L
74 pages
Français

Vous pourrez modifier la taille du texte de cet ouvrage

Obtenez un accès à la bibliothèque pour le consulter en ligne
En savoir plus

L'Economie de la nature

-

Obtenez un accès à la bibliothèque pour le consulter en ligne
En savoir plus
74 pages
Français

Vous pourrez modifier la taille du texte de cet ouvrage

Description

L’expression «économie de la nature» a surgi dans le vocabulaire des sciences au XVIIIe siècle bien avant que le néologisme «écologie» ne s’impose à nous, plus d’un siècle et demi plus tard. Chez Carl von Linné, Gilbert White ou Charles Darwin, l’économie de la nature désigne l’organisation des relations entre les espèces au vu du climat, du territoire et de leur évolution. Cette économie pense l’imbrication des espèces, y compris les êtres humains, dans un réseau d’interactions incommensurables et impondérables. Mais très vite, les physiocrates, les premiers «économistes», la dévoient pour fonder une science de l’agriculture subordonnée à de prétendues lois du marché. Un détournement dont nous pâtissons jusqu’à ce jour.
Tant que ne sera pas restitué son sens, le terme «économie» nous donnera l’impression de voir double dès lors que flanqué de celui d’«écologie». Il nous sera alors dit qu’il faut tenter de réconcilier l’une à l’autre, comme s’il s’agissait de deux champs distincts. Ce court essai s’emploie à redonner ses droits à l’économie de la nature.

Sujets

Informations

Publié par
Date de parution 03 octobre 2019
Nombre de lectures 21
EAN13 9782895967644
Langue Français

Informations légales : prix de location à la page 0,0020€. Cette information est donnée uniquement à titre indicatif conformément à la législation en vigueur.

Exrait

Feuilleton «Les économies»
Avant que la corporation des économistes n’en monopolise le sens et la portée, le mot «économie» a reçu plusieurs significations des domaines des sciences, des arts et de la vie sociale. On ne saurait donc réduire l’économie aux seuls enjeux d’intendance financière et marchande auxquels on a voulu la cantonner. Ce feuilleton théorique vise à restaurer les différentes acceptions du terme «économie» et à en faire valoir l’actualité, pour ensuite synthétiser tous ces usages dans une définition conceptuelle en lieu et place de celle, idéologique, qui s’est imposée à nous.
1. L’économie de la nature
2. L’économie de la foi
3. L’économie esthétique
4. L’économie psychique
5. L’économie conceptuelle
6. L’économie politique


© Lux Éditeur, 2019
www.luxediteur.com
Dépôt légal: 4 e  trimestre 2019
Bibliothèque et Archives Canada
Bibliothèque et Archives nationales du Québec
ISBN (papier) 978-2-89596-299-1
ISBN (epub) 978-2-89596-764-4
ISBN (pdf) 978-2-89596-954-9
Ouvrage publié avec le concours du Conseil des arts du Canada, du Programme de crédit d’impôt du gouvernement du Québec et de la SODEC. Nous reconnaissons l’aide financière du gouvernement du Canada pour nos activités d’édition.

