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LA MORALE ANOMIQUE DE JEAN-MARIE GUYAU

De
412 pages
Selon Guyau, le problème moral provient du fait que la morale contraint à adopter une conduite profondément idéalisée ( religieuse, dirigiste et autoritaire). L'alternative présentée par Guyau n'est pas celle de la morale du plaisir, mais celle de la morale de la vie, qui a comme objectif non pas le bonheur, mais l'épanouissement de la vie même, ce qui constitue une nouveauté radicale.
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LA MORALE ANOMIQUE DE JEAN-MARIE GUYAU

Collection Ùl Philosophie en commun dirigée par S. Douailler, J. Poulain et P. Vermeren
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.

France. y ANNLEPAPE (sous la dire de), Monde ouvert, pensée nomade, 1999.
SERGE VALDINOCI,Abrégé d'europanalyse, 1999.

1999 ISBN: 2-7384-7772-0

@ L'Harmattan,

Collection « La Philosophie en commun»
llirigée par StéjJ/zane Douailler, Jacques Poulain et Patrice Vermeren

Jordi RIB A

LA MORALE ANOMIQUE DE JEAN-MARIE GUY AU

Traductiol1 de Maril6 Fdez Estratla

L'Harmattan 5-7,rue de l'ÉcolePolytechnique 75005 Paris -FRANCE

L'Harmattan Inc. 55, rue Saint-Jacques Montréal (Qc) - CANADA H2Y lK9

À ma famille

Introduction
"Dans les autres occupations, une fois qu'elles ont été menées à bien avec peine, vient le fruit; mais, en philosophie, le plaisir va du même pas que la connaissance: car ce n'est pas après avoir appris que l'on jouit du fruit, mais apprendre et jouir vont
ensemble. " I

S'approprier un auteur pour le rendre public, voici l'objectif de ce travail. Il s'agit de Jean-Marie Guyau, dont le nom n'apparaît pas habituellement dans les œuvres philosophiques contemporaines, bien que son œuvre aît joui d'un certain s',Jccès lors de sa diffusion à la fin du XIXème siècle et pendant les deux premières décennies de ce siècle. Ses intérêts philosophiques le conduisirent de par les plus divers domaines de ce Savoir, et si l'on tient compte de la brièveté de sa vie, on peut qualifier son œuvre de prolifique. Cette absence des circuits philosophiques fut particulièrement remarquable en ce qui concerne la partie de son œuvre consacrée à la morale, bien que ce soit le thème traité dans trois de ses écrits les plus notoires. Le 10 Mars 1906, jour où Gabriel Aslan.présenta à la Sorbonne sa thèse, intitulée La morale selon Guyau, et qui compta avec la présence en tant que membre
I Epicure, Sentences vaticanes 27, traduction de Marcel Conche

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du jury d'Emile Durkheim, nous semble bien lointain. Ce fut alors que la curiosité éveillée par l'œuvre morale de notre auteur commença peu a peu à décroître, et elle n'attira dès lors que rarement l'attention de certains philosophes, qui en fait l'utilisèrent afin de justifier des théories philosophiques antagonistes, qui de nos jours sont heureusement déjà périmées. Encore que la finalité poursuivie par cette recherche fut d'abord, comme je viens de le dire, de connaître l'œuvre de Guyau, le temps que je lui ai consacré m'a amené à revendiquer en sa faveur une place dans l'histoire de la théorie éthique, même si actuellement elle continue à être presque soumise à l'oubli. Ses idées concernant la morale, dotées d'une intempestivité palpable, devraient être lues avec un intérêt indiscutable, non seulement dans une perspective historique, mais surtout en tant qu'ingrédient nécessaire à toute discussion sur la morale, étant donné qu'aucun thème ne passionne autant les êtres humains, comme Guyau le souligna déjà à l'époque, que celui de la morale. Le fait d'avoir défendu la morale en lui offrant une troisième voie entre l'utilitarisme et le kantisme, justifie à mon avis l'importance qu'il faut accorder à Guyau en démontrant aux spécialistes contemporains de la morale que Guyau peut être considéré comme un des précurseurs de certaines interprétations actuelles de l'éthique, étant donné que, sans renoncer à formuler ses principes, il osa affirmer que l'époque des grands repères était révolue. Sa philosophie se base sur des présupposés kantiens comme la nécessité de fonder la morale, l'idée d'un moi créatif et la sécularisation de la morale, et prend fin dans les domaines de l'utilitarisme naturaliste d'Herbert Spencer. Ce dernier le loua avec enthousiasme, car il fut le premier à décrire sa morale vitaliste avec une précision rare, bien avant que celle-ci fût publiée. Soulignons ici un fait singulier: Guyau incorpore à la philosophie utilitariste française, plutôt exiguë à l'époque et à la rigueur uniquement représentée par Courcelle-Seneuil, l'idée d'expansion de la vie comme alternative au plus grand bonheur possible

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proposé par les utilitaristes anglais, idée qu'il avoue extraite de l'œuvre de ces derniers. Selon Guyau, le problème moral s'appuie sur le fait que la morale contraint à adopter une conduite profondément idéalisée (religieuse, dirigiste et autoritaire). L'alternative présentée par Guyau n'est pas celle habituelle de la morale du plaisir, mais celle totalement différente de la morale de la vie, qui a comme objectif non pas le bonheur, mais l'épanouissement de la vie-même; par conséquent le but d'une telle morale est la solidarité. Guyau a voulu élever la vie par-dessus des systèmes en tant que source intarissable et féconde, et il s'interroge en même temps sur la possibilité d'existence de la morale à l'époque scientifique. Proposer une morale sans obligation ni sanction est, toutefois, l'objectif de nombreux philosophes qui ont développé leur pensée au cours de l'histoire, mais l'importance de Guyau dérive du fait qu'il est le premier à avoir détecté les courts-circuits que la morale classique subirait avec l'avènement de la science expérimentale et la progressive sécularisation de la société. L'originalité de l'œuvre de Guyau fut niée par certains auteurs qui estimèrent que celle-ci n'était que la synthèse des idées propres à l'époque. Il en est peut-être ainsi. En ce qui me concerne, je crois cependant en son originalité et son génie créatif. En effet, l'œuvre de Guyau est une synthèse de la pensée kantienne, qui avait fortement ressurgi en France vers la moitié du XIXème siècle, du positivisme et de sa forme morale, l'utilitarisme, et de la pensée de Darwin, omniprésente dans la deuxième moitié du siècle dans sa forme de théorie morale représentée par Spencer. La synthèse de ces trois courants, que Guyau mena à terme mieux que quiconque, suppose le premier exemple d'une théorie anomique de la morale, où l'individualité, l'esprit laïc et la pluralité occuperont une place centrale. Cette théorie fut alors injuriée surtout par ceux qui croyaient en des forces surnaturelles pouvant diriger les actions humaines, et critiquée par ceux qui, dans une perspective contraire, croyaient que la morale consistait seulement en ce que les hommes menaient à terme avec leurs actions et que 9

