//img.uscri.be/pth/fff957573424543082661f0695ae5be17294aa4c
Cette publication ne fait pas partie de la bibliothèque YouScribe
Elle est disponible uniquement à l'achat (la librairie de YouScribe)
Achetez pour : 25,16 € Lire un extrait

Lecture en ligne (cet ouvrage ne se télécharge pas)

La connaissance et la loi dans la pensée économique libérale classique, 430

De
432 pages
Publié par :
Ajouté le : 01 janvier 1993
Lecture(s) : 146
EAN13 : 9782296283671
Signaler un abus

Claude Roche

LA CONNAISSANCE ET LA LOI DANS LA PENSÉE ÉCONOMIQUE LIBÉRALE (CLASSIQUE)
Pour un retour à la philosophie

Editions L'Harmattan 5-7 rue de l'Ecole-Polytechnique 75 005 Paris

1993 ISBN: 2-7384-2209-8

@ L'Harmattan,

A toutes celles, et à tous ceux qui ont su porter la mémoire de Marie DURAND

POUR UN RETOUR A LA PHILOSOPHIE
"Issu de votre automne, je vous prédis un hiver et une pauvreté de glace" (NIETZSCHE)

La science économique moderne croit au marché. Et la société moderne croit à la "science". Il n'y a donc pas lieu de s'étonner que le marché soit devenu la référence unique de nos sociétés en difficulté, que l'on ne puisse penser un seul problème, aujourd'hui, autrement qu'en termes de marché. Mais est-on sûr de bien connaître,justement, ce marché? Est-on sûr que ce mot que nous croyons bien comprendre, désigne effectivement la réalité de nos économies de marché? De telles questions se posent, on le jugerait à moins; elles se posent d'autant plus que la réalité s'éloigne manifestement de ce que nous entendions, hier, parce mot de marché: qu'il existerait un mode de régulation autonome dans l'ensemble des transactions commerciales, et ce, indépendammentde la volonté politique d'une Nation. Aussi est..ceà y répondre que ce travail est consacré. Et y répondre négativement. Car il n'est pas vrai que cette description idyllique puisse correspondre de près ou de loin au véritable marché. Mais on fera valoir que ce marché,

- est non seulement une réalité construite par une volonté politique: c'est-à-dire une réalité INSTITUTIONNALISEE(au sens premier du terme); - mais que cette volonté se laisse repérer très facilement dans les écrits des auteurs libéraux, qu'on appelle aussi "les classiques". Et chez le premier d'entre eux: JOHN LOCKE. On pourra même montrer, srir cette base, que ce marché est

désonnais en crise ouverte, en cette fin de siècle, justifiant par là une nouvelle réflexion sur son avenir "institutionnel". Telle est la thèse que nous soutiendrons dans ce travail. Une thèse originale, du moins à notre connaissance; mais qui appelle une remarque immédiate, et qui va sans doute en fixer son véritable enjeu. Car, si la chose est tentante, il ne faudrait surtout pas voir, dans la présentation de ce travail, un effort pour construire une nouvelle théorie du marché. Ce n'est pas que l'idée ne soit pas à la mode: fleurissent aujourd'hui des théories diverses qui prétendent, justement, renouveler notre conception du marché. D'aucuns y voient d'ailleurs, la preuve de la vitalité de leur "science". "Aucune nouvelle théoriefédératrice ne s'est encore imposée. mais des analyses partielles prometteuses se (BaYER - Directeur de recherche en science économique) Mais si l'intention est louable, elle n'en aboutit pas moins à une impasse. En effet, on ne peut faire de théorie du marché, au sens scientifique du tenne, sans effectuer un certain nombre de suppositions: sans supposer, notamment, que la réalité soit telle, qu'elle présente de telles régularités PAR ELLE-MEME, qu'il soit possible, justement, d'en faire la théorie. La cercle est alors immédiat, comme disent les philosophes: car dans ce mouvement, même où l'on prétend s'interroger à son sujet, l'on est conduit...à poser comme acquis l'essentiel de ce qu'on entend généralement par marché. Aussi, la seule façon d'éviter cette impasse, est-elle d'interroger le concept de marché en tant que tel, et, partant, son mode de fonnation historique. Comment cette idée de marché s'est elle imposée à la pensée économique? Quels en ont été les conditions? Là sont les questions qu'il faut poser; car seules les réponses à ces questions peuvent pennettre de juger, voire même d'avoir une chance de juger, aujourd'hui, de la validité de ce qu'on entend par marché. C'est la voie que nous avons prise.
Ce faisant - eUe paradoxe est volontairement affinné développent et ouvrent des perspectives stimulantes. "

- nous

n'avons

aucunement cherché la nouveauté, cherché à innover comme disent les économistes. Au contraire nous nous sommes attachés à suivre
rigoureusement la tradition philosophique: tradition qui commande face à de telles difficultés de s'interroger non pas tant sur les concepts de

connaissance que sur l'objet en tant que tel de cette connaissance et la manière dont nous le forgeons. Il est bon d'ailleurs de rappeler cette phrase de KANT:
"On a admis jusqu'ici que toutes nos connaissances devaient se régler sur les objets; mais...que l'on cherche donc une fois si nous ne serions pas plus heureux ... en supposant que les objets se règlent sur notre connaissance. " (KANT-Préface à la Critique de la raison pure) Car c'est sur ce précepte que nous avons cherché à nous régler; et si

-

-

6

ce travail prétend à quelque chose c'est d'abord et avant tout d'avoir justifié la nécessité d'un retour à la philosophie! Mais c'est justement ce respect de la tradition qui posera problème aux éc.onomistes!Car il convient de rappeler que la philosophie, son mode de réflexion sont depuis longtemps refusés par l'économie scientifique. C'est même le propre de la science que d'avoir voulu se fonder à l'extérieur de la philosophie. A ceux des économistes scientifiques qui nous en feraient le reproche, nous ne pouvons donc que répondre ceci: que les difficultés sont telles pour leur science, qu'elles remettent en question jusqu'au projet qui l'a fondée. Et surtout, que nous allons prendre le risque d'un dialogue avec eux, justement, sur ce sujet; plus encore, que nous allons privilégier le terrain sur lequel ils ont voulu se situer! Le lecteur nous pardonnera, dans ces conditions, la forme de ce travail; il n'y trouvera ni l'élégance pamphlétaire ni la légèreté d'un article de journal. Mais au contraire un effort d'argumentation lent et systématique, la recherche de l'exhaustivité dans la critique. Ce n'est pas tant que nous l'ayions choisi: c'était le prix à payer pour avoir le droit moral de défendre une telle position. Mais d'y avoir sacrifié suppose un autre droit: celui que notre tradition reconnatt à quiconque veut dire des choses importantes, d'être au moins écouté. Aussi, surtout s'il est économiste, nous ne demandons pas au lecteur d'accepter sur parole ce que nous défendons. Mais de considérer que toutes les valeurs sur lesquelles se fonde l'idée de science l'incitent à faire l'effort d'en prendre, désormais, connaissance; et s'il le peut, à y répondre...

7

la connaissance et la loi dans la pensée économique libérale (classique)

LE PROBLEME POSE PAR L'EMERGENCE D'UNE ECONOMIE DE BIENS IMMATERIELS (INTRODUCTION)
"Lire .KANT, pour un scientifique, est une question d'honnêteté intellectuelle. " (E. MARTINEAU)

Un travail de réflexion sur les fondements de la connaissance économique ne saurait se justifier à n'importe quel moment de son histoire. Et, pour ce qui est de la "science économique" moderne, il ne saurait se justifier à n'importe quelle période de la vie de nos sociétés. Car le projet de la science économique. n'est pas, à proprement parler, de s'interroger sur la Nature de la réalité humaine, dont elle fait, pourtant, son objet; encore moins est-il de s'interroger en tennes philosophiques à son sujet. Ce projet est beaucoup plus modeste que cela: il est tout simplement, de connaître et, surtout, de prévoir les conditions dans lesquelles se développe cette pratique; et ce, à l'extérieur de toute interrogation de type nonnatif sur cette réalité. On peut donc dire, qu'aussi longtemps qu'il restera crédible, aussi longtemps qu'il pennettra d'orienter de façon cohérente la pratique économique, un tel projet apparaîtra comme exclusif de toute réflexion philosophique à son endroit, et au-delà, de toute interrogation relative à ses véritables fondements. C'est dans ce sens, en tout cas, qu'a jugé l'immense majorité des commentateurs modernes, pour qui les progrès réalisés par la "science

économique" au XXème siècle, ainsi que l'explique SCHUMPETER, ont été la meilleure justification de la méthode qu'elle avait choisie. fIn est possible de parler de PROGRES, (lorsqu? on se penche sur l'évolution historique du travail d'analyse en économie. " (SCHUMPETER - Histoire de l'Analyse - Op. Cit. - pp 71,72)

Mais c'est aussi un tel jugement qui paradoxalement, peut justifier le projet de ce travail. Car autant l'on doit reconnaître les succès passés de la science économique (1), des succès qui, soit dit en passant, resteront inconnus des autres sciences humaines, autant l'on doit constater que cette science traverse de nos jours, une période de très graves difficultés. On entend même parler ouvertement de crise de la pensée économique, tant apparaît spectaculaire, aujourd'hui, le processus d'émiettement dont témoigne la science économique. Certes, ce n'est pas la première fois que la pensée économique traverse une période de difficultés théoriques, même importantes. L'on ne doit pas perdre de vue que cette discipline - qui est
souvent considérée comme la reine des sciences humaines (SAMUELSON)

-

a connu nombre de moments de faiblesse, marqués, la plupart du temps, par de profondes mutations dans la réalité économique:
ainsi en a-t-il été, de la montée du courant dit "néo-classique", dont on peut dire qu'il a été largement stimulé par la montée du syndicalisme, et la nécessite qu'il impliquait de justifier le caractère "rationnel" du marché concurrentiel; mènerons notre discussion

-

- ainsi

en a-t-il été surtout - car c'est à partir d'elles que nous

haute théorie" dont SHACKLE nous dit qu'elles ont permis à la science économique(2) moderne de prendre sa forme définitive. Il n'y a donc rien d'extraordinaire en soi, à parler de difficultés pour la science économique. Il n'y aurait même là rien que de très normal après tout, si l'on veut bien considérer qu'une évolution théorique, pour une science humaine, ne saurait se produire qu'avecun temps de retard sur des évolutions pratiques qu'elle se donnerait pour objectif d'appréhender. Et l'on aurait facilement pu en donner acte à l'économie moderne, s'il ne s'était agi que de cela.
Mais ce qui est nouveau dans les difficultés de la science

- de ces années

de crise, ces fameuses années "de

1 Le terme de 'science économique' sera pris, ici, dans un sens large, englobant l'ensemble des disciplines touchant à l'économie, qu'elles soient "nobles" comme la macroéconomie, ou plus directement appliquées, comme les sciences dites de gestion. Ceci dit, notre débat se situera essentiellement sur le terrain de cette macroéconomie dont l'objet est de traiter des principales lois expliquant le comportement économique d'une société: on peut, en effet, considérer que les sciences actuelles de la qestion présupposent en fait cette macroéconomie. 2 Le terme de science économique moderne', ou d'économie moderne apparaît relativement vague, dans la mesure où il cherche à viser le corpus doctrinal qui forme le savoir' moyen' des professionnels de l'économie. On l'entendra, cependant, dans une signification économique bien précise: celle de la macroéconomie de tradition keynesienne (qui domine encore de fait les instituts de formation). Cette définition nous conduira, dans le fil du texte, à préciser les positions des courants de pensée dits "néolibéraux" qui ne peuvent se reconnaître, et pour cause, dans une telle dénomination.

