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L'OPINION PUBLIQUE ET SON DOUBLE

De
318 pages
Contrairement aux conceptions de ses contemporains, la démocratie est pour le philosophe américain John Dewey (1859-1952) un idéal " radical ", à la fois éthique, social et politique, avec lequel il ne transige pas. Participer signifie contribuer à fixer individuellement les conditions dans lesquelles l'expérience future prendra place ; tout aussi bine développer son individualité, s'associer librement ou être membre du public.
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Collection « La Philosophie en commun»

dirigée par Stéphane Douailler, Jacques Poulain et Patrice Vermeren Joëlle ZASK

L'OPINION

PUBLIQUE

ET SON DOUBLE

Livren
John Dewey, philosophe du public

L'Harmattan 5-7, rue de l'École Polytechnique 75005 Paris FRANCE

-

L'Harmattan Inc. 55, rue Saint-Jacques Montréal (Qc) - CANADA H2Y IK9

Collection La Philosophie en commun dirigée par S. Douailler, J. Poulain et P. Vermeren
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Ce travail avait été commencé sous la direction de Philippe Soulez, professeur à l'université Paris 8. C'est l'occasion d'exprimer ici le chagrin que m'a causé sa mort brutale, et ma dette. Il avait dirigé mon attention sur John Dewey, sur le souci du politique comme traverse de la philosophie, sur la pensée politique pragmatiste aussi, qui était largement ignorée au début des années 90, et qu'il appréciait déjà, en partie parce que Bergson tenait en h~ute estime le pragmatisme de William James, mais surtout parce que son ouverture d'esprit le rendait attentif, au delà des modes, à toute pensée novatrice. Merci à Henri Meschonnic, professeur à l'université Paris 8, qui a lu attentivement mon travail, attirant mon attention sur certains de ses défauts et m'encourageant sans cesse dans ma voie. Il a revu toutes les traductions.

Première section Anthropologie et.démocratie chez John Dewey

I. Anthropologie et politique: problématique
Comme John Dewey a développé une psychologie dont les relations avec la politique sont importantes, la question des relations entre l'anthropologie psychologique. et la science politique. qui a prévalu dans le livre I peut être reconduite ici 1. Eu égard à la fonction du public dans les démocraties libérales, l'intérêt de l'anthropologie de Dewey réside dans sa fonction politique: en effet, elle sert moins à pourvoir la pensée politiq1J.ed'une base « scientifique» qu'à servir de rempart contre la réduction des faits politiques à quelque déterminisme que ce soit, car toute approche déshistoricisée et naturalisante de la nature humaine conduit à légitimer un pouvoir politique absolu. Pour Dewey, «les faits politiques ne sont pas en dehors des désirs et des jugements humains2 », ce qui signifie que les valeurs et les buts que forgent les individus transforment tout autant leur monde politique que l'environnement social n'alimente leur contenu. L'interaction prend le pas sur la causalité linéaire que le positivisme admet encore. Dès lors, la question fondamentale n'est plus d'adapter les structures politiques aux dispositions apolitiques humaines ou, à l'inverse, de conformer les hommes à des structures données, mais de pourvoir le monde commun de structures suffisamment souples pour que l'expérience humaine puisse s'y continuer indéfiniment et librement. Cette conception, Dewey ne la crée pas du tout au tout mais en hérite du versant humaniste de la tradition libérale: « Le libéralisme est voué à une fin qui est à la fois permanente et flexible: la libération des individus de sorte que la réalisation de leurs capacités puisse être la loi de leur vie.

1. Joëlle Zask, L'opinion publique et son double, Livre I: L'opinion sondée. 2. JD, The Public and its Problenls (1927), LW, vol. 2, p. 240. L'édition de référence est John Dewey, Early Works (1882-1898), Middle Works (1899-1924), Later Works (1925-1953), édités par Jo Ann Boydston, Carbondale, Southern Illinois University Press (1977), paperbound, 1983.

Il est voué à l'usage d'une intelligence libérée comme méthode. pour orienter le changement3. » Ce changement d'accent, de la découverte des principes immuables du comportement humain ou de «forces» sociales à un questionnement sur les pratiques nécessaires à l'avènement et au «développement» de l'individualité humaine, permet de reprendre sur de nouvelles bases les notions conjointes d'organisation du public et d'opinion publique. La participation des individus à la régulation des affaires qui les touchent est en effet la condition de l'émergence d'un environnement social qui permet la liberté. Conjointement, un tel environnement est la condition de l'émergence de l'individualité. Si la politique est une science, ce n'est donc ni au sens classique" ni au sens positiviste. La science de la politique relève de la philosophie sociale, c'est-à-dire d'une méthode expérimentale d'identification des problèmes sociaux destinée à rendre les individus affectés aptes à réguler ces problèmes, et, en même temps, à orienter l'évolution du monde social conformément à des finalités découvertes dans le contexte de leurs problèmes concrets. On a vu tout au long du livre I que le présupposé selon lequel la politique, pour être rationnelle, doit se fonder sur la connaissance

objective de la « nature humaine », n'a jamais été remis en cause,
sinon pour substituer à la notion denature celle de comportement, ou pour suggérer de modifier ce dernier par le contrôle social, psychologique, voire génétique, afin d'adapter les motivations et les attitudes des individus aux exigences fonctionnelles du régime démocratique. De nombreux lecteurs de Dewey, à l'égard desquels Richard Rorty est une exception notable, ont pensé retrouver une démarche similaire dans la théorie de la démocratie propre à Dewey, présentant ainsi sa psychologie comme la phase initiale du développement d'une pensée politique destinée à entériner les mécanismes psychologiques fondamentaux qui sont mis en évidence, par exemple, dans Human Nature and Conduct.Plus largement, l'anthropologie de Dewey, qui gravite, dans ses premiers écrits, autour de la notion de « réalisation de soi », puis, à partir des années vingt, alors que la coupure avec le néohégélianisme est devenue plus radicale, autour de celle de
« développement de l'individualité », est souvent interprétée comme

un ensemble de prémisses fondamentales légitimant la démocratie et
3. JD, Liberalisnl and Social Action (1935), LW, vol. Il, p. 41. 2

permettant d'en assigner la signification et la finalité éthique. Dewey serait donc parti des désirs ou des besoins humains « fondamentaux », qu'il aurait découverts par le biais de la clarification psychologique de la «nature humaine », et en aurait déduit les normes institutionnelles du régime libéral et, plus largement, les traits essentiels d'une culture

démocratique

.

Westbrook, par exemple, juge absolument incompatible avec la philosophie de Dewey cette proposition de Rorty: « Selon le point de vue deweyen, il n'est aucun besoin d'une discipline telle que "l'anthropologie philosophique" pour servir de préface à la politique4. » Westbrook ajoute: « Le point de vue de Dewey était tout à fait opposé. » Dans une note, West~rook réitère la même idée, et mêle ensemble la métaphysique et l'anthropologie pour préciser que la pensée politique de Dewey réclame d'être avalisée par une connaissance de la « nature des choses », et de l'homme en particulier. (note 37, p. 366) Toute son analyse de Experience and Nature et de The Quest for Certainty vise à montrer que Dewey cherche à fonder la démocratie sur une théorie anthropologique articulée. Rorty écrit donc à tort que «Ceux qui partagent le pragmatisme de Dewey diront que, quoiqu'elle [la démocratie] peut avoir besoin d'une articulation philosophique, elle n'a pas besoin d'un soutien philosophique. De ce point de vue, le philosophe de la démocratie libérale peut souhaiter développer une théorie du moi humain qui soit compatible avec les institutions qu'il ou elle admire. Mais un.tel philosophe n'en justifie pas pour autant ces institutions par référence à. des prémisses plus fondamentales, au contraire: il ou elle met la.politique en premier et y adapte une philosophies. » On rencontre une argumentation semblable chez Gouinlock6, ou chez Shusterman, qui se réfère aux mêmes extraits et conclut pareillement que même si la pensée politique de Dewey n'est pas
.

