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L'herméneutique platonicienne de la mort

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Procéder à l'interprétation de la mort chez Platon, afin d'établir non seulement son sens, mais aussi la sagesse de la vie dont la philosophie platonicienne de la mort est assortie, tel est le dessein de l'auteur de cet ouvrage. L'intérêt de cette interprétation de la philosophie platonicienne de la mort réside dans le fait qu'elle se rapporte non seulement à certaines conceptions théologiques, mais aussi à la conception africaine de la mort.

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Ajouté le 01 septembre 2010
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EAN13 9782296700475
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L’herméneutique platonicienne de la mort

Paul-Bienvenu ONANA

L’herméneutique platonicienne de la mort

Préface de Lucien Ayissi

© L’HARMATTAN, 2010 5-7, rue de l’École-Polytechnique ; 75005 Paris http://www.librairieharmattan.com diffusion.harmattan@wanadoo.fr harmattan1@wanadoo.fr ISBN : 978-2-296-12003-7 EAN: 9782296120037

Préface À travers cette herméneutique platonicienne de la mort, M. Paul-Bienvenu Onana entreprend de scruter le sens de la thanatologie platonicienne, telle qu’elle apparaît, tout au moins dans le Phédon et l’Apologie de Socrate, à travers le discours de Socrate sur la mort. Condamné à boire la cigüe après avoir été accusé de corrompre la jeunesse, de ne pas croire aux dieux de la cité athénienne et de transgresser les conventions sociales en vigueur, Socrate ne se contente pas de subir la sentence du tribunal de l’Héliée. Il meurt après un important échange philosophique avec ses disciples sur la mort. Quelles leçons de sagesse pouvons-nous retenir du discours de Socrate sur la mort ? Le fait que ce discours ait été reconnu comme digne d’intérêt par l’histoire de la philosophie prouve-t-il, à suffisance, qu’il contient une grande sagesse, notamment un art de penser la vie présente et future, celui de bien vivre et de bien mourir que le vieux philosophe, par les soins de son héritier Platon, a bien voulu léguer à toute la postérité ? De quel intérêt la philosophie platonicienne de la mort peut-elle encore être pour nous qui vivons dans un monde dominé par le « nummothéisme », c’est-à-dire la divinisation absolue de l’argent, et dont l’hédonisme ravageur assimile le corps à une belle fabrique des aphrodisia devant mériter beaucoup plus d’attention et de soins que l’âme ? Que peut bien inspirer aux hommes accrochés aux biens matériels et aux jouissances des moments de la vie présente la problématique platonicienne de la vie future ? Telles sont les questions de sens et de pertinence autour desquelles s’articule l’herméneutique à laquelle M. Onana 5

soumet une thanatologie idéologiquement débitrice non seulement de la mythologie des poètes comme Homère, Hésiode et Pindare, mais aussi de l’orphisme et du pythagorisme. Étant donné que la thanatologie platonicienne est fondée sur la conviction que la mort doit être « débiologisée » et dédramatisée, compte tenu du fait qu’elle est moins une fatalité qu’une nécessité, M. Onana conclut que, pour Platon, la mort biologique est celle à laquelle préexiste un mode d’existence qui s’apparente déjà à un genre de mort. Ce genre de mort relève d’une typologie dans le cadre de laquelle la philodoxie qui apparaît comme la mort du premier genre, fait de nous des morts-vivants parce qu’elle assure le triomphe des exigences du corps au détriment de celles de l’âme. La philosophie, c’est-à-dire le deuxième genre de mort, consiste à collaborer à la mort du corps pour assurer l’éducation de l’âme à la vertu, à la science et à la sagesse. Le troisième genre de mort, c’est la mort biologique. Pour le sage ou le philosophe, la mort biologique sert de passage à la vraie vie, celle où l’âme, enfin débarrassée des pesanteurs du corps, peut accéder à la pleine jouissance contemplative des intelligibles. Dans l’ouvrage de M. Onana, cette analyse typologique balise philosophiquement le terrain dans lequel il s’attèle à construire méthodiquement une réflexion sur le sens de la mort et de la vie future. À partir des preuves platoniciennes de l’immortalité de l’âme, M. Onana établit que celle-ci est le principe de la vie parce que faite pour animer et discipliner le corps. Elle ne saurait, par conséquent, mourir au même moment que lui, d’autant plus qu’elle doit être jugée et sanctionnée par les dieux selon qu’elle aura mené, pendant son incarnation, une existence vertueuse ou vicieuse. C’est donc pour cette 6

raison que le sage est convaincu que « philosopher, c’est apprendre à mourir ». L’actualisation, par M. Onana, de la thanatologie platonicienne lui permet d’affirmer qu’elle est, en dépit des circonstances de temps et d’espace qui déterminent son élaboration, un vaste champ de réflexion que les moralistes, les théologiens et les métaphysiciens contemporains peuvent exploiter et prolonger à l’envi. C’est fort de cela qu’il a montré les affinités idéologiques que la thanatologie platonicienne a avec les conceptions africaine, juive, chrétienne et musulmane de la mort : dans tous les cas, la mort est moins la fin de la vie que le passage à une autre forme de vie supérieure, mais « asomatique ». En réfléchissant sur une problématique aussi macabre que la mort, M. Onana ne se laisse pas philosophiquement distraire par ce qui ne concernerait pas la vie. Son herméneutique de la mort vise plutôt à scruter le sens de la vie à travers les leçons de sagesse dont la thanatologie platonicienne est assortie, et dont l’heureuse exploitation peut nous aider à réformer, dans le dessein de bien gouverner nos âmes, notre rapport au corps.

