L'idée de guerre chez Rousseau (Volume 2)

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Français
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Loin de désigner seulement l'absence de guerre, la paix, comme l'entend Rousseau, est synonyme de la promotion des valeurs humaines et de la protection des droits essentiels des individus. Pour Rousseau, la paix ne peut régner que sur le plan national. Car l'organisation de la vie politique interne a pour revers le désordre international. Prenant amplement ses distances contre le projet de l'abbé de Saint-Pierre, Rousseau soutient que les rapports entre les Etats ne peuvent être que des rapports d'anomie et de sauvagerie.

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Date de parution 01 juin 2010
Nombre de lectures 81
EAN13 9782296698147
Langue Français
Poids de l'ouvrage 1 Mo

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CHAPITRE I
L’INSTAURATION DU CORPS POLITIQUE

I- Le rapport entre leSecond Discourset leContrat social

Qu’estce qui rend possible la cohésion sociale ? Par quel moyen
peut-on amener les hommes à vivre en ordre et dans l’ordre? Et
comment faire naître l’état civil, garant et sauvegarde d’égalité et de
liberté ?
Cesinterrogations nous paraissent d’un intérêt capital. Car outre
la question du passage de la guerre à la paix, elles se rapportent aussi au
problème de l’unité de la pensée de Rousseau et, en particulier, au
rapport entre leDiscours de l’inégalitéet leContrat social.
Parmiles nombreux travaux qui ont pris soin de traiter ce sujet
crucial, nous avons rencontré l’analyse d’Engels. C’est sur elle que nous
allons nous arrêter. D’abord parce qu’elle est séduisante. Ensuite parce
qu’elle est orientée spécialement vers la recherche de ce qui peut
constituer la charnière entre la phase de l’anarchie totale et celle de la
communauté harmonieuse chez Rousseau.
Evoquantle problème classique et délicat du lien entre le
Discours sur l’inégalitéle etContrat social, Engels pensait le résoudre
en appliquant le schéma ternaire qui va de l’égalité naturelle à l’égalité
conventionnelle par la médiation de l’inégalité sociale et politique. Selon
lui, l’évolution humaine chez Rousseau suit le rythme à trois temps de la
logique hégélienne - thèse, antithèse et synthèse - et permet ainsi la
réalisation du principe « la négation de la négation » et cela « vingt-trois
1
ans avant la naissance de Hegel » .
Dansun premier moment, note-t-il, c’est-à-dire à «l’état de
nature et de sauvagerie, les hommes étaient égaux ; et comme Rousseau
tient déjà le langage pour une altération de l’état de nature, il a
parfaitement raison d’appliquer l’égalité entre les animaux d’une même
2
espèce dans toute l’étendue de cette espèce à ces hommes-animaux » .
Dansun deuxième moment, ajoute-t-il, l’inégalité s’installe entre
les hommes pour atteindre progressivement son plus haut degré avec
l’établissement du despotisme. C’est parce que «les hommes-animaux

1
Engels,Anti-Dühring, Moscou, Ed. du Progrès, 1987, p. 157.
2
Ibid., p. 155.

égaux avaient sur le reste des animaux l’avantage d’une propriété: la
perfectibilité »qu’ils avaient évolué. Seulement, «tout (…) progrès de
civilisation est, en même temps un (…) progrès de l’inégalité ». Citant le
passage où Rousseau rend le développement de l’agriculture et de la
métallurgie responsable de l’institution de la propriété, Engels rappelle le
rôle accordé par l’auteur duSecond Discoursfacteurs économiques aux
dans cette progression qui va de la seconde révolution jusqu’au règne du
pouvoir arbitraire. Au terme de ce procès de dégradation, explicite-t-il,
les «chefs deviennent nécessairement les oppresseurs des peuples et
renforcent cette oppression jusqu’au point où l’inégalité, poussée à son
comble, se retransforme en son contraire, devient cause de l’égalité:
3
devant le despote tous sont égaux, à savoir égaux à zéro » .
Dansun troisième moment, continue Engels, l’extrême inégalité
se transforme en son contraire. Le « despote, écrit-il, n’est maître que tant
qu’il a la violence ». D’où la conclusion de Rousseau : « la seule force le
maintenait, la seule force le renverse : toutes choses se passent ainsi selon
l’ordre naturel ». Avec la lutte ardente et sanglante des gouvernés contre
les gouvernants, « l’inégalité se change en égalité, non toutefois en cette
vieille égalité naturelle de l’homme primitif privé de la parole, mais dans
l’égalité supérieure du contrat social. Les oppresseurs subissent
4
l’oppression. C’est la négation de la négation. »
Précurseurde Hegel, Rousseau, par sa représentation historique
de la société humaine qui se dessine selon une méthode dialectique,
annonce aussi le matérialisme historique. C’est ce que conclut Engels à la
fin de son commentaire: «Nous n’avons donc pas seulement chez
Rousseau une marche de la pensée qui ressemble à s’y méprendre à celle
qui est suivie dans leCapitalMarx, mais même dans le détail toute de
une série de tournures dialectiques dont Marx se sert : processus qui, par
nature, sont antagonistes et contiennent une contradiction, transformation
d’une extrême en son contraire; enfin, comme noyau de l’ensemble, la
5
négation de la négation » .
Cetteinterprétation hégélienne et marxiste suppose que leSecond
Discourssur le s’ouvre Contrat social etattribue à la révolution le soin
d’exprimer le prolongement des idées de Rousseau et l’unité de sa pensée


