//img.uscri.be/pth/fb9456881f05ea7541b9aa8e575433c3f41c1ffe
Cet ouvrage fait partie de la bibliothèque YouScribe
Obtenez un accès à la bibliothèque pour le lire en ligne
En savoir plus

La Mimésis créatrice dans la Poétique et la Rhétorique d'Aristote

De
170 pages
Rafika Ben Mrad, auteur de Principes et causes dans les Analytiques d'Aristote, s'élève contre la manière d'interpréter Aristote qui s'est imposée jusqu'ici: elle tente d'ouvrir une orientation pour relancer Aristote aujourd'hui. Cette tendance, consciente du changement de l'ordre ontologico-cognitif de la connaissance depuis la Renaissance, a pour effet de renverser l'ordre de la lecture de l'Organon, partant désormais de la Poétique et de la Rhétorique sans perdre de mémoire la leçon du Stagirite, qui est de faire des Analytiques une propédeutique à toute science…
Voir plus Voir moins

La Mimésis créatrice dans la Poétique et la Rhétorique d'Aristote

Collection «Commentaires philosophiques », dirigée par Angèle Kremer Marietti et Fouad Nohra
Permettre au lecteur de redécouvrir des auteurs connus, appartenant à ladite « histoire de la philosophie », à travers leur lecture méthodique, telle est la première finalité des ouvrages de la présente collection. Ouverte dans le temps et dans l'espace, la Collection « Commentaires philosophiques» intègre aussi bien les nouvelles lectures des classiques que la présentation de nouveaux venus dans le répertoire des philosophes à reconnaître. Les ouvrages seront à la disposition d'étudiants, d'enseignants et de lecteurs de tout genre intéressés par les grands thèmes de la philosophie. Cette collection se présente à la fois comme modeste et ambitieuse. Modeste dans son premier élan, elle a l'ambition d'occuper un espace inépuisable d'œuvres et de cultures. Déj à parus

Guy-François DELAPORTE, Lecture du Commentaire de Thomas d'Aquin sur le Traité de l'âme d'Aristote, 1999. John Stuart MILL, Auguste Comte et le positivisme, 1999. Michel BOURDEAU,Locus Logicus, 2000. Jean-Marie VERNIER (Introduction, traduction et notes par), Saint THOMAS d'Aquin (Questions disputées de l'âme, 2001. Auguste COMTE, Plan des travaux scientifiques nécessaires pour réorganiser la société, 2001. Angèle KREMERMARIETTI, Carnets philosophiques, 2002. Angèle KREMERMARlETTI, Jaspers, 2002. Gisèle SOUCHON,Nietzsche: Généalogie de l'individu, 2003. Gunilla HAAC (dir.), Mélanges historiques, philosophiques et littéraires en hommage à Oscar Haac, 2003.

Raflka BEN MRAD

La Mimésis créatrice dans la Poétique et la Rhétorique d'Aristote

L'Harmattan 5-7,rue de l'ÉcolePolytechnique 75005 Paris FRANCE

L'Harmattan Hongrie KossuthL. u. 14-16 1053 Budapest

L'Harmattan Italia Via Degli Artisti, 15 10124 Torino ITALIE

HONGRIE

A tous ceux et celles qui se sont nommés bergers de mon sourire

cgL'Harmattan, 2004 ISBN: 2-7475-7285-4 EAN : 9782747572859

Introduction

générale

Échappant au commentarisme ancien et médiéval, exclue avec la Rhétorique de la théorie générale de l'argumentation, retenant très peu encore l'attention des études philosophiques contemporaines, la Poétique d'Aristote souffre d'une mécompréhension quasi-totale. Seuls les gens de « lettres» s'y sentent à leur aise, eux qui continuent malheureusement à croire que comprendre ce Traité relève d'une pure affaire d'explication «littéraire des mots et d'une connaissance historique des (1) institutions. » De fait, ils pensent que pour reconquérir la Poétique il suffit d'un côté de la débarrasser des sédiments moralisateurs qu'a déposés sur elle, aux XVIèmeet XVIIème siècles, le culte d'Aristote et de s'y reporter à la réalité de l'art grec au IVèmesiècle. Ils laissent d'autre part au linguiste le soin d'analyser la Lexis ou élocution et il ne demeurera, jugent-ils, dans la Poétique qu'un seul point obscur qui ne dépend que de prises de positions esthétiques: c'est la question de savoir comme le demandait Pascal « ce que c'est que ce modèle naturel (2) qu'il faut imiter. » Mais comme plus personne ne croit qu'Aristote ait préconisé l'imitation de tel « modèle », ils s'en tiennent tous à cette unique mais solide conviction: mimésis, quoi qu'il en soit, signifie bien imitation. Ce point est acquis, dit l'histoire littéraire. Donc la Poétique jouit d'une réputation de relative facilité. Certes, les travaux n'ont pas manqué pour dénoncer l'insuffisance de traduction de mimésis par imitation au sens d'imitation servile, mais l'accord subsiste pour maintenir qu'est bien aristotélicienne la notion «d'imitation» prise au sens de
(l}EMartineau. Mimesis dans la Poétique. Revue de Métaphysique et de Morale, nOlo Oct-Déc 1976. (2) Pascal, Fr. 586.Ed.Lafuma.

