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La conjuration

De
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Ajouté le : 01 janvier 0001
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EAN13 : 9782296285156
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LA PHILOSOPHIE

EN COMMUN

Collection dirigée par S. Douailler,J. Poulain et P. Vermeren

PImJpPE RIVIALE

lA CONJURATION
Essai sur la conjuration pour l'égalité dite de Babeuf

Editions

L'HARMATTAN

5-7, rue de l'Ecole-Polytechnique 75005 PARIS

La philosophie en commun Collection dirigée par S. Douailler,]. Poulain P. Vermeren
Nourri trop exclusivement par la vie solitaire de la pensée, l'exercice de la réflexion a souvent voué les philosophes à un individualisme forcené, renforcé par le culte de l'écriture. Les querelles engendrées par l'adulation de l'originalité y ont trop aisément supplanté tout débat théorique. Notre siècle a découven l'enracinement de la pensée dans le langage. S'invalidait et tombait du même coup en désuétude cet étrange usage du jugement où le désir de tout soumettre à la critique du vrai y soustrayait royalement ses propres résultats. Condamnées également à l'éclatement, les diverses traditions philosophiques se voyaient contraintes de franchir les frontières de langue et de culture qui les enserraient encore. La crise des fondements scientifiques, la falsification des divers régimes politiques, la neutralisation des sciences humaines et l'explosion technologique ont fait .apparattre de leur côté leurs failli~es, induisant à reponer leurs espoirs sur la philosophie, autorisant à attendre du panage critique de la vérité jusqu'à la sàtisfaction des exigences sociales de justice et de libené. Le débat critique se reconnaissait être forme de vie. Ce bouleversement en profondeur de la culture a ramené les philosophes à la pratique orale de l'argumentation, faisant surgir des institutions comme l'école de Korcula (Yougoslavie), le Collège international de philosophie (Paris) ou l'Institut de philosophie (Madrid). L'objectif de cette collection est de rendre accessibles les fruits de ce panage en commun du jugement de vérité. n est d'affronter et de sunnonter ce qui, dans la crise de civilisation que nous vivons tous, dérive de la dénégation et du refoulement de ce partage du Jugement.
(Ç)L'HARMATTAN, 1994 ISBN: 2-7384-2304-9

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Portrait de Babeuf dessiné par un gendanne après son arrestation (Archives de l'Empire français)

Préface

Les sciences sociales ont connu, ces dernières décennies, d'intéressantes remises en question. Parmi celles-ci, le rejet du caractère nomothétique de cet ensemble de recherches a été illustré par les travaux de Raymond Boudon. Fondamentalement, c'est en réaction contre la, ou faut-il dire les, théorie(s) marXÏste(s), qu'on a cherché à établir des régularités, poser des hypothèses, mettre en évidence des structures, des propriétés de comportement, valables localement et sous conditions, et non absolument. Ces remises en question ont parfois été inspirées par une pensée qu'on pourrait, sans désobliger leurs auteurs, qualifier de libérale. D'autres ont été commandées par le souci de restituer une intelligibilité du social, désormais plus embrouillée par certaines idiosyncrasies accumulées, que déchiffrable à travers un paradigme fossilisé. Si des auteurs comme R. Boudon ont entendu éradiquer le fond avec la forme, dénier aux actions collectives toute signification autre que purement adaptative et explicable en termes d'effets de composition à partir d'actions individuelles rationnelles sous contrainte, d'autres, tel C. Castoriadis, proche d'une philosophie politique, naguère dépréciée par la prégnance de la social science. d'outre-Atlantique, ou encore M. Aglietta et E. Orléan, dans le cadre d'une recherche de théorie économique élargie, ont recherché des concepts plus riches que ceux de l'individualisme

.

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méthodologique (même éclairci par F. Bourricaud) pour rendre compte des phénomènes collectifs. Le long travail de Castoriadis, depuis Socialisme ou barbarie, pour rechercher les éléments discutables dans l'analyse « scientifique marxiste, en même temps que pour rendre compte des pratiques effectives prétendument fondées sur ce corpus, témoigne de cet effort pour fonder en raison une critique de l'Etat bureaucratique, et du discours appuyé sur un savoir supposé infaillible. Aglietta, dans ses études sur la société salariale et, plus encore sur la monnaie dans La violence de la monnaie, mène un travail pour analyser les limites du rapport marchand, et l'incapadté en retour, du paradigme « économiste ., de la « science économique pure ., à rendre compte des ruptures et des crises dans le champ économique. Un certain nombre d'avancées nous paraissent ainsi essentielles, même si précisément, elles ne se réclament pas d'une pensée globalisante (prématurée, impossible, ou nécessairement partiale ?) sur le social. Si ces hypothèses, structures, régularités, sont compatibles entre elles, c'est ce qu'il s'agit d'abord de mettre en lumière. Il ne s'agit pas, à travers un éclectisme de hasard, d'édifier un nouveau système, mais de rechercher les cohérences, les limites, les éclairages réciproques, entre ces éléments d'analyse. Ces avancées sont généralement dues à un auteur en particulier, mais elles fournissent au chercheur un ensemble d'indications sur les processus effectifs qui caractérisent le sodal, et sur les obligations de moyens qui lui incombent lorsqu'il s'efforce de les déchiffrer. Certaines d'entre elles paraissent à certains commentateurs, comme des données du sens commun i il n'en est rien. Précisément parce que nous ne pouvons percevoir le réel sans passer par un système de représentations, il nous faut rendre celui-ci conscient, autant qu'il est possible, pour échapper aux croyances et discerner le« résidu., pour parler comme Pareto. La première de ces avancées est que la société, être de raison, n'a ni volonté ni projet. Je pense qu'il faut ici rappeler que la question est double. Une chose est qu'en effet seuls agissent des individus, non leur totalité i autre chose est que, à telle époque en tel lieu, l'idée ait été admise ou pas; de sorte que le point important est de savoir que, même si le chercheur d'aujourd'hui admet le principe rationnel d'actions individuelles, l'idée d'individu

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comme seul sujet, il doit rechercher la nature de l' « idéologie.
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au

sens de L. Dumont (Homo aequalis, p. 26-27), qui dominait les représentations de la société étudiée par lui. Ainsi Dumont fait-il remarquer que le totalitarisme, loin d'être un holisme, c'est-à-dire une aperception de la société comme totalité, consiste en une - pour,' dans une société où tentative - largement désespérée l'individualisme est profondément enraciné et prédominant, le subordonner à la primauté de la société comme totalité ". En d'autres termes, je dirai que le totalitarisme résulte d'un effort pour abattre les construits légitimes (individualisme, propriété privée, contrat, contrôle privé de la production/répartition des ressources rares...) et leur substituer une pensée de la communauté capable de surmonter la désagrégation du social, elle-même résultant de la dissipation des adhésions au compromis qui le fondait. Plus encore, l'effet de totalitarisme est d'autant plus fort qu'il s'agit de dirigeants eux-mêmes individualistes, et qu'ils proposent de l'irréalisable (communauté) dans le dessein de rétablir du même (rapport marchand/salarié) avec de la soumission comme moyen de ramener à l'ordre les individus concrets, possédants et exploités s'en remettant à l'Etat. Terreur et infaillibilité du pouvoir, abandon de l'esprit critique des gouvernés/salariés, ne sont que l'envers du mensonge sur ce qui est véritablement édifié. Castoriadis, Lefort, ont apporté des éléments, H. Arendt également. Il découle du point précédent que les classes sociales ne sauraient être sujet de l'histoire comme déjà l'indique Max Weber - et que l'idée de déterminisme, de sens de l'histoire, ne peut être acceptée. Castoriadis a montré l'impossibilité de fonder en raison les thèses. scientifiques" sur les contradictions du capitalisme : baisse tendancielle du taux de profit, paupérisation, taux de plus-value. Karl Popper a réfuté l'historicisme des thèses millénaristes. En revanche, des sources nouvelles d'exploitation, donc de conflits, de crises d'instauration du rapport marchand/salarial, sont apparues dans la périphérie des centres capitalistes; tout comme le démantèlement du compromis fordiste, ces événements démentent en retour la très hypothétique. fin de l'histoire ". La deuxième avancée consiste dans le constat, opéré par Hayek, que l'histoire n'est pas le produit des volontés des hommes, mais résulte de leurs actions, contradictoires, non concertées, par effets de composition. La raison ne peut construire le monde. Cependant, des groupes structurés et structurants (par exemple une organisation se donnant comme avantgarde et parti d'une classe sociale, mais aussi un groupe à

-

7

fondement confessionnel ou ethnique) peuvent s'emparer du destin d'une société, armés d'une théorie globalisante et d'un programme conséquent. En application de ce qui précède, nous devrons penser qu'ils n'édifieront pas ce qu'ils avaient projeté, mais de l'impensé, du monstrueux. Ces actions programmatiques ne sont toutefois ni insensées ni insignifiantes, elles produisent des résultats effectifs, tout comme les systèmes de marché à régulation spontanée; ainsi, comme l'a montré K. Polanyi, la transformation du travail humain en marchandise a-t-elle constitué le moyen concret pour passer des systèmes à prédominance politique, aux systèmes dominés par la régulation économique. En revanche, la prise en charge de la régulation par des groupes segmentaires, éventuellement en compétition, en tout cas imparfaitement informés, aboutira à des formes d'autorité très répressives. Leurs relations avec les sociétés â gestion décentralisée renforceront les dynamiques internes des unes comme des autres: affrontement des. blocs. ; démocratie/fascisme, capitalisme/socialisme. Troisièmement, il n'est pas possible de concevoir les actions collectives comme des réunions d'individus recherchant tous et ensemble, l'intérêt collectif. D'une part, les phénomènes de pouvoir, décentralisés et liés au . jeu. des systèmes que constituent les organisations, font que les individus, ou les groupes, ne sont jamais strictement dominés, pas même par les détenteurs de l'autorité, ou du capital (Crozier, Friedberg). D'autre part, la recherche de récompenses individuelles pousse certains à l'action, dont les résultats sont appropriés par des collectifs, sans que ceux-ci aient été les auteurs collectifs de l'action (M. OIson). Nous devons donc rechercher des stratégies d'acteurs, sans perdre de vue les contraintes sous lesquelles ils agissent, y compris les limites de leur rationalité CR.Boudon). De même, quatrièmement, si le pouvoir existe comme interaction, les représentations sociales produisent des cadres conceptuels, une intelligibilité du social, d'après lesquels des ensembles de données et de valeurs, éventuellement cohérents, sont seuls perçus comme légitimes. La thèse de Gramsci sur l'idéologie dominante et le bloc hégémonique peut être citée ici, mais aussi l'hypothèse des ruptures de sens consécutives à la désagrégation, ou au choc, des idéologies dominantes. Cinquièmement, certaines données concrètes résultant des structures du social peuvent, dans certains contextes, renforcer la 8

cohésion des groupes sociaux existants, et convaincre leurs membres que seules leur sont ouvertes des actions visant à renverser au profit du groupe entier, un rapport de force cristal~ Usé en une situation de domination. Ainsi en va+il de sociétés caractérisées par a) des écarts très grands entre les positions sociales; b) des positions attribuées par statut et non acquises par un cheminement personnel; c) des changements rapides dans les processus économiques, remettant en cause les vieilles normes et valeurs. Inversement, des stratégies d'ascension « au sein du système. seront plus fréquentes dans des contextes de mobilité sociale forte, ou perçue comme telle j des écarts réduits j une stabilité des valeurs permettant aux acteurs de concilier sur différents plans, des rôles distincts dont la concurrence ne mène pas ceux qui les remplissent à la conviction d'un conflit central. Ainsi, anomie et lutte des classes se renforcent-elles.
Sixièmement, si la