12

économique moderne, et, disons-le tout de suite, ce qui doit nous interpeller, c'est la nature de la mutation économique que nous vivons, et autour de laquelle un remarquable consensus est en train de se forger: c'est le fait que l'OBJET même de l'activité économique et sans doute pour la première fois depuis que l'on cherche à en faire la "théorie" soit en train de se modifier sous nos yeux. a} le problème de l'économie immatérielle

-

-

Qu'observe-t-on, sur le plan économique, en cette fin du XXème siècle? Ou plutôt, comment en est-on arrivé au consensus dont nous parlions à l'instant, au sujet de ce qu'il faudra bien appeler l'origine empirique de la crise de la science économique moderne? En fait on peut considérer que nous sommes les témoins d'une profonde modification de la pratique économique quotidienne. De façon plus précise, on peut constater que .le centre de l'activité des principales entreprises occidentales est en train de se déplacer, de la mise en valeur d'objets MATERIELS, vers la production et la commercialisation de biens IMMATERIELS. Et de se déplacer consciemment, soulignons-le, car c'est à partir de cette opposition entre deux types de biens, que de très nombreux praticiens appréhendent, désormais, l'avenir de nos économies de marché. C'est ce qui se lit très clairement dans le "Livre vert" de la "Commission de BRUXELLES", qui souligne, pour s'en inquiéter, cette importance croissante du travail intellectuel dans la formation de la valeur ajoutée des pays de la C.E.E. : /lLe centre de gravité de l'activité économique des pays industrialisés a continué de se déplacer. s'éloignant de la production des biens revêtant principalement le caractère d'articles de base. au profit de la fabrication de produits à forte valeur ajoutée grâce à l'application de la technologie,

du savoir-faire et de la créativité./I
(Commission Européenne-Livre vert-p2) Mais c'est ce qui se verrait tout autant dans le comportement de la plupart des grandes entreprises industrielles et commerciales (certains diraient: dans le "comportement stratégique"); c'est ainsi que la société UNILEVER estime à moins de 15 %, la part du travail de production au sens traditionnel du terme dans son activité pourtant fort banale de production de détergents; c'est ainsi, exemple encore plus parlant, que la société I.B.M. estime que la part de son chiffre d'affaire. issu de la réalisation de logiciels d'exploitation et de maintenance des systèmes informatiques (ce qu'il est convenu d'appeler le "soft"), tend à dépasser son activité productive traditionnelle. Et l'on n'aurait aucune peine à multiplier les exemples de ce type, exemples qui montreraient que nous sommes ici en face d'un

-

-

13

phénomène irréversible dans les économies développées, et qui veut que son activité s'oriente désonnais vers la mise en valeur du travail intellectuel. Par une telle interprétation, nous ne cherchons nullement à laisser entendre que l'activité industrielle serait vouée à disparaître, voire que l'on s'acheminerait vers la soi-disant société sans usines que certains ont cru pouvoir annoncer, il y a quelques années. La chose a certes été soutenue, mais il faut plutôt y voir une image, un mythe qu'une analyse véritable. Non, en parlant d'économie immatérielle, nous voulons souligner deux idées essentielles et dont on peut dire qu'elles signalent à elles seules l'état de crise dans lequel se trouve la science économique moderne; --> nous voulons tout d'abord regarder l'activité quotidienne des praticiens: et nous entendons souligner que la composante intellectuelle de cette activité - de ce "faire" - est en train de progresser jusques et y compris dans les activités industrielles les plus banales. Nous rejoignons, d'ailleurs, la plupart des observateurssur ce point. --> Mais nous souhaitons aller plus loin que la seule observation, en nous interrogeant sur les contreparties théoriques de cette mutation. Car la question se pose, à l'évidence, des conséquences à long tenne des mutations que nous venons d'évoquer. Elle se pose très exactement de savoir si ce qui n'apparaît aujourd'hui que comme une tendance à l'oeuvre dans des économies encore très fortement régulées par les activités traditionnelles, ne va pas, une fois développéejusqu'à son tenne, bouleverser les conditions de la pratique économique,auxquelles nous sommes si fortement habitués. Or, c'est à ce propos qu'un problème se pose, et, disons-le tout de suite, un problème susceptible de renouveler les principes mêmes sur lesquels repose la science économique moderne. On peut même tenir d'ores et déjà pour acquis que les mutations dont nous parlions à l'instant sont susceptibles de remettre en cause les notions les plus essentielles de la connaissance économique, et ce, aussi bien du point de vue pratique que du point de vue théorique. b) une interrogation portée par des exigences pratiques incontournables Commençons par la conception traditionnelle du marché (3), c'est-àdire l'idée d'un lieu (fictif) assurant par le simple jeu de la concurrence une mesure stable de la valeur d'un produit: il est généralement admis que les sociétésmodernessont encore'? - incapables de garantir cette fonnation d'une valeur stable pour la plupart des productions intellectuelles pures (pour ce logiciel, par exemple, grâce auquel ce travail est rédigé, et dont la reproduction pourrait se faire à un coût dérisoirement faible). Et si l'on se souvient que la question de la stabilité des prix de marché a fait corps, à ses

-

3 le terme traditionnel de 'marché' désigne la forme sociale de régulation des transactions portant UNE marchandise (le marché aux fleurs, par exemplel. Il se distin\lue du terme moderne de marché se confond avec l'objet de la théorie économique, et qui formera I enjeu principal de notre enquête.

sur qui

14

origines, avec le développement de l'économie libérale, on se convaincra alors de la portée des questions que nous sommes en train de soulever. Mais même sans évoquer un aspect encore trop marginal sur le plan empirique, il suffirait de se pencher sur le processus de formation du capital productif, et de s'interroger sur sa possibilité de garantir dans l'avenir, la forme de régulation des principales fonctions économiques que connaissent habituellement la plupart des sociétés développées. On toucherait alors à ce qui est, à coup sûr, le problème majeurauquel nous allons être confrontés. Il ne faut pas oublier que l'existence d'un processus SOCIAL de formation du capital productif - c'est-à-direl'existenced'un véritablemarché du capital - joue un rôle absolument essentiel dans le développement des économies occidentales. En effet, c'est ce marché du capital qui autorise le développement coordonné des différentes branches de l'activité productive, et, au-delà, l'existence de règles sociales de formation du revenu: c'est sur lui, sur l'égalisation des revenus qu'il permet, que repose l'existence d'un processus régulateur d'allocation du capital entre toutes ces branches ce que les modernes appelleront la "fonction macroéconomique d'investissement". Bref, c'est sur lui que repose l'idée selon laquelle il existerait UN marché national doué de règles homogènes de fonctionnement(4). Or Onpeut aisément faire valoir que c'est l'existence même d'un tel processus de régulation qui est remise en cause par le développement de l'économie immatérielle. Nous n'en voulons pour preuve que l'acuité des problèmes auxquels sont confrontés les systèmes comptables des principales sociétés, problèmes que la presse professionnelle attribue, fort justement, au développement du capital immatériel... "Lorsque les systèmes comptables ont été créés, la

-

main-d'oeuvre (de production) pesait un poids déterminant dans la valeur ajoutée. Or, aujourd'hui, elle n'en représente

plus que JO % dans certains secteurs... C'est pourquoi la
comptabilité s'éloigne de sa fonction initiale". (p. LORINO-Interviewé par Science et Vie)

...et qui témoignent d'une incapacité nouvelle, dans nos sociétés modernes, à se doter d'un instrument fiable de MESURE de la valeur du capital. Il s'agit là de difficultés très sérieuses, et, ce travail le montrera, qui risquent de détruire à terme, tout la cohérence des marchés modernes du capital. Ou pour être plus précis, il s'agit là de difficultés susceptibles d'interdire toute idée d'objectivité dans le déroulement futur de transactions portant sur des capitaux productifs; et l'on pourra montrer que ceci implique, en fait, cela. La chose est loin d'être neutre, on le voit. On ne peut que s'interroger, dans ces conditions, sur la capacité de la pensée économique à
4 Cette analyse n'est du paragraphe I 3. ici qu'esquissée; elle sera développée dans le corps du textè, notamment à la fin

15

répondre à de telles difficultés. Et en priorité, ne serait-ce que par ce qu'il s'agit manifestement, d'un travail de prévision, de s'interroger sur la capacité de la science économique moderne à nous renseigner à ce sujet. Or, si l'on interroge la pensée économique en ce sens, on ne pourra que constater un étrange silence sur l'évolution que nous venons de souligner; et que tout semble se passer comme si la question que nous posons, ce "passage" à une économie de l'immatériel ne posait pas, en lui-même, de problèmes théoriques. c) l'économie immatérielle ou le facteur de crise de la science économique moderne Oh, bien sûr, l'apparence première n'a pas la netteté que nous donnons à notre affirmation. Cette apparence, au contraire, témoigne d'un réel effort pour appréhender sur le plan empirique les principaux aspects de l'économie immatérielle. Et ce serait faire un bien mauvais procès à des auteurs qui se présentent comme scientifiques que d'imaginer que l'on soit
entièrement aveugle

- sur le plan

empirique

- à de tels bouleversements.

Mais

ce n'est pas sur le terrain empirique, il faut le rappeler, que se situe notre interrogation. Ce qui nous interroge c'est la dimension théorique du problème qui est ainsi posé: c'est très précisément la capacité de la science économique moderne à rendre compte, au travers de ses propres concepts, des principaux enjeux de cette évolution. Or de ce point de vue, force est de constater l'absence de réflexion fondamentale à ce sujet; plus grave encore, force est de constater que l'ensemble des travaux consacrés à la "crise" actuelle de la science économique a ignoré jusqu'aux termes mêmes de la question que nous posons. Un tel silence est lourd d'interrogation, on en conviendra. Il signale à l'évidence que nos sociétés se trouvent face à un véritable tournant de leur histoire, à un moment pratiquement unique, où des difficultés théoriques fondamentales font corps avec des exigences nouvelles en matière de connaissance pratique, et sur la portée desquelles, nous n'avons pas à insister. On ne peut que s'interroger, dans ces conditions, sur la capacité de la pensée économique à répondre à de telles difficultés: en quels termes se pose aujourd'hui l'émergence d'une économie immatérielle? Son développement prévisible ne va-t-iI pas remettre en question les bases mêmes de notre économie? Bref, les questions que nous venons de poser ne sont-elles pas l'indice d'une remise en cause encore plus fondamentale des bases de notre savoir économique? Ne remettent-elles pas en cause les fondements de la connaissance économique? Telles sont les questions qui s'imposent à nous désormais; et c'est à y répondre que ce travail est consacré. Mais dès que posées, et avant même que de pouvoir être précisées, ces questions appellent une remarque immédiate qui va déterminer la forme que nous allons devoir donner à notre réflexion: car le premier travail auquel on doive s'atteler, pour répondre à une telle interrogation, est assurément de s'interroger sur les fondements HISTORIQUES de la connaissance
16