5

« référence », pour penser que, quoi que l'imitation modifie en ce qu'elle imite, elle demeure essentiellement relative à quelque chose qu'il lui faut, non sans doute singer ou calquer, mais précisément modifier. Bref point de copie mais de l'imitation quand même. Tel est, par exemple, le noyau fondamental d'une lecture (1) relativement récente de la Poétique et dont nous nous efforcerons d'exhiber et de critiquer le vice d'interprétation qu'elle continue à véhiculer, alors que le texte aristotélicien se tient en fait à cent lieux de ce genre d'analyse. Un questionnement philosophique est donc requis pour dépasser ces lectures triviales du corpus aristotélicien, lectures qui enchaînent la mimésis et avec elle les conceptions aristotéliciennes des arts plastiques et de la poésie dans le soidisant dualisme plat de l'art et de sa référence. En effet, nous voudrions montrer que la mimésis aristotélicienne est vraiment créatrice et pas seulement modificatrice et qu'elle se déploie au niveau propre de l'art et ne s'explique pas par un quelconque rapport à une réalité ou à une référence extrinsèque. Thèse ambitieuse qui, comme on le voit, exige, pour être soutenable, à la fois une pratique minutieuse des textes aristotéliciens sur cette question et un immense effort de se délier de l'interprétation courante. Etant donné que la recherche philosophique n'a accordé que peu d'intérêt à la question générale de l'art chez Aristote et à celle particulière de la mimésis, comment, dans ces conditions, pourrions-nous trouver des éclairages utiles? Et où les chercher? De pareilles difficultés qui peuvent se multiplier sont objectives et bien réelles et il va sans dire que nous ne pourrions pas leur trouver une issue favorable. Mais, faute de les dépasser, ne pourrions-nous pas espérer les réduire afin d'avancer quelques idées même si elles ne seraient

(1) Somville P. Essai sur la Poétique d'Aristote. Ed. Vrin, Paris 1975.
-

6

pas engendrées toujours à partir d'analyses sémantiques tout à fait autorisées ou corroborées par les commentaires connus? L'expérience est tentante mais elle demande au moins d'étaler notre recherche par l'éventail le plus large des textes aristotéliciens qui peuvent se rapporter à notre problématique. Or, ce premier travail nécessite à son tour qu'on soit en même temps constamment attentif aux liens qui peuvent se tisser entre les vues « esthétiques» d'Aristote et les thèses fondamentales de sa philosophie. Travail ardu mais qui peut présenter le grand avantage de nous prémunir contre les dérapages fàcheux. Nous ne pensons pas, en effet, que l'attitude du Stagirite à l'égard des arts plastiques ou à l'égard de la poésie puisse se comprendre d'une façon isolée, c'est-à-dire sans être articulée avec l'ensemble de sa philosophie. Les grands commentateurs contemporains de l'œuvre d'Aristote peuvent donc, au moins indirectement, nous être d'un grand secours. Et ce, d'autant plus que nous pourrions glaner chez eux, ou chez ceux qui, sans être nécessairement philosophes, ont consacré une étude à tel ou tel aspect de l'art chez Aristote, une suggestion intéressante, une indication enrichissante ou une analyse judicieuse se rapportant à la mimésis aristotélicienne, même si elle est enveloppée dans une interprétation globale qui demeure soumise à la conception traditionnelle de la mimésis comme copie ou comme une simple modification. Il suffit d'extraire ça et là des éclairages partiellement pertinents et les intégrer à notre perspective de recherche où le souci majeur reste l'approche par les textes aristotéliciens eux-mêmes. Le début de la Poétique d'Aristote n'admet aucune exception à la définition de l'art comme mimésis : « L'épopée et le poème tragique, comme aussi la comédie, le dithyrambe, et pour la plus grande partie, le jeu de la flûte et de la cithare, sont tous
(1) Aristote, la Poétique, 1447 à 18-27. 7