Manifeste
«Économie».
Ce terme renvoie aujourd’hui spontanément à des notions telles que le marché, la production, la consommation, la capitalisation, voire le capitalisme lui-même, alors que ce vocable – «économie» – et ses co-occurrences – «circulation», «épargne», «investissement», «commerce», «échange» – ont acquis dans l’histoire bien d’autres acceptions, d’autres significations, d’autres définitions que celle désormais exclusivement en usage. Durant des siècles, le mot «économie» s’est décliné dans une constellation d’expressions couvrant plusieurs disciplines scientifiques et pratiques culturelles. La biologie, les sciences de la nature, la logique, les mathématiques, la théologie, la sociologie, la science juridique, la critique littéraire, la linguistique ou la psychanalyse ont chacune développé leur «économie». Ce terme a une multitude de sens que la «science économique» s’est employée à effacer ou à récupérer.
Avant de traiter d’«écologie», terme en vogue de nos jours, les naturalistes se sont intéressés à l’«économie de la nature», syntagme qui désigne l’ordre naturel en tant qu’il se perpétue à travers des séries d’aléas. En critique littéraire, l’«économie du récit» désigne les procédés que l’auteur utilise pour faire s’enchaîner dans un lien de cause à effet des actions menant à une situation anticipée. Pour les juristes, la cohérence interne d’un texte législatif et son adéquation aux normes juridiques relèvent toutes deux de l’«économie de la loi». En psychanalyse, on entend par «économie psychique» le processus par lequel le sujet dépense en tout ou en partie ses pulsions, et ce, en investissant des objets et en négociant avec un ordre moral…
Toutes ces économies ne sont certes pas synonymes entre elles, mais elles ne s’en tiennent pas pour autant au simple statut d’homonymes. Si chacun de ces usages renvoie à une pratique rigoureuse et à une définition précise, que tous partagent la même appellation montre qu’un sens transversal les unit. Il serait aussi insensé de chercher à assimiler l’acception psychanalytique du terme «économie» à celle en vigueur en théologie qu’à chercher à rompre tout lien entre elles. Ce n’est pas par hasard si ce mot a éclos dans toutes ces disciplines; il provient d’une matrice commune de la pensée.
Toutes les considérations placées sous le terme «économie» doivent être abordées comme économiques à part entière, au titre de la notion elle-même. Définir l’économie, en élaborer le concept, appelle donc un effort de synthèse de toutes ces acceptions. On observe que dans toutes ces déclinaisons, l’économie relève de la connaissance des relations bonnes entre éléments, entre gens, entre sèmes, entre choses. Et pour conférer une dimension politique à la notion, disons de l’économie qu’elle tient par moment d’une connaissance des relations escomptées, au sens de finalités, au sens de délibérations sur les fins.
À quoi bon ce chantier de recherche? D’abord, pour reprendre l’économie aux économistes. C’est-à-dire, d’emblée, dissocier économie et capitalisme – ce capitalisme qui, par ses aspects destructeurs, iniques, absurdes et pervers, ne correspond en rien à l’esprit de l’économie en son sens plein. Dissocier également économie et intendance, au sens plus large de l’administration des biens. Redonner tout son potentiel sémantique à l’économie permet ainsi de doubler, sans les dénigrer ni les discréditer, les penseurs dits «hétérodoxes» ou «politiques» de la discipline, lesquels ont, pendant des années, catalysé la réplique aux idéologues de leur champ. Toutes les tâches auxquelles ils s’attèlent – la critique de la financiarisation des rendements industriels, la déconstruction du discours sur la dette, la défense des services publics face aux règles du libre-échange, la dénonciation de l’évitement fiscal et la recherche de nouveaux paliers d’imposition – finissent à tort par les faire passer pour les seuls capables de donner le change aux penseurs doctrinaires de la Société du Mont-Pèlerin, de l’école de Chicago, de la Table ronde européenne ou des départements de science économique des universités. Le circuit fermé de la pensée que les dogmatiques se réjouissent d’arpenter sans cesse, leurs dénonciateurs patentés en ont surtout refait la cartographie pour en tisser point par point la doublure critique. De fait, la sémantique de l’économie s’en est trouvée enfermée là. Ce dialogue de sourds, qui se perpétue d’un ouvrage à l’autre, trahit une appartenance sociale commune à un ordre professionnel qui confère à ses membres le pouvoir exclusif de parler d’économie. C’est un problème.
Actuellement, le poids hégémonique de ces usages nous empêche de nous référer à l’économie autrement que pour évoquer le domaine de la production de biens commerciaux et la thésaurisation du capital. Sauf à faire de ces acceptions particulières une source de métaphores. On finit alors par emprunter des termes à la science économique en fonction du sens seul qu’elle leur a conféré. C’est ainsi qu’on nous inflige des syntagmes idéologiques tels que le «capital santé» et la «gestion des amitiés», quand on ne nous demande pas carrément de nous «vendre» auprès de services de «ressources humaines». Parce que les économistes se sont approprié le lexique de l’économie pour en faire leur fonds de commerce, et comme si nous étions en déficit de signification du reste, il nous faudrait recourir, selon le sens qu’ils lui donnent, à ce vocabulaire pourtant ouvert jadis à tous les domaines de la pensée.
Ôter l’économie aux économistes, donc, et la restituer à celles et ceux qu’elle concerne. Desserrer cette chaîne de significations et exposer le terme à l’actualité de sens trop souvent oubliés. Il n’y a pas en propre d’économistes, car traitent d’économie à leur façon respective horticulteurs et physiologistes, littératrices et ingénieurs, philosophes et psychanalystes. Que cette importante notion maintenant reprenne ses droits et regagne les champs de ses usages.