déduite « d'essences métaphysiques », il reste qu'il entend procéder à
4. Robert B. Westbrook, John Dewey and American Democracy, Ithaca and London, Cornell University, 1991, p. 540. Cette proposition est importante pour comprendre la distinction que Rorty établit entre le privé et le public. Cf. Richard Rorty, Contingency, Irony, and Solidarity, Cambridge, Cambridge University Press, 1989. Toutes les références à Westbrook dans la suite de cette étude se rapportent à ce livre. S. Richard Rorty, "The Priority of Democracy to Philosophy" (1988), repris dans Objectivity, Relativism, and Truth, Cambridge University Press, 1991. Westbrook conclut en remarquant que cela « est peut-être vrai, mais ce n'est pas, du point de vue de l'histoire intellectuelle, un point de vue deweyen ». 6. James Gouinlock, "What is the Legacy of Instrumentalism? Rorty's Interpretation of Dewey", Journal of the History of Philosophy 28,2 avri11990. 3

une «justification philosophîque » de la démocratie dont Roqy ne reconnaît même pas la validité.7 L'antifondationnalisme de Rorty ne peut donc dériver d'une lecture orthodoxe de Dewey. Les formulations de Shusterman ne sont pas totalement pertinentes, car elles ne mentionnent pas le caractère infini de l'expérience humaine, en insistant au contraire sur son achèvement comme critère d'une expérience ou d'une série d'expériences réussie: «Rorty, écrit-il, ignore aussi que le rejet par Dewey des anciens fondements métaphysiques du libéralisme n'est pas un rejet de la justification philosophîque tout court. Car Dewey a travaillé pour fournir à sa vision de la démocratie libérale un support philosophîque convaincant en termes de désirs humains fondamentaux pour une expérience achevée, pour le développement, la réalisation de soi et la communauté. »(p. 550) Cette double notion« d'expérience achevée» et de «désirs humains fondamentaux» est, on le verra, peu pertinente, puisque, pour Dewey, aucun désir humain n'est indépendant d'un contexte social particulier, et que l'expérience réussie ne se définit pas par son achèvement mais par sa capacité à engendrer un contexte propice à la naissance de nouvelles expériences. Il est vrai que Dewey accorde à la notion de «nature humaine» une place centrale qui se retrouve aussi bien dans ses écrits politiques que dans ses textes sur l'éducation ou la psychologie. Mais dans la mesure où - malgré des ambiguïtés - il lui confère une signification essentiellement éthique, sa démarche reste inassimilable à celle de ses contempotains, voire à celle de la philosophie politique. Ce que Dewey recherche dans la nature n'est pas un modèle intangible de relations archétypales fournissant les critères et les finalités morales de la vie humaine associée, mais un modèle expérimental de création du monde, tantôt environnement, tantôt société. Le trait essentiel qu'il en tire est un mouvement d'interaction entre l'organisme et l'environnement, ou entre les individualités et le monde social, par lequel les uns et les autres se transforment mutuellement conformément aux intérêts de la vie, soit en faisant l'essai de leurs fonctions vitales, soit, dans le cas des hommes, en contrôlant l'el1vironnement par l'intelligence ou en l'enrichissant par la communication de sorte que le milieu social ainsi créé favorise fatteinte des buts que les individus ont choisi de se fixer.
7. Richard Shusterman. "Le libéralisme pragmatique", Critique, Août-Septembre 1993. 4

Un tel trait a une utilité intellectuelle, mais il ne peut être transposé dans les pratiques sociales et politiques au titre de disposition ou de tendance inhérente aux actions humaines OÙjtà'évolution sociale: dans l la réalité, l'activité organique ou l'invention des idées sont des facteurs de changement au même titre que les processus matériels. Paradoxalement, la continuité entre la nature et le social propre à Dewey conduit plus à affranchir le devenir social et politique de toute origine et fin absolues, de toute détermination transcendant la liberté dans l'expérience, ou de tout mécanisme nécessaire, qu'elle ne permet de conclure à l'adossement du monde inter-humain sur des réalités extra-mondaines. Cette conception historique, créatrice, interactive et expérimentale du monde commun, Dewey l'a appelée démocratie, et il semble bien, comme Rorty le pense, qu'il n'ait fabriqué l'idée d'une nature humaine que pour valider la première de manière rétrospective.
I

Dewey remarque dès 1899 que les postulats et les théories des psychologues sont vraisemblablement conditionnés par le contexte politique de leur élaboration. Il procède à une lecture critique et historique des différentes conceptions de la nature humaine afin de mettre en évidence leur conformité avec des normes morales, religieuses ou politiques prévalantes et leur caractère seulement circonstanciel8. De même, en ce qui concerne les théories politiques, qu'il s'agisse de la rationalité; de l'ignorance, de la passivité, de la violence, de la poursuite de l'intér~t personnel ou des instincts réputés déterminants, Dewey n'a de cesse de répéter que ce qui est généralement pris pour la constitution naturelle de l'homme est en réalité, dans le meilleur des cas, le produit d'interactions spécifiques avec un environnement social particulier et, dans le pire, un outil intellectuel pour justifierj une répartition des pouvoirs politiques

devenue obsolète. Par exemple:

<~

Le refuge ultime dans tous les

domaines, éducation, religion, politique, vie industrielle et nationale, a été la notion d'une prétendue structure fixe de l'esprit. Aussi longtemps que l'esprit est conçu comme une chose antécédente et toute faite, les institutions et les coutumes peuvent être considérées comme sa progéniture9. » D'autre part, Dewey rejette explicitement les théories psychologiques qu'il juge incompatibles avec la démocratie, de même qu'il fait clairement dépendre ses propres analyses, dans le domaine de
8. JD, "Psychology as aPhilosophical Method", MW, vol. 1. 9. JD, "The need for Social Psychology", Psychology Review, 1917, n° 24, p. 273.

5

la psychologie, d'une finalité politique établie par ailleurs.. Gordon W. Allport résume ainsi la priorité des considérations politiques par

rapport à la psychologie chez Dewey: « Les conséquences politiques
de la théorie psychologique sont si importantes pour Dewey qu'il prend une peine considérable pour discréditer les psychologies sociales dont l'orientation. lui semble non démocratique. TIne combat pas ces théories en rassemblant des preuves contradictoires mais en les répudiant franchement sur la base de leurs affiliations idéologiques. Ce que Dewey veut est une psychologie compatible avec la démocratie et il rejette toute science du mental qui a des implications contraires. Son opposition à la théorie d'instin~ts fixes, à l'école française de l'Imitation, à l'école de l'esprit collectif de Durkheim, peut être comprise. sur cette base, de même que sa suspicion à l'égard de la psychologie des capacités et son discrédit du quotient d'intelligencelO. » En effet, Human Nature and Conduct, par exemple, est jalonné de sauts parfois surprenants du plan de l'étude psychologique à celui de la justification politique, car tout discours sur l'homme n'a en dernière analyse de signification que dans le contexte d'une interprétation normative de la vie sociale et institutionnalisée. De même que l'expérience est indéfiniment continuée sans que son processus soit dirigé de l'extérieur par l'atteinte d'une fin ultime, le moi, ou l'individualité, n'est pas donné, mais à faire. La démocratie conçue comme une organisation des relations sociales telle que les individualités puissent s'y développer librement, et l'enrichissement continu du moi, sont les deux aspects, politiques et éthiques, de la même conception d'une vie bonne. Les théories psychologiques d'après lesquelles le moi est pourvu naturellement d'une architecture inhérente, de même que celles qui en font une « coquille vide» que les déterminations extérieures viendraient remplir, véhiculent une image du moi incompatible avec les exigences d'une culture démocratique. C'est cette conclusion qu'on rencontre par exemple dans un passage de Reconstruction in Philosophy consacré à une réfutation de l'individualisme classique: «Mais quand le moi est perçu comme un procès actif, on peut voir aussi que les modifications sociales sont le seul moyen pour créer des personnalités différentes. Les institutions sont vues dans leur effet éducatif: - en référence aux types d'individus qu'elles engendrent. L'intérêt pour l'amélioration morale de
10. Gordon W. Allport, "Individual and Social Psychology, dans The Philosophy of John Dewey, Hahn & Schilpp (éd), Carbondale, 1939,p. 283. 6