économique. La chose apparaît difficilement évitable, tant il est vrai que chacun reconnaît le caractère d'historicité de la science économique moderne. Mais si la chose se comprend, si même l'on peut dire que ce serait une véritable faute que de ne pas s'y consacrer, il faut bien voir qu'elle va prendre une importance considérable dans le cadre d'une telle discussion. d) l'économie classique ou le premier effort de distinction entre économie matérielle et immatérielle Car on connaît fort bien, sur le plan historique au moins, la réalité de ce mouvement fondateur. On sait, en effet, que c'est grâce au courant de pensée libéral, et de façon plus précise, grâce aux auteurs que l'on appelle à la suite de MARX: les économistes "classiques" (5), que l'économie politique a pris c()nsciencede sa spécificité en tant que connaissance de la réalité sociale. Non qu'elle n'ait connu d'importantes mutations par la suite, on le verra dans un instant. Mais l'on considère généralement comme acquis, que c'est avec les classiques, on dit même à partir de la publication des "PRINCIPES de l'ECONOMIE POLITIQUE" de RICARDO, qu'elle a conquis le statut de mode de connaissance autonome. Il n'y a d'ailleurs que peu de désaccordsparmi les observateurs, sur ce point précis. Or si l'on s'interroge sur ce mouvement d'''autonomisation'' de la connaissance économique, si on le confronte avec la discussion que nous venons de tenir sur l'économie immatérielle, on ne pourra qu'être surpris de la spécificité de la démarche suivie par les auteurs classiques. Et l'on sera bien forcés de constater que, loin de confondre les deux formes d'activité économique, comme semble le faire l'économie moderne, ces auteurs reconnaissaient au contraire la différence fondamentale entre ces deux types d'activité. Plus, même, on constatera qu'ils ont fait de la distinction entre économie matérielle et immatérielle, un enjeu de leur propre conception de la réalité marchande, c'est-à-dire, en fait, de leur définition de l'objet de la connaissance économique. Ainsi en est-il des "Principes" de RICARDO, dont on a souligné l'importance. RICARDO y définit l'''économique'', comme un effort de connaissance des principales lois de formation des valeurs et des revenus dans ce qu'on pourra appeler "le" marché (par opposition avec la conception traditionnelle d"'un" marché particulier). Il s'agit donc d'une définition générale, puisque ces lois "du" marché, se veulent avant tout d'ordre national. C'est pour cette raison que RICARDO nuancera immédiatement son propos,
"Je fais remarquer une fois pour toutes que j'entends par économie politique classique toute économIe qui, à partIT de PETTY, cherche à penétrer l'ensemble réel et intIme des rapports de production...par opposItion à l'économie vulgaire qui se contente des apparences" (MARX-Le capira/-Op. Cit.-p. 6041 Le terme sera repris, par la suite, avec plus ou moins de nuances, par les commentateurs, et c'est pourquoi nous le garderons. Qu'il soit tout de suite noté, cependant, que notre propos sera d'opérer une distinction très stricte, parmi ces auteurs classiques, entre ce <tu'on pourrait appeler un courant LIBERAL, et que l'on qualifiera d"économie classique' (LOCKE, RICARDO, et éventuellement PETTY!. et ce que l'on pourrait apppeler un courant conservateur, et dont on montrera qu'il s'opposait à l'approche monétaire du premier (SMITH, MALTHUS, voire QUESNAY). 5 MARX PETTY: dlisignera par I.e termed"économie politique classique' le courant de pensée né à partir de

17

en soulignant que ces lois ne sauraient valoir que pour un certain type de marchandises, les marchandises reproduites de façon industrielle. "Quand donc nous parlons des marchandises... et des principes qui règlent leurs prix relatifs, nous n'avons en vue que celles de ces marchandises dont la quantité peut s'accroître par l'industrie de l'homme, (et) dont la production est encouragée par la concurrence. " (RICARDO-Principes-Op. Cit.-p26) Et l'on verra aisément dans cette citation le reflet de notre propre distinction entre économie matérielle et immatérielle. C'est une position très claire qui se lit chez RICARDO, mais qui s'inscrit dans tout un courant de pensée: il en sera de même en effet, chez LOCKE (comme on le verra dans la suite de ce travail), chez SMITH (avec la notion de "travail productif"), voire chez MAL THUS dont la définition ne souffre aucune espèce d'ambiguïté. "Il faut prendre le plus grand soin d'embrasser seulement dans la d~finition du terme principal dont elle se sert les objets dont l'accroissement ou la diminution peuvent être susceptibles d'évaluation. Et la ligne qu'il est le plus naturel et le plus utile de tracer nettement est celle qui sépare les objets naturels et immatériels. " (MALTHUS-Principes-Op. Cit.-p 13) Il s'agit surtout d'une position qui ne peut que prendre une importance décisive pour la suite de ce travail. Car la discussion que nous venons de tenir, la définition que nous venons de lire, nous montrent clairement que les classiques ont effectivement tenu compte, dans la définition qu'ils ont donnée de la connaissance économique, de la différence entre les deux formes fondamentales de l'activité marchande. Et elle nous montre aussi qu'il s'agit d'une réponse, la première que nous ayions rencontrée, en fait, aux questions que nous nous sommes en train de nous poser à ce sujet. En disant cela, nous ne prétendons pas que les auteurs classiques aient cherché à répondre au problème empirique que nous avons soulevé au début de cette discussion. Ce serait ridicule que d'en soutenir l'idée; ou plutôt, ce serait mal comprendre la dimension pratique inhérente à tout projet de connaissance économique. Mais en disant cela, nous voulons nous situer en deçà de la théorie économique, et de ses applications empiriques: nous voulons nous situer sur la dimension conceptuelle du problème qui nous est posé. Et nous voulons souligner l'importance que revêt la formalisation que les classiques ont pu donner de l'objet de la connaissance économique. Car le problème que nous posons est d'abord un problème d'ordre conc.eptuel, nous le savons; il s'agit, afin d'en éprouver la validité pour aborder les enjeux modernes, de s'interroger sur ce qu'ont été le (ou les) objets que la

18

connaissance économique a pu se donner, dans son histoire, c'est-à-dire sur l'idée qu'on s'en est fait. Et c'est de ce point de vue que nous entendons souligner l'enjeu représenté par la pensée classique, et pour deux raisons: --> pour elle-même, tout d'abord. Car il est clair que nous sommes en présence avec les classiques, d'un courant de pensée fondamental et dont les. réponses aux questions que nous nous sommes posées, apparaissent désormais comme incontournables; et si l'on ne saurait dire qu'elle nous donne le fin mot du problème auquel nous sommes confrontés, il n'en reste pas moins que l'interrogation de cette pensée doit être considérée désormais, comme un point de passage obligé pour toute réflexion sur le devenir de la connaissance économique. Aussi estce dans cet esprit qu'il nous faut aborder notre réflexion sur les fondements de la connaissance économique: en rappelant les difficultés que connaît la science économique moderne face à l'économie de l'immatériel, et en insistant sur l'alternative que peut représenter l'interprétation des fondements de la pensée économique classique. Une idée qui formera alors le cadre principal de ce travail. Mais il est une autre raison de nous plonger dans cet effort d'interprétation, une raison qui va nous donner le fil directeur de notre démarche, puisqu'elle tient --> aux erreurs d'interprétations que l'on a commises au sujet de cette économie classique... e) le problème posé par l'interprétation de la pensée classique (le débat entre l'économie moderne et son fondement classique) Car on ne peut manquer de compléter cette présentation en rappelant que la pensée moderne ne se reconnaîtrait en aucune façon, voire même qu'elle rejetterait le jugement que nous venons sinon de porter, du moins d'esquisser, au sujet de la spécificité de la pensée classique. Certes, on est loin d'ignorer, chez les "modernes", qu'il a existé de sérieuses différences entre ces deux courants de pensée. On considère généralement, en effet, que la science économique moderne ne s'est vraiment cristallisée que dans les années 1930, au travers d'un profond débat d'ordre théorique, mené notamment avec les principaux auteurs de la tradition classique. Et ce débat, poursuit-on le plus souvent, a possédé une très forte dimension critique, puisqu'il s'est agi de dépasser l'incompréhension des phénomènes monétaires dont aurait témoigné - à en croire les modernes, bien sûr - la théorie économique classique. Ainsi, par exemple SHACKLE "Until the 1930's economics was a science where money was a mere "numeraire". After the 1930's, it was the science of uncertainty. And it is uncertainly which distinguish moneyfrom a mere numeraire".
(SHA CKLE- The years of high theory-Gpo Cil. -pp6, 7)

19

On ne saurait donc parler d'ignorancede la part des auteurs modernes au sujet de divergences qu'ils entretiendraient avec l'économie politique classique. Et tel n'est pas, empressons-nous de le rajouter, le propos de ce travail. Mais ce sur quoi il faut insister, et ce qui apparaît comme fortement problématique, disons-le dès maintenant, c'est ce que nous savons être la dimension philosophique d'un tel débat. Car on est bien forcé de constater que les auteurs modernes se sont toujours refusés à l'idée selon laquelle ces divergences auraient pu porter sur la nature de la connaissance économique, et au-delà sur la nature de son objet. C'est même, sur ce point, en termes de continuité que la très grande majorité des commentateurs - pour ne pas parler de la totalité appréhende ce qui est sans doute le débat le plus important de l'histoire récente de la pensée économique. Cette position se lit fort bien dans l'''Histoire de l'analyse économique" de SCHUMPETER, ouvrage considéré actuellement comme une référence majeure en matière d'histoire des idées. SCHUMPETER y explique, en effet, que si la pensée économique a été traversée, de la fin du XVIIème siècle à nos jours, de deux grandes périodes théoriques, la période classique et la période moderne, les différences entre les deux courants, n'ont porté que sur la forme logique des concepts mobilisés par la théorie économique: la période classique, ayant correspondu à ce que SCHUMPETERappellera une conception "réaliste" du marché, tandis que la pensée moderne aurait réussi à atteindre une formalisation "monétaire" de ce même marché. SCHUMPETER sera même très précis sur ce point, puisqu'il soutiendra qu'il aurait existé une véritable histoire de l'analyse économique, une histoire des concepts théoriques très précisément, et que cette histoire devait être considérée comme entièrement extérieure à toute référence à son objet (c'est-à-direà son objet pratique). La position est on ne peut plus nette, on le voit, puisqu'elle signifie, qu'il ne faut voir aucun enjeu philosophique, dans la critique que les modernes ont pu faire à l'endroit de la pensée classique.