. société. n'est qu'un concept non opéra-

toire, il n'empêche que, dans toute situation concrète, les événements déjà intervenus, les construits en place cristallisés (le capital accumulé, les relations de production/échange, codifiées et ritualisées, les positions héritées, le droit, l'étendue de la sphère publique, la légitimité acquise par l'autorité étatique) réduisent les choix offerts et éliminent certaines branches des arbres factoriels. Inversement, dans certaines occurrences particulières, apparaissent, à la suite de dissipations locales ou globales du sens (débâcle du Mark,1923), des structures en place (Paris,1871), des possibilités de bifurcation j ici apparaissent les crises, le désordre, l'ordre, le conflit. Dans cet espace social apparaissent en effet des blocs de cohérence, inégalement ajustés entre eux, laissant des hiatus et des chevauchements. Grandes entreprises, administrations, partis, syndicats, définissent des espaces fortement organisés, fonctionnels relativement à des enjeux partiels (et partiaux). Entre ces espaces, et les acteurs à stratégies fortes d'accumulation et d'alliances (entreprises, institutions, grandes familles) subsistent de considérables espaces faiblement polarisés, victimes de l'entropie accumulée par les interactions des précédents, et constituant des réserves, tant au sens de mise en réserve O'armée industrielle de réserve, marché du travail, déshérités, exclus), que de réserves préservées (réserves naturelles, réserves indiennes). On se référera ici à M. Aglietta (La société salartale, La violence de la monnaie). Septièmement, et ceci est lié à ce qui précède, il faudra 9

rechercher, dans des occurrences de crise, les manifestations du processus d'institution des espaces d'acquisition et d'accumulation marchandes monétaires, comme substitut à la violence destructrice, cachée en profondeur du rapport social (R. Girard, La violence et le sacré). J'ai abordé ce point dans « Misère de la polémologie; modèles formels et difficultés conceptuelles ". La question de la pacification du social, et des surgissements de la violence primitive, lors des crises mimétique de retrait hors de la sphère de l'échange, revient au fond au problème de la barbarie comme alternative à l'ordre hégémonique. Comment l'Etat met en place des structures destinées à canaliser la violence que le rapport marchand ne peut absorber, c'est ce que j'ai tenté de montrer dans. La troisième guerre à venir; mise en place et fonctionnement d'une structure de coopération conflictuelle entre Etats ". Tout ceci est très loin d'une théorie constituée. Au moins Horkheimer et Adorno ont-ils proposé une théorie critique, pour servir d'instrument épistémologique. « La fonction ou l'effet produit dans le monde des choses et des événements supplante la signification ". Tel est le positivisme à rejeter. Pour ce faire, il est nécessaire de prendre et de laisser, avec discernement. Ainsi, la critique que fait Hayek du constructivisme, des crises inhérentes au Taxis, absentes du Kosmos, ont de l'intérêt. Il est vrai que la raison ne produit pas en fait ce qu'elle édifie a priori. Il est vrai que les Bolcheviks, choisissant la thèse de Préobrajenski, ont mis en place une dictature économiquement inefficace, politiquement répressive. Il est peut-être même exact que le remède libéral en 1929 (qui consistait à attendre la baisse des salaires, sans autre) pouvait faire reprendre l'accumulation du capital et assurer une efficace régulation, en ajustant taux d'épargne et taux de substitution du capital au travail. En revanche, tout ceci ne suffit pas à démontrer la suprématie de l'ordre spontané. Notre entendement ordinaire y suffit; quand l'ordre est-il spontané? A partir de quel niveau d'emprise sur le réel, l'information cesse-t-elle d'être pertinente, l'action efficace, les transactions interindividuelles conformes aux prévisions? Il est aisé de comprendre que le laboureur communique plus aisément avec ses enfants que l'Etat avec ses sujets. Mais pour leur dire quoi? Si lui-même, et eux, ne possèdent d'informations, de savoir-faire, de valeurs, de référence à des normes d'actions, que misérables, qu'en résultera-t-il? Aussi bien n'est ce pas l'action collective qui est néfaste (passons sur les pathologies liberta10

dennes), mais l'indigence des individus face à l'Etat, et la légitimité des construits hypostasiés en monstres (nation, Etat, peuple..) qui ruinent les projets d'actions collectives. Lorsque Hayek écrit. The way to servdom ., il ironise (sans le savoir ?). L'hyperindividualisme, le règne de la marchandise, le triomphe du marché comme lieu de la confrontation des personnes, à travers l'avoir, devenu mesure authentique de l'être, voilà l'esclavage promis. Aussi bien mon interrogation n'est-elle pas si les libéraux ont raison ou pas. Ceci, qui est le fond de l'affaire, échappe à mon sens aux catégories de l'analyse empirique. Si je pense que l'humanité vaut mieux que ce qu'elle a déjà produit, et que les hommes sont plus que d'indifférents concurrents les uns pour les autres, je n'en rechercherai sûrement pas la preuve dans des présupposés ontologiques ou métaphysiques. Comme je ne peux pas interroger le futur sur ce qu'il n'a pas encore produit, je n'ai que le passé. Que puis-je en attendre ? D'abord une relecture, débarrassée autant qu'il est possible de la patine déposée, d'une part par les convictions, ensuite par les habitudes, et de toute façon par l'application de paradigmes englobants et réducteurs (mouvement ouvrier, contradictions du capitalisme, domination bourgeoise..). Ensuite, la recherche de ces périodes particulières de rupture, où apparaît une bifurcation possible, où une légère inflexion originelle pourrait, par une succession de choix sur un arbre factoriel, aboutir à un changement catastrophique (R. Thom). L'important n'est pas de révéler un quelconque destin en marche, mais de faire apparaître, à travers la trame subitement relâchée du social, et de mettre en évidence les capacités de restauration de l'ordre en place ou en formation. Ces épisodes de rupture illustrent la thèse bergsonienne
«

sur la

nature du réel» (in L'évolution créatrice). Lorsque nous cher-

chons à connaître le réel, au lieu d'en discerner le devenir radical, nous n'en tirons, au nom de notre intérêt pratique, que des vues instantanées, et nous déduisons l'instable du stable, le mouvant par l'immobile. Plus encore, nous appelons désordre les apparitions (épiphanies, dirait Joyce) d'un ordre que nous n'acceptons pas, parce qu'il n'est pas celui que nous souhaitons. Ordre et désordre sont en fait les deux figures par lesquelles nous instituons un « réel., doté de sens, et qui recouvre le néant de la violence fondatrice. De là, trois facteurs à dégager: 11

1) La peur du néant, c'est-à-dire l'angoisse que produit la question de l'existence. Ce point, ontologique ou métaphysique, ne saurait être discuté selon les méthodes des sciences sociales. Le constat seul peut être dressé. 2) L'ordre existant n'est pas l'ordre, mais un ordre possible. Ce point fait précisément problème. Celui de la capacité des acteurs en interaction, de rechercher l'homéostasie. Pour ce faire, ils tâchent de donner sens à cet ordre et de le rendre légitime par l'entrecroisement de leurs poussées, lesquelles se combattent (travailleurs et patrons) tout comme les murs de la nef romane, ou les piliers et les voûtes de la croisée d'ogive. La question est celle de la recherche d'une configuration stable, quoique précisément conflictuelle, par l'ensemble des acteurs, du moins ceux qui ont pu constituer des groupes signifiants, et dans la mesure des possibilités transactionnelles de ces instances. Ceux-là cherchent à rejeter hors du sensé et du légitime les acteurs ou exigences perturbateurs de l'ordre. 3) Cependant, les acteurs ne peuvent de façon constante assurer ce maintien de l'ordre, c'est-à-dire du compromis social, économico-politique par son contenu, culturel dans sa formulation. La durée de cet ordre, à l'échelle historique, est marquée par la récurrence de crises, qui sont d'abord des crises de rupture de sens. Soit que de nouveaux acteurs exercent une poussée sur la scène de l'histoire pour se faire entendre; soit que des défis imprévus, ou des conséquences déjà contenues dans le fonctionnement même du compromis en place, en rendent la persistance telle quelle impraticable; des tentatives sont faites pour préserver ou pour rebâtir un ordre, dangereusement perçu par les contemporains comme contingent. L'une ou l'autre, préservation comme nouvelle fondation, outre qu'elles forcent à puiser dans l'imaginaire collectif, suscitent des comportements, des remises en cause, des libérations individuelles, qui font naître chez les dirigeants en tant que tels, la crainte de la subversion, de la négation de sens, de l'insoumission aux contraintes du temps long. Dans ces périodes critiques, en effet, où les processus du temps long, liés aux comportements mimétiques, répétitifs, réglés, se dissipent, on voit surgir des projets. Les uns sont manifestement mort-nés, soit qu'ils nécessitent une telle coupure d'avec les construits en place, les comportements usuels et légitimes, soit qu'ils requièrent des hommes une 12

telle abnégation, ou tant de constance, qu'il est certain que les ardeurs seront tombées avant qu'on ait pu aboutir. Les autres apparaissent praticables, en ce qu'ils proposent des objectifs possibles à atteindre et qui éveillent chez les individus, plus encore auprès des groupes organisés, l'intérêt attaché à tout ce qui atténue les tensions, proches et urgentes, quitte à en susciter d'autres, mais qui seront éloignées aux plans spatial, temporel, social. Loin de l'ingénierie du social, chère aux sociologues des organisations, ces projets-ci peuvent bien se fonder sur des prémisses contenant une charge d'irréel, ou d'utopie, ou de transcendance, telle qu'elle pose des conditions impraticables. Ainsi en va-t-il des projets fondés sur l'idée d'égalité absolue, ou de pureté de la supposée race, ou de fin de l'histoire, voire de domination mondiale. Il n'empêche que ces prémisses sont acceptées pour ce qu'elles contiennent de ciment, de croyance à un devenir communautaire, de biais pour adhérer à un projet concret, lequel, à travers cette aperception, que nous nommerons
«

idéologie ",faute de mieux, va être mis en œuvre.

L'ouvrage qu'on va lire résulte d'un travail solitaire. Il s'inspire de recherches menées en 1971-1973 pour une thèse d'Etat soutenue sous le titre La Question militaire dans la théorie et la pratique révolutionnaires en France de Babeuf à Blanqui (Paris I, novembre 1973). Un livre, publié en 1978 aux éditions Anthropos sous le titre La Ballade du Temps passé mettait l'accent sur la genèse de l'événement que l'histoire a retenu sous le nom de Commune de Paris. Le présent travail tente une approche de la Conjuration pour l'égalité, fondée non sur la recension, moins encore sur la compilation, mais, croyons-nous, sur une recherche des faits et du sens qu'y mettaient les acteurs eux-mêmes. L'idée qui sous-tend le propos est que la pensée critique, si bien structurée qu'elle soit, peut échouer à s'approcher du vrai, parce qu'elle n'est qu'une forme, un moyen au service d'une fin. Cet essai se fonde sur une approche passionnée. Est-ce de l'histoire? Je ne saurais le dire. Je n'ai à me recommander de personne, sinon d'un vieux maître oublié. Je n'ai bénéficié d'aucune des facilités qui rendent la recherche aisée, ni du temps qui permet d'ajuster commodément les pièces. Ce travail est plein d'échardes j il n'est d'aucune école, et il ne fera pas école. Le livre ne relate pas les événements. Il est donc utile d'avoir lu un ouvrage de références sur le Directoire. On trouve de bons manuels d'histoire. Nous avons ici trois parties. La première, Arguments, fait le point sur la problématique i la seconde, Faits, 13

analyse les données factuelles en tâchant d'y mettre quelque ordre j la troisième, Preuves, fait connaître les écrits essentiels de la Conjuration. On ne trouvera pas ici une étude attentive de tout ce qui a été publié sur le sujet j là n'était pas notre centre d'intérêt. On trouvera une indication des sources, ainsi qu'une bibliographie choisie.
Philippe Rlvw.E

14

PREMIERE PARTIE

ARGUMENTS

1-

IUstoricisme ou misère de l'histoire?