Lucien Ayissi

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INTRODUCTION La réflexion dans laquelle nous nous engageons ici est d’abord une herméneutique de la mort chez Platon. Cette herméneutique est, suivant son étymologie grecque, comme l’art de l’interprétation des écrits ou des discours. Se situant entre l’exigence d’expliquer et celle de comprendre, l’herméneutique passe traditionnellement pour être une science ou une discipline ayant pour dessein l’interprétation des textes sacrés, donc de la Bible, et ensuite de tout autre texte ou ensemble de signes. Elle apparaît donc comme une technique de dévoilement des sous-entendus et des au - delà textuels. Depuis le XXe siècle, et dans l’esprit de ses deux plus grands représentants contemporains, le Français Paul Ricœur et l’Allemand Hans Georg Gadamer, l’herméneutique est dominée par le souci d’échapper à la rigueur et à l’exactitude des sciences de la matière pour permettre, dans le champ des sciences de l’esprit, une approche plus relative, plus plurielle et plus conceptuelle de la vérité. Au sens où nous voulons en parler, l’herméneutique doit être comprise comme une quête de sens, une véritable Sinngebung du discours platonicien sur la mort. Entendue, selon Michel Foucault, comme « l’ensemble des connaissances et des techniques qui permettent de faire parler des signes et de découvrir leurs sens »1, l’herméneutique à laquelle nous allons procéder dans l’analyse de la problématique platonicienne de la mort est une approche méthodologique pouvant nous permettre de faire la lumière sur la thanatologie platonicienne.

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- Michel Foucault, Les mots et les choses, Paris, idées/Gallimard, 1966, p. 44.

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Ce à quoi nous allons donc nous atteler, c’est à une réflexion sur les tenants et les aboutissants de la pensée platonicienne de la mort. Il s’agira de dévoiler l’impact et le retentissement de cette pensée sur la pensée universelle. C’est pour cela que notre dessein philosophique est de déterminer le sens, la vérité et la sagesse dont la conception platonicienne de la mort s’accompagne surtout dans le Phédon et l’Apologie. Plus précisément, il s’agit pour nous de comprendre la portée philosophique de la thanatologie platonicienne et ses implications éthiques. Condamné en 399 avant Jésus-Christ à boire la ciguë après avoir été accusé par ses adversaires intellectuels et politiques de corrompre la jeunesse, de ne pas croire aux dieux de la cité athénienne et de subvertir les conventions sociales en vigueur, Socrate ne se contente pas de subir le jugement qui le condamne à mort. Il meurt après s’être entretenu sereinement avec ses amis et ses disciples sur la mort. Si cet entretien mémorable du maître de Platon a été reconnu comme digne d’intérêt par l’histoire de la philosophie et si sa condamnation à mort elle-même a été perçue, notamment par son héritier Platon, comme un événement philosophique majeur, qui marquera toute l’œuvre de l’auteur du Phédon, c’est sans doute parce qu’elle contient une grande sagesse, notamment un art de penser la vie présente et future, celui de bien vivre et de bien mourir que le vieux philosophe, par les soins de ses disciples, a bien voulu léguer à toute la postérité. Quelles leçons de sagesse et de vie pouvons-nous tirer du rapport de Socrate à la mort, notamment dans l’aujourd’hui tel qu’il est considérablement dominé par le culte des valeurs matérielles et la peur constante que la mort va nous arracher à la vie ? Autrement dit, de quel intérêt la philosophie platonicienne de la mort peut-elle encore être pour nous, dans un monde où l’homme est plus 10

attaché à la vie matérielle présente qu’à la survie et à la félicité de son âme après la mort ? Telle est la problématique centrale autour de laquelle s’articule notre réflexion philosophique. Pour pouvoir convenablement résoudre le problème ainsi posé, nous procéderons d’abord, dans la première partie de cette réflexion, à une analyse phénoménologique de la mort chez Platon. Nous analyserons ensuite la question du sens de la mort dans la thanatologie platonicienne, ainsi que celle de la vie future dont elle s’accompagne et qui se pose aussi bien dans certaines théologies positives que dans la tradition africaine.

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CHAPITRE 1 : LES FONDEMENTS DE LA THANATOLOGIE PLATONICIENNE Pour une meilleure compréhension de la thanatologie platonicienne et de ses fondements, il importe d’abord de présenter les conceptions préplatoniciennes de la mort. I – LES CONCEPTIONS PRÉPLATONICIENNES DE LA MORT Synthèse originale des grands courants intellectuels du monde antique, le platonisme, pour être bien compris, doit être rattaché à un héritage d’idées qui le fécondent. En même temps qu’il invente et élabore une nouvelle conception de la mort, de la vie et de la survie de l’âme, Platon reste influencé par une tradition dont il présente luimême l’esprit dans la plupart de ses œuvres. Chez ses prédécesseurs, la vision de la vie et de la mort est fondée sur la conception d’un monde bien ordonné, d’un partage équitable entre ce qu’il y a à donner aux dieux immortels, aux hommes mortels et aux morts. L’on sait très bien qu’avant de chercher à connaître ce dont sont faites les choses et l’origine du mouvement, les premiers balbutiements philosophiques des Grecs ont consisté en l’élaboration des théogonies et des cosmogonies, c’est-à-dire des pensées très peu claires et évidentes manifestant tout de même un souci de cerner l’origine des dieux et la création de l’univers. C’est donc à partir des premières conceptions religieuses des Grecs, de leurs cosmogonies tels que nous pouvons les entrevoir dans leurs plus anciens poètes, principalement dans Hésiode et dans les poèmes homériques, qu’il faut partir pour comprendre la conception platonicienne de la mort.

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