La Science Expérimentale

La Science Expérimentale

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Cet ouvrage comprend la traduction de deux essais du philosophe japonais Nishida Kitarô (1870-1945). Ces écrits tardifs constituent une nouvelle tentative d'exposition de l'ensemble de sa pensée dans toute sa technicité. Ils présentent également l'intérêt de montrer comment la "topologie" philosophique de la maturité prend la forme d'un "opérationnalisme" philosophique. Une introduction et de nombreux commentaires guident le lecteur dans son appréhension du texte.

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Ajouté le 01 avril 2010
Nombre de lectures 60
EAN13 9782296256026
Langue Français
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LA SCIENCE EXPÉRIMENTALE
suivi deEXPLICATIONS SCHÉMATIQUES

Essais de philosophie, III

Ouverture philosophique
Collection dirigée par Aline Caillet, Dominique Chateau
et Bruno Péquignot

Une collection d'ouvrages qui se propose d'accueillir des travaux originaux sans
exclusive d'écoles ou de thématiques.
Il s'agit de favoriser la confrontation de recherches et des réflexions qu'elles
soient le fait de philosophes "professionnels" ou non. On n'y confondra donc pas la
philosophie avec une discipline académique ; elle est réputée être le fait de tous ceux
qu'habite la passion de penser, qu'ils soient professeurs de philosophie, spécialistes
des sciences humaines, sociales ou naturelles, ou… polisseurs de verres de lunettes
astronomiques.

Dernières parutions

Max VIDOT,: humanistique et réalitéL’humanisme éthique en action,
2010.
Thierry HOULLE,L’eau et la pensée grecque. Du mythe à la philosophie,
2010.
Ulrich STEINVORTH,Petite métaphysique du pourquoi, 2010.
Paul SERENI,Chose publique et bien commun chez Marx (Tome I), 2010.
Paul SERENI,Marx, l’association et la liberté(Tome 2), 2010.
Philippe MENGUE,Proust-Joyce, Deleuze-Lacan : lectures croisées, 2010.
Philippe MERLIER,Autour de Jan Patonka, 2010.
Bouchta FARQZAID,L’image chez Roland Barthes, 2010.
Ahmed MAROUANI,Platon et l’homme dans les derniers dialogues, 2010.
Béatrice ALLOUCHE-POURCEL,Kant et laSchwärmerei, 2010.
Mélissa THÉRIAULT,Arthur Danto ou l’art en boîte, 2010.
Agnès BESSON,Lou Andreas-Salomé, Catherine Pozzi.Deux femmes au
miroir de la modernité, 2010.
Philippe DEVIENNE,Penser l’animal autrement, 2010.
Claire LE BRUN-GOUANVIC,Suite de l’admonition fraternelle à
Maresisus de Jan Amos Comenius. Traduction française annotée de
Continuatio fraternae admonitionis comenii ad maresium, 2010.
Michèle AUMONT,Dieu à volonté : ultime confidence d’Ignace de Loyola
dans leRécit,2009.
Jean-Louis BISCHOFF,Les spécificités de l’humanisme pascalien, 2010.
Cécile VOISSET-VEYSSEYRE,Des amazones et des femmes, 2010.
Nathalie GENDROT,L’autobiographie et le mythe chez Casanova et
Kierkegaard, 2009.
Louis-José LESTOCART,L’intelligible connaissance esthétique,2010.

NISHIDA Kitarô

LA SCIENCE EXPÉRIMENTALE
suivi de
EXPLICATIONS SCHÉMATIQUES

Essais de philosophie, III
1939

Traduit du japonais
par Michel DALISSIER et IBARAGI Daisuké.
Introduction, présentation et notes
de Michel DALISSIER.

© L’Harmattan, 2010
5-7, rue de l’Ecole polytechnique ; 75005 Paris

http://www.librairieharmattan.com
diffusion.harmattan@wanadoo.fr
harmattan1@wanadoo.fr

ISBN : 978-2-296-11835-5
EAN : 9782296118355

L’opération fondamentale de la philosophie
doit être la racine de l’ordinaire. La position
de la philosophie revient à penser le monde
1
à la manière de l’unité .