L’économie de la nature
Dans le Journal des Goncourt, que vous m’avez donné à lire, je suis tombé sur le récit d’une visite aux galeries d’histoire naturelle du Jardin des Plantes, où vos charmants auteurs déplorent le peu d’imagination de la Nature, ou du Bon Dieu. Par ce pauvre blasphème se manifestent la sottise et l’incompréhension de leur petit esprit. Quelle diversité, tout au contraire! Il semble que la nature ait cherché tour à tour toutes les façons d’être vivante, de se mouvoir, usé de toutes les permissions de la matière et de ses lois. Quelle leçon dans l’abandon progressif de certaines entreprises paléontologiques, irraisonnables et inélégantes! Quelle économie a permis la subsistance de certaines formes!
André G IDE , Les faux-monnayeurs

S I LE TERME «ÉCONOMIE» ne s’était pas trouvé dévoyé par d’autoproclamés «économistes», jamais celui d’«écologie» n’aurait eu à s’inventer. Sous l’écologie, point une économie qui ne dit plus son nom, maintenant que ces économistes ont achevé de la retourner contre elle-même, contre sa polysémie. Plaçant en son cœur la production, la marchandise, la consommation et le capital plutôt que la question des contingences naturelles, la délibération politique qu’elle suscite et les questionnements spirituels qu’elle appelle, le discours hégémonique nous contraint à traiter d’économie pauvrement.
Il y a deux siècles et demi encore, plutôt que d’écologie était-il donc question d’économie: une économie de la nature suffisait à décrire le fait d’un équilibre vivant mais précaire entre des espèces évoluant dans les écosystèmes. En troquant l’économie pour l’écologie au tournant des XIX e et XX e  siècles, à l’aube des bouleversements planétaires provoqués par la révolution industrielle, des scientifiques faisaient alors une concession sémantique majeure à l’ordre dominant: réduire l’économie à la comptabilité et au commerce, et l’écologie à un champ d’études marginal des écosystèmes. Aucun autre mot qu’«économie» n’avait pourtant été requis depuis le XVIII e  siècle pour désigner sensément le fait d’une appartenance commune des espèces – animales et végétales – à des territoires et à leurs climats, les sujets humains y compris. L’ensemble des considérations sur les stratégies vitales d’habitat, d’alimentation et de reproduction ne pouvait alors passer pour autre chose qu’une économie générale. Des référents très différents se rencontraient sous cette appellation d’«économie» et trouvaient en elle leur point focal. Avec la perte de l’acception naturaliste de l’économie, des approches jadis intégrées se sont vues dédoublées. La modernité nous a amenés à parler d’écologie plutôt que d’économie de la nature, en scindant – hélas! – les considérations sur la nature et celles portant sur l’industrie et le commerce.
Sans cette regrettable dichotomie entre écologie et économie marchande, «économie de la nature» serait l’expression à laquelle on se référerait spontanément encore, en faisant, par exemple, le récit de la réintroduction par les autorités publiques d’une quinzaine de loups dans le parc de Yellowstone, aux États-Unis, en 1995, pour le revivifier. On n’en avait pas vu depuis soixante-dix ans. En particulier les cerfs, qui reconnaissaient en eux leur principal prédateur. Sans lui, ces cervidés en surnombre en étaient venus à se nuire mutuellement, ayant rogné jusqu’à la dernière tige qui pût pousser. Le paysage était devenu lunaire… Fraîchement réintroduits, les loups ont bien entendu trucidé leur lot de cerfs, mais ils les ont surtout tenus en respect. Depuis lors, les cerfs ne fréquentent plus les gorges et les vallées où ils se trouvent vulnérables. La flore y renaît donc, et avec elle la faune. La taille des arbres a quintuplé en six ans, les peupliers et les saules ont réapparu. En quelques années, des forêts entières ont repris leurs droits sur le territoire. Elles attirent conséquemment les oiseaux, puis