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La naissance de l'hégélianisme français

De
295 pages
"Etes-vous hégélien?" Cette question a traversé le XIX° siècle philosophique français - et au-delà. La philosophie, la littérature, le droit, l'histoire, la politique se sont nourris ou confrontés à l'hégélianisme. Ce livre se propose de redécouvrir cet hégélianisme qui, une fois passé le Rhin, a hanté la France.
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La naissance de 1'hégélianisme 1830-1870

français

La Philosophie en commun Collection dirigée par Stéphane Douailler, Jacques Poulain, Patrice Vermeren
Nourrie trop exclusivement par la vie solitaire de la pensée, l'exercice de la réflexion a souvent voué les philosophes à un individualisme forcené, renforcé par le culte de l'écriture. Les querelles engendrées par l'adulation de l'originalité y ont trop aisément supplanté tout débat politique théorique. Notre siècle a découvert l'enracinement de la pensée dans le langage. S'invalidait et tombait du même coup en désuétude cet étrange usage du jugement où le désir de tout soumettre à la critique du vrai y soustrayait royalement ses propres résultats. Condamnées également à l'éclatement, les diverses traditions philosophiques se voyaient contraintes de franchir les frontières de langue et de culture qui les enserraient encore. La crise des fondements scientifiques, la falsification des divers régimes politiques, la neutralisation des sciences humaines et l'explosion technologique ont fait apparaître de leur côté leurs faillites, induisant à reporter leurs espoirs sur la philosophie, autorisant à attendre du partage critique de la vérité jusqu'à la satisfaction des exigences sociales de justice et de liberté. Le débat critique se reconnaissait être une forme de vie. Ce bouleversement en profondeur de la culture a ramené les philosophes à la pratique orale de l'argumentation, faisant surgir des institutions comme l'École de Korcula (Yougoslavie), le Collège de Philosophie (Paris) ou l'Institut de Philosophie (Madrid). L'objectif de cette collection est de rendre accessibles les fruits de ce partage en commun du jugement de vérité. Il est d'affronter et de surmonter ce qui, dans la crise de civilisation que nous vivons tous, dérive de la dénégation et du refoulement de ce partage du jugement. Dernières parutions

Stanislas BRETON et Bernard BAUDRY, Individu et technologie, 2005. Alejandro BILBAO, Les espaces de la causalité en psychanalyse,2005. François de BERNARD (sous la responsabilité de), Europe, diversité culturelle et mondialisations I 2005.

Eric Puisais

La naissance

de I'hégélianisme français 1830-1870
Préface de Jacques D 'Hondt

L'Harmattan 5-7, rue de I~École-Polytechnique; 75005 Paris FRANCE
L'Harmattan Hongrie Kanyvesbolt Kossuth L. u. 14-16 1053 Budapest Espace L'Harmattan Kinshasa Fac. Sciences. Soc. PoL et Adm. BP243. KIN XI Université de Kinshasa RDC L'Harmattan Italia Via Deg1î Artîsti. IS 10124 Torino ITALlE L'Harmattan Burkina Faso 1200 logements villa 96 12B226O Ouagadougou 12 BURKINA FASO

-

Du même auteur: Emmanuel Chubilleau & Eric Puisais (dir), Les Athéismes Philosophiques, Paris, Kimé, 200.
Eric Puisais (dir), Leger-Marie Deschamps, un philosophe entre Lumière et oubli, Paris, L'Harmattan, 2001.

www.librairieharmattan.com e-mail: harmattanl@wanadoo.fr

(Ç) L'Harmattan, 2005 ISBN: 2-7475-9137-9 EAN : 9782747591379

Cet ouvrage est le résultat d'un travail de thèse de doctorat en philosophie dirigé par Monsieur Bernard Bourgeois soutenu en 2002 à l'Université de Paris I, devant Messieurs Bourgeois, Kervégan, Waszek et Tertulian. Qu'ils soient tous ici remerciés, et particulièrement Monsieur Bourgeois. Que soient aussi remerciés tous ceux qui m'ont aidé et soutenu durant les années de travail et de rédaction de ce volume. Ils sont trop nombreux pour les citer ici, mais ils savent tous que ma reconnaissance leur est assurée. Je tiens à rendre ici un hommage particulier à Hélène et Jacques D'Hondt a qui va toute mon affection.

