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L'art de mourir

De
166 pages
Publié en 1919, cet art de mourir reste le plus connu des manifestes en faveur de l'euthanasie volontaire. Texte polémique, violent, parfois choquant pour nos sensibilités contemporaines, il s'inscrit pourtant dans une certaine modernité. Il traite de la gestion par l'individu de sa vie et de sa mort. Avec un demi-siècle d'avance l'auteur décrit ce que Michel Foucault pensera sous la notion de bio-pouvoir. Ce médecin militaire montre également l'importance qu'il convient d'accorder - fait nouveau pour l'époque- à la douleur.
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L'Art de Mourir
DÉFENSE ET TECHNIQUE SECONDÉ DU SUICIDE

Thanatologie Collection dirigée par Pierre Hocquard et Anita Kech

Les débats actuels sur les fins de vie, l'exigence de nouveaux rituels funéraires, les fléaux modernes - pandémies, catastrophes naturelles, désastres technologiques - et autres figures plus ou moins inédites de la mort collective, ont relancé la réflexion sur la mort, les morts et le mourir. La collection « Thanatologie» souhaite promouvoir - à côté d'un certain nombre de rééditions, témoignages, histoires de vie, manifestes - des recherches novatrices et critiques en sciences humaines et sociales mais aussi en médecine, droit, sciences et techniques. Elle est rattachée au CERETH, le Centre de Recherches Thanatologiques.

DR BINETcSANGLE
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DE

PSYCHOLOfdE

L'ART
DE

MOURIR
Défense
du Suicide

et Techt)ique secondé

L'Harmattan 5-7, rue de l'École-Polytechnique: 75005 Paris FRANCE
L'Hannattan Hongrie It Espace Fac..des L'Harmattan Sc. Sociales, BP243, Universilé KInshasa Pol. et Adm. :

Konyvesbo Kossulh

L'lIarmattan Italia Via Degli Al1isti, 15 10124 Torino ITALIE

L u. 14-16

!UN XI

L'Harmattan Burkina Faso 1200 logements villa 96 12B2260
Ouagadougou 12

1053 Budapest

de Kinshasa - RDC

1ère édition,

Albin

Michel,

1919

http://www.librairieharmattan.com diffusion.harmattan@wanadoo.fr harmattan l@wanadoo.fr

iÇIL'Harmattan, 2006 ISBN: 2-296-01622-7 EAN : 9782296016224

PRÉSENTATION

L'histoire des idées nous offre parfois d'étranges spécimens. Ainsi en va-t-il de cet Art de mourir, publié en 1919 par les éditions Albin Michel et sous-titré Défense et technique du suicide secondé. Il serait toutefois réducteur de n'y voir qu'un fait-divers de la pensée ou, comme on a pu le dire - non sans quelques raisons - les propos d'un esprit exalté. « Après l'art d'engendrer », prévient l'auteur dès les premières lignes de sa préface, « voici l'art de mourir ». Publié un an auparavant, le

Haras humain! - consacré à la naissance participe en effet de la même préoccupation. Certes, en soulignant que les qualités de l'espèce sont plus importantes que les choix privés, le premier affinne le primat du collectif sur
1

Charles

BINET-SANGLE, Le haras

humain,

Paris, Albin

Michel, 1918. Le succès du livre est tel qu'une seconde édition, revue et corrigée, paraîtra en 1926.

Il

PRÉSENTATION

l'individuel alors que le second rappelle, avec force, l'irréductible valeur de la personne. Mais, pouvoir de vie ou pouvoir de mort, n'est-ce pas toujours de pouvoir dont il est question? En d'autres termes, ces deux œuvres parlent - et ne parlent que - de ce qu'il est convenu aujourd'hui d'appeler le hia-pouvoir. Difficile, dans ces conditions, de présenter l'un sans évoquer, même

brièvement, l'auteur.

l'autre

-

comme nous y invite

POUVOIR DE VIE

Né en 1868, à Clamecy dans la Nièvre2, Jules Binet - qui écrit sous le nom de Charles Binet-

Sanglé - avait en un sens vocation à s'intéresser
à ces problèmes de politique sanitaire. Médecin aux Armées, il avait préparé, en 1892, sa thèse sur I'histoire de l'examen médico-légal des cadavres, dans le laboratoire de médecine légale du professeur Lacassagne3. L'époque était favorable à ce genre de réflexion comme en
2
3

Mort en 1941.

MA YEUR Jean-Marie et HILAIRE Yves-Marie (dir.), Dictionnaire du monde religieux dans le monde contemporain, 9, Les sciences religieuses, Paris, Beauchesne, 1996.

