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La demeure du Don

De
408 pages
Les liens parents-enfants sont bien plus complexes qu'il n'y paraît. Ce sont des lignées et des nœuds d'où une dynamique qui permet d'avoir une place dans une transmission, un enracinement. Ce lien, "une partie liée" est le contraire de la "part entière". Il est la possibilité de l'altérité et du partage. L'émergence du sujet advenant s'inscrit dans une structure plus complexe que le couple enfant-mère. Autre chose est au-delà de la mère, qu'elle n'a pas, et qui fait signe, comme don.
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Paul Saadé
La demeure du Don
La main d’Athéna Philosophie
Daniel Cohen éditeur www.editionsorizons.fr
La main d’Athéna/Philosophie Collection dirigée par Jad Hatem
Partout où l’on annonce à grands cris la fin de la métaphysique et là même où l’on croit pouvoir enterrer en silence la libre pensée, c’est l’homme en la totalité de son être et en sa dimension de transcendance qui est en péril. Rien, d’une certaine manière, n’est plus vulnérable qu’elle car elle est tout l’homme. Elle s’expose à la déchéance car la liberté est son essence. Insulté par Agamemnon, Achille est sur le point de s’emporter et de tuer son rival quand Athéna, venue l’apaiser, se place derrière lui et le retient par la chevelure. Il se retourne et la reconnaît seulement pour lui. La main qui guérit la passion est en même temps la main qui dessille les yeux. Par la conversion qu’elle opère, la sagesse est vision de l’invisible. « Nous sommes tous », dit Plotin, « comme une tête à plusieurs visages tournés vers le dehors, tandis qu’elle se termine vers le dedans par un sommet unique. Si l’on pouvait se retourner ou si l’on avait la chance d’avoir les cheveux tirés par Athéna, on verrait à la fois Dieu, soi-même et l’être universel ».
ISBN:978-2-296-08879-5 © Orizons, Paris,2013
La demeure du Don
Paul Saadé
La demeure du Don
Postface de Jean-Daniel Causse
2013
Dans la même collection
Monique Lise Cohen,Récit des jours et veille du livre, Orizons,2008 Monique Lise Cohen,Emmanuel Lévinas et Henri Meschonnic,réson-nances prophétiques, Orizons,2011
Riccardo Di Giuseppe,Le Voyage de Parménide, Orizons,2011
Jad Hatem,La poésie de l’extase amoureuse,Shakespeare et Louise Labé, Orizons,2008 Jad Hatem,L’art comme autobiographie de la subjectivité absolue,Schelling, Balzac,Henry, Orizons,2009 Jad Hatem,Rupture d’identité et roman familial, Orizons,2011 Jad Hatem,Barbey d’Aurevilly et Schelling, Orizons,2012
Paul Saadé,La demeure du Don, Orizons,2013
Gianfranco Stroppini de Focara,D’Alexandre à Jésus, Orizons,2013
’expérience de l’existence vivante est de plus en plus approchée dans la L confusion. Celle-ci touche particulièrementl’entre-deuxdu biologique et du social, jusque dans les esprits académiques, où les deux registres s’entre-mêlent, se joignent ou s’opposent, selon les besoins ou les intérêts du moment. Ce trouble atteint l’amour durable au sein du couple qui manque d’un mini-mum de confiance, en mal d’éveil du désir. Il touche le déploiement de la filiation qui suscite les grandes interrogations, notamment celles concernant le début de la vie. Dans cette confusion, la correspondance de lacondition sexuéeet du filiatif cacherait-elle un symptôme qui buterait sur la rencontre de la Différence ? Celle-ci sedonne, ouverture à l’Ouvert. Le filiatif, le sexué, est Différence, au sens de relation, symbole d’une logique à construire, un pas sans l’autre, échappant à la violence duMêmeoriginairement menaçant. Le dysfonctionnement serait-il si profond que l’Ouvert, le relationnel de la Différence, est réduit, nié ou effacé ? L’espace de liberté dégagé par cet entre-deux de la différence s’épuise-t-il dans la jouissance de l’exercice de la Technique prise dans sa dimension instrumentale ? L’individu livré à se construire seul dans un amour individuel, s’inscrit mal dans la durée du temps historique, dans un processusimaginaireirrépressible d’appropriation de l’autre. Le champ psychanalytique comprend en profondeur cette crise de l’entre-deuxcomme principalement une défaillance dusymbolique. Le don, en sa dynamique de lien au sein de cette relation conjugale et filiale, se trouve particulièrement affecté. Il nous a semblé que le redécouvrir permettrait de clarifier les enjeux de la naissance de la subjectivité sexuée dans les processus de la filiation. En effet, si l’incertitude et l’ambiguïté sont les caractéristiques du don, c’est dans l’indétermination que ce dernier prédispose à la mise en place de la transmission et de la relation parent-enfant, et même davantage en 1 hyper/modernité .Notre choix est donc de traiter du don à partir de la pater-