PREFACE

Une fleur transplantée, dit-on, n'en prospère que mieux. Mais le transfert d'une grande philosophie de sa terre natale en une contrée étrangère ne s'effectue pas d'abord sans risques ni dommages. Le profane s'imagine que c'est facile. Ne suffit-il pas de traduire dans l'autre langue les ouvrages originaux où son auteur l'a consignée et qui la font connaître à tous les hommes telle qu'en elle-même elle s'éternise dans son pays? Et ces hommes de toutes origines ne sont-ils pas prédisposés à se comprendre mutuellement? Bien sûr, l'humeur des traducteurs trouble parfois quelque peu cette opération, mais on le sait et on leur recommande la vigilance. Pour plus de fidélité encore, on saura recourir à la machine à traduire, de préférence électronique.. . Le présent ouvrage met une fois de plus en évidence les difficultés d'une communication philosophique internationale. On ne peut qu'essayer, dans ce domaine, de s'approcher le moins mal possible de la perfection originaire. Ce constat ne vaut pas seulement pour le passage de l'allemand en français, mais aussi pour le cheminement inverse. Il est bien difficile pour des étrangers de saisir les subtilités de l'idiome cartésien, d'en déceler les ruses et les détours, que les Français ne devinent qu'après une longue fréquentation. D'ailleurs, même quand Descartes précise que son discours de la méthode n'est pas un traité, certains bons connaisseurs allemands de sa philosophie ne se retiennent pas de rendre ce titre par Abhandlung. De tels dangers menacent à plus forte raison Hegel, lorsque celui-ci franchit le Rhin. A vrai dire, il n'avait pas luimême formé ce projet, il n'envisageait pas une traduction de ses œuvres en une langue étrangère. Il suggérait même que c'était là une tâche impossible. Seule la langue allemande détenait à

ses yeux, avec toutefois aussi le grec antique, le privilège d'exprimer la pensée authentiquement spéculative. Les premiers passeurs français se heurtaient donc à de sérieux obstacles. La langue allemande présente effectivement comme les autres - des singularités irréductibles. Ce qui paraît aux Allemands tout à fait transparent en elle, parce que cela leur est familier, ne révèle ses obscurités secrètes, si l'on ose dire, que lorsque l'on s'avise de le rendre dans une langue étrangère, et spécialement en français. Ce qui va de soi, aux yeux des uns, et à quoi l'on ne s'arrête même pas, bloque la pensée des autres. Même dans sa langue maternelle, Hegel ne s'exprimait pas d'une manière si aisément intelligible, ses compatriotes éminents le lui ont cruellement reproché, et il lui a bien fallu l'avouer plusieurs fois! Tout cela, entre autres embarras, a affecté fâcheusement la démarche des français avides de vérité nouvelles, et courageux, peu satisfaits de ce que leur offrait l'actualité philosophique de leur pays, et qui décidèrent de recourir à Hegel et de procurer une version française de ses œuvres, ou une présentation commentée de celle-ci. Ils ne disposaient pas d'un vocabulaire idoine, ils ont usé d'abord des termes consacrés, précairement, et ils ont été obligés ensuite de donner un sens de plus en plus nouveau aux mots de la tribu. Les notions caractéristiques de la philosophie hégélienne ne devinrent accessibles au public que peu à peu, au fil des décennies, grâce à une imprégnation germanique progressive de la pensée française qu'ils favorisèrent euxmême, rhapsodiquement. Peut-être fallait-il ne comprendre d'abord qu'à moitié, pour s'apercevoir que cette moitié ne suffisait pas, et qu'elle appelait elle-même plus qu'une autre moitié. Les pionniers qui maîtrisaient bien l'allemand ne se révélèrent pas tous bons philosophes; ceux qui se débrouillaient en philosophie traditionnelle ne comprenaient pas tous l'allemand. Certains aimaient Hegel d'emblée, sans le connaître; d'autres le Il est bon que soient maintenant tirés de l'oubli dans lequel ils n'ont que trop longtemps croupi, ces dédaignés, ces négligés. L'auteur de ce livre rappelle à la lumière les moins 10

