un individu qui affirme sa particularité, un être simple ‒ ce qui ne signifie pas simplet ‒ qui mène sa vie privée comme il l’entend. L’ idiotès est une personne étrangère à un corps de métier défini, il est indubitablement quelqu’un d’original en raison de la simplicité de ses comportements. Cette simplicité vient de ce qu’il est ignorant en certaines choses pourtant jugées comme étant fort bien connues et utiles. Mais cette ignorance n’implique pas que l’idiot n’ait pas des dons et des connaissances dans d’autres domaines. Au contraire, l’étymologie montre que si les autres désignent un individu comme idiot, c’est parce qu’il possède une particularité qui leur est étrangère. Il y a de l’étranger dans l’idiot à cause de sa différence, laquelle n’est peut-être pas socialement brillante mais suffisamment marquée pour désigner une qualité insoupçonnée, une singularité mal identifiée par une communauté qui voit vivre un être qui affirme sa particularité là où les autres n’osent même pas la suggérer et encore moins la montrer.
Dévoiler cette étymologie nous permet d’y voir un peu plus clair quant à la place de l’idiot dans l’histoire des sociétés européennes : il y eut, à toutes les époques et dans toutes les cultures, des idiots, qu’ils aient été bien identifiés comme étant «  du village » ou qu’ils soient restés anonymes, solitaires, en marge de leur société. Ce qui est certain est que toutes les personnes affectées d’idiotie ne sauraient être considérées comme des débiles. En effet, s’il existe bien une faiblesse chez l’être débile en raison d’un manque de force spirituelle ; il ne manque, en revanche, rien à l’idiot puisque c’est même la plénitude de son être qui signe sa singularité. Cette plénitude est faite d’authenticité, l’idiot est cet être fort qui agit de lui-même contre vent et marée, qui, de sa propre initiative pense, se comporte et crée en fonction de règles qu’il s’est lui-même prescrites. Cette authenticité implique que l’idiot néglige, ignore les codes, us et coutumes de la société dans laquelle il vit. D’où une propension pour toute société d’assimiler l’idiot à l’imbécile puisque ces deux figures ne connaissent pas distinctement les règles constitutives d’un «  vivre-ensemble ». Il n’y a pourtant rien d’idiot dans la pensée de l’imbécile puisque l’intelligence de ce dernier se borne à croire en des vérités basses et vulgaires. C’est pourquoi l’imbécile n’a aucune singularité à revendiquer puisque son intelligence bornée l’incline à croire qu’il est toujours déjà, en son for intérieur, un être singulier. A contrario, l’idiot est cet être tellement intelligent qu’il ne se soucie plus de prouver aux autres qu’il l’est, mais qui pousse, à son insu, ces mêmes autres à s’interroger sur leur propre mode de vie, sur leur condition d’être humain.
Par idiotie, nous pouvons donc entendre l’être qui la pratique avec art. Cependant, la difficulté d’une définition circonscrite de l’idiotie vient de ce que chaque idiot constitue à lui seul une unité, il est, comme le souligne à plusieurs reprises Pierre Senges dans son précieux ouvrage L’Idiot et les hommes de paroles «  d’essence solitaire » et cherche constamment «  une façon de préserver son isolement d’idiot tout en ne divorçant jamais de ses semblables 1 ». Si l’idiot est toujours un être solitaire, cela ne suffit pas pour le rendre singulier. Sa singularité, pourtant, ne dépend pas que de lui puisque ce sont essentiellement les autres qui le démarquent, l’isolent de tout groupe ou communauté : on est toujours l’idiot de l’autre.
Aussi, afin de caractériser l’idiot, Claude Magne parle d’une «  intelligence de cœur 2 » et sans doute, nous pouvons lui accorder qu’il sait de quoi il parle. Sa parole est légitime car ce danseur est ce que nous pourrions nommer un idiot lucide c’est-à-dire un artiste qui pratique et vit l’idiotie lors de ses spectacles qu’il donne seul ou en groupe. Lorsqu’il danse, Claude Magne perd le patronyme qui apparaît sur sa carte d’identité, il n’est plus qu’un parfait idiot : son corps écoute, accepte, exécute tous les mouvements, y compris les plus infimes, qui sourdent de son être, sans aucun souci de causalité. L’idiot danse, dit-il, pour que surgisse progressivement «  le désir, l’élan vital qui s’invite 3 ». Claude Magne cultive son idiotie en toute lucidité, sachant qu’elle ne peut durer que le temps d’un spectacle durant lequel il est réellement un idiot. En effet, sur scène, le danseur ne donne pas une représentation de l’idiotie mais évolue dans un exercice d’ontologie idiote : il ne joue pas, n’imite pas l’idiot ; il ne s’agit pas, durant un spectacle de faire l’idiot ou de l’incarner mais de l’être. Le reste du temps, je pense qu’il s’évertue à entretenir son idiotie comme s’il craignait qu’elle se retrouve étouffée, écrasée par son intelligence et notre société de contrôle qui impose ses exigences, ses règles et ses valeurs. C’est sans doute pour conjurer ce risque d’écrasement de l’idiotie en son être que Claude Magne a créé le concept de «  cosmomorphie » qui désigne
cet état où l’idiot est entièrement animé par des forces qui lui échappent. Evidemment toutes les formes sont possibles et il est probable qu’il [l’idiot] ne tirera pas ça au clair […]. La cosmomorphie, c’est une espèce d’idéal où toutes les formes sont possibles quels que soient leurs aspects, car la forme est pour moi un processus dynamique 4 .
Fort de ses expériences et de son vécu d’idiot, Claude Magne signe d’une manière très fine et précise la distinction entre l’idiot et la grande famille des imbéciles :
La figure de l’idiot n’a rien à voir avec celle du demeuré, du crétin, du débile. Au contraire, et c’est même pour cette raison que le sens a été retourné. L’idiot navigue entre l’innocence de l’enfant, qui vit dans un monde enchanté où les choses parlent, et celui du sage, imprévisible, atteint de folle sagesse, qui éprouve l’instant avec le détachement amusé de celui qui n’a rien à dissimuler, à protéger. Sa posture peut être subversive car il lui arrive de dévoiler des sens, des correspondances, que la raison aurait préféré refouler 5 .
La question de la dimension subversive de l’idiotie est délicate, tout dépend du point de vue par laquelle on l’aborde. D’une part, selon le regard de ceux qui sont étrangers à l’idiotie, il est certain que l’idiot est un individu subversif par sa manière d’être, de se comporter, par ses attitudes originales et singulières. Mais, d’autre part, pour l’idiot, cette subversion ne saurait être le fruit d’un calcul, en aucun cas elle n’est le résultat d’une intention, d’une volonté. Ce qui peut être pris comme une posture de la dérision ou de la subversion pour les autres, l’idiot la pratique le plus souvent ‒ mais pas toujours ‒ par cette arme qu’est son humour qui pourrait se définir comme une forme très sérieuse, pas nécessairement intentionnelle, qui s’exprime dans un rire fort et puissant. Le plus souvent, ce rire est libérateur d’une certaine lourdeur qui a toujours tendance à plomber nos esprits, l’idiot ne peut s’empêcher de rire lorsqu’il est confronté à des situations qu’il juge absurdes alors que les autres les trouvent primordiales. En chaque circonstance, l’idiot est fondamentalement honnête avec lui-même : il ne faut donc pas s’y méprendre, faire acte d’intelligence n’est pas un problème pour lui, plus exactement c’est un faux-problème car il a compris qu’une existence ne saurait se résumer à une mesure et à une pratique de l’intelligence pour, avec ou contre autrui. Comme le voit Clément Rosset, l’idiot existe en lui-même et ce sont les autres, en vertu de sa singularité, qui le détachent de la foule :