l'individu et l'intérêt social pour une réforme objective des conditions politiques et économiques sont rendues identiques. Et l'enquête sur la signification des aménagements sociaux acquiert une direction et un but précis. Nous sommes conduits à demander quel peut être le pouvoir spécifique de stimulation, d'encouragement et d'éducation de chaque aménagement social spécifique. La vieille séparation entre la politique et l'éthique est abolie à la racinell. » Cette question des relations d'antécédence entre la psychologie et la politique ne saurait donc être considérée comme une question annexe de pure présentation. Elle vise en effet non seulement les prétentions de la psychologie à l'objectivité scientifique ou la légitimité du recours à la psychologie pour arrimer la politique à un fondement «objectif », mais aussi la fonction de la pensée politique dans la détermination des sortes de relations interhumaines qui sont indispensables à l'émergence d'un « mode de vie démocratique ». Alors que William James reste en partie tributaire d'une conception figée et antécédente de la nature humaine, comme en témoigne son article The Moral Equivalent ofWar, Dewey formule avec force l'idée

que la « nature humaine» étant fondamentalementplastique

et non

individuelle et innée - la finalité de la politique n'est pas de promouvoir ses éléments originaires mais d'être organisée de telle sorte qu'elle produise une culture politique favorable à « l'accroissement de la signification de l'expérience présente ». La prépondérance du psychologique sur le politique mène à une conception « réaliste» et limitée de la démocratie. Au contraire, la prépondérance du politique sur le psychologique mène à une conception éthique de la démocratie, que Dewey dénommera un « libéralisme radical». Que, cependant, ces formules impliquent malgré tout une anthropologie minimale n'est pas douteux: les notions d'enrichissement, de créativité, de réalisation de soi, de diversité ou de souplesse qui jalonnent les textes de Dewey présupposent un perfectionnisme, un modèle évolutif de la vie comme du social et de l'individualité. A cet égard, les textes de Dewey sont souvent ambigus. Par exemple, Human Nature and Conductl2, texte important sur. la psychologie sociale, peut être lu de deux manières: comme fondement naturaliste de la démocratie ou comme examen des conséquences de ridée de démocratie comme fin dans l'enquête sur les fonctions vitales
Il. JO, Reconstruction in Philosophy (1920), MW, vol. 12, p. 192. 12. ID, Human Nature and Conduct (1922), MW, vol. 14. 7

et adaptatives des individus associés. Il serait inexact de présenter Dewey comme un philosophe politique radicalement indifférent à tout arrière-plan anthropologique, et là réside une des difficultés les plus importantes de sa philosophie. Le fait qu'il réitère de texte en texte la priorité, en éducation, en politique ou en réforme sociale, d'une considération des « traits intrinsèques» de la nature humaine montre que, même si la nature de l'homme est d'être culturelle, il reste qu'il doit se trouver dans cette nature un élément qui justifie que tout aménagement social ou politique ne soit acceptable. Cependant, aucune des solutions présentes dans l'histoire de la philosophie ou de la théorie sociale pour justifier un critère de distinction entre l'humain et l'inhumain n'est repérable dans la philosophie de Dewey, sinon celui que représente une « nature humaine» vidée de toute disposition inhérente dont le contenu empirique - que Dewey recherche encore au cours des années vingt sera peu à peu remplacé par un contenu éthique vers 1938. Comme on le verra, la «foi dans la nature humaine» sera substituée à la connaissance de cette nature, et l'expérience politique qui déterminera ce revirement sera le totalitarisme. Le dilemme de Dewey est de légitimer sa prescription d'un mode de vie démocratique indépendamment du présupposé selon lequel les hommes sont pourvus d'une architecture morale et intellectuelle, soit qui les y porte naturellement, soit que toute institution devrait prendre pour modèle, tout en présentant la démocratie comme le seul mode d'association spécifiquement humain possible13. C'est cette tension entre une version empirique et une version éthique du concept de «nature humaine» qui est le fil conduct~ur des analyses qui suivent. Dans la mesure où la démocratie se fonde sur l'idée d'une communauté politique dont personne n'est exclu en droit, l'universalité du droit semble devoir réclamer une universalité existant en fait pour être autre chose qu'une utopie abstraite, c'est-à-dire pour être pourvue d'une efficace pratique qui régisse de manière concrète les relations interhumaines. On a vu qu'un vaste pan de la science politique ne s'était pas départi de cet a priori qu'elle avait pensé trouver dans la philosophie politique classique, sinon pour mettre à l'épreuve. par des u1éthodes «fiables» les présupposés libéraux sur la compétence politique des citoyens. Comme l'empiris~e avait permis de découvrir une franche contradiction entre les présomptions anthropologiques du
13. Voir The Public and its Problefns, p. 328.

8

libéralisme et le comportement politique réel des individus testés, les politologues en avaient conclu soit qu'il fallait renoncer à l'idéal démocratique de la souveraineté populaire au profit d'un gouvernement par les élites, soit qu'il fallait modifier le comportement des individus afin 'que celui-ci devienne compatible avec les présomptions anthropologiques sous-jacentes au principe de la participation. La science politique, en recourant à la psychologie, avait donc inversé la perspective des doctrines classiques en cherchant, sans y parvenir, à justifier par une anthropologie empirique le droit par le fait, et en réfutant les arguments classiques de la déduction du droit libéral s'ils n'étaient pas avalisés par la connaissance du comportement réel des individus. Chez Dewey, cette recherche de légitimation du droit libéral par le fait, propre aux approches politiques contemporaines, ou inversement, du fait par le droit propre à la philosophie du droit naturel, est absente. On ne rencontre nulle part une recherche anthropologique des fondements du droit, pas plus qu'une déduction des principes du droit à partir d'axiomes sur la nature humaine. Globalement, Dewey ne vise ni à constituer une science de l'homme, ni à constituer une science du droit. Dans le premier cas, il substitue à la recherche des mobiles fondamentaux de l'action humaine la création d'une «philosophie sociale» dont la finalité est de pourvoir le public d'une méthode d'identification des problèmes sociaux concrets, qu'il appellera « l'enquête sociale », et dans le second cas, il substitue à la démocratie fondée sur un système de droits politiques intangibles ou fondamentaux une démocratie expérimentale, adaptative et réformiste, conçue comme « une fin littéralement sans fin ». Afin de préciser en quoi la démocratie est identique au développement de toutes les individualités, il faut commencer par présenter les grandes lignes de la théorie de l'expérience chez Dewey.

9

II. La théorie de l'expérience C'est d'abord dans les formulations générales sur l'expérience comme interaction entre un organisme et son environnement --dont l'expérience humaine est un cas particulier qu'on peut retrouver le point de départ, ni réaliste, ni idéaliste, mais à la fois naturaliste et instrumental, de cette théorie de l'expérience. Ne sont présentés ici que les aspects venant conforter la thèse selon laquelle la démocratie est l'autre nom de l'expérience interhumaine, et la forme d'organisation politique qui se confond avec la réalisation des conditions nécessaires à la continuation sans fin de cette expériencel. L'expérience peut être abordée suivant deux axes: d'un côté, elle relève d'une fonction biologique d'adaptation en continuité avec la

nature, que Dewey a appelée « l'interaction de l'organisme avec
l'environnement» De l'autre, elle se confond avec la logique expérimentale de la connaissance, c'est-à-dire l'enquête (inquiry). La citation suivante exprime clairement la double source de la notion pragmatiste d'expérience: «La nouvelle conception de l'expérience revient à la conception grecque de l'expérience comme étant essentiellement une question pratique, c'est-à-dire une question d'exercice répété et de ses effets; tandis qu'elle réinterprète la pratique ou l'action (1) à la lumière que les méthodes scientifiques expérimentales ont jetée sur les possibilités d'un contrôle de l'expérience; (2) à la lumière que la biologie a jetée sur le processus de la vie2. » 1 - L'expérience organique Le contexte naturaliste de la théorie de l'expérience fournit un fondement anthropologique minimum à la philosophie sociale et
1. Il serait très long et redondant par rapport aux commentaires déjà disponibles de développer ce point in extenso. Il n'est pas un texte de Dewey où sa théorie de l'expérience n'est présentée, remaniée, ou raffinée. Cet aspect a déjà été étudié par G. Deledalle, L'idée d'expérience dans la philosophie de John Dewey, Paris, PUF, 1967, un livre qui procède par ordre chronologique, depuis la période hégélienne de Dewey jusqu'à la théorie définitive de l'expérience transactionnelle (1939), en passant par la période pragmatiste pendant laquelle Dewey a proposé sa version instrumentale de l'expérience, qu'il a appelée également« philosophie expérimentale ». 2. JD, Contributions à A Cyclopedia of Education (1911), MW, vol. 6, article "Experience and the Empirical", p. 447.