Introduction générale auxessais traduits

Nous présentons ici deux essaiscomposés en 1939 par le philosophe
2
japonaisNishidaKitarô (1870-1945), «Lascience expérietmentale »
les «Explications schématiques»,qui sont issusdutroisième recueildes
3
Essais philosophiques .Ils seprésententcommeunemise àl’épreuve de
lathéorie del’« auto-identité contradictoire », exposée dans l’essai
précé4
dent .Lepremierd’entre euxcherche àillustrercelle-cidans
lesdomainesdes sciencesexactes, delapsychologie, des scienceshumaines,
enfindelareligionetdelaphilosophie, etàoffrir
unenouvellesystématisationdelapensée del’auteur.Leseconds’emploie àreformulercette
théoriesous une formeschématique, enfaisant intervenir lanotion
d’espèce.L’intérêtdetraduire etdeprésenterces textes tardifs (Nishida
disparaîtrasixannées plus tard),réside dans lapossibilité d’exposer non
pas seulement lapensée deldea «rnière »période,maisbien plutôtdes
méditations récapitulant tout leparcoursdu philosophe deKyôto,retiré à
Kamakura, etdeprésenter un panorama desapensée,tantdu pointde
vue dela conceptualité déployée(théorie del’unification,logique du lieu,
néant, éveilàsoi, auto-identité contradictoire,intuitiondans l’action) que
des méthodes misesen œuvre etdes influences majeures,littéraires,
scientifiqueset philosophiques.Remarquonsà cetégardquela forme
répondiciaufond,puisque, delascience àlareligion,lasubdivision
même du premieressai recroiselastructure del’englobement
topologique desdifférents«mondes»(voir lanote282).
Un premierapportde cesdeuxessais
tientàleurdimensionépistémologique.Dans son ouvrage de1917,Intuition et réflexion dans l’éveil à
5
soi,Nishida avaitdéveloppéunepremièrephilosophie des sciencesà
partirdeses lecturesde Georg Cantor, JulianCoolidge, Richard
Dedekind, PeterGustavDirichlet, AlbertEinstein, HermannHankel, Heinrich
Herz, David Hilbert, GustavKirchhoff, HendrikLorentz, MaxPlanck,
HenriPoincaré, Bertrand Russell, GeorgeSalmonetd’autresencore.
Puis ilétaitentré dansunelonguepériode deméditations métaphysiques
qui l’avaientenapparence éloigné dela considérationdirecte des
sciences.Or, c’estjustementà cetaspect qu’il revientdans nosdeux
textes,qui inaugurentunesorte derenouveaudesapensée
épistémologique, et permettentàleur tourde comprendreplusclairement la grande

7

série d’écritsconsacrésauxsciences,recueillisdans les quatrièmes
6
Essais philosophiques.
Dans«Lascience expérimentale »,Nishidalitetconvoque de
nouveauxauteurs:Percy Bridgman,NielsBohr,LouisdeBroglie,John
ScottHaldane,WernerHeisenberg,KurtLewin,ErwinSchrödinger, et
semblevouloir se confronterà cesdeuxsériesdequestions: d’abord,
qu’est-cequ’uncorpuscule,unatome?Comment penser leur structure
interne?Commententendre enun sens philosophiqueles
notionsdeprobabilité, d’incertitude, de dualismeonde-corpuscule, demesure,
d’interaction ?Pourquoi laphysiquethéoriquese «mathématise »-t-elle deplus
en plus,touten mettanten œuvreuneinstrumentalisationdeplusen plus
développée?Pourquoi les mondesdel’«infiniment petit»
etdel’«infinimentgrand »ont-ils tantdemalà « communiquer» dans les théories ?
Ensuite,la «vie »peut-elleseréduire àsonaspectbiologique?Pourquoi
est-il sidifficile deluidonnerune définition
?Représente-t-elleuneunification ou une différenciation ?
Un second apportde ces textes,quicommence àsemanifesterdans la
secondepartie dupremieressai,tientàlaréflexion qu’ilengage àpropos
7
delanotiondetechnique , etcorrespond ausoucideNishida de fonder
une «philosophiepratique », et non pas seulementune épistémologie des
sciencesexactes.Elleseprésentemêmeplutôtcommeune «pratique
philosophique »,quicherche àsaisir l’opération intime,opératoire
etcorporelle,qui« définit» chaque chose,latechniqueparticulièrequ’est
chaqueréalité; plus précisément, àsaisir le glissement,le
«basculement»selon lequel«
cequiestproduit»retrouvesapuissanceproductrice en se faisant« cequiproduit», endevenant leproduisanttel quel,
perdant sonêtre auprofitdeson opération infinie.
En outre, cette épistémologieopératoireprendla forme d’une
philosophie des sciences socialesdans laquatrièmepartie dupremier
essai,oùNishida cherche à comprendre etàjustifier lelien quiconstitue
lerapporthumain.Cenœudqu’étudient,selondifférentesapproches,
toutes les sciences sociales, et qui«pré-existee »ntreleshommes,ne
doit pas se comprendre commeunespacequi séparerait purement les
individusentre euxet mèneraitàleurdissémination radicale,
géographique, historique, ethnique, culturelle,reconduisant leur socialité àun
néant puret simple.Cetaspectdel’unitépremière d’un« entre-deux»
étaitdéjà fortement soulignépar sa «logique dulieu» :