Idiotès , idiot, signifie simple, particulier, unique […]. Toute chose, toute personne sont ainsi idiotes dès qu’elles existent en elles-mêmes, c’est-à-dire sont incapables d’apparaître autrement que là où elles et telles qu’elles sont : incapables donc, et en premier lieu, de se refléter, d’apparaître dans le double du miroir 6 .
Ce miroir dans lequel aucune image distincte de l’idiot ne se reflète est tout à la fois ontologique et social. Si, comme nous le verrons, la contemplation narcissique de l’idiot au miroir de son être ne lui renvoie aucune image identitaire ; de même, l’idiot renvoie à la société dans laquelle il évolue, une image trouble, difficile à identifier, parfois inquiétante, toujours étrange 7 .
Si l’idiot n’est que ce qu’il est en tous lieux et toutes circonstances, c’est parce qu’il se retrouve dans l’incapacité de se revêtir d’un paraître social ; la simulation, la manipulation de l’autre ou encore le mensonge sont des gestes qui lui sont étrangers. De même, l’idiot n’est que ce qu’il est parce qu’il ne joue pas, ou plus, aux jeux codifiés et policés auxquels s’adonnent ses concitoyens. Il ne sait pas, ou plus, quelles sont les règles et usages qu’il faut respecter, ce qui est «  comme il faut », parce que «  cela est ainsi ».
Mais pourquoi l’idiot n’est-il pas «  comme tout le monde » pour reprendre l’expression de Dostoïevski ? La réponse à cette question, qui constitue la première partie de cet ouvrage, se trouve précisément dans l’examen du personnage du Prince Mychkine qui fait parfaitement office, selon l’expression de Pierre Senges, de «  paradigme des idiots 8 ». Dans la lignée de Mychkine, nous nous intéresserons également à deux cas fort proches qui complètent, peaufinent la figure de l’idiot. D’une part, les personnages que Robert Walser peint dans la majorité de ses récits, notamment dans Le Brigand . En effet, si Mychkine est le paradigme de l’idiot qui apparaît à la fin du dix-neuvième siècle, Orlando le brigand n’est pas pour autant son épigone mais plutôt son frère en idiotie. D’autre part, le personnage de Nagel des Mystères de Knut Hamsun apparaît comme un idiot de haute volée qui apporte des retouches intéressantes à l’idiotie.
Les caractéristiques primordiales de l’idiot une fois posées, nous pourrons, dans une deuxième partie conçue comme une critique de l’idiotie pure, voir à partir de quels fondements philosophiques elles se déploient. C’est là que se situe et se joue la singularité ontologique de l’idiot. Le premier trait de cette singularité réside en ce que l’ontologie de l’idiot n’est jamais donnée naturellement mais qu’elle se construit. Claude Magne, qui est passé par cette construction, parle de transformation de son être et en induit qu’«  on ne naît pas idiot, on le devient 9 . » Mais, une fois que ce devenir s’est affirmé en l’être, le processus d’accomplissement de l’individu par l’idiotie est irréversible. Et, c’est en toute tranquillité et humilité que cet accomplissement se fait, le seul mérite de l’idiot est d’affirmer son être contre vents et marée puisqu’il présente et oppose aux étrangers de l’idiotie une ontologie dynamique et scandaleuse. Chaque vie d’idiot est en effet un scandale car elle réfute la théorie aristotélicienne, si bien ancrée dans les esprits, que tout individu ne peut se concevoir, exister et s’épanouir que dans et par les rapports sociaux qui se tissent au sein de la cité. Selon la célèbre formule qu’Aristote délivre dans son ouvrage Les Politiques
Il est manifeste […] que la cité ( polis en grec) fait partie des choses naturelles, et que l’homme est par nature un animal politique, et que celui qui est hors cité, naturellement bien sûr et non par le hasard < des circonstances >, est soit un être dégradé soit un être surhumain 10 .
Or, l’idiot n’est ni un être dégradé, ni un être surhumain, il est simplement cet être humain paradoxal qui questionne et remet en cause la promesse de toute communauté qui est celle de développer l’humanité jusqu’à sa plénitude. L’idiot est ce paradoxe ambulant qui, en affirmant sa liberté absolue, s’accomplit de lui-même et par lui-même ; à lui seul, il dénie que la fin de l’humanité est de vivre en communauté. En d’autres termes, l’idiotie dessine pour chaque idiot, une histoire de l’autonomie car c’est précisément par son extraction de la communauté qui commence par le refus de faire carrière dans la cité, que l’idiot affirme l’authenticité de son existence. Rétif à tout embrigadement, à toute affiliation à un groupe ou à une communauté, l’idiot est donc un animal apolitique. Aussi l’objet de la troisième partie de ce livre consistera en une double critique. D’abord celle de l’idiotie éthique : insouciant de posséder des biens matériels mais soucieux de l’autre quel que soit son statut social, seul l’idiot est capable d’effectuer des gestes absolument désintéressés, c’est-à-dire des actes moralement purs. Ensuite, une critique de l’idiotie politique, où nous démontrerons que la singularité de l’idiot est tellement intense et marquée qu’elle lui interdit tout devenir politique et social mais que l’idiotie bien pratiquée, par-delà toute idéologie, est une arme de dénonciation des impasses et de l’absurdité de la vie politique.
Enfin, pour conclure, la quatrième partie de l’ouvrage se livrera à une critique de l’idiotie artistique. En effet, si l’idiotie politique est par nature une aporie sociale, cela ne signifie pas pour autant que nos sociétés modernes doivent ignorer cette figure singulière qu’est l’idiot dont le seul champ possible d’expression est une pratique dans les champs artistiques. En effet, l’idiotie s’incarne avant tout dans les arts puisque c’est dans le domaine esthétique que l’authenticité de la figure de l’idiot parvient à s’exprimer pleinement. Que l’idiot contemporain puisse manifester sa singularité par la seule création artistique, cette assertion mérite d’être méditée pour le devenir de nos sociétés à la recherche de «  talents » dont l’originalité résolument affichée n’est pas toujours gage de singularité et d’authenticité. Au contraire, en proposant des analyses de cas avérés d’idiotie, cette dernière partie invitera son lecteur à s’interroger sur les hypothèses suivantes : l’idiotie ne serait-elle pas l’un des devenirs les plus fructueux et enthousiasmants pour l’art ? Mieux, l’idiotie bien faite, telle qu’elle est et fut pratiquée par de nombreux artistes, ne montre-t-elle pas une voie propice pour que nous ‒ les regardeurs et récepteurs des œuvres idiotes ‒ réfléchissions vraiment sur notre propre condition d’être humain balloté, déterminé par toutes les forces et pouvoirs qui s’exercent sur notre société actuelle ? En d’autres termes, l’art de faire l’idiot, voire d’être idiot, n’est-il pas la forme la plus exigeante, la plus élevée pour faire acte de résistance face à des forces réactives dont nous subissons chaque jour les effets ?


