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La fraternité réveillée

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218 pages
Il est des moments dans la vie d'un concept où l'explication (le passage de l'implicite à l'explicite), s'impose. Les auteurs de cet ouvrage ont noué des liens avec la pensée du politique, et leur examen porte donc sur ce qu'ils ont convenu d'appeler la rénovation de la pensée de la fraternité. Les auteurs proposent ici une expérimentation qui consiste à lire la fraternité en se débarrassant de l'idéologie du progrès et en faisant le pari que la fraternité dans sa constellation première a encore bien des choses à nous apprendre.
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Sous la responsabilité de Jordi RIBAet Patrice VERMEREN
LA FRATERNITÉ RÉVEILLÉE
La fraternité réveillée
La Philosophie en commun Collection dirigée par Stéphane Douailler, Jacques Poulain, Patrice Vermeren  Nourrie trop exclusivement par la vie solitaire de la pensée, l'exercice de la réflexion a souvent voué les philosophes à un individualisme forcené, renforcé par le culte de l'écriture. Les querelles engendrées par l'adulation de l'originalité y ont trop aisément supplanté tout débat politique théorique.  Notre siècle a découvert l'enracinement de la pensée dans le langage. S'invalidait et tombait du même coup en désuétude cet étrange usage du jugement où le désir de tout soumettre à la critique du vrai y soustrayait royalement ses propres résultats. Condamnées également à l'éclatement, les diverses traditions philosophiques se voyaient contraintes de franchir les frontières de langue et de culture qui les enserraient encore. La crise des fondements scientifiques, la falsification des divers régimes politiques, la neutralisation des sciences humaines et l'explosion technologique ont fait apparaître de leur côté leurs faillites, induisant à reporter leurs espoirs sur la philosophie, autorisant à attendre du partage critique de la vérité jusqu'à la satisfaction des exigences sociales de justice et de liberté. Le débat critique se reconnaissait être une forme de vie.  Ce bouleversement en profondeur de la culture a ramené les philosophes à la pratique orale de l'argumentation, faisant surgir des institutions comme l'École de Korcula (Yougoslavie), le Collège de Philosophie (Paris) ou l'Institut de Philosophie (Madrid). L'objectif de cette collection est de rendre accessibles les fruits de ce partage en commun du jugement de vérité. Il est d'affronter et de surmonter ce qui, dans la crise de civilisation que nous vivons tous, dérive de la dénégation et du refoulement de ce partage du jugement. Dernières parutions Philippe VERSTRATEN,Une possibilité autre que Heidegger. L’humanisation de l’être sans dieu, 2016. Ofelia JANY,Marie Viala, Biographie romancée, 2016. Emilio CRENZEL,La mémoire des disparitions en Argentine, L’histoire politique duNunca más, 2016. Léon BROTHIER,L’utopie (1852), Le saint simonisme réformé à la veille du Second Empire, Présenté par Emmanuel Gleveau, 2016. Graciela TRABAJO,À propos de la psychanalyse et de la pédagogie, 2016. Charles RAMOND,Spinoza contemporain, 2016.