connus en notre temps, et qui ont joui, à leur époque, d'une certaine notoriété. Voici qu'on leur donne à nouveau la parole, et elle ne manque ni de pittoresque ni, souvent, de lucidité épisodique. Ils nous aident à compléter utilement notre connaissance de l'hégélianisme par le spectacle des rameaux divers qui sont nés de lui, des variété surprenantes qui se sont greffées sur cette tige robuste. Cette piétaille ne saurait rivaliser avec les nobles chevaliers de la grande cause. Mais ceux-ci ont bien tardé à se jeter dans le tournoi. On peut se demander pourquoi de grands esprits n'ont pas affronté Hegel plus tôt, en France. Il a fallu que ces précurseurs aplanissent pour eux le chemin qui y menait. Surprise: dans leur effort pour s'emparer de I'hégélianisme, pour le magnifier pour le vilipender, ils se révèlent eux-mêmes, se montrent dignes d'un intérêt direct pour leur personne, pour leurs travaux, pour leur relations originales à leur pays et à leur temps. On en vient à estimer que ces petits auteurs ne sont pas si petits que cela! A côté des « vieux» et des «jeunes hégéliens », l'auteur de ce livre met en scène et fait discourir la nouvelle troupe des « petits hégéliens français ». Jacques D'Hondt

Il

Dites, monsieur, en quel autre pays l'Allemagne a-t-elle mieux trouvé qu'en France une curiosité plus modeste et plus généreuse pour jouir de ses chefs-d'œuvre? Qui vous a le mieux célébrés, si ce n'est nous? Et les éloges de la France peuvent chatouiller l'amourpropre. Où votre poésie a-t-elle été mieux sentie? Votre philosophie et votre jurisprudence historique plus avidement interrogées? A votre école nous nous sommes charmés et instruits - nous vous avons vengés des mépris de la cour de Louis XIV et des facéties de Voltaire,. nous vous avons goûtés avec une intelligence pleine de franchise et de souplesse,. confessez-le, monsieur, vous devez être contents de nous.

Eugène Lerminier, Lettres philosophiques adressées à un Berlinois, 1832.

INTRODUCTION

L'HEGELIEN

Nous sommes en 1858. Une jeune femme voyage vers l'Allemagne. Le trajet est long; le parcours est difficile, fatigant. Les voyageurs somnolent. Les cahots de la route ne facilitent guère la discussion. Lajeune femme observe les autres passagers de la berline. Un voyageur attire plus que les autres son attention.
« C'est un jeune homme de trente ans à peine, le front haut, le visage pâle, les yeux très grands, très bleus et très doux; avec un air rêveur, ouvert, déterminé, comme si une résolution le possédait. Il avait la bouche riante, une barbe à fauves reflets descendait sur sa poitrine ». Le portrait est flatteur, le jeune homme semble charmant et la jeune femme semble charmée. « Sa stature était élevée, le port hardi, il avait tout d'un chef; ni pistolets pourtant, ni poignard, et pourtant je me dis, avec cette invincible assurance des natures primesautières: Voilà un capitaine qui va se battre de l'autre côté du Rhin. e' était bien cela. [...] ». Il n'en fallait pas plus à la jeune femme pour entamer une conversation. « De quoi parla-t-on ? De la pluie, du beau printemps, des incertitudes de l'avenir, de la révolution partout grondante. Ici, les yeux du jeune homme flamboyèrent. - J'y vais! dit-il, en rejetant la tête en arrière. Le geste n'était pas d'un hâbleur, mais d'un homme passionnément heureux: je vais là ! Il montrait l'Allemagne. Dans mon pays! J'y rentre! Avec la liberté! - Etes-vous sûr de vaincre? - Je suis sûr de me battre. - On dit l'armée nombreuse. - La nôtre l'est plus, c'est la nation.