-

"L'évolution du travail analytique (de la pensée économique), aussi perturbée qu'elle ait pu être par les intérêts et les comportements du marché, manifeste une propriété caractéristique (en tant qu'histoire de l'analyse) et qui est totalement absente de l'évolution historique de la pensée économique. " (SCHUMPETER - Histoire de l'analyse - Op.cit.-p 71,72) Et c'est sur cette interprétation, justement, qu'il va nous falloir nous appuyer, pour mener notre réflexion. Non pas pour l'approuver! Mais si nous devons insister sur une telle interprétation, c'est pour l'ampleur des interrogations qu'elle ne peut manquer de susciter. Car la chose est loin d'être neutre que de défendre une position 20

comme celle soutenue par SCHUMPETER, et l'on aurait tort de ne pas insister sur l'ensemble de ses implications: soutenir qu'il a existé une continuité d'ordre théorique entre modernes et classiques,.cela veut dire, tout d'abord, que les auteurs dont on parle ont eu la même conc.eptionde la nature de cette connaissance théorique; c'est presqu'une paraphras~que de dire cela. Mais cela signifie surtout, que l'on attribue aux classiques les mêmes conceptions fondamentales que les modernes, et ce, que ce soit. pour connaître la réalité marchande, ou que ce soit pour en former un objet de connaissance. Bref, cela signifie que l'on attribue aux classiques la même conception du MARCHE, c'est-à-dire - car c'est de cela, bien sûr, qu'il s'agit qu'on leur attribue la conception "naturaliste" des modernes (6) . Or, si nous ne pouvons encore rien affirmer, il n'en serilblepas moins que tel N'était PAS le cas des auteurs classiques. Et si nous ne connaissons pas encore la nature exacte de leurs conceptions, nous savons déjà qu'elles se distinguaient sur le fond, de cette vision moderne du marché. Nous pouvons même être plus précis, en faisant valoir que les classiques, dans la mesure où ils acceptaient d'opérer une distinction fondamentale au sein de la pratique marchande, ont accepté de concevoir la notion de marché de façon, au moins, partiellement normative. Ce qui est une différence non négligeable on en conviendra - mais on reviendra, bien sûr, sur ce point - avec la conception "scientiste" des modernes. Mais il s'agit d'une différence, surtout, qui ne peut que renvoyer à des questions philosophiques absolument fondamentales, tant il est vrai, ainsi que le rappelle KANT, qu' "aussi loin que des concepts a priori aient une application. aussi loin également s'étend l'usage de notre faculté de connaître selon des principes, et, avec elle la
philosophie. " (KANT-Critique de la faculté de juger-Op. Cit. -p927)

Car enfin, cette notion de marché a joué un rôle déterminant, nul ne le conteste, dans la pensée politique occidentale: c'est à partir d'elle, que les principaux courants politiques se sont construits surces trois derniers siècles, pour la combattre ou la défendre, peu importe ici. Et c'est sur cette notion de marché, chacun le sait, que repose l'essentiel de la compréhension occidentale de la démocratie. Or il apparaît que l'on se serait trompé sur l'origine de cette notion? Plus même, il apparaît que l'on aurait attribué une autre conception à ses "pères fondateurs" que celle qu'ils auraient élaborée? De telles questions sont pour le moins troublantes, on le reconnaîtra. Mais elles apparaîtront carrément choquantes lorsqu'on se sera rappelé que c'est aux principaux auteurs classiques, et de façon plus
6 Nous entendrons.par ce terme de 'naturaliste' la conception couramment admise, et que l'on a déjà prés entée, à savoir celle d'un ensemble de transactions qui se trouverait de fa'i'0n to tale ment extérieure à toute intervention de la loi humaine, sa propre forme de régulation Id'où I analogie célèbre avec la . .
.

Nature). On remarquera que cette image suppose un jugement fondamental sur le comportement économique (l'idée selon laquelle chacun défend rationnellement son propre intérêt), et qui sera admis tout au long ,de ce travail.

21

particulière à un auteur comme John LOCKE (7), que l'on doit l'élaboration des principales bases institutionnelles de nos démocraties. Plus encore, qu'il a été avec un autre auteur fondamental, David RICARDO, le principal artisan des premières institutions économiques (avec la construction de la Banque centrale d'ANGLETERRE). Et c'est ce rappel, sans aucun doute, qui apparaît le plus lourd d'interrogations, car il ne peut que suggérer qu'au delà des divergences théoriques que nous entrevoyons, au delà de leur enjeu philosophique, c'est la question de la nature politique du marché qui apparaît en discussion: et par ce terme de "politique", il faut déjà entendre que c'est en termes INSTITUTIONNELS, que les premières sociétés libérales auraient pensé leurs propres relations marchandes (8). Certes, nous ne pouvons encore rien affirmer; mais l'on ne peut manquer de se demander si nous ne touchons pas là, au travers de cette discussion sur la conception classique du marché, à ce qui apparaît, déjà, une incompréhension fondamentale de l'histoire même de nos économies de marché. Est-on absolument certain, que "nos" marchés correspondent bien à l'image que nous nous en faisons? Ne doit-on pas les considérer, au contraire, comme des réalités politiquement instituées et même si le mot paraîtra scandaleux instituées par le courant libéral? Enfin, derrière notre question d'apparence purement économique sur le développement de l'économie immatérielle, n'est-ce pas à la crise de cette réalité politique fondamentale que nous sommes en train de toucher?

-

-

De telles questions se posent; et leur importance montre assez que c'est à partir d'elles qu'il nous faut partir pour notre interprétation de la pensée classique. t) de la mesure du capital à la question de l'institutionnalisation marché Car il va nous être fort possible de faire valoir que la conception classique du marché n'a rien eu à voir avec l'image mythique que l'on se plaît à lui donner au XXème siècle; et nous montrerons effectivement, que cette notion de marché doit être comprise comme une réalité instituée, et instituée car c'est dans son sens premier qu'il faudra prendre le terme à partir de considérations philosophiques. Il nous suffira pour prouver cette affirmation, de revenir sur ce que nous venons de dire de la question de la mesure du capital, et de façon plus précise, du rôle de régulation joué par le marché du capital dans une économie de marché. Et nous pourrons montrer que c'est du

-

-

7 Il est nécessaire de souligner dès maintenant que l'Histoire moderne des Idées refuse de considérer que LOCKE fasse partie de la tradition class'que. C'est une des raisons pour lesquelles nous accordèrons une importance décisive à l'interprétation de sa pensée. 8 Le lecteur prendra bien soin de soulipner que nous prenons ce terme d'institution au sens PREMIER du terme, c'est-à-dire en intégrant la dimenSion philosophique que les XVllème et XVlllème siècles lui ont donnée. Ce faisant nous nous écartons sur le fond du courant dit "institutionnaliste" qui prétend, par une approche marxisante, interpréter sur le mode scientifique la formation des institutions économiques: ce qui le conduit à éluder tous les enjeux de pensée de leur construction (et à confondre allègrement habitus sociaux. et véritables institutions de droitl. On se reportera sur ce point à notre discussion avec MARX, qui lui et même si c'était pour l'éluder avait quand même bien vu l'enjeu de cette question institutionnelle (paragraphe VIII 3).

-

-

22

justement à partir de cette question de la mesure, afin de doter leur pays d'un outil monétaire apte à la garantir dans la pratique quotidienne, que les principaux auteurs classiques ont été conduits à cette approche institutionnelle des phénomènes de marché. Nous pourrons même aller plus loin, puisque nous montrerons que l'essence même du projet politique libéral a reposé sur cette volonté volonté suivie d'effets d'instituer un tel marché. Et c'est à partir de cette idée, en nous interrogeant sur la validité. de ce projet institutionnel face à l'économie d'aujourd'hui, que nous répondrons au problème posé par l'économie immatérielle. Telle est la thèse soutenue dans ce travail; et c'est à la démontrer que nous allons nous consacrer.

-

-

Mais le mieux à faire pour aborder toutes ces questions, est encore de continuer dans la voie que nous venons de tracer et de nous interroger sur la pensée classique au travers des erreurs que l'on a pu faire à son endroit. Car il ne faut pas se cacher qu'en abordant ainsi la notion de marché, c'est à des idées reconnues de très longue date, que nous nous attaquons. On pourrait même parler d'unanimité à ce propos, puisque la conception "naturaliste" du marché semble reconnue, aujourd'hui encore, par l'essentiel des sciences humaines. Or, il n'est pas possible - ce ne serait pas crédible, .en tout cas de prétendre affirmer une nouvelle interprétation de "ce" marché, sans se pencher sur les raisons qui ont conduit tant d'auteurs à s'aveugler à ce propos. Et l'on comprendrait mal cette discussion, et notamment pourquoi la question que nous posons a dû attendre autant de temps pour voir le jour, si l'on ne prenait la peine et dans le mouvement même où nous interrogerons la pensée classique de démonter le mécanisme de si graves erreurs d'interprétation.

-

-

-

Aussi est-ce dans cet esprit que nous allons entreprendre cette discussion, en nous interrogeant sur ce qu'ont été les véritables positions défendues par les auteurs classiques, mais en pensant cette interrogation comme une réponse à la position défendue par les modernes, et une réponse argumentée sur le fondement même de leurs positions. f) de la mesure du capital à la question de l'institutionnalisation du marché (Ie plan de ce travail)(9)

Il va donc nous falloir revenir sur ce fameux débat des années trente, et nous pencher sur cette fameuse accusation de "réalisme théorique", qui possède la clé, assurément, de la plupart de ces erreurs: --> ce que nous ferons dans un premier temps (Chapitre I). Il nous sera possible de montrer que ce procès en "réalisme" que les modernes ont instruit contre les auteurs classiques, a non seulement été erronée sur le fond - ce qu'un bref retour sur le problème de la mesure du capital nous autorisera
9 Une des difficultés de la discussion que nous allons engager tient, on l'a vu, à ce que nous allons nous interroger sur une pensée tricentenaire à propos d'un problème empirique qui n'apparait de facon significative, qu'à partir de la deuxième moitié du XX ème siècle. Nous adopterons alors comme régIe générale de toujours présupposer le caractère MATERIEL des capitaux, en dehors des discussions explicitement consacrées à aborder la question du capital immatériel (ces discussions se dérouleront aux paragraphes I 3, IV 3; V 4; VIII 2 et dans notre conlusion).

23

- mais qu'il a été le reflet d'une faiblesse

inhérente à la méthode choisie par les modernes: la méthode scientifique. Et c'est à partir de cette contradiction, que nous construirons toute notre discussion: --> car il nous suffira de revenir sur la lecture surprenante que les modernes ont faite des théories monétaires de LOCKE, pour tenir le fil conducteur permettant de comprendre ce qui s'est joué dans ce fameux débat des années 1930 (Chapitre II). Cette remarque nous conduira, en effet, --> à nous interroger sur la genèse de la doctrine libérale (Chapitres III et IV) Ces chapitres auront pour objet de montrer que cette doctrine est née du problème posé par la construction du premier marché du capital. C'est à ce niveau, en particulier, que l'on réfutera l'interprétation purement juridique que l'on fait actuellement du libéralisme politique: on y verra que la pensée de LOCKE s'est entièrement inscrite dans ce projet, et ce aussi bien par son approche théorique du problème du capital, approche dont nous montrerons pourquoi elle doit être considérée comme fondatrice de l'économie politique classique; de l'institution monétaire. C'est à ce niveau, enfin, que l'on montrera le lien qu'il faut faire entre la naissance de l'économie libérale et celle de la physique newtonienne. Un tel résultat nous conduira, naturellement, à nous interroger --> sur la forme achevée de la pensée classique, c'est-à-dire sur le travail de RICARDO, ce que nous ferons alors au chapitre V. Réflexion qui nous permettra de mettre le doigt aussi bien sur la remarquable unité de la problématique classique que sur les principales faiblesses de la conception moderne de la théorie économique. C'est pour la même raison que nous serons conduits --> à une interrogation directement philosophique de cette problématique, interrogation dont nous tracerons les grandes lignes dans notre chapitre VI. Cette réflexion nous conduira, alors, --> à nous interroger sur les fondements philosophiques et moraux de la conception libérale du marché, ce que nous ferons dans les chapitres VII et VIII, en nous appuyant sur les acquis de la philosophie de KANT : ces chapitres montreront, que la conception classique du marché a été inséparable d'une conception "jusnaturaliste" de l'idée de loi et de DEVOIR. Ils montreront aussi que l'idée théorique de loi économique doit s'interpréter, comme une conception A PRIORI issue de la problématique même de la connaissance économique. On en déduira de ce fait, que les erreurs d'interprétation faites par les économistes modernes procèdent pour la plupart, d'une confusion très classique entre le concept (de marché) et sa réalité. C'est à ce niveau, enfin, que seront réfutées les principales interprétations de la genèse du libéralisme économique, et notamment la célèbre interprétation qu'en a donnée MARX. Tel est, dans ses grandes

