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La construction collective de la réalité

De
184 pages
Nos croyances et opinions sont pénétrées de cette idée que le réel est toujours déjà là, devant nous, et qu'il nous suffit d'ouvrir les yeux pour savoir ce qu'il en est du monde. Lorsque ces croyances ou ces comportements sont mis en défaut, c'est vers les sciences que nous nous tournons afin de trouver le garant de l'objectivité et de la vérité. Or, les sciences actuelles aboutissent à des résultats théoriques qui contredisent sans cesse les modes de penser spontanés de la vie quotidienne. Dés lors, comment élaborer une réalité partagée et tenue pour objective ?
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LA CONSTRUCTION

COLLECTIVE

DE LA RÉALITÉ

(Ç)

L'Harmattan,

2004

ISBN: 2-7475-6799-0 EAN : 9782747567992

Cédric CAGNA T

LA CONSTRUCTION COLLECTIVE DE LA RÉALITÉ

L'Harmattan 5-7, rue de l'École-Polytechnique 75005 Paris FRANCE

L'Harmattan Hongrie Hat'gita u. 3 1026 Budapest HONGRIE

L'Harmattan Italia Via Bava, 37 10214 Torino ITALlE

Ouverture Philosophique Collection dirigée par Bruno Péquignot, Dominique Chateau et Agnès Lontrade
Une collection d'ouvrages qui se propose d'accueillir des travaux originaux sans exclusive d'écoles ou de thématiques. Il s'agit de favoriser la confrontation de recherches et des réflexions qu'elles soient le fait de philosophes "professionnels" ou non. On n'y confondra donc pas la philosophie avec une discipline académique; elle est réputée être le fait de tous ceux qu'habite la passion de penser, qu'ils soient professeurs de philosophie, spécialistes des sciences hlllllaines, sociales ou naturelles, ou... polisseurs de verres de lunettes astronollliques. Déjà parus Alfredo GOMEZ-MULLER, La question de l 'humain entre l'éthique et l'anthropologie, 2004. Bertrand DEJARDIN, Terreur et corruption, 2004. Stéphanie KATZ, L'écran, de l'icône au virtuel, 2004. Mohan1ed MOULFI, Engels: philosophie et sciences, 2004. Chantal COLOMB, Roger Munier et la « topologie de l'être », 2004. Philippe RIVIALE, La pensée libre, 2004. Kostas E. BEYS, Le problème du droit et des valeurs morales, 2004. Bernard MORAND, Logiques de la conception. Figures de sémiotique générale d'après Charles S. Peirce, 2004. Christian SALOMON (textes réunis par), Les métaphores du corps,2004. Pierrette BONET, De la raison à l'ordre. Genèse de la philosophie de Malebranche, 2004. Caroline GUIBET LAFA YE et Jean-Louis VIEILLARDBARON, L'esthétique dans le système hégélien, 2004. Loïcl( ROCHE, La volonté. Approche philosophique et analytique, 2004. Salloum SARKIS, Les échelles de l'intelligence, 2004. Jocelyne LE BLANC, L'archéologie du savoir de Michel Foucault pour penser le corps sexué autrement, 2004. Monique CASTILLO (Sous la dir.), Criticislne et religion, 2004.

À Lou et Lisa. À Soupi- Tseu, comme prévu...

Avant-propos
L'ouvrage qu'on va lire expose dans son introduction, de manière condensée, les principaux résultats auxquels il aboutit. L'amateur d'énigmes pourra aisément, sans préjudice pour la compréhension de l'ensemble, ajourner la lecture de cette introduction et y revenir après avoir pris connaissance des différentes étapes de l'argumentation. S'il est vrai que toute réalité ne doit son existence qu'au concours de volontés et d'actions communes, alors cette étude ne saurait échapper à ce principe, et nombreux sont ceux, en effet, qui de près ou de loin ont participé à son élaboration, auxquels je voudrais ici exprimer ma gratitude: au professeur Denis Vernant, dont les cours et les publications ont pour une large part constitué le ferment des analyses qui vont suivre; au professeur J ean- Yves Goffi, pour sa lecture attentive et bienveillante; à Raphaël Serduc, pour ses continuelles objections de scientiste indéfectible; à Franck Rousseau, qui s'est aimablement chargé de la mise au point du tapuscrit définitif; enfin à Virginie Imbrogno, Eric Bévilacqua, Serge Tonnerieux, Jean-Marie Gilles et M.K. pour leur présence amicale et roborative.