3
Ibid., p. 156.
4
Ibid., p. 157.
5
Ibidem.

6

dans les deux œuvres. Une telle interprétation est-elle acceptable ? Sinon
qu’est-ce qui montre qu’elle est tendancieuse ?
Dansson étude sur « la dialectique à l’œuvre chez J.J. Rousseau »
Jean-Louis Chédin constate avec brio que la dialectique historique de
l’auteur duSecond Discours annoncecelle de Hegel et de Marx. Mais
« leséléments antagonistes » qu’elle «parvient à conjurer en un rapport
originel »sont appelés, par «les nécessités de leur développement
respectif »,à «se scinder ultérieurement» avec l’avènement «de la
6
dialectique idéaliste (Hegel) et le matérialisme dialectique » .
Certes,affirme J.L. Chédin, «C’est avec J.J Rousseau que la
7
dialectique moderne (…) accomplit en fait ses premiers pas» et« ce
n’est pas un hasard si (…) Engels» lui «a rendu justice (…) sans
8
distinguer cependant les deux courants qui la traversent » .
C’estpour cette raison que son «analyse (…) est insuffisante,
voire erronée» étant qu’«elle réduit en fin de compte purement et
simplement, au même «noyau »de négation de la négation, les
9
dialectiques de Rousseau, Hegel et Marx».
Mais qu’est-ce qui sépare Rousseau de ses successeurs? C’est
10
que sa dialectique est «impure »et «dualiste »parce qu’elle «s’est
11
effectuée dans le cadre contraignant du dualisme classique », dualisme
irréductible de la matière et de l’esprit, développé dans la Professionde
foi du Vicaire Savoyard, évoqué dans la lettre àChristophe de Beaumont,
et affirmé dès leSecond Discours.
C’estparce que l’homme est un être spirituel que son
perfectionnement n’est pas du tout un perfectionnement mécanique. Son
12
« devenirest déterminé à la fois de l’intérieur et de l’extérieur» .
L’extérieur agit sur l’intérieur qui, à son tour en se développant modifie,
le milieu naturel.«et déterminationDétermination «idéaliste »
« matérialiste »s’enchevêtrent, l’une faisant rebondir l’autre et la
contrecarrant à la fois (…). On ne saurait faire de l’une l’infrastructure de


6
Cf.J.L. Chédin, «la dialectique à l’œuvre chez J.J. Rousseau», inEtudes
philosophiques, n° 4, 1978, p. 405.
7
Ibid., p. 426.
8
Ibid., p. 427.
9
Ibid., p. 415, note 12.
10
Ibid., p. 427.
11
Ibid., p. 429.
12
Ibid., p. 411.

7

13
l’autre». Tout cela, ne constitue pas une mince affaire aux yeux de
Marx, puisqu’il prend les conditions de production et de la vie matérielle
14
pour les déterminants essentiels de la marche évolutive de l’histoire.
Encombinant l’essence spirituelle de l’homme, qu’est la liberté
ou la perfectibilité avec la matérialité des évènements, à savoir ceux de la
nature d’abord et ceux qui naissent ensuite de la praxis humaine après la
découverte du blé et du feu, Rousseau s’oppose à Hegel. Car, si pour
celui-ci «le principe ou le moteur du mouvement réside originairement
15
dans l’esprit même» , pour celui-là «le mouvement et l’évolution
naissent du rapport d’action et de réaction entre le milieu naturel et la
nature humaine, plus précisément des capacités de réaction de celle-ci au
premier décalage entre besoins et ressources; et ni l’un (le milieu
naturel) ;ni l’autre (la nature humaine perfectible) ne sont aptes
isolément à déterminer le mouvement qui résulte de leur conjonction
16
dans un certain rapport» .Ceci dit, «les conditions du mouvement
historique apparaissent, d’emblée, plus hétérogènes chez Rousseau
qu’elles ne sauraient l’être chez Hegel, où tout se joue dans la sphère de
17
l’esprit ».
18
Ala différence de Hegel, Rousseau accorde donc un rôle
important aux facteurs qui n’ont rien d’immatériel dans la marche de
l’histoire. L’un de ses plus grands mérites est de considérer dans
l’apparition de la propriété la source de l’inégalité. Sur ce point, la
parenté entre le rousseauisme et le matérialisme dialectique est
incontestable. Au-delà de la question qui se rapporte à la misère des
pauvres, aux profits illicites des riches et à la lutte des classes, la visée de
Rousseau ressemble en quelque sorte à celle de Marx dans la mesure où


13
Ibid., p. 420.
14
«Le matérialisme dialectique ne pouvait admettre que l’on mît sur un pied d’égalité
un principe d’explication matérialistede factoun ressort de nature spirituelle, et
immatérielle, cette perfectibilité, cette liberté, essence générique anhistorique, de l’être
humain, quelles que soient les étonnantes propriétés « dialectiques » tant du conflit que
de la conjonction finale de ces deux principes.»(Ibid., p. 427.)
15
Ibid., p. 409.
16
Ibid., p. 410.
17
Ibidem.
18
« LorsqueHegel traite malgré tout des conditions physiques et géographiques dans
l’histoire des peuples, c’est surtout pour planter le décor où s’est accompli un moment
de l’esprit.». Puisque à ce qu’il dit: «le substantiel, c’est l’esprit et la suite de son
évolution.».(Ibidem.)

