La Morale anglaise contemporaine
443 pages
Français

La Morale anglaise contemporaine

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Description

PRINCIPES DE LA MORALE

Bentham et l’esprit anglais. — Influence de Bentham en Angleterre pendant la première partie de notre siècle.

I. — Comment Bentham découvrit la vraie formule de son système. — Son enthousiasme. — Bentham comparé à Descartes par ses disciples. — Un nouveau monde moral. — Le plaisir et la peine, seuls mobiles de la pensée, de la volonté et des actions de l’homme. — Ce principe de la morale utilitaire est-il susceptible de preuve ?

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Date de parution 16 juin 2016
Nombre de lectures 7
EAN13 9782346077410
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Langue Français

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Jean-Marie Guyau

La Morale anglaise contemporaine

Morale de l'utilité de l'évolution

AVANT-PROPOS

Le travail dont nous publions aujourd’hui la 2e édition faisait partie d’un mémoire écrit en 1873 et couronné l’année suivante par l’Académie des sciences morales1. On ne sera pas étonné que depuis cette époque (nous avions alors dix-neuf ans) une évolution naturelle se soit produite dans notre esprit, et que nos idées se soient modifiées dans une notable mesure ; néanmoins nous avons cru devoir conserver la plus grande partie du mémoire primitif que l’Académie avait honoré de son suffrage. Les conclusions de ce travail sont du reste purement critiques : nous reviendrons ailleurs, s’il y a lieu, sur certaines questions importantes2.

Dans ce volume, nous avons essayé de faire mieux connaître et apprécier les doctrines anglaises sur la morale. Nous les avons d’abord exposées en toute conscience et le plus fidèlement qu’il nous a été possible ; nous nous sommes fait pour un temps le disciple des Bentham, des Stuart Mill, des Spencer ; nous nous sommes efforcé de les défendre contre certaines objections superficielles, de marquer enfin le développement graduel et l’évolution de leurs systèmes souvent si profonds et si vrais3. Plus tard, — quand la critique succède, dans cet ouvrage, à la simple exposition, — nous avons naturellement recouvré notre indépendance : au lieu de parler pour ainsi dire par procuration, nous avons dû parler pour notre propre compte et souvent pour le compte des adversaires les plus convaincus de la doctrine anglaise ; nous avons cherché toutes les objections possibles. Selon nous, exposer et critiquer sont deux choses absolument différentes, et qu’il ne faut jamais mêler. Celui qui critique une doctrine doit mettre autant d’ardeur à en marquer les points faibles que celui qui l’expose à en découvrir les qualités. Nous avons ainsi soumis en quelque sorte les doctrines anglaises à deux débats contradictoires. Mettant aux prises l’école anglaise et les écoles dérivées de Kant qui semblent encore actuellement en honneur, nous avons fourni à l’une comme aux autres le plus d’arguments que nous avons pu : le lecteur pourra ainsi mieux juger entre elles. Chacune a d’ailleurs sa part de vérité.

Les systèmes anglais, dont nous entreprenons ici l’exposition, la critique et aussi la justification partielle, ont été longtemps accueillis avec grande défiance dans notre pays. Maintenant encore, malgré la réaction légitime qui s’est produite récemment en leur faveur, beaucoup de gens tiennent ces doctrines pour suspectes, s’effrayent de leurs conséquences, et, comme ils les craignent, ils tâchent de les connaître le moins possible, de les réfuter même avant de les comprendre. Cette ignorance volontaire est fréquente : que de doctrines on combat ainsi par l’inertie, en leur opposant quelques vieilles objections rebattues sans vouloir les approfondir en conscience ! Quand il s’agit de morale ou de religion, la majorité des hommes est toujours portée à éviter la discussion, à se retrancher en soi, à laisser les doctrines adverses dans une ombre qui empêche l’esprit de les apprécier à leur juste valeur ; en un mot on préfère les juger de parti pris, comme si ce qu’il y a de plus difficile au monde, ce n’était pas de juger une doctrine qui n’est point la nôtre ! On ne saurait assez se persuader combien une tête humaine est étroite, combien nous avons de peine à faire entrer en nous toute la pensée d’autrui et à regarder les choses du point de vue d’où les autres, les regardent. Dans les pays de montagnes, ne suffit-il pas parfois d’une distance de quelques pas pour nous cacher une haute cime qu’un autre mieux placé découvre au loin ?