Il Y avait cinq petits pois dans une cosse, ils étaient verts, la cosse était verte, ils croyaient que le monde entier était vert et c'était bien vrai pour eux! H.C. Andersen

INTRODUCTION

Le titre de cette étude veut suggérer cipales qu'elle entend défendre:

les deux thèses prinsoit dans chad'un moi socia-

1. la réalité, considérée soit comme totalité, cune de ses parties, est construite, 2. cette construction lisé. résulte de l'activité

La première thèse signifie d'abord que ce que nous nommons la réalité, quelque acception que l'on donne à ce mot et quels que soient les types de phénomènes qu'on lui fait circonscrire, ne peut jamais renvoyer à un ensemble prédéterminé d'objets, événements ou états de choses entièrement indépendants des perceptions et des diverses représentations dont ils constituent en fait les produits. Quand même on postulerait une autonomie préalable de ces objets, événements et états de chosesl par rapport aux différentes opérations au moyen desquelles on les représente, la subsomption qu'effectue le terme unique de « réalité », aussi bien que leurs dénominations respectives, en vertu des modes spécifiques d'appropriations induits par les discours qui les emploient, leur ôte d'emblée tout statut de pure extériorité aconceptuelle. Pour indépendant que puisse être un monde extérieur, dire « rée12 », c'est déjà faire passer les objets neutres et non signifiants du là-bas dans l'ici de la médiation interprétative, c'est avoir, au moment même où l'on parle3, une représentation, fût-elle vague ou passagère, de ce dont on parle4. Mais le problème que soulève la première thèse ne se situe pas exclusivement à un niveau linguistique. Faire de la réalité une construction ne se limite pas à faire valoir le truisme selon lequel dire, c'est représenter. En outre, la capacité du langage à représenter des situations du monde doit être vue comme une variété de la fonction générale de l'esprit consistant à établir des relations cognitives entre un organisme et son environnement, notamment à travers les attitudes perceptives5. Parmi les nombreux moyens dont nous disposons pour nous forger des images du réel, les perceptions sont habituellement considérées comme de fidèles copies de

ce qui préexisterait à toute version subjective. Une manière d'empirisme naïf spontané nous incite à poser l'expérience sensible et ses objets dans un rapport de stricte correspondance et à concevoir le sujet de la perception comme un réceptacle vide destiné à recevoir passivement les propriétés physiques des choses lui parvenant de l'extérieur. Aussi ne songeons-nous que rarement à remettre en cause l'antique préjugé selon lequel « penser dépend du sujet lui-même, de sa volonté, tandis que sentir ne dépend pas de lui6 ». C'est avant tout à la possibilité affirmée par un certain réalisme7, d'une appréhension du monde conçue en terme de donation immédiate que s'oppose la première thèse: la notion de construction suppose la réhabilitation du rôle actif et sélectif joué par l'outillage mental du sujet dans ses conduites perceptives. Cela ne veut pas dire que la perception consisterait uniquement dans l'application tardive des schèmes conceptuels à un matériau brut, que la dimension sémantique et axiologique du percept viendrait s'ajouter après coup à des propriétés purement formelles, physiques et sensibles, mais, plus radicalement, que l'événement même de la perception n'est rendu possible que par une sélection active, parmi un ensemble de percept potentiels quasi infini, conditionnée par les motivations, le répertoire, la réserve de connaissances, etc., d'un sujet dont les catégories cognitives structurées déterminent d'un bout à l'autre, produisent (construisent) l'objet perçu8.