8

Nous pouvons penser[àtort]infiniment le
particulierau-dessousduparticulier, et l’universelau-dessusdel’universel.Dansunetellerelation,tant
qu’ilexisteunebrècheauniveaudel’entre-deuxdel’universeletduparti-
culier,ilest inévitablequeles particulierscompris parun teluniversel
diffèrentlesunsdesautres.Pourtant,quandleplandel’universeletcelui
duparticuliers’unissent, c’est-à-dire,quand [l’entre-deuxqui naîtde]la
brècheentrel’universelet leparticulierdisparaît,les particuliers se
tiennentdansuneoppositioncontradictoirelesunsenvers lesautres,plus
précisément,uneunité contradictoireprend forme.[...]Commeleplandu
prédicat nepeut pasêtrevuicicommeséparéduplandusujet,je dis qu’il
8
s’agitdulieudunéant .

Nishida cherche àpenser lelienhumaincommeuneliaison primitive
etactive :c’est parcequeleshommes sontainsico-valents qu’ils se
groupent, échangentdes objets, des mots, des idées, des savoir-faire, des
théories, déployantencela des«structures»remarquables, et queles
sciences sociales peuvent se constituer sur leur objet.
Enfin, etc’estànosyeuxl’apport leplus importantde cesdeuxécrits,
Nishida approfonditcelien opératoire et techniquequ’il place aucentre
desconcepts scientifiques, des rapportsentrelesacteshumainseten
définitive delaréalitémême, àla faveurdesaspéculation sur lanotion
d’« auto-identité contradictoire ».Ildevientclairàlalecture de ces lignes,
9
comme de cellesdes œuvresde cettepériode ,quelanotion s’exprime de
deuxmanières.Premièrement, ellesemblesignifier l’interaction
réciproqueselon laquelle deuxchosesenarriventàse faire face,senieret se
10
déterminer réciproquement .Toutefois, deuxièmement, elle désigneplus
profondémentuneunification topologiqueselon
laquelleuneunités’unifie elle-même àl’infinien s’englobantet se conservant.Cetteidée
d’unification n’est pas sansévoqueruncertain« fonded »penséetaoïste,
11 12
confucéenet shintoïste.Mais l’originalité deNishidatientdans la
conceptualisation qu’ilen propose,principalementàl’aide
d’uneréflexion nourrie deréférencesàlatradition philosophiqueoccidentale, et
plusdiscrètement parfoisà celle del’Extrême-Orient, comme cesdeux
essais permettentdelemettre enévidence.Laproblématiquequi traverse
cesdeuxessais peutalorsêtrerestituéesouscette forme :ya-t-ilune
priorité chronologique, épistémologiqueouontologique del’unitésur la
différence?Où setrouve-t-ellejustifiée? Quels sont
lesenjeuxphilosophiques qui sous-tendentces questions ? Commentapprécierde cepoint
devuelavaleurde ces textesdans l’économie générale delapensée
13
nishidienne?

9

Note sur la traduction

L’écriturenishidienne est notoirement malaisée àsuivre età
comprendre;ellenel’est pas moinsàtraduire,s’il s’agitdenepas se
contenterdetransposerun langageincompréhensible dansunautre.La
languejaponaise,sans lesmarquesdistinctesdugenreoudupluriel
14
communesauxlangueseuropéennes,sansarticles, façonneundiscours
philosophiquespécifique,redoutable àrendre
dansunelangueoccidentale, à ceci près que ce discours, dans le casdeNishida, fait largement
usage determesdirectement«importés» del’allemand, del’anglaiset
dufrançais.Nousavons laissé dans l’original lescitations qu’ilfaitdans
les langueseuropéennesetavonsvérifiéles marquesdelectureset
annotations quifigurentdans ses propres ouvrages pour tous les titres
citésdans le commentaire :si rien n’est précisé, c’est quel’ouvrage
concernéne contient pasd’annotations ouqu’elles nesont pas
significatives pour lepropos immédiat.Disonsà cepropos que dans laplupart
descas,il semblequeNishidasoitàl’origine de cesannotations,sans
quel’on puisse enavoir la certitude absolue.
Notons que cesdeuxessais illustrent la capacitésémantique et
unifiantepropre àlalanguejaponaise etàl’écriturenishidienne.Ilesten
effet possible d’yfaireusage determesétrangers,soit, d’abord, en les
intégrantdans lalangue eten les traduisant purementet simplementà
l’aide de caractèreschinois,
commepour「無差別」musabetsu:«Indifferenz»,ouendonnanten outreletermeoriginalentreparenthèses,par
exemple dans le casde「 操 作 」sôsapour«operation»(et termes
composés),「心学的生命空間」shingakuteki
seimeikûkanpour«psychological lifespace»,「 収縮 」shûshukupour«systole »,「 膨張」
bôchôpour« diastole ».
Soit, ensuite, en les transcrivant phonétiquement (selonune formequi
apuévoluerdepuis)dans lesyllabairekatagana,réservé à cetusagepour
les termesétrangers,intégration«relative »qui permetd’indiquer
laprononciation, d’insister suruneintraduisibilité dutermeoriginal ou, au
contraire,sur son irréductibilité àunvocablejaponais spécifique, et,
éventuellement, de faireuneréférence àl’étymologie.C’est le casdes
termes「インディフェレンツ」indiferensupour«Indifferenz»,「ポ
イエシス」poieshisupour«ποÔησις»(poïêsis),「イデヤ」ideyapour
«DcÒb»(idée),「ホモ・ファーベル」omofâberupour«homofaber»,

