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La reconnaissance

De
270 pages
La reconnaissance est une nécessité existentielle. Dès notre naissance, la façon d'être reconnu par nos proches, notre entourage, et la société globale, contribue à la construction de notre identité. Comment la reconnaissance que nous avons reçue pendant notre enfance a-t-elle influencé notre image de nous-mêmes ? Comment, de par notre entourage, la reconnaissance contribue-t-elle à nous faire prendre conscience de nous-mêmes ? Et dans quel contexte la reconnaissance mutuelle est-elle importante pour le respect de soi et pour l'harmonie humaine ?
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càthERINE MONNEt
La reconnaissance Là Clé dE l’IdENtIté
OUVERTUREPHILOSOPHIQUE
La reconnaissance
Ouverture philosophique Collection dirigée par Aline Caillet, Dominique Chateau, Jean-Marc Lachaud et Bruno Péquignot Une collection d'ouvrages qui se propose d'accueillir des travaux originaux sans exclusive d'écoles ou de thématiques. Il s'agit de favoriser la confrontation de recherches et des réflexions qu'elles soient le fait de philosophes «professionnels » ou non. On n'y confondra donc pas la philosophie avec une discipline académique; elle est réputée être le fait de tous ceux qu'habite la passion de penser, qu'ils soient professeurs de philosophie, spécialistes des sciences humaines, sociales ou naturelles, ou… polisseurs de verres de lunettes astronomiques. Dernières parutions Jean PIWNICA,L’histoire : écriture de la mémoire,2014. Jacques ARON,Theodor Lessing, Le philosophe assassiné,2014. Naceur KHEMIRI & Djamel BENKRID,Les enjeux mimétiques de la vérité. Badiou « ou /et » Derrida ?,2014. Pascal GAUDET,Philosophie et existence, 2014. Pascal GAUDET,Penser la politique avec Kant, 2014. Pascal GAUDET,Penser la liberté et le temps avec Kant, 2014. Aklesso ADJI,Ethique, politique et philosophie, 2014. Christian MIQUEL,Apologie de l’instant et de la docte ignorance, 2014.Paul-Emmanuel STRADDA,L’Etre et l’Unité, 2 volumes, 2014. Carlo TAMAGNONE,La philosophie et la théologie philosophale, 2014.Jacques POLLAK-LEDERER,L’Ontologie écartelée de Georges Lukács, 2014.Tahir KARAKAŞ,Nietzsche et William James, Réformer la philosophie, 2013. Mounkaila Abdo Laouli SERKI,Rationalité esthétique et modernité en Afrique, 2013. Olivier DUCHARME,Michel Henry et le problème de la communauté. Pour une communauté d’habitus, 2013.
Catherine Monnet
La reconnaissance La clé de l’identité Traduction de Stéphanie Krug, revue par Anne-Marie Carrière
© L’Harmattan, 2014 5-7, rue de l’Ecole-Polytechnique, 75005 Paris http://www.harmattan.fr diffusion.harmattan@wanadoo.fr harmattan1@wanadoo.fr ISBN : 978-2-343-02590-2 EAN : 9782343025902
INTRODUCTION
Qu’est-ce au juste que la reconnaissance ? Un terme courant que nous utilisons chaque jour dans différents contextes. Reconnaître, c’est identifier ce qui est déjà vu, déjà entendu ou déjà connu ; c’est percevoir quelque chose comme réel ou fondé. Mais rattachée au comportement humain, la reconnaissance implique une certaine considération face à la réussite, au mérite d’un individu, aux services qu’il a pu rendre. Elle peut inclure l’expression d’une forme d’approbation ou d’appréciation positive. Elle implique également le droit d’être entendu, de mériter de l’attention, et, lorsqu’elle s’étend au-delà de l’individu, il peut s’agir d’un acte officiel, quand, par exemple, une nation reconnaît l’existence d’une autre nation ou d’un nouveau gouvernement.Mon intérêt pour le sujet découle d’une remarque de ma belle-sœur, une Française qui a travaillé dur toute sa vie, assistant son mari dans leur société d’ameublement, s’occupant de sa famille, consacrant à son entourage son temps et son affection. Un soir, elle m’a confié d’un ton mélancolique: «Catherine, tout ce que j’ai toujours voulu, c’est un minimum de reconnaissance.» J’ai immédiatement compris le sous-entendu. Elle ne voulait ni argent, ni cadeaux, ni éloges ; juste un peu de reconnaissance. Pas grand-chose, en somme, mais apparemment elle ne l’obtenait pas. En réfléchissant à sa remarque, j’ai été frappée par le fait que c’est précisément à cette reconnaissance que les gens aspirent. La plupart de nos actes et de nos paroles sont, dans une certaine mesure, l’expression de ce désir de reconnaissance. Il en va de même pour notre choix de travail, de groupe social, de partenaire, ou de vêtements.Mon intérêt de longue date pour la conscience, la connaissance de soi, la théorie de l’esprit, et l’intersubjectivité, m’a incitée à creuser ce concept fondamental. Mais, curieusement, dès le début de mes recherches, j’ai constaté le peu d’ouvrages traitant de la question. J’ignore si cette carence est due au fait que le concept est trop évident - ou trop vague - pour que l’on prenne la peine de se 5