8

tous les deux cherchent la suppression de la servitude pour établir
l’égalité, la liberté et la justice sociale.
Misesà part les dissemblances, ces analogies nous arrogent-elles
le droit de ranger Rousseau à côté de Marx relativement au problème de
la révolution ?
Nombreuxsont les textes dans lesquels Rousseau semble soutenir
que la révolution par le droit est légitime. La revendication de la liberté à
travers la résistance des opprimés au pouvoir arbitraire et à l’autorité
tyrannique du despote, parait être comme le montre un passage du
Second Discours, une action conforme à la justice: «l’émeute qui finit
par étrangler ou détrôner un sultan est un acte aussi juridique que ceux
19
par lesquels il disposait la veille des vies et des biens de ses sujets» .
Rousseau reprend la même idée dans leContrat social pourvaloriser
l’insurrection populaire qui vise le renversement du pouvoir établi:
« Tant qu’un peuple est contraint d’obéir et qu’il obéit, il fait bien ; sitôt
qu’il peut secouer le joug et qu’il le secoue, il fait encore mieux; car,
recouvrant sa liberté par le même droit qui la lui a ravie, ou il est fondé à
20
la reprendre, ou l’on ne l’était point à la lui ôter» .La croyance de
Rousseau en la révolution s’affirme davantage dans l’Emileoù il finit par
déclarer, après avoir dressé sa critique contre la société d’inégalité, que
21
« nousapprochons de l’état de crise et du siècle des révolutions ». En
faveur de celles-ci, la seule indication faisant montrer l’hésitation de
Rousseau est la suivante: les «nouvelles révolutions dissolvent tout à
22
fait le gouvernement, ou le rapprochent de l’institution légitime ».
Rousseaureconnaît donc à la révolution une efficacité de
régénération des peuples, mais cela non d’une manière générale, comme
le laisse déduire les textes mentionnés ci-dessus, mais d’une manière
exceptionnelle. C’est ce qui ressort d’un passage duManuscrit de Genève
repris par la suite dans la version définitive duContrat social: « Il ne se
trouve quelquefois dans la durée des Etats des époques violentes où les
révolutions font sur les peuples ce que certaines crises font sur les
individus, où l’horreur du passé tient lieu d’oubli, et où l’Etat embrasé
par des guerres civiles renaît pour ainsi dire de sa cendre, et reprend la
vigueur de la jeunesse en sortant des bras de la mort. Telle fut Sparte au


19
DOI.,p. 191.
20
CS.,Liv. I, Chap. I, p. 352.
21
Em., Liv. III, p. 468.
22
DOI.,p. 187.

9

temps de Lycurgue; telle fut Rome après les Tarquins, et telles ont été
parmi nous la Suisse et la Hollande après l’expulsion des tyrans. Maisces
événements sont rares;ce sont des exceptionsla raison se trouve dont
23
toujours dans la constitution particulière de l’Etat excepté ».
Donc,dans l’esprit de Rousseau, et cela en vérité depuis sa
24
Réponse à Stanislas, la norme est que la révolution ne peut pas changer
l’état des choses. Car une fois asservi, le peuple se désagrège en agrégat
d’individus pour s’abîmer dans l’esclavage au point de l’aimer: «les
esclaves perdent tout dans leurs fers, jusqu’au désir d’en sortir; ils
aiment leur servitude comme les compagnons d’Ulysse aimaient leur
25 26
abrutissement ». Il leur faut « un maître et non pas un libérateur ».
Ledespotisme est donc sans issue, il ne débouche sur rien sinon
sur la suppression mutuelle et sans répit des hommes. Sous le rapport de
l’inégalité, ils deviennent tous méchants et les forts qui commandent et
27
les faibles qui y sont soumis. La domination d’autrui est une source de
corruption, elle ruine la société entière et pervertit totalement les
membres qui la composent, en haut comme en bas, en bas comme en
28
haut .En haut, parce que les détenteurs du pouvoir qui gouvernent avec
une autorité arbitraire et absolue sont sujets à leurs caprices. En bas,
parce que ceux qui obéissent aux tyrans, et pour qui «la domination
29
devient plus chère que l’indépendance» , sont «fier(s) de (leur)
esclavage » et « parle (nt) avec dédain de ceux qui n’ont pas l’honneur de
30
le partager ».
Laservitude n’a donc aucun pouvoir de régénération, et l’égalité
dans l’esclavage ne renferme en aucune manière la semence de la


23(1ère version)
CS.,Liv. II, Chap. III, p. 319. L’italique est de nous. Cf. aussiCS.,Liv. II,
Chap. VIII, p. 385.
24
Si « quelque grande révolution » pouvait porter remède à la corruption et à l’inégalité
des hommes, elle serait « presque aussi à craindre que le mal qu’elle pourrait guérir, et
qu’il est blâmable de désirer et impossible de prévoir.».(Obs., p. 56.)
25
CS.,Liv. I, Chap. II, p. 353.
26
Ibid., Liv. II, Chap. VIII, p. 385.
27
« Dans l’esclavage il n’y a ni paix ni vertu. Quiconque a d’autres maîtres que les lois
est un méchant. » (LCB.,p. 1019.)
28
Sur l’effet corrupteur de la servitude, Rousseau affirme dans l’Emile: « c’est par elle
que le maître et l’esclave se dépravent mutuellement.».(Em.,Liv. II, p. 311.)
29
DOI.,p. 188.
30
Ibid., p. 192.