PRÉSENTATION

III

témoigne la fondation, en 1913, de la Société française d'eugénique. Crée, trente ans auparavant, par Félix Galton (cousin de Darwin), ce terme anglais servait à désigner « l'étude des facteurs soumis au contrôle social et susceptibles d'augmenter ou de diminuer les qualités soit physiques soit mentales des futures générations» 4. On vivait alors dans la crainte de la décadence et de son substrat biologique, la dégénérescence ou atavisme - littéralement, le retour à un stade antérieur de l'évolution. L'ombre de la théorie évolutionniste de Darwin (1859) et des lois de Mendel - énoncées dès 1865 mais redécouvertes au tournant du siècle - règnent en effet sur les
esprits. Les caractères de l'espèce sont héréditaires et la sélection, pense-t-on, nécessaire à leur excellence.

4 Pour le domaine français, on pourra se reporter, entre autres, aux travaux de Gwen TERRENOIRE L'eugénisme (<< avant 1945: modèle américain et particularités du cas français », Ethique, nOl4, 1994/4, p. 62-74), à ceux d'Alain DROUARD,(<< Aux origines de l'eugénisme en France », Population, 2, 1992, p. 435-460; Une inconnue des sciences sociales: la fondation Alexis Carrel 1941-1945, Paris, Maison des sciences de I'homme, 1992) au de PierreAndré TAGUIEFF(dont «Eugénisme ou décadence », in Ethnologie française, «Penser l'hérédité », XXIV, 1994, vo!.l, p. 81-103).

IV

PRÉSENTATION

Mais, que se passe-t-il lorsque la civilisation interrompt l'œuvre de la nature, s'interroge Charles Binet-Sanglé en accord avec les eugénistes? A quoi risque-t-on d'assister lorsque l'institution du mariage - uniquement préoccupée par I'héritage et la dot, déplore pour sa part l'auteur - se substitue à l'instinct et à sa puissance sélective? Réponse: il y a risque de dégénérescence. Pour éviter un tel affaiblissement de l'espèce, il imagine, dans une sorte d'utopie politiqueS, la mise en place d'un certain nombre de mesures rigoureuses (avortement libre6, éducation anticonceptionnelle7) ainsi que l'instauration de ce qu'il appelle le «mariage

5

Si les thèses eugénistes de l'auteur n'ont rien d'original

pour l'époque - on les retrouve chez d'autres écrivains et savants - en revanche, il est le seul à avoir choisi ce genre littéraire et sociologique qui, plus qu'un programme, doit être considéré, ne serait-ce que par sa dimension polémique, comme une véritable utopie (sur cette question, cf. notamment « Le nouvel esprit utopique », Mouvements, n045/46, 2006). 6 Dans les cas les plus graves, il envisage même la castration ou l'infanticide. 7 Sur ce point, Charles Binet-Sanglé s'appuie, entre autres, sur les travaux de la féministe Nelly Roussel. Notons que c'est contre ce courant de pensée que sera votée la loi du 31 juillet 1920, punissant d'amende et d'emprisonnement toute propagande anticonceptionnelle.

PRÉSENTATION

v

rationnel» La science de l'hérédité l' « héréditologie » - doit donc pallier la nature absente et présider à la « procréation rationnelle ». En un mot, 1'« anthropogénétique » 9 française» en particulier - la meilleure sélection possible et, ce, sans coercition mais non sans mesures fortement incitativeslO. Le consentement individuel demeure en effet la règle, même pour les personne jugées les moins aptes à servir l'espèce: « Tout ce qu'on peut faire c'est d'encourager le suicide des mauvais générateurs et, à cet eifet, de créer un institut d'euthanasie, où les dégénérés, fatigués de la vie, seront anesthésiés à mort à l'aide du

réalisera pour 1'homme en général

-

et la « race

8

9 Le tel111ede « race» est à entendre ici comme une sousvariété de l'espèce. L'idée de « race pure» est donc tout à fait étrangère à l'auteur qui, instruit par la zootechnique, est on ne peu plus favorable aux croisements et métissages. On ne saurait par conséquent lui imputer une quelconque responsabilité dans les thèses eugénistes ultérieures de nature raciste. la Ainsi, un bon reproducteur toucherait un salaire annuel au moins égal à celui d'une étoile du cinéma, indique même l'auteur, dans un souci maniaque de précision, caractéristique du genre. La première grande utopie, celle de l'Atlantide, ne présente-t-elle pas déjà une telle propension? (Platon, Critias, 112 e et sv.).

Éd. cit. p. 29 et 159.