-

- que par son approche politique

24

lignes, le chemin qui sera suivi parce travail, et c'est à l'examiner en détail qu'il nous faut maintenant nous consacrer. Mais une dernière remarque s'impose avant que d'entamer cette réflexion, et qui concerne .la forme de dialogue que nous avons choisie pour notre exposition. Car le lecteur ne pourra manquer d'être surpris, à la lecture de notre travail, de l'importance que nous allons. accorder dans notre discussion, à la réfutation des positions défendues par les économistes du début de ce siècle.à propos de la pensée classique (et, pourquoi le cacher, à celles développées par la "THEORIE GENERALE" de l M. KEYNES). Il ne manquera pas de s'interroger sur la possibilité même d'une telle démarche, où beaucoupde choses se passeront surtout dans notre première partie comme si ces auteurs avaient eux-mêmes pointé les enjeux essentiels de notre discussion et que nous nous étions contentés de les suivre... mais sur le mode de la dénégation. Il s'interrogera d'autant plus que la communauté actuelle des économistes a littéralement désappris à mener des débats historiques, des débats d'histoire des idées, s'entend; et qu'il ignore quandcertains,même, méprisent - la richesse que peut représenter le simple fait de discuter, à la lueur de problèmes actuels, les fondements de ses propres conceptions. Mais nous lui demandons de ne pas s'étonner outre mesure du parti que nous allons prendre, et de considérer qu'il s'agit là d'un écho de la tradition ouverte par l'économie politique classique. Car on peut reprocher de très nombreuses choses à ces économistes du début du siècle (anglais, pour la plupart) avec qui nous allons dialoguer. On peut leur reprocher leur incapacité à reconnaître la nature des problèmes qu'ils ont eu à affronter dans leurs interprétations (mais n'est-ce pas déjà un progrès que, simplement, de les repérer ?). On peut leur reprocher un manque indéniable de clarté, dans leur exposition (mais n'est-ce pas là le reflet de leurs contradictions ?) Mais on doit leur reconnaître l'effort d'avoir cherché à fonder leur (nouvelle) science à partir d'une rechercheauthentique sur ses fondements. Et il Ya une chose qu'on ne peut pas leur reprocher, une chose que MARX, en son temps, avait déjà soulignée, c'est leur incomparable honnêteté intellectuelle (10). Puissent les économistes de notre temps s'en inspirer!

-

-

-

10 La di.versité des interprétations que nous pensons devoir remettre en cause, nous conduira à ne mener certaines discussions qu'en référence (en notes en bas de page). Ces notes seront alors repérées par une étoile: ('). 25

PREMIERE

PARTIE:

le problème posé par la mesure du capital (critique de la science économique moderne)

CHAPITRE I - LA MONNAIE EN TANT QUE BIEN ECONOMIQUE ET LA MONNAIE INSTITUEE OU LE PROBLEME DE LA MESURE DU CAPITAL'
''L'espace absolu qui est sans. relation à quoi que ce soit d'extérieur, de par sa nature, demeure toujours semblable et immobile. L'espace relatif est toute mesure ou dimension mobile de cet espace qui est définie de manière sensible. L'espace absolu et l'espace relatif ont toujours même 'species' et même grandeur, mais .ne sont pas toujours en nombre égal". (NEWTON-SCHOLlUM GENERALE)

L'enjeu d'une recherche historique en matière économique va bien au-delà de la simple reconstitution des systèmes économiques à laquelle, trop souvent, on l'associe. Certes, ce travail a son importance, et la connaissance des influences que les systèmes économiques ont pu subir, aussi bien des systèmes philosophiques de leur temps que des intérêts matériels qui ont pu en être l'enjeu, est sans aucun doute une condition indispensable à leur compréhension. Mais on aurait tort de voir dans cet aspect spéculatif du travail de l'historien, dans le seul commentaire - fut-ilpertinent- sur les écrits des auteurs du passé, l'enjeu fondamental de l'histoire des idées économiques. Bien plus décisive, en effet, parce que bien plus actuelle, est l'interrogation de ces travaux à partir du présent, à partir des préoccupations contemporaines.deséconomistes. C'est ce qu'explique BLAUG d'ailleurs dans l'introduction de son "Histoire de l'Analyse économique" :
"La tâche de l'historien consisté à montrer comment

certains a priori conduisent à certaines. analyses et à se
.

demander si ces analyses demeurent valables sans leur

fondement idéologique. " (BLA UG-Histoire de l'analyse-Op. Cit. .p6)

Si nous étudions les auteurs anciens, dit BLAUG, c'est moins par souci de connaissance, que parce que nous savons que leur expérience analytique est à même, une fois dégagée de son contexte conjoncturel, d'orienter la recherche de l'économiste moderne. C'est même un trait caractéristique des. économistes qui fonderont l'économie moderne(l) IŒYNES(2), SCHUMPETER, SRAFFA, HICKS, voire FRIEDMAN que d'avoir fait, et dans le même esprit, une telle enquête auprès des économistes classiques. Et un trait dont on doit se féliciter tant il a permis de mettre la science économique moderne en perspective, par rapport notamment à la tradition classique qui reste la référencede toute pensée économique. Mais si l'on doit se féliciter du dialogue privilégié qui a pu, de ce fait, être entretenu entre les modernes et la tradition classique, il ne faut cependant pas se cacher les difficultés de l'entreprise. Car le risque n'est pas négligeable, lorsqu'on entreprend une telle démarche, de projeter à partir des problèmes modernes une certaine problématique dont on fera le reproche ensuite aux anciens de ne pas l'avoir reconnue. La tentation est grande, en effet - comme l'ont montré les recherches menées sur les théories commerciales du mercantilisme - de rechercher dans des débats anciens la solution de problèmes modernes dont on ne pourra plus par la suite se défaire; et, partant d'appréhender les auteurs du passé à partir d'a priori plus ou moins conscients. Une telle remarque semblera pour le moins superflue à des auteurs modernes qui font une véritable religion de respecter les faits, et de se refuser à tout a priori dans l'approche historique. Mais elle n'en apparaîtra pas moins incontournable, surtout si l'on revient sur les erreurs d'interprétation que les modernes ont faites à propos des auteurs classiques: car on ne peut pas dire que les modernes, même animés des meilIeures intentions positivistes, aient évité dans leur enquête historique la démarche par a priori. Au contraire, l'on doit même dire que l'histoire moderne des idées a commis un véritable contresenspuisqu'elle a attribué aux auteurs classiques, au travers notamment de l'accusation de "réalisme", des positions qui ne pouvaient pas être les leurs.

-

Contresens dont il faut avant tout prendre la mesure.
I Le terme de 'modernes' que nous emploierons ici désigne. on le raj>pelle,la macroéconomie de tradition "keynésienne" qui émerge dans les années 1930. On se référera donc à KEYNES Ionque nous aurons à discuter de ses positions théoriques, et en matière d'histoire des Idées. en priorité à SCHUMPETER et à BlAUG. Il ~rte de préciser, c"!>endant. qu'II existe nombre de désaccords au sein de cette tradition, recoupant grosso modo ropposition entre HICKS et KEYNES.Ces désaccords seront Ignorés au coun de ce chapitre, et discutés pour ressentiel au chapitre V. 2 KEYNESa placé tout son travail sous le signe d'une violente charze contre les économistes "classiques", accusés d'avoir totalement Ignoré la ~lficité d'une économie MONETISEE. Ce falunt. KEYNES confondra dans sa critique la tradition classique proprement dite et réconomle académique, qui dominait. à rlssue des travaux de j.S. MILLet d'A MARSHALL. la pensée économique d'avant-guerre. "DollSféconomie ricordienne,qui est d 10~se de tout ce gui 0 été e~Ïfné d uis un siècle, fon 0 le droit de né~r 10fonctionde demande gIobole(IŒYNE>Lothéorie ténéro~.d. .56) Il s'agit là d'une confusion dont on peut dire qu'ellè est au centre des erreun des économ tes modernes. Ce travail partira donc de la discussion de la position critique des modernes pour en montrer progressivement les enjeux philosophiques. Il s'attachera cependant à préciser lès racines de cette confusion, en détaillant le rapport complexe que réconomle keynésienne a entretenue avec cette économie académique, dont elle est, de fait, Issue.

l

30

IlLE PRETENDU REALISME DES CLASSIQUES THEORIE DE LA MONNAIE-MARCHANDISE

ET LA

L'histoire moderne des idées est presqu'unanimeà décrire l'apport des auteurs classiques à partir de deux idées-forces.L'économie classique, dit-on dans un premier temps, a pour elle d'avoir proposé la première représentation macro-économique de la vie d'un pays, puisqu'elle appréhende cette économie au travers de lois générales (les lois "naturelles" de formation du revenu) permettant de saisir au lieu même où sont créées les richesses, les revenus qui reviendront aux diverses classes de producteurs(3). Ainsi, par exemple, la fameuse loi naturelle du salaire du travail élaborée par RICARDO:
"Le travail...a un prix naturel et un prix courant. Le prix naturel du travail est celui qui fournit aux ouvriers...les moyens de subsister...Le prix courant du travail est le prix que reçoit réellement l'ouvrier d'après les rapports de l'offre et de la demande". (RICARDO-Principes-Op. Cit.-pp.81,82) Cette représentation, poursuivent alors les modernes, a en plus pour elle la logique et la rigueur, comme en témoigne le célèbre débat de RICARDO et de SMITH sur la question du salaire, débat qui a permis de doter l'économie classique d'un véritable outil de mesure de la valeur réelle des marchandises(4). C'est pourquoi, elle justifie aussi bien le succès des thèses développées par RICARDO sur toute la pensée économique du XIXème siècle... "RICARDO conquit l'ANGLETERRE complètement que la sainte inquisition avait l'ESPAGNE. " (KEYNES-La théorie générale-Op.Cit.-p56) aussi conquis

...que, surtout, l'utilisation pratique qu'en fera l'économie moderne, puisque toute sa macro-économie se voudra construite à partir du grand principe isolé par les auteurs cl~siques. Mais que l'économie moderne ait reconnu avoir à acquitter une dette envers ses anciens maîtres n'empêche pas qu'elle leur ait porté une critique essentielle et dont elle s'autorisera pour rompre avec leur problématique.

3 Le prtn~ essentiel de la macroéconomie veut que les revenus soient générés selon des lois sociales. au lieu de la production; Hs'0pp<!S8en cela à f~roche antérieure qui ne connaIsSait que des secteurs de production hétét"Ol(ènes. .. Une des raisons essentielles de felTeur faite t>"r les modernes réside dans le lien de continuité que fan volt a!néralement entre les ~sltions de RICARDO et la théorie développée par SMITH. théorie dont on verra qu'elle est élJectivement construlté dans les termes "réalistes" dénoncés par lès moilemes. Ceci dit. cette idée de continuité ne résiste ni à fexamen des ~Itions monétaires de SMITH (que fan discutera aux chapitres III et IV). ni. surtout. à rexaJN!lnde ce débat sur Ië salaire. débat auquel nOus consacrerons une partie Importante du chapitre VOl.Il est à noter. car la chose est ~rtante. que SMITH était un des principaux adversaires des positions institutionnelles défendues par le parti libéral angtàls.