Les moralistes anglais, il faut pourtant le reconnaître, n’ont jamais eu l’intention de provoquer cette crainte et cette répugnance qu’ils causent encore maintenant à beaucoup d’esprits. Ils se sont bornés à exposer simplement, presque naïvement leur pensée ; ils sont généralement froids et semblent avoir l’horreur du « scandale », qui sourit assez aux écrivains allemands ou français. Aussi leurs idées ne se produisent-elles point bruyamment ; d’autre part, elles ne se cachent point sous de mystérieuses formules et ne cherchent point la profondeur apparente dans l’obscurité. Les Anglais semblent un peu ignorer ces « coups : de pistolet » dont parle M. Lewes et que savent si bien tirer les philosophes allemands contemporains. On a plaisir à les accompagner dans leur recherche de la vérité, tant ils accomplissent cette recherche avec conscience et scrupule ; ils y apportent même cet esprit de minutie propre aux Anglais et qui parfois empêche les vues d’ensemble, excepté chez les grands esprits. Quand ils présentent un paradoxe, c’est le plus souvent d’une façon un peu oblique et comme à regret. Il faut voir, par exemple, avec quelle prudence Darwin expose ses belles hypothèses ; en général même, il restreint chacune de ses moindres assertions par des formules dubitatives, tant il a peur d’affirmer comme vrai ce qui ne serait que probable. Stuart Mill en faisait autant. M. Spencer, lui, a moins de ces hésitations : il nous déclare qu’il a un système et nous le développe en entier ; mais il ne s’attache nullement, au moins en morale et en religion, à agiter l’opinion publique par quelque paradoxe trop hardi ; il entreprend de faire à chacun sa part, tout en faisant, bien entendu, la part la plus grosse à l’hérédité et à l’évolution. Outre la sincérité entière de la pensée, on trouve chez les philosophes anglais cette sincérité du langage qui est la simplicité ; il n’y a pas de place chez eux pour la rhétorique, pour les phrases redondantes, en un mot pour tous les artifices qui trompent le lecteur et jusqu’à l’auteur. On peut dire même qu’ils n’ont pas ce que nous appelons le style (c’est d’ailleurs chez eux un défaut plutôt qu’une qualité). En somme, malgré les préjugés dont ils sont l’objet, il semble a priori que leur doctrine doit avoir d’autant plus de valeur qu’ils la présentent toute nue pour ainsi dire et qu’ils ont convaincu beaucoup d’esprits sans jamais les entraîner.

Ainsi donc, si les théories anglaises de l’utilité et surtout de l’évolution ont contredit l’opinion publique, il n’était pas possible de le faire avec plus de ménagements : il est difficile d’être plus doucement révolutionnaire. Au lieu d’attaquer de front les croyances communes, les penseurs anglais les minent par la base, lentement, sans beaucoup de bruit. On nous dira que c’est le plus sûr moyen pour qu’elles s’écroulent toutes à la fois. Aussi ne voulons-nous pas faire de la doctrine anglaise une doctrine bénévole et indifférente. Non, mais nous croyons qu’un système si sincère, qui s’appuie sur le seul raisonnement et prétend être fort comme la science, mérite l’examen le plus approfondi et le plus consciencieux ; qu’on ne se borne donc pas, comme on l’a fait trop souvent, à le flétrir d’un mot hautain ou à l’écarter comme dangereux ; il est digne d’être étudié sans prévention, d’être compris et respecté même lorsqu’il paraît porter atteinte à des idées qui nous sont chères. Le caractère le plus remarquable de l’esprit philosophique et scientifique moderne, c’est de ne plus s’enfermer dans une doctrine, de s’ouvrir tout grand à toutes, sans crainte et sans hésitation, prêt à admettre la vérité nouvelle, prêt à recommencer tout son travail d’autrefois, à rompre avec son passé, plein de cette tranquillité que la nature apporte dans ses métamorphoses et qui ne compte pour rien les souffrances du moi, ses préjugés évanouis ou ses espérances brisées.