11

「ヴェク ト ル」vekutorupour «vector»,「モ ナ ド」monadopour
«monade »(et termescomposés),「パラデーグマ」paradêgumapour
«ZbÜ5cdÛ×Cb»(exemple,modèle),「ペルスペクティーフ」perusupe-
kutîfupour«perspective »,「トポロギー」toporogîpour«topologie »,
「マテシス・ウニヴェルサリス」mateshisu
univerusarisupour«mathesisuniversalis»,「タブら・ラサ」taburarasapour«tabularasa»,
「アルファ」arufapour«b»,「オメガ」omegapour«á»,「ポエ
ム」poemupour«poem»,「デ ー モ ニ ッ シ ュ」dêmonisshupour
«Daemonisch»,「コプラ」kopurapour«copula»,sans pouvoir les
citer tous (voir nosanalysesauxnotes 182,378 et441).
Soit, enfin, en laissant tel quel letermeoriginaldans letexte, en lui
réservant sapartd’originalité, d’exotismeoudemystère,pourdes
raisonsd’ordrestylistique,littéraireouscientifique(«Vermächnis»,
«Urpolarität»).
Nousfaisonsfigurerentre crochets lesartefactsdetraductionen
prenant lepartide chercherà expliquer letexteplutôt qu’à endonnerune
traduction littérairequi nes’yprêtesansdoute guère.Avec Nishidaplus
quetoutautre,la compréhensionconditionnemassivement latraduction,
d’où l’importance accordée auxnotesde commentaire, dont les plus
volumineuses ontété déplacéesdansdes« Annexes»,
auxnotesbibliographiques,lesquelles s’appuient parfois surcertaines suggestionsde
l’éditeurdutexteoriginaldans lanouvelle éditiondesŒuvrescomplètes,
Kosaka Kunitsugu, enfin, auxnotesconsacréesàlarestitutiondes termes
originaux(s’ilyenaplusieurs,lesunsaprès lesautresauseind’un
paragraphe), auxproblèmes terminologiques oudonnantcertainesdes
«variantes»(校異kôi).Nous lesavons toutes rassembléesàla finde ce
volume.Nishidalui-mêmene faitaucunenote.
Lestyle de celui quidéclarait« écrire en pensantet
penserenécri15
vant» apparaîtratrès«répétitif »,peumisen«ordre »,parfois même
pénible,voire décourageant ;ilexprimeuneunificationdemotset
d’idées qui seréajustesanscesse,ilestdéséquilibrépar la «pointe »(先
端sentan)del’opération mêmequi lemotive, commel’illustrelareprise
constante des thèsesd’auteurscomme Bridgman ouLewin, et
plusgénéralementcelle des principauxconcepts quele discours nishidien«
charrie »sur son passage.Nousespérons quelelecteurytrouverason propre
chemin.N’oublions pas quel’âpretéquepeut occasionner lalecture du
texte était partagéepar l’auteur lui-même, cequerappelle K.Kosaka :

12

Encequiconcernelequatrième essai, «Lascience expérimentale »,il
note [dans sonJournal],lepremieravril[1939«] :Je commence à
écrire“Lascience expérimentale”aujourd’hui», et le21 mai: «J’aidu
malàrédiger le débutduchapitre“Quatre” ;celametourmentetoutela
journée.»Mais ilconfesselejour suivant: «Lapensée del’essai
recommence àmarcher[fonctionner,opérer].»On peut saisir, àla
faveurde ces lignes,lasouffranceliée àl’accouchementd’unepensée
[qui se cherche].Ilcomposeun petit poèmejaponaisdans sonJournal
le20avril: «Lesoleil se couche/ sur le chemin qui seprolonge auloin
/ maisj’aiaccompli /un travailaujourd’hui / tantbien quemal.»Ce
poèmenousdonneuneidée des sentimentsdeNishida à cette époque.Il
écrit[encore]le2juillet: «J’aienvoyémonessaiàIwanami
16
aujourd’hui.»Il luiaura fallutrois mois pour l’achever .