1 Pierre Senges, L’Idiot et les hommes de paroles , Paris, éd. Bayard, 2005, p. 134.

2 Claude Magne, L’Idiot danse , Bordeaux, éd. Ainanocan/Robinson, 2006, p. 112.

3 Ibidem , p. 65.

4 Claude Magne, op. cit . p. 45 .

5 Ibidem, p. 10.

6 Clément Rosset, Le Réel, traité de l’idiotie , Paris, éd. de Minuit, 1977, p. 42.

7 Cette inquiétante étrangeté, pour reprendre l’expression de Freud, se joue chez certains idiots dans la manière dont ils s’habillent. Ainsi, Moondog fabriquait-il ses propres vêtements inspirés de la mythologie viking et déambulait dans le Manhattan des années cinquante sans se soucier de son apparence, vite jugée extravagante par des passants «  bien » habillés. Quant au narrateur de la Vie de poète de Robert Walser, le thème de son accoutrement bizarre et choquant est une constance qui traverse de nombreuses nouvelles du recueil. (Nous y reviendrons.)

8 Pierre Senges, op. cit .

9 Claude Magne, op. cit . p. 23.

10 Aristote, Les Politiques , I, 2, 1252 b, Paris, éd. G. F. Flammarion, traduction de Pierre Pellegrin, 1990, p. 90.
Première partie Pourquoi l’idiot n’est-il pas «  comme tout le monde » ?
Le Prince Mychkine ou le paradigme du nouvel idiot
Le roman L’Idiot de Dostoïevski peut être appréhendé comme l’affirmation progressive d’une existence authentique, celle du Prince Lev Nilolaiëvitch Mychkine qui va affirmer sa personnalité par son idiotie. Le récit progresse, en effet, selon l’évolution de l’idiotie du Prince dans le roman. Lorsqu’il revient dans la haute société de Saint Petersbourg, on lui apprend vite, dès le début du récit, qu’il est un idiot, un état mental, un statut social qu’il ignorait. Mais l’incongruité de ce roman réside en ce que le Prince admet cette idiotie là où d’autres l’auraient combattue et rejetée, il l’admet car elle lui convient dans la mesure où il comprend que son idiotie lui confère une force qui lui permet d’affirmer sa singularité en se mouvant dans cette société de notables selon sa volonté et ses propres règles d’existence. Avant la prise de conscience de son idiotie, et dès son arrivée à Saint Petersbourg, Mychkine rencontre des problèmes relationnels avec les autres personnes, d’où cette première réflexion de la part du Prince : «  Ce qui est vrai, c’est que je n’aime pas la société des adultes, des hommes, des grandes personnes […] je n’aime pas cette société parce que je ne sais pas comment m’y comporter. 11 » Ce désamour envers la société ne l’empêche pas de se juger comme un «  heureux de la vie 12 » et s’il n’est guère sociable, il n’a aucune honte à faire part de ses sentiments dans des lieux où la convenance dicterait de les taire. Son idiotie sociale vient de là, de ce décalage entre ses pensées, sa sensibilité et des pratiques codifiées, policées d’aristocrates et de grands-bourgeois qui ne sauraient le reconnaître comme l’un des leurs. La prise de conscience de son idiotie se dévoile alors sur un fond de doute, un doute portant non pas sur une remise en cause de ses qualités et comportements singuliers, mais sur le rôle social de l’idiot, rôle dont il se demande s’il doit l’interpréter ou pas :
Il se peut que j’ai des ennuis et des difficultés dans mes rapports avec les hommes. En tout cas, j’ai résolu d’être courtois et sincère avec tout le monde ; personne ne m’en demande davantage. Peut-être qu’ici encore on me regarde comme un enfant, tant pis ! Tout le monde me considère aussi comme un idiot. Je ne sais pourquoi. J’ai été si malade, il est vrai, que cela m’a donné l’air d’un idiot. Mais suis-je un idiot, à présent que je comprends moimême qu’on me tient pour un idiot ? Quand j’entre quelque part, je pense : oui, ils me prennent pour un idiot, mais je suis un homme sensé et ces gens-là ne s’en doutent pas. 13
Toute l’idiotie est là, dans cette tension qu’institue Dostoïevski entre cet être singulier qui est en train de devenir idiot et la société qui lui apporte, comme sur un plateau, son idiotie. Une société dont chacun des membres est engoncé dans ses certitudes et ses préjugés, déterminé par ses comportements de classe, ses habitudes mécaniques de pensée, toute une machinerie sociale qui étouffe toute spontanéité, toute sincérité. Le récit devient un jeu, une dialectique entre l’idiot et sa société constituée de communautés dont les représentants sont enfermés dans leurs certitudes et comportements de classe : le Prince nourrit son idiotie en se démarquant des règles sociétales et plus il se démarque, plus sa singularité réelle mais forcée par la société devient une pratique sensée pour lui-même, tandis que les codes, us et coutumes sociétales deviennent incohérentes, absurdes, imbéciles. Si Mychkine accepte son idiotie, c’est en vertu d’un renversement des valeurs, moins pour remettre en question, subvertir les valeurs de classes qu’il ne comprend pas, que pour mieux affirmer les siennes. Son acceptation de l’idiotie se fera au mitan du roman où devant une assemblée de notables dont il a provoqué le courroux en raison de ses maladresses comportementales, Mychkine se fait cette réflexion : «  maintenant la maladresse est sans doute irréparable ! Oui, je suis un idiot, un véritable idiot 14 ! »
À partir du moment où le Prince donne son assentiment à cet état d’idiot, il le devient réellement et cela lui procure une force, une jubilation. C’est de la singularité d’être un idiot accompli qu’il retire de la joie : «  Ma joie provient de ce que je suis maintenant convaincu qu’au fond cette foule [faite de rétrogrades et de méchants] n’existe pas et qu’il n’y a que des éléments pleins de vie ». 15 Désormais, «  l’idée d’être ridicule » ne le trouble plus car «  il est parfois bon et même meilleur d’être ridicule : on est plus enclin au pardon mutuel et à l’humilité. 16 » Ce que l’idiot a compris et qui lui donne une force singulière est une pensée simple : l’être véritablement ridicule est celui qui croit au ridicule. Endosser la figure de l’idiot devient un jeu où le plus ridicule n’est pas nécessairement celui que l’on croit. Cette force est donc plus subtile que celle de la dénonciation ou de la subversion d’une société, elle ne dénonce d’ailleurs rien, elle certifie la plénitude d’une existence singulière qui ne renonce plus à arborer et à vivre ses propres valeurs comme l’humilité, la sincérité, la pudeur et l’absolue impossibilité de mentir.
Si le ridicule est assumé par le Prince Mychkine, cela implique que l’idiot offre souvent à rire, notamment en raison de sa gaucherie et de son verbe. Ainsi, il ne sait pas comment «  on doit donner le bras à une dame 17 », de même il parle avec sérieux, sans ironie, ce qui crée un décalage avec ses interlocuteurs et dégage un effet comique pour une assistance toujours à la recherche de ses ratés oratoires. Le Prince reconnaît d’ailleurs craindre que son air ridicule ne compromette sa pensée et ne la discrédite : «  Je n’ai pas le geste heureux. Les gestes que je fais sont toujours à contretemps, ce qui provoque les rires et avilit l’idée. Il me manque aussi le sentiment de la mesure 18 ». Cette maladresse pour les gestes usuels du quotidien est contrebalancée par une capacité, un talent à effectuer des gestes que seul l’idiot connaît. Dans son film Les Vacances de Monsieur Hulot , Jacques Tati s’en souviendra lorsqu’il nous montre son personnage en train de jouer au tennis. Lorsque Monsieur Hulot effectue un service, son geste est tellement singulier et inédit qu’il en devient efficace, de sorte que ses adversaires sont si décontenancés qu’ils discréditent et récusent ce mouvement singulier que nul professeur ne leur a jamais enseigné : «  Mais enfin, c’est pas possible ! Le tennis, c’est pas ça ! » s’exclame une de ses victimes, éberluée par cette technique qui n’existe dans aucun manuel. Cependant, tous les gestes gauches de l’idiot ont un sens et s’ils provoquent autant le discrédit que le rire, c’est en raison de leur singularité et le rire de ceux qui rient de ces gestes peut s’expliquer par leur gêne, leur cécité ou encore leur ignorance envers des comportements dont le sens leur échappe.