par conséquent, écrire sur la morale n'était plus pertinent pour l'époque. Dans ces conditions, Guyau s'interroge sur l'avenir de la morale dans un contexte scientifique, où le discrédit progressif des systèmes philosophiques au nom d'une pensée plus empirique rend problématique son existence même. Le problème moral résidait, d'après notre auteur, dans le fait que la morale qu'il connaissait impliquait une conduite profondément idéologique, religieuse, dirigiste et autoritaire. Face à cette polémique, Guyau a choisi de réaliser une étude profonde du kantisme et de l'utilitarisme, qui d'après lui, jouissaient de plus de crédibilité à son époque. Sans défendre réellement aucun des deux systèmes, Guyau construisit une morale qui ne méprisa rien de ce que ces théories avaient de positif. Cependant, on ne peut affirmer qu'il s'agisse d'un simple épigone, surtout si l'on considère que sa position est diamétralement opposée à ces dernières, bien qu'il en ait tiré certains concepts. Mugnier-Polet, qui effectua une étude profonde de l'éthique de Guyau souligne trois aspects nouveaux: la réhabilitation de l'imagination métaphysique probabiliste, l'instauration d'un élément de spéculation probabilitaire, et la définition probabilitaire de l'action - tout cela fondé sur une philosophie ouvertement évolutionniste. De plus, l'alternative proposée par notre auteur n'est pas habituelle, autrement dit représentée par le plaisir, mais totalement différente, représentée par la vie, qui a comme objectif, non pas exclusivement le bonheur, mais une plus grande expansion de la vie même, qui nous pousse obligatoirement vers autrui. Guyau a voulu élever la vie au-dessus des systèmes, et même si on a qualifié sa conception de métaphysique, il l'a choisie parce qu'il s'agit d'un concept difficilement réfutable par ceux qui ont une conception opposée à celle de la pensée utilitariste. Son œuvre se nourrit aussi bien de l'utilitarisme, qui est en fait sa source principale, que du kantisme, adversaire acharné de cette dernière théorie et source intarissable et féconde, de laquelle il ne désire pas trop s'éloigner.

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C'est pour cette raison que l'éthique de Guyau se construit sur trois postulats: en premier lieu, l'affirmation du moi individuel, unique juge de sa vie. Guyau imagina une société en voie de transfonnation, avec l'individu en tant qu'agent principal de la dite transfonnation. Il faut ajouter à cela, en deuxième lieu, l'idée selon laquelle l'individu porte en soi une partie sociale qui est indissolublement liée à l'espèce humaine: la solidarité. Puis, pour conclure, le sentiment que l'histoire est composée de faits qui tantôt peuvent vaincre les obstacles, tantôt doivent consentir à l'inévitable. En ce qui concerne l'influence exercée par Darwin au XIXème siècle, il faut souligner l'importance accordée au pluralisme moral par Guyau. Ce demier pennet que nous tendions toujours davantage à tolérer des conduites contraires, ce qui nous conduit vers une éthique des minimes, dont nous ne pouvons nous écarter si nous ne voulons pas que l'être humain abandonne son état humain. Le respect de la vie, aussi bien de la sienne que de celle d'autrui, s'adapte à cette éthique des minimes présentée par notre auteur. C'est pourquoi Guyau s'interroge sur la possibilité d'une morale sans obligation ni sanction. La réponse nous est proposée dans son Esquisse... où il désigne les limites et les conditions dans lesquelles on pourrait justifier scientifiquement une morale sans obligation ni sanction. Fouillée souligne à ce propos que la morale proposée par Guyau se base sur l'action selon un vrai commandement, que chacun se donne à soi-même, contrairement à la croyance que nous nous obligeons à agir au nom d'un commandement autrement dit il s'agit d'une force ou d'un principe qui surpasse l'idée de discipline, de loi et de nonne. D'après lui, l'unique loi valable est celle qui tient compte des faits: ce qu'il y a en nous de spécifique, de vrai et d'essentiel, c'est que notre nature nous définit en tant qu'êtres humains vivants, dotés de raison et de pensée. Voilà le point de départ de son explication et la création de la morale. Certains auteurs, tel Duvignaud, reprochent à l'excès de technicité d'avoir entraîné un certain ennui, où le plaisir de l'hypothèse a laissé place à la froideur du savoir Il

technique. Guyau avait déjà induit quelque chose de semblable en présentant la nécessité des constructions hypothétiques, où les diverses visions du monde, parfois opposées, sont présentées de façon naturelle. D'autre part, Guyau proposa une éthique sans sanction. Notre époque a progressivement diminué les sanctions, et cependant elle fait appel à l'éthique comme à une religion nouvelle. Mais l'éthique ne peut nous dire qu'une seule chose, et c'est ce que nous devons nous dire à nous-mêmes: nous sommes libres et responsables, et nous devons donc agir en conséquence. Selon Guyau, l'unique sanction ou expiation, proprement dite, n'est pas vraiment morale, et la seule sanction légitime est la défense de la société. Le sens d'une morale sans sanction, c'est en fait que la morale porte sa valeur en elle-même, et sa récompense dans les conséquences proches ou immédiates de nos actes. Nous ne disposons d'aucun droit proprement dit de châtier et expier, nous n'avons droit qu'à notre défense, accompagnée du devoir et du pardon. L'attitude adoptée par Guyau est loin de celle défendue par Nietzsche en ce qui concerne la piété et le pardon, considérées par ce dernier comme des vertus d'esclaves. La sanction serait plutôt selon Guyau ne pas jouir du bonheur produit par le fait d'agir, d'où la destruction de la morale, dans la mesure où si nous agissons en attendant une satisfaction ou un châtiment, nous agissons par intérêt et non pas moralement. La bonne action est par conséquent au-delà de l'égoïsme. L'idée de mérite est destructrice du mérite-même; l'action n'a donc pas de valeur si nous agissons en vue d'un intérêt et c'est pourquoi, l'immoralité la plus grande consiste à croire que l'on peut tirer profit de la moralité. A une époque où tant d'auteurs préconisent une morale minime, il faut à mon avis se consacrer à quelqu'un, qui, il y a déjà cent ans, osa la formuler d'une façon si radicale. Guyau déclara, bien avant tout le monde, que l'époque des grands rapports était révolue. Son idée de l'éthique correspondait à un sac lourd et superficiel de devoirs. De nos jours, ceux qui ont considéré la 12

situation sous cette perspective ont affirmé que notre époque est une époque postmorale, qui possède comme caractéristiques principales non seulement le respect des grandes odyssées idéologico-politiques, mais également un désir croissant de compromis libres, dirigés vers autrui sous forme d'actions solidaires. Les auteurs contemporains qui ont essayé d'une certaine façon de mettre en jeu une telle théorie morale ont été séduits par la théorie de notre auteur. Au nom de quoi, si ce n'est de la vie, se défendent de nos jours les valeurs telles que la solidarité, la justice et les droits humains? De nos jours, le concept de vie peut efficacement soutenir une morale, étant donné que la vie est non seulement un concept moins abstrait que ceux de bonheur ou de devoir, mais qu'en plus, il crée moins d'attentes quant au parachèvemant des objectifs du sujet. Avec sa conception morale, Guyau mène à terme une démocratisation de l'éthique, en la situant à la portée de tous. Nous pouvons être moraux, sans grands efforts, si nous suivons les conseils de sa théorie. L'idée d'anomie présentée par notre philosophe n'a rien à voir avec celle de Durkheim, ni avec le pessimisme acharné de Nietzsche. Guyau suggère, contrairement à tant d'autres, que l'anomie est une forme de morale produite par la croissance de la conscience humaine et de la rationalité de l'individu, devenant, par conséquent, une forme légitime de moralité et non pas une simple négation. Guyau instaura une voie anomique de la morale sans obligation ni sanction face à la voie coercitive de l'utilitarisme et à la voie autonome de Kant, où le règne des fins et la société définitive de Spencer sont remplacés par l'individu moral sans obligation ni sanction dans une société dirigée par les principes de liberté, justice et solidarité qui surgissent de la vie-même et où l'orientation de la théorie morale doit se diriger vers la prise de conscience des possibilités de l'humanité et se fonder sur l'examen critique des possibilités de l'avenir probable. Elle apporte en plus au débat moral dans lequel nous sommes submergés une conception qui sans s'éloigner de l'immédiat, ne répudie pas l'essai