Lapaginationdelanouvelle édition (2003,vingt-trois tomes)est
donnée entreparenthèses ;celle del’ancienne(dix-neuftomes), encore
d’usage, entre crochets.Un planest suggéré afinde guider lalecture,
faisantcorrespondre à des« chapitres»lasimplenumérotationdeNishida;
nousdistinguonsdifférents«moments» auseinde ceux-ci,
correspondantàses propres sautsde «lignes».Àl’intérieurde ceux-ci, divers
alinéas sont marqués, ceuxdeNishida(avecretrait)etceuxquenous
introduisons pour« aérer» et« couper»letexte(sans retrait) ;tousces
alinéas sont numérotésafinde faciliterdes renvois internes, ceuxde
Nishidaoubien les nôtres, dont l’usagepermetd’éclairerun passage
obscur.Lesdifférentscomposantsdutexten’apparaissent pascomme des
fragments isolés,maisconstituentunestructureorganique dont la
significationestflottante et renaissanteplus quelocalisée auseind’un
«lieudéterminé »(genteiserareta).Ce fait n’est pasétrangeràune
certaine attitude «topologique »que doit prendrelelecteur qui
s’aventure auseinde cette «topologiephilosophique »que cherche àmettre en
placeNishida,lequeldoit toujours savoir où il setrouve dans salecture
17
dutexte,quelle est sa «position»(立場tachiba),sous peine d’en
perdrele fil.
Danscetteperspective,lesindexnominumetrerumapparaissent
comme des outilsd’importancepour mieuxmettre enévidenceles
subtilités terminologiquesauxquelles selivrenotre auteur.Nousavonsdonné
latranscriptiondes termes japonaisencaractères romainsenutilisant le
systèmeHepburn, des termeschinoisaumoyendusystèmepinyin.
Hormis les pointsfinauxet quelques pointsd’interrogation,lereste dela
ponctuation,leprocédé consistantà détacherducorpsdutexteles

13

citations, certainesdesesexpressions,ouencorelesformules
mathématiqueset l’emploid’expressions latines sontdes traducteurs. Les rares
expressions placées par Nishidalui-même entre guillemets sont signalées
commetellesdans les notes. Tous lesautresguillemetset italiques sont
denousdans le corpsdutexte :Nishidanesoulignepasdemanière
semblable. Nousemployons l’astérisque * dans le corpsdutextepour
indiquer l’usage duterme fondamentaldokomademo(voir lanote28) ;
dans les notes,nousemployons lemêmesigne dansunautresens, àla
suite delapaginationd’une citation ouàlasuite dela citationelle-même,
pour indiquer que c’est nous qui soulignons. Enfin,nous respectons
l’usagequiveut qu’en japonais lepatronymeprécèdeleprénom.

Leprésent travail n’aurait puaboutir sans l’aide denombreuses personnes.
Nous tenonsàremercier
particulièrementMM.MiklosVetö,BrunoPequignot,InotaniKazuo,KosakaKunitsugu,FujitaMasakatsu,SugimuraYasu-
hiko,SugiyamaNaoki,la faculté des lettresdel’université deKyôto (東京大
学文学研究G所蔵),l’université Gakushûin, Mme NagasakoMinakoet le
bâtimentdesarchiveshistoriques (学習院大学史料館蔵),l’International
ResearchCenterforJapaneseStudiesà Kyôto (国際日本文化研究センタ
ー),leprogramme d’aide àlarecherche duministèrejaponaisdel’Éducation
(科 学研 究費 補助金若手研 究A) pour leprojet: «Lesconcepts
fondamentauxdelaphilosophiejaponaise.L’actualité delaphilosophie de
Nishida etdel’École deKyôto»(n°20682002)etenfin leséditions Iwanami.

18
IV. La science expérimentale

[Chapitre]Un[Épistémologie]

[Premier moment.Exposé dupremier livre deBridgman :
les concepts physiques sont opérationnels]