Sous la responsabilité deJordi Riba, Patrice Vermeren
La fraternité réveillée
© L’Harmattan, 2016 5-7, rue de l’École-Polytechnique, 75005 Pariswww. harmattan.com diffusion.harmattan@wanadoo.fr harmattan1@wanadoo.fr ISBN : 978-2-343-08927-0 EAN : 9782343089270
Présentation Il est des moments dans la vie d’unconcept où l’explicitation —le passage de l’impliciteàl’explicite —s’impose. Peut-être est-ce aux exigences apparues dans ces moments singuliers que le présent livre tente de répondre. En effet nous sommes plusieurs ici à avoir noué des liens plus ou moins étroits à la pensée du politique. Notre examen porte donc sur ce qu’on est convenu d’appeler la rénovation de la pensée de la fraternité. Le lecteur le constatera, à aucun momenton fait l’oublide son origine. Il s’agit de l’essai d’un contre-mouvement par rapport à la doctrine du jour. Il semblerait que chez la plupart des interprètes ou des critiques, il y ait une irrésistible tendance à lire les auteurs qui les intéressent à travers les auteurs qui ont fait omission de la troisième de la triade républicaine. A l’inverse, nous proposons une expérimentation qui consiste à lire la fraternité en se débarrassant de l’idéologie du progrès qui conduit inévitablement à considérer que ce qui est venu avant, en premier, est désormais dépassé. Nous faisons le pari que la fraternité dans sa constellation première a encore bien des choses à nous apprendre. La réduction de la raison au pouvoir entraînerait un nivellement inacceptable de l’image de la modernité, une sous-estimation de la teneur rationnelle de la modernité culturelle. Quoi qu’il en soit, lesécrits qui ont fait omission délibérément du principe fraternel mettent ses lecteurs face àl’alternative suivante, quant àl’interprétation de la modernité. Soit la modernité est pensée comme une figure de la raison dont les défaillances proviendraient seulement de son inachèvement. Soit la modernité est conçue comme une dialectique de l’émancipation; c’est-à-dire comme une époque sous l’emprise d’un mouvement paradoxal par lequel l’émancipation moderne a pu et peut encore se renverser en son contraire, à savoir en inhumanité. A l’évidence, il apparaît que choisir de retraverser la première modernité sans considérer avec condescendance qu’elle serait dépassée, revient àchoisir l’hypothèse de la dialectique de l’émancipation. Peut-être le temps est-il venu, à notre corps défendant, de ne plus se laisser bercer par les pensées plutôt lénifiantes du processus de la civilisation, pour de nouveau
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interroger, non sans inquiétude ni vertige, l’hypothèse de la dialectique de la civilisation ? Il ne s’agit pas pour autant de s’installer dans l’incertitude, mais seulement d’apprendreà pratiquer la non-résignation. Une des figures et non des moindres de la non-résignation est le refus de laisser s’enfermer les disciplines sur elles-mêmes, en les confrontant à leur extériorité. Déplier une pensée critique comme ouverture d’un espace de tension destiné à rester tel, inventif et créatif. C’est avec l’objectif de la question sur le fait d’une fraternité réveillée sortie des journées tenues àl’Université Paris8, le mois de juin 2014, que ce livre se présente aux lecteurs. Jordi Riba et Patrice Vermeren
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En quoi la fraternité estelle révolutionnaire ? Sartre et Saint-Just en regard Sophie Wahnich, Directrice de recherche, CNRS, Tram/IIAC Le mot fraternité a été mobilisé dans la devise révolutionnaire, liberté, égalité, fraternité, créée par Robespierre en décembre 1790 pour parler des gardes nationales. La fraternité est alors une fraternitéd’armes, mais là où elle ne concernait que des nobles, pendant l’Ancien régime, désormais elle concerne les non nobles qui trouvent dans cette fraterniténouvelle l’égalisation des honneurs liés service militaire offert à la cité. Les Gardes nationales doivent la défendre en faisant rempart de leurs vie et donc en la risquant à mort, ils se doivent ensemble une entraide absolue. La fraternitén’est donc pas dénuée d’une aura funèbre, qu’on ajoute ou non l’ou la mort ». De ce fait mêénoncé « me, elle n’a pas besoin d’être chrétienne pour acquérir une dimension sacrée. C’est sur cette dimension sacrée que je voudrais porter l’attention en ressaisissant ce que Jean Paul Sartre analyse au travers de ce vocable, lui qui fait de la fraternité un événement social, politique et historique révolutionnaire dansla Critique de la 1 Raison dialectique. Il s’agit alors de penser un concept clé, car pour Sartre la fraternité est très vite Fraternité-Terreur et c’est ce que je souhaite ici expliciter et critiquer également en prenant appui sur Saint-Just, qui lorsqu’il constate les dégâts de la Terreur sur le corps social et politique,tente d’en réparer le tissu, et de réchauffer par une autre fraternité ce qui a été « glacé » par « les liqueurs trop fortes » de la guerre civile. La fraternité ne serait plus à refonder militairement dans une égalisation des risques encourus, une égalisation des dignités et des honneurs, mais civilement. Que serait alors cette fraternité civile qui ne serait plus de guerre civile latente ?