Mais si l’idiot fait rire, le proverbe «  rira bien qui rira le dernier » prend ici tout son sens pour éclairer ce qu’est l’idiotie. S’il arrive, en effet, au Prince Mychkine de rire de ses propres pensées et actes, ce rire est celui d’un homme devenu fort face à tous ces ignorants qui ne veulent surtout pas reconnaître à l’idiot le droit de vivre une autre vie que la leur. En revanche, le rire de ces ignorants à l’égard du Prince est une catharsis vaine et désespérée, ils rient jaune comme pour mieux se protéger de la peur qu’ils ressentent à l’idée de se questionner sur le sens de leur propre existence. Face au rire libérateur de l’idiot, Dostoïevski fait résonner le rire jaune de ceux qui redoutent l’effroi de se livrer à une introspection qui leur dévoilerait leurs inconséquences et les mettrait face à leurs propres contradictions. En ce sens, le premier idiot répertorié pourrait bien être le prisonnier que Platon fait libérer de la caverne des ignorants au début de son septième livre de La République . Si l’idiot a le don de provoquer le rire jaune chez les gens «  normaux », alors ce prisonnier libéré ‒ devenu philosophe à cause de son excursion en dehors de la caverne ‒ est un véritable idiot. En effet, lorsque le philosophe retourne voir ses anciens condisciples restés dans le confort moelleux de la caverne, ces derniers le prennent à la lettre pour un illuminé puisqu’il prétend qu’il a vu la lumière du soleil. Par son discours et par ses gestes gauches dus à son passage brusque de la lumière à l’obscurité, le philosophe qui prétend connaître la vérité et mener désormais une vie de sagesse, prête pourtant à rire 19 . Ce raccourci entre le philosophe et l’idiot peut en surprendre plus d’un, il traverse néanmoins l’ensemble de l’histoire de la philosophie puisque nous le retrouvons chez Deleuze, lequel enseignait à ses étudiants de l’université de Vincennes :
Il y a une singularité du philosophe en ce qu’il est idiot, c’est-à-dire en ce qu’il est attentif à quelque chose qui n’est pas perceptible de manière immédiate, ce qui renvoie à un état particulier : l’étonnement. L’idiot s’étonne devant des choses toutes simples, comme l’existence d’un arbre […] nous avons des réponses, bien sûr, mais l’idiot, lui, n’en a pas. […] Faire l’idiot a toujours été une fonction de la philosophie. […] L’idiot, c’est l’homme de la lumière naturelle.
Être, au quotidien, appréhendé comme un incompris, un illuminé est le sort du philosophe comme de l’idiot. Dostoïevski souligne lui-même que la plus grande crainte de l’idiot est que ses paroles et gestes incompris altèrent et diminuent sa pensée, qu’il soit enclin à la corriger, à polir son intelligence afin d’atténuer sa singularité, laquelle peut s’avérer un handicap pour communiquer dans la mesure où la réception de ses actes et dires risque d’être interprétée comme de simples pitreries infantiles. Cette précision de Dostoïevski montre bien une capacité de réflexion éclairée et une lucidité de la part de l’idiot, lesquelles témoignent d’une pensée singulière, nourrie par une intelligence hors-norme et une intuition hypertrophiée. Affirmer son idiotie est donc endurer les malentendus et les railleries mais c’est surtout une forme de résistance aux pensées ambiantes, à tout ce qui doit être fait et énoncé «  comme il le faut ».
Cependant, que Mychkine ait une intelligence particulière, cela n’échappe pas à certaines personnes qui le fréquentent, ainsi Rodonski estime que le Prince est
d’une étrangeté qui le différencie de tous les hommes, il est d’une inexpérience congénitale et d’une anormale naïveté et a une phénoménale absence du sentiment de la mesure, enfin un énorme afflux d’idées spéculatives que son extraordinaire sincérité a prises pour des convictions authentiques, naturelles et immédiates 20 .
Parmi les idées spéculatives de l’idiot, on trouve un long discours argumenté sur la théologie et l’Église dans lequel on apprend que «  le socialisme est […] un produit du catholicisme et de son essence. Comme son frère, l’athéisme, il est né du désespoir 21 ». Si l’assistance à laquelle s’adresse ce discours le juge unanimement comme l’expression d’«  un chaos de pensées enthousiastes et désordonnées qui s’entreheurtaient 22 », il n’en reste pas moins que cette tirade «  enfiévrée » produit du sens, un sens auquel nul ne s’attendait de sorte que ce discours est immédiatement discrédité sans que personne ne daigne s’intéresser à la surprise suscitée par cette tirade.
Dans l’entourage de Mychkine, seule Aglaïa, la fille puînée du général Epantchine, montre une sympathie voire une compréhension pour les actes et pensées du Prince. Lors d’un dialogue avec ce dernier, elle lui confie qu’il est «  l’homme le plus honnête et le plus droit » et, si elle le perçoit comme malade d’esprit, elle le reconnaît surtout comme un être chez lequel «  l’intelligence principale est […] plus développée chez lui que chez chacun d’eux, à un degré même dont ils n’ont aucune idée. » Cette déclaration faite au Prince, Aglaïa la corrobore par ce principe : «  il y a deux intelligences : l’une qui est fondamentale et l’autre qui est secondaire 23 ». Ce principe est non seulement celui d’une jeune fille de général mais il est surtout celui de Dostoïevski qui le reprend une cinquantaine de pages après cette distinction, dans une curieuse confession à son lecteur sur ses personnages. L’intelligence secondaire est celle des êtres qui sont «  comme tout le monde » c’est-à-dire des personnes de bonne famille, à l’extérieur avenant, passablement instruites, pas sottes mais sans aucun talent, sans aucun trait personnel. Cette absence de singularité se manifeste en ce que ces individus ne pensent rien en propre : ils sont de bonne présentation mais ne produisent aucune impression. Ces personnes ne sont pas dénuées d’intelligence mais elles sont incapables de produire ou même d’envisager une réflexion originale, une idée de leur cru, elles n’éprouvent plus d’intuition mais ont du cœur, sans posséder pour autant une grandeur d’âme. Ces êtres se divisent ensuite en deux catégories : ceux qui ont une intelligence bornée, ce sont les plus heureux car ils peuvent se croire extraordinaires, originaux et se complaire dans cette pensée illusoire. Enfin, Dostoïevski en arrive aux êtres médiocres mais «  plus intelligents » qui consacrent toute leur intelligence à paraître original, ils font parfois même des bêtises à cause de leur désir d’affirmer leur originalité.
L’idiot Mychkine n’appartient à aucune de ses catégories, il se moque de paraître original car il est toujours déjà singulier. Mais en quoi consiste son intelligence fondamentale ? Celle-ci ne saurait être supérieure, l’idiot ne fait d’ailleurs jamais preuve de condescendance envers quiconque mais son intelligence consiste simplement en ce qu’elle connaît et admet qu’elle ne saurait être la seule faculté nécessaire pour gouverner une vie. Cette intelligence a ceci de particulier qu’elle ne se contente pas d’être performante en son domaine mais qu’elle accepte d’être débordée, lorsque les circonstances l’exigent, par cette autre faculté qu’est l’intuition, laquelle lui permet d’être ouvert et de s’intéresser à quiconque quel que soit son rang social. Ce qui singularise Mychkine est non seulement qu’il possède des intuitions mais qu’il les accepte en toutes circonstances. Ce qui lui est propre est que son intelligence suit ses pensées intuitives et immédiates. À l’instar du Socrate de Platon, cette faculté intuitive anime le Prince sous la forme d’un démon qui lui délivre des «  idées soudaines 24 », confirmées et justifiées par les événements qu’il est amené à vivre. Mychkine n’est pas le seul idiot dans ce cas, Nagel, l’idiot de Knut Hamsun entend une voix intérieure qui lui souffle de contredire l’arithmétique et de s’élever contre la justice des hommes. Quant à Watt le personnage éponyme du roman de Beckett, il entend lui aussi des voix intérieures qui lui font des recommandations. Lorsque ces voix lui parlent, il se retrouve coupé du monde extérieur, dans un pur solipsisme :