1. [223] (427) Jevoudraisdiscuterdelascience expérimentale à
partirdemaposition. L’expériencesera envisagéeicicomme «intuition
19
agissante ».Demandons-nous quelgenre de chose est la connaissance
physique. N’étant pas physicien,jeme fonderai surBridgman,qui peut
20
être considéré comme celui quicorroboremapensée.Les ouvrages
auxquels jemeréférerai sontLaLogique delaphysiquemoderneetLa
21
Nature delathéoriephysique.
22
2.SelonBridgman,tous
lesconceptsfondamentauxdelaphy23
siquesontditsfonctionnels,opérationnels (operational).Cepointest
devenuplusclairàpartirdelathéorie delarelativitérestreinte
d’Ein24
stein .Lesconcepts physiques nepeuvent pas signifier[enfinde
compte]autre chosequel’opération physique d’un soiagissantdansun
monde effectif. Néanmoins,jusqu’àprésent,on lesapenséscomme
séparésdel’opérationeffective, comme des
qualitésdeschosesenellesmêmes. Letempsdes physiciens n’est pas quelque chose commeun
tempsabsolu,indépendantdes phénomènes physiques,qui s’écoule dans
sonunicité. Ildoitcorrespondre àun temps mesurableparuneopération
25
physique[224].[Etde fait]letemps quientre dans lesformules
physiques sous la forme d’unevariable, est[bien] celui que décomptela
montre. Jusqu’àprésent,onavaitenvisagélasimultanéitéselonun mode
26
opératoireineffectif;en réalité, celle-cicomprend des procédures
complexes propresauxopérations physiques. Ellen’apas le caractère de
27
deuxévénements maisdemeurerelative ausystème considéré(428).
3. Einsteina certes misenévidence
cettesignificationvéritable[opérationnelle desconcepts physiques]par l’analyse d’opérations physiques
misesen œuvre dansdescasconcrets.Pourtant,ilapparaît malaisé de
savoir[selonBridgman]s’il s’étaitéveillé à[lavérité
de]cettesignification.Il restequepar làmême a étésuggérée [l’idée]qu’en physique,
seules les opérationsdonnent leur sensauxconcepts.Enbref,unethéorie
revient icià formaliserdes opérations qui s’accomplissentdans
l’effecti

15

vité, dansundomaine[formalisé]qui ne dépassepas lapossibilité de
l’opérationnalitéphysique. Etdanscettemesure, ellenerecèlerajamais*
28
de contradicLtion .esconcepts physiques qui se forment principalement
de cette façon ne demandent pasunerévisioncomplète. Ils peuvent
s’élargiràl’occasiond’unenouvelle expérience. Néanmoins,quand ces
concepts, comme dans le casdela
définitiondutempsabsolu,sontabstraitsdel’opération physique effective, deviennentdes qualitésdes
choses mêmes, et quandleurscontenus sont simplementfixés par
l’opération propre àl’idéalisation,ilsenviennentalorsàneplus pouvoir
29
coïncideravecl’expérience. Bienentendu,les physiciens nes’arrêtent
pasàla formalisationdes opérations physiques qui s’accomplissentdans
l’effectivité,ilsconstruisentdesconceptsetdéterminent le caractère des
choses.Ilsfont parler leursexpérimentations, etc’est làune chose
extrêmement importante.Pourtant,[lesconcepts physiques]doivent posséder
égalementunesignification opérationnelle [opératoire].Deschoses qui
n’en posséderaientaucuneneposeraient pas problème àlaphysique.Par
exemple,si lataille dumonde changeait perpétuellement,il n’yaurait pas
deméthodepour lesavoir, car lamesure changeraiten proportionégale.
30
Ceproblèmeserait sans signification[225].
4.Lalongueur physique estestiméepar lamesure.Quandnous
mesurons lalongueurd’une chose,nousappliquons l’extrémité
del’étalondemesure[A]àl’extrémité dela chose, et marquons sur la chose
l’autre extrémité[B]. Ensuite,nous progressons linéairementen
transportant l’extrémitéprécédente[A]jusqu’aupointdel’autre extrémité[B].
On répète ceprocessus, etcenombre[dereportsdel’étalon]déterminela
longueurdela chose.Cetteprocédure apparemment si simpleserévèle
en réalité extrêmementcompliquée.Pour qu’ilyait
iciunivocité,latempératurelorsdelamesure doitêtrestandard [pouréviter la déformation
due àla dilatation].Deplus,si l’on mesureunelongueurverticale,ilfaut
31
corriger la déformationdue àlapesanteur .Ainsi,pour mesurer
lalongueurd’uncorps immobile,ilya [déjà] cesdifficultés ; maisdans le cas
de celle d’un mobile, c’estencoreplusardu.Et ilconviendra de faire
usage d’autres opérationsetdéfinitions pour lemobile animé d’unetrès
grandevitesse(429).Ce fut làprécisément
letravaild’Einstein.Lalon32
gueurd’Einstein n’est pas notrelongueur.Lapremière estunie àla
33
secondepar lesformulesdetransformationdelarelativité.Ila
formalisélemondepar la géométrie descoordonnées,salongueur s’unitàla
34
quantité dans leséquationsdela géométrie analytique.Pour mesurer la
longueurdumobile,ilyaunependulequiestvalablepour tous les