Ce livre traite de la Conspiration pour l'égalité, dite de Babeuf, pour reprendre le titre de l'ouvrage publié en 1828 par Philippe Buonarroti. Il n'est pas une compilation, moins encore une somme, quoiqu'il soit fondé sur de sérieuses recherches. Il est de moindre prétention, mais de plus d'ambition; il voudrait rendre justice. A un homme, ou à un mouvement? Précisément, ce livre peut être lu comme une apologie; non comme une contribution hagiographique. C'est pourquoi, afin d'éclairer notre propos, nous devons d'abord dire quelle métaphysique nous rejetons. Babeuf fut salué, l'est encore, comme un précurseur, l'initiateur d'un mouvement historique. Ce rôle lui fut reconnu bien avant Marx et, en particulier par Buonarroti, qui engendra, dans une large mesure, une école de pensée, celle de la révolution en marche. Une branche de l'histoire, une famille d'historiens, se sont consacrées à mettre en évidence ce cheminement. Des penseurs, des hommes politiques, des organisateurs plus ou moins confidentiels, plus ou moins heureux, donnèrent forme, étayèrent et justifièrent après coup, ce que, pour reprendre le terme que nous 15

avions déjà employé dans un ouvrage précédent(1) pour désigner cet être de raison (cette fiction) nous nommerons le mouvement social. Il est d'usage dans ce qui est devenu, au fil du temps, la pensée marxiste, de décrire et d'analyser une filiation. Celle-ci, à partir de la Révolution française, voire même de précurseurs plus lointains encore, d'époque en époque, d'expérience en expérience, absorbant les énergies, se nourrissant des tentatives et des échecs, mène à la conquête future de l'historicité Oa capacité de bâtir l'histoire de la société) par le prolétariat, réalisant son essence de classe révolutionnaire. D'après cette lecture, qui donne sens à l'histoire, la Conspiration pour l'égalité engendre les organisations révolutionnaires des années 1830-1840 j celles-ci, via les journées de juin 1848, engendrent la Commune de Paris j de là, se transportant dans l'espace comme dans le temps, le mouvement produit la Révolution russe, point culminant provisoire de la lutte du prolétariat révolutionnaire. Nous n'aborderons pas ici le problème de la cohérence interne de cette lecture, en particulier celui des places respectives du hasard et de la nécessité dans le processus j pourquoi ce développement particulier des luttes politiques en France au XIXe siècle, par exemple. En effet Marx lui-même a apporté des éléments de réponse et seule la malhonnêteté (ou peut-être l'ignorance) lui fait grief de ce que ses continuateurs ont courtcircuité son analyse, pour ne pas dire plus. On peut en revanche contester le bien-fondé de la filiation évoquée ci-dessus, en se fondant seulement sur des données concrètes. Non que les acteurs n'eussent ressenti les liens qui les attachaient aux actions du passé. Qui ne connaît la Montagne de 1848 ? Les Jacobins de la Commune? Et on pourrait multiplier les exemples. Qu'un adulte tâche de rendre réels ses rêves d'adolescent, c'est une chose; ç'en est une toute différente que l'adulte d'aujourd'hui habille, pour leur donner sens, ses actes à lui, des rêves d'autres adolescents que lui ont rapportés ses lectures. Pour pouvoir affirmer la continuité du mouvement, il faut pouvoir poser, non seulement l'unicité du sujet (le prolétariat), mais encore le caractère téléologique de ses actes, puisqu'il est entendu que tous prennent sens comme relatifs à un objet unique, lequel n'est pas à portée des représentations des acteurs
(1) Philippe Riviale, La Ballade du temps passé, Paris, Anthropos, 1978.

16

concrets Qes prolétaires de 1848 ou ceux de 1871), mais seulement de l'auteur marxiste qui théorise et, rétrospectivement d'autre part, de ceux du futur. Est-il légitime de poser une telle transcendance, au-delà des situations singulières concrètes? Les ouvriers parisiens insurgés du terrible juin 1848 n'entendaient rien révolutionner; l'ont-ils fait malgré eux? La Commune de Paris ne fut nullement ce gouvernement révolutionnaire du prolétariat quoi qu'en ait pensé Marx, comme nous avons tenté de le montrer ailleurs(2). Cette histoire, en effet, passe pour être celle du prolétariat, comme si cet être transcendant avait. reçu en dépôt les actes, les pensées, les désespoirs de tous ceux qui, à travers le temps et l'espace, vouèrent et sacrifièrent - bien souvent leur existence, à une cause, perpétuellement soutenue, jamais victorieuse mais destinée un jour futur, quand les conditions seront enfin réunies, à triompher. Là est la métaphysique qui donne sens aux événements singuliers. C'est qu'en effet, dans cette théorie de l'Histoire, le prolétariat n'est pas seulement une classe, il est un programme. Le mouvement social, ou lutte des travailleurs pour s'approprier l'édification de la société sans classes se dresse, face au pouvoir des capitalistes, comme un contre-pouvoir destiné, de par l'essence même du prolétariat, à devenir ultérieurement le seul pouvoir. Celui-ci sera de nature révolutionnaire et ce, au double sens d'anéantissement violent d'une société aux contradictions devenues explosives d'une part et d'autre part, de fondateur de la société finale, an-historique, où est généralisé le travail qui se paie lui-même, où l'abondance a rendu caduque l'accumulation, et donc le surtravail, et donc le pouvoir. Ceci n'est qu'un aperçu schématique de ce qui est apparu dans l'histoire comme un construit intellectuel progressivement élaboré, mais qui n'a pris sa dimension philosophique qu'avec Marx, puis les marxistes. S'ils se sont approprié l'histoire ouvrière, ou histoire de la lutte des travailleurs, ils n'ont pas inventé le mouvement social. Ils l'ont théorisé, se situant épistémologiquement au niveau d'en juger les phases historiques et d'en apprécier le devenir. Ainsi, fondamentalement l'histoire du mouvement social est marquée par l'immaturité. Celle-ci est obstacle au succès, parce

-

(2) Ibid.

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que le prolétariat ne s'est pas encore doté d'un parti organisé, parce que les classes ne sont pas encore assez délimitées, qu'il subsiste trop de groupes marginaux, débris historiques dont les interférences, non pertinentes dans le conflit central, moteur de l'histoire, brouillent les enjeux comme les rapports de forces. Surtout, l'insuffisante accumulation du capital explique à la fois le caractère embryonnaire du prolétariat et l'incapacité où il se trouve de s'affranchir de la tutelle bourgeoise, l'indispensable accumulatrice. L'immaturité, pourtant, est condition même du succès à venir, puisque c'est par la succession des tentatives que se fait l'apprentissage par la classe révolutionnaire, de sa propre nature, des armes qu'elle doit se forger et de celles à quoi elle doit renoncer, mais aussi des conditions objectives nécessaires à sa réussite; de là doit finalement (inéluctablement ?) résulter le triomphe du mouvement social. Comprenons bien. Si nous traitons ce mouvement comme un mythe, cela implique que ce succès final, toujours reporté mais présenté comme toujours plus proche, n'est qu'une croyance. Pourtant, la réalité est incontestable, de l'organisation ouvrière, des luttes de classes, des insurrections, datées et situées j comment expliquer, dès lors, ces soulèvements, ces luttes, ces organisations? D'abord, en analysant plus finement. Les soulèvements ne témoignent, par eux-mêmes, d'aucun programme; l'insurrection ouvrière de 1848 en est un bon exemple. Ses participants ne remettaient pas en cause la propriété j ils ne proposaient nulle alliance à quiconque pour partager les biens des riches. Ils voulaient survivre et jusqu'à un certain point seulement, d'ailleurs, car passé un certain seuil, mourir devenait une solution, à condition de choisir la manière j il n'en alla pas autrement des canuts de Lyon j pas non plus d'ailleurs, de bien des chouanneries exclues, elles, du mouvement social. Les luttes, quant à elles, sont de l'ordre du verbalisme; elles se concrétisent en menaces seulement, en rappel d'actions passées, sur le mode de l'invocation, et en perspectives de désordres à venir; cela ne signifie pas qu'elles soient inopérantes mais seulement qu'elles sont négociation avec un adversaire, incertain de savoir si l'organisation, en face de lui, maîtrise vraiment le jeu. Les organisations i quel est leur travail, sinon d'incarner un programme? Quelle est la nature de ce programme? Parler de révolution peut être un bon moyen de produire un consensus, dès lors qu'il ne s'agit pas d'opérer cette action irréversible j d'un 18

côté, on rassemble, de l'autre, on impose le respect, en rappelant la violence fondatrice, muselée, seulement. Menacer de détruire l'ordre sodal, c'est imposer une transaction aux maîtres. Au total, la compréhension du processus nécessite qu'on tienne compte: a) de l'interaction entre action et théorisation, et b) de la dynamique de l'organisation. Ainsi l'interaction: elle repose sur la production d'un construit intellectuel, l'idéologie révolutionnaire. Elle aboutit à faire converger des actions et des théorisations. Au départ, c'est-à-dire quand les capitalistes n'ont pas encore bien maîtrisé les règles, qu'ils ne contrôlent et ne prennent en charge que de petits morceaux du continuum social, l'écart est très grand entre 1) des pratiques spontanées, sauvages, résultant du désespoir que provoque l'extrême misère et l'extrême isolement dans un monde dénué de tout point fixe: pas d'arbitrage, personne pour entendre les doléances. De là le banditisme, les actes de destruction, de soi, des autres, ou des choses, qui excluent et isolent, au lieu d'assurer une médiation entre soi et autrui (par exemple les machines pour les tisserands au début du XIxe siècle) et 2) les intentions, qui ne connaissent que des désirs impossibles à satisfaire, parce que informulés et ignorants

des

«

lois du système ", comme par exemple la contrainte de

l'accumulation. Notons pourtant que ces « lois du système ", que nos bons auteurs posent comme telles, sont d'abord les volontés des autres, ceux qui possèdent et disent l'historicité. Ceux-là n'entendent pas respecter des lois transcendantes, même s'ils l'affirment j ils s'enrichissent et s'emparent des existences d'autrui, mais, comme ils savent relier leurs désirs et leurs pratiques, ou subordonner leurs pratiques à des désirs mesurés (par exemple accumuler), ils peuvent convaincre ceux qu'ils oppriment de leur indignité, et ainsi ils l'emportent. Quoi qu'il en soit, entre les pratiques des dépossédés et la théorisation, fonctionne une navette. Celle-d aboutit, en construisant une trame de plus en plus serrée, à fixer un corps de doctrine qui se stabilise et s'incarne dans des organisations. A ce stade d'organisation, les revendications l'ont emporté sur les actions violentes. Tandis que, dans un premier temps, les dépossédés passaient par alternance, de la soumission à la révolte, l'organisation cherche à établir un niveau de pression permanent entre classes, tout en renforçant la cohésion des deux camps. Ce qui était vécu comme déchirement, comme sursaut instantané, devient pensée de soi agissant, manœuvre pour relier le passé 19

accumulé par les prédécesseurs, à un avenir toujours à préparer, c'est-à-dire accumulation. Le pouvoir de l'organisation s'est installé sur les dépossédés, devenus classe, extirpée de sa barbarie initiale, de ses barbarismes, armée pour participer, au bout du compte, à la gestion de ce monstre ainsi produit j la société capitaliste aux deux têtes, la tête bourgeoise et la tête ouvrière. De quand dater l'apparition, en France, de ce mouvement social? Précisément, de la résurrection de Buonarroti j non que l'une ait provoqué l'autre, ou réciproquement. L'état de développement du capital, les barrières opposées à sa mainmise sur la société par la bourgeoisie timorée, qui s'abrite derrière les figures de l'ordre j une paysannerie parcellaire qui s'accroche à la terre et qui enrichit toujours ses maîtres renouvelés j voilà de quoi susciter des énergies. Aussi nous assure-t-on que le prolétariat d'un côté, des penseurs, de l'autre, mènent un combat progressiste pour faire triompher la société à venir, où régnera l'abondance et l'ordre du travail salarié. Pourtant, que de diversités et de ruptures, dans la réalité. Charles Fourier, fou génial, délirant solitaire sur l'éveil et la satisfaction des désirs, sur l'association passionnée génératrice d'une humanité enfin révélée à elle-même, jetant l'anathème sur les « sectes mensongères» de Saint-Simon et de tous les. industrialistes ». Cabet, peureux imitateur, entrepreneur timoré d'Icarie, projetant de vains espoirs vers une communauté progressivement réalisée à travers la pratique de la démocratie j Cabet rêvant de grandes manufactures et de grands entrepôts j Cabet de la démocratie du travail, fondement de l'ordre public, et qui se défendit d'avoir en rien encouru la moindre responsabilité dans les terribles événements de juin 1848, accablé qu'il était de la terreur que lui avait inspirée la fureur réelle des protagonistes; Cabet indigné de toute cette violence à laquelle il ne comprenait rien. Les insurgés ouvriers cependant, affichant leur respect désespéré de la propriété, réclamant du pain et du travail, voyant se jeter contre eux tous les déclassés et les va-nu-pieds enrôlés dans la garde mobile j ces ouvriers, massacrés parce qu'ils n'étaient que des bouches inutiles, isolés et rejetés par toute une société qui ne voulait pas entendre parler d'eux, tout comme elle commençait à cacher les indigents, les diverses variétés de délinquants, les fous et les prostituées, qu'elle produisait en abondance, sur ses marges. Toute cette misère pour rien, nous la portons, sans contrepartie, au débit de la liberté d'entreprise. 20