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de fondement indispensable si nous voulons nous soustraire au relativisme dominant. L'œuvre de Guyau peut actuellement être explorée par ceux qui croient que le manque de rapports ne doit pas nous mener fatalement, au chaos ou au désenchantement. Le doute n'était pas d'après notre auteur synonyme de désespoir, mais tout au contraire, il voulut toujours croire que le progrès était possible, que l'idéal était une force, et que le monde tirerait profit de tous nos efforts; que la vie, en définitive, malgré tout, valait la peine
d'être vécue. Notre époque est une époque idéale pour lire Guyau, surtout, afin de surpasser ce désespoir latent qui nous a envahi lorsque nous avons constaté que nous ne possédions plus de grandes théories. Guyaù sut avec succès dévoiler le comportement de telles théories et souligna, avec un courage qui lui fait honneur, que l'on ne trouve dans l'anomie ni le désenchantement, ni la marginalisation, le provisoire, mais qu'en elle réside la plus grande valeur de l'être humain. J'aimerais conclure en faisant référence au fragment d'Epicure cité en tête de cette introduction. Il s'agit de mon histoire: avoir pu réaliser un travail dont les satisfactions ont largement surpassé les contrariétés. Je n'ai pas été harcelé par l'urgence professionnelle dans un but strictement scientifique. Il ne me reste plus qu'à conseiller à tous ceux qui s'intéressent à un travail de recherche qu'ils se procurent ce plaisir, qu'ils s'y lancent sans filet de protection, sûrs de trouver en chemin, tout comme moi, l'aide généreuse que je désire mettre en avant ici. Tout d'abord, merci à Victoria Camps. : dès le début elle a cru en la viabilité de ce travail alors qu'il n'était qu'un projet, et bien qu'il coïncida pour elle avec une époque de grande activité, elle a

. Ce livre est issu d'un travail universitaire dirigé par Victoria Camps et
soutenu devant un jury composé de Carlos Diaz, Patrice Vermeren, Norbert Bilbeny, Gerard Vilar et Mercè Rius à l'Université Autonome de Barcelone, le 3 Mai 1996. 14

toujours trouvé, malgré ses nombreuses occupations, le temps suffisant pour converser sur ce thème, en me conseillant sur la meilleure façon de le mener à terme. Merci au professeur Jean Déprun, qui dès qu'il prit connaissance de mon projet de thèse n'a pas hésité à m'accorder son appui le plus sincère. A son sujet, je me souviens surtout des visites que je lui fis à la Sorbonne et de lui et enfin, de son extraordinaire capacité à débattre de Guyau. Je veux également manifester ma gratitude à mes collègues du département de philosophie du Lycée "Sa Palomera" de Blanes: Carlos Gomez, Joan Samaniego, Anselmo Sanjuân, Luisa Yeregui, qui non seulement ont fait preuve de patience en écoutant mes longs exposés, mais qui ont de surcroît collaboré à la recherche de matériel bibliographique, à tel point que je crois que Guyau est, aujourd'hui pour eux aussi, un auteur familier. A mes amis Miquel Pujadas et Santiago Munoz, qui ont également contribué à cette recherche, et qui m'ont accompagné tout au long de cette étude. A Laura Querol qui m'a aidé avec. les traductions de l'anglais. Je désire également exprimer ma reconnaissance à ma sœur Victoria. Chez elle à Erlangen, j'ai trouvé le climat de tranquillité et d'hospitalité adéquat afin de mener à bien ce travail. Elle m'aida surtout à naviguer dans les méandres de la langue allemande, et je lui dois quelques-unes des traductions des textes allemands qui figurent dans cet écrit. Je voue également une reconnaissance particulière à Marilo Fdez Estrada qui a accepté de traduire ce travail dès notre première rencontre à Tarragona et qui nous a permis de commencer une bonne et j'espère longue collaboration, et une amitié aussi. A Cecilia Martinez qui a lu les premières épreuves. Un grand merci à toute ma famille qui sut supporter mes absences de manière résignée. Puis spécialement à Montserrat, qui a dessiné la couverture de ce livre. Et à mon fils Pau, qui naquit lors de la gestation de cette étude, et dont la présence put retarder au début son achèvement, mais m'encouragea par la suite à le conclure.

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PREMIERE PARTIE

JEAN MARIE GUYAU ET LA PHILOSOPHIE
DE LA VIE.

~

Chapitre 1. 1.M. Guyau, un philosophe presque inconnu actuellement.
"On cite parfois l'Esquisse d'une morale sans ,,2 obligation ni sanction, mais on s'arrête au titre.

Un jour, par hasard, je découvris dans une librairie à

Barcelone le livre Esquisse d'une morale sans obligation ni
sanction. Le titre me sembla on ne peut plus suggestif et incitait à penser que derrière ce titre se cachait quelque chose d'intéressant. Mon premier pas fut de m'interroger sur ce philosophe, sur lequel on ne pouvait trouver que de rares références écrites et dont seul un nombre très réduit de personnes, parmi les universitaires, connaissait encore qu'à peine quelques unes des œuvres. Les références que l'on peut trouver dans les encyclopédies pourraient se résumer ainsi: "Jean- Marie Guyau, philosophe et poète français, né à Laval en 1854 et mort à Menton en 1888"; on y apprend rarement plus. Même en France, peu de professeurs purent, en réponse à mes missives, faire autre chose que m'encourager. La tendance générale fut la méconnaissance de cet auteur qui avait osé publier, à la fin du XIXème siècle, un livre avec un pareil titre. Je me vois cependant obligé de signaler que j'obtins une seule réponse affirmative à ma quête d'information concernant Guyau. Ce fut celle du professeur Marcel Conche, qui dirigeait à l'époque une
2Duvignaud, Hérésie et subversion, Paris, 1972 p. 72

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~

r f t

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thèse sur Guyau à la Sorbonne, laquelle, à propos, ne fut jamais menée à terme. Malheureusement le professeur Conche pris sa retraite avant que je ne puisse aller à Paris. Ce fut le professeur Jean Déprun qui m'apporta une aide inestimable lors de mes premières recherches au sujet de Guyau et qui depuis m'a très aimablement accueilli personnellement, et avec qui j'ai entretenu correspondance. Malgré tout cela, l'incognito entourant la philosophie de Guyau persista, ce qui m'amena à me demander si sa pensée fut réellement insignifiante au point de ne pas être mentionnée parmi les principaux philosophes du XIXème siècle, ou bien s'il s'agissait d'autres circonstances, que mes premières vérifications n'avaient pas réussi à découvrir. Afin de répondre à cette première question, je me proposai d'examiner en premier lieu les traces encore existantes de Guyau, et je consultai par conséquent quelques ouvrages actuels de référence, qui consacrent malheureusement peu de pages à sa pensée. Comme je fus surpris en constatant que les qualificatifs qu'on lui attribuait étaient on ne peut plus variés et opposés, je commençai par les ouvrages plus généraux, les dictionnaires philosophiques: le premier consulté3, pris au hasard, le qualifie de positiviste. Ferrater Mora4, quant à lui, renonce à l'emprisonner sous un qualificatif et souligne simplement ce que Guyau entend par anomie afin de l'opposer à l'autonomie kantienne. Par la suite, je m'attaquai aux histoires de la philosophie. Emile Brehier5 mentionne Guyau dans la sienne dans le chapitre consacré à Nietzsche, en le mettant en rapport avec ce dernier, tantôt afin d'affirmer que Guyau est un immoraliste, tout comme Nietzsche6, tantôt afin de définir la vie comme principe de la morale, tout à la
3 Diccionario de los filosofos, Rioduero, Madrid, 1984 4Ferrater Mora, Diccionario de la Filosofia, (4. vol), Madrid, 1979. ère 5 Histoire de la philosophie, Paris, 1989 ( 1 édit. 1964) ère 6Cf. Lalande, Vocabulaire de la philosophie, Paris 1991 (1 édit. 1926) où l'on affirme, d'après les propos de Jean Nabert, que Guyau fut l'introducteur du concept en France.