les castors, dont les barrages génèrent de réels habitats pour les loutres, ragondins et canards. Et ce, sans parler de la multiplication de poissons, reptiles et amphibiens qu’entraîne cette nouvelle conjoncture. Si le cheptel des coyotes diminue également en raison de la présence des loups, cela entraîne en revanche une augmentation saisissante du nombre de lièvres ou de souris, qui attirent à leur tour faucons, belettes, renards et blaireaux, suivis de charognards tels que les corbeaux et les aigles. Il n’en fallait pas davantage pour que les ours interviennent, les baies s’étant remises à pousser dans les arbustes. Même les rivières sont devenues méconnaissables, leur lit se transformant en raison du remblaiement des sols et de la stabilisation des rives par les arbres. Leur courant s’est révélé plus net, formant des canaux et, çà et là, des marais [1] .
L’économie, en ce sens, consiste en une pensée des relations au vivant. Dans cette organisation générale, la seule arrivée de quelques loups a produit des effets en cascade, difficilement prévisibles, fort peu programmatiques, comptables de rien, mais intuitivement escomptés. Si cette introduction fut le résultat de politiques humaines délibérées, tout comme leur disparition l’était, elle a seulement participé d’un ordre dont les arrangements sont impondérables et inconstants. En revanche, il a suffi, récemment, qu’un pêcheur amateur jette négligemment quelques truites dans le lac Yellowstone, par erreur ou dans le but de les voir proliférer, pour que sa proie fragile, la truite fardée, disparaisse, ce qui a eu pour effet, en cascade, d’éloigner du site les balbuzards, pélicans blancs et pygargues à tête blanche, parmi d’autres oiseaux piscivores qui s’en nourrissaient. Leur absence a aussi provoqué sur les rives le départ d’autres prédateurs comme les grizzlis, ours noirs et loutres de rivière. La décimation de la truite fardée a aussi entraîné le développement en surnombre de ses propres proies, de grosses puces d’eau qui dévorent maintenant allègrement des plantes microscopiques [2] …
L’économie de la nature est une pensée et une conscience de cette souveraineté des rapports. Elle nomme aussi le fait de notre participation à cet ensemble.
Cette économie, le babil contemporain ne permet plus de la considérer en tant que telle. Les idéologues de la modernité ont neutralisé l’enjeu des choix sémantiques, réduisant l’économie au monde marchand et concédant le néologisme d’«écologie» à sa marge. En scindant ce terme en deux, on a généré entre économie et écologie un parallélisme factice qui formate aujourd’hui les consciences. Soumis à un sens brisé de l’économie, les peuples voient désormais des prédateurs financiers déterminer sa signification, en négligeant toute considération sur la précaire biosphère de notre planète. L’écologie, confinée à son souci des écosystèmes, fait maintenant face à une économie ne signifiant plus désormais que l’intendance des marchés financiers et commerciaux. Pourtant, le terme «économie» faisait tenir jadis en elle-même la dialectique entre nature et monde humain; on ne pouvait alors penser l’une sans l’autre. Par cet effet de vocabulaire, notamment, les pouvoirs ont ainsi su désarmer les peuples.
Force est de replonger dans les textes anciens pour favoriser à nouveau le sens et le questionnement. L’archéologie de la pensée économique ouvre sur ce qui, jadis, dans des moments d’étonnement inspirés tantôt par la théologie, tantôt par des situations générales d’indigence, relevait d’une appréhension des multiples relations qui font notre monde, nous constituant nous-mêmes et nous liant à un faisceau de relations extérieures. Revenons-y.
L’économie comme œuvre souveraine