A partir de 1828, voici le babouvisme renaissant j la carrière s'ouvre aux conspirations. Babeuf devient un modèle pour la
«

simplicité grossière et l'inspiration nettement prolétarienne de sa

doctrine qui vise à assurer aux déshérités l'égalité des biens et des jouissances plus encore que celle des droits ., ainsi que l'écrit J. Prudhommeaux(3). Voici qu'apparaît l'aspiration vers la république sociale et, comme moyens, la conspiration, l'organisation souterraine, les groupes armés, l'armée révolutionnaire. Auguste Blanqui, Flourens et d'autres, les révolutionnaires à façon, tentent à tout moment de soulever le «peuple. ; bien sûr, ils échouent j à quoi, d'ailleurs, pourraient-ils réussir j il n'empêche, leurs échecs entrent dans l'Histoire comme autant d'indices d'immaturité du « mouvement ..Trop de producteurs indépendants voués à disparaître, trop de confusion entre communisme et patriotisme, pas assez d'analyse du rapport capitaliste et, surtout, encore et toujours, insuffisance objective de l'accumulation du capital. C'est cette répétition de l'échec qui, paradoxalement, conforte dans l'idée de progression vers, de marche à la maturité, de devenir du prolétariat révolutionnaire. La Commune de Paris, saluée par Marx, sur la foi de renseignements erronés, mais par l'effet aussi d'un messianisme intempestif, comme gouvernement révolutionnaire, rompant avec l'Etat bourgeois, parvint en réalité à ce chef-d'œuvre d'organiser militairement, quoique peu méthodiquement, le massacre des ouvriers parisiens au nom du mouvement social :. progrès, travail, peuple. Blanqui, de sa prison, ne pouvait qu'applaudir: du sang versé pour la cause. On ne fit guère mieux. On eut encore, il est vrai, en 1936, Madrid « le Verdun de l'Espagne ., organisé par le Parti communiste espagnol, mais dont le caractère répressif fut si évident, qu'il ne put guère servir à la cause. A partir de cette matière se construit l'Histoire métaphysique; celle qui bâtit un être transcendant (ce que nous nommons mouvement social) nourri des actes et des pensées de ceux qui, de gré ou de force, sont institués ses partisans, enrichi de leurs œuvres et de leurs morts, et qui prépare, à travers les échecs, les répressions et les trahisons, le monde à venir. Chaque soulèvement, cha.que théorisation, avançant en parallèle, jusqu'au moment où mouvement concret et théorie se mêleront totalement parce que les conditions objectives seront réunies, justifient ceux du passé et préparent ceux de l'avenir j pensée et volontés sont
(3) J. Prudhommeaux dans Babœuf jugé par un communiste de 1840. 21

continues et transmissibles, puisque les acteurs concrets ne sont que les hérauts de cet être collectif doté d'une volonté et d'un destin, le prolétariat. Voici cependant qu'une autre conception de l'Histoire se met en place. Loin des errements découlant d'une métaphysique de l'Histoire, elle procède d'une pensée volontiers sociologique. Non pas tant échaudée par les insuffisances de méthode, que rejetant les présupposés (. transformer le monde '), elle décline l'offre à elle faite naguère de juger le monde, elle emprunte à Karl Popper (. Misère de l'historicisme ,) et à la critique du . réalisme totalitaire '. Pour résumer, nous dirons qu'elle pose que la société n'est peut-être pas un tout, intelligible à partir d'un principe unique; qu'elle conteste que tout ait un sens et aussi, que le niveau global soit le seul ou le meilleur à partir duquel la compréhension des phénomènes singuliers soit possible. Elle réagit, et c'est ne l'oublions pas, une réaction, en se proposant comme principe de lecture, l'individualisme méthodologique. M. Crozier, dans l'Acteur et le système(4) explicite les théorèmes qui supportent cette histoire rénovée; on peut les traduire ainsi: 1) Les acteurs ne bénéficient que d'une rationalité limitée; d'abord, parce qu'ils ne maîtrisent pas l'ensemble de l'information sur leur situation, et d'ailleurs cette information est biaisée par les critères de satisfaction qu'un mode spécifique de socialisation leur a inculqués, de même que par l'univers social qui les environne, c'est-à-dire le modèle de système social; ensuite, parce qu'ils ne cherchent pas une solution optimale à leur situation, par des actions de longue portée, mais agissent au coup par coup, visant par surcroît des satisfactions, socialement produites, donc datées et limitées au possible du temps et du lieu. 2) Les acteurs mènent leur propre stratégie à l'intérieur des limites que forment l'ensemble des contraintes de situation. Ils ne remplissent pas des rôles assignés mais, par apprentissage
progressif, tâchent d'utiliser à leur profit le

. jeu' des institutions,

c'est-à-dire les possibilités d'action imprévisible, non programmées, laissées par les « construil:s d'action collective, Oes rapports sociaux, les lois du marché, les législations). 3) Il n'existe (c'est le corollaire du 1) pas de rationalité transcendante ; le système ne programme pas les actions individuelles
(4) Paris, Seuil, 1977 (écrit avec E. Friedberg)

22

ou collectives. Le concept de classes dominées/classes dominantes est vide de sens. L'ensemble des individus et des groupes agissent au sein du système et, par là même, détiennent du pouvoir, qu'ils tirent de la zone d'incertitude (de l'opacité) régnant dans leurs relations avec autrui. L'action des uns donne sens à l'action des autres, chacun menant sa propre stratégie; le système, finalement, n'est qu'un effet de composition, dénué de signification et fondamentalement aléatoire. Il n'est cependant qu'ajustable j c'est, ne l'oublions pas, un construit imposant sa logique aux acteurs. 4) Ce point nous paraît le plus chargé idéologiquement, parce que menant à une conclusion ontologiquement conservatrice :

tout système contient « un capital relationnel., qui définit la capacité collective du système, qui rend compte en somme de ses performances. C'est un bien collectif, qui profite à l'ensemble des membres; il peut s'accumuler, grâce aux efforts individuels pour perfectionner les relations, assouplir les règles, etc., mais il peut aussi être dispersé, anéanti, si l'on s'essaye à démonter le système. L'idée de contradiction, comme vice central du système, et qu'il s'agirait d'éradiquer, doit être rejetée, pour céder la place à une modalité de changement social opportuniste et modérée (ce terme est choisi par nous à dessein). On revient à Popper et à sa ptecemal technolog;(5) j les acteurs grâce à l'ingénieur social, résolvent leurs problèmes, réputés tous périphériques, sans remettre en cause la structure du système, évitant ainsi le gaspillage du prédeux capital relationnel. 5) Enfin, on doit séparer nettement, et ced constitue le corollaire du point précédent, finalités choisies et finalités vécues. Les premières sont programmatiques, dirons-nous, c'est-à-dire idéologiques, mais surtout, elles supposent une méta rationalité, une connaissance sur la société, qui n'est qu'une illusion, donc une idéologie. Ceux qui proposent une telle sorte de finalités Oa dictature du prolétariat, par exemple) proposent de l'inefficace et qui plus est, de l'inefficace dangereux (totalitarisme). Seules sont pertinentes les finalités vécues (accroître son revenu, faire mieux que ses concurrents, les éliminer...). Au total, l'avenir du système sodal est contingent; il découle d'actions décentralisées libres, même si elles peuvent être guidées par l'ingénieur social (dont on peut se demander s'il ne ressemble
(5) Traduisons: ingénierie du social. 23

pas au sociologue de Durkheim, qui, lui aussi, sait ce qui est bon). En tout cas, fondamentalement, on ne change pas la société
c

par décret. j il n'y a pas de bonne société (ce qui a contrario

semble signifier qu'il n'yen a pas non plus de mauvaises, quoique les totalitaires ?), qu'on pourrait construire en se donnant à l'avance des buts et en se fondant sur des valeurs a priori.

Ceci mène à la position de R. Boudon

(c

effet pervers et ordre

social.) : comme un nombre très grand et indéterminé de variables agissent et s'entrecroisent pour produire de façon aléatoire, l'ordre, et que l'une ou l'autre de ces variables peut, dans un système concret donné, une conjoncture particulière, jouer un rôle stratégique inattendu (par exemple l'idéologie égalitaire ellemême, lors de la Révolution française), il est impossible de décrire de façon globale et cohérente la société et son changement, comme un processus programmé Oa concentration capitaliste; l'affrontement du prolétariat et des capitalistes). Fort bien. Alors, toute action envisagée comme collective, intéressant l'ensemble des acteurs et se proposant de reprogrammer la totalité des rapports sociaux, est inopérante et dangereuse parce que mensongère? Elle n'apportera que désillusion et mènera à des effets inattendus et, plus encore, non souhaités? Notre position est bien différente. Nous croyons que ce nouveau positivisme amène avec lui les mêmes problèmes que l'ancien. Ainsi, pour prendre deux exemples: tous les agents n'ont pas le même champ d'action i les uns sont exclus, par le système lui-même, de toute habilitation à agir stratégiquement, et les processus d'exclusion sont manifestement d'ordre collectif, ainsi la reproduction sociale, la transmission des patrimoines. D'autre part,.est-il vrai que le système soit un bien collectif i est-ce un bien, est-ce un bien collectif? N'est-ce pas plutôt un système de dépossession et d'interdiction? Les jugements sur les valeurs, en effet, ne permettent pas de dire quoi que ce soit sur ce que valent les valeurs en elles-mêmes. Le discours, si scientifique soit-il, dans son mode d'élaboration, qui remet à égalité toutes les valeurs et s'en rapporte au fait pour trancher, est un discours qui, de fait, donne droit au plus fort j il le fait d'autant plus qu'il élimine de ses présupposés toute référence à la domination des uns sur les autres, qui rendrait intelligible la volonté de remédier à cette domination. La neutralité axiologique de l'histoire positiviste est suspecte. Léo Strauss faisait déjà cette remarque qu'une description pure24

ment factuelle des actes, des motifs et mobiles des acteurs, reviendrait à gommer le caractère monstrueux de tels et tels actes, de tels et tels motifs. A ce compte-là, le gangstérisme tant reproché aux nazis est, finalement, un mode de gouvernement comme un autre, qui permet d'infléchir le fonctionnement du systèm~ concret en recréant un consensus, dangereusement amoindri par la ruine des rentiers, le chômage et l'humiliation nationale. L'entropie produite est admissible, puisqu'elle est intelligemment reportée à l'extérieur du système. Qu'en pensent nos positivistes?

IT

-

Le possible des acteurs de l'histoire

Notre problème, pourtant, est plus profond, puisqu'il nous faut, à la fois faire accepter la pertinence d'une lecture de l'histoire dans laquelle la misère est le produit d'un effet de domination, mais encore faire admettre qu'une solution .radicale pouvait être apportée à cette misère, et nous ne parlons pas ici de la seule pauvreté matérielle. Notre tâche peut cependant être rendue plus aisée si nous voulons bien prendre en compte que les acteurs, ceux du temps considérés, c'est-à-dire de la fin du

XVIIIe siècle, croyaient en une telle possibilité de « régénération.

et

avaient investi de leurs vœux l'Etat ou, si l'on préfère, l'instance politique suprême, quelque nom qu'on veuille lui donner, se remettant à elle de leurs maux. Nous devons réintégrer ici le concret historique, car la totalité, celle qu'accablent les auteurs d'aujourd'hui, n'est pas seulement un construit philosophique, une catégorie de l'esprit i c'est aussi une pratique. Du moins, ce le fut. La croyance en une volonté consciente, capable de prendre en charge le bien de tous, dès lors qu'elle se manifeste (et peu importe qu'elle dérive de la religiosité du temps, ou de la représ~ntation grossière de la société comme être collectiO, peut permettre à tel ou tel, au sein de cette société concrète, de faire surgir les conditions d'une catharsis sociale, en nommant les conditions d'un mieux-être. Toute foi a besoin de fidèles et, n'en déplaise aux positivistes, elle peut transporter SES fidèles. C'est en somme l'état de croyance, l'aperception collective et non individualiste du réel, qui donnent leur chance aux projets 25