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façon de Nietzsche. Abagnano7, dans une autre histoire de la philosophie, le situe dans le chapitre concernant le positivisme évolutionniste et dans l'aparté correspondant à l'évolutionnisme spiritualiste, à côté de Wundt et de Fouillée. L'histoire de la philosophie d'Hischberger8 le cite en tant que représentant du positivisme français postérieur à Comte. Il souligne cependant que Guyau, tout comme d'autres positivistes, ne se limite pas exclusivement à l'immédiat et à ce qui est positivement donne, mais qu'il le dépasse. Quant à Leclerg9, il inclut Guyau dans le chapitre correspondant aux soit-disant "morales de la spontanéité", synonymes des "morales de l'élan vital" ou des "morales naturelles", morales qui se ressemblent par leur réaction contre le conventionnalisme des morales traditionnelles et le caractère abstrait des systèmes de morale. Il ajoute que pour les comprendre, il ne faut pas oublier qu'il s'agit de morales de réaction. On les trouve à toutes les époques, comme des parasites qui se collent aux corps de grands poissons. Sartre avait utilisé la même comparaison afin d'expliquer la situation de l'existentialisme par rapport au marxisme. La partie que CoplestonlO consacre à notre philosophe est beaucoup plus étendue, et les affinnations qui nous laissent perplexes sont ici plus nombreuses. En premier lieu, il affirme l'existence de quelques similitudes avec Nietzsche. Il lui trouve des traits positivistes et naturalistes. Il soutient l'existence de certains traits communs avec les "spiritualistes", tels que la confiance en la liberté humaine et l'urgence du neuf dans le procès évolutif. Il affirme que Guyau est un prédécesseur évident de Bergson, bien que sa trajectoire soit plus psychologique que métaphysique. Il souligne pour finir l'idéalisme éthique comme la
7 Historia de la filosofia, Barcelone, 1982 8Historia de la Filosofia, Barcelone 1952 ( 1ère. édit. originale allemande, Freiburg, 1949-52) 9 Las grandes lineas de la filosofia moral, Madrid, 3 èmeedit. 1978 10 Historia de la Filosofia, Barcelone, 1980 (édit. originale, 1974) 21

caractéristique la plus remarquable chez Guyau. Jean Wahl11 enrichit l'étude de Guyau en affinnant que celui-ci est le successeur de Fouillée et de sa théorie des "idées-force", en le qualifiant de "métaphysicien", et en affinnant que ses œuvres sont proches de celles de Bergson et de Nietzsche, sans mettre en valeur le fait que les écrits de Guyau sont antérieurs à ceux des philosophes nommés ci-dessus. D'autre part, J. Jol112 souligne au sujet de Kropotkin l'influence que celui-ci a reçu de Guyau. JolI qualifie la philosophie de Guyau de néostoïcienne. Permettez-moi de citer à ce propos une définition de Guyau lui-même concernant le stoïcisme:
"[...] le fond du système stoïcien était une religiosité vague, un panthéisme qui aboutissait à admettre dans le monde une incessante action divine, une perpétuelle providence ou, pour mieux dire, un perpétuel et éternel miracle; le stoïcien, croyant à la fatalité et à la prédestination, croyait aux oracles, les consultait, les redoutait, nourrissait, en somme, une bonne 13 partie des superstitions du vulgaire."

A mon avis, d'après cette définition du stoïcisme, on ne peut qualifier Guyau de stoïcien. Ortega Gasset14 même, dans sa définition la plus suggestive, celle qui nous invite à nous plonger dans l'œuvre de Guyau, écrit que celui-ci possède des idées géniales, mais mal développées. Pour finir, il ne faut pas oublier de citer un article journalistique de Fernando Savater15 écrit lors de la commémoration du centenaire de la mort de Guyau, où les
Il Tableau de philosophie française, Paris 1972 (1 ère.édit. 1962) ème 12 édit. 1978 (édit. originale, 1964) Los anarquistas, Barcelone, 3 13Guyau, La Morale d'Epicure, Paris 1884, p.190 140rtega Gasset: La deshumanizacion dei arte, extrait de Obras completas, Vol. III, Madrid, 1984, p.353 ls"Sin pecado cOllcebida", article publié en 1988 dans le quotidien EL PAis.

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qualificatifs concernant son œuvre affluent: on le caractérise à la fois de panthéiste, évolutionniste, vitaliste, épicurien et de stoïcien. Evidemment, ce qui précède ne prétend pas être une étude exhaustive de ce que certains ouvrages de banalisation ont édité au sujet de Guyau, mais cela nous permet de prouver que ce philosophe a essuyé de nombreuses divergences intetprétatives. Face à cette avalanche de qualificatifs, due à la propre adscription philosophique des analystes, une nouvelle interprétation de la pensée de Guyau dans l'histoire de la philosophie16 semble
16

A ce propose, j'ai utilisé le texte de Luc Ferry: "Les trois époques de la

philosophie moderne. Les tâches d'une pensée laïcisée", publié en 1992 dans la revue Le Débat. L'auteur souligne que les tendances de la philosophie ont changé de sens et de statut depuis la fm du XIXème siècle. Les trois époques qui caractérisent la modernité sont: en premier, l'étape dénommée âge théologique ou lutte contre la religion. C'est l'époque de la fondation des grands systèmes métaphysiques qui essayent, moyennant la raison, de rivaliser avec les religions affaiblies et correspond à l'abord des questions ultimes telles que "quel est le sens de l'existence?" et "quel est le destin de I'homme?". Marx fut le dernier à élaborer une vision globale du monde, où tous les aspects de la culture peuvent cohabiter. Selon Ferry, on trouve encore théorisé chez Marx le problème du sens, où l'espérance réside dans l'avènement d'une société sans classes. La deuxième époque est celle de l'âge généalogique qui comprend "la mort de Dieu" et constate la fm de la philosophie en tant que projet métaphysique. Nietzsche est son représentant le plus reconnu et sa trajectoire arrive, en passant par Heidegger, jusqu'aux philosophes français des années soixante. En affirmant "la mort de Dieu" , cette tradition dénonce comme illusoire le caractère religieux des grands systèmes. Le travail du philosophe a pour objectif de déterminer l'origine de ces illusions constitutives de la philosophie classique ainsi que de les détruire. Luc Ferry afftrn1e: "En maniant le marteau, la pensée s'est faite historienne". Il n'y a plus de production de systèmes. La troisième époque qui correspond à l'actuelle reste, d'après l'auteur, encore à définir. Les travaux théorico-pratiques de la philosophie contemporaine consistent, fondamentalement, à faire I'historique des concepts de l'ontologie et la critique interne. Ferry se demande si la philosophie, après l'élaboration de systèmes et l'interminable destruction, possède encore une vocation propre. Il s'agit d'une question appropriée selon l'auteur, y compris pour celui qui refuse clairement les deux périodes antérieures. Aggravée par le fait 23