10

révolution et ne constitue pas, par conséquent, le point de départ de
l’instauration d’une république légitime.
Comptetenu de ce qui précède, il est à déduire que le
commentaire d’Engels est entaché d’erreurs. «Son interprétation
erronée », nous indique Hans Barth, « provient du fait » qu’il « ignore le
fatalisme résigné de Jean-Jacques et sa conviction que le despote comme
l’esclave sont également dépravés et absolument incapables de supporter
31
la liberté qu’ils ont perdue tous les deux ».
Engelss’est trompé non seulement par sa méconnaissance de tout
ce que dit Rousseau sur l’immobilité du mal avec le règne de la
servitude, mais aussi par sa tendance à chercher à tout prix des
précédents à la dialectique du matérialisme historique. Cette tendance l’a
rendu inattentif au contenu du chapitre VI du livre I duContrat social,où
Rousseau indique expressément que le pacte fondamental remonte à la
32
dernière phase de l’état de natureet que l’édification projetée de la
société libre et égalitaire ne peut être que l’effet de la première
convention, c’est-à-dire d’un acte juridique et pas du tout d’un acte de
sédition. Comme le précise Guy Besse, Rousseau pose le problème de la
création des conditions d’une existence humaine juste, «problème
analogue, au fond, à celui que Marx s’est posé. Mais ce problème, Marx
le résout en théorie par le matérialisme historique, en pratique par la lutte
des classes et la révolution socialiste. Alors que Rousseau n’a d’autres
ressources que celles d’une réflexion juridico-philosophique sur le pacte
33
social ».
Ily a une autre raison, pas moins fondamentale, qui montre que la
révolution ne peut pas établir l’Etat d’égalité chez l’auteur duContrat
Social, c’est que « comme la plupart des philosophes de son temps,
Jean
31
H.Barth, «Rousseau, auteur d’intention conservatrice et d’action révolutionnaire »,
inRousseau et la philosophie politique, Annales de philosophie politique, n° 5, colloque
des 23-24 juin 1962, Paris. PUF, 1965, p. 56.
32
« Jesuppose les hommes parvenus à ce point où les obstacles qui nuisent à leur
conservation dans l’état de nature, l’emportent par leur résistance sur les forces que
chaque individu peut employer pour se maintenir dans cet état. Alors cet état primitif ne
peut plus subsister, et le genre humain périrait s’il ne changeait sa manière d’être. »
(CS., Liv.I, Chap. VI, p. 360.). Annotant ce texte, Robert Derathé affirme: « Sans
retracer ici les étapes de l’évolution humaine, l’auteur se place d’emblée au moment où,
selon leDiscours sur l’Inégalité, la société naissante fit place au plus horrible état de
guerre. » (PL. III, p. 1443, note n° 1 de la page 360.)
33
G. Besse, « De Rousseau au communisme », inEurope, n° 391-392, nov-déc, 1961,
p. 170.

11

Jacques considéra la révolution comme un événement toujours négatif au
point de vue politique. Mais, à la différence des autres philosophes, il ne
distingua pas la révolution de la guerre civile et les rejeta ainsi toutes les
34
deux ».
Maissi Rousseau refuse l’idée de régénérer la vie sociale par la
révolution, doit-on conclure avec quelques éminents interprètes que rien
35
ne lie la partie critique à la partie positive de l’œuvre de Jean-Jacques ?
Autrement dit, est-il vrai que leDiscours estinconciliable avec le
Contrat social etqu’il n’existe aucune filiation logique assurant le
passage du premier au second écrit ?
Certainementpas, le soutient Kant. Car la pensée théorique de
Rousseau est un tout cohérent et ceux qui l’accusent de se contredire ne
la comprennent pas. En s’appliquant à montrer qu’on a si souvent mal
interprété «les affirmations du célèbre J.J. Rousseau » qui ne s’opposent
entre elles qu’«en apparence», puisqu’au fond elles sont en accord
« avec la raison », Kant nous dit que dans sesDiscours sur les sciences et

34
G. A. Roggerone, «Emile: une utopie pour se passer de la révolution »,in Rousseau,
l’Emile et la Révolution, actes du colloque international de Montmorency, 27 sept-4oct
1989, Universitas, Paris, ville de Montmorency, 1992, p. 161. Cette indication de G.A.
Roggerone trouve sa justification dans les dernières pages duSecond Discoursoù
Rousseau évoque les «courtes et les fréquentes révolutions» (DOI.,191) qui ne p.
peuvent qu’amener à l’anarchie totale et aux meurtres sans cesse répétés, puisqu’elles
sont effectuées au nom de la force qui désigne la violation des lois.
35
Multiplessont les critiques qui ont soutenu que leContrat socialles contredit
données des autres œuvres de Rousseau et s’intègre mal dans le système de sa pensée. A
cet égard, A. Schinz affirme :«Parmi ceux qui nient que leContratsoit conçu dans le
même esprit que les autres grands écrits de Rousseau, il y a des hommes comme M.
Morley :les théorie duContratun abandon à peu prés complet desreviennent à «
principales thèses duDeuxième Discours(…) C’est [leContrat] une enquête sur les
principes de justice et l’organisation la plus appropriée de cette même société, » laquelle
était «basée sur l’injustice» selon leDiscours… »(Rousseau,II, Chap. III, p. vol
121) ; comme M. Chuquet: le Contratsocial esten désaccord avec l’œuvre entière de
Rousseau. »(J.J. Rousseau, p. 147); comme M. Faguetles idées politiques de: «
Rousseau me paraissent, je le dis franchement, ne pas tenir à l’ensemble de ses idées ».
ème
« Oui,leContrat social àl’air comme isolé dans l’œuvre de Rousseau » (Le XVIII
siècle,Chap. VIII, p. 383 et suiv.) « Rousseau,»La question du. Schinz, «Contrat
social», inRevue d’Histoire littéraire de la France, oct-déc, 1912, p. 744.
Outre ces exégètes, on peut mentionner aussi Espinas et Jules Le maître qui ont « réduit
chaque ouvrage de Rousseau à une formule simple et absolue. ». Ainsi, selon eux, « Le
Discours sur l’inégalitéc’est l’individualisme anti-social » alors que « leContrat, c’est
le socialisme autoritaire». Cf. G. Lanson «L’unité de la pensée de Jean-Jacques
Rousseau », inAnnales de la société Jean-Jacques Rousseau, T. VIII, 1912, p. 3.