Mais Watt n’entendait rien, à cause d’autres voix qui allaient lui chantant, criant, disant, murmurant, des choses incompréhensibles à l’oreille. Ces voix, si elles ne lui étaient pas connues, ne lui étaient pas inconnues non plus. Si bien qu’il ne s’alarmait pas outre mesure. […] et tantôt Watt comprenait tout, et tantôt il comprenait beaucoup, et tantôt il comprenait peu, et tantôt il ne comprenait rien 25 .
Apparemment, les voix intérieures de Watt sont plus impénétrables que celles qui guident Mychkine, il n’en reste pas moins que ‒ quelle que soit leur clarté ‒ elles participent à faire de l’idiot un être éminemment intuitif. Cependant, si le démon qui anime le Prince délivre toujours des intuitions qui illuminent sa conscience, c’est sans doute un moyen pour Dostoïevski de marquer sa différence d’avec ses congénères. Grâce à ses intuitions, l’idiot est un être singulier car il remarque «  ce que les autres ne remarquent jamais 26 », par exemple il voit de belles chose là où un regard commun ne note ni n’observe rien, ce qui provoque chez l’idiot de l’incompréhension parce que ce qu’il perçoit lui semble tellement évident, qu’il ne comprend pas pourquoi les autres ne sont pas frappés par une telle évidence. Ainsi, Mychkine ne comprend pas «  qu’on puisse passer à côté d’un arbre sans éprouver à sa vue un sentiment de bonheur 27 ».
Cette attention et cette disponibilité spontanées envers les arbres ne sont pas anodines, elles pourraient même être le paradigme de ce qu’est la vie d’un idiot au quotidien. L’idiot dansant Claude Magne propose une explication plutôt pertinente quant à la sympathie des idiots pour le végétal en général et pour les arbres en particulier :
L’idiotie ce serait peut-être une affaire de solitude.
Du point de vue des relations humaines habituelles en tout cas, parce que l’idiot se relie aux impulsions profondes, aux perceptions fines, avec des courants qui sont peut-être des courants telluriques, des courants magnétiques, c’est-à-dire des informations beaucoup plus subtiles qui traversent le corps avant même que la conscience existe. Il ne se relie pas forcément à des choses humaines, mais peut-être à du minéral, du végétal 28 .
Cette relation que l’idiot sait spontanément instaurer avec les végétaux est la conséquence d’une «  contemplation active » qui permet de jouir du simple spectacle «  d’un arbre dans le vent 29 ». Mais de quelle activité s’agit-il dans cette contemplation ? Comment peut-on être l’acteur, et non plus le simple spectateur, dans le fait de s’absorber dans l’observation attentive d’un arbre ?
Dans la bande dessinée L’Idiot d’Anne Herbauts, non seulement la contemplation des arbres est l’une des occupations favorites de son personnage solitaire mais cette contemplation est un exercice actif car elle est tout à la fois stimulée et enrichie par cette faculté qu’est l’imagination. Et, sans doute, tout idiot n’est pas «  comme tout le monde » en raison de sa capacité à créer des images, à les fantasmer 30 à partir des choses qu’il perçoit. Lorsque l’imagination de l’idiot s’éveille ‒ et le moindre arbuste le plus frêle qu’il soit, suffit à cet éveil ‒ alors elle devient active et produit à l’infini des images insoupçonnées, non vues et inimaginables pour le commun des mortels. C’est dans ces moments de contemplation active que le personnage d’Anne Herbauts est saisi de troubles du langage, alors
L’idiot bégaie.
Quand il veut dire le mot arbre,
l’arbre prend trop de place dans sa bouche.
Il pense aux bourgeons.
Il devine la circulation de la sève,
les branches et les bifurcations des branches, les nœuds, l’écorce qui entoure le tronc,
les racines et la terre qu’elles agrippent 31 .
Si l’idiot bégaie pour dire l’arbre, si le mot [arbre] prend «  trop de place dans sa bouche », ce n’est pas parce qu’il n’est pas en mesure de le nommer mais c’est parce qu’il n’éprouve pas plus le besoin de passer par les mots pour exprimer ce qu’il ressent. Bégayer le mot, c’est le faire trembler afin que son voile se déchire et que sous ce voile, la chose qu’il désigne surgisse telle qu’elle est. Par ces exercices spontanés de divination des éléments organiques de l’arbre, l’idiot d’Anne Herbauts entre en empathie avec le végétal. Non pas qu’il cherche à devenir ou devienne lui-même un arbre, mais son moi est, en cet instant fécond, rythmé par le temps de circulation de la sève. L’idiot oublie alors le temps spatialisé des chronomètres et des horloges mais évolue en fonction de la lente durée du métabolisme de l’arbre contemplé.
Nous retrouvons cette empathie que connaît l’idiot pour les arbres dans les textes de Deleuze mais elle est également mise en scène dans le film Good Morning Mister Chance du réalisateur Hal Ashby. Monsieur Chance ‒ incarné par Peter Sellers 32 dont ce sera le dernier rôle ‒ peut être présenté comme un idiot analphabète. Il n’est pas pour autant un simple d’esprit mais un esprit simple qui se satisfait de sa vie et sa culture de jardinier. Il possède l’intelligence sincère de celui qui a appris de manière empirique, les lois de la nature et qui les respecte. Au début du film, le spectateur comprend immédiatement que Chance a pu exercer son savoir-faire de jardinier durant la majeure partie de son existence chez un homme bienfaiteur, propriétaire d’une grande villa agrémentée de serres et de jardins. Tout se passe comme si Chance était là depuis toujours, nourri, habillé, blanchi par le propriétaire du lieu ; n’ayant aucun besoin, ni désir de sortir de ce monde autarcique, il ne possède aucun statut social ni administratif. Chance n’est pas répertorié sur les listes électorales, n’a jamais été recensé et n’est détenteur d’aucune pièce d’identité. Sans doute, doit-il son patronyme au hasard : «   by chance », comme le dit l’anglais.
L’idiot Chance mène une existence heureuse dans cet univers autarcique qui va s’interrompre brusquement en raison du décès de son bienfaiteur. Sommé de débarrasser les lieux par des agents immobiliers, Chance sort alors dans le New York des années 1980. Livré à lui-même, les premiers incidents auxquels l’idiot est confronté révèlent au spectateur son ignorance des conventions et pratiques sociales. Ses péripéties vont le conduire, par hasard, dans une autre villa, habitée par un couple dont le mari est un richissime entrepreneur et un ami influent du président des États-Unis d’Amérique. Le couple se prend rapidement d’affection pour ce personnage singulier dont il admire la simplicité, s’attendrit devant sa gaucherie et sa naïveté. Intronisé par ses nouveaux bienfaiteurs, Chance est présenté au président des États-Unis ; ce dernier, impressionné par les qualités singulières de l’idiot, les interprète comme des preuves d’une sagesse perdue et engage Chance comme conseiller. La vie de l’idiot prend alors une nouvelle tournure : embarqué dans le sillage du flux incessant des déplacements du président, Chance reste pourtant égal à lui-même, fidèle à sa nature d’homme simple.
Afin de prouver cette fidélité qui résiste à toutes les conventions sociales et mesquineries politiques, le réalisateur filme une scène où Chance se retrouve dans un parc. S’écartant d’une cohue médiatique, il observe alors un arbuste que les autres ne pouvaient remarquer, accaparés qu’ils étaient par leurs occupations frénétiques. Après avoir bien examiné l’arbuste, Chance dans un geste affectueux et empathique, remet quelques branches en place afin de favoriser la croissance du tronc. Après avoir constaté la justesse de son acte, un sourire point sur les lèvres de l’idiot, signe qu’il est saisi, comme l’écrivait Dostoïevski pour le prince Mychkine, d’un sentiment de bonheur à la simple vue d’un arbre.