politique de Dewey. Nous l'appelons ici minimum parce que, s'il est impossible d'en déduire une finalité ou une destination humaine indépendamment des figures concrètes de l'expérience présente, il est en revanche le pourv9yeur d'une conception dynamique de la vie à laquelle tous les développements de la philosophie de Dewey peuvent être rattachés. C'est dans ce cadre que peut être repérée la signification de concepts-clés, comme" le conflit, la croissance, la variété, la réalisation de soi, le développement de l'individualité, l'adaptation ou l'ajustement. a. Organisme et environnement L'expérience est d'abord une fonction biologique d'interaction entre l'organisme et son environnement à un double titre d'ajustement ou d'adaptation, et de transformation du milieu; elle est une « interaction» - ou « transaction », terme plus tardif - qui s'effectue entre un orgamsme et son environnement, qui est naturelle aussi bien que culturelle ou sociale. De la lecture de Darwin, Dewey tire l'idée que l'expérience n'est ni réductible à une forme toujours particulière de la subjectivité, ni ce par quoi l'individu à l'assaut du monde actualise ses potentialités en suivant une logique interne, mais qu'elle consiste dans une interaction entre le milieu et l'organisme par laquelle l'un et l'autre se transforment mutuellement. Pour comprendre ce point, il faut préciser d'abord que la «vie »est avant tout un processus dynamique dont l'organisme et l'environnement sont deux phases intimement liées. La distinction entre l'organisme et l'environnement est pour Dewey « vitale» et non substantielle, l'environnement n'étant tel que s'il est un champ d'action pour l'organisme qui lui-même ne «fonctionne» que dans les connections actives qu'il entretient avec lui. Cette distinction résulte d'un état de tension, d'un confl1t ou d'un déséquilibre, que la recherche de l'assouvissement du besoin qui en naît tel1dra à supprimer. Instinctive chez les bêtes, réfléchie chez les hommes, l'interaction de l'organisme avec le milieu est avant tout un processus pratique conjoint à la vie et apte à en assurer la continuité3. Cette compréhension de la vie a été raffinée par l'auteur au cours de ses différents textes sans être modifiée. Jusque dans ses derniers textes, Dewey a continué de préciser la signification de ce schème
3. Sur ce point, voir Deledalle, op. cit. note 14, pp. 387-421

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interactif donnant lieu concrètfment à une diversité infinie de situations d'expérience. La notion de transaction est le dernier raffinement qu'il apporte à ce modèle. Dewey ne l'introduit qu'en 1949, dans l'une de ses dernières œuvres écrite en collaboration avec A. F.Bentley, Knowing and the Known. Dans le chapitre intitulé «Interaction and Transaction» , Dewey explique que ce qu'il a nommé « interaction» jusqu'à présent est plus précisément exprimé par le terme «transaction» et propose une définition précise du contexte scientifique particulier dans lequel chacun des trois tèrmes exposés s'insère: la « self-action» est un terme rapporté à la physique et à la métaphysique grecque qui désigne la faculté de se mouvoir par soi-même et exprime ainsi une capacité inhérente à une entité d'agir suivant ses propres injonctions intérieures. 'Le second concept, l'interaction, naît de la mécanique newtonienne selon laquelle l'action - ou le mouvement - se produit entre des particules de matière en elles-mêmes immuables. Enfin, dans une transaction, les constituants des entités interagissantes sont eux-mêmes susceptibles d'être modifiés. Ces entités ne sont donc pas véritablement indépendantes, mais sont des «phases» d'une même activité unifiée. Deledalle remarque que le terme «transaction» est en effet le concept le plus rigoureux et qu'il est légitime de l'employer pour définir toute la théorie de l'expérience de Dewey, de manière rétrospective, - ce qu'on ne fera pas ici - afin d'éviter les ambiguïtés de la notion d'interaction: «C'est de la transaction qu'il faut partir si l'on veut comprendre la philosophie de l'expérience de Dewey. La transaction est une situation en devenir continu qualitativement unifié dans
laquelle on distingue un individu et son environnement4.
»

La théorie de l'évolution apporte à Dewey l'idée de changements non plus individuels, cycliques et pré-ordonnés suivant une fin intangible d'accomplissement dans la maturité, mais celle de changements affectant les espèces en tant qu'elles sont en relation avec un milieu - naturel ou social - qui fournit le contexte de leur évolution et se trouve transformé par ces dernières. Les formulations de Dewey concernant cette interaction ne varient guère. Dès 1911, il écrit ainsi: « Ils [l'environnement et l'organisme] sont aussi strictement corrélatifs qu'un frère et une sœur, un acheteur et un vendeur, un stimulus et une réponse. Dès que des termes sont corrélatifs, il y a un troisième médium auquel tous deux se réfèrent. Dans le cas d'un
4. Ibid., pp. 393-94.

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organisme et d'un environnement, cette chose plus englobante est la vie en tant qu'activité se conservant elle-même et se développant5. » L'environnement n'est donc pas un milieu donné dans lequel le vivant réalise ses potentialités inhérentes, mais il correspond à « la somme des conditions qui entrent de manière active dans la direction des fonctions de n'importe quel être vivant» (p. 438). Les conditions fournies par le milieu sont donc strictement corrélatives des fonctions ou des organes que les vivants y exercent, de même que ces derniers ne s'exercent que dans un milieu constitué de telle sorte que cet exercice y soit possible. L'environnement n'équivaut donc pas à l'ensemble des conditions physiques qui « entourent» l'organisme, mais seulement aux conditions par lesquelles l'organisme exerce ses capacités et développe ses organes. Cette interaction est essentiellement dynamique: en réagissant à une condition environnementale - .nourriture, espace de locomotion, etc. - l'organisme transforme par le biais de la différentiation de ses fonctions le milieu de la continuation de sa vie, en le structurant suivant l'hétérogénéité et la complexité de ses organes. C'est par opposition à la psychologie sensualiste, selon laquelle l'esprit est passivement affecté par les sensations, et en référence aux nouvelles connaissances en biologie que Dewey écrit, par exemple, dans Reconstruction in Philosophy: «Partout où est la vie, il y a comportement, activité. Pour que la vie puisse persister, cette activité doit être adaptée et continue à l'environnement à la fois. Cet ajustement adaptatif n'est pas, en outre, entièrement passif; il ne consiste pas simplement dans le modelage de l'organisme par l'environnement. Même une praire agit sur l'environnement et le modifie dans une certaine mesure. [...] Une chose telle que la pure conformité aux conditions de la part des êtres vivants n'existe pas [...] Dans les intérêts du maintien de la vie, il y a une transformation de certains éléments du milieu environnant. Plus la forme de vie est