que, dans les années soixante, la philosophie semblait épuisée et devait céder s"aplace aux sciences humaines. Ferry poursuit en considérant que l'assertion, de nos jours considérée, a des côtés tragi-comiques, après l'évident échec des sciences sociales. Cette question est également présente au sein même du collectif de philosophes, qui considère comme problématique l'existence d'une philosophie qui ne soit ni destructive ni compilatrice de grands auteurs. Que devient la philosophie, si elle n'est ni la critique de la métaphysique passée, ni la simple pratique réflexive de I'histoire de la philosophie? Ferry laisse de côté l'épistémologie dans sa relation avec les sciences. Afm de manifester que la philosophie doit formuler son activité théorique en effectuant une lecture du réel, qui ne corresponde ni à celle des mathématiques, de la biologie, de la physique, ni non plus de celle de la sociologie ou de la psychologie. L'unique activité qui lui reste est celle d'actualiser les visions du monde qui ont traversé et animé notre parcours historique, mais il utilise aussi de façon critique les concepts de l'ontologie afm de les appliquer à la compréhension de notre histoire passée et présente. Il s'agit d'offrir une double projection historique: dater et ordonner par périodes l'apparition des moments philosophiques (ontologiques) constitutifs de notre tradition. Et que l'on puisse parcourir I'histoire intellectuelle de façon suffisamment critique afin qu'ils puissent être appliqués à la compréhension de nouveaux champs. Mon interprétation de Guyau suit la lignée de la vision de I'histoire de la modernité théorisée par le professeur Ferry qui, dans un autre texte intitulé Kant, penseur de la modernité, publié en avril 1993 dans le Magazine Littéraire, souligne une des caractéristiques spécifiques de la tradition française du kantisme, qui semble intégrer la pensée morale de Guyau. Ce dernier même le signale dans le prologue de son Essai en affumant que la morale future sera non seulement autonome, mais aussi anome. Toujours d'après Ferry, il faut distinguer trois formes de kantisme actuellement. La première, aux U.S.A., représentée par J.Rawls; la deuxième, en Allemagne, représentée par Apel et Habemas, où l'on trouve les principes de l'universalisme qui sont ceux de l'éthique kantienne; enfin en France, où le kantisme se différencie des deux formes citées précédemment: c'est ce que Ferry dénomme "le moment kantien", caractérisé par deux aspects: d'une part, la naissance du laïcisme philosophique, d'autre part, la question de la subjectivité. Dans la Critique de la Raison Pure on nous présente un changement radical de la relation homme-Dieu, différente de la relation cartésienne et qui donne lieu à une théorie de la fmitude qui conduira à la relativisation de l'idée de Dieu. Dieu est désormais représenté comme l'idéal moral de I'humanité, un

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nécessaire afin de corriger les inexactitudes concernant l'œuvre de Guyau accumulées au long des années. Il semble que ces dernières années, l'intérêt porté à Guyau a été ravivé, surtout dans les textes de réflexion éthique, où l'on va même jusqu'à proposer de nouvelles interprétations de sa théorie morale 17. Quelques thèses ont même été écrites en Italie et en Allemagnel8, où on l'a à nouveau traduit et réédité. Parmi les philosophes espagnols, Fernando Savater a signalé l'importance de Guyau dans la conception vitaliste de la moralel9.

postulat mis en fonction des exigences de fmitude humaine en matière morale. Il y a ici un changement inaugural de l'espace laïque au sein duquel nous nous situons encore de nos jours. 17 Cf. Duvignaud, Hérésie et subversion, Paris 1972. Lipovetsky, Le crépuscule du devoir, Paris, 1992. Meffesoli, Au creux des apparences, Paris, 1990, La transfiguration du politique, Paris, 1992. 18 Anamaria Contini, Jean Marie Guyau. Una fi/osofia della vita e l'estetica, Bologna, 1995 et Hans Hablitzel, Lebensphilosophie und Erziehung bei JeanMarie Guyau, Bonn, thèse, 1988 19Cf. Camps, (éd), Las concepciones de la ética, Madrid, 1992, p. 307.

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Chapitre 2. Qui fut Jean-Marie Guyau?
Il y des auteurs dont la biographie est une création, et écrire à leur sujet peut même sembler attrayant. La vie d'autres auteurs cependant, et c'est le cas pour Guyau, est monotone et les faits singuliers sont l'exception dans le lent cours de la vie quotidienne. Si en plus nous considérons que sa vie fut brève, qu'elle ne dura que trente trois ans, et que dès sa tendre enfance elle fut marquée par la maladie, nous arrivons à la conclusion que celle-ci pourra difficilement attirer l'attention sur les événements vécus. Cependant, la vie de Guyau fut intensément vécue sur le plan intellectuel. Il s'agit d'une vie ftuctueuse si nous tenons compte de l'abondante production qu'il réalisa en si peu de temps. La majeure partie de l'information biographique que nous possédons à son sujet provient pour la plupart des données fournies par Alfred Fouillée2o. Certains auteurs apportent également quelques références biographiques sur Guyau, mais dans la plupart des cas, ceux-ci déclarent avoir des dettes envers Fouillée et les notes biographiques ~u'il écrivit dans son œuvre consacrée à Guyau21. Walther-Dulck2 et Vellerut furent les seuls à mener leur propre recherche à son sujet. Le premier y contribue, entre autres données, avec l'apport de six lettres inédites trouvées à
2°Oncle de Guyau, et plus tard également époux de la mère de celui-ci 21Fouillée, A., La morale, l'art et la religion d'après Guyau, Paris, 1889. 22Walther-Dulck, I., Materialien zur Philosophie und Aestetik Guyau, Genève, 1965.

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la Bibliothèque Nationale de Paris. Il s'agit de l'unique héritage qu'il nous reste de Guyau, si nous nous en tenons aux affinnations de Mlle. Froncin, Conservatrice de la Bibliothèque Nationale de Paris, dans sa lettre du 5.12.1960 à Walther-Dulck:
"[...] malheureusement je crains que tous les papiers de famille le concernant soient à jamais perdus. En effet, Madame Fouillée, sa mère, dont le mari Alfred Fouillée était un ami de jeunesse de notre père, nous a légué à ma soeur et à moi sa villa de Menton, mais elle avait naturellement institué sa belle fille Madame Guyau sa légataire universelle. Celle-ci a conservé tous les souvenirs de famille. Malheureusement, usée par le chagrin de la mort de tous les siens et notamment de son fils unique, elle a peu à peu perdu la raison. Lorsqu'on a dû l'amener dans une maison de santé on a trouvé l'appartement qu'elle habitait seule et où aucun de ses amis ne pouvait pénétrer à peu près vide. Qu'avait-elle fait des papiers de famille? Les avaitelle détruits, remis à un tiers? Je l'ignore."

Vellerut réalisa quelques études23 sur la vie de Guyau et de Fouillée sur la Riviera, où il réunit surtout des infonnations sur leur vie quotidienne à Nice et à Menton. Mais commençons par le début. Jean-Marie Guyau naquit le 28 octobre 1854 à Laval (Nonnandie). Son père était commerçant, sa mère pédagogue. Le séjour de Guyau à Laval fut bref, il dura à peine trois ans, ses parents se séparèrent peu après sa naissance. Sa mère, Augustine Tuillerie, fut une insigne pédagogue qui publia, sous le pseudonyrile de "G. Bruno", des ouvrages d'éducation de remarquable diffusion; entre autres Francinet, Le Tour de la France par deux enfants24 et Les enfants de Marcel. On en déduit que Guyau vécut son enfance dans un contexte très intellectuel et que son éducation fut marquée par une
23Vellerut, Robert, "Alfred Fouillée et Jean-Marie Guyau sur la Riviera" dans ~ic~ historique, en. 1968. ~4ub~ié - Pres de 8 mIllIons d' exemplalfes vendus. 28