31

a) le prétendu réalisme des classiques D'après les économistes modernes, l'économie classique souffre d'une grave faiblesse que l'on peut caractériser de "réaliste". Cette économie est bâtie - selon ces auteurs - sur le schéma idéal selon lequel les revenus d'une Nation (et le partage des revenus, comme par exemple par la fixation du salaire) se détenninent en biens et en services concrets. Ainsi en est-il de la notion de profit qui est construite sur la fiction selon laquelle les gains de l'entrepreneur seraient acquis en tennes réels, "comme si" le financier acquérait le capital fixe de l'entreprise; ainsi en est-il, autre exemple, de la fameuse loi naturelle du salaire, qui est construite sur la fiction d'un partage physique des produits de l'entreprise (ou d'une rémunération en tennes réels): ce sont là des exemples d'un travers systématique des économistes classiques et que les modernes caractériseront en disant que les classiques ont développé leur analyse exclusivement "en tennes réels" (en entendant par ce tenne la définition donnée par SCHUMPETER)(5). "L'analyse en termes réels sefonde sur ce principe: tous les phénomènes de la vie économique sont susceptibles d'être décrits en termes de biens et de services, de décisions les concernant et de relations entre eux"
(SCHUMPETER

- Histoire - Op.cit - P 389)

Certes en portant une telle critique, les modernes n'ont pas ignoré les différences qui pouvaient exister entre les auteurs classiques à propos de l'idée de loi naturelle. Ils n'ont donc pas caché que si l'économique de SMITH était effectivement construite en tennes réels, l'économique classique proprement dite (c'est-à-dire, ici, l'économie ricardienne) était bâtie sur l'idée de lois naturelles. De même n'ont-ils pas caché que le tenne de "naturel" possède une consonance nonnative, que n'a pas le tenne "SMITHIEN" de réel, ainsi que le souligne SCHUMPETER. "u y avait une relation (dans la théorie économique) entre le mot de naturel au sens de normal, et de naturel au sens de juste (et qui explique) que le mot ait survécu jusqu'à MARSHALL. " (SCHUMPETER-Histoire de l'analyse-Op.Cit.-p. 164) Mais, reprendront les modernes, ce qui compte dans l'économique est la représentation effective qui se déduit d'une pensée et non ses consonances morales (justifiées ou non). Et de ce point de vue, les deux positions se rejoignent, autour d'une commune approche "réaliste" de l'économique. Telle était donc, à en croire les modernes bien sOr, la faiblesse principale des auteurs classiques. De ce fait, et même si l'insistance que les classiques mettaient sur la notion de mesure (posée en "travail" la plupart du

5 En fait, le terme de "réer signifie rigoureusement: réelle de ¥2Ieur.

que runlté de revenu est considérée comme réductible à une unité

32

temps) leur donnait les moyens d'une vision macro-économique des choses, ces auteurs se sont rendus incapables d'appréhender aussi bien les rapports salariaux que les rapports entre épargne et investissement, dans les véritables termes, exclusivement monétaires, dans lesquels ils se posent dans la réalité. La critique on le voit est sérieuse, même si, on le remarquera dès maintenant, elle refuse de prendre en compte la dimension spécifiquement politique de l'approche "naturaliste" d'un RICARDO. Et il n'est nul besoin d'êtreun grand spécialiste de l'histoire économique pour se rendre compte de l'importance de ses enjeux: il est facile de voir que ce sont les deux questions fondamentales du salaire et de l'épargne qùi vont être "révisées" sur la base de ces critiques, au tournant des années 30 et 40. Mais laissons la parole à KEYNES qui, sur ces points, est encore le meilleur avocat de sa thèse. b) le problème du salaire nominal La première conséquence négative de l'approche réaliste des classiques, explique KEYNES, est d'avoir conduit à poser que le salaire d'un travailleur ne se détermine pas en termes nominaux, comme c'est le cas en réalité, mais en termes réels. Certes, reprend KEYNES (6) en écho à SRAFFA en quelque sorte, il estbien écrit chez les classiques que le salaire se forme lors d'un partage conflictuel de revenus entre capitalistes et salariés; mais il s'agit là d'une fiction ou de l'apparence d'une interprétation monétaire dans la mesure où l'économique classique est bâtie sur le principe (mythique) de l'équilibre, principe qui aboutit, de fait, à poser que le salaire se détermine en termes réels selon les besoins effectifs des travailleurs. Et tel était bien, au dire de KEYNES, la position des classiques qui, au travers de leurs idées de loi naturelle, ont ouvert la porte à toutes les théories réalistes (sur la désutilité marginale du travail en particulier) des années 1900. "La théorie classique du salaire suppose que le salaire réel d'une personne employée (..) est juste suffisant pour attirer sur le marché tout le volume de travail
effectivement employé. " (KEYNES- Théorie générale-Op. cit. -p. 31)

KEYNES en conclura que non seulement les classiques n'ont pas été capables d'appréhender la réalité concrète de la formation des salaires (en clair, même si KEYNES ne le dit pas : la lutte syndicale), mais encore qu'ils ont ignoré l'effet d'entraînement de la demande salariale sur l'économie en général. C'est donc une critique très nette que fait KEYNES aux classiques et une critique dont on imagine la portée dans les années 30. Mais on aurait tort de voir dans cet aspect-là, quelqu'en soit le caractère spectaculaire, le coeur de la critique de KEYNES. Il suffit d'ailleurs de souligner qu'il n'y avait pas de véritable enjeu empirique dans cette question du salaire pour se
6 Nous attribuons à KEYNES une posldon qui est plus exactement (celle) des keynésiens. Elle fait référence à la posldon de SRAFFAqui sera exposée pius loin.

33

convaincre de ce qu'elle n'a finalement joué, dans l'approche de KEYNES, qu'un rôle épistémologique (7). Car c'est bel et bien sur la question de l'épargne, comme on s'en est rendu compte progressivement, qu'a porté l'essentiel du débat qui a secoué les économistes des années trente (SHACKLE: the years of high theory). Redonnons donc la parole à KEYNES: c) le problème épineux de l'épargne et son rapport à l'investissement (la prise en compte de la dimension de l'intérêt) Il faut considérer, dit KEYNES, que la question de l'épargne (et de ses rapports à l'investissement) est le véritable talon d'Achille de la pensée classique, talon qui a conduit nos maîtres à manquer totalement le phénomène de l'intérêt monétaire. Car si l'on suit l'approche réaliste des classiques, l'on est conduit à appréhender le rapport entre l'épargnant et l'investisseur sur un mode tout à fait irréel, "comme si" le premier échangeait au second les biens capitaux qui lui seront nécessaires. "L'idée absurde. encore qu'à peu près universelle, qu'un acte d'épargne individuelle est tout aussi favorable à la demande f;ffective. procède du sophisme... selon lequel un désir accru de posséder de la richesse est quasiment la même chose que de posséder des investissements" (KEYNES-La théorie générale-Op.cit.-p.219) Une telle approche, continue alors KEYNES, n'a bien sûr de "réaliste" que le nom, car non seulement elle conduit à poser un lien théorique fictif entre épargne et investissement, à faire "comme si" l'épargne était la cause des investissements de la nation, mais surtout elle ignore l'enjeu essentiel de l'acte d'épargne, à savoir qu'un épargnant PLACE toujours son épargne indépendamment des conditions de la production réelle. Or la question de l'épargne, reprend KEYNES, ne saurait se comprendre sans mettre l'accent sur le système financier d'un pays car c'est bien l'intervention active de "la banque" qui permet à une échelle macro-économique d'ajuster les épargnes de millions de gens et les investissements de milliers d'entreprises (c'est-à-dire des richesses monétaires et physiques portant un revenu): "l'idée que l'épargne et l'investissement pris dans leur sens ordinaire peuvent d(fférer l'un de l'autre doit être attribuée... (à une méconnaissance du système financier qui fait en sorte que) ...le montant global de l'épargne doit être nécessairement égal... au montant de l'investissement
nouveau. " (KEYNES-La théorie générale-Op.Cit.-pp.102, 103)

7 La question du salai"", en effet. Joue le rôle de proposition décidable dans le s)'Stème de KEYNES (A.PARGUEZConvenation penonnelle). Elle a eu souvent reffet négatif de masquer le caractère déterminant du débat sur répargne. On reviendra sur ce point au chapitre V.

34

Et, si l'on suit la conception classique, conclut KEYNES, l'on est bel et bien conduit à éluder de tels phénomènes, et à substituer à leur analyse des schémas idylliques où des choses épargnées balanceraient des outils de production créés par des entreprises. Il s'agit alors non seulement d'une explîcation intenable du phénomène de l'intérêt, mais surtout d'une explîcation qui conduit à ignorer que c'est dans la réalîté un ajustement purement financier et social qui assure l'égalîsation en valeur de l'investissement et de l'épargne. Telle est la critique que KEYNES a faite aux économistes classiques, critique dont on s'est autorisé bien sûr pour reconstruire à la suite d'auteurs comme HICKS, KEYNES, SCHUMPETER, et dans un autre sens HAYEK(8) et FRIEDMAN l"'économique" moderne (pour employer le mot de SAMUELSON) : que les classiques étaient incapables, et de par la construction de leurs concepts, d'appréhender les relations financières dans les véritables termes où elles se posaient. Et que la phrase assassine de KEYNES, résume à la perfection. "En quoi consiste la théorie classique du taux d'intérêt? Bien que cette théorie ait servi de base à notre
formation à tous... il nous paraît d~{ficile de l'exposer avec

précision ".
(KEYNES-La théorie générale- Op.cit.-p.186) On remarquera que la critique de KEYNES repose sur une analyse particulîère du système financier d'un pays, une analyse qui accorde non seulement au taux d'intérêt un rôle actif dans l'équilibre entre épargne et investissement, mais qui aussi exige que les notîons d'épargne et d'investissement soient exprimables en termes de mesures monétaires (Ie "S" et le ''l'' de la macroéconomie). C'est pourquoi cette critique n'aurait aucun sens si elle se lîmitait à dénoncer le "réalisme théorique" des classiques et si, de ce fait, elle restait sans référence à la théorie de la monnaie. d) la théorie quantitative de la monnaie et le problème de la monnaievoile

Car les économistes modernes n'ont certes pas accusé leurs prédécesseurs d'avoir péché par ignorance de la monnaie. De même n'ont-ils pas oublié que le terme de revenu, par lequel les classiques appréhendaient leurs "lois", renvoyait à un revenu payé effectivement en monnaie. L'auraient-ils ignoré que SRAFFA se serait chargé de le leur rappeler (9).
8 (*) HAYEK est tout sauf un économiste moderne; mais il apparaitra, dans les années trente, comme ropposant le plus conséquent aux thèses défendues par KEYNES.thèses dont il dénoncera les présupposès épistémologiques autant ~ue les enjeux politiques (HAYEK-Drolt législation et liberté); cette hostilité lui a valu, sans aucun doute d'être consideré dans ces dernières années comme le meilleur porte-parofe du libéralisme: raison pour laquelle ce travaJi consacrera une partie importante de ses références à réfuter ses positions que ce soit sur le plan épistémologique. monétaire ou polltl9ue (on reviendra sur ce point au paragraphe lof). '1 SRAFFA.qui consacrera une partie de sa vie à l'édltioro des oeuvres de RICARDO, est un l'roche de KEYNES. On lui doit notamment d'avoir insisté sur rlmportance du débat "saJariar entre SMITH et RICARDO; il défendra. alors, une position tout à fait originale à propos de la théorie de la valeur de RiCARDO <;Iu'iI omparera aussi bien à la thèse de c SMITHsur le 'travaH commandé'qu'à la position défendue par la ïhéorle géneraJe".On traitera de sa position, pour ressentlel. au chapitre VIII.