élevée, plus la reconstruction active du milieu est importante6.»
b. Spencer

C'est à ce titre que Dewey rejette la théorie de Spencer comme faux évolutionnisme. Pour Spencer, l'organisme s'adapte au milieu mais n'agit pas sur lui. Rapportée à la philosophie, cette conception a
5. ID, Contributions to A Cyclopedia of Education (1911), p. 437. 6. ID, Reconstruction in Philosophy (1920), MW, vol. 12, chapitre 4. 14

des conséquences épistémologiques et sociales notables: si les fonctions vitales sont seulement adaptatives, la conception de la vie comme renouvellement, effort ou « reconstruction» d'une expérience troublée n'a plus lieu d'être, et l'idéal évolutif devient similaire à l'idéal behavioriste de conformation totale aux conditions environnementales. La connaissance humaine perd par là-même sa fonction pratique et créatrice pour exprimer un type d'adéquation aux déterminations

réelles données dans la nature, un « fondationnalisme». Parallèlement,
les fins de l'~volution ne pouvant être découvertes dans des situations interactives concrètes et particulières, à la diversité des fins instrumentales nées d'un contexte particulier se substitue l'idée d'une fin générale de la nature qui, pour Spencer, consiste dans un état d'adaptation si parfait et si définitif que la paix et la félicité supplanteraient l'effort et la reconstruction. Le désaccord de Dewey avec le modèle évolutif de Spencer tient donc à des raisons tout autant épistémologiques que sociales ou politiques. Le passage de Social Statics (1892) cité par Dewey est révélateur: « L'homme a été, est et continuera longtemps à être dans un processus d'adaptation, et la croyance dans la perfectibilité humaine équivaut simplement à la croyance qu'en vertu de ces processus, l'homme deviendra finalement complètement approprié à son mode de vie. Ainsi, le progrès n'est pas un accident, mais une nécessité? » L'évolution consiste donc dans l'adaptation de la vie humaine à certaines conditions qui la transcendent; ces conditions sont les forces causales déterminant l'adaptation, donc le progrès, à se produire. Les notions d'évolution, de vivant ou d'environnement ne naissent pas chez Spencer de nouvelles observations scientifiques ou d'une méthode expérimentale d'établissement des faits, comme c'est le cas pour Darwin: elles sont seulement la transposition dans un langage scienfifique d'idées politiques et sociales issues du dix-huitième siècle: la [\)1dans le progrès naturel fait écho au libéralisme économique, la perfection adaytative fait écho à la doctrine d'une intervention minimum de l'Etat, tandis que l'éthique de Spencer, au lieu de dériver d'une idée scientifique de l'évolution, est plutôt « la projection élargie de l'idéal d'une société fraternelle» : « Toute la conception et tout le schéma de l'évolution chez Spencer n'est que la projection sur l'écran cosmique de la gamme des idéaux a priori et optimistes du libéralisme de la fin du dix-huitième siècle. » (p. 203)
7. JD, "The Philosophical Work of Herbert Spencer" (1904), MW, vol. 3, p. 201.

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Pour ces raisons, révolution telle qu'elle est conçue par Spencer diffère radicalement de celle de Darwin: «La conception de révolution chez Spencer a toujours été une conception confinée et limitée. Puisque son "environnement" n'était que la traduction de la "nature" des métaphysiciens, son fonctionnement avait une origine fixe [fixed], une qualité fixe et un but fixe [...] Je ne doute pas qu'on finira par voir que, quoi qu'il en soit tout cela, ce n'est pas du tout une évolution. Une véritable évolution doit par définition abolir toute limite fixe, tout commencement, origine, force, loi, but. S'il y a évolution, alors tous évoluent aussi, et tous sont ce qu'ils sont comme points d'origine et de destination relativement à quelque portion particulière de révolution. Ils doivent être définis dans les termes du processus, le processus qui est maintenant et toujours, non le processus dans leurs termes. » (ibid., p. 209) Dans l'histoire des conceptions cosmologiques - le monde immobile, le monde mouvant entre des limites immobiles, et le monde mouvant - Spencer occupe la seconde place, tandis que Darwin crée la troisième. Transposé au monde social, le fait interactif que Dewey élabore à partir de sa lecture de Darwin est lourd de conséquence: si la constitution de l'individualité dépend des éléments fournis à titre de conditions par l'environnement social, il faut conjointement remarquer que l'environnement social n'est susceptible d'assurer cette fonction

que si sa structuration est tout aussi « interagissante » aveclesbesoins
des individus que le milieu aqueux est défini par ses propriétés qui entrent dans les. activités, par exemple, des poissons. On verra que toute la critique sociale et politique de Dewey découle de l'expérience d'un environnement social produisant l'aliénation et se réduisant à des dispositifs si extérieurs, voire si contraires, aux besoins des individus qu'il en menace leur existence en tant qu'individus. Anthropologie finaliste et politique démocratique s'excluront parce que la première postule une finalité qui est soustraite à l'examen - ce qui conduit à concevoir l'expérience comme un simple moyen - et que la liberté n'y est plus un facteur décisif. On verra également que la pensée politique de Dewey se caractérise par l'effort pour créer un environnement social qui favorise le développement de l'individualité de chacun, et qu'elle fait de cet effort la marque distinctive du libéralisme politique. Cette idée a accompagné l'auteur durant toute sa carrière, et les modifications qu'il a apportées à sa pensée politique ne sont jamais venues d'une modification de cette priorité éthique, mais 16

des différentes réponses qu'il a apportées suivant les contextes historiques à la question: «quels sont les meilleurs moyens pour réaliser cette fin?» L'organisation du public, qui implique la participation politique' des individus et la publication 'd'enquêtes sociales destinées à la formation d'une opinion publique véritable, constitueront des 'réponses p~ticulièrement impÇ)rtantes pour la démocratie.
c. Les deux phases de l'expérience

L'originalité de Dewey réside pour l'essentiel en ce qu'il substitue à la conception empiriste - sensualiste et subjectiviste - de l'expérience une conception expérimentale. C'est cette subs~tution qui commandera à la fois le continuisme de Dewey, l'antifondationnalisme des idées scientifiques et morales, et la conception pratique de l'intelligence. La citation suivante tirée de A Cyclopedia of Education présente l'expérience, non comme un état mental ou une réceptivité du sujet à l'égard du mo'nde extérieur, niais comme une fonction vitale: « Plus spécifiquement, une expérience implique, premièrement, une expérimentation active avec les choses. Chaque organisme essaie en vertu de sa nature ses pouvoirs actifs sur le monde qui l'entoure; c'est la nature même d'un être vivant d'exercer ses organes, et cet exercice prend effet dans et sur le milieu environnant. Chez les organismes inférieurs, cet essai de ragent sur le monde des choses est aveugle et instinctif; chez les organismes supérieurs, chez l'homme quand il progresse dans la civilisation, il est délibéré et intentionnel; il implique une prévision des conséquences qui peuvent s'ensuivre et l'effort pour manipuler les moyens requis afin de produire ces conséquences. Mais dans les deux cas, il y a un effort fait en vue de procurer un avantage pour modifier l'environnement dans les intérêts de la vie. » (op. cit., p. 448) Cette première phase de l'expérience que Dewey appelle « active» tire ses caractères à la fois de la biologie évolutive et de la théorie de la connaissance e?Cpérimentale;la connaissance commune et connaissance scientifique relèvent de la même démarche interactive. ce premier niveau, l'expérience est identique au processus de la vie consiste dans un effort constant pour se soutenir et se fortifier luimên1e, par la transformation d'éléments du milieu en éléments utiles à son propre maintien. Qu'il s'agisse de croissance de l'organisme, 17

d'effectuation de ses fonctions, de sélection et de contribution au maintien du milieu le plus favorable, l'activité de l'organisme consiste dans une série d'essais interactifs destinés à adapter le milieu à ses besoins vitaux. L'expérience au sens empirique se résout en une répétition mécanique d'un savoir-faire transmis de manière coutumière; l'expérience au sens expérimental est par opposition un événement naturel par lequel la mise à l'épreuve - aveugle ou volontaire - des éléments du milieu provoque dans ce dernier des changements qui affecteront l'organisme en retour dans une phase ultérieure. Cette seconde phase est appelée «plus passive », précise Dewey: «En second lieu, cette expérimentation active avec le monde résulte dans un changement d'attitude du moi. L'organisme doit, pour ainsi dire, supporter les conséquences de ses actes. Ses actions en modifiant les choses modifient les conditions qui affectent son existence; ces changements peuvent être non seulement imprévus, mais aussi contraires à la direction de ses actions. Quoi qu'il en soit, l'agent doit souffrir ou endurer ces résultats. » (ibid.) L'activité de l'organisme suivant sa propre structure - simple ou complexe - et la réaction du milieu modifié sur ses activités constituent deux phases dont l'ensemble forme l'expérience: «Cette connexion étroite entre faire et souffrir ou endurer forme ce que nous appelons l'expérience. Une action déconnectée et une souffrance