16

pointsdumonde; lesdeux expérimentateurs mesurent lalongueurdu
mobile en sesdeuxextrémités, commeon mesureune chose arrêtée.
Cetteprocédureimpliquelasimultanéité.Or, celle-ciapparaîtcomme
relative, depar lemouvementdusystème deréférence.Pourcetteraison,
lalongueurdumobile change enfonctiondelavitesse dusystème de
référence.Àmesureque cette dernières’approche dezéro,lalongueurdu
mobileserapproche de celle dela chose àl’arrêt.On mesure [ainsi]la
longueurdescorpsanimésd’une grandevitesse commeprécédemment
[226]; maisdans le casdelamesure concernantdeschosesextrêmement
35
grandes,parexemplelasurface delaterre,nousutilisonsun théodolite.
Dansce cas,l’angle entrelesdeuxdroites quiunit les pointséloignés
d’une grande distance est l’angle entreles rayons lumineux.Icidans la
géométrie des rayons lumineuxdoitêtreprésupposéeunemétrique
36
euclidienne.Lasignificationdel’opérationva changer,non seulement
dans le casdelamesure d’une choseinfiniment* grande,maisencore
dansceluid’une choseinfiniment*petite.Àlaplace dutoucher,on se
metdonc àutiliser lavision.Pour mesurer leschoses les plus infimes,on
37
doitutiliserdes très petites ondes, commeles rayonsX.Ici ilest
nécessaire d’entrerdans lathéorie delalumière.Le diamètre
del’élec-13
tronvaut 10centimètres.Quesignifieunetellelongueur ? En résolvant
leséquationsduchampélectromagnétique,onest obligé detomber surce
nombre. Le conceptdelongueurestcomprisauseindelathéorie
électroniqueillustréepar leséquationsduchamp. Deplus, cette
extensiondeséquations,prouvéesauniveaudenosexpérimentations, àun
domaineproblématique delaphysique contemporaine, est supposée
correcte. Enclair,le conceptdelongueur n’est pas indépendant,mais relié
demanièreinséparable à d’autresconcepts. Si
lasignificationdel’opérationchange, alorscelle delalongueur le doitaussi (430).
5. Soutenir quelesconceptsdelaphysiquesont opérationnels,
c’estdirequetoute connaissancephysique est relative. Il n’yapasde
grandeurs telles qu’un mouvement ou un reposabsolus. Cesgrandeurs,
déterminées par l’opération, doiventêtreperpétuellement*relatives.
Pourtant,lorsquela grandeur mathématique,mesuréeselon lamême
procédurepar tous leshommes,[227]resteidentique,on peutdirequ’elle
estabsolue.C’est[donc]uniquement par l’expériencequ’ondéciderasi
elle estabsolueounon.Il n’ya d’absoluquerelativementàl’expérience.
6.L’intégralité denotre connaissance expérimentale
estapproxi38
mative.Tous les résultatsdes mesures sontapproximatifs. Et, compte
tenuducaractèremême duprocessusdelamesure,ils nepeuvent que

17

l’être.Ilest impossible de dépasser lalimite d’un monde donné.Toute
39
l’expériencenesaurait nousfaire acquérirde connaissance distinctesur
quelque choseque cesoit.L’intégralité denotre connaissanceseretrouve
40
toujours nimbée d’un ombrageincertain .Ilyaunendroit oùnous ne
pouvons pénétrer ; nousyentronsaufuretàmesurequenous précisons
lamesure.Pourtant, aussi loin qu’onaille,on
nesortirapasdel’approximatif.Ondit que deuxchosesajoutéesà deuxautresenfont quatre,mais
on nepeut mêmepasfairel’expérience d’unesimple chosequi
maintiendrait perpétuellement*son identité, en l’absence d’un ombragepartiel.
Deplus, dans lamesureoùl’opérationestguidéepar l’expérience, elle
41
s’accompagnenécessairementd’unemargeincertaine.
7.Quelleseraitdès lors l’explication qui pourraitdonner le but le
plusélevé delaphysique?Si l’on seplace dans lapositiondel’opération,
cette explicationdoitêtre cellequi réduit lasituation physique effective
42
(physical situation)auxélémentsbiensconnus, c’est-à-direqui
considèreles relationsbienconnuesentreles phénomènes.Nous tirons
toujourscesélémentsdel’expérience antérieure acquise. Et nousallons
réduisant lasituationeffective à ceux-ci. Cependant,quandnousfaisons
progresser jusqu’àleur terme cesexplicationsaumoyendetelséléments,
nousatteignonsenfinunesituation physiquequ’on nepeut plusfaire
progresser. C’est le cas quandnous nepouvons pasfaireprogresser
l’expérimentationaumoyendesélémentsbienconnusau-delà de cettephase
impénétrable[228].Parexemple, endynamique
desgaz(431).Cependant,onaici simplementaffaire àuncascomplexe,qui ne contient pas
43
denouveauxéléments .
8.Néanmoins,nous rencontronsun[second] cas oùnous nepouvons plus
trouverdeséléments qui soientdéjà connusdans l’expérimentation, et où
nous sommesalors obligésd’ajouterà ceux-cideséléments nouveaux.
Ici,l’explicationatteint sa crise.Dansce cas, endépassant leséléments
précédents, etenconstruisantformellementdeséléments qui leur
res44
semblent,on pourrait[sansdoute encore]transporter toutel’expérience
présente danscesformes.Mais qui nevoit que c’est làquelque chose de
purementformel.Laphysique contemporaine fait précisémentface à ce
deuxième cas.Dans les phénomènes quantiques,nousenarrivonsàune
crise del’explication. Et pourtant, celle-ci s’estdéjàprésentéemaintes
foisdans lepassé. Elles’est produitejadis lorsqueProméthée aravi le
feu, et quandunhomme aobservélapaillemise encontactavec de
45
l’ambre frotté.Antérieurementàl’expérience bienconnue,nous ne
pouvons pasfaire autrement que de construireunenouvelle expérience,
etdereprendreleprocessusdel’explication qui
inclutdenouveauxélé