11 Fédor Dostoïevski, 1953 pour la traduction d’Albert Monnet, L’Idiot , Paris, éd. Gallimard, coll. Folio, 2 volumes, tome 1, p. 129.

12 Ibidem, p. 132.

13 F. Dostoïevski, L’Idiot, op.cit. tome 1 , p. 131.

14 F. Dostoïevski , L’Idiot, op. cit. tome 1, p. 420.

15 F. Dostoïevski , L’Idiot, op. cit. tome 2, p. 381.

16 Ibidem, p. 381.

17 Ibidem, p. 41.

18 Ibidem, p. 380.

19 Platon, La République , livre VII. L’allusion explicite au rire que déclencherait le philosophe s’il redescendait perturber les prisonniers se trouve en 517a. (Voir, par exemple, la traduction de Léon Robin dans l’édition de la Pléïade.)

20 F. Dostoïevski , L’Idiot, op. cit . tome 2, p. 426.

21 Ibidem, pp. 367 et 368.

22 Ibidem, p. 371.

23 Ibidem, p. 179.

24 F. Dostoïevski , L’Idiot, op. cit. tome 1, p. 356.

25 S. Beckett, Watt , Paris, éd. de Minuit, 1968, pp. 30 et 31.

26 F. Dostoïevski , L’Idiot, op. cit. tome 1 , p. 196.

27 Ibidem, tome 2, p. 383.

28 Claude Magne, op. cit . p. 41.

29 Ibidem, p. 89.

30 Le fantasme en son sens originel et non pas tel qu’il est pensé en psychanalyse. Il s’agit ici d’un fantasme dénué de sexualité, tout du moins où la sexualité n’est pas à l’origine de toutes les images. Le fantasme désigne ici une fantaisie de l’imagination qui improvise des images à partir d’une perception sensible première.

31 Anne Herbauts, L’Idiot, éd. de l’An 2, traits féminins, 2005, p. 24. Les retours à la ligne entre les phrases de cette citation respectent le passage d’une image à l’autre dans la bande dessinée.