déconnectée ne sont ni l'une ni l'autre des expériences8.» Ce n'est que
lorsque l'effet du milieu sur l'organisme est une conséquence d'une de ses activités antécédentes, ou lorsque le fait de subir est la conséquenc'e du fait d'avoir agi, que les deux phases sont associées et que l'expérience se substitue alors à ce qui, dans l'absence de connexion, ne pourrait être qu'une suite de mouvements sans lien les uns avec les autres. Cette conception de l'expérience relève d'un «behaviorisme », mais celui de Watson qui a été présenté dans le livre I est inversé. D'une part, si l'on considère la phase la plus active de l'expérience, l,'activité de l'organisme est non seulement première mais découle en outre d'un dynamisme inhérent à l'être vivant. Ce caractère dynamique de la vie fait écho aux variations accidentelles de Darwin et constitue d'ailleurs, comme on le verra plus en détail par la suite, le point le plus délicat du
8. JO, Reconstruction in Philosophy, chapitre 4. 18

naturalisme de Dewey. L'activité spécifique à la structure de l'organisme interdit que ce dernier soit identifié à «un morceau d'argile », comme le pensait Watson. Le fait que l'interaction ne supprime pas «l'action'» mais, au contraire, en fonde la possibilité, sera d'une importance capitale pour la théorie de l'expérience sociale et politique. Le « comportement» ,de l'être vivant est de tirer parti, autant qu'il le peut, de ses propres potentialités, lesquelles, il est vrai, ne peuvent s'exercer que par interaction avec les éléments du milieu. Le schéma watsonien stimulus-réponse est donc renversé: c'est en partie l'organisme, agissant à tâtons ou de manière ordonnée pour mettre ses propres potentialités à l'épreuve, qui introduit dans le monde des stimuli qui auparavant en étaient complètement absents. Par la suite, les changements ,introduits dans l'environnement réagissent sur l'organisme. Le stimulus et la réaction ne sont pas polarisés suivant l'extériorité entre le milieu et un être qui le subit passivement, mais suivant les deux phases de l'expérience elle-même. Dewey explique clairement ce qui l'oppose aux behavioristes dans une critique parue en février 1926 d'un livre de Whitehead, Science and the Modern World: «En ce <moment, écrit Dewey, la psychologie singe les manières de la physique, avec cette conséquence [...] qu'elle mécanise'l'éducation et les relations sociales [...] Une psychologie qui serait émancipée de cette exigence d'avoir affaire au comportement des organismes seulement en tant que purs organismes serait très différente, en elle-même et dans ses conséquences sur l'éducation et sur la société, d'un Behaviorisme qûi adopte sans critique des abstractions de base qui, dans leur domaine d'émergence, se sont effondré. Elle cesserait de prendre le comportement de fragments de l'organisme pour la totalité du comportement. Sans un tel renoncement, la psychologie transportera dans les activités humaines et dans l'éducation, avec le prestige prétendu de la science, des idées qui sont déprimantes et affaiblissantes pour ce qu'il y a de plus valable dans les êtres humains, et qui doivent être le plus soumises à une forme de contrôle scientifique9. » Deux points essentiels séparent Dewey du behaviorisme: d'abord, les stimuli ne produisent d~ réponses que dans la mesure où ils sont intégrés dans les activités vitales comme des éléments utiles, avec cette conséquence que le comportement qui s'en suit procède de
9. JD,"The Changing Intellectual Climate", LW, vol. 2, p. 225. Voir également "Conduct and Experience" (1930), LW, Vol. 5, pp. 218-235, où Dewey expose au cours d'une discussion détaillée tout ce qui l'oppose à la psychologie behavioriste. 19

multiples interactions ou de multiples liens avec l'environnement qu'il contribue à créer et non d'un conditionnement. Lorsque, dans le cas des hommes, les interactions deviennent infiniment complexes et, par suite, lorsque l'environnement s'est diversifié à l'extrême, le schéma simple qui prévaut dans les conditions de laboratoire ne peut plus avoir aucune validité. Le comportement n'est pas un événement isolé - une contraction musculaire - mais une liaison entre des activités vitales complexes, continues, et les événements qui s'en suivent. Dewey préférera d'ailleurs au terme. de comportement celui de conduite (conduct ), afin d'éviter à la fois la réification des facteurs extérieurs et celle des tendances organiques. Ensuite, si Dewey accorde que la psychologie gagne à être fonctionnelle et liée à la biologie, plutôt qu'introspective, il reste que la conscience n'en est pas pour autant réductible à une série de réflexes conditionnés: événement naturel, elle accompagne l'expérience humaine lorsque cette dernière est troublée ou interrompue. Par exemple, une sensation devient consciente lorsque la phase passive de l'expérience - le fait de subir les conséquences d'une l'activité antérieure - produit un dérangement dans l'ajustement de l'individu à son milieu. En accord avec le rationalisme, Dewey accorde que cette sensation consciente n'est en rien une partie de la connaissance. Mais elle est indispensable au commencement d'une investigation: elle est comme un signal que la recherche d'un réajustement est requise pour que la continuité des expériences puisse être rétablie. Si la conscience peut être dite une « réaction» à une discontinuité dans l'expérience -- réaction par laquelle une sensation est perçue-, si elle naît, comme pour Bergson, de ce que la possibilité de l'automatisme ou de l'habitude a disparu parce que les conditions de leur effectuation sont dérangées, il reste que, chez les hommes, la réponse au stimulus produite par ce dérangement n'est déterminée d'aucune manière. Ce qui est réactif dans l'expérience est ce signal. En revanche, les modalités de ce réajustement ne sont nullement liées au stimulus comme une réponse conditionnée est liée à une excitation nerveuse; le schème de la mise à l'épreuve des possibilités d'action, de l'essai organique, ou dans le cas des hommes, de l'exploràtion de l'inconnu par l'eriquête reprend la première place (exploration dont le but est l'instauration d'un contrôle de l'environnement, non d'un contrôle des ressorts psychiques du comportement individuel) et, une fois la difficulté levée, la phase active de l'expérience peut se produire à nouveau. En résumé, la théorie de Watson avait culminé dans une 20

psychologie de la réaction; celle de Dewey aboutit à une méthode ou une logique de l'action. 2 - L'expérimentation
a. L'influence de Darwin

La conception de l'expérience chez Dewey se présente donc d'abord comme une critique du dualisme classique entre l'expérience et la raison ou entre les Sens et la pensée. En continuité avec James, Dewey dépsychologise l'expérience et en fait la figure concrète de l'évolution de la vie que rienne transcende plus, ni telos, ni logos. L'expérienc.e conçue comme expérimentation s'oppose, on l'a déjà remarqué, tant à la série d'actes routiniers que le rationalisme associe aux pratiques humaines contingentes qu'au sensualisme de l'empirisme sceptiquel0. Dans la première acception, l'expérience sensible relève de la routine. Pour Aristote, la pratique médicale, par exemple, ne procède pas d'une connaissance rationnelle: le savoir du médecin permet certes de conclure de certains symptômes à certaines maladies et de les soulager par un remède qui s'est avéré efficace dans le passé, mais il ne peut permettre de parvenir à la connaissance des causes de cette efficacité ou de celles de la maladie elle-même. La médecine, de même que tout savoir-faire, est un art. La connaissance par l'expérience, quels que soient par ailleurs son efficacité et son caractère irremplaçable, est distincte de la connaissance par les principes qui résident dans une région supérieure à laquelle l'expérience est étrangère. L'empirisme propre à Locke et à Hume admet également que l'expérience ne peut s'élever au-dessus du contingent, du probable ou du particulier, mais conçoit quant à lui l'expérience en terme de réceptivité dont la subjectivité interdit toute
10. Sur cette double critique, voir Reconstruction in Philosophy, chapitre 4, "Changed Conceptions of Experience and reason". L'expérience comme expérimentation est également un trait distinctif de la philosophie de Peirce. Sa clarification de la logique de la connaissance scientifique conduit en effet à concevoir comme « vérité» le résultat d'observations analogues à celles qui sont menées en laboratoire. Voir "What Pragmatism Is", The Monist, vol. 15, avril 1905, où Peirce énumère les ingrédients essentiels de l'expérimentation de la manière suivante: il faut d'abord un expérimentateur « en chair et en os », puis une « hypothèse vérifiable» et un « doute sincère dans l'esprit de l'expérimentateur au sujet de cette hypothèse. » Les conditions logiques suivantes concernent les actes par lesquels un expérimenteur choisit les objets identifiables qui seront manipulés et parvient à une proposition vérifiée. 21