Au XVIII e  siècle, le Suédois Carl von Linné, pionnier des sciences naturelles, confère au concept d’«économie de la nature» toute son autorité. Dans Œconomia naturæ, la notion transcende la seule taxinomie (classification des espèces, liste de leurs propriétés et description de leurs facultés) pour donner à penser l’orchestration de l’ensemble des éléments du monde [3] . Le cycle économique de la nature porte sur la façon dont les espèces, concomitamment et interactivement, s’abritent, se défendent, chassent et se reproduisent. Le tout plus que les parties intéresse cette lecture. Elle s’inscrit dans un vaste projet universel. Un principe régulateur ordonne les stratégies, pratiques et habitudes qui animent les différents éléments du monde. C’était là sans détour leur économie.
Des lecteurs empressés ont pu confondre cet usage particulier du terme «économie» avec une métaphore anachronique empruntée aux sciences économiques, comme s’il fallait y reconnaître l’administration du monde dans l’esprit du management moderne, au vu d’acceptions devenues dominantes [4] . Linné, comme ceux qui ont contribué à l’élaboration de la notion d’«économie de la nature» avant lui [5] , développe plutôt un champ de signification découlant de son usage d’abord religieux. Les sciences de la nature doivent aux Pères de l’Église un concept d’économie, qu’ils adaptent pour leur part à l’étude des espèces au XVIII e  siècle. Chez les premiers croyants, l’économie rendait compte d’un rapport profond et complexe entre la condition humaine d’un point de vue temporel, sensible et contingent, et la spéculation à laquelle nous sommes capables de nous livrer en ce qui concerne les principes universels, voire divins, qui nous gouvernent. Pour les premiers naturalistes, eux aussi de pieux chrétiens, le monde des espèces se présente également comme «économique» au sens où il traduit un grand dessein voulu par Dieu. La luxuriance de la nature médiatise en quelque sorte la volonté divine, comme un reflet y donnant accès indirectement [6] .
La nature est l’œuvre de Dieu et l’économie qui s’en dégage, une preuve de Sa volonté. Dans un premier temps, c’est un suprême dessein que célèbre l’ Œconomia naturæ, rigoureux traité, du reste. Son incipit ne souffre aucune équivoque: «Par économie de la nature, on entend la très sage disposition des Êtres Naturels, instituée par le Souverain créateur, selon laquelle ceux-ci tendent à des fins communes et ont des fonctions réciproques [7] .» L’approche est résolument fixiste, elle postule une cohésion parfaite entre les membres d’un même écosystème, de façon à garantir son strict équilibre. Le postulat théologique ne permet pas encore de penser l’extinction ou l’extermination des espèces, pas plus que des évolutions radicales dans leur développement. «Afin que les Choses Naturelles subsistent dans une série ininterrompue, la sagesse de l’Esprit Souverain a ordonné que tous les vivants travaillassent sans cesse à produire de nouveaux individus, que tous les Êtres Naturels tour à tour se tendissent une main secourable pour la conservation de n’importe quelle espèce et que, enfin, la mort et la destruction de l’un servissent toujours au rétablissement de l’autre [8] .»
Mais la théologie n’est là qu’un des aspects en cause. Classer les espèces selon cette approche novatrice suppose de déterminer leur place dans la vaste organisation dans laquelle toutes se trouvent interreliées. Bien que contesté et amendé par la suite dans ses termes, un tel modèle marqua une avancée par ses prémisses.
Cette économie de la nature concerne au premier chef l’agronomie. Impossible de développer un rapport à la terre sans considérer les innombrables interactions dont elle est l’objet.