1  Jean Paul Sartre,Critique de la Raison dialectique, t. I et II, Paris Gallimard, 1960/1985.
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I. La fraternité comme acted’une humanité se constituant sans cesse comme telle La Fraternité Apocalypse ou «l’humanité même » Sartre distingue les collectifs, les groupes en fusion et les groupes assermentés. Les premiers sont une série d’individus qui agissent mais comme pratico-inerte. Les individus inertes au sens de non libres, constituent une série discontinue dépendante d’une situation extérieure. Nulle libertén’y préside. Le passage du collectif au groupe est un changement produit par la nécessité d’agir avec ensemble dans un objectif ressenti justement comme nécessité. Il produit un changement d’état comme le passage d’une matière solide à une matière liquide ou gazeuse. « Dès ce moment, quelque chose est donné qui n'est ni le groupe ni la série, mais ce que Malraux a appelé, dansL'Espoir, l'Apocalypse, c'est-à-dire la 2 dissolution de la série dans le groupe en fusion. »La question du sacré que nous avons annoncée prend un tournant déterminant dans laCritique de la Raison dialectiquelorsque Sartre fait de l’Apocalypse le moment qui désigne l’acte créateur du groupe en fusion qui conduit àla production d’un «nous libre » où il n’y avait que des individus aliénés. Dans son entreprise de mettre au jour une anthropologie où l’Histoire est la Véritéde l’Homme, l’Apocalypse désigne l’acte créateur de fraternité comme humanité. Elle est donc au fondement de l’anthropologie sartrienne. Pas d’humanité sans fraternité. Mais quelle estelle ? Or Sartre choisit d’analyser la prise de la Bastille pouréclairer cette transmutation qui a partie liée au sacrépar l’Apocalypse. A cet égard, il reprend la séquence la plus conventionnelle sur le plan historiographique de l’histoire de la Révolution française. Cette prise de la Bastille lui permet de mettre en scène la question de l’ubiquitpartout au même moment et sans point de contacté : nécessaire, la nécessité se fait agissante et commune. Si une société 3 est selon l’expression de Sartre «d’abord le lieu qui la contient » 2 Jean Paul Sartre,op. cit., t. I, p. 461. 3 Etudes sartriennes, n° 12,2008, « Sartre inéditavec les manuscrits ‘Mai-juin1789’ et ‘Liberté-Égalité’», sous la direction de Jean Bourgault et Vincent de Coorebyter, p. 85.
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le lieu du politique était la salle des menus plaisirs en mai juin 1789, le 14 juillet, c’est une ville, Paris. Cette prise de la Bastille permet d’expliciter comment une population devient un sujet de l’Histoire, or justement la fraternité apocalypse est une autre manière de le dire. Pour Sartre tant que chacun des Parisiens agit pour son compte afin de se défendre de la menace royale, ils ne constituent qu’un «ville est à la fois le lieu dans sa« La collectif ». configuration totalisée et totalisante (l’état de siège qui s’esquisse le détermine comme contenant) et la population qui est désignée sous forme de matérialité scellée par l’acte militaire qui la produit 4 comme foule enfermée. » Il y a alors face au rassemblement des troupes mandées par le roi, effervescence et communautéd’action par imitation, comme dans une foule. « On court dans les rues, on 5 crie, on se rassemble, on brûle les barrières de l’octroi» . Sartre parle cependant alors de lien «d’altérité de quasi réciprocité » entre individus qui partagent le même sort. La conduite collective n’est pas encore une praxis commune qui témoigne d’un acte de liberté, et Sartre évoque alors le mot classique des descriptions de foules, « la contagion », mais en affirmant que, justement, il est impropre. Même si la peur a conduit ce collectif às’armer en pillant les armureries, ce n’est pas encore un groupe qui s’arme car chacun le fait en concurrence avec les autres. La peur du massacre peut conduire les membres du collectif às’entretuer et nonà s’entraider. Produire de l’inhumanité et non de la fraternité. Or pour les Parisiens, « les armes elles-mêmes, dans la mesure où elles ont étéprises pour s’opposeràl’action concertée d’une troupe militaire, esquissent dans leur matérialité même la possibilitéd’une 6 résistance concertée. » Ici, si la série est encore présente, elle se dissout dans la décision de produire une milice de quarante huit mille citoyens et de charger les districts de la constituer. Le lieu comme contenant agissant crée le sentiment du commun, la matérialité des objets ouvrés conduit à la transmutation de la série en groupe.
4 Jean Paul Sartre,op. cit., t. I, p. 457. 5 Idem. 6 Jean Paul Sartre,op. cit., t. I, p. 459.
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