1. Ceterme est retenu dans le sillage de Gilles Lipovetsky,Lestemps hypermodernes, Paris, Grasset,2004 ;Nicole Aubert,hypermoderne L’individu, Toulouse, Érès,
8Paul Saadé
2 nité , marquant l’aspect relationnel tel qu’il est rencontré dans la vie, même si la raison du don ne va pas de soi. Comment le laisser jouer en ses paradoxes-là où la primauté culturelle semble aller à la matérialité et l’appropriation ? La « paternité apparaît, comme tout phénomène, en tant qu’elle se donne ; mais ellesedonne, à la différence de la plupart des autres phénomènes, entant 3 qu’elle donne» . C’est un privilège exceptionnel que de traiter du don en cette posture relationnelle, où ce qui s’accomplit est de l’ordre dusymbole, sans livrer aucun objet susceptible de revenir, sans uneobjectitédont la raison demanderait compte. Car la gestion des choses dont les humains font com-merce en fonction de leurs besoins trahit la question de l’enfant. L’Infans, en tant qu’un corps qu’ilest,sujet de la parole d’un autre, répond non pas comme quelqu’un quiala parole mais par l’écoute de la Voix. L’amour est l’autre paradoxe de cette condition de naissance. Plus on aime tel nourrisson, plus l’aimé semble désirable mais inaccessible, tout comme un bien que celui qui aime n’égale jamais ; aussi la dépossession est-elle la condition de son exer-cice. Le donateur, le père, la mère, ne peut pas se contenter de répondre à un besoin. S’il n’oublie pas de nourrir le bébé, il imprime une dimension humaine à sa réponse, étant donné que la relation qui vient de naître est créatrice de
2004; Marcel Gauchet,La Démocratie contre elle-même, Paris, Gallimard, « Tel », 2002. Deux grandes caractéristiques sont à noter : la prise de conscience anxiogène après le deuil des utopies d’une société centrée sur l’individu isolé et les pertes de repères et d’encadrement institutionnel. 2. Lapaternité est plutôt employée ici au même titre que la notion de parentalité terme apparu à la fois dans le champ social, juridique et psychologique, qui recouvre la maternalité et à la paternalité. La parentalité n’est pas l’apanage ou le seul fait d’un père et/ou d’une mère, mais aussi d’un beau-père, d’un grand parent, d’un grand frère… Pour le dictionnaire critique de l’action sociale, la parentalité apparaît comme un terme spécifique du vocabulaire médico-psycho-social qui désigne de façon très large la fonction d’être parent en y incluant à la fois des responsabilités juridiques telles que la loi les définit, des responsabilités morales telles la socio-culture les impose et des responsabilités éducatives. Il n’y a pas de théorie unitive et ce terme s’apparente au métier d’être parent. Demeure la question de savoir qui est parent ? Le parent géniteur, celui qui prend soin et élève l’enfant ou celui qui lui donne un nom ? « La parenté serait celle ‘‘qui inscrit un enfant dans une lignée généalogique’’, et est plus “exclusive” que la parentalité, sorte de famille ménagère, celle qui vit sous un même toit, et qui a des fonctions de parentalité à l’égard des enfants qui y sont élevés, c’est-à-dire qu’elle donne les moyens, matériels, éducatifs et affectifs, de devenir adultes. » Dominique Doumont et Florence Renard,Parentalité : Nou-veau concept et nouveaux enjeux ?in http ://www.md.ucl.ac.be/entites/esp/reso/ dossiers/Dos31.pdf p.5-6. Cf., Didier Houzel (dir.),Les enjeux de la parentalité, Ramonville-Saint-Agne, Èrès,1999. o 3. Jean-LucMarion, « La raison du don »,Revue Philosophie, n78,2003, p.18.