Les Excroissances très abondantes dans ces lieux bas s’élèvent et font en sorte que la terre chaque année semble s’accroître plus qu’il ne faut et non sans ennui pour les agriculteurs; mais il faut observer, dans ces transformations, la souveraine industrie de la nature. Car ces lieux bas, inondés chaque année par les pluies, en se remplissant de ces élévations, de stériles et arides qu’ils étaient, se changent en de riches prés et en terres propres aux pâturages. On sait que ces élévations sont formées par l’action des fourmis, l’amoncellement de pierres, les racines recouvertes, les branchages et le piétinement du bétail. Par ailleurs, la cause principale en est le froid de l’hiver qui au printemps fait lever les racines; exposées à l’air, elles croissent et périssent et alors les Polytrics remplissent les espaces vides [9] .
Les agriculteurs ne sont pas exclus de l’équation, mais ils ne dominent pas souverainement la situation. Ils doivent accepter d’en faire seulement partie.
Une vaste série d’interactions imprévisibles sont à l’œuvre, que la notion de Providence divine vient à l’époque recouvrir d’une signification décodable. À juste titre, l’historien Jean-Marc Drouin ne fait pas de l’«économie de la nature» une notion strictement théologique.
Elle assure dans l’œuvre linnéenne de multiples fonctions. Elle garantit la complémentarité des différentes branches de l’histoire naturelle et favorise la circulation des connaissances entre elles. Elle met en évidence l’utilité sociale du naturaliste, découvreur de ressources inemployées. Elle justifie la croyance en un Dieu créateur qui n’a rien fait en vain et, confortant ainsi la théologie, elle rehausse le statut de l’histoire naturelle [10] .
L’économie procède alors tout à la fois de l’épistémologie, de la botanique, de la zoologie, de la géologie, en plus de la théologie, et son discours comporte une portée sociale.
Une génération plus tard, ce postulat divin de Linné ne convainc déjà plus. Il ne fait pas suffisamment cas de la dimension précaire qu’on observe dans l’organisation de la nature, et la téléologie qu’il soutient apparaît donc naïve. Notoirement, Emmanuel Kant se moque de cette vision du «chevalier Linné» voulant que les espèces s’emboîtent les unes dans les autres dans la chaîne alimentaire, chacune passant pour le simple moyen de l’autre appelée à l’avaler [11] . Encore aujourd’hui, un romancier comme John Maxwell Coetzee fait proférer à ses personnages des railleries du genre envers ces «gestionnaires de l’écologie» qui croient que, sciemment, «la fourmi sacrifie sa vie afin de perpétuer l’espèce [12] ». Mais le modèle a le mérite de fournir lui-même toute la terminologie qui permet de le mettre en crise. La profession de foi divine agit ici à la manière d’une dénégation et, ce faisant, elle nomme ce qu’elle ne s’aventure pas encore à traiter. Ce qui constitue déjà une avancée. En présupposant l’équilibre intangible de l’organisation du monde, Linné se trouve à nier une problématique – celle de la contingence radicale de l’organisation naturelle –, tout en façonnant par la négative l’amorce d’un postulat à venir. Paradoxalement, il pose là les termes qu’il n’ose pas encore assumer, lui. C’est bien Linné qui insiste sur les enjeux de propagation, de conservation et de destruction des individus constituant les différentes espèces animales ou végétales. À leur simple classement s’ajoute chez lui la question épineuse de leur rapport dynamique aux contingences du monde, soit le territoire qu’elles habitent, leurs stratégies défensives, la nourriture qu’elles trouvent, le climat. Tout est ici affaire de tâches, de labeur, de production, de forces, de développement ou de croissance, soit d’événements. Si l’approche «économique» de Linné consiste à penser les rapports proportionnés entre les espèces fondant la théorie d’un ordre naturel harmonieux, elle suggère en réalité un ordre que mille situations contingentes rendent précaire. Il n’y a qu’un pas à faire pour imaginer quel dysfonctionnement entraînerait dans le système entier la perte d’un de ces éléments, pas que franchit Linné lui-même dans un moment d’imagination empreint de frayeur: «Si même un seul lombric manquait, l’eau stagnante altérerait le sol et la moisissure ferait tout pourrir. Si une seule fonction importante manquait dans le monde animal, on pourrait craindre le plus grand désastre dans l’univers», lit-on notamment dans une longue déclinaison d’horreurs que projette le traité La police de la nature [13] . Ces considérations comporteront des conséquences profondes sur l’évolution même du concept d’«économie».