ambiance affectueuse et protectrice, selon les déclarations de Fouillée, qui avait commencé à partager sa vie avec la mère de Guyau.En 1869, âgé à peine de quinze ans, il prêta ses yeux à Fouillée, dont la vision s'affaiblit à cause de l'excès de travail. La formation reçue par Guyau, en accord avec les désirs de sa mère et de Fouillée, fut on ne peut plus classique: il commença très jeune à lire les classiques et se familiarisa avec leur langue originale. Platon fut, peut-être à cause de l'influence de Fouillée, son premier philosophe. Par la suite, Epictète et Kant furent l'objet de ses études. Parmi les contemporains, on notera Comte, Spencer, Biran et sa "philosophie de l'effort,,2S. Mis à part les philosophes, parmi ses auteurs préférés, on distingue Corneille, Hugo et Musset. A dix-sept ans, il obtint sa licence de Lettres et tout de suite après se consacra à la traduction du Manuel d'Epictète, en l'introduisant par sa propre étude sur les stoïciens. A la même époque, sous le pseudonyme de "Théophile Redon", il participa à un concours à San Francisco avec un travail sur l'éducation et la moralité, grâce auquel il obtint un prix. Deux ans plus tard, âgé de dix-neuf ans, il reçut un prix de l'Académie des Sciences Morales et Politiques pour son écrit concernant L 'histoire et la critique de la morale utilitariste. Ce travail, par la suite amplifié, fut publié en deux volumes, qui furent les premiers ouvrages publiés par Guyau, sous les titres de La Morale d'Epicure et La Morale Anglaise Contemporaine, et parurent respectivement en 1878 et 1879. Très jeune, il attrapa la tuberculose et dut par conséquent renoncer, en 1876, un an après y avoir été nommé, à son poste de professeur au Lycée Condorcet, où Bergson était élève. Sa maladie l'obligea à chercher un climat plus doux que celui de Paris pour passer l'hiver. Tout d'abord, il débarqua à Biarritz et à Pau, puis à

25Cf. les précisions de Berthelot lors de la session de la Société Française de Philosophie du 28 décembre 1905 consacrée à Guyau et publiés dans le Bulletin de la société française de philosophie, Paris, 1906.

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Nice, c'est à dire à ce qu'à l'époque on appelait la Riviera. Pour des raisons semblables Nietzsche habitait alors également à Nice. A partir de 1881 il s'installa définitivement dans la ville voisine de Menton. Ce furent ses années les plus prolifiques. Il publia cette même année un livre de poésies intitulé Vers d'un philosophe. L'année suivante, il reçut chez lui, parmi d'autres hôtes, le philosophe H. Sigdwick, avec qui il put débattre de thèmes d'intérêts communs. Cette année-là également, il épousa Barbe Marguerite André, avec qui il eut son unique fils26. Sa précocité et sa jeunesse l'amenèrent à traiter les thèmes les plus divers: il publia en 1884 son livre sur l'esthétique intitulé Les problèmes de l'esthétique contemporaine, œuvre où il expose ses idées esthétiques, surgies de l'idée commune à toute son œuvre: l'idée de vie. L'année suivante, en 1885, fut publiée Esquisse d'une morale sans obligation ni sanction, œuvre que Guyau consacra à l'éthique et où il souligne que les principes moraux et esthétiques surgissent d'un fait commun: la vie. Ce livre lui valut l'admiration de Nietzsche qui l'annota considérablement, de même qu'une étude sociologique de la religion intitulée l'Irréligion de l'avenir, dernière œuvre publiée par Guyau avant sa mort en 1887. Nietzsche avait acquis ces œuvres à la librairie Visconti à Nice, lieu habituel de réunion des intellectuels qui passaient de longs séjours sur la Riviera, où ils avaient l'habitude d'examiner et d'acquérir les nouveautés éditoriales27. Guyau et Fouillée ignoraient par contre l'œuvre de Nietzsche; même si Halévy28 note dans son livre une rencontre entre les deux
26Son fils Augustin Guyau écrivit, mis à part des livres sur divers aspects scientifiques et techniques, un livre sur Fouillée intitulé La philosophie de Fouillée, Paris 1913, où il désirait rendre hommage à l'œuvre de Fouillée de la même façon que celui-ci avait rendu hommage à l'œuvre de son père: La morale, l'art et la religion d'après Guyau, Paris, Sèmeédit. 1913. 27 Cet établissement offrait en plus la possibilité de feuilleter dans ses salons environ 90 journaux internationaux, et disposait d'une bibliothèque d'emprunt qui contait environ quinze mille volumes. 28Halévy, Nietzsche, Paris, 1977 ( 1èreédit. 1944), p.479. 30

philosophes, il semble que celle-ci n'a jamais eu lieu. Vellerut réalisa une étude chronologique sur la présence de ces trois philosophes à la Riviera et il met en relief l'erreur d'Halévy en ce qui concerne le fait qu'ils vécurent à la même époque à Nice. Nietzsche débarqua pour la première fois à Nice en novembre 1883, alors que la famille Fouillée-Guyau s'était déjà installée à Menton. Ils se trouvèrent seulement quinze jours à Menton en novembre 1884, pendant lesquels Nietzsche demeura à la pension des Etrangers tandis que les Fouillée-Guyau arrivèrent lors de la deuxième quinzaine. En 1887, selon le récit de JolI, il séjourna au convent de Clairvaux29 pour méditer les principes moraux de la société30 lieu où plus tard, et pour d'autres raisons, il fréquenta Kropotkin, un des rares philosophes qui avoue être un successeur de sa philosophie. Guyau mourut l'année suivante, à Menton, le vendredi trois mars 1888, âgé de 33 ans, suite à l'aggravation de sa maladie en raison des pénuries dues au tremblement de terre qui dévasta la côte méditerranéenne en 1888 et qui l'obligea à passer plusieurs nuits dans des endroits humides. Guyau fut enterré au cimetière de Menton le jour même où Nietzsche abandonna à jamais la Riviera, et étant donné que les journaux de l'époque ne publiaient aucun faire-part de décès, on suppose que Nietzsche n'apprit pas la mort de Guyau. Sur sa dalle funéraire on peut lire l'inscription suivante: "Ce qui a vraiment vécu une fois . ,,31 revIvra... Fouillée publia à titre posthume quelques textes inédits laissés par Guyau. Le premier d'entre eux fut publié l'année après la mort de Guyau, en 1889, sous le titre Education et Hérédité, et fut considéré dès sa publication comme un classique de la pédagogie, et fut grandement reconnu par les sociologues américains du début du siècle. En 1889, Fouillée publia également
29Près de Lyon, actuellement, c'est une prison. 30Cf. JolI, Les Anarchistes, Barcelone, 3 ème.édit. 1978, p.144. 3t Cf. Archambault, Guyau, Paris, 1911, p.11-12 31

une autre œuvre posthume intitulée L'art du point de vue sociologique, œuvre qui, en envisageant le problème de l'esthétique d'un point de vue plus sociologique, complétait sa vision de l'art, déjà abordée dans son œuvre consacrée à l'esthétique. En 1890, il publia la dernière œuvre posthume de Guyau. Il s'agit d'une édition amplifiée, sous la supervision de Bergson, d'un texte intitulé La Genèse de l'idée de temps, que Guyau avait publié en 1885 dans la Revue Philosophique et dont il existe également un compte-rendu de Bergson publié en 1891 dans cette même Revue Philosophique. D'autre part, étant donné ses liens familiaux, Guyau n'oublia pas sa facette d'éducateur et publia pour les écoles une série d'œuvres très appréciées: Première Année de lecture courante, L'année préparatoire, L'année enfantine, etc... Fouillée souligne que Guyau était le contraire d'un artiste dilettante et de logique scolastique. Il détestait le dilettantisme qui était si à la mode à son époque. Il cherchait plutôt partout ce qu'il désignait lui-même comme "le sérieux de la vie, de la pensée, de l'art". Il combattit constamment la théorie du jeu, qu'il s'agisse du jeu esthétique ou du jeu intellectuel. Ce fut une personne qui se consacra à la méditation intérieure, qui considérait les idées et les sentiments dans la plénitude de leur valeur vitale et intellectuelle. Son sérieux l'amenait à une tristesse sereine, résignée et souriante. En parlant de l'art, Guyau disait: "Les hauts plaisirs sont ceux qui font presque pleurer". P. Archambault32, dans son livre consacré à Guyau, parle de lui d'une façon élogieuse, à tel point qu'il le nomme même saint laïque, dans la mesure où, frappé par la maladie dès sa jeunesse, il ne prétendit jamais espérer aucune prolongation naturelle de la vie. En tout cas, son doute ne fut jamais synonyme de désespoir. Bien au contraire, il voulait croire que le progrès était possible, que l'idéal était une force, que' le monde profitait de tous nos efforts, que la vie malgré tout valait la peine d'être vécue.
32Cf. Archambault, ibidem, p.ll.