certitude. L'esprit, impressionné de l'extérieur, ne conserve comme activité spécifique que d'agencer entre elles les sensations qui s'y sont imprimées. Cette combinatoire des images mentales est pour Dewey obsolète: elle se fonde sur une psychologie et une biologie périmées. Les empiristes anglais reprennent donc les caractères défectueux de l'expérience sensible identifiés par les philosophes grecs sans plus les compenser par une faculté rationnelle de connaissance. Leur critique du transcendantalisme mène au scepticisme. Dans les deux cas, les apories majeures de ces théories de l'expérience proviennent d'une conception passive de la connaissance. Dewey, quant à lui, découvre les bases d'une compréhension expérimentale de l'expérience dans la biologie darwinienne et dans la méthode expérimentale. The Influence of Darwinism in Philosophy définit le cadre interactif dans lequel toute expérience prend place, dans un mouvement qui substitue à l'immuable le changeant, le particulier, le vital en mouvement comme objet de la philosophie ou de la science, et qui détrône le primat « vieux de deux mille ans du fixe et du finaltl » Dans ce texte, les versants biologiques et épistémologiques de l'expérience sont mis en corrélation: de même que les Grecs ont forgé la notion de nature (et, de là, leurs idées du vrai et du bien) à partir de l'observation des êtres vivants, la découverte par Darwin de l'origine et de l'évolution des espèces suivant des mécanismes d'adaptation et de sélection mène à un remodelage du concept de vie tout autant qu'à celle de la logique de la connaissance scientifique et de l'action. Darwin apparaît donc comme l'instigateur d'une nouvelle logique expérimentale qui s'oppose à la logique suivant laquelle les phénomènes fluctuants relevant de l'expérience sensible sont rapportés à des essences propres à un monde transcendant. En expliquant les directions dans lesquelles la vie s'engage dans les termes d'un processus de variations graduelles et hasardeuses, tantôt inutiles, tantôt favorables, que la lutte poUf l'adaptation sélectionne et dont elle retient les plus avantageuses - et non comme un développement déterminé par un telos posé en dehors du processus vital lui-même, et indépendant des accidents qui peuvent frapper tel individu ou tel aspect de l'environnement - de même qu'en substituant au concept aristotélicien d'eidos un concept d'espèce affranchi de toute destination suprême, Darwin fait plus que formuler la loi de l'évolution des
11. ID, The Influence of Da1Winisnl in Philosophy (1909), MW, vol. 4, p. 4.

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vivants. TIachève la tâche galiléepne de mécanisation de la nature en en ôtant toute intention ou dessein~ Parallèlement, en découvrant que les vivants évoluent en relation avec leur environnement, à l'égard duquel l'utile ou le nuisible sont relatifs, Darwin substitue la science expérimentale à la science contemplative dont le but était de parvenir à la saisie intellectuelle des forces causales qui assurent la constance et l'harmonie, l'identité.. de fonction et de structure de vivants éloignés dans le temps et l'espace les uns des autres, à travers tous leurs changements, depuis leur naissance jusqu'à la pleine réalisation de leur être. Il crée ainsi les conditions d'une nouvelle logique de la connaissance dont le point de départ est qu'il n'existe nulle intentIon ou nulle finalité spirituelle transcendant les changements affectant les vivants, sinon les fins relatives et contextuelles que les divers organismes poursuivent en fonction de leurs besoins. Les lois biologiques de l'adaptation et la logique de l'enquête sont, dans l'œuvre de Dewey, les deux aspects, l'un général, l'autre spécifiquement humain, d'une même conception de la «croissance» ou du développement du moi dans un contexte toujours particulier et toujours changeant d'interactions organiques ou sociales. La théorie darwinienne affecte ainsi toute la culture scientifique et

éthique des temps modernes: « En portant la main sur l'arche sacrée de
la permanence absolue, en considérant les formes qui avaient été regardées comme des types de fixité et de perfection comme des formes qui naissent et qui meurent, l'Origine des Espèces a introduit une façon de penser qui était finalement obligée de transformer la logique de la connaissance, et de là les conceptions morales, politiques et religieuses. » (p. 3) La théorie de l'évolution appelle donc pour Dewey à un changement radical de la manière dont la connaissance, sa destination, son objet spécifique et son pouvoir sont conçus: « L'intérêt se déplace de l'essence massive derrière les changements particuliers vers la question de savoir comment des changements particulier servent ou défont des buts concrets; il se déplace d'une intelligence qui a donné forme aux choses une fois pour toutes vers les intelligences particulières auxquelles les choses sont maintenant même en train. de donner forme; il se déplace d'un but ultime de bien vers les augmentations directes de justice et de bonheur qu'une administration intelligente des conditions existantes peut apporter et qu'une inattention ou une stupidité présente va détruire ou laisser passer. » (p. 23

Il) Selon la conception aristotélicienne, l'eidos est à la fois une forme quipréordonne et oriente les changements de manière constante, et un principe d'intelligibilité du monde sensible. La connaissance scientifique se développe ainsi non sur le plan de l'expérience mais sur celui de la saisie des conditions formelles de toute expérience possible. Les essences intelligibles qui transcendent le devenir permettent enfin l'identification entre le vrai et le bien. L'intérêt de la critique de Dewey réside ici encore dans la mise en évidence d'une corrélation entre la conception de la vie, l'épistémologie et l'éthique: «L'argument du dessein opérait ainsi dans deux directions. La finalité rendait compte de l'intelligibilité de la nature et de la possibilité de la science, tandis que le caractère cosmique et absolu de cette finalité donnait approbation et valeur aux efforts moraux et religieux de l'homme. La science était étayée et la morale autorisée par un seul et même principe, et leur accord mutuel ~tait garanti pour l'éternité. » (p. 9) Dewey remarque judicieusement que les obstacles auxquels le darwinisme s'est heurté sont moins venus de la religion qu'ils n'ont été

internes à la science et à la philosophie elles-mêmes: « Les traits vifs
et populaires de la bataille anti-darwinienne ont tendu à donner l'impression que le problème résidait entre la science et la théologie. Tel n'a pas été le cas -le problème résidait avant tout à l'intérieur de la science elle-même, Darwin lui-même l'avait reconnu très tôt [...] il posait comme mesure de son succès le degré auquel il pourrait toucher trois hommes de science: Lyell"en géologie, Hooker en botanique et Huxley en zoologie. » (p. 3-4) L'abandon de l'idéal contemplatif de la connaissance au profit d'une expérimentation active affranchit de la détermination des essences pour ramener les individus à des choix - ou des fins - dont ils sont responsables. La version instrumentale du pragmatisme de Dewey, l'hypothèse comme invention d'un plan d'action, la fonction pratique de la connaissance, la suppression du dualisme entre la théorie et la pratique, sont nés de là. b. Un« naturalisme continuiste » L'environnement humain est un environnement social évolutif au sein duquel les interactions sont sans cesse diversifiées, complexifiées, et libèrent ainsi de nouvelles potentialités, notamment l'intelligence. L'expérimentation humaine suppose l'interpénétration du passé, du présent et de l'avenir, ainsi que la transmission culturelle des 24