35

Mais, et ce sera là un deuxième sujet de polémique, les modernes reprocheront aux classiques leur conception fondamentalement passive de la monnaie, le fait de n'avoir posé la monnaie que comme un bien économiquement neutre: certes, disent les auteurs modernes, l'on doit reconnaitre aux classiques d'avoir cherché à développer une véritable théorie monétaire, la très fameuse théorie quantitative de la monnaie (10); mais cette théorie reste partielle, isolée du reste de l'économique, et surtout, construite sur une fiction: la fiction selon laquelle la monnaie SERAIT une marchandise. Sur ce point, les critiques convergent: c'est ainsi que SRAFF A fera de l'or-étalon de RICARDO un étalon de marchandises, quand SCHUMPETER portera la critique sur un terrain général: "Ce métallisme théorique (et dans ce courant de pensée: la théorie de la monnaie-marchandise)... défendit sa position tout au long de ces deux siècles et domina victorieusement durant la "situation classique" qui apparut durant le dernier quart du XV/IIème. " (SCHUMPETER-Histoire de l'analyse-op.cit.-pp. 405, 406) Les critiques des modernes convergent d'autant plus que la théorie de la monnaie-marchandise n'est absolument pas neutre sur le plan épistémologique: elle possède même une contrepartie inéluctable (contrepartie qui était, en fait, le véritable coeur du débat) dans la mesure où son adoption conduit à attribuer un rôle purement PASSIF à la monnaie, en entendant sous ce terme l'idée selon laquelle la monnaie ne serait capable de servir que de simple mesure des prix, dans le jeu des échanges de marchandises. Ou, pour employer la formule consacrée, elle conduit à ne considérer la monnaie que comme un simple voile au sein d'échanges marchands, justifiables, par ailleurs, d'une analyse menée en termes de troc(II). Ainsi BLAUG, "la monnaie était un voile, puisqu'un système monétaire qui fonctionne bien permet d'analyser l'échange comme un troc" (BLA UG-Histoire-Op. cit.-p.26) Et c'est sans doute sur ce point que les critiques des modernes seront les plus sévères.
dans sa lecture classique - que la valeur de la 10 La théorie quantitative. est due pour fessentlel. à LOCKE: elle pose monnaie est strictement proportionnelle à la quantité de monnaie en circulation. "Therefor the vent of money is always sufflCiSnt or more than enough. This being so. its quantity is enough to regulate and detellRtne the vo~e 0/ money. (L,OCK£-Some considerotions-Of>.Cit...p 7/) référence à la valeur des capitaux: c'est cette Interprétation qui a été "rétrospectivement

-

Elle fera cependant fobjet d'une seconde lnterprétatlon, à la suite, notamment, de I. FISHER (1905). pour qui il ne s'apü, danS cette théorie, ~ue de décrire la fonction de mesure des prix des seules marchandises. inde.eendamment. .
donc, de toute

attribuée aux classiques. Il La théorie de la monnaie-marchandise suppose simplement qu'une nadon reconnaisse for pour base de sa monnaie et de fémlsslon de la monnaie de sa (ou ses) banque(s). C'est sous cette deuxième forme élaborée qu'elle sera discutée aux paragraphes I 2,3 et ... Sa cohérence avec la nodon de monnaie-voile est Immédiate, lorsqu'on se situe sur un plan strictement théorique.

- et

à tort-

36

e) les classiques et la question de la dynamique économique (les modernes et le problème de la politique économique) Car ils verront dans cette idée de monnaie-marchandise l'origine d'une véritable faille théorique, et qu'ils résumeront en parlant de l'incapacité des classiqUès à appréhender la dynamique économique (12). C'est ce qu'expliquera très clairement KEYNES, à propos de la référence traditionnelle à son époque, à la célèbre loi de SAY (13)(la loi de SAY posait que l'offre des biens, dans une Nation, équilibraitnaturellement leur demande sociale).
"Depuis J.B. SAY et RICARDO, les économistes classiques ont cru que l'offre crée sa propre demande, ce qui veut dire...que la totalité des coûts de production doit nécessairement, dans la communauté entière, être dépensée directement ou indirectement. " (KEYNES-La théorie générale-Op. Cit.-p44) KEYNES fera valoir, qu'il n'était pas possible d'adopter un tel statut pour la monnaie sans être contraint d'imaginer qu'il existait une sorte d'équilibre naturel entre les grandes fonctions macro-économiques d'une Nation. Or une telle approche, pour KEYNES, interdisait de penser de façon autonome les principales fonctions économiques, et empêchait pratiquement les classiques d'appréhender l'idée d'une dynamique économique, c'est-à-dire, finalement, d'appréhender l'existence de lois causales (de "facteurs") expliquant l'évolution de telles fonctions. "La théorie pure des facteurs qui déterminent l'emploi effectif des ressources disponibles a rarement fait l'objet d'un examen approfondi (de la part des auteurs
classiques). " (KEYNES-La théorie générale-Op. Cît.-p30)

KEYNES ira même plus loin dans sa critique, puisqu'il fera valoir qu'une telle interprétation revenait, lorsqu'on la transposait sur le terrain doctrinal, à rejeter l'essentiel des politiques de "stimulation monétaire" qui se mettaient en place à son époque, et, de façon plus particulière, à ignorer cette fameuse actiol1dynamique du taux d'intérêt monétaire (sur la croissance de l'investissement) dont on a déjà souligné l'importance. Et c'est de ce double point de vue qu'il condamnera le "réalisme" des classiques, en soulignant les limites théoriques qui étaient inhérentes à leur "réalisme" monétaire, et en faisant valoir, surtout, les conséquences dommageables de l'influence qu'ils possédaient sur les autorités économiquesde la Nation.
12 (*) C'est encore K. MARX qui sera le plus radical. dans la critique qu'II fera de la conception classique de la monnaie.

de remarquer que sa critique se situera celui où se situent les l'''lx.lrte cependant MARX partisan luI-même d'unI! certaine sur un autre terrain que la monnaie-marchandise auteurs" forme de la théorie de mOdernes. puisque - verra, surtout, dans la position monétaire des classiques le reflet de rldéologle du monde marchand. C'est pourquoi nous nous abstlendl"!>nsde commenter cet aspect-là de la pensée de MARX jusqu'à la fin de ce chapitre. nous contentant de faire référence à ses propres positions théoriques au cours du texte. 13 On remarquera que la critique de KEYNESest entièrement justifiée. à partir du moment où l'on accepte la théorie de la monnale-marchandlse.

-

37

La critique, là aussi, est sérieuse. Et l'on n'hésitera pas à la qualifier de "contrepartie du réalisme" de l'économie classique. Car, on peut le comprendre maintenant, la théorie monétaire des classiques forme bien, aux yeux des modernes, le coeur logique autour duquel s'organise toute la construction "réaliste" de leur macro-économie. Et c'est d'abord à partir de ce terrain monétaire, fondamental à n'en pas douter, que s'articulera toute la critique que fera KEYNES des économistes classiques, et qui, comme on l'a vu, s'est développée sur les deux plans "positifs" du salaire et de l'épargne. C'est pourquoi les économistes modernes verront dans cette question de théorie monétaire un enjeu décisif: pour eux, c'est grâce à KEYNES (14) et grâce à son analyse particulière du marché financier, que la théorie économique a pu se défaire du dogme de la monnaie "voile", et s'est donné les moyens d'appréhender en termes véritablement scientifiques l'économie marchande. Aussi n'aura-t-on pas de peine à faire du travail de KEYNES un travail crucial pour toute l'histoire de la pensée classique, le véritable "lieu" par lequel la pensée moderne s'est émancipée du cadre ricardien qui était le sien auparavant. Mais quelle que soit la cohérence des critiques que KEYNES a faites aux classiques, quel que soit l'unanimisme avec lequel on les a soutenues, force est cependant de constater qu'il s'est agi là d'un faux procès et de souligner que KEYNES (et les modernes) sont passés à côté de ce qui était l'objet essentiel de J'économie classique. f) les classiques et la question de la nature de la monnaie Car s'il est un point que tout ce travail permettra de mettre en évidence, c'est bien celui-ci: que les classiques n'ont ni défendu les thèses réalistes qui leur ont été attribuées, ni confondu - et même inconsciemment la monnaie avec une marchandise, ni surtout négligé le rôle décisif du marché financier dans la régulation de l'économie. Certes, il est effectivement vrai que certains auteurs qui se réclamaient des classiques (dont le fameux docteur PIGOU) ont soutenu le réalisme dénoncé si violemment (et si justement) par KEYNES. De même est-il vrai que la thèse de l'épargne réelle a pesé de tout son poids (elle était soutenue par l'économie académique) dans le débat des années 30. De même est-il vrai, enfin, que le travail de SMITH, que l'on assimile trop souvent aux classiques, est effectivement construit sur des a priori réalistes. Et, de ce point de vue, la critique des modernes est juste, et pour tout dire, "positive". Mais ce n'est pas contre SMITH, HA YEK ou PIGOU -KEYNES et HICKS sont tout à fait clairs sur ce point- qu'a porté l'essentiel du débat qui a secoué les économistes dans le second tiers du XXème siècle. L'essentiel du débat, au contraire, a porté sur la tradition ricardienne et sa manière prétendument réaliste d'appréhender les choses.

14 "Maintenant

nous sommes

tous keyn'éslens.

(FRIEDMAN)

38

Or, il n'est pas vrai que l'économie classique se soit construite sur le réalisme, qu'il soit "salarial" ou "financier", ni même sur le paradigme de l'échange marchand, encore moins sur la thèse de la monnaie-marchandise. Et cela peut se laisser très facilement entrevoir dès que l'on aura rappelé que le véritable objet des auteurs classiques était un objet politique que l'on résumera comme étant le projet d'institutionnalisation de la monnaie anglaise (en entendant, sous ce terme, la construction via la banque d'ANGLETERRE des bases d'une banque centrale moderne). Et que ce projet politique a conduit ces auteurs (et ceux qui les ont suivis) à modifier par l'action politique la nature mêtnede la monnaie, pour

-

-

la rendre à même justement de mesurer déS actifs économiques. g) la question de la mesure de la valeur des actifs Car ce n'est pas le moindre des paradoxes que de voir les "inventeurs" de la première banque centrale moderne -que sont LOCKE et RICARDO- se faire accuser de "réalisme", pire, de réalisme monétaire, surtout quand on sait combien une telle banque a permis de détruire le mythe de la monnaie-marchandise. Et l'accusation de réalisme sonnera pour le moins bizarre lorsque l'on aura souligné que l'objet premier de la BANQUE d'ANGLETERRE a justement été de construire un système financier moderne, un système fondé sur une monnaie abstraite, qui soit à même d'assurer la cohérence des grandes fonctions macro-économiques (le fameux ajustement entre l'épargne et l'investissement dont KEYNES parlait tout à l'heure). La chose est donc surprenante dans la mesure où elle revient à dire que les classiques ont été accusés d'avoir combattu en théorie ce qu'ils ont soutenu en pratique. Et le lecteur peu versé dans les débats économiques aura peine à imaginer que des débats théoriques touchant à des enjeux d'une telle importance (dame, il s'agit de la première banque centrale, du modèle qui sera suivi par le monde entier !) aient pu être ignorés des économistes historiens. Il réclamera, bien sûr, que la chose soit étudiée quant à son origine, car un tel quiproquo ne peut être admis que si l'on arrive à montrer POURQUOI toute l'histoire des idées a manqué un enjeu historique aussi essentiel. Aussi faut-il tout de suite affirmer que ce quiproquo a pris sa source dans les a priori philosophiques "scientifiques" avec lesquels les modernes ont "lu" les auteurs classiques, a priori dont on a déjà pu entrevoir la teneur en discutant la notion de loi "naturelle". Et compléter cette affirmation en soulignant que c'est sur les enjeux pratiques de l'institutionnalisation des monnaies que porteront principalement les incompréhensions des modernes, sur le fait notamment que cette institutionnalisation a eu pour conséquence pratique de permettre à la monnaie d'homogénéiser la valeur de tous les actifs du pays incluant sous ce terme les biens capitaux susceptibles de rapporter un revenu. 39