régénérateurs. Si, pour parler comme Thomas Schelling, tout le monde pense que l'Etat est habilité à légiférer sur l'égalité et à s'emparer des biens de chacun, l'Etat pourra être investi de cette fonction. Si tout le monde admet que la sphère de son autonomie est légitimement restreinte par la nécessité du bien commun, alors certains comportements «accapareurs. deviendront illégitimes et, comme tels, répréhensibles au nom des valeurs communes. Est-ce que cela fonctionnera? C'est un autre problème. Dans quelle mesure la force des choses s'impose-t-elle aux volontés humaines? C'est-à-dire, pour rendre le problème concevable: que se passe-t-il dans une société concrète où l'Etat institue la collectivisation de la propriété et l'égalité des rémunérations, sans que quiconque puisse, par le biais de la monnaie ou de l'héritage, accumuler de la valeur et établir sa domination en termes de rapports de production et d'échanges sur autrui? Cela conduit-il nécessairement au totalitarisme, au gaspillage, à la perversité? C'est sans doute une interrogation légitime, pour nous qui avons en mémoire de fâcheux exemples, mais l'affirmation qu'aucune collectivité ne peut se proposer une telle formule d'association et parvenir à ses fins, parce qu'il est impossible de maîtriser assez d'information pour cela, et peut-être du fait de la perversité humaine (et c'est à peu de chose près la réponse de F. Hayek), est le produit d'un système de valeurs particulier. Des systèmes planifiés ont pu persister, tel celui de l'Inca; nous ne pouvons porter, au pire, qu'un jugement de valeur: inefficacité. Quand bien même ce jugement serait fondé, il ne le serait que relativement à un critère dénué de toute valeur objective, celui de la performance économique. Ce critère, nous en avons fait élection, c'est tout ce qu'on peut en dire. Quant à ceux qui déclarent que tout le reste, quels qu'en soient les charmes surannés, n'est que misère, qu'en savent-ils au juste? Qui sait quels horizons insoupçonnés se fussent ouverts à nous, au lieu de la désespérante grisaille à quoi on nous montre avoir échappé ? Ces projets collectifs, c'est-à-dire opérant au niveau de la collectivité, nécessitent, outre cette aperception collective, l'apparition de comportements déviants, au sens de T. Parsons, c'est-àdire potentiellement novateurs. F. Bourricaud écrit: « Les hyperfonctionnalistes feront remarquer que cette déviance (par retrait ou par opposition) n'est qu'un piège tendu par la société à un individu qui, quoi qu'il fasse, qu'il acquiesce ou qu'il se révolte, qu'il participe ou qu'il s'abstienne, concourt en tout cas à 26

la réalisation de desseins dont il ignore la logique, mais dont il ne peut contrarier l'efficace(6). . Cet avertissement nous paraît judicieux contre ce défaut de méthode, mais qu'en conclut cet auteur? 1) Pour expliquer le fonctionnement d'une société, les préférences des individus qui la composent sont pertinentes. 2) L'acteur individuel choisit en fonction d'une appréciation subjective de son intérêt. 3) L'acteur individuel est indifférent - ou du moins n'accorde pas la plus haute priorité aux conséquences que son action peut entraîner pour les autres. 4) L'acteur individuel est incapable de prévoir et par conséquent de contrôler toutes les conséquences de sa propre

.

action('n.

Autant dire que la (re)construction rationnelle de la société, par des acteurs conscients de leurs préférences et capables de les organiser ensemble de façon cohérente, est impraticable; les seuls effets globaux envisageables sont des effets de composition. Chacun des sujets est rationnel, mais les compatibilités et incompatibilités entre leurs actions construisent un réel échappant à toute rationalité prédictive. Ce jugement, croyons-nous, n'est justifié que dans un contexte particulier, au lieu d'être fondé ontologiquement. L'univers de l'individualisme méthodologique n'est pas l'univers des possibles; il ne traite que d'un objet historique, à savoir le monde marchand décentralisé, fondé sur le contrat et la compétition entre individus; les individualistes. méthodologiques . ne portent jugement que sur leur propre incertitude du bien et du mal; ils ne traitent en vérité que de l'acquéreur de marchandises, supputant les avantages possibles découlant de sa participation à quelque action, elle-même dénuée de quelque signification que ce soit; ils se font de la société une représentation en termes de marché, géré par l'infatigable main invisible nommant, coup par coup, le gain et la perte. Aussi concluronsnous sur ce point qu'il est possible à des individus ou à des groupes, agissant rationnellement, de prendre en charge le devenir de la société où ils vivent, pour autant qu'ils parviennent à y occuper une position stratégique et sans qu'on puisse prédire à long terme le devenir des modifications qu'ils auraient apportées à la structure sociale. Quel serait, cependant, leur degré de liberté?
(6) Contre le sociologisme. 1975, p. 588. Idem, p. 595.

.

.

in Revue française

de sociologie, XVI, suppl.

m

27

La lecture de K. Popper (Misère de l'bistorlcisme)

est assez

rassurante sur ce point; nous y lisons:

«

Ceux qui désirent que

l'influence de la raison dans la vie sociale s'accroisse ne peuvent recevoir de l'historicisme que le conseil d'étudier et d'interpréter l'histoire, afin de découvrir les lois de son évolution. Si cette interprétation révèle que des changements répondant â leurs désirs sont imminents, alors ce désir est raisonnable, car il s'accorde avec la prédiction scientifique. Mais s'il arrive que l'évolution en cours tende dans une autre direction, alors le désir de rendre le monde plus raisonnable devient totalement déraisonnable j pour l'historiciste, ce n'est alors qu'un rêve utopique(8). L'activisme, en somme, n'est que l'accoucheur de la société, pour reprendre les termes de Marx, mais seulement de la société en situation intéressante. Qu'y a-t-il là de rassurant? Eh bien, ceci ; si nous ne croyons pas plus que Popper n'y croit lui-même, en un déroulement implacable, une succession déterminée de phases historiques, il n'y a plus de condamnation possible de l'activisme, au nom de l'insuffisance des conditions historiques. Et, n'est-ce pas une bonne nouvelle? Nous la mettrons en relation avec les faits, un peu plus loin. En somme, nous ne pensons pas que l'enchaînement des faits soit produit par un inéluctable déroulement, lequel justifierait, quoi qu'il advienne, une prédiction faite une fois pour toutes, sur un hypothétique état social futur. Mais nous ne pouvons adhérer non plus à la croyance selon laquelle notre façon de vivre est celle qui résulte nécessairement de la logique du hasard. Encore notre position doit-elle être nuancée j dire que tels moyens pertinents aient été employés, à tel moment, pour s'enrichir (le salariat, l'argent, l'échange marchand), c'est un j dire; la société libre (au sens de la liberté d'entreprendre, d'acheter et de vendre, de conférer â toute chose, y compris et principalement le travail, une valeur marchande), c'est l'ordre naturel des choses et le volontarisme ne peut le détruire qu'en caricaturant les relations sociales et en restreignant les libertés humaines, c'est tout autre. Le rapport de production et d'échange capitaliste est venu au monde. Il a connu genèse, maturation j il a fait de la marchandise, de l'échange marchand, de la valeur marchande, les valeurs fondatrices du monde actuel, mais il s'est implanté, et de force, dans un vieux monde, insatisfaisant, misérable matériellement et

.

(8) Misère de !'historicisme.

Paris, Plon, 1956, p. 53.

28

qui n'a pas su résister. Toute la question, dès lors, consiste en ceci : au moment où ce rapport social vient au jour, il n'est qu'une proposition faite par les uns, une minorité agissante (marchands, manufacturiers, banquiers, ceux des propriétaires fonciers qui entrevoyaient le moyen de s'enrichir) au reste de la population j enCore les premiers n'avaient-ils que des espérances, plutôt que des certitudes, sur l'enjeu. Il s'agit toujOUI"S largement, à ce stade, d'un débat d'idées, et non de la mainmise d'heureux possédants sur leur chose, forts des liens dont ils ont assujetti les dépossédés. En tout cas, ce n'est, alors, qu'une branche de l'alternative, à la question: que construire sur les ruines du vieux monde? Car précisément, la question de la succession était ouverte; deux héritiers putatifs au moins se partageaient les suffrages: capitalisme libéral, égalitarisme. Chacun eut ses porte-parole. Une bifurcation, dans cette époque particulière, et dans ce pays particulier, était en vue. D'un côté, brisant le carcan des comportements obligés, des valeurs vénérables: la liberté d'entreprendre, la compétition fondée sur le risque et l'accumulation, la liberté pour les mieux nantis, de produire une nouvelle inégalité fondée sur l'audace et la réussite. De l'autre côté, le projet, généreux, ou envieux, peut-être, de l'égalité, fondée sur l'idée, peut-être trompeuse, de l'ordre pacifique d'une nature soumise à la raison. Parler de cette voie comme impraticable, c'est à nouveau tomber dans le travers historiciste j c'est affirmer, au nom d'une éternelle nature humaine, connue et mise au jour, que la liberté est, sera, toujours, préférée à l'égalité. Et puis, dire. que l'égalité n'eût jamais été parfaite; la belle affaire! Et la liberté, le fut-elle? Aussi, quelle Histoire s'agit-il d'écrire? Alors que la Révolution française allait s'achever (mais pas pour une autre raison que la lassitude de ses protagonistes et plus précisément de ceux qui, étant les plus proches du pouvoir, estimaknt qu'elle ne pouvait plus rien produire de bon pour eux), une conjuration fut organisée par un petit groupe d'activistes. Ceux-ci, reprenant à leur compte l'idéologie de la révolution, qui avait secoué la société française depuis sept ans, eurent pour objectif avoué de renverser le gouvernement en place. Mais ils voyaient beaucoup plus loin. Leur idée était de mettre en place une société égalitaire, au moyen éventuellement d'une période de dictature révolutionnaire inspirée d'épisodes précédents: la Terreur et la levée en masse. Deux questions viennent, à un tel énoncé j quel était véritablement leur objectif? Pouvaient-ils réussir? A ces deux ques29

tions, il a été répondu de multiples façons, mais jamais, nous semble+i1, de manière satisfaisante. En fait, les deux questions ont été le plus souvent réunies en une seule, idéologiquement posée comme contenant sa propre réponse: la conjuration pour l'égalité était un mouvement précurseur du prolétariat; ledit prolétariat n'était qu'embryonnaire, sans conscience de classe, noyé au sein d'un - peuple. démocratique Oes - Sans-culottes .) ; la conjuration, de par l'archaïsme de sa forme et l'imprécision tragique du contenu de son projet, ne pouvait réussir. Nous croyons cette lecture idéologique et, partant, inexacte. Il nous faut toutefois prendre de sérieuses précautions à l'égard d'un autre courant de pensée. Celui-ci pose la nécessité de la référence au quotidien, la domination des comportements concrets sur la sphère des idées. Ce courant est celui de la lenteur, des tendances lourdes. Il est, à propos de Babeuf, illustré par

A. Soboul, lorsqu'il écrit: - Que la pensée de Babeuf soit née de la
vie même des communautés rurales où il a vécu, travaillé et lutté, qu'elle trouve sa source dans la tradition communautaire des campagnes picardes, cette hypothèse ne sera vérifiée que lorsque nous disposerons sur la Picardie et plus particulièrement sur le Santerre, d'une étude C.) sur les paysans picards et leurs luttes à la fin de l'Ancien Régime et sous la Révolution(9). Il est vrai qu'il est question, dans ce passage, de confirmer les remarques de

.

G. Lefebvresur les - origines du communisme de Babeuf".
Précisément, telle est cette démarche: montrer comment cet homme, sa pensée, se rattachent à la tradition, aux pratiques, au quotidien de son temps. Question d'érudition, bien sûr, mais il y a autre chose; nier le possible, ou à tout le moins le probable, des ruptures. Or, c'est de cela qu'il s'agit. Mais non pas d'un rêveur isolé, comme le sera Fourier, mais d'un homme qui saisit le possible, quoique la lueur n'en soit que très ténue. F. Furet évoque -la disponibilité du corps social qui a perdu ses principes traditionnels .(10). Ce millénarisme laïc, qui a surgi dans la pensée sociale en cette fin de siècle, pose comme possible que les hommes construisent, réellement, sciemment, leur histoire; désormais, la parole est créatrice. Est-ce là pure idéologie? Qu'un mode de pensée, cristallisé dans les sociétés philosophiques étudiées par Augustin Cochin, ait abouti au manichéisme, dont incontestablement on trouve la trace dans tous les actes, toutes les paroles révolutionnaires, cela ne fait aucun doute, et on se réfé(9) ln Babeufet les problèmes du babouvisme, (10) ln Penser la Révolution française, p. 253. introduction, p. 9.