- Vous

n 'hésitez pas à bouleverser votre patrie?
-

- Il

le faut

un instant il fronça le sourcil, se mit à

songer, puis, relevant son front: il faut que tout le monde ait sa place au soleil,. ou à la pluie, ajouta-t-il d'un geste rieur. Il faut du pain pour tous, il faut de la joie, du loisir! Il ne faut plus de déshérités sur la terre, il ne faut plus que celui-ci nage

dans l'opulence quand cet autre a faim,. les moissons doivent
mûrir pour tous,. à tous les maisons de pierre, à tous les meubles soyeux, pour tous la vie aisée! A ce moment, il rencontra le regard effrayé de la baronne. - Je ne suis pas un partageux,ni un rouge... quelles que soient les apparences, fit-il, en passant une main blanche sur sa barbe. Je vois plus haut. Je ne veux rien que de juste, rien que ce que voulut Dieu: je veux l'égalité. - L'égalité! Depuis Eden, elle n'est plus de ce monde ,. le lendemain du partage ... - Je ne veux rien partager. Je veux nettoyer la terre, en arracher les bornes qui s'opposent au progrès. Je veux ouvrir une large route à l 'humanité, à la jeune humanité qui monte. Elle réclame sa part de bonheur, son droit de jouir,. elle l'aura. Je crains bien qu'au bout il n y ait des forts et des faibles, de laids visages et de beaux, des cœurs honnêtes et de vicieux, comme avant,. alors, tant pis pour l'égalité. Le capitaine secoua la tête.

- Ce sont de vieilles idées, dit-il, des lambeaux de Moyen-Age. Le monde marche à la révolution sociale,. il laissera sa peau d'hiver aux buissons de mai. - Les autres, les bornés, se défendront, ils défendront leurs coutumes. - Je le sais bien.

- Alors?
- Alors on les tuera. Ce fut dit d'une voix triste mais inexorable. - S'ils se fient à nous, s'ils se livrent à nous, eh bien! nous les laisserons sécher en paix. Ils ne le peuvent pas, ils ne le feront pas.

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Je regardais avec épouvante ce sourire mélancolique et bon, cet œil sincère, cet insensé candide épris de sa terrible utopie toute parée de fleurs, toute dégoûtante de sang. Après un instant, il reprit d'une voix un peu tremblante où vibrait pourtant une absolue confiance en soi: - Tout ce qui renaît doit mourir. C'est une éternelle loi. Le niveau ne peut se promener sur le sol sans écraser des fleurs. La rénovation sociale éclora d'un tombeau. Pour arriver à l 'harmonie, il faut éteindre les notes discordantes. - Il en ressortira de partout.

- Non. - Ce non fut dit simplement, avec une écrasante
assurance.

- Mais ces notes discordantes, ce sont des hommes! Le capitaine réfléchit. S'absorba, puis d'une voix plus basse:

- Cent mille têtes, dit-il.
- Cent mille têtes coupées! des millions de femmes au désespoir, et d'enfants, et de mères! - Ce matin, n y a-t-il ni femmes au désespoir, ni enfants qui pleurent sur la terre, ni pères, ni mères, ni pauvres qui meurent? - Quelques-uns oui, c'est vrai ici ou là. - Partout! reprit le capitaine avec un énergique éclat de voix. Partout! De tous les bouts de cette terre désolée, à chaque seconde s'élève un cri de deuil! - C'est une terre maudite, nous l'avons souillée, nous l'avons perdue!

- Je

ne crois pas cela.

- Quoi! vous ne vous croyez pas pécheur?