12

les artset surl’inégalité, Rousseau a justement montré le conflit de la
civilisation avec la nature «du genre humain en tant qu’espèce
physique ».Mais, dans sonEmileet dans sonContrat social, il a en
revanche essayé de résoudre le difficile problème que voici : «comment
la civilisation doit progresser pour développer les dispositions de
l’humanité en tant qu’espèce morale, conformément à leur destination, de
façon que l’une ne s’oppose plus à l’autre conçue comme espèce
36
naturelle ? »Aux yeux de Kant, la solution de Rousseau consiste dans
la dénaturation salutaire des hommes corrompus issue de l’instauration
d’une communauté de droit qui favorise l’éducation de la vertu à travers
le bon usage des lois. C’est donc la dénaturation positive, par l’éducation
morale, qui permet la réconciliation de la culture avec la nature et permet
aux hommes de se réaliser pleinement dans le progrès. Pour le dire en
d’autres mots, la réconciliation des termes opposés s’effectue au moment
37
« où l’art, atteignant sa perfection, devienne de nouveau nature ».
Cetteinterprétation kantienne s’accorde tout à fait avec le contenu
des textes rousseauistes puisque l’auteur duContrat socialjamais n’a
38
cessé de présenter l’état civil comme un état d’ordre moraltout en
attribuant aux institutions le soin de former les hommes pour les rendre
39
vertueux .Quant à l’art perfectionné dont parle Kant, il consiste, comme

36
Kant,« Conjecturesur les débuts de l’histoire humaine», inLa philosophie de
l’histoire (opuscules), Paris, Aubier- Montaigne, 1974, VI, pp. 162-163.
37
Ibid., p. 164.
38
«Ce passage de l’état de nature à l’état civil produit dans l’homme un changement
très remarquable, en substituant dans sa conduite la justice à l’instinct, et donnant à ses
actions la moralité qui leur manquait auparavant. C’est alors seulement que la voix du
devoir succédant à l’impulsion physique et le droit à l’appétit, l’homme, qui jusque-là
n’avait regardé que lui-même, se voit forcé d’agir sur d’autres principes, et de consulter
sa raison avant d’écouter ses penchants.» (CS.,; «On Liv.I, Chap. VIII, p. 364.)
pourrait sur ce qui précède ajouter à l’acquis de l’état civil la liberté morale, qui seule
rend l’homme vraiment maître de lui. » (Ibid., p. 365.); « C’est qu’au lieu de détruire
l’égalité naturelle, le pacte fondamental substitue au contraire une égalité morale et
légitime à ce que la nature avait pu mettre d’inégalité physique entre les hommes.».
(Ibid., Liv. I, Chap. IX, p. 367.)
39
« Il est certain que les peuples sont à la longue ce que le gouvernement les fait être.»
(Ec. Pol.,p. 251.) ; «J’avais vu que tout tenait radicalement à la politique, et que, de
quelque façon qu’on s’y prit, aucun peuple ne serait jamais que ce que la nature de son
gouvernement le ferait être.» (Conf.,; «IX, p. 404.)Les bonnes institutions Liv.
sociales sont celles qui savent le mieux dénaturer l’homme.» (Em.,I, p. 249); Liv.
« celui qui ose entreprendre d’instituer un peuple doit se sentir en état de changer, pour
ainsi dire, la nature humaine; de transformer chaque individu (…) d’altérer la

13

Rousseau a eu déjà l’occasion de le dire dans leDiscours sur l’inégalité,
dans l’édification d’un ordre juridique qui est fondé sur les règles du
droit naturel, « règles que la raison est (…) forcée de rétablir sur d’autres
fondements, quand par ses développements successifs, elle est venue à
40
bout d’étouffer la nature ».
LeContrat socialne rompt donc pas avec les principes duSecond
Discours, puisque le droit naturel spontanément vécu dans l’état de
nature subsiste dans l’état civil et cela sous forme de droit naturel
raisonné.
Outrel’éducation morale et les fondements du droit politique qui
servent à montrer la cohérence du «système » de Rousseau à travers les
deux ouvrages que l’on a souvent voulu opposé l’un à l’autre, le refus des
« fausses notions du lien social » que renferment leContrat socialet qui
sont déjà contenues dansle Second Discoursatteste davantage l’unité de
ces deux écrits.
Ilest vrai qu’en ce qui concerne le pacte social, Rousseau se borne,
dans sonDiscours,reproduire « àl’opinion commune» et à présenter ce
41
pacte comme «un contrat entre le peuple et les chefs qu’il se choisit ».
42
Mais, ayant conscience du caractère provisoire de son attitude, Rousseau
ébauche une polémique -pour affronter les fauteurs du despotisme- qui
sera reprise avec plus de clarté, de vigueur et de précision dans leContrat
social: «Sur un grand nombre de points essentiels, note Starobinski,
Rousseau s’exprime déjà en 1755, comme il le fera en 1762 dans le
Contrat social. Sa pensée est fixée, en particulier, en tout ce qui touche à
la critique des théories inacceptables. Les refus de Rousseau sont les
mêmes dans leDiscours de l’inégalité etdans leContrat. L’origine
(entendez ici: le principe légitime) des sociétés n’est ni dans les
« conquêtesdu plus puissant», ni dans «l’union des faibles», ni
davantage dans «l’autorité paternelle» ;Rousseau rejette le droit
d’esclavage et nie «la validité d’un contrat qui n’obligerait qu’une des

constitution de l’homme pour la renforcer; de substituer une existence partielle et
morale à l’existence physique et indépendante que nous avons tous reçue de la nature.»
(CS.,Liv. II, Chap. VII, p. 381.)
40
DOI., p. 126.
41
Ibid.,p. 184.
42
« Sans entrer aujourd’hui dans les recherches qui sont encore à faire sur la nature du
pacte fondamental …» (Ibidem: que.). Commentant ce texte, J. Starobinski affirme
« Rousseau donne ici son opinion pour provisoire, et laisse entendre que lesInstitutions
politiquesne sont pas encore construites.» (PL III., p. 1355, note 3.)