30

rera sur ce point à l'ouvrage de F. Furet. Pourtant, là, nous semble-t-ü, n'est pas la question. La question est plutôt: cette conviction, qui arme les penseurs de ce temps, à savoir qu'ils peuvent réellement et consciemment transformer le monde, ne leur donne-t-elle pas, en effet, l'audace et l'emprise suffisante sur leurs contemporains (qui partagent, dans une large mesure, cette croyance, et d'autant plus qu'ils se trouvent à proximité des sphères de pouvoir, au sein de la société) pour aboutir en effet à transformer le monde? Ce millénarisme n'est pas seulement une arme idéologique qui dénie au réel toute pertinence pour guider l'action, comme on en retire l'impression à la lecture de F. Furet; il ne permet pas seulement à Robespierre de parler au nom de la volonté du peuple, qu'en vérité il ne consulte pas; il ouvre une porte béante à l'action, dans la mesure où est générale la conviction qu'on peut, vraiment, agir. Ce que sept ans de révolution avaient accompli, en 1796, ce n'était pas seulement d'avoir abreuvé les Français d'idéologie, c'était aussi d'avoir brisé les routines, les dogmes, les soumissions

aux autres et à la coutume. Ph. Bénéton écrit:

«

Le projet idéolo-

gique bute sur la réalité, la résistance du réel est considérée comme l'œuvre des conspirateurs, la volonté révolutionnaire se esi incomplète, donc erronée. La fuite en avant, la thèse du complot, ne prennent sens que parce que les Jacobins sont incapables de satisfaire les aspirations de ceux qu'ils utilisent comme leurs forces agissantes, les" sans-culottes "(11). Et que veulent " ces derniers? Nous sommes tout près de croire qu'ils n'en savent rien eux-mêmes, parce qu'ils se trouvent, dans cette période critique, sur une marge, et qu'il est très difficile d'envisager d'accomplir le saut, mental d'abord, qui fait passer d'un monde ancien, assis et éprouvé, où l'on plonge des racines, à un autre, inconnu; on tient et on est tenu, il est vrai, par ce que l'on possède. Mais, certainement, leur idéal n'est pas dans le gouver-

traduit alors par une fuite en avant. Nous pensons que cette vue "

nement pur, préconisé par Robespierre j il ne tient pas dans des
vues abstraites sur la vertu. Aussi Robespierre impose-t-il (et il n'est pas le seul, pas plus qu'il ne l'a inventé) ce délire verbal,

puisqu'il n'a rien de concret à proposer. « Nous voulons substituer
dans notre pays la morale à l'égoïsme, la probité à l'honneur, principes aux usages... (Discours du 17 février 1794)".
(11) ln Introduction à la politique moderne, p. 333.

les

31

Quelle morale, quelle probité, quels principes? Sinon la morale, la probité, les principes bourgeois. Peu nous importe, en

somme, ce que souhaitaient,

les

«

sans-culottes ", ce peuple

concret tant chanté; en tout cas, rien moins qu'un compromis, car ce peuple-là n'entendait qu'être dirigé, et non diriger lui-même; seulement, il entendait que ce commandement, qu'il abandonnait volontiers à plus haut placé que lui, respecte ses usages, ses croyances et sa part de pouvoir dans le contrat social. La folie des grandeurs, la pureté, tout cela n'était qu'un rêve bourgeois, mais celui de bourgeois subitement déchargés du soin des affaires vulgaires, et qui se seraient entrevus sous les traits du législateur absolu. Ce point nous oblige, bien sûr, à reconsidérer le problème du contenu spécifiquement bourgeois de la Révolution française. Prenons garde pourtant, que deux questions distinctes sont pertinentes. La première: est-il vrai qu'il existe un programme bourgeois, que la révolution aurait mis en pratique, à partir de 1789 ? La seconde: Robespierre incarne-t-iJ l'avant-garde de la bourgeoisie française, c'est-à-dire la plus radicale, la plus opposée au compromis avec l'ordre ancien? La réponse à ces questions est importante pour nous si nous voulons mettre en évidence ceci : cette révolution ne résulta pas d'une intention délibérée et ne suivit pas un plan concerté, ce que d'ailleurs Babeuf écrit de la façon la plus claire j d'autre part, par effet de composition, elle aboutit, non pas à mettre en place un monde tout fait Oa société capitaliste) mais à détruire seulement ce qui en empêchait la venue au jour j enfin, elle se caractérise comme une séquence d'événements qui, loin d'exécuter une offensive préalablement réglée, peuvent être analysées comme un déferlement. La complexité résulte de ce qu'en différents points de la vague, les assaillants sont distincts et poursuivent des objectifs incompatibles, lesquels n'apparaîtront pour tels qu'une fois le mouvement ayant dépassé son point culminant. En effet, ce mouvement composite, où se retrouvent bourgeois, petits producteurs urbains, paysans et prolétaires (ces derniers tenus en lisière), ne vise pas un groupe social concret, mais bien plutôt ce construit collectif, dont personne ne veut plus mais que personne ne peut renverser de façon décentralisée. D'où l'effet de « peuple". Seulement, ce mouvement était doublement contradictoire, autant qu'on puisse juger. D'abord, il s'agissait, pour tous les protagonistes, d'éviter le vide du pouvoir, tout en recréant le cadre juridique d'un nouveau consensus; le 32

mouvement avait, en quelque sorte dépassé dès le début son objectif, en obligeant les assaillants, après l'intermède de monarchie constitutionnelle, àsesaisir du pouvoir et il fallait, à la fois construire l'ordre, au prix de violents ébranlements fondateurs Oes 0 journées ») tout en empêchant le désordre (0 l'anarchie »).
D'autre p~1ft,.l'absence de plan stratégique empêcha les bourgeois, désireux bien sûr de se construire une société à leur mesure, d'arrêter les débordements; faute d'état-major, chaque groupe, chaque individu même, au sein de cette classe, pouvait légitimement craindre d'être suspecté par les autres, dans son propre camp, de pactiser avec l'adversaire, ou de vouloir s'approprier plus que sa part du butin. C'est pourquoi la réclamation bourgeoise en vue de la liberté fut, un temps, occultée par celle qui visait l'égalité, bien que cette dernière ait été véritablement subversive de l'ordre bourgeois. La quéstion du programme bourgeois a été soulevée par Marx dans La Critique moralisante ou la morale critique(12) : La suprématie politique de la bourgeoisie C.') a sa source dans ces conditions modernes de la production C..). Si donc le prolétariat renverse la suprématie politique de la bourgeoisie, sa victoire ne sera que passagère, un simple facteur au service de la révolution
0

bourgeoise C.'). » La lecture du matérialisme historique impose en
effet d'admettre que 0 jamais de nouveaux et supérieurs rapports de production ne se substituent à (une société) avant que les conditions matérielles de ces rapports aient été couvés dans le sein même de la vieille sodété. C'est pourquoi l'humanité ne se pose à elle-même que les problèmes qu'elle peut résoudre car, à regarder de plus près, il se trouvera toujours que le problème luimême ne se présente que lorsque les conditions matérielles pour le résoudre existent ou du moins sont en voie de devenir »(13). D. Guérin, qui cite ce passage(14), admet que seule la bourgeoisie pouvait tirer profit de la Révolution française, du fait que le prolétariat et le reste du Tiers-Etat n'avaient pas encore d'intérêtsséparés de ceux de la bourgeoisie, Ou ne formaient pas encore des classes ou fractions de classes ayant un développement indépendant. Là où par conséquent ils s'opposent à la bourgeoisie, comme par exemple dans les années 1793-1794 en
0

(12) Ed. Molitor, tome III, p. 130. (13). Marx, Contribution à la critique 1928 ; préface, p. 6. (14) ln La Lutte de clas$e$ $OU$la Première

de l'économie République.

politique,

1859, éd.

33

France, ils combattent seulement pour les intérêts de la bourgeoisie, même si ce n'est pas à la manière de la bourgeoisie. Tout le terrorisme français ne fut qu'une manière plébéienne d'en finir avec les ennemis de la bourgeoisie, l'absolutisme, le féodalisme et l'esprit étriqué petit-bourgeois .(15). Certes, D. Guérin pose que, dans le cadre de la révolution

bourgeoise, qui pouvait seule réussir, des couches

«

de plus en

plus avancées de la population. ont accédé au pouvoir, et que « le mouvement révolutionnaire ., a pour un moment « enjambé le cadre de la révolution bourgeoise .. Il admet, à la suite de Marx et d'Engels, l'idée de « révolution permanente ., avec l'éveil du prolétariat à la conscience j il cherche cependant à rattacher son idée de révolution prolétarienne, ébauchée dans le cadre de la révolution bourgeoise, au matérialisme historique. Il nie, à cet

effet, toute thèse volontariste « qui, négligeant ce qui est objectivement possible, s'imagine qu'il suffit de vouloir, pour pouvoir .(16). Il est regrettable que cet auteur bien intentionné doive se référer à Trotski, pour nourrir son argumentation, car le bricolage intellectuel nuit à la crédibilité de son point de vue. La
«

loi du développement combiné. explique que des éléments

retardataires coexistent avec les facteurs modernes. On croit comprendre qu'un prolétariat « avancé ., conscient et porteur d'un programme prolétarien, émerge du monde archaïque contre lequel lutte la bourgeoisie. Certes, nous voilà assez éloignés de la réalité. Alors? Faut-il admettre avec Marx de la Question juive que la révolution permanente s'est mise en contradiction avec les conditions objectives de la société bourgeoise, ce qui aboutit à la « restauration de la religion, de la propriété privée, de tous les éléments de la société bourgeoise .(17) ? Flux et reflux du mouvement révolutionnaire, telle est la conclusion de D. Guérin. Nous devons bien admettre que cette lecture de l'Histoire n'est pas soutenable. Que les bourgeois aient eu peur des débordements révolutionnaires, cela ne fait pas de doute. Qu'un programme de la bourgeoisie ait été mis en exécution et réalisé, comme si celle-ci avait reconstruit à son idée l'édifice social, c'est beaucoup moins admissible. Il serait absurde, pourtant, de parler de marche au hasard de la révolution. Certes, elle apparut comme
(15) InAnicle de le Neue Rheinische Zeitung. 11 décembre 1848.

(16) op. cit. (17) Œuvrespbiloscphiques. I. 181.

34

ce moyen de recréer une légitimité du pouvoir sur la société, d'où cette nécessité de l'unanimité d'adhésion et, en effet, comme le note Babeuf, l'adhésion fut générale, ou presque j certes, elle permît la mise en place d'un terrain rénové (régénéré) sur lequel put s'édifier librement la propriété privée, dégagée des anciennes entraves, celle des bourgeois comme celle des paysans parcellaires j pourtant, cette révolution avait produit un effet pervers. incontestable: l'hypertrophie du politique. Il nous faut bien admettre que les Jacobins, que nous pouvons qualifier de bourgeois radicaux sans soulever de problèmes particuliers, étaient " des bourgeois politiques, ou plutôt des politiques bourgeois, c'est-à-dire investis (par eux-mêmes et la dynamique révolutionnaire) de la mission de reconstruire le social autour des valeurs bourgeoises épurées, bien plus que des bourgeois d'avant-garde, au sens où ils auraient annoncé l'avenir. Nous voici parvenus au point où on fait retour à Babeuf j toutefois, un biais encore nous permettra de préciser notre pensée. D. Guérin écrit: Si les Egaux avaient été conséquents avec eux-mêmes, ils se seraient rattachés à la poignée de militants d'avant-garde qui, sous Robespierre et contre lui, s'étaient efforcés de pousser plus loin la révolution(18). Nous aurons achevé de nous dégager de l'historicisme en réfutant ce jugement. Les Enragés n'étaient pas une avant-garde, encore moins les précurseurs de Babeuf, malgré D. Guérin. Il n'était plus question de programme de la bourgeoisie, en 1796 j il était question, non plus de pouvoir, mais de pouvoir faire j c'est-à-dire que la saisie de l'historicité par la bourgeoisie, l'avènement de la société philosophique et tout le décor grandiose de l'Etat omniscient, avaient été jetés aux orties. La majestueuse bourgeoisie progressiste s'était évanouie pour céder la place aux multiples égoïsmes agissants. Mais ces gens, pauvres, sans projets de richesse, subitement laissés sur la place publique après le reflux, ces dépossédés, venus sans rien mais qui croyaient en cet Etat bienfaisant, qui assistaient à présent à la farce des assignats, à la tragi-comédie de la guerre de conquête, et qui avaient connu la terreur, la loi du maximum, la lutte des factions, l'écrasement des rébellions, que pouvaient-ils espérer? Réinstaller la guerre civile, là où l'ordre marchand, qui se nourrit des désordres privés, avait commencé d'investir la place? Certains, y compris parmi ceux qui furent en rapport avec Babeuf, le voulurent. Dès le début de la conjuration,

.

.

.

.

(18) op. cil., tome II, p. 352.