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Nous pouvons nous permettre d'affirmer que sa relation avec Fouillée fut intense. Premièrement, Fouillée fut son maître. Ouyau hérita de lui son intérêt pour le savoir intellectuel et son savoir-faire en la matière. Grâce à lui, il atteignit dès sa plus tendre enfance une connaissance parfaite de la culture classique. La maturité aidant, leur relation se transforma en un échange riche d'idées, et par conséquent il ne faut pas oublier la remarquable influence qu'exerça l'un sur l'autre. Fouillée, qui survécut à Guyau, fut le trait d'union entre la pensée de Guyau et celle de Bergson. Après sa mort, la quasi-totalité de ses œuvres furent traduites dans la plupart des langues européennes importantes. Ses œuvres complètes furent traduites en russe et en l'allemand33. En 1906, la philosophie de Guyau fut objet de discussion à la Société Française de Philosophie, à laquelle Fouillée ne put participer pour des raisons de santé. Ce dernier mourut en 1912 à Lyon, alors qu'il se rendait à Paris, et le fils de Guyau, Augustin, mourût en 1917, au même âge que son père, pendant la première guerre mondiale. Postérieurement, la pensée de Guyau, qui avait atteint son apogée au début du siècle, disparut peu à peu du milieu intellectuel. En 1928 H. Pfeil34 parle de Guyau comme d'un philosophe inconnu en Allemagne, tout comme en France, où son œuvre avait déjà été éclipsée par celle de Bergson et de Nietzsche. Vers la moitié du siècle Guyau n'était cité que sous forme de brèves notices dans les ouvrages les plus généraux.

33L édition des œuvres complètes de Guyau en allemand est due à Ernst ' Bergmann, qui a également écrit une importante étude introductive, Die Philosophie Guyaus , Leipzig, 1912. 34Pfeil, Guyau und die Philosophie des Lebens, Ausburg, 1928

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Chapitre 3. Guyau et son temps
Panorama de la philosophie française de la deuxième moitié du XIXème siècle Ma prétention n'est pas d'effectuer une étude exhaustive de la philosophie du XIXème siècle, mais de décrire le contexte philosophique dans lequel la pensée de Guyau se développa. Il me semble cependant nécessaire de faire référence à l'analyse controversée que l'on a faite jusqu'à présent de la philosophie française du XIXème siècle, qui affirme que la philosophie de cette deuxième moitié de siècle n'est pas à la hauteur de celle d'autres époques. Suivant cette lignée de pensée on trouve des affirmations extrêmes, telle que celle d'Althusser qui déplore: "[...] la pitoyable histoire de la philosophie française dans les cent trente années qui suivirent la révolution de 1789, son entêtement spiritualiste non seulement conservateur mais ,,35 réactionnaire, son incroyable inculture et ignorance. Et celle d'autres qui se montrent plus condescendants, tel Janicaud:

35 Althusser, Pour Marx, Paris, 1965, p.16 35

"[...] ce courant de pensée continue d'exercer une certaine attraction sur les esprits de qualité, sans cependant cristalliser ,,36 sur lui un intérêt vraiment universel.

Il faut cependant souligner que l'histoire de cette époque reste encore à écrire, et que par conséquent, il existe des doutes raisonnables concernant les affinnatÎons mentionnées antérieurement qui justifient que l'on mette entre parenthèses certaines de ces affinnations. L'œuvre de Guyau n'est pas exclue de la problématique mentionnée. En tout cas, ceux qui ont réfléchi sur la philosophie du XIXème siècle signalent deux étapes chronologiquement bien détenninées. La première embrasse toute la première moitié du siècle et se situe sous l'influence de l'éclectisme37. La deuxième, plus pluraliste, fut marquée par l'essor des sciences, et par la présence latente de Darwin dans tous les travaux. Ceux qui se sont occupés du XIXème siècle de façon sérieuse exigent une étude plus approfondie de cette deuxième période afin d'en extraire les divers éléments qui constituent la pensée de notre siècle38. Surtout afin de laisser hors de propos quelques raisonnements, en particulier les plus critiques, tels ceux d'Althusser. Je crois cependant que les jugements les plus sévères correspondent à une certaine façon de philosopher, propre aux dilettantes et à ceux qui considèrent la philosophie comme un jeu. Guyau même s'attaqua à cette façon frivole de philosopher, et dans le même but, le
36Janicaud, Une généalogie du spiritualisme français, La Haye, 1969, p.3, cité par Fabiani dans Les philosophes de la république, Paris 1988, p.8 37L'école éclectique avait prétendu annoncer l'achèvement du paradigme philosophique du XVIIème siècle (interprété comme sensualisme) en s'identifiant avec le nouveau courant émergeant. En attribuant à Royer-Collard et à sa critique de Condillac, et à l'introduction faite à la Sorbonne de la psychologie de Hr. Reid et de D. Stewart dans leurs leçons de 1811. Cette origine et son influence étaient presque oubliées, ou bien traitées par curiosité par E. Boutroux, "De l'influence de la philosophie écossaise sur la philosophie", dans la Revue de métaphysique de morale, 1857. 38Fabiani, op.cit., p. 8.

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théologue allemand Daub d'Heidelberg avait affirmé en ce qui concerne le système de Victor Cousin qu'il était "tout au plus bon à amuser un dimanche un pensionnat de demoiselles". Pierre Leroux (1789-1871), un des auteurs les plus perspicaces du siècle, écrivait également alors: "par un certain concours de circonstances, l'absence et la négation de toute philosophie avait pris la place de la philosophie". C'est ce qui se déroulait lors des cours d'Edme Caro39, disciple de Victor Cousin, qui distrayait, vers 1880, un auditoire mondain et superficiel4o. La légèreté de cette philosophie pose un problème et rend plus compréhensible la critique de Daub; elle est en rapport avec la séparation qui surgit entre la France et l'Allemagne au début du siècle. Cependant, la constante de la pensée scientifique qui se fit évidente vers la deuxième moitié du siècle, avec l'apparition de l'œuvre d'Auguste Comte et les changements politiques et sociaux, surtout l'avènement d'un système politique plus tolérant, impliqua un changement considérable de la pensée philosophique française de cette deuxième moitié de siècle. C'est à cette époque qu'eut lieu la fotmation de Guyau et c'est également alors qu'il écrivit ses œuvres. A l'occasion de l'Exposition Universelle de 1867, Félix Ravaisson avait écrit un résumé de l'histoire de la philosophie française des deux premiers tiers du siècle dans un texte qui est devenu depuis une référence classique. En attendant la publication d'une œuvre analogue concernant le troisième tiers, Emile Boutroux rédigea pour le troisième congrès international de philosophie41 un mémoire, publié postérieurement par la Revue de Métaphysique et de Morale42, où il trace un panorama de la philosophie française qui correspond au moment même où Guyau
39Né en 1826 et décédé en 1887, enseigna la philosophie à la Sorbonne. Il défendit la morale et la tradition face au positivisme dans l' œuvre Etudes morales sur le temps présent, Paris, 1855. 4°Cf. Pailleron, Le monde où l'on s'ennuie, Paris, 1881. 41 Heildelberg, 1908. 42Tome XVI, 1908, pp. 683-716. 37