A ce large point de vue, où doit se placer tout chercheur consciencieux de la vérité, y a-t-il encore des « doctrines dangereuses », suivant une expression souvent employée et qu’on n’a pas épargnée aux théories anglaises ? Nous ne le croyons pas. Une théorie, un système raisonné ne peuvent être dangereux, car le danger serait dans la raison même, puisqu’ils ne tirent leur force que de la raison. On pourrait plutôt’ appliquer une telle épithète aux superstitions populaires, aux religions qui se prétendent révélées et qui, s’appuyant sur le miracle et le mystère, s’appuient sur l’irrationnel, sur l’ « absurde », comme l’avouent Tertullien et Pascal ; ne tendent-elles pas ainsi à détruire en nous la raison pour s’y substituer ? Tout dogme est foncièrement immoral en lui-même, mais tout système qui n’est pas un dogme ne peut plus rien offrir de véritablement dangereux à l’esprit qui poursuit la vérité : car la diversité des systèmes est précisément le seul moyen de la découvrir. Chaque théorie, quel qu’en soit l’objet, aura donc des droits égaux aux yeux du penseur : qu’il s’agisse de la morale et de ses fondements ou de toute autre science, peu importe. Tout doit être objet de libre spéculation et de libre examen pour l’homme, et ce sont les spéculations sur les choses les plus graves, comme la morale, qui doivent être le plus encouragées, dans quelque sens qu’elles se portent ; au fond, et pour qui regarde l’avenir, elles sont les plus utiles de toutes, car si elles contiennent quelque part de vérité, cette vérité est de toutes la plus haute. Il faut donc mettre au grand jour même ces doctrines réputées dangereuses, sans rien en cacher, sans rien y changer ; il faut reconnaître hardiment ce qu’elles peuvent avoir de beau et de vrai ; il faut aussi relever non moins hardiment ce qu’elles peuvent avoir d’inexact et d’incomplet, d’autant plus que, entreprendre ainsi la critique sincère et sérieuse d’un système, c’est quelquefois finir par se convaincre mieux soi-même de sa vérité relative. Si une doctrine est séduisante, si elle vous tente, raison de plus pour ne pas se signer devant elle comme les moines du moyen âge, mais pour la regarder en face, en se disant que ce qu’on prend pour la tentation, c’est peut-être le salut. Assurément notre époque est un temps de trouble et d’inquiétude pour les esprits qui ne possèdent pas le calme un peu triste et la raison froide du savant ou du philosophe : c’est précisément ce qui fait sa grandeur. Celui-là ne se sent jamais troublé ni inquiet, qui n’a jamais cherché la vérité ou qui croit à jamais l’avoir trouvée ; mais le premier manque de cœur, et quant au second, ne manque-t-il pas de clairvoyance ? Mieux vaut le trouble que l’indifférence ou la foi aveugle. Heureux donc les hardis novateurs, comme il en existe en Angleterre, qui peuvent répandre le trouble dans les esprits les plus tranquilles jusque-là, qui peuvent ébranler la masse encore tout engourdie de la majorité des hommes, provoquer partout les discussions, les débats, le doute provisoire, et faire s’entrechoquer les idées au sein de l’humanité, comme se heurtent les ondes lumineuses dans l’éther ou les vagues dans l’océan. Cette tempête intérieure vaut mieux que le calme et la béatitude d’autrefois ; nous croyons qu’il faut sans frémir l’appeler sur nous et sur les autres4

PREMIÈRE PARTIE

EXPOSITION DES DOCTRINES

CHAPITRE PREMIER

BENTHAM

PRINCIPES DE LA MORALE

Bentham et l’esprit anglais. — Influence de Bentham en Angleterre pendant la première partie de notre siècle.

I. — Comment Bentham découvrit la vraie formule de son système. — Son enthousiasme. — Bentham comparé à Descartes par ses disciples. — Un nouveau monde moral. — Le plaisir et la peine, seuls mobiles de la pensée, de la volonté et des actions de l’homme. — Ce principe de la morale utilitaire est-il susceptible de preuve ? — Comment la recherche du plaisir, pour être conséquente, devient la recherche de l’utilité. — Comment la doctrine utilitaire, chez Bentham, s’oppose elle-même à toutes les autres doctrines et prend une attitude agressive. — L’ipsédixitisme produisant, selon Bentham, l’ascétisme et le principe d’antipathie et de sympathie. — Suppression de la vertu, de l’obligation, du devoir. — Méthode de Bentham. — Les qualités morales résolues en quantités et soumises au calcul. — L’économie morale. — Définition de la vertu. — Progrès introduit sur ce point par Bentham dans la doctrine utilitaire, telle que l’avaient laissée Helvétius et ses successeurs. — Ce progrès implique-t-il inconséquence.

II. — Le sacrifice qu’exige la vertu est-il provisoire ou définitif. Bentham et Epicure. — Que la méchanceté est une faute de calcul. — Optimisme absolu. — Critique du désintéressement et de l’abnégation. — Les consommations improductives en morale. — Que la morale utilitaire est une régularisation de l’égoïsme.