d'une manière générale des mimésis, mais ils diffèrent entre eux de trois façons: ou ils imitent par des moyens différents ou ils imitent d'une manière différente et non de la même manière. Car de même que certains imitent par les couleurs ou le dessin bien des choses dont ils nous tracent l'image, de même que d'autres imitent par la voie, ainsi des arts précités, tous réalisent l'imitation par le rythme, le langage et la mélodie, combinés ou non. Par exemple, le jeu de la flûte, le jeu de la cithare et les autres arts qui font le même effet propre, comme le jeu de syrinx, imitent en recourant seulement à la mélodie et au rythme, et la danse imite à l'aide du rythme sans mélodie, car les danseurs aussi, à l'aide des rythmes que traduisent les figures de danse, imitent caractères, passions et actions» (1) En face de ce texte fondamental et d'autres similaires, que nous reprendrons, l'interprétation traditionnelle commence d'abord par définir la mimésis comme une certaine relation pour se demander ensuite quels sont le mode, la singularité, la propriété de cette relation. Mais comment ne pas s'aviser que le premier moment a déjà été décidé du second? Car en posant le caractère relationnel de la mimésis comme préalable à la détermination de sa qualité propre, l'on a hypothéqué, pour ne pas dire arrêté, cette détermination même. Croyant chercher une qualité particularisante de la relation mimétique, on oublie que l'idée même de relation a déjà fourni le concept de cette qualité d' « être une relation », surtout que l'on se contraint de joindre au mot relation cette épithète: modificatrice. La mimésis ne reproduit pas mais creuse une différence. Mais pourquoi ne pas être parti de cette différence? Et ne se pourraitil point que cette différence fUt si extraordinaire qu'elle vînt même à détruire en quelque sorte l'apparence de « relativité» de la mimésis ? Contempler une œuvre d'art, serait-ce la
(1)- Som ville, op. cité.

8

(1) « comparer» à du réel comme le croit Somville ? Apprécier une représentation d'Œdipe-Roi, cela nous demandera-t-il de mesurer l'Œdipe poétique qui nous parle à l'Œdipe réel? Bref, l'obscurité jaillit dès l'instant où l'on développe les conséquences de la thèse: si l'art modifie, et si nous devons savoir ce qu'il modifie, l'expérience de l'art dépendra de la survie historique de son prototype! Et que modifie le Parthénon lui qui, dit Heidegger, n'est à l'image de rien? À quelle Athéna réelle se réfère la statue chryséléphantine qu'il abritait? Nous partirons de ce genre d'objections de bon sens, d'un bon sens aristotélicien d'ailleurs, si du moins nous voulons reconsidérer les textes du Stagirite sur la question de la mimésis et de son rapport à la poésie. Mais la mimésis a tant fait parler d'elle qu'il semble difficile de remonter la pente, d'en parler encore et de lui donner toute sa signification créatrice. Suivant la bonne méthode d'Aristote, nous aurions d'abord à replacer le terme dans son contexte, à savoir la Poétique où il est dans son lieu propre, puisque c'est là ce qui ouvre, soutient et ferme la créativité et le plaisir poétiques: poiesis bien sûr, qui signifie «faire, reproduire, fabriquer ». Le plaisir du poétique enveloppe la poésie à laquelle il assigne sa fm : produire et par là prendre du plaisir. Nul mieux qu'Aristote n'a parlé, peut-être, du plaisir de faire et n'a eu semble-il tant de plaisir à faire. Mimésis est poiesis donc. Mais ni « imitation» dont le sens est péjoratif, ni « représentation» terme recouvert de trop d'emplois, ni « copie» qui supposerait un modèle, ni « double» qui supposerait une réalité unique, faussement dupliquée « mimétique» et trop gesticulatoire, « production» est trop liée à l'économie entendue au sens de lois de l'échange, « reproduction» à la mécanique... Aussi bien parlerons-nous de mimésis. Mais à ne pas la traduire et à la laisser dans sa langue d'origine, nous n'en devons pas moins indiquer à quel registre elle appartient et ce qu'elle est censée désigner. Car, du rhéteur 9