pencher sur le sujet. En revanche, on dénombre une quantité phénoménale d’ouvrages sur le thème du «moi »,incluant la connaissance de soi, l’estime de soi, la confiance en soi, le soi spirituel, bref, tout ce qui relève du «moi ».Le champ de la psychologie est par essence concerné par le «moi »,et la psychothérapie présuppose que ce que nous appelons notre « moi » est à la fois quelque chose que nous sommes amenés à « connaître » et quelque chose susceptible d’évoluer.L’objectif de la plupart des ouvrages de vulgarisation dans le domaine de la psychologie est d’amener les gens à comprendre, voire à modifier leur « moi ». La majorité d’entre nous estime que nous avons davantage de chances de changer notre « moi » que de transformer le monde qui nous entoure. Ceux qui choisissent la seconde option, aussi courageux soient-ils, doivent nécessairement travailler avec les autres pour y concourir ; or, une telle aventure exige une compréhension préalable de la manière dont ils pensent et fonctionnent en tant qu’individus. Je considère que le besoin de reconnaissance est un élément capital dans cet effort de compréhension.Comment cherchons-nous la reconnaissance dans notre vie quotidienne ? Quels sont les fondements psychologiques, sociologiques et philosophiques de cette quête ? À mes yeux, sans reconnaissance, l’individu ne peut avoir conscience de lui-même ni tisser une relation aux autres qui ait un sens, car celui-ci relève du relationnel. Chaque esprit est une communauté d’esprits ; la construction de soi et des autres est uniquement garantie par une réalitépartagée.Avant tout, j’aimerais devancer quelques objections évidentes soulevées par cette thèse, la première étant que nous ne sommes pas tous motivés par un besoin ou un désir de reconnaissance. Quand j’ai évoqué le sujet avec des amis, certains m’ont affirmé s’en moquer ou ne pas tenir compte de l’opinion d’autrui. Il se peut en effet que certains individus ne souhaitent pas cette reconnaissance ou n’en éprouvent pas le besoin, s’ils l’envisagent en termes de gratitude, d’admiration ou d’éloge face à leur personnalité, leur comportement ou leurs actions, mais je soutiens que nous désirons tous un minimum de reconnaissance. Personne ne veut être pris pour un simple objet, sur lequel on s’appuie
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comme sur un réverbère, jeté comme une bouteille cassée, ignoré à une table de restaurant. Si nous accordons tant d’importance à la courtoisie c’est justement parce qu’elle est un signe de reconnaissance. Dans nos sociétés «civilisées »,nous prenons en compte les êtres inconscients (patients plongés dans un coma irréversible) ou ceux avec un potentiel de conscience (fœtus), et aussi ceux qui l’ont définitivement perdue (les morts). Comme l’a si bien écrit William James en 1890: «On ne pourrait concevoir de châtiment plus diabolique, plus monstrueux, même si une telle chose était physiquement possible, que d’être ignoré au sein de la société et passer à jamais inaperçu de tous ses membres.» (1) La compassion implique nécessairement la reconnaissance et, à mon avis, chacun d’entre nous tient à être reconnu en tant qu’être humain libre et sensible.Cependant, un trop grand besoin de reconnaissance, comme bien des questions qui touchent au «moi »,peut être considéré comme de l’égotisme. Par conséquent, il faut souligner qu’une recherche effrénée de reconnaissance, en particulier dans notre monde occidental où priment individualisme, indépendance et autonomie, tourne parfois à l’obsession. Le concept de reconnaissance diffère toutefois de la notion communément répandue d’estime de soi; il diffère aussi du sentiment d’être « biendans sa peau», apprécié et reconnu par les autres pour ce que nous sommes et ce que nous faisons.Ma thèse repose sur l’idée selon laquelle la reconnaissance est existentiellementimportante, essentielle à la construction du moi, à l’interprétation de la réalité et à la création d’une vie qui a un sens. En disant cela, je suis consciente d’osciller entre un existentialisme sartrien et un déterminisme darwinien, d’exécuter un numéro d’équilibriste entre la défense de notre libre arbitre et les contraintes déterministes de notre situation biologique et sociale. Si je soutiens l’importance de la reconnaissance, loin de moi l’idée de la présenter comme une thèse réductionniste. Dans l’étude de chaque phénomène, les définitions ouvrent des voies et en ferment d’autres. Chaque état mental subjectif, y compris les motivations qui inspirent notre comportement, peut être perçu selon différents angles. Le besoin de reconnaissance est selon moi une partie très intéressante de notre vie mentale, mais certainement pas l’unique.