14

parties ». C’est l’auteur desInstitutions politiquesqui prend déjà la parole,
43
et non plus l’historien attentif à retracer la généalogie du mal ».
Ainsi,leContrat socialprolonge et complète les investigations du
Second Discoursles approfondissant. Aussi, loin de détruire l’espoir en
d’une société juste, leDiscoursnous apprend «à en respecter les
fondements »et «à bénir celui dont la main bienfaisante, corrigeant nos
institutions et leur donnant une assiette inébranlable, a prévenu les
désordres qui devraient en résulter, et fait naître notre bonheur des moyens
44
qui semblaient devoir combler notre misère ».
C’estparce que les législateurs sont demeurés impuissants «à
45
réparer les vices de la constitution» queRousseau a commencé dès le
Second Discours «» et à «nettoyer l’aireécarter tous les vieux
46
matériaux »pour qu’il puisse ultérieurement réfléchir sur «la nature du
47
pacte fondamental» etasseoir l’institution politique sur sa «base
48
inébranlable ». C’est dans ce sens que nous pouvons dire que leSecond
Discoursde prélude au sertContrat social etconstitue une préface aux
Institutions politiquestout ce. Rousseau lui-même n’a-t-il pas dit que «
qu’il y a de hardi dans leContrat socialétait au paravent dans leDiscours
49
sur l’inégalité» ?
DuSecond DiscoursauxPrincipes du droit politique, il n’y a pas
de contradiction, comme on l’a cru, il y a seulement un changement de
perspective. On passe du problème du diagnostic du mal, à la mise en
œuvre d’une thérapeutique pour y porter remède. Le point charnière entre
les deux ouvrages, n’est pas la révolution populaire ou le second état de
guerre, comme l’a soutenu Engels ; mais plutôt la révolution juridique qui
part d’une réflexion sur l’inimitié générale entre les hommes dans
l’intention de la faire disparaître en donnant des solutions aux maux
qu’elle cause.
Cecidit, après avoir montré, dans leSecond Discours, l’homme tel
qu’il est devenu, Rousseau retourne dans leContrat socialla position à

43
JeanStarobinski, «Du Discours de l’inégalité au contrat social», inEtudes sur Le
Contrat social de Jean-Jacques Rousseau, actes des journées d’études tenues à Dijon du
3 au 6 mai 1962, Paris, Les Belles Lettres, 1964 p. 103.
44
DOI.,p. 127.
45
Ibid., p. 180.
46
Ibidem.
47
Ibid., p. 184.
48
Ibid., p. 127.
49
Conf.,Liv. IX., p. 407.

15

initiale de Hobbes de la guerre de tous contre tous pour montrer l’homme
tel qu’il aurait pu être.

II- La théorie duContrat social

Afinde trouver «les principes du droit politique» - tel est le
sous-titre duContrat social, emprunté à Burlamaqui - Rousseau se place,
à l’instant où, dans la société naissante décrite par leSecond Discours, se
glissent si insidieusement la concurrence et la guerre. «Je suppose les
hommes parvenus à ce point où les obstacles qui nuisent à leur
conservation dans l’état de nature, l’emportent par leur résistance sur les
forces que chaque individu peut employer pour se maintenir dans cet état.
Alors cet état primitif ne peut plus subsister, et le genre humain périrait
50
s’il ne changeait sa manière d’être» . Pour remédier aux maux
engendrés par cette insupportable situation, il est nécessaire que l’art
vienne aux secours des hommes, cet art consiste dans la création d’un
51
nouvel ordre social «fondé sur des conventions» .D’où le rejet des
deux formes du naturalisme, l’une qui fait reposer le pouvoir politique
sur l’autorité paternelle, l’autre qui le ramène au droit du plus fort.
Eneffet, contre plusieurs auteurs qui se sont efforcés de rendre
légitime le gouvernement absolu en faisant dériver le pouvoir royal ou
52
monarchique du pouvoir paternel, Rousseau affirme que la famille ne
peut pas constituer un modèle de la société politique et cela pour les
raisons suivantes :
53
Premièrement parce que la famille est une institution naturelle
tandis que «l’autorité politique purement arbitraire quant à son
54
institution, ne peut être fondée que sur des conventions. »


50
CS.,Liv. I, Chap. VI, p. 360.
51
Ibid., Chap. II, p. 352.
52
«Quant à l’autorité dont plusieurs (théoriciens) ont fait dériver le gouvernent
absolu…» (DOI., p.182.). Rousseau fait ici allusion à Filmer, à Bossuet, et à Ramsay
qui soutiennent, comme l’explicite leContrat social, que « le chef est l’image du père »
et « le peuple est l’image des enfants » (CS.,Liv. I, Chap. II, p. 352.)
53
« La plus ancienne de toutes les sociétés et la seule naturelle est celle de la famille.»
(Ibidem.)
54
Ec. Pol., p.241. Sur le fondement conventionnel de l’autorité politique, Cf. aussi
CS.,Liv. I, Chap. IV, p. 355.