au poète, du peintre au sculpteur, la mimésis est à l'œuvre. Or pour bien nous assurer de cela, il nous faut explorer et décrire son activité à travers la disposition du discours aristotélicien sur la mimésis, c'est à dire, en optant pour une analyse à travers une contextualité générale dans la mesure du possible. Contextualité générale si particulière à Aristote d'ailleurs. Telle est, nous semble-t-il, la façon adéquate d'approcher la mimésis en sa positivité et en son autonomie propres. Peut-être pourrions-nous ainsi mesurer jusqu'à quel point le Stagirite esquisse lui-même cette interprétation de la mimé sis comme activité créatrice. À condition de tenter d'expliciter ses vues sur la question. Expliciter ne signifie pas préciser ce qui, dans la Poétique ou les autres Traités, resterait confus, mais déployer un questionnement philosophique qui, toujours présent dans ces textes, y demeure parfois voilé par la densité prodigieuse du dire du philosophe. Nous allons d'abord essayer de mettre en relief les changements qu'Aristote accomplit à la notion platonicienne de la mimésis, ce qui nous invitera d'emblée à mesurer l'écart qui sépare l'esthétique aristotélicienne de celle de Platon. Puis, dans un deuxième chapitre, nous chercherons à montrer comment la mimésis s'inscrit originellement dans la sphère du vraisemblable avec ses lieux différents. L'art, celui de la tragédie avant tout, est par excellence le lieu d'une parole (ou d'une figure) vraisemblable, celle du poète. Le vraisemblable respecte certes la réalité mais il ne cherchera pas à la redupliquer. D'où le célèbre: «ilfaut préférer l'impossible vraisemblable au possible invraisemblable», du chapitre vingt-quatre de la Poétique. « Impossible mais vraisemblable!» C'est exactement ainsi que l'on peut définir l'art comme le merveilleux. Mais, émergeant de la sphère du vraisemblable, la mimésis créatrice va se déployer comme un « faire» autonome libéré de
(1)- Création et Répétition. Sous la direction de René Passeron. Glancier-Guenaud « Poétique et Répétition» p.18 10

la référence. Le muthos, la lexis et la métaphore vont porter ce faire mimétique à ce qu'il a de plus inventif. D'où le merveilleux. Et c'est ce qui crée le plaisir. Comme nous essayons enfin de le voir dans notre analyse de l'esthétique de réception en germe chez Aristote: mimésis donc avec son refus de la référence au réel; non par refus de s'en servir mais refus de s'y asservir, car « L'art. comme nous le dit si bien René Passerons, est dynamique de vie (... ) donc puissance de répétition transgressive sans doute mais aussi de transgression (1) non répétitive»

11

I Promotion de la mimé sis ou L'instauration aristotélicienne du poétique

Introduction
Pour bien mettre en relief l'originalité de la composition aristotélicienne de la mimésis comme mimésis créatrice, nous avons jugé utile de la comparer à la théorie platonicienne qui soumet l'imitation à une critique radicale. En effet, pour Platon, l'essence de l'art n'est pas dans l'art, mais dans le paradigme du« Beau en soi », et l'œuvre n'est belle que dans la mesure où elle est une copie exacte du modèle. Ainsi, la peinture, la rhétorique et la sophistique sont considérées comme des arts de l'illusion et de la tromperie: elles sont «cosmétiques» et « culinaires» et non vraiment artistiques. Mais <<Lavirulence et la justesse de la critique platonicienne n'ont d'équivalent, écrit Rachida Triki, que la force de présence de l'art irréductible au modèle et au logos» (1). Nous voudrions montrer ici qu'Aristote a bien entrevu cette vérité relative à l'irréductibilité de l'œuvre d'art au modèle. Nous suivrons alors les multiples transformations qu'Aristote accomplira à la mimésis, d'abord en l'insérant dans
(1)- Triki-Boubaker Rachida, Mimésis et œuvre d'art, Revue philosophiques n° 7, Oct 1988 P 37. tunisienne des Etudes

13

la sphère du vraisemblable (qui acquiert un statut positif propre chez Aristote) puis en la déterminant comme mimésis spécifiquement poétique, c'est à dire, comme « un faire» ou « une techné » distincte (et donc libérée) de la sphère des sciences théoriques et des sciences pratiques comme elle est distincte de la référence ou du modèle.

14

CHAPITRE I La double dégradation de l'art mimétique chez Platon
A- L'ART:
TI

« Imitation de l'imitation»

est difficilede cerner le concept de mimé chez Platon sis

car celui-ci donne une extension sans borne. En effet, le concept de mimésis s'applique chez Platon, non seulement à tous les arts mais aussi aux discours, aux institutions et même aux choses naturelles qui sont des imitations des modèles idéaux. La dialectique, entendue au sens dE procédÉ dE dialogue, impose à la signification du mot une détermination contextuelle qui laisse le chercheur devant une polysémie décourageante. On est acculé alors à partir d'une relation très générale entre quelque chose qui est et quelque chose qui ressemble et la ressemblance pouvant être parfois bonne souvent mauvaise, dans certains cas réelle et la plupart du temps apparente. La référence à des modèles idéaux ne permet que la simple approximation de l'être par l'apparence. Ainsi une peinture peut-elle être dite imitation d'imitation. Essayons de concentrer notre analyse sur les lieux essentiels de la mimésis dans la République: on sait que, dans l'Allégorie de la Caverne, l'ascension de l'esprit connaissant passe quatre gradations qui sont déterminées par les objets suivants: le soleil, les astres luminaires, les objets éclairés, les ombres et les reflets et auxquels correspondent respectivement: l'idée du bien, les idées, les objets sensibles, les copies.