- Non - Cet autre non fut dit avec la même certitude naïve, avec un regard clair, avec une complète abstraction du moi. Après un moment: - Je vous épouvante, reprit-il d'un accent très doux. Réfléchissez. La mort, l'une après l'autre, fauche les générations,. plus tôt, plus tard qu'importe? Toutes se courbent à une heure quelconque, toutes, à une heure donnée,
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vont se ranger en sillons sous le sol. Une guerre, les guerres de votre empereur, ont tué les hommes par centaines de mille. - Je déteste la guerre. - Le choléra qui vient d'éclater à Londres, à Paris, moissonne trente mille personnes en un jour. - C'est Dieu qui les fait mourir.

- Hé bien? - Vous n'êtes pas Dieu! L 'Hégélien me regarda de son oeil limpide - Je suis Dieu, dit-il. Et comme je frissonnais: - Je suis Dieu! Ma pensée est un rayon de la pensée divine, ma volonté est un fragment de la volonté suprême; le grand cœur qui palpite là-haut bat en moi, en vous, en tous ». 1 Voilà donc, brossé à grand traits, dans une nouvelle célèbre d'un écrivain à la mode vers 1860, le portrait flamboyant de ceux qu'on appelait, à l'époque, les hégéliens! Rêveur, mélancolique, un peu utopique parfois, panthéiste certainement, agnostique, sans doute, révolutionnaire naïf mais convaincu, brûlant de dispenser, armes à la main, un idéal fraternel et égalitaire; voilà L 'hégélien de Valérie de Gasparin ! Voilà l'image, que cette nouvelle dispersa autour d'elle, de ceux qui pouvaient se dire adeptes de Hegel. Et cette image fut assurément bien diffusée. Les Horizons prochains de Mademoiselle de Gasparin connurent, entre 1858 et 1882, pas moins de onze rééditions! Chacun savait, à cette époque, ce qu' hégélien signifiait! Bien sûr, il s'agit là d'un portrait diffusé parmi les lecteurs de romans à succès; ce n'est certes pas celui que l'on peut s'imaginer dans les milieux universitaires; mais, cette romancière n'était pas d'un tel talent qu'elle inventât le tableau du bel hégélien engagé de part en part. Il fallait bien que celuici soit dans l'air du temps - c'est une des conditions nécessaires du roman à la mode! Trop des traits fondamentaux de sa description semblent empruntés, caricaturés: « ce sourire
1

]

. Valérie de Gasparin, L 'Hégélien, in Les Horizons prochains,
19-125.

Paris, 1858, p.

20

mélancolique et bon, cet œil sincère, cet insensé candide épris de sa terrible utopie toute parée de fleurs, toute dégoûtante de sang », le jeune capitaine frémissant d'ardeur, téméraire et candide! Ce portrait, Valérie de Gasparin ne l'inventait pas, il lui venait de l'actualité, de ce que l'on pouvait lire dans les journaux, des nouvelles et des faits divers. En effet, « vingt ans après la mort de Hegel un certain nombre de Français apprennent que l'on fusille, ça et là, des gens que l'on appelle des hégéliens. Vraie ou fausse, la nouvelle ne semble pas les étonner. Personne ne proteste contre l'emploi de ce nom. Et même ceux qui plaignent les victimes ne tiennent pas leur sort pour injuste ou incompréhensible »2. On voit donc apparaître, en France, au milieu du dixneuvième siècle, une certaine catégorie de gens qu'on appelle des hégéliens. Avant même que la pensée de Hegel ne soit diffusée, que ses ouvrages majeurs ne soient traduits, avant qu'on inscrive sa philosophie aux programmes officiels des universités ou des concours académiques, il y avait déjà un hégélianisme en France. Mais il faut, lorsqu'on se revendique d'un mouvement de pensée emprunté d'un auteur - hégélianisme -, que le système de cet auteur soit tout de même un peu diffusé, un peu connu, qu'on sache, même vaguement de quoi cette philosophie retourne, et que, même clandestinement, on discute ses idées, qu'on les développe, bref, qu'on en parle. Toujours est-il qu'à cette époque le terme hégélien semblait caractériser une attitude politique générale, un engagement révolutionnaire, une volonté de lutter pour mettre en œuvre ce que Valérie de Gasparin appelait déjà la «révolution sociale ». Le mot hégélien ne définissait visiblement pas ceux qui, parmi les universitaires, vouaient leurs travaux à l'étude et à l'explication de la pensée spécifique de Hegel.
2