Concevoir les OEE comme résultant des activités cognitives d'un sujet doit entraîner d'importantes modifications dans la manière d'envisager nos discours sur la réalité. Dans la mesure où l'accès direct aux objets indépendants, subsistants en eux-mêmes, se trouve dénié, ce que nous pouvons dire d'une région du réel devient inséparable de la manière dont un sujet la vise et la détermine en faisant d'elle un contenu de sa conscience. Les discours sur la réalité se muent par conséquent en discours sur des représentations. Apparaît alors un paradoxe auquel se heurtent toutes les théories à 14

tendance subjectiviste, et que la seconde thèse a précisément pour fonction de surmonter. Ce paradoxe réside dans la coprésence de deux faits apparemment contradictoires. D'une part, une représentation actuelle, attendu qu'elle est le contenu particulier d'une et un seule conscience, enclose dans le monde mental d'un sujet qui lui confère ses caractéristiques propres, ne saurait, en vertu de cette nature intime et particulière, être comparée au contenu de la conscience d'un autre sujet: une représentation est a priori subjective en ce sens qu'elle n'existe et n'est caractérisée que par la conscience d'un sujet individuel9. D'autre part, cette même représentation, passible de comptes rendus verbaux, de jugements qui peuvent être collectivement tenus pour vrais ou faux «< Il y avait là-bas une voiture bleue. »; « Damien a fait des progrès. »; « Regarde! l'oiseau s'envole. »...), s'insère dans un monde commun où les représentations entrent en relation afin d'initier des actions conjointes et sont susceptibles de devenir l'objet d'un discours public. En d'autres termes, le caractère irréductiblement subjectif des représentations contredit la publicité dans laquelle elles s'engagent sans cesse. Il s'agit alors de trouver, entre les contenus de conscience et le monde commun, un moyen terme capable de prévenir à la fois un réalisme objectiviste naïf et un solipsisme qui ferait du réel un fantasme et où tout discours théorique deviendrait illusoirelo. Les différentes ramifications de la tradition idéaliste pour laquelle toute existence est ramenée à la pensée, soit individuelle soit considérée comme réalité intelligible indépendante, ont maintes fois eu à dépasser l'aporie solipsistel1. Toujours ce fut au moyen de quelque principe transcendant dont la puissance explicative ne résidait qu'en des professions de foi métaphysiques ou théologiques qui, une fois la sécularisation progressive des savoirs accomplie, ne pouvaient plus donner satisfaction. L'exemple archétypique demeure sans doute celui du subjectivisme substantialiste cartésien: après avoir fait de la pensée réflexive immédiate du cogito la première certitude et la source de toute connais-

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sance, Descartes a recours à la véracité divine afin de garantir la possibilité d'une représentation vraie du monde par les idées, et à l'innéisme afin d'expliquer la congruence des représentations entre les diverses substances pensantes. Certes, Dieu a eu, au cours de l'histoire de la pensée, d'autres noms. Il est devenu Pensée Universelle, Absolu, Concept dans l'idéalisme allemand d'après lequel le monde extérieur est crée par un sujet unique et universel dont les individus ne sont que les accidents. Il n'est pas jusqu'au criticisme kantien qui n'ait dû fonder le caractère objectif des jugements sur l'universalité absolue des catégories de l'entendement, postulat qui non seulement ne peut plus être accepté, mais constitua dès l'origine une pétition de principe12. De tels mythes universalistes se manifestent toutefois de manière sporadique lorsque la capacité humaine à communiquer et agir au sein d'un monde commun vient à poser problème: mythe de la nature humaine ou mythe, plus récent, des déterminations biologiques tel qu'il apparaît encore chez Searle en vue d'expliquer les aptitudes d'Arrière-plan13. Afin de se prémunir contre ce genre d'hypothèses, qui à la nécessité d'une explication véritable substituent des axiomes idéologiques, il faut d'abord s'aviser de ce que les présupposés plus ou moins tacites qui les guident génèrent en fait le problème qu'elles prétendent résoudre: le paradoxe précédemment pointé naît d'une vision insulariste sous-jacente de la subjectivité, d'une asocialité fondamentale présumée des comportements dits subjectifs tels que les représentations ou les conduites perceptives. En faisant du porteur de la représentation un individu autonome et propriétaire exclusif de ses modalités psychologiques, le subjectivisme rend d'emblée problématiques les événements collectifs les plus anodins et s'interdit la compréhension des régularités et similitudes manifestes dans les phénomènes humains. Quand, au milieu d'un agrégat d'intériorités uniques, les répétitions et les ressemblances sont partout constatées, que la dissémination de vécus intimes permet néanmoins de continuels échanges de signes, le clivage entre