Pour l’historien des sciences Camille Limoges, l’équilibre des proportions entre les composantes minérales, végétales et animales qu’imagine Linné suppose en réalité un postulat transcendant. «Cette proportion n’est pas vraiment un effet des interactions des phénomènes naturels, mais plutôt le principe qui les régit [14] .» Pour Linné, «la souveraine industrie de la nature» doit intervenir pour que suffisamment de marais desséchés soient transformés en prés fertiles par l’action concomitante de la sphaigne et de l’eau. La mécanique absolue à l’œuvre repose sur une fragile profession de foi. Mais en envisageant explicitement la thèse contraire sur la précarité du régime, pour la présenter comme impensable, Linné s’est paradoxalement trouvé à pourvoir les termes d’une approche qu’on a finalement adoptée après lui, grâce à lui.
Un savoir précaire
Si on doit à Linné les assises théoriques de l’«économie de la nature», on ne réduira pas pour autant le concept à ce qu’il en a fait. Plutôt que de voir en elle une partition écrite par Dieu, ceux qui reprendront l’expression pour la faire leur s’ouvriront radicalement aux réalités contingentes de la nature. De Gilbert White à Charles Darwin, en passant par Jean-Baptiste de Lamarck et Edward Blyth, l’économie de la nature en vient progressivement à rendre compte du caractère indécidable du questionnement sur l’harmonie de ces agencements multiples. Ces scientifiques se heurtent alors franchement aux intuitions qu’explicitait déjà Linné sur le caractère insondable de la nature:
Voici le sujet le plus illustre et le plus digne d’épuiser la sagacité des hommes laborieux et de permettre aux esprits bien formés d’éprouver leurs forces. Puisque nous sommes bien conscients de notre indigence, et qu’il ne nous échappe pas que la tâche est difficile et trop lourde pour nos faibles épaules, puisque l’expérience d’hommes même très intelligents ne suffirait pas à l’explorer et que de longs volumes ne sauraient pas épuiser ce sujet qu’on doit pourtant éclairer [15] .
Ainsi, d’objet d’étude, l’économie évolue et désigne concomitamment une discipline propre au domaine de la pensée, de la stratégie de connaissance, de l’élaboration de méthodes et de tableaux par lesquels l’esprit s’essaie à dominer ce qui le dépasse, soit, comme tel, ce champ d’interactions infinies que les puissances naturelles rendent insondable. Tout discours portant sur l’économie du monde devient donc économique lui-même: il épargne au chercheur d’innombrables observations afin de lui donner à voir par des conjectures, modèles et synthèses un spectacle surhumain. Bientôt, la science répondra d’elle-même et on ne requerra plus la théologie pour colmater les failles de l’examen. Ce terme d’«économie» évoquera seul une façon de penser l’ensemble d’interactions et de facteurs en tant qu’on ne peut pas, paradoxalement, le saisir comme tel dans son amplitude. Il s’agit, au nom de l’économie, de penser par principes et modèles un réseau d’interactions incommensurables et impondérables. Le discours économique consiste à s’épargner des monstrations exhaustives quant à ce qu’on place schématiquement sous son appellation. Malgré une abondance d’angles morts, on s’essaie à ce tour de force dans la vie de l’esprit.