. Jacques D'Hondt, « Hegel et les socialistes », in La Pensée, Paris, 1791, reproduit dans De Hegel à Marx, Paris, P.U.F., 1972, et dans Hegel et les Français, Hildesheim, Olms, 1998. 21

Ce qui peut aussi paraître singulier et même parfois étrange, c'est que ce portrait de l'hégélien correspond à peu près à ce qu'environ cent ans plus tard, dans les années soixante du vingtième siècle, on pouvait appeler de façon populaire un marxiste! Révolution sociale, utopie égalitaire, liberté et lutte, panthéisme, parfois athéisme et déjà une certaine forme d'internationalisme se profilent derrière l'hégélien: «Partout, s'exclame-il, de tous les bouts de cette terre désolée, à chaque seconde s'élève un cri de deuil! » * * L'hégélianisme trouvera donc en France une place tout à fait particulière; pas encore privilégiée, mais, peu à peu se dessinera un hégélianisme plus universitaire, où l'étude des textes et du système primeront. On s'intéressera de plus en plus à cette philosophie si étrange dans la patrie de Condillac. Bien sûr il faudra encore attendre avant de pouvoir parler d' hégélianisme français; mais il prend naissance ici, dans ce dix-neuvième siècle français obscur, encore mal étudié, réputé pour son manque de profondeur - réputation qui peut être due, dans une certaine mesure aussi, au manque évident de connaissance de ses auteurs et de leurs œuvres. Nous ne prétendons pas, dans ce travail, faire une totale lumière sur ce siècle, sur ceux qui en furent les auteurs, les acteurs et qui y développèrent ce « hégélianisme» si particulier. Au contraire, c'est précisément dans son obscurité que nous chercherons à l'appréhender. Nous ne parlons pas ici d'obscurantisme, ni même de cette obscurité dans laquelle parfois, parce qu'elle est opaque, on croit déceler - à notre sens à tort, d'ailleurs - l'étincelle de la profondeur. Cette obscuritélà, celle sur laquelle nous cherchons à porter un moment notre attention, c'est l'autre face, moins éclairée du siècle, le versant moins connu, un verso moins souvent observé mais qui, dans une forme d'unité dialectique est tout aussi nécessaire que le recto. Nous tenterons de faire surgir un moment de la poussière des bibliothèques quelques auteurs oubliés 22 *

aujourd'hui, pour la plupart - d'un oubli, dont parfois nous verrons qu'il est peut-être mérité. Quel intérêt, au fond, alors, à réanimer les morts? La postérité garde l'entrée du cimetière dont I'histoire seule est juge. L'histoire a jugé ces auteurs, la postérité ne les a pas retenus, ils sont loin des tombeaux flamboyants; il ne figure guère plus d'eux que de petits portraits vieillissants dans l'immense galerie des tableaux de nos nobles ancêtres. Ceux-là n'ont pas fait Ecole! Aucun peintre jamais ne les a représentés dans un temple grec, dominant du haut d'un majestueux escalier la pensée universelle, entourés symboliquement de Platon ou d'Aristote, trônant fièrement au milieu d'une foule de disciples ou bien touchés du doigt céleste de la déesse Pensée, caressés par La Philosophie, tandis que La Sagesse laissait se dissiper sur eux son souffle gracieux. Alors, pourquoi tenter de leur donner aujourd'hui un semblant de crédit, une gloire posthume artificielle, de leur rendre un hommage à contumace, comme pour essuyer d'un revers de main une prétendue erreur du tribunal de 1'histoire? On pourrait y voir cette vaine et très actuelle prétention universitaire qui consiste à s'emparer d'un illustre inconnu, de l'exhumer, de le sortir de sa modeste tombe pour porter majestueusement le corps du défunt au panthéon de la Sorbonne! Ce n'est pas ce que nous avons tenté de faire. Ces auteurs que, certes, nous exhumons, pour la plupart, ne nous servent que de moyen, sortes d'outils intellectuels que les archives nous laissent pour décrire une époque, un milieu, un climat. Un siècle ne réside pas entièrement dans ses grands hommes! Ceux-là préfigurent souvent plus les siècles à venir qu'ils ne témoignent de ce que fut, réellement, quotidiennement, le leur. Nous avons cherché à lever discrètement le voile sur cette manne d'inconnus, parce que, selon nous, ils représentent leur époque en profondeur. Ils sont le peuple de la philosophie, mené d'en haut par ceux que les manuels nomment 23