16

Deuxièmement, parce que le gouvernement civil est durable alors
que le gouvernement domestique est temporaire : le caractère provisoire
du commandement du chef de la famille vient du fait que les enfants se
soumettent à leur père tant qu’ils sont faibles. Mais une fois parvenus à
l’âge où ils peuvent se suffire à eux-mêmes, ils se détachent de lui. Ce
qui signifie que l’autorité paternelle n’a plus de raison d’être. «Encore
les enfants ne restent-ils liés au père qu’aussi longtemps qu’ils ont besoin
de lui pour se conserver. Sitôt que ce besoin cesse, le lien naturel se
dissout. Les enfants, exempts de l’obéissance qu’ils devaient au père, le
père exempt des soins qu’il devait aux enfants, rentrent tous également
55
dans l’indépendance ».
Troisièmement, c’est parce qu’au lieu de dire que «la société
civile dérive du pouvoir paternel, il fallait dire au contraire que c’est
56
d’elle que ce pouvoir tire sa principale force» . Certes, l’autorité
paternelle est fondée sur la nature durant toute la période où les enfants
ont besoin de la protection de leur père pour se conserver, seulement,
quand ses enfants deviennent hommes, cette autorité ne peut subsister
qu’avec leur consentement : « S’ils continuent de rester unis ce n’est plus
naturellement, c’est volontairement, et la famille elle-même ne se
57
maintient que par convention ».
Quant à la deuxième forme du naturalisme qui assimile le droit à
la force et proclame le droit du plus fort, Rousseau la rejette aussi bien
dans le chapitre III du premier livre duContrat social quedans le
chapitre V du premier livre duManuscrit de Genève: « le plus fort n’est
jamais assez fort pour être toujours le maître, s’il ne transforme sa force
58
en droit, et l’obéissance en devoir ». Cette négation du droit du plus fort
s’explique par le fait que la force ne peut jamais établir, sur une base
absolument solide et durable, l’autorité politique. D’abord parce qu’elle
est instable, ensuite parce qu’elle n’est qu’une simple «puissance
physique Ȉ laquelle les hommes se soumettent non volontairement et
par « devoir », mais par « nécessité » ou par « imprudence ».
«La force » ne fait «donc » pas droit. Partant de cette assertion,
Rousseau cherche à rendre caduques toutes les théories qui font asseoir la
souveraineté politique sur la puissance des forts contre les faibles. En


55
Ibid.,Liv. I, Chap. II, p. 352.
56
DOI.,, p. 182.
57
CS.,Liv. I, Chap. II, p. 352.
58
Ibid.,p. 354.

17

premier lieu, il critique la conception selon laquelle la formation des
sociétés civiles trouve sa source dans une sorte d’accord que les riches
59
propriétaires «d’immenses (…) terres» ontréussi à imposer aux
pauvres et que ceux-ci ont finalement accepté pour pouvoir continuer à
60
vivre .En deuxième lieu, il lance une diatribe contre l’enseignement
61
selon lequel l’état civil résulte d’un «traité d’union» queles peuples
vaincus sont obligés de conclure avec les peuples vainqueurs. En
troisième lieu, il réfute le point de vue selon lequel l’autorité souveraine
s’acquiert non par une convention expresse, mais par la force ou par une
62 63
« violente usurpation »que le « consentement tacite »des particuliers
la rend légitime.
C’estparce que toutes ces théories cherchent à rendre légal le
pouvoir absolu que Rousseau les dénonce. Il récuse la première
conception parce que le contrat comme elle le conçoit représente un
« acte tyrannique » qui renferme une « double usurpation », à savoir « sur
la propriété de la terre et sur la liberté des habitants». De ce fait,
l’origine qu’elle attribue à la vie civile est « contre le droit de nature » et
64
« ne peut servir de fondement au droit social ». Quant au prétendu droit
65
de conquête, qui «n’a d’autre fondement que le droit de plus fort» ,
Rousseau le rejette aussi non seulement parce que les traités imposés aux
vaincus sont illégitimes, mais aussi parce qu’ils sont insensés : « Peut-on
rien concevoir de plus absurde que de dire ; nous sommes unis en un seul
66
corps attendu que la guerre subsiste entre nous ». Le pacte d’esclavage
n’établit donc pas la cohésion sociale. « Loin de détruire l’état de guerre,
67
(il) en suppose la continuité ». Se servant du même argument à savoir
que «l’attroupement forcé» ne donne pas naissance aux véritables
sociétés politiques, Rousseau affirme qu’un usurpateur «ne peut pas
changer »en magistrat suprême «un troupeau d’esclaves en corps de

59(1ère version)
CS.,Liv. I, Chap. V, p. 300.
60
Il est à noter que le contrat léonin, établi par la ruse dans leSecond Discourset dans
l’Economie politique,est représenté comme étant fondé sur la force dans leManuscrit
de Genève.
61(1ère version)
CS.,Liv. I, Chap. V. p. 302.
62
Ibid.,p. 303.
63
Ibid.,p. 304.
64
Ibid.,pp. 301-302.
65
CS., Liv. I, Chap. IV, p. 358.
66(1ère version)
CS.,Liv. I, Chap. V, pp. 302- 303.
67
CS.,Liv I, chap IV, p. 358.