écrivait ses œuvres. La première impression que Boutroux souligne de cette époque est la non-existence d'une quelconque théorie générale dominante. Malgré tout, il convient de réfléchir, signale Boutroux, si de la pluralité peut naître un élément unificateur . Le texte de Ravaisson, certainement par hasard, avait marqué un tournant dans l'histoire de la philosophie française. Une étape s'achevait vers 1867, et une autre commençait à poindre. Il est vrai cependant que la philosophie éclectique et dialectique de Victor Cousin était encore et toujours brillamment représentée. La philosophie était alors une activité spécifiquement scolaire. Les conditions, les nécessités de l'enseignement dans les lycées, qui à l'époque avaient pour but principal la formation de la jeunesse en suivant l'idée classique de l'honnête homme, constituaient la norme suprême de la pensée. En même temps, les systèmes originaux de Comte ou de Renouvier séjournaient à l'ombre et n'étaient connus que par quelques fidèles disciples. Boutroux signale que ce fut précisément vers le deuxième tiers du siècle que plusieurs circonstances déterminèrent le réveil de l'activité philosophique. En premier lieu, l'enseignement qu'exerça à l'École Normale un maître exceptionnel, Jules Lachelier (1832-1918), scrupuleux dans la recherche de la vérité. En deuxième lieu, le mémoire de Félix Ravaisson. Plus tard ces circonstances s'ajoutèrent aux causes internes, comme la connaissance des œuvres de Darwin et de Spencer, non seulement par le contenu de leur doctrine, mais surtout par le témoignage qu'ils apportaient sur la prédisposition philosophique des sciences naturelles. Puis il ne faut pas oublier la nouvelle étude de la philosophie allemande, et tout particulièrement celle de Kant, menée à terme par Charles Renouvier et ses collaborateurs de la Critique philosophique, qui élaborèrent un programme philosophique orienté vers la rupture avec la philosophie d'Hegel afin de revenir au kantisme, qui rend possible une philosophie de

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la liberté43. A tout cela il faut ajouter l'élan républicain en tant que réponse à la débâcle survenue face à la Prusse, qui fut la dite réforme intellectuelle et morale 44. Ce fut finalement en 1870, avec la publication de L'intelligence d'Hyppolite Taine et de la Psychologie anglaise contemporaine (Ecole expérimentale) de Théodule Ribot, que la philosophie française, soumise à toutes ces influences prit, non seulement son envol, mais poursuivit de nouvelles directions. En premier lieu, elle s'écarta de la dialectique abstraite afin de se mêler à un ensemble d'activités scientifiques, religieuses, artistiques, politiques, morales, littéraires, économiques, grâce auxquelles l'homme entre directement en contact avec la réalité. Loin d'une prétendue autosuffisance, elle considère qu'elle ne peut trouver que dans les sciences, la vie et les arts, dans leur forme de développement spontanée, les matériaux nécessaires à sa théorie. Autrefois transcendante, la philosophie devient, en présence des sciences, immanente. Sous un autre aspect, la philosophie française du troisième tiers du XIXème siècle, subit un changement formel profond, et dans une certaine mesure, paradoxal. Elle passe de l'état traditionnel de l'unité et de l'universalité à diverses recherches philosophiques indépendantes les unes des autres. La multillicité et la spécificité des sciences positives sont transférées à une philosophie, qui, comme affirme Boutroux, "se modelait sur elles,,45. A cette époque apparaissent la psychologie, la sociologie et la méthodologie. Chacune d'entre elles étant dotée d'une base expérimentale différente, elles sont par conséquent à l'origine d'une existence particulière, ce qui nous amènera à ne plus parler de philosophie mais de sciences philosophiques.

43Cf. Renouvier, "Le progrès et la morale" dans Critique philosophique, février 1872. 44Cf. Renan, La réforme intellectuelle et morale, Paris 1871. Il existe une édition disponible datant de 1990. 45Cf.Boutroux, op. cit.

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En même temps, affinne Boutroux, comme s'il s'agissait d'une revanche de l'esprit d'universalité, chacune de ces sciences augmente ses ambitions et prétend se déclarer philosophie universelle. Les psychologues, tout comme les logiciens et les sociologues agissent ainsi: chacun d'eux juge insuffisantes les explications des autres et présente son secteur comme l'authentique détenteur de la vérité. Boutroux étudie séparément chaque mouvement. En premier lieu, il constate un réveil de l'activité philosophique caractérisé avant tout par l'apparition, en 1893, de la Revue de Métaphysique et de Morale. On y trouve un refus de l'éclectisme et de la dialectique abstraite qui prétend constituer la philosophie par la simple élaboration de concepts empruntés à des systèmes déjà existants. On prétend, en échange, se placer face aux faits, aux données scientifiques et aux conditions de la vie humaine, et dans le cas où l'on prétendrait poursuivre l'œuvre des maîtres, cela se fait en récupérant leur esprit de recherche. Les œuvres écrites pendant cette période peuvent se classer, selon Boutroux, selon trois catégories différentes: en premier lieu, il y a celles qui cherchent un nouveau développement du rationalisme. Suivant cette direction, on peut citer les écrits de Renouvier, Lachelier, Fouillée et Guyau même, puis postérieurement, Hamelin, Berthelot46 et Lalande. En deuxième lieu, on trouve les œuvres qui vont à la recherche d'une métaphysique dont le point de départ est la critique, non seulement de la raison, mais en plus et surtout de la science, comme expression objective des relations entre la raison et les choses. Parmi elles, l'on peut citer l'œuvre de Boutroux même et celle de Brunschvicg. La troisième catégorie est une métaphysique née de l'effort afin de réaliser l'expérience intérieure sous une forme immédiate
46Professeur de chimie au Collège de France, puis Ministre de l'Education. Tout comme Comte, il croyait au triomphe de la connaissance scientifique sur la théologie et la métaphysique.

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et certainement primitive. Il s'agit de l'œuvre de Bergson. L'origine du mouvement psychologique date de 1870 et est dû à Théodule Ribot Dans l'introduction de son œuvre sur la psychologie anglaise contemporaine, il démontre comment la psychologie se sépare de la philosophie, tout comme auparavant l'avaient fait les mathématiques, la physique et les autres sciences. Non seulement la psychologie expérimentale proprement dite, mais toute la psychologie devait, selon cette conception, se transformer en une science positive, c'est à dire composée exclusivement de faits et de relations constantes entre les faits. Ce fut, avec l'exemple fourni par Taine47, le signe du renouvellement des études psychologiques. Ribot étudia en plus de l'introspection, sous les différents aspects de l'information objective, la méthode authentiquement scientifique de la psychologie. Il étudia l'héritage psychologique (1873), les maladies de la mémoire (1881), de la volonté (1883), de la personnalité (1885). Il admet dans ses études la loi de l'évolution, non comme un principe, mais comme une hypothèse féconde. D'autre part, dans cette même lignée, il ne faut pas oublier de souligner les intéressantes études réalisées par Gabriel Tarde sur l'influence réciproque qu'il existe entre les consciences individuelles. On peut affirmer, donc, que le livre Les lois de l'imitation (1890) a inauguré ce genre de recherche. En ce qui concerne le mouvement sociologique, il faut souligner la publication en 1877 de l'ouvrage d'Alfred Espinas (1844-1922), Les Sociétés animales, qui peut être considérée comme le point de départ du mouvement sociologique. Espinas soutient dans cette œuvre que la communauté, du point de vue de la perspective vitale, n'est pas un accident extrinsèque, mais qu'elle appartient à son propre héritage. Vivre, c'est vivre en commun. La loi fondamentale de la vie, ce n'est pas la lutte, c'est l'union pour la vie. En suivant l'évolution de la communauté vitale, en partant des espèces les plus primitives jusqu'aux plus développées. Espinas réussit à prouver que dans toute individualité vivante il y a une
47 De ['intelligence, Paris, 1870.

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