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la sphère subjective et le monde extérieur commun devient générateur d'apories, et le recours aux fictions ad hoc (Nature humaine, Pensée...) s'avère alors inévitable. Si, par contraste, les structures cognitives internes du sujet et le monde externe des relations codifiées sont appréhendés originairement dans une perspective d'élaboration mutuelle, alors toute opposition disparaît entre, d'une part les comportements et vécus de conscience individuels et, d'autre part, les interactions objectives qui peuvent être menées au sein d'un espace collectif. Tel est le sens de la seconde thèse: le sujet n'est plus un substrat essentiel distinct de ses actes et de ses pensées, mais un complexe structuré de dispositions mentales, c'est-à-dire de catégories cognitives et de schèmes comportementaux acquis progressivement au cours de processus de socialisation. C'est à travers les relations qu'un individu primitivement indéterminé entretient depuis la naissance avec les structures sociales - ensemble d'altérités et d'objets signifiants - au sein desquelles il évolue que se construisent ses dispositions mentales qui, une fois sédimentées, forment un moi socialisé. Ainsi se trouve expliquée, sans le recours à un principe transcendant, la possibilité des phénomènes intersubjectifs. Les significations déposées par les structures sociales dans les OEE informent au cours de la socialisation les structures cognitives des différents sujets, lesquelles structures cognitives s'actualisent à leur tour lors des représentations que les sujets se font des OEE. Tout comme les jeux de langage, les conduites représentationnelles sont entées sur des formes de vie, à savoir un ensemble de relations intersubjectives (actions collectives, pratiques institutionnalisées...) et d'interactions objectives (perceptions catégorisées d'objets, comportements initiés avec ou sur eux) qui seules peuvent leur conférer une signification partagée. Il ne s'agit nullement de voir dans les structures sociales l'agent d'un strict déterminisme, une entité molaire indépendante exerçant de l'extérieur des contraintes psychologiques sur les sujets. Bien plutôt, les deux thèses que veut pro17

mouvoir la présente étude, considérées parallèlement, introduisent un rapport dialectique entre les régions construites de la réalité et le domaine subjectif des représentations:
cela veut dire que la réalité n'est et ne saurait être rien autre que l'actualisation de structures cognitives, cette actualisation pouvant s'effectuer sous forme d'images mentales, de perceptions, de volitions, d'actes de langage, d'action singulières ou collectives, autant de phénomènes qui seront regroupés sous le terme « représentation » au sens général d'intentionnalité ; 2. la construction de la réalité résulte des activités d'un moi socialisé - cela veut dire que les représentations au moyen desquelles la réalité est construite sont génétiquement conditionnées par des phénomènes collectifs dans la mesure où les sujets de ces représentations sont les produits des structures sociales de la réalité.

1. la réalité est construite

La synthèse de ces deux dynamiques créatrices peut être nommée: dialectique sociale. Elle implique l'abandon de la pensée causale qui régit habituellement l'explication des phénomènes du réel en s'appuyant sur les dichotomies traditionnelles du sujet et de l'objet, de l'individu et de la société, de la nature et de la culture, l'un des termes étant toujours tenu pour l'origine, la cause linéaire de l'autre sans que la présence ou l'action de la cause elle-même soit jamais expliquée. D'un point de vue gnoséologique, tout objet est objet d'une connaissance, et par conséquent tributaire de l'outillage cognitif du sujet de cette connaissance, ce qui explique qu'une abeille ou une chauve-souris ne « voient » pas la même chose qu'un être humain; l'objet ne saurait donc être envisagé comme la cause déterminante d'une connaissance. À l'inverse, le sujet de la connaissance ne se manifeste comme tel que relativement à l'objet connu, c'est-à-dire uniquement par le biais de l'instrument cognitif spécifique sollicité par ce type d'objet; le sujet ne saurait donc être à son tour la cause déterminante d'une connaissance. L'approche 18