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Toutefois, en explorant son fonctionnement dans notre vie quotidienne, j’ai jugé qu’il s’agissait là d’un sujet enrichissant et d’un thème unificateur, en raison de sa nature interdisciplinaire, englobant neurosciences, anthropologie, psychologie, sociologie, et philosophie. Pour cette raison, j’ai divisé cet ouvrage en quatre parties, chacune approchant la reconnaissance sous des angles légèrement différents.La première partie traitera de notre vie quotidienne et de la manière dont nous cherchons communément la reconnaissance. Je me suis appuyée sur les thèses du philosophe américain William James sur le «moi »matériel, social et spirituel pour organiser cette section. (2) Je reviendrai sur les diverses manières dont nous sommes reconnus et reconnaissons les autres, telles que notre « moi »physique, nos possessions matérielles, nos interactions sociales, notre travail, nos activités, nos partenaires, nos affiliations, nos croyances spirituelles et notre approche de la mort. Je me suis principalement basée sur ma propre expérience, mes observations, mes réflexions, tout en cherchant à replacer le sujet dans son contexte historique.L’une des méthodes les plus usitées pour étudier n’importe quel phénomène étant de comprendre comment, quand et où il a commencé, cette première partie traitera des «Origines ». L’apparition et le développement de la reconnaissance coïncidant avec la conscience elle-même, une discussion autour de la conscience est inévitable. Au fil de la deuxième partie, je m’aventurerai donc dans les méandres de l’anthropologie évolutive et de la psychologie du développement, en étayant mon propos par les travaux de chercheurs réputés. En termes scientifiques, il s’agira de «phylogénèse »(étude de l’histoire évolutive des groupes humains, de l’australopithèque à l’homme moderne) et d’« ontogenèse », (développement de l’individu de la fécondation à l’âge adulte), une terminologie qui, je l’espère, ne sera ni trop complexe pour les profanes, ni trop superficielle pour les spécialistes.Ce qu’il y a de fascinant dans la notion de reconnaissance, c’est qu’elle est essentielle pour comprendre qui nous sommes. À travers la reconnaissance des autres, nous construisons celle de notre « moi »en tant que personne unifiée, cohérente et à laquelle on
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accorde du sens. Il existe une abondante littérature à propos du « moi »,des ouvrages purement scientifiques aux livres de vulgarisation sur le développement personnel. Ma discussion autour du «moi »se basera sur de précédentes études, sur des théories largement développées et, aussi, sur des réflexions personnelles. Afin d’étudier la reconnaissance, j’ai jugé nécessaire, dans la troisième partie, de discuter des différents aspects du « moi »,incluant des définitions philosophiques, des notions modernes du «moi »social et narratif, des théories sociologiques concernant l’image et l’identité, et surtout, des différences culturelles liées à ces théories. Je terminerai par une transition menant à la quatrième partie et une discussion autour de considérations évaluatrices sur le «moi »,autour des notions courantes d’estime de soi, d’égoïsme et de narcissisme, d’empathie et d’altruisme et, pour finir, autour du concept d’un «moi » authentique.
La dernière partie, «Les implications morales», reposera sur l’étude de la reconnaissance dans son acception philosophique et existentielle. J’y discuterai des raisons pour lesquelles la reconnaissance est si capitale pour nous en tant qu’êtres humains, incluant la reconnaissance comme un concept normatif, à savoir pourquoi nous «devons »reconnaître les autres et dans quelle mesure en particulier la reconnaissancemutuellecruciale dès est que l’on parle de respect, de mérite, de justice, d’égalité, de dignité, d’authenticité et d’existence qui a du sens. La reconnaissance mutuelle - et tout ce qu’elle implique - est fondamentale, que ce soit au niveau des droits des individus, des nations, des gouvernements et des idéologies; elle est le terreau d’un futur harmonieux et paisible pour l’humanité. Souligner la nécessité d’une reconnaissance mutuelle n’est pas exagéré, puisque la moralité ne constituerait pas un souci majeur si nous étions seuls au monde. Mes observations ont pour base la culture moderne occidentale. Je suis née aux États-Unis, j’y ai fait mes études ; j’ai vécu la plus grande partie de ma vie d’adulte en France ; cependant j’ai travaillé pendant cinq ans en Chine, ce qui a, je pense, accru ma sensibilité à différentes cultures. Même si la plupart de mes lectures dans le
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