III. — Passage tenté par Bentham de l’intérêt personnel à l’intérêt social. — Des prétendues contradictions chez les vrais penseurs, et en particulier chez Bentham. — Comment l’égoïsme, pour se compléter, a parfois besoin de se sacrifier. — L’égoïsme, base de la bienveillance universelle. — Deux grands moyens d’unir les intérêts sans avoir recours, comme le voulait Helvétius, à la législation : la sanction sociale et la sympathie. — Transformation rationnelle par laquelle cette formule : « mon plus grand bonheur, » devient : « le plus « grand bonheur du plus grand nombre, ou le maximum du bonheur « possible. » — Que les animaux ont les mêmes titres que les hommes à la sympathie. — Jusqu’à quel point les reproches d’inconséquence adressés à Bentham sont-ils fondés. — Appréciation de Bentham par Jouffroy. — Bentham a-t-il été généralement bien compris par les critiques.

Il n’y a peut-être aucun pays où l’on s’occupe plus en ce moment des questions morales qu’en Angleterre. Depuis un siècle, de l’autre côté de la Manche, une partie de la vie intellectuelle a été absorbée par la discussion des doctrines utilitaires de Bentham. En outre, de nos jours, l’application à la morale des théories de l’évolution et de la sélection a de nouveau ému les esprits et suscité un redoublement d’activité ; sur ce point, les livres de M. Herbert Spencer et plusieurs chapitres de Ch. Darwin ont fait époque et marqué l’apparition d’une morale vraiment nouvelle. Ainsi l’esprit anglais, très-pratique en philosophie comme dans les sciences, déduit toujours rapidement les résultats positifs de toute spéculation théorique : il se complaît dans la morale comme dans la mécanique appliquée ; il excelle à analyser les ressorts de la conduite comme à compter et à disposer les rouages divers de ses admirables machines. Si l’on juge de l’influence que le peuple anglais peut exercer dans les sciences morales et sociales par celle qu’il a exercée dans les autres sciences appliquées, elle devra être considérable.

L’homme dans lequel l’esprit anglais s’est personnifié le mieux, avec ses qualités et ses défauts poussés à l’extrême, c’est peut-être Jérémie Bentham. Né à Londres en 1748, sa longue existence fut tournée tout entière du côté de la pratique ; il avait pris les intérêts de l’humanité aussi à cœur qu’un commerçant peut prendre ceux de la maison où il a ses fonds engagés. Il avait l’œil sur toutes les nations du monde et leur envoyait tour à tour ses projets de réforme, faisant partout la guerre aux préjugés, aux vieilles coutumes, aux vieilles idées morales ou juridiques, et proclamant que l’intérêt personnel est à la fois le vrai principe de la morale et de la législation. Témoin et partisan de notre Révolution, il lui donna ses conseils, soumit à la Constituante une foule d’idées, souvent très-pratiques et très-justes, sur les impôts, les tribunaux, les prisons, les colonies ; d’ailleurs il ne voulait pas entendre parler des « droits de l’homme » et de tous les principes abstraits sur lesquels nos législateurs fondaient la constitution nouvelle. La Convention donna à Bentham le titre de citoyen français. Mais bientôt les événements se précipitèrent, et Bentham, se sentant impuissant en France, tourna ses efforts d’un autre côté : il s’occupa de la Pologne, de la Russie, des États-Unis, leur proposant un projet de codification et des réformes dans l’instruction publique. Mais c’est surtout en Angleterre que son infatigable activité se dépense. Là il est, avec son disciple James Mill, à la tête du parti qu’on appelait alors le parti des « radicaux », et son influence domine toute la première moitié de ce siècle. Un jour qu’il reçut la visite de Philarète Chasles, il dit à notre compatriote : « Je voudrais que chacune des années qui me restent à vivre se passât à la fin de chacun des siècles qui suivront ma mort : je serais témoin de l’influence qu’exerceront mes ouvrages. » Peut-être Bentham s’exagérait-il cette influence ; cependant elle a été et elle est encore très-réelle, surtout en Angleterre. Son système moral s’est imposé à ceux de ses compatriotes qui avaient d’abord pour lui le plus de répugnance, comme Grote et Stuart-Mill ; il compte encore de nos jours d’ardents défenseurs ; quant à son libéralisme, il a vaincu ou vaincra un jour. C’est Bentham qui a provoqué en Angleterre une étude vraiment scientifique de la loi ; c’est en partie grâce à lui que s’est accompli et que se continue encore aujourd’hui un important mouvement de réforme dans la législation anglaise. Il serait vraiment malheureux qu’un homme qui a travaillé toute sa vie pour être utile à l’humanité, n’eût pas réussi à l’être. Lorsque Bentham mourut en 1832 (après avoir vu notre révolution de Juillet et y avoir applaudi), il voulut encore qu’après sa mort son corps pût servir à quelque chose, et il recommanda qu’on le disséquât1.