solennellement les Auteurs. Pour la plupart, ils n'ont jamais brigué de places dans ces manuels de l'histoire de la philosophie. Mais ce sont eux qui ont dispensé, durant leur vie, ces cours de philosophie qui ont fait connaître les Auteurs. Ce sont eux, au fond, qui leur ont donné, au fil des années, la place de choix qu'ils ont dans les rayonnages de nos bibliothèques. Ce sont eux, parfois, qui ont été les professeurs des « grands hommes»; ils ont formé plusieurs générations d'autres professeurs; ils sont, en ce domaine, nos ancêtres. «Un grand personnage voue les hommes à la damnation de l'expliquer », disait Hegel. Ce sont ces damnés que nous allons tenter d'étudier ici, par une continuité de damnation! Ils sont eux-aussi les héros du développement historique de la pensée. Bien sûr, leurs œuvres ne figurent pas aux programmes des concours d'enseignement, ils ne se trouveront probablement jamais inscrits sur la liste des auteurs de l'agrégation. Mais ils ont participé, à leur manière, et à leur mesure à ce « grand Tout », qu'est l'histoire de la philosophie. * *
Joseph Willm, dans son Essai sur la philosophie de Hegel, commentait ainsi les théories hégéliennes de I'histoire: « Enfin, I 'histoire de la philosophie, quoique histoire, n'est pas un passé pour nous. Le contenu de ses annales ce sont les productions scientifiques de la rationalité, et par cela même elles n'ont rien de périssable. Ce que ce champ a produit, c'est la vérité, et la vérité est éternelle et n'existe pas plus dans un temps que dans un autre. Les corps des esprits, héros de cette histoire, leur vie temporelle est passée," mais leurs œuvres ne les ont pas suivis. Le contenu rationnel de leurs travaux, ils ne l'ont point imaginé, rêvé: la philosophie n'est pas somnambulisme,. leur action, c'est d'avoir produit au jour de la conscience ce qui était caché au fond de l'esprit, d'en avoir converti la substance en savoir: c'est un réveil progressif. Les œuvres des philosophes ne sont pas seulement déposées dans le

*

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temple du souvenir,. elles doivent encore aujourd'hui nous être présentes et aussi vives que du temps de leur naissance. Les acquisitions de la pensée, imprimées dans la pensée, constituent l'être actuel de l'esprit. Les connaissances ne sont pas de l'érudition seulement; l'objet de l 'histoire de la philosophie ne vieillit point: il est présent, actuel, vivant àjamais »3. Les œuvres de ces professeurs de philosophie du dixneuvième siècle sont quelque peu oubliées, au point qu'elles peuvent nous sembler avoir suivi leurs corps dans la tombe, comme au temps des Egyptiens anciens, où biens et esclaves suivaient le pharaon au tombeau. Pourtant, sans entreprendre de ressusciter les morts, les faire, un moment ressurgir du tombeau nous permettra peut-être de décrypter le testament qui est à l'origine de notre héritage. Ce sont eux qui ont permis à la doctrine hégélienne de se développer, de se propager, et, tout simplement de se former. Ils sont à la naissance de l'hégélianisme français.

3

. 1. Willm, Essai sur la philosophie de Hegel, 1836, p. 54-55. 25

CHAPITRE

PREMIER

LA PREHISTOIRE

LA FRANCE A L'EPOQUE DE HEGEL