La demeure du Don — l’acte de donner dans les processus de la filiation9
Différence et non pas la réalisation naturelle d’une satisfaction. Ce lien ne sera pas l’accomplissement d’unbienà la manière d’une chose comblée ; mais l’adulte, face à ce nouveau-né, se reconnaît d’une manière neuve, débiteur dépendant de la relation à créer envers l’autre et donc envers lui-même. C’est ainsi que se réveille le dynamisme du désir qui est plus humain que le besoin alimentaire. L’idée de dette apparaît ainsi comme inséparable du don, tout comme l’action est inséparable de la passion. Le don est originaire comme est la dette d’être, de même que la passivité est originaire car l’existant est plus que le vivant, l’origine étant altérité radicale, rapport de différence entre deux termes, évaluable par l’unité de l’un et de l’autre. Sa reconnaissance renvoie à un ordre de la vie, à de l’engendrement sous la marquedu nom, comme tout humain recevant d’autrui l’âme de son existence et de son désir. Nous nous proposons de situer ce niveau d’existence qui est le symbolique, cetentre-deux qui apparaît tôt comme une convocation entre le dehors et l’intime, entre le social et le biologique, indiquant l’idée de franchissement de l’un et de l’autre. L’objet du don est loin d’être évident : « L’action, dans le cas du don, ne vise pas à combler la passion ; entre l’action et la passion, il n’y a pas de dialectique où un terme contredirait ou supprimerait l’autre. Dire en effet que l’action comble la passion renvoie, pour avoir un sens, à quelque représentation de vases communicants, ce qui convient peu à l’affaire. Supposons que la passion soit comblée par l’action : il faudrait alors entendre que celle-ci s’y vide de son énergie, prend l’espace de la passion du destinataire et détruit donc son énergie-même de don car il n’y aurait plus personne pour le recevoir. (…). Si l’acte de donner avait un sens seulement en comblant un manque ou une 4 passivité, il n’aurait qu’à calmer ce besoin et mourrait au même moment » . La place du don dans la relation parent-enfant mérite enquête, tel est l’un de nos objectifs ; il se peut en effet qu’il ne se laisse jamais se déprendre de son contraire, l’échange. Le don intervient dans la structuration subjective de deux manières vues ainsi schématiquement : d’une part, celui qui fait acte, comme le nom ou une nomination dont le sens va au-delà de l’inscription sur des registres, et qui constitue une coordonnée déterminante pour celui qui le reçoit. D’autre part, celui qui s’inscrit dans la dialectique du manque au fondement de l’être de parole, où entrent en compte l’Autre, le sujet et l’objet. Ces deux niveaux se déploient dans la filiation tout en s’effectuant dans le brouillard en dépit des percées scientifiques et techniques ; cette situation 5 n’est pas près de disparaître, étant inscrite dans la dimension de la chair, corps
4. PaulGilbert, « Donner », in : Paul Gilbert, Silvano Petrosino,Le Don. Amitié et Paternité, Bruxelles, Lessius,2003, p.38. 5. Jean-DanielCausse,Figures de la filiation, Paris, Cerf,2008. Cf., le dossier intitulé : « La filiation saisie par la biomédecine »,Esprit, t.5,2009,239p.