Tout aussi croyant que Linné, dont il est un lecteur fidèle, le naturaliste anglais Gilbert White se montre néanmoins le premier conscient, une génération plus tard, des brèches de sa théorie. On voit poindre chez lui des agencements dépourvus de garanties sur les débuts ou les fins, des plages de doute sur la fonctionnalité présumée parfaite de tout le système naturel. Ah! il s’émerveille des transformations du têtard lorsqu’il acquiert la forme d’une grenouille – «Comme l’économie de la providence est merveilleuse pour ce qui est des membres de ce si vilain reptile! Quand il est aquatique, il a une queue comme celle d’un poisson et n’a pas de pattes. Les pattes se mettent à pousser, la queue, devenue inutile, tombe, et l’animal se transforme sur la terre ferme [16] !» Et l’engoulevent, cet oiseau complexe, le séduit complètement par son orteil du milieu, «curieusement pourvu d’une serre en dent de scie [17] » lui permettant de harponner ses proies. Le tout jeune hérisson l’impressionne également, lui dont l’épine dorsale apparaît molle et flexible à la naissance, «sinon la pauvre femelle serait bien malheureuse au moment critique de la parturition [18] ». Tout semble s’expliquer. Dans la filiation des idylles gréco-romaines et de l’approche fabuleuse dite «arcadienne», White continue de faire de son Dieu une référence transcendant la réflexion, la Nature passant pour le reflet de Sa volonté [19] .
Rien n’assure que les bovins auront toujours chaud au point de se rendre dans l’étang conformément aux besoins des poissons… Comment fonder sur une scène aussi incertaine le principe épiphanique d’une volonté du Souverain Créateur? Cette «contingence», et les interactions aléatoires qu’elle désigne, nous rapprochent implicitement des premières incertitudes. En plein continent d’ignorance, l’économie de la nature porte par-dessus tout sur une énigme, soit la mise en relation de tant de phénomènes observables suivant des règles présumées mais changeantes. L’économie consiste au recoupement de tellement de questions pertinentes qu’on ne sait plus s’en assurer in fine du sens. Comme appréhender cette infinité de relations possibles entre le poids du faucon, la largeur et les couleurs de la huppe fasciée, la cadence du pas du hibou brun, puis le fonctionnement de leur estomac, la force de leur bec, leur capacité à emmagasiner de la nourriture, les caractéristiques de leur habitat, leurs dispositions à se reproduire, les exigences alimentaires de leurs rejetons ou le parasitage des nids d’autres espèces au moment de l’incubation. Toutes ces caractéristiques ont des incidences sur les événements ordinaires du quotidien naturel. Et de ces événements naissent des conjonctures significatives: la végétation sur une rive sera d’autant plus luxuriante que des poissons dans les eaux environnantes engloutiront les larves dont se délectent également les libellules. Car en les privant au large de leur nourriture, ces poissons inciteront les libellules à quitter ces lieux, elles qui ont aussi pour proie les pollinisateurs qui fécondent tout l’écosystème côtier [21] … Au-delà des connaissances, du savoir, des axiomes et des faits se profile un champ d’études aux interactions multiples et aux conséquences insaisissables, face auquel aucune compétence ne suffit.
Rien n’assure que les bovins auront toujours chaud au point de se rendre dans l’étang conformément aux besoins des poissons…
Mais un soleil de plomb, éblouissant, rend mystérieuse la réalité de ces processus naturels et White se découvre incapable de saisir l’ensemble de l’Œuvre au moment de qualifier la nature de grande «économiste»:
L’instinct qui pousse tout le bétail en été, que ce soit, les bœufs, les vaches, les veaux ou les génisses, à se replier complètement vers l’eau pendant les heures les plus chaudes. Là, à l’abri des mouches et absorbant la fraîcheur de cet élément, certaines plongées dans l’eau jusqu’au ventre, d’autres jusqu’à mi-jambe, les bêtes ruminent confortablement […]. Pendant cette portion importante de la journée, elles produisent beaucoup de bouses dans lesquelles se nichent les insectes; donc, elles fournissent à manger aux poissons qui ne seraient que maigrement alimentés sans cette contingence [20] .
Par que