modifications que chacun, en agissant, produit au sein de son milieu. L'interaction entre l'individu et le monde social est continue à celle qui existe entre l'organisme et l'environnement naturel: de la même manière que précédemment, les activités de l'individu sont dès la naissance canalisées par les activités sociales qui forment son environnement et, conjointement, ces activités interfèrent avec cet enviroJ).l1ementde telle sorte qu'elles le transforment. C'est pourquoi l'interaction initiale interdit que l'individualité soit donnée préalablement à toute socialisation, de même qu'elle interdit que la société soit autre chose que de multiples liens et échanges entre divers individus. Sur le plan du vocabulaire, ceci explique qu'afin de lever le dualisme inhérent aux substantifs « individu» et « société », Dewey ait eu recours à des termes adjectivés: l'individuel, le social, ou à des termes exprimant un processus: individuation, socialisation. Les activités d'ajustement qui sont instinctives pour l'organisme deviennent conscientes et volontaires, relatives au milieu et en même temps téléologiques (en ce sens que l'expérience d'un trouble suscite la formation de fins qui sont projetées comme but de résolution d'une difficulté existentielle): «Les adaptations chez les hommes donnent lieu à la pensée. La réflexion est une réponse indirecte à l'environnement [...] Mais elle a son origine dans le comportement biologique adaptatif et la fonction ultime de ses aspects cognitifs est un contrôle prospectif des conditions de l'environnement. La fonction de l'intelligence n'est donc pas de copier les objets de l'environnement, mais plutôt de prendre en considération la manière dont des relations plus effectives et plus profitables avec ces objets peuvent être établies dans le futur12. » Chez les hommes, l'expérience est l'enquête (inquiry), c'est-à-dire ce procédé qui requiert l'intelligence pour que la continuité de l'expérience soit rétablie lorsqu'elle est menacée ou brisée. «L'enquête, écrit Dewey, est une phase de la fonction générique qui institue une nouvelle relation entre l'organisme et les conditions de la vie et, comme les autres phases de la fonction, elle est contrôlée par le besoin, le désir et leur satisfaction progressive13 » Ainsi, le plan de la nature et celui de l'homme, l'organique et le spirituel, sont en

continuité. On a appelé « naturalisme continuiste » cet aspect de la
philosophie de Dewey.
12. JD, "The development of American Pragmatism" (1925), LW, vol. 2, p. 17. 13. ID, Affective Thought in Logic and Painting (1926), cité par Deledalle, p. 138. 25

Si la « matrice existentielle naturelle» de l'enquête est conservée au-delà des prérogatives du biologique, elle n'a donc pas pour effet de déspiritualiser les êtres humains, de réduire la société à un gros organisme, ou de réduire la fonction de l'intelligence à la satisfaction des besoins organiques. Rappelons à cet égard que le contresens le plus courant sur le pragmatisme consiste soit à interpréter la fonction pratique de la connaissance en termes d'utilitarisme, soit à la réduire à un subjectivisme. Dans les deux cas, la connaissance est assimilée à la fabrication d'outils intellectuels pour satisfaire les besoins ou les désirs non-intellectuels tels qu'ils sont donnés soit en vertu de la nature humaine, soit dans un contexte social déterminé. Le processus biologique inconscient de l'adaptation de moyens à conséquences devient un processus qui requiert l'intelligence et qui, étant conscient, peut continuer à se développer ensuite indépendamment de la situation problématique dont il est né. D'un côté, par conséquent, «toute enquête progresse à l'intérieur d'une matrice culturelle qui est en dernier ressort déterminée par la nature des relations sociales14 ». La recherche scientifique elle-même, de même que toute opération d'investigation, n'est pas indépendante des valeurs et des priorités culturelles de son époque d'émergence. Mais, de l'autre côté, ses conclusions, de même que toute opération intellectuelle qui articule des hypothèses de résolution aux conditions d'une l'expérience problématique, exercent aussi une influence considérable sur les co'nditions sociales. La neutralité et l'indépendance du connaître par rapport au faire sont rejetées ensemble d'un même mouvement. La continuité entre le naturel et le culturel- que, dans sa Logique, Dewey a nommé un «naturalisme culturel» (cultural naturalism), est le tremplin vers une théorie de la culture et de l'historicité de toutes les activités humaines. Dewey lui-même prend soin de dissiper le risque d'une mauvaise interprétation de son naturalisme: «Une ambiguïté liée au mot "naturaliste" est qu'on peut comprendre qu'il implique une réduction du comportement humain à celui des singes, des amibes, des électrons ou des protons. Mais l'homme est naturellement un être qui vit en association avec d'autres dans des communautés qui possèdent le langage, et donc profite d'une culture transmise. L'enquête est un mode d'activité qui est socialement conditionné et qui a des conséquences culturelles. » (p. 26-27) L'homme est un animal culturel
14. ID, Logic: The Theory of Inquiry (1938), LW, vol. 12, p. 481.

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que rien ne détermine sinon l'orientation qu'il donne, ou qui a été donnée par d'autres avant lui, à son existence sociale. Toute enquête naît donc et se développe dans une culture particulière, ce qui implique que les problèmes (ou contlits entre idées provenant de contextes divers) qui se posent, les outils intellectuels qui sont utilisés et les finalités orientant l'investigation sont tous contextuels et évolutifsl5. Corrélativement, toute investigation mène à des résultats qui affectent le milieu social en retour. Le culturalisme des activités intellectuelles et leur créationnisme sont les deux aspects d'un processus interactif unique. c.L'instrumentalisme C'est sur cette base que Dewey affirme le caractère pratique de toute connaissance, établissant un parallèle entre la variation utile d'un organisme par rapport à son milieu et, dans le cadre de l'enquête, l'invention d'un outil intellectuel destiné à résoudre les difficultés de l'expérience présente. La théorie de l'enquête - dont on ne présente ici que les grands traits, et sur laquelle on reviendra par le biais de « l'enquête sociale» - est le cœur de ce que Dewey avait appelé, « faute d'un meilleur mot », l'instrumentalisme16. La logique est pour
15. Sur le caractère contextuel des idées, voir Arthur E. Murphy, "Dewey's Theory of the Nature and Function of Philosophy", dans The philosopher of the Conlmon Man. Essays in Honor of John Dewey to Celebrate his Eightieth Birthday (1940). New York, Greenwood Press, 1968. 16. Voir JD, "From Absolutism to Experimentalism"(1930), LW. vol. 5, p. 156-57, une autobiographie intellectuelle où Dewey explique l'origine du terme « instrumentalisme» : « je devins de plus en plus troublé par le scandale intellectuel qui me semblait impliqué dans le dualisme entre [...] quelque chose appelé "science" d'un côté et quelque chose appelé "morale" de l'autre. J'avais depuis longtemps eu le sentiment que l'élaboration d'une logique, c'est-à-dire d'une méthode effective d'enquête, qui s'appliquerait sans coupure brutale de continuité entre ces deux domaines, serait à la fois la solution à nos besoins théoriques et la ressource pour nos plus grandes demandes pratiques. Cette conviction explique beaucoup mieux le développement de ce que j'ai appelé, faute d'un meilleur mot, "instrumentalisme'" que la plupart des autres raisons qui ont été données. » Le coup d'envoi de la logique instrumentale est donné dans les Studies of Logical Theory (1903), MW, Vol. 2, un livre collectif rassemblant des travaux de divers membres du département de philosophie de l'université de Chicago, qui se disent tous redevables du versant biologique des Principles of Psychology de James, leur « père spirituel» . James découvre avec enthousiasme cette publication dans laquelle il voit « une vision du monde, à la fois théorique et pratique, qui est si simple, massive et positive, qu'en dépit du fait que de nombreux aspects doivent être encore raffinés, elle mérite le nom d'un nouveau système de philosophie. » (James, "The Chicago School" (1904), Essays in Philosophy, Cambridge, Harvard University Press. 1978, p. 102. Sur

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