32 Ce magnifique acteur possédait un talent naturel pour interpréter des personnages idiots. Ainsi, en 1969, il était déjà, dans le film the Party , l’idiot de Blake Edwards.
Tout un monde d’idiotie
Les Frères en idiotie de Mychkine dans les récits de Robert Walser et de Knut Hamsun
Les personnages créés par Robert Walser et Knut Hamsum offrent indéniablement des similitudes avec le prince Mychkine, mais également des traits inédits de caractère, des comportements que Dostoïevski n’avait peut-être pas jugé bon d’attribuer à son Idiot . Une étude de ces similitudes puis de ces traits inédits nous permettra de mieux circonscrire et d’étoffer la figure du nouvel idiot. Commençons par les similitudes.
Les Enfants Tanner , L’Institut Benjamenta , Le Brigand , ces trois récits de Robert Walser résonnent comme une trilogie dans laquelle la filiation avec L’Idiot de Dostoïevski est non seulement patente, mais revendiquée par l’auteur lui-même
Le contenu de L’Idiot de Dostoïevski me court après. […] Très jeune ne suis-je pas resté en contemplation devant un âne ? […] Moi aussi, j’ai déjà provoqué l’étonnement des valets de chambre. […] Un bon garçon, devant lequel s’agenouilla la dame du demi-monde. Je m’attends sûrement à quelque chose d’analogue. […] Renverser un vase, j’en serais capable ; je me mésestimerais si j’en doutais 33 .
Ces péripéties qui scandent le roman de Dostoïevski auraient très bien pu arriver à Walser lui-même, le principe d’analogie qu’il convoque pour exprimer son empathie envers Mychkine étant à l’origine des caractères et des comportements de ses personnages. Le Brigand est l’un de ceux-là. Ce livre n’est pas à proprement parler un roman, mais plutôt un récit au cours duquel le lecteur reconnaît rapidement en Orlando, dit le brigand, l’auteur lui-même. Un récit très autobiographique donc, mais sans véritable début, ni fin. Publié après la disparition de Walser, le texte est retrouvé dans ses manuscrits rédigés d’une écriture si fine et si petite, que sa lecture est difficilement déchiffrable. Ce récit s’inscrit comme un long extrait des microgrammes que Walser écrivit à l’hôpital psychiatrique entre 1929 et 1933. Récit d’autant plus étonnant que l’histoire du brigand est contée par un narrateur qui y immisce ses considérations sur son travail d’écrivain et ses pensées sur la vie qu’il mène. Walser est donc tout aussi présent dans son brigand que dans son narrateur, mais ce qui unit ces trois figures est sans doute leur idiotie commune.
La première similitude avec le prince Mychkine consiste en ce que ce sont les autres qui révèlent son idiotie au brigand ; loin de le gêner, Orlando comprend vite que cette étiquette lui permet d’affirmer sereinement sa singularité :
Qu’est-ce que c’est ? C’est comme cela que les filles du peuple s’adressent à lui, et cet idiot, Dieu sait s’il en a l’air, trouve cette façon de lui demander ce qu’il veut charmante. Cela fait un moment qu’elles le traitent, ici ou là, comme si son cas était réglé, et le comble, c’est qu’il aime ça 34 .
C’est ainsi que tout au long du récit, le brigand se fait régulièrement traiter d’idiot et s’il «  aime ça », c’est parce qu’il peut agir comme bon lui semble, en toute impunité, ayant conscience que son idiotie proclamée lui offre comme une carapace dont il sait tirer parti pour agir à sa guise, sans se soucier de ce que pensent, ceux que Walser nomme les gens moyens :
Il n’y a rien de plus drôle pour l’homme que de pouvoir en remontrer à l’autre. C’est pourquoi on trouve les singes si amusants, les chiens, les chats, mais ce que les moyens trouvent le plus amusant de tout, c’est l’idiot à figure humaine, l’enfantin, le crédule. Mais si le crédule, l’innocent s’en rend compte, il prend conscience de son importance et il peut trouver bon de se conduire en conséquence 35 .
Comment l’idiot parvient-il à organiser et conduire son existence indépendamment des gens moyens ? Sa recette est simple : il obéit uniquement aux règles et principes qu’il s’est lui-même prescrits. La première de ces règles pourrait être énoncée en ces termes : toujours suivre son intuition première sans écouter son intelligence. La primauté absolue de cette règle fait prendre conscience à l’idiot de son importance : lui seul a le courage d’obéir à ses intuitions et à ses désirs, d’écouter son cœur là où l’intelligence des autres s’efforce de l’étouffer. Simon, le pendant du brigand dans Les Enfants Tanner mène précisément sa vie de cette façon.
Je m’impose habituellement des règles et je ne suis guère de ceux qui se laissent entraîner par des rêves et des idéaux, pour la raison que je trouve cela extrêmement bête et prétentieux. […] Je me suis fait un devoir quant à moi de risquer avec tout le monde de parler le langage direct qui vient du cœur : comme cela je vois tout de suite à qui j’ai affaire. C’est une règle qui vous expose à commettre pas mal de gaffes et il peut même arriver qu’une dame fort délicate, par exemple, vous paie d’une bonne gifle, mais qu’est-ce que cela peut faire ! Cela me fait plaisir à moi d’être ridicule, et je continue à croire que la considération des gens qui ne vous pardonnent pas une parole libre ne mérite pas qu’on se soucie beaucoup de l’avoir perdue 36 .
Par moments, la figure de l’idiot s’apparente à celle du bouffon, non pas celui du roi, mais la personne qui ose dire la vérité en toute liberté, quel que soit le statut social de son interlocuteur. Mais que fait l’idiot en fonction des règles qu’il s’est lui-même prescrites ? Pas grand-chose en vérité, du moins pas grand-chose d’utile aux yeux des «  moyens ». Le brigand s’improvise danseur, en pleine nuit, sur le parapet d’un pont de la ville, éveillant la colère des spectateurs témoins de «  son audace » ; il fait cadeau d’une demi-livre de salami à une femme qui ne lui demandait rien, ou encore dépose, sans raison majeure, cent francs dans la petite main d’une serveuse de café. Mieux encore, il invente par pure espièglerie ‒ dans ce que l’on pourrait nommer aujourd’hui une performance ‒ l’homme-cendrier : un jour dans la rue, comme un monsieur de bonne apparence lui baillait au nez de manière ostensible, le brigand lui jeta son mégot de cigarette «  dans ce trou de baille que l’autre lui ouvrait 37 ». Quant à Nagel, le personnage de Knut Hamsun, ses occupations sont pleines de Mystères , ainsi collectionne-t-il les clochettes à vache pour atteindre le nombre très respectable de deux cent soixante-sept ! Bref, l’idiot ne voit pas l’utilité de brider ses désirs et ses intentions, il agit, invente et crée sans se soucier des autres, sans se préoccuper de savoir si ce qu’il a envie de faire, peut ou doit se faire en société. Hedwig, l’une des Enfants Tanner n’est pas une idiote, mais elle est l’une des seules à comprendre et à redouter les agissements de son idiot de frère