15

En somme, la dualité du sensible et de l'intelligible est dominée par le concept unique de mimésis. D'où l'on voit que le mythe de la caverne peut être déctypté de part en part comme une médiation sur l'art: les ombres sur le fond de la caverne ne sont pas des ombres d'arbre ou de taureau, mais des ombres de statuettes, c'est à dire des copies de copies. Mais le mythe de la caverne doit lui-même être expliqué par une doctrine plus haute: le fameux exemple des trois lits. En effet, c'est à travers cet exemple des trois lits que se déploie véritablement l'analyse platonicienne de la mimésis. Or ce qui est surprenant ici, c'est que cette analyse nous livre non pas deux termes, mais trois. Il yale lit en soi, (l'Idée du lit), le lit de l'ébéniste et le lit du peintre. S'il y a trois lits c'est qu'il y a (1) deux mimésis : la mimésis de l'artisan et celle de l'artiste. La première est bonne, la deuxième est mauvaise. La mimésis artistique peut donc être considérée comme un simulacre. On saisit immédiatement en quoi les conceptions modernes de l'art diffèrent de celle de Platon. Pour nous, l'œuvre est une chose créée et autonome. Pour Platon, au contraire, les caractéristiques fondamentales de l'œuvre d'art résultent de l'étroite dépendance qu'elle entretient avec son modèle idéal: l' œuvre est belle dans la mesure où elle est une copie exacte. À l'imagination créatrice du penseur moderne répond l'imagination imitatrice de Platon. On verra qu'Aristote pourrait être situé entre ces deux attitudes complètement opposées. Mais pour Platon, l'œuvre n'a pas d'univers propre, elle ne porte pas en soi sa justification esthétique. Et si Platon réserve aux artistes, sculpteurs, peintres et poètes surtout, ses critiques les plus acerbes alors qu'il accorde une certaine confiance aux artisans, architectes, menuisiers; c'est que les artistes, à la différence des artisans, exécutent une image d'image, une image du second degré. Ils accomplissent donc une double dégradation

(1) - Cf Platon , le Sophtste. 235. 236 b.
16

du modèle par leur mimésis. Le lit peint n'est qu'une tentative de figurer en matière de lignes et de couleurs le lit réel du menuisier, lequel s'efforce de représenter en terme de bois ou de métal le lit intelligible. Quel sens donner à cette critique platonicienne de la mimésis ? Pour comprendre la fortune immense qu'à connue l'idée que l'art était imitation, il faut, bien entendu, tenir compte du fait que l'art grec, qui sera considéré comme le modèle exemplaire de tout grand art, s'est effectivement engagé de façon croissante depuis le Vème siècle jusqu'à la fin de la période hellénistique dans la recherche toujours plus poussée de l'illusion. La culture grecque a été historiquement la première culture à vouloir que l'œuvre d'art soit une image fidèle des apparences phénoménales et à légitimer cet effort dans les écrits théoriques de ses critiques et philosophes. Seul Platon a condamné sans appel la recherche de l'illusion. Comme l'a montré P.M. Schuhl dans son livre, Platon et l'art de son temps (1), on ne peut bien comprendre la critique platonicienne de la mimésis si l'on n'a pas présent à l'esprit le fait que l'art grec perdait de plus de son austérité et de sa simplicité premières pour chercher à rendre toujours plus fidèlement les apparences, et qu'il sacrifiait de plus en plus la présentation de l'Être au rendu de l'apparaître. Cette aversion que Platon éprouvait pour ce que l'on pourrait appeler les tendances sophistiques de plus en plus accusées de l'art de son époque (le sophiste est défini par lui comme un artiste «de l'apparence illusoire» qui « s'est réservé pour sa part la portion verbale» (2); de même, pourrait-on dire que le peintre ou le sculpteur s'en réserve la portion visuelle et plastique) contraste de façon très significative avec l'admiration qu'il éprouvait pour l'art égyptien. À l'art de son temps avide de sensations toujours
(1) - Schuhl P.M. ,Platon et l'an de son temps. Paris, P, U,F. 1952.
(2) - Platon.' le Sophiste. 286 c.

17