VI

PRÉSENTATION

protoxyde d'azote ou 'gaz hilarant' » 11. Passons sur la brutalité des propos - chargés de sinistres

connotations pour les générations ultérieures mais totalement absentes chez l'auteur, nous l'avons vu - pour ne relever que le lien, presque naturel, que l'auteur établit entre eugénisme et euthanasie, bonne naissance et bonne mort. Nous y reviendrons. Ainsi résumé - et malgré ses outrances - Le haras humain n'est pas sans évoquer l'irrésistible mouvement de contrôle de la reproduction qui va traverser tout le )(XC siècle. De la lutte contre les maladies vénériennes (et du certificat prénuptial) à la baisse tendancielle du taux de fécondité, de la contraception au diagnostic préimplantatoire (qui sélectionne les embryons), sans oublier le suivi médicalisé des grossesses et de la prime-enfance, n'assiste-t-on pas au vaste mouvement de sélection que Charles BinetSanglé appelait de ses vœux? A cette réserve près qu'au volontarisme du polémiste s'est largement substitué aujourd'hui un « eugénisme 12 libéral» - peut-être plus coercitif encore ?
11

12Nous reprenons l'expression des bio-éthiciens allemands que cite Jürgen HABERMASin L'avenir de la nature humaine. Vers un eugénisme libéral?, trad., Paris, Gallimard, 2002.

Éd. cit. p. 129.

PRÉSENTATION

VII

POUVOIR

DE MORT

«Au vieux droit de faire mourir ou de laisser vivre », affinnait Michel Foucaultl3, «s'est substitué un pouvoir de faire vivre ou de rejeter dans la mort ». Avec le Haras humain, nous sommes bien dans cette configuration. Mais, le bio-pouvoir doit-il s'arrêter là ? Assurément pas,

s'il faut en croire Charles Binet-Sanglé - qui anticipe, une fois encore, sur une tendance contemporaine14. Le « faire-vivre» doit s'accompagner, selon lui - et en accord avec la pensée de Foucault - d'un « droit de mourir ». Tel est l'objet du présent ouvrage. En effet, si l'auteur reconnaît à la Révolution française le mérite d'avoir dépénalisé le suicide, il reproche aux pouvoirs qui lui ont succédée de s'être jalousement accrochés à leur droit régalien - le droit de mort - et de ne pas avoir encore
13

Michel FOUCAULT,Histoire de la sexualité,

I, La volonté

de savoir, Paris, Gallimard, 1976, p.181. 14Depuis une vingtaine d'années, en effet, tous les sondages montrent l'existence d'une opinion publique favorable à l'euthanasie, dont l'ampleur ne semble pas diminuer (79% à 86%). Pour une analyse approfondie de ce phénomène social, nous nous permettons de renvoyer à l'enquête de Anita HOCQUARD, 'euthanasie volontaire, Paris, PUF, L 1999.

VIII

PRÉSENTATION

«supprimé toute poursuite contre l'auxiliaire» du suicidel5. Car c'est bien de suicide assisté dont il est question. Ce que l'on nomme aussi « meurtre par compassion» ou, plus récemment, «euthanasie volontaire », non seulement ne constitue pas un crime, selon l'auteur, mais relève clairement du devoir lorsqu'il s'agit d'aider un incurable à en finir avec la vie. Mais d'où viendrait, pour celui qui donne la mort, la légitimité d'un tel acte? La réponse est sans ambiguïté: seule 16 peut rendre rationnel le l'« algie incurable» suicide - secondé ou non. Pour Binet-Sanglé, en

effet, la douleur est un mal. Plus précisément, elle est le mal par excellence. Et nous voyons dans cette position - après son analyse du biopouvoir - le second trait de modernité de l'auteur. Ille dit: « Chez l'homme parfaitement

notons-le, l'unique motif (avec le caractère incurable de la maladie) sur lequel s'accordent les trois « euthanasiens » préposés à cette tâche, pour aider le sujet à mourir (p. 146-147). Pour une comparaison avec les conditions actuelles d'aide à la mort, dans un pays - la Hollande - qui a dépénalisé, sous conditions, l'euthanasie, on se reportera au bouleversant témoignage de Bert KEIZER, Danse avec la mort, trad., Paris, La Découverte, 2003.