35

pourtant, le point fut nettement tranché: on ne voulait pas des Jacobins. Mais on ne voulait pas non plus des multiples mouvements, des coteries, qui ne faisaient que le jeu du pouvoir en place, c'est-à-dire de ces autres factions qui se disputaient le pouvoir politique (que la majestueuse bourgeoisie délaissait). Que faire alors? S'enfermer. D'ailleurs, le choix n'était plus guère possible, depuis la fermeture de la Société du Panthéon par Bonaparte, le même qui, dès Babeuf abattu, se chargea de faire oublier les aspirations vers l'égalité et le bonheur commun, en leur substituant la guerre partout et la sujétion. S'enfermer pour concentrer les résolutions, donner les impulsions et surtout, pour unir les fils épars. Alors, une conjuration? Cette question, bien sûr, vient de ceux qui se réfèrent à l'organisation-type, celle du parti. Mais, après tout, qu'est-ce qu'un parti? Qu'est-ce qu'un parti a jamais produit, en fait d'insurrection? Et, pour reprendre une très vieille formule, ou qui mériterait de l'être, qu'a-t-il produit sinon le triomphe du militantisme, c'est-à-dire le summum de l'aliénation? Il était bien trop tôt pour fonder le parti du prolétariat, car un tel parti n'est toujours pas venu au jour, et il est douteux que l'idée en soit venue à quiconque, en 1796 ; il était bien trop tard pour organiser un parti révolutionnaire, si tant est qu'une telle chose ait le moindre sens (sauf peut-être pour des lecteurs de Trotski). La rumeur de la Chouannerie alimentait toujours l'idée de la guerre civile et de séparation, de nation déchirée. Sur ce fond d'inquiétude et de nouvelles alarmantes, le parti, mais, Babeuf l'a écrit, il était là, agissant, dans la rue et dans les demeures des pauvres et son meilleur secret était de n'en pas avoir. Ce parti était celui de l'égalité. Il fallait y rallier ceux que pouvaient égarer les « hommes sans moyens les hommes à " qui faisaient miroiter l'image: secret et à système, les « comités " Jacobins = Robespierre = Age d'Or. Cet Age d'Or, bien sûr, on s'y référait, même au sein de la conjuration des Egaux; c'est qu'il fallait bien un indice sensible de ce vers quoi on entendait aller. Il fallait bien un signe de ralliement, dans ce monde déboussolé où chacun pouvait toujours être traité de chouan, tant était vive la plaie de ce qu'on avait cru obtenir, l'unanimité, celle-là même que les Messieurs, à présent, accusaient, tant anarchistes que royalistes, de ruiner par leurs inconséquentes demandes, comme si ce bien précieux eût été déposé entre leurs sages mains. Il ne fallait plus rien demander j l'image monstrueuse des campagnes chouannes montrait à suffi36

sance la contre-révolution à l'œuvre qui entendait détruire la nation. Toute demande nouvelle y contribuait, aussi, quoi de plus clair que la Constitution de 1793 pour réfuter cette prétention des Messieurs; l'avait-on pas promise? Quoi de plus commode, pour délimiter les camps en présence? Qui croira que les Egaux visaient à son rétablissement comme objectif final? La dynamique du mouvement, l'insurrection en marche, eussent balayé ce repère. On peut, cependant, reprocher à Babeuf cette référence j c'est ce que fit Bodson.

m - Babeuf, métaphysicien?
Bodson écrivait à Babeuf, le 12 ventôse an N, que le gouvernement de Robespierre avait démoralisé le peuple en lui ôtant toute responsabilité et, « convenant avec toi que l'engouement, l'enticherie et l'adulation, furent en partie les principales causes qui entravèrent la révolution, qui montra jamais plus à quel point on en peut porter l'excès que la célébrité monstrueuse de Robespierre .(9). Mais, le 9 ventôse, Babeuf lui avait d'avance répondu: «Réveiller Robespierre, c'est réveiller tous les patriotes énergiques de la république et avec eux le peuple, qui autrefois n'écoutait et ne suivait qu'eux(20). En somme, et il l'explicite très nettement, l'opprobre jeté sur le souvenir de Robespierre constitue un verrou, qui garantit contre tout soulèvement. Il critique; dans cette lettre, Chaumette, Hébert, tous les « hommes sans moyens ., qui ne font que diviser. Que disait encore Bodson, dans sa lettre? : «Je pense et je suis convaincu que, suivant l'impulsion de ton cœur, la véhémence de tes sentiments, tu y réussiras (au bonheur de tous) plus facilement que de suivre les traces d'hommes que tu dois avoir le noble orgueil, quels que soient les services qu'ils ont pu rendre à la

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(19) Bodson, lettre à Babel)f, trowée dans le local ql)'ocCllpait Babeuf; pièce saisie: S1.Iitedes pièces, 1S"liasse, 49" pièce; dl) 12 ventôse. Publié par }fal)te CollI de jl)S!ice, Copie des pièces saisies dans le local que Babeuf[sic] o<xupaillors de son arrestation, Paris, Imprimerie natioI)ale, Frimaire an V. (20) Babel)f, lettre à Bodson, id., sl)ite des pièces, IS" liasse, 48" pièce; 00 9 ventôse. Ibidem.

37

patrie, de dépasser(2!). Et, en effet, la différence entre cette conjuration et tous les petits groupes agissant (peu) et parlant (beaucoup), ce n'est pas qu'elle eût constitué un parti. La différence,c~stBabeu( Il est loin, le temps où l'on croyait que les mouvements historiques produisent les hommes nécessaires, comme l'arbre produit son fruit. Le hasard tient sa place; Babeuf eût pu croupir en prison i il eût pu demeurer Picard, et priver ainsi l'Histoire picarde d'un sujet d'étude j cela ne fut pas j il devint Gracchus Babeuf. Sans doute, les historiens et les chroniqueurs se sont plu, pour l'amour de l'érudition, mais surtout pour détourner les regards d'un homme qui ne charme pas l'esprit et qui met mal à l'aise, comme un rêve conjuré, à mettre en lumière Buonarroti, Maréchal, Antonelle et les autres. Bien sûr Maréchal est une figure pittoresque qui épate, truculent, inepte. Buonarroti est habile, sa défense au procès le démontre à suffISance j il sait se faire valoir. Antonelle est une belle figure révolutionnaire: noble, lettré. Germain est énergique et sympathique j il devint, par la suite, riche. Darthé est intrépide, il manque parfois de discernement, l'affaire de Grisel le prouve j c'est une figure digne des anciens Romains, tel Mucius Scaevola, dont il eût sans doute aimé se réclamer. Pourtant, ces hommes, tels qu'ils étaient, n'eussent été que des isolés, des énergies perdues. On fera exception pour Sylvain Maréchal que, décidément, nous ne pouvons admettre parmi les autres j un tel homme trouve toujours à se placer. D'ailleurs, M. Dommanget fait montre d'une grande prédilection pour cet homme: Sans diminuer en quoi que ce soit le rôle éminent de Babeuf, il n'en serait pas moins absurde, étant donné les antécédents révolutionnaires et communistes de Maréchal, de prendre celui-ci pour un vague comparse(22). En effet, un homme en position d'intercéder, à tout moment, auprès du pouvoir, d'obtenir des emplois à ses amis, ne saurait être un simple comparse. Quelle sorte d'homme est-ce, au fait? Quelque admiration que Dommanget ait pour Maréchal, force nous est de voir dans le Manifeste des Egaux, un tissu de phrases creuses. Babeuf, simple prosateur (il n'était pas poète, lui), a écrit, avec le Manifeste plébéten, un texte vigoureux et digne, d'une autre portée(23). Le traître Grisel lui-même, dont nous reparle-

.

.

.

(21) Bodson, suite de la lettre; ibid. (22) ln Sur Babeuf et la canjuratian

des Egaux,

Paris, Maspéro,

1970, p. 229. 1795).

Consulter le chapitre Sylvain Maréchal et Babeuf, p. 214-237. (23) ln Le Tribun du Peuple, 35, 9 frimaire an IV C30 novembre

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rons, a écrit des textes d'une autre tenue, et qui témoignent d'une perspicacité étonnante. Il est vrai que ce fut un traître. Perdues pour qui, ces énergies? Voici reparaître le visage du mouvement social, grimaçant à la fenêtre. Et pourtant non, il n'est pas question de cela. Ces hommes n'auraient rien entrepris, voilà tout; ils n'auraient rien connu de ces jours d'espoir et d'exaltation, qu'ils ont dû connaître et, avec eux, tous ceux qui, pour quelques semaines, ont tissé, sous la fiévreuse direction de Gracchus Babeuf, les fils de la conjuration. Voici l'homme, celui qui pouvait nouer les fils, le tisserand de toute l'affaire. Et pourquoi lui, précisément? Parce qu'il s'était institué tel j parce que ses amis l'en avaient prié. L'insurrection n'est pas une procédure démocratique. Il faut donc nous référer à ses seules qualités personnelles. Les prolétaires n'étaient pas vertueux, et pourquoi l'auraient-ils été? lui l'était. Ils étaient ignorants et brouillons, éperdus et misérables j mais lui était au fait des choses du monde, méthodique et l'âme emplie d'amour. Les autres, ceux que nous avons cités et tous les conjurés aussi, les agents des arrondissements, les porteurs de dépêches, étaient rongés de doute et incertains dans leur démarche j mais il savait où se diriger. Alors, homme providentiel, guide du peuple? Sottise. InsuffISance des conditions objectives pour que le prolétariat se fût constitué en dasse, consdente et organisée? Allons donc. Qu'est-ce que l'organisation peut produire sans l'intelligence, et l'intelligence sans la vertu? L'Histoire est faite d'événements singuliers, heureux et malheureux. Et nos raisonneurs, théoriciens ou narrateurs, craignent de dire ce qui crève les yeux. Babeuf ne fut ni un ambitieux, ni un homme de fer, ceux que, par faiblesse, on admire tant j il ne fut ni docte ni esprit supérieur, tels ceux dont on peut disséquer l'impeccable pensée; il ne fut pas un génie comme Bonaparte, capable d'envoyer les hommes, ses sujets, à la mort, comme il s'y fût envoyé lui-même, par mépris, capable d'abaisser les vivants, par amour de l'ordre; il fut vertueux. Soit, nous dira-t-on; mais l'Histoire ne se fait pas avec des hommes vertueux j elle se fait avec le tout-venant, avec des hommes pratiques. Stephan Zweig, l'intellectuel intelligent, a opposé à Babeuf, crédule, incapable de saisir le réel, Fouché, l'homme! adroit, celui qui dupe les autres(24) ; aux rêveurs, qui
(24) Stephan Zweig,
" Vie de Pouché ", 39

spéculent sur le beau et le bon, la risée de l'éternel inabouti j à ces hommes adroits, qui prennent la vie à bras~le-corps et cherchent seulement à gagner leur place au soleil, le respect dû aux vrais bâtisseurs. Il est vrai. C'est Babeuf, pourtant, qui entreprit de donner consistance à ce rêve, de faire disparaître ce désespoir, en réunissant, par sa pensée agissante, ces songes isolés mais innombrables, de tous ces hommes qui s'ignoraient, croyaient être seuls, et ces soulèvements sans but, de ceux-là que le monde en chantier, celui des abeilles diligentes, rejetait, comme des tuiles cassées.

..
Mais pourquoi une conjuration? C'est, aux dires mêmes de Babeuf, qu'il s'agissait de réunir les fils épars, de tisser une trame j l'insurrection, comme nous le verrons, était, de fait, en scène. Il ne s'agissait que de polariser ce qui était désordre en mouvement vers j il s'agissait de mener ces énergies disponibles vers un but unique, nécessaire, final: l'égalité, le bonheur commun. Une lettre de Charles Germain, du 26 ventôse an IV, exprime ce besoin j il y parle de la dispersion et de l'isolement: «Chacune de ces parties travaille et, j'en suis sûr, forme des plans de soulèvement, d'insurrection contre l'ordre présent des choses. Combien peut devenir dangereuse cette confusion, cette diversité de langues et de projets! D'abord, en s'isolant de ceux qui tendent au vrai but, le bonheur commun, toutes les corporations

leur deviennent encore plus dangereuses (...)(25). » Il fait état de ses propres doutes: « Si j'étais moins connu par
toi que je le suis, certes, je craindrais par tout ce que je t'ai dit, par les inquiétudes que je t'ai témoignées, inquiétudes que très sincèrement j'ai en moi, je craindrais, dis-je, que tu ne me regardes

comme un sot alarmiste, un lâche terrorisé (...)(26). »
Il demande, enfin: « Explique-moi comme il faut faire pour qu'un grand jour, qui n'est peut-être pas si éloigné que bien des gens l'imaginent, l'isolement causé par cette infinité de partis et
(25) Lettre saisie par la police; suite des pièces saisies; lS"liasse. 53" pièce. in Haute Cour de justice. op. cil. (26) Ibid.