On peut saisir maintenant, d’après cette esquisse, la vie et le caractère de Bentham : singulier mélange d’enthousiasme et de calcul, de philanthropie et de sécheresse, de charité et de dureté ; il y manque l’onction, la grâce aimante, un je ne sais quoi enfin qui fait souvent défaut à nos voisins d’outre-mer. La secte des benthamistes est du même pays qui a produit dans la religion la secte des quakers. Il y a un certain sentiment esthétique qui est inséparable pour nous du sentiment moral ou religieux, et qui peut s’en séparer pour l’esprit anglais. — Nous retrouverons dans la doctrine de Bentham les mêmes traits qui nous frappent dans son caractère et dans sa vie.

 

  • I. — Bentham raconte qu’il cherchait depuis longtemps un système de morale auquel il pût s’attacher, lorsqu’un livre du docteur Priestley, à présent oublié, lui tomba par hasard sous la main ; il y trouva pour la première fois cette formule écrite en italiques :  : « A cette vue, je m’écriai transporté de joie, comme Archimède lorsqu’il découvrit le principe fondamental de l’hydrostatique : Je l’ai trouvé, Eὕρηϰα ! » Tout jeune encore, dès sa treizième année, il s’indignait en traduisant Cicéron et en y apprenant que la douleur n’est pas un mal. Pourtant, utilitaire par nature, il n’avait pu trouver immédiatement une formule qui rendît bien toute sa pensée : le livre de Priestley la lui révéla ; depuis, il ne l’abandonna plus. Il y puise la confiance et l’enthousiasme, sinon le génie des grands novateurs. « Qu’ai-je à craindre ? s’écrie-t-il. Je démontrerai avec tant d’évidence que l’objet, le motif, le but de mes investigations est l’augmentation de la félicité générale, qu’il sera impossible à qui que ce soit de faire croire le contraire. » Les disciples de Bentham comparent leur maître à Descartes. « Donnez-moi la matière et le mouvement, disait Descartes, et je ferai le monde ; » mais Descartes ne parlait que du monde physique, œuvre inerte et insensible ; en vain le mouvement emportait ses tourbillons, sa mécanique ne faisait point la vie : il ne pouvait créer, artiste inférieur, qu’un monde inférieur. « Donnez-moi, peut dire à son tour Bentham, donnez. moi les affections humaines, la joie et la douleur, la peine et le plaisir, et je créerai un monde moral. Je produirai non seulement la justice, mais encore la générosité, le patriotisme, la philanthropie et toutes les vertus aimables ou sublimes dans leur pureté et leur exaltation. »Le plus grand bonheur du plus grand nombre23

On voit combien grande est l’ambition de Bentham et de ses disciples. Le but qu’ils se proposent est du reste la même que poursuit toute l’école anglaise contemporaine : c’est de construire le monde moral tout entier avec la sensation seule. Voici les principes que pose, au début de son principal ouvrage, le rénovateur de la morale anglaise : « La nature a placé le genre humain sous l’empire de deux souverains maîtres, la peine et le plaisir. Nous leur devons toutes nos idées ; nous leur rapportons tous nos jugements, toutes les déterminations de notre vie. Celui qui prétend se soustraire à leur assujettissement ne sait ce qu’il dit... Ces sentiments éternels et irrésistibles doivent être la grande étude du moraliste et du législateur4. »

Ces principes de Bentham sont les mêmes que ceux d’Epicure, d’Helvétius et des autres moralistes utilitaires ; mais il y a cette différence que Bentham n’essaye même pas de les prouver. Il les pose comme évidents : selon lui, il suffit de les éclairer, de les expliquer pour les faire reconnaître ; quant à les démontrer, c’est chose impossible. La science de la morale, comme la plus certaine de toutes les sciences, la géométrie, doit s’appuyer sur un postulat. Le plaisir étant l’unique fin de la vie, il en sera l’unique règle ; étant le but de tous, il servira à mesurer la distance à laquelle chacun, dans chaque instant, se trouve de ce but. Or, en tant que le plaisir, et le plaisir à son maximum, devient la règle et la mesure des actions, il prend le nom d’utilité.