Tu ne donnes pas une grande impression d’intelligence, plutôt d’amour […]. Je ne crois pas que tu connaisses jamais le succès dans ce que tu entreprendras parmi les hommes, mais tu ne t’en soucies pas le moins du monde. […] Seuls ceux qui te connaissent te sauront capable de profondeur et d’audace dans tes pensées, mais pas les autres […] ; car tu peux aller très loin dans l’idiotie. Tu as quelque chose d’idiot, quelque chose d’irresponsable, de comment dire, d’innocent-les-mains-pleines 38 .
Jusqu’où peut aller l’idiot en idiotie ? Seul lui le sait, mais il ne s’en préoccupe guère, bien qu’il soit lucide sur sa situation.
N’être pas comme les autres revient justement à ne pas voir les choses comme elles sont, et tous ceux qui les voient comme elles sont aimeraient avoir affaire à quelqu’un qui en est incapable, comme cela, pour se détendre, car c’est peut-être pénible de toujours voir les gens et les choses exactement comme elles sont 39 .
L’incapacité dont parle Walser est un désintérêt envers les relations que tissent les gens moyens entre eux dans leur quotidien, c’est également une cécité qui permet de ne pas voir les choses utiles et pratiques de la vie courante comme «  elles sont » c’est-à-dire des choses néfastes du point de vue du brigand. L’idiot, lui, préfère s’adonner à des choses que les autres jugent inutiles, de sorte qu’il incarne, à lui tout seul, un renversement des valeurs : «  on est peut-être très utile en étant inutile […] car enfin on a connu toutes sortes de choses utiles qui étaient nuisibles, non ? 40 » Ce vécu de l’inutile, qui est une véritable hygiène de vie, procure à l’idiot une détente dans sa manière d’être que les autres, confusément, lui envient. Mais, c’est précisément parce que cette envie est inavouable qu’elle se transforme en incitation afin que l’idiot sorte de ses gonds :
On a toujours essayé de provoquer en lui un sentiment de doute, de division, de désaccord avec lui-même. On voulait qu’il s’énerve, on voulait le voir bondir, sauter en l’air, bref, enrager, on voulait le voir en colère 41 .
Évidemment, rien n’y fait, l’idiot se situe au-dessus des mesquineries et des provocations. Nous retrouvons là l’une des caractéristiques du Prince Mychkine ; comme tous les idiots, il est non seulement rarement nerveux, mais toujours d’humeur égale, animé d’une bonne humeur qui lui permet de persévérer dans la joie. Il pourrait très bien reprendre à son compte cette exclamation du brigand qui sied à tout idiot : «  chez moi, ça n’a pas besoin d’aller mieux car ça va toujours bien ! 42 » L’idiot d’Hamsun est bien entendu affecté de cette même propension à la joie qui illumine ses journées 43 . Cette capacité de jouir d’un bonheur lorsqu’il se présente, voire de le provoquer, marque la différence de Nagel avec ses contemporains : «  Je suis un étranger parmi mes semblables 44 ». Cette différence dérangeante qui provoque aussi bien stupeur, effroi qu’une certaine jalousie est l’une des trames de Mystères : comment accepter l’étranger, l’étrangeté de l’être singulier ? Par sa manière d’être, Nagel est inacceptable aux yeux des autres, non pas qu’il sorte du lot puisqu’il n’est même pas dans le lot sans pour autant être dans une absolue altérité. Comment un idiot qui marche à découvert 45 peut-il trouver sa place au sein d’une communauté ? La réponse d’Hamsun est tout aussi lucide que sombre, elle se trouve dans ces paroles terrifiantes de Nagel
Cette ville est petite et je suis hors du commun, tout le monde fait attention à mes gestes et quand je passe, ils ont tous un œil sur chaque doigt ; c’est inévitable. En outre, je ne suis pas comme j’aurais dû être 46 .
Nagel ne ressemble pas aux gens moyens, il n’est pas dans la vie comme les autres s’attendent, exigent à le trouver c’est-à-dire un être comme eux, avec les mêmes soucis et les mêmes petites satisfactions du quotidien. L’idiot ne demande finalement qu’une seule chose aux gens : qu’ils le laissent vivre selon ses propres règles. C’est d’ailleurs exactement ce que désire Simon, le personnage des Enfants Tanner qui n’a aucune ambition politique ni sociale. En ce domaine, l’idiot n’est pas un révolutionnaire : être le réformateur de la manière passive et docile dont les gens vivent n’est pas son affaire, il serait plutôt un visionnaire
Qu’ils continuent à faire carrière, je les comprends, ils veulent vivre confortablement, ils veulent que leurs enfants aient aussi de quoi, ce sont des pères prévoyants, tout à fait estimables ; simplement qu’ils me laissent faire aussi, qu’ils me laissent essayer ma façon d’arracher à la vie ce qu’elle a d’agréable 47 .
La différence de l’idiot réside en ce qu’il n’entre jamais «  dans l’ordre des choses », si cette position est socialement pénalisante, elle constitue d’un point de vue ontologique une véritable force, laquelle entre constamment en conflit avec les forces politiques, religieuses et économiques qui fédèrent toute communauté. Dans ce rapport de forces, celle de l’idiot est mécaniquement inférieure ; aussi, lorsqu’une âme compréhensive comme celle de Dagny respecte et salue la différence de l’idiot, Nagel la félicite, trouvant dans cette reconnaissance un motif d’espoir, celui de perdurer dans sa différence
[Dagny] : Oui, maintenant je comprends mieux votre attitude de ce soir-là. Vous n’êtes pas tout à fait comme les autres.
[Nagel] : Merci ! Je vous remercie comme j’ai rarement remercié
quelqu’un ! Pourquoi ne suis-je pas comme les autres ? 48
Cette dernière interrogation de l’idiot ne peut rester que sans réponse, mais elle est cependant riche de sens si nous l’entendons comme la seule réplique possible : Nagel n’a pas de réponse car il lui est impossible de se mettre à la place des autres, en vertu, précisément de sa différence. Ainsi, les termes de la question peuvent-ils très bien être inversés, l’interrogation qui se pose à tout idiot devenant «  pourquoi les autres ne sont-ils pas comme moi ? » Quoi qu’il en soit, la réponse n’est pas de son ressort, il a d’ailleurs autre chose à faire de plus important qu’à s’échiner à trouver une solution qui, de toute manière, ne dépend pas de lui : il doit mener sa propre existence simple et singulière, son existence d’idiot.
La manière dont il la vit ne va d’ailleurs pas sans heurts, son comportement en société étant perçu, selon l’expression d’Hamsun, comme une «  contradiction vivante 49 ». Non pas que l’idiot, lorsqu’il se retrouve dans des soirées avec des gens «  bien comme il faut », recherche la provocation ‒ il faudrait pour cela qu’il se sente supérieur aux autres ‒ ; mais son comportement, ses paroles ne peuvent que perturber, déranger les bonnes manières et les convenances.

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