40

de subdivision de partis ne laisse voir au gouvernement que très peu de formidabilité de notre part, et qu'aucun de ces partis, etc, n'use plus que le nôtre de l'avantage que nous rechercherions(27). On lira, en troisième partie, l'intégralité de cette lettre, où Charles Germain fait état, sans rien dissimuler, de ses doutes et craintes, et de ses espoirs aussi. Arrivés à ce point, il nous faut revenir à deux objections. La première, que cette tentative était prématurée.; la seconde, que ce fut une illusion. Ces deux objections, croyons-nous, sous-tendent une critique comparable à celle que nous adressons au mouvement social: le projet impraticable comme production idéologique, fonctionnant en réalité comme programme d'un groupe d'acteurs concrets cherchant à conquérir du pouvoir. C'est pour faire justice, concernant la tentative de Babeuf, de cette accusation, que nous voulons répondre aux deux objections ci-dessus. La première est celle de Marx: Entreprises en un temps d'effervescence générale, dans la période de bouleversement de la société féodale, les premières tentatives du prolétariat pour imposer directement son propre intérêt de classe ont échoué fatalement : c'est que le prolétariat lui-même se trouvait encore dans un état embryonnaire, c'est que faisaient défaut les conditions matérielles de son émancipation. Or, ces conditions sont le produit de l'ère bourgeoise. La littérature qui accompagnait ces premiers mouvements du prolétariat est nécessairement marquée d'esprit réactionnaire. Elle prône un ascétisme universel et un égalitarisme vulgaire(28). Marx, notons-le, ne range pas Babeuf parmi les socialistes . utopiques. j ceux-ci sont en effet caractérisés par la production (délirante ?) de théories du social, de représentations du monde, qui décrivent un état final atteint, un monde sans lieu, indépendamment des. conditions de l'émancipation prolétarienne. ; c'est-à-dire que Saint-Simon, Fourier, Owen, pour citer Marx, et pourquoi pas Louis Bonaparte, pour continuer sans prétendre l'épuiser, cette vaste liste d'auteurs, c'est-à-dire selon nous les théoriciens du mouvement social, ont en commun d'après Marx de ne pas participer du mouvement réel du prolétariat. Leur socialisme est transcendant j il invente un monde possible, au lieu de se construire. scientifiquement. en interaction avec les manifestations concrètes de l'auto-organisation du prolétariat. Ce socia-

.

.

.

(21) Ibid. (28) Manifeste.

Paris. 00. de la Pléiade. tome I, p. 190. 41

lisme est encore utopique, explique Marx, en ce qu'il se veut réformateur des hommes, améliorateur de l'humanité. Babeuf échappe à cette classification. Pour Marx, il est bien un communiste agissant, c'est-à-dire un théoricien du mouvement réel, mais précurseur. C'est cette qualité qu'ont retenue les

marxistes. Comme l'écrit A. Soboul:

«

Qui peut nier que le

système d'idées et les transformations sociales pressenties par Babeuf, à travers plus d'un siècle de guerres et de révolutions, ne parviennent aujourd'hui à maturation(29) ? " Ainsi, Babeuf appartiendrait-il bien au prolétariat. Il pouvait à la fois pressentir une action révolutionnaire future, et être dans l'impossibilité de réussir à organiser, à son époque, ce soulèvement régénérateur. C'est ce que nous entendons réfuter, pour répondre à cette première objection. Il appartient au domaine de l'idéologie de prétendre qu'un homme a voulu agir sur sa postérité ; d'ailleurs, c'est un contresens complet; Babeuf a affirmé exactement le contraire. On lira en troisième partie sa lettre dans laquelle il adjure les partisans de l'égalité d'agir, maintenant ou jamais: « C'est à nous qu'il appartient de faire aussi une révolution; elle sera la dernière si elle réussit, puisque son résultat infaillible sera de combler tous les besoins, tous les désirs de chaque membre des associés, de faire à tous un sort qui ne laisse rien à envier à,aucun d'eux(30). " Il écrit encore, dans le même texte: «Autant vaut-il vendre, au plus haut prix, aux tyrans et aux oppresseurs, notre existence, et acquérir, même dans le cas d'insuccès, des droits au souvenir reconnaissant et honorable des races (c'est-à-dire générations futures). " Est-ce à dire qu'il s'agit, pour Babeuf, d'être « le glorieux fourrier, etc. ". Pas du tout. Il prévoit le risque de l'échec; mais il écrit à Antonelle : «Je conteste l'opinion qu'il nous eût été plus avantageux d'être venus moins tard au monde pour accomplir la mission de désabuser les hommes par rapport au prétendu droit de propriété. Qui me désabusera, moi, de l'idée que l'époque actuelle est précisément la plus favorable; qu'elle l'est infiniment plus que ne l'eût été celle d'il y a mille ans ? Ce n'est pas d'ordinaire avant que le mal d'un abus se fasse sentir qu'on songe à le
(29) Avant-propos de Babeuf et les problèmes du babouvisme, compte rendu du colloque international de Stockholm. (30) 78liasse des pièces saisies, n° 40 et 41. 42

détruire(31).

»

Cette lettre, que nous citerons dans la troisième

partie, est fondamentale pour la compréhension de la pensée de cet homme. Il y écrit encore: L'état de communauté est le seul juste, le seul bon; hors de cet état, il ne peut exister de sociétés paisibles et vraiment heureuses» j et encore: . Faites beaucoup d'impropriétaires, abandonnez-les à la dévorante cupidité d'une poignée d'envahisseurs, les racines de la fatale instituûon de la

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propriété ne sont plus inexûcpables(32).
Croira-t-on qu'il veuille annoncer.

»

la lente maturation

du

prolétariat?

»

Ne dit-il pas l'urgence qu'il y a à détruire l'insuppor-

table édifice et à permettre à l'humanité de vivre paisiblement; l'idée qui vient, bien sûr, est celle du moment à saisir, de l'inexorabilité de ce qui a été accompli j on peut s'accommoder du malheur, et Babeuf cite celui qu'il croit être Diderot, c'est-à-dire Morelly(33) : Les lois qui n'ont apporté que des remèdes palliatifs aux maux de l'humanité, peuvent être regardées comme causes premières des suites fâcheuses de leur mauvaise cure C..) Ceux qui les ont faites C..) ont travaillé, pour ainsi dire, à perfectionner, à régler l'imperfection elle-même et les choses les répu-

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gnantes au bon ordre(34). » Et Babeuf adjure Antonelle de laisser
s'insurger. les malheureux jetés hors de la société par les monstres de la caverne (c'est-à-dire les propriétaires) ». « Ne viens pas, avec tes étançons, tes contrepoids j ne viens pas aussi pour régler, perfectionner l'imperfection. Laisse 24 millions d'Erostrates renverser à tes yeux le temple infâme où l'on sacrifie au démon

de la misère et de l'assassinat de presque tous les hommes(35).

»

Babeuf se réfère, nous le $avons au Code de la nature de MorelIy(36). Il y puise l'idée que ce soulèvement de la misère conduira à l'égalité; ce qui nous amène à la seconde objection: Babeuf, comme les autres révolutionnaires, s'illusionne sur son propre discours. Nous quittons ici le domaine de la critique marxiste, pour arriver à la critique des historiens actuels, en tout cas d'une tendance dominante j Babeuf croit préparer la marche à l'égalité; il ne se rend pas compte que la réalité lui échappe. Il est à l'intérieur d'un système, lequel produit sa propre pensée
(31) G. Babeuf cit., suite (32) (33) (34) (35) (36) au Journal des Hommes Libres, in Haute Cour de justice, des pièces, IS'liasse, S'à 13' pièces, 4: germinal an IV Ibidem. Morel1y, Code de la nature, Paris, Editions sociales, 1953. Suit.e de la lettre de Babeuf au Journal des Hommes Libres, op. cil. Ibidem. Le Code de la nature a été publié en 1755. op.

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exaltée, tout en lui laissant l'autonomie pour agir. Cette action est sensée, elle est pertinente, mais elle ne mène pas à ce qu'il dit. Il ne peut, en effet, que réunir des opposants, créer un mouvement politique, indépendamment des chances de réussite de ce mouvement. Sa référence à la nature, à la vertu, à la quête de l'égalité, est du domaine du mythe unificateur. Ce mythe, d'où provient-il? C'est celui de son temps, qu'a produit une société philosophe, laquelle a transposé au plan de l'idéal son vain espoir de transformer .les rapports de pouvoir concrets. De ce dramatique décalage entre le discours et la pratique, d'où naîtraient les maux de la Révolution française, Babeuf n'est, en somme que l'héritier, un ultime rejeton du Jacobinisme, de la société de pensée - pour reprendre les termes d'A. CochinG?). Il croit en la volonté générale - qui a fondé en droit le totalitarisme et c'est sur cette croyance qu'il fait reposer son postulat du bonheur commun. Il se croit porte-parole de la volonté du peuple et l'est donc, par cela seul qu'il s'est institué tel. Et sa parole est créatrice, pense-t-il. Les philosophes ont promis le bonheur; la rupture entre Thomas More et Morelly tient dans ceci, que le premier sait qu'il ne peut rendre réel son rêve, tandis que le second invite à la mise en pratique. Comme l'écrit Ph. Bénéton, c'est. l'émergence d'une forme de millénarisme sécularisé -(8). Mirabeau et Robespierre, déjà, annonçaient le bonheur à venir et que les révolutionnaires, consciemment, étaient en train de construire. Voilà la filiation; Babeuf est enfermé dans ce système de pensée et croit qu'on peut construire l'histoire qu'on veut voir se dérouler; il fait la révolution et, pour cette seule raison, croit maîtriser toutes les conséquences de ses actes. Qui plus est, il arrive trop tard, alors que la dynamique s'est brisée. Il n'en est que plus impuissant, et plus dérisoire. Pour répondre, nous devons montrer ce que Babeuf lui-même dit de l'époque qui précède, mais nous devons d'abord objecter ceci : Si cette critique, faite à ceux qui croient maîtriser le résultat de leurs actes, est vraie, adressée à Babeuf, elle est vraie aussi adressée à Mirabeau, à Robespierre, mais aussi à Napoléon Bonaparte; n'a-t-il pas cru créer un vaste empire en Europe, sans parler de ses rêves orientaux? Aussi, l'argument qu'en agissant

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(37) Etudiê par F. Furet, Penser la Révolution française, 1978. (38) Introduction à la politique modeme, p. 326. 44

Paris, Gallimard,

dans la sphère politique on ne produit jamais ce qu'on a anticipé, s'applique à tous les cas j comme cela n'a pas empêché les vastes projets politiques, y compris ceux de refonte complète de la société, autant dire que cette critique est sans portée sauf le contenu de sens commun qu'elle renferme: c'est trop beau pour être vrai. D'autre part, s'il s'agit de dire: Mirabeau pouvait réussir là où Babeuf ne le pouvait pas j si on veut opposer la possibilité du programme bourgeois à l'impossibilité du programme prolétaire, on affirme la suprématie de l'économique sur le politique, on pose à l'évidence la nécessité de la phase bourgeoise, on tombe dans l'historicisme (marxiste "!). Enfin, si on se contente de dire : Babeuf arrive trop tard dans un monde trop vieux j il est naïf de croire réussir là. où ses prédécesseurs ont échoué j il ne voit pas que des causes, pour contingentes qu'elles soient, vont le faire échouer, ainsi les énergies subjuguées, le pouvoir déjà solidement tenu en mains par la bourgeoisie, la lassitude, etc., alors on n'est plus éloigné de notre propre point de vue que par un pessimisme, qui en vérité tient bien davantage en une sorte de soulagement rétrospectif (mais pas seulement rétrospectiO, mitigé de mépris pour ceux qui ne sont pas du côté des vainqueurs. Une bataille n'est jamais perdue avant d'être livrée, on ne saurait trop le rappeler, et toute la question est de comparer les risques encourus en la livrant avec son enjeu stratégique. Babeuf lui-même, n'a pas dit autre chose j c'est la dernière chance. Poser l'enjeu comme faible, voire inexistant relève, non de l'Histoire, mais du confort intellectuel. Quant à l'appréciation de la réalité du mouvement, des forces en présence, nous y viendrons plus loin. Parlant de la révolution, Babeuf écrit: Au fond, sans doute le royaume de France était bien mal gouverné, mais il ne l'était pas plus qu'ailleurs en Europe j et comme partout abruti sous le poids de ses chaînes, il n'eût jamais songé de lui-même à les briser. Il y avait des lumières ; mais la plupart de ceux qui s'en trouvaient investis, n'étaient pas en même temps ceux qui avaient, en proportion, des vertus et l'amour de leurs semblables (u.). » .. (La révolution) trouva, sauf bien peu d'exceptions, la nation entière à son service. Mais je ne lui fais pas plus d'honneur que de croire que l'on y donna les mains que, les uns par spéculation, les autres au nom de la nouveauté et par esprit d'imitation, de mode et de manie; les autres encore par un entraînement machinal, et pour eux inévitable; très peu s'y lancèrent par vertu.
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