Mais laissons là la chose pour le moment, car il importe avant tout de commencer par préciser ce qu'il faut entendre par la question de l'institutionnalisationde la monnaie.
I 2 LES CLASSIQUES, L'INSTITUTIONNALISATION MONNAIES ANGLAISES ET LE PROBLEME DU GAGE (15) DES

De quoi s'agit-il lorsque l'on parle de l'institutionnalisation d'une monnaie? De quoi s'est-il agi lors des deux grandes réformes (1692 et 1844) auxquelles LOCKE et RICARDO ont attaché leurs noms. En fait, il s'est agi de mesures très simples: lors d'une institutionnalisation d'une monnaie, une BANQUE (16) décide, sur mandatement des autorités politiques, de modifier la nature du moyen de paiement qui sera reçu lors de toutes les transactions économiques dans sa sphère d'influence. Dit en termes plus précis, elle donne (ou confirme) une unité de mesure légale (le "franc" par exemple) à certains objets monétaires à qui elle donne (ou confirme) un cours légal ("legal tender"), et qui seront GAGES sur du métal. De ce fait, et selon les modalités d'émission monétaire (selon le type de cours légal, selon surtout la nature du gage que la banque s'engage à faire respecter, etc.), l'Etat modifie la nature des objets que chaque "citoyen" sera tenu ou non de recevoir en échange à titre de monnaie, l'imposant même dans un certain nombre de cas. Bref, l'institutionnalisation d'une monnaie est une mesure d'ordre politique et qui fonde la nature d'un (ou plusieurs) objets monétaires (titres, pièces, billets etc..) à partir de deux quantités: le signe de l'unité monétaire et la matière du gage. Une telle mesure est donc en apparence anodine pour le citoyen du XXème siècle, qui ne connaît, sauf en périodes de crise, que de tels moyens de paiement (même s'il ignore déjà tout de l'idée de gage). Mais l'apparente simplicité de l'affaire cache mal son enjeu décisif, dans la mesure où cette définition de la monnaie va accorder une réalité monétaire tout à fait nouvelle à l'unité de compte. a) l'unité de compte, ou la première quantité de monnaie Car le fait de poser une telle définition, il faut tout de suite le préciser, ne veut pas dire que par l'institutionnalisation d'une monnaie la banque définisse LA valeur de la monnaie (comme on le croit trop souvent) selon une équation du type :

IS \I Ya eu plusieurs réformes successives de la banque d'ANGLETERRE: on dlstlngue~ essentiellement deux périodes, la première réfonne des années 1692 marquée notamment par le 'TONNAGE ACT'(refonte des monnaies) et les réformes des années 1830-1844 dont on retlend~ qu'elles ontpenniS de construire autour de la bangue d'ANGLETERRE un s~tème financier moderne fondé sur une monnaie fiduciaire. Ces réformes, auxquelles il .laut attacher les noms de LOCKE et de RICARDO. seront présentées au fil du texte sous forme synthétique; on se reporte~ pour plus de détail à ANDREADES (op.cit.). 16 La banque d'ANGLETERRE n'est devenue une vraie banque centrale qu'avec les réformes des années 1830-1840. Elie n'en a donc que la vocation dans les années 1690 où elle obtient ie privilège d'émettre de la monnaie.

40

1 franc (ou une livre) VA UT x grammes d'or,

action, qui dans le cas d'une monnaie non encore instituée ne toucherait pas à la nature de la monnaie. Mais cela veut dire que c'est la monnaie en tant que telle (c'est-à-dire les objets monétaires à qui l'on reconnaît (ou confirme) un statut de cours légal) qui se voit redéfinie à partir de la forme symbolique du signe monétaire, labanque et l'Etat se contentant dans ce cas de préciser (outre les règles de gestion des monnaies légales) le mode d'engagement garantissant le signe porté par ces monnaies. Et de poser par exemple que le '1ranc" (ou la livre sterling) est t'unité monétaire du pays; tandis que l'or, à raison de x kilos par franc, est le gage des monnaies du pays. Il y a donc une double action des institutions monétaires "en direction" des monnaies, une action qui consiste certes à particulariser une espèce marchande -ce qui est aussi le cas quand une marchandise est monnaie- mais surtout à attribuer à sa quantité (à un poids) une fonction économique autonome de celle de l'objet monétaire à qui on aura antérieurement donné "cours légal". Ainsi donc, l'institutionnalisation conduit à dédoubler la référence légale de l'objet monétaire et à "se doter" de deux pures quantités (de signe et de matière) autonomes sans pour cela mettre un lien de valeur entre les deux. Mais aussitôt que proposée, cette définition mérite d'être précisée en relation notamment à la conception bien connue de la monnaie-marchandise: car on n'aura vraiment touché du doigt l'enjeu d'une institutionnalisation que lorsque l'on aura souligné la distinction (la distanciation) qui s'opère entre le signe monétaire (muni de son support) et le gage matériel (l'or en général) qui sera la garantie de ce signe. Et donc, lorsque l'on aura souligné que l'institutionnalisation des monnaies s'opère nécessairement par une inversion de la conception de la monnaie, et que le signe monétaire deviendra la véritable unité monétaire du pays et le métal se voyant "rabaissé" au statut de garantie. b) la monnaie instituée et le problème de la monnaie-marchandise On pourrait penser qu'une institutionnalisation des monnaies, et dans l'exacte mesure où elle s'appuie sur la notion de gage réel, revienne à poser l'idée selon laquelle la monnaie du pays EST une marchandise (c'est-à-dire que le gage est la véritable monnaie du pays). Une telle confusion s'explique dans la mesure où, dès qu'une monnaie instituée repose sur la notion de gage, elle devient dépendante du jugement que le marché fera de la véritable valeur du gage. Et c'est vrai que la confusion a été souvent faite dans le public, tant il est aisé d'assimiler une monnaie gagée à un pouvoir d'achat sur l'or du
pays. C'est d'ailleurs dans ce sens que HUME interprétera la chose. "Le papier sera en de nombreuses 41 occasions

considéré comme une richesse, car il peut apporter le pouvoir d'acquérir de l'ARGENT. " (HUME-Traité de la nature humaine-Op.Cit.-p. 412) Mais si la confusion s'explique de la part de l'homme de la rue, elle ne saurait s'excuser de la part d'un philosophe aussi chevronné dans la mesure où l'acte d'institutionnalisation ne saurait se comprendre sans mesure spécifique. c) le gage ou la "deuxième quantité de monnaie" Car on oublie trop souvent, lorsqu'on aborde les questions monétaires, que la gestion nationale des monnaies renvoie avant tout à un principe d'émission de monnaie fiduciaire par un système bancaire Uoint à la frappe des espèces). Or si l'on tourne les yeux de ce côté, l'on se rendra compte de l'existence d'une réelle différence théorique et pratique entre les deux systèmes monétaires que sont le système de la monnaie-marchandise (monnaie-chose) et le système de la monnaie instituée. C'est ce qu'explique très clairement ANDREADES à propos de la banque qui a le mieux personnifié le principe de la monnaie-chose (la banque d'AMSTERDAM) : le principe des premières banques centrales, dit en effet ANDREADES, reposait sur la théorie selon laquelle la monnaie émise par une banque (le billet de banque) était la représentation des dépôts effectués par les particuliers. fIles banques centrales étaient des banques de dépôt... en théorie les billets de la banque étaient de la nature des "warrants" ...donnant droit au porteur de réclamer non seulement la somme mais théoriquement au moins les pièces qu'il avait déposées." (ANDREADES-Histoire-Op. Cit.-ppl 09,110) De ce fait, la monnaie était censée représenter une fraction d'or, même si l'on s'est habitué à ne pas la savoir bien déterminée. Par contre, poursuit ANDREADES, le principe de la banque d'ANGLETERRE (principe de la monnaie instituée) était différent, dans la mesure où il s'appuyait sur une distinction très stricte entre le gage métallique et le billet émis qui seul avait vocation d'instrument de paiement. Cette distinction conduisait à ne pas respecter "a priori" de relation de volume entre l'encaisse de la banque et les billets émis, l'objet fondamental de la banque étant de poser la monnaie de compte comme unité arbitraire de mesure des valeurs et de faire du métal monétaire un simple gage (démonétisé partiellement). "La banque d'ANGLETERRE prétendait bien donner par ses billets l'équivalent de ce qu'elle avait reçu, mais elle ne prétendait jamais accepter les dépôts dans un autre but que celui de les employer à ses propres opérations. Elle ne prétendait pas davantage que ses billets correspondaient à 42

son capital. " (ANDREADES-Histoire

de la Banque-Op. Cit.-p.lll)

Il existe donc une différence essentielle entre ces deux principes d'émission, et une différence que l'on aurait tort de croire théorique, dans la mesure où les deux principes ne réagiront pas de façon similaire à la généralisation de la circulation fiduciaire. d) l'émission fiduciaire restreinte et l'émission fiduciaire généralisée La chose se comprend, puisque la banque d'AMSTERDAM, et. dans l'exacte mesure où elle souhaitait "confondre" ses billets avec l'or, ne pouvait, sans se fragiliser, généraliser la pratique de l'émission de monnaie fiduciaire. C'est d'ailleurs toujours ce qu'explique ANDREADES : le principe de la Banque d'AMSTERDAM, dit ANDREADES, était un principe de "prudence" dans la mesure où l'on considérait que les billets n'étaient que la représentation (proportionnelle) de l'or. En apparence donc le principe était très puissant. Mais ce principe a montré ses faiblesses, ne serait-ce que parce que le coefficient billets émis/réserve métallique ne pouvait manquer de grandir aux yeux du public dès que l'émission monétaire s'est généralisée. Ce qui fragilisait, bien sûr,. la banque à proportion. Par contre la Banque d'ANGLETERRE, poursuit le même auteur, et par le fait même qu'elle avait d'entrée distingué le billet et sa couverture par les espèces, a pu faire appel à la conscience de ses clients à chacun des (nombreux) problèmes qui se sont posés: la banque d'ANGLETERRE qui frappait, comme dit si bien ANDREADES, son crédit "en billets" pouvait parfaitement développer son émission monétaire en s'appuyant sur la conscience (et la confiance) de ses clients. Et c'est bien ce qui s'est passé si l'on souligne que la banque a pu relativement rapidement (à l'occasion de la guerre contre NAPOLEON 1er pour l'essentiel) faire disparaître les espèces de la circulation effective. C'est pourquoi il faut conclure avec ANDREADES que dans la mesure où la monnaie instituée "inclut", en employant une langue impropre, le principe de la monnaie-marchandise, ce principe est un principe supérieur au principe de la monnaie marchandise,

plus

et quelque chose de mieux que la banque

"la banque d'ANGLETERRE était quelque chose de

d'AMSTERDAM" (ANDREADES-Histoire de la Banque-Op.Cit.-plO9) et, que c'est à tort, mais l'on y reviendra, que l'on confond le principe de la monnaie-marchandise et le principe des monnaies instituées. C'est donc d'abord cette idée que l'on retiendra, que le principe de l'institutionnalisation des monnaies est un principe d'autant plus efficace qu'il distingue la monnaie fiduciaire de la richesse qui en constitue le gage. Et si l'on ne doit pas trop s'étonner de voir ce principe au coeur de la réforme des 43