Bentham n’a du reste rien plus à cœur que de rendre précise et claire cette idée d’utilité qu’il donne pour base à la morale. Il ne veut pas qu’avec Hume on prenne le mot utile en un sens abstrait, et qu’on entende par là une organisation de moyens en vue d’une fin quelconque, qui ne serait pas nécessairement le plaisir. Beaucoup de personnes, lors de la publication des Principes de la morale, commirent cette erreur, et lady Holland, dans la conversation, dit un jour à Bentham que sa doctrine de l’utilité mettait un veto sur le plaisir. Bentham s’indigne d’être ainsi interprété, « lui qui s’était imaginé que l’allié le plus précieux et le plus influent que pût trouver le plaisir, c’était le principe de l’utilité5. » L’utilité, à ses yeux, n’a aucune valeur propre : c’est une forme, un cadre, dont le contenu, qui seul en fait le prix, n’est et ne peut être que le plaisir. Les moralistes, il est vrai, « s’effarouchent et prennent la fuite » dès qu’on prononce ce mot de plaisir6 ; le plaisir est pourtant le seul bien, et Bentham s’écrie après Epicure que, si le souverain bien des anciens pouvait exister, ce ne pourrait être que du plaisir élevé à son maximum ou, selon son expression barbare, maximisé7. La déontologie, cette nouvelle science que Bentham pensait avoir créée, ne s’oppose en aucun cas au plaisir : elle se borne à le régler, et elle ne le règle que pour l’agrandir.

« Par le principe de l’utilité, on entend ce principe qui approuve ou désapprouve toute action d’après sa tendance à augmenter ou à diminuer le bonheur de la personne dont l’intérêt est en question, ou, en d’autres termes, à promouvoir ce bonheur ou à s’y opposer8. » L’idée d’utilité est donc inséparable de l’idée de plaisir et de bonheur ; une chose n’est pas vraiment utile, qui est utile à telle fin particulière, sans augmenter la somme générale de plaisir. Par exemple, une table n’est pas utile en tant qu’elle sert à y déposer des objets, mais en tant qu’elle sert au plaisir de celui qui les y dépose. La distinction de l’utile et de l’agréable est superficielle : l’agréable est utile par cela même, et ne peut être nuisible que s’il se détruit lui-même par ses conséquences et si, tout compté, il apporte plus de désagrément que d’agrément. — Telle est, ce semble, la pensée de Bentham ; l’utilitaire enseigne « à donner au plaisir une direction telle qu’il soit productif d’autres plaisirs, et à la peine une direction telle qu’elle devienne, s’il est possible, une source de plaisir, ou du moins qu’elle soit rendue aussi légère, aussi supportable et aussi transitoire que possible9. »

Après avoir cherché à éclaircir, à « illustrer » le principe de l’utilité, faisons-le en quelque sorte ressortir par le contraste des idées opposées.

Bentham ne voit en face de sa doctrine qu’un antagoniste, un seul, mais qui se revêt de mille formes diverses : c’est ce « principe absolu et magistral qui a pour devise : Ipse dixi : Je l’ai dit10. » A l’ipsédixitisme se rattachent deux doctrines. La première est l’ascétisme, contre lequel Bentham n’a pas de paroles assez virulentes. Le principe ascétique, comme celui de l’utilité, approuve ou désapprouve les actions d’après leur tendance à produire le bonheur ; seulement il procède inversement, approuve toute action qui tend à diminuer le bonheur, désapprouve toute action qui tend à l’augmenter11 ; — définition fort incomplète assurément. Bentham s’est placé à un point de vue tout extérieur pour apprécier l’ascétique et le mystique ; il les juge d’après leurs actes, qui précisément n’ont pour eux aucune valeur, et il oublie l’intention, qui est tout à leurs yeux. Il y a sans doute contradiction entre les principes ascétiques et utilitaires ; mais la contradiction est plus intime que ne le croyait Bentham : l’utilitaire tend à faire prédominer l’action sur l’intention, le résultat et l’effet sur le principe et la cause ; l’ascétique tend à absorber l’action dans l’intention, à supprimer l’effet au profit de la cause, à ne tenir compte que du vouloir et non du faire : voilà le point sur lequel s’opposent véritablement les deux doctrines et les deux règles pratiques.