15Infra p. 30. 16Qui constitue,

PRÉSENTATION

IX

sain la vie s'écoule sans douleur» 17. Cette dernière ne peut donc être que l'effet d'une maladie ou d'un défaut de constitution. Pis, d'effet, elle devient à son tour cause de souffrances: tristesse, pessimisme, abattement. Elle fait de la vie un fardeau. On le voit, Charles Binet-Sanglé ôte à la douleurls tout ce que la tradition lui avait attribué - à tort ou à raison de valeur et de sens19. Ainsi, ce n'est que par accident qu'elle serait capable de forger le caractère et d'élever l'individu mais, en aucun cas, elle ne saurait, par exemple, participer à un quelconque salut. Ni prix à payer, ni peine d'une faute, ni utile indice d'un danger, ni salubre rappel de notre condition, la douleur ne possède pas le moindre sens. Effet de causes, cause
17Infra p. 75. Ajoutons que quelques années plus tard, G. Leriche définira ]a santé comme étant «]a vie dans le silence des organes. » 18 Nous utilisons les deux termes (souffrance et douleur) indifféremment. 19 Deux auteurs, aujourd'hui quelque peu oubliés, peuvent servir de repères pour explorer ce champ philosophique extrêmement vaste. Le premier, Max SCHELER, développe une approche plutôt phénoménologique de ce thème (Le sens de la souffrance, trad., Paris, Aubier-Montaigne, s.d.), que l'on peut compléter par les analyses de Maurice PRADINES pour qui la douleur fonde la «sensorialité de défense », essentielle aux vivants (La fonction perceptive []94]], rééd., Paris, Denoël-Gonthier, ]981).

x

PRÉSENTA nON

d'effets, elle n'est rien d'autre qu'un phénomène aveugle, régi par le déterminisme causal. Les très

longs développements20 - toute la seconde partie
du livre - que l'auteur consacre à ce thème ne sont finalement rien d'autre que le déploiement de la vie jugée mauvaise et de son remède: la bonne mort c'est-à-dire l'euthanasie. Cette philosophie de la vie, notons-le, est

d'abord profane

-

on ne pouvait en attendre

moins de la part de ce libre-penseur. Elle ouvre, en outre, la voie à une véritable unification du monde animal. L'homme n'est pas un empire dans un empire. Nul privilège, en effet, ne peut le faire sortir de la chaîne des vivants. Nulle prérogative ne peut l'exempter du destin commun à tous les êtres de chair et de sang: la souffrance. Dès lors il est comme condamné ainsi qu'en témoigne la sensibilité

contemporaine - à faire preuve de la plus totale
compassion avec tous ceux ou tout ce, qui souffrent - indépendamment des questions de complexions, de races ou d'espèces. La douleur
20On ne saurait trop mettre en garde le lecteur quant aux informations « scientifiques» avancées ici. En près d'un siècle les savoirs neuro-physiologiques ont beaucoup évolué, sans compter que l'auteur fait preuve, déjà pour son époque, d'une coupable liberté avec le choix de ses sources!

PRÉSENTA nON

XI

est - hélas -la chose du monde (vivant) la mieux partagée. C'est en ce sens, nous semble-t-il, qu'il faut comprendre l'intérêt de l'auteur pour le protoxyde d'azote. Parmi tous les moyens de (se) tuer, celui-ci a en effet sa faveur. Ce gaz, utilisé un temps en chirurgie 21, n'est jamais présenté comme un « simple» anesthésique. Pour lui, il ne prive pas seulement de la sensibilité. Il est d'abord un analgésique. Il supprime la douleur et, le cas échéant, la vie 22.

Comment, dans ces conditions, ne pas inscrire Charles Binet-Sanglé dans la préhistoire de la médecine actuelle? Il annonce, avec un demisiècle d'avance, les actions du Saint Christopher 's Hospital de Londres, première structure médicale à s'être souciée, dans les
21Signalons que la première intervention, avec anesthésie moderne, a été pratiquée (avant l'invention du chloroforme) avec de l'éther par William Morton, en 1846 à Boston. Jean-Charles SOURNIA, ui rapporte l'information (Histoire q de la médecine, Paris, La Découverte, 1992, p. 239), signale que le protoxyde d'azote (N20) - utilisé par la suite - avait été initialement écarté parce qu'il avait trop longtemps servi, à faible dose, dans les attractions foraines. 22Un peu comme la morphine, utilisée à haute dose dans les phases terminales de certaines maladies incurables, peut avancer le terme de la vie.

XII

PRÉSENT A nON

années 1970, de la douleur des grands malades et

de la prise en charge des fins de vie 23. Les mouvements contemporains en faveur d'un droit de mourir dans la dignité, au même titre que la multiplication des unités de soins palliatifs, trouvent assurément-là leur commune origine. Le contraire de la vie n'est pas la mort mais la douleur. Ce petit texte ne dit pas autre chose.
P. H., A. K.

23Binet-Sanglé parle des cancéreux mais il consacre également tout un chapitre, le huitième, à la douleur causée par l'agonie.