18

68
nation ». De plus, le consentement tacite des particuliers n’exprime au
fond que leur désapprobation inexprimée à l’égard de leur chef,
désapprobation silencieuse et sans effet, qui se transforme en une
69
protestation réelle et déclarée avec les nouvelles « générations ».
Ayantécarté toute hypothèse du fondement naturel du corps
social et rejeté par conséquent le recours classique aux faux contrats issus
de la force, il nous reste à savoir si Rousseau soutient qu’il suffit qu’une
convention soit faite librement entre les hommes et qu’un accord soit
établi volontairement entre eux pour que l’état civil puisse voir le jour ?
Cettequestion nous renvoie immédiatement à l’examen
rousseauiste des théories avancées par les jurisconsultes, théories qui
consistent à dire que, dans le pacte original, les hommes ont exercé leur
liberté pour choisir leur servitude. LeContrat social mentionneà cet
égard Grotius qui a tenté de légitimer le despotisme en l’assimilant à un
esclavage consenti. « Si un particulier, affirme- t-il, peut aliéner sa liberté
et se rendre esclave d’un maître, pourquoi tout un peuple ne pourrait-il
70
pas aliéner la sienne et se rendre sujet d’un roi? ». Selon Grotius,
l’esclavage ne se fonde pas, comme chez Aristote, sur l’infériorité
naturelle de l’esclave, mais sur la supposition que celui-ci s’est donné à
son maître en échange de sa subsistance. «La servitude parfaite, dit-il,
consiste à être obligé de servir toute sa vie un maître, pour la nourriture et
les autres choses nécessaires à la vie, qu’il doit fournir à l’esclave. Et
cette sujétion ainsi entendue, et renfermée dans les bornes de la nature,
n’a rien de trop dure en elle-même: car l’obligation perpétuelle où est
l’esclave de servir son maître est compensée par l’avantage qu’il a d’être
assuré d’avoir toujours de quoi vivre ; au lieu que les gens de journée ne
71
savent la plupart du temps comment subsister ». Pufendorf admet cette
thèse. Mais contrairement à Grotius, qui est resté fidèle en quelque sorte
72
à la tradition du droit romain, il affirme que la servitude ne peut pas


68(1ère version)
CS.,Liv. I, Chap V, p. 303.
69
Ibidem.
70
CS.,Liv. I, Chap. IV, p. 355.
71
Le Droit de la Guerre et de la paix, Liv. II, Chap. V, § 27, p. 308.
72
« Grotiuset les autres, affirme Rousseau, tirent de la guerre une autre origine du
prétendu droit d’esclavage.» (CS., Liv.I, Chap., IV p. 356). Cette autre origine
d’asservissement remonte aux jurisconsultes romains, pour qui les sources de la
servitude se rattachent soit à « une peine infligée à des citoyens qui ont commis un délit
grave », soit à la soumission totale à laquelle succombent, entre autres, « les prisonniers
de guerre. ». (Cf. Derathé,Jean-Jacques Rousseau, et la science politique de son temps,

19

avoir comme source le droit de la guerre, même s’il est vrai que, au fil de
l’histoire, les guerres ont fourni l’occasion à la fois d’augmenter le
73
nombre d’esclaves et d’aggraver leur condition: «Pour moi, dit-il,
voici de quelle manière je conçois que la servitude a été originairement
établie lorsque, le genre humain s’étant multiplié, on eut commencé à se
lasser de la simplicité des premiers siècles, et à chercher tous les jours
quelque nouveau moyen d’augmenter les commodités de la vie, et
d’amasser des richesses superflues; il y a beaucoup d’apparence, que les
gens un peu riches et qui avaient de l’esprit, engagèrent ceux qui étaient
grossiers, et peu accommodés, à travailler pour eux moyennant un certain
salaire. Cela ayant ensuite paru commode aux uns et aux autres, plusieurs
se résolurent insensiblement à entrer sur ce pied-là pour toujours dans la
famille de quelqu’un, à condition qu’il leur fournirait la nourriture et
toutes les autres choses nécessaires à la vie. Ainsi, la servitude a été
établie par un libre consentement des parties, et par un contratde faire,
74
afin que l’on nous donneCe texte montre qu’il est extrêmement» .
plausible, aux yeux de Pufendorf, que la servitude, dans les lointains de
l’histoire, était due à des raisons purement vitales et économiques. Il
s’agissait pour certains hommes d’aliéner leur droit de liberté pour
pouvoir conserver leur vie et avoir, pour cela, une subsistance assurée,
comme l’explicite savamment Derathé: «Pour gagner leur vie, des
citoyens pauvres se sont trouvés dans la nécessité de se mettre au service
des riches, et le contrat de louage, en devenant perpétuel, s’est transformé
75
peu à peu en un contrat d’esclavage» .Rousseau exprime son attitude
vis-à-vis de Grotius et de Pufendorf, partisans du pacte de soumission
volontaire, aussi bien dans leSecond Discoursdans le queContrat
social. Dans le premier écrit, il s’en prend à l’auteur duDroit de la
nature et des gensqui s’est servi, entre autres, de l’argument suivant pour
justifier le pouvoir absolu du maître sur ses esclaves : si par conventions

op. cit., p. 192, note n°2.). Grotius s’inspire du droit romain lorsqu’il déclare qu’à part
le pacte d’esclavage, la souveraineté s’acquiert aussi par le droit de guerre: «Si l’on
peut, dit-il, réduire à un esclavage personnel chaque particulier du parti de l’ennemi, qui
est tombé entre nos mains (…), il n’y a pas lieu de s’étonner, que l’on puisse aussi
imposer à tout le corps des ennemis, soit qu’il fasse un Etat entier, ou seulement partie
de l’Etat, une sujétion ou purement civile, ou purement despotique, ou que tienne l’une
et de l’autre. » (Le Droit de la guerre et de la paix, Liv. III, Chap. VIII, § I, p.829.)
73
Cf.Le Droit de la nature et des gens,Liv. VI, Chap. III, § V, p.203.
74
Ibid., § IV, p. 202. L’italique est de l’auteur.
75
Jean Jacques Rousseau et la science politique de son temps, op. cit., p. 197.

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