18

mentsdans lesaxiomes.Toutenotre connaissance doit s’exprimeret se
dire avecles motsdel’expérience.Notre expérience estfinie.La dernière
46
étape del’explication setrouvetoujoursenglobée dansunemarge. Et il
nousappartientde cherchercequi sertde fondementàlanouvelle
explicationetauxrelationsentreles nouveauxéléments. Voilà cequela
47
physiquequantique estaujourd’huien trainderéaliser. En outrdae ,ns
lesefforts que déploientdesi nombreuxphysiciens pourexpliquer
l’expérience dans l’extension qu’elle a atteintejusqu’àprésent,ilya
encoreune autre façond’agir qui invente des
structuresàpartird’élémentscomme ceuxdéjà connus. C’est làunetroisième façond’agir,qui
s’oppose àla deuxième[229].Denombreusesexplications sont[ainsi]
mécanistes. Et[lemécanisme]l’outil maître delapensée.Maiscen’est
riendeplus.
-8
9.Leproblème desavoir siunespace de10centimètresest
48
euclidien n’apasdesignification .Et pourtant,lorsquenousconsidérons
quel’atomepossède descaractèresgéométriques,nous pensonsun
modèle. L’atome fut longtemps modélisé detellesortequel’électron
tournaitautourdunoyaucommesoncentre et sautaitd’uneorbite àune
autre. Un modèle constituesans nuldouteun outil nécessairepour penser,
49
aumoyende cequiestdevenufamilier, cequi nel’est pas.Cependant,
ilvasansdireque celui-ci nepossèdepasunesignification réelle. En
physique,ilya denombreuxmodèles idéauxconstruits par lapensée
(432).Par leur moyen,nousdevenonsàmême desaisir lasituationd’une
réalitéphysiquequenous nepouvons pasexpérimenterdirectement par
50
les sens.Unexemple enest latensiondans lamatière élastique ,ou
51
encorele champélectrique.
52
10.[De cette façon],laphysiquethéoriquese fixe commeobjectif de
pouvoirénoncer toutes sesformules mathématiquement.Les
mathématiquesconstituenteneffetuneinventionhumaine; pourtant, entre elleset
53
lanature,ilyaune correspondancenoncontingente.Lanaturese
rapproche del’énonciation mathématiquesi l’on raffine deplusen plus la
mesure.Pourcetteraison,leshommes sesont imaginéqueles principes
abstraitsdes mathématiquesfonctionnaientaucœurdelanature.Mais
54
c’était làun temps oùlaprécisiondes mesuresétaitfaible;denosjours,
ilenvatoutautrement.Car quellequesoit l’exactitude dans leprocessus
demesure,ilapparaîtbien impossible deserapprocheràl’infinidela
géométrie euclidienne.Ici, à cause delastructure discrète delamatière et
des radiations,s’éprouveunelimitephysique auniveauduconceptde
longueur.Commenous l’avonsvu,quandlesconceptsfondamentauxde

19

laphysique[ici,lalongueur]enarriventàune crise,ilfaut les remplacer
pardesconceptsdifférentsdenatureopérationnelle.Pour pénétrerdans
lesdomaines inconnusdel’expérience aumoyendesconceptsdéjà
connus,ilfaut[certes]seplierauxmathématiques[230],mais sans
oublierde direque cequiesténoncé dans leséquations mathématiquesest
unepartie delasituation propre àlaréalitéphysique.
11.Voilàlesgrands traitsdelapensée deBridgman.Ilexplique
[ensuite] endétail lesdifférentsconcepts physiquesàpartirdelaposition
opérationnelle.Parexemple,l’espacepeutêtre conçucommel’ensemble
des positions.Lapositiondeschosesestdéterminéepar lamesure.Ici
doit setrouver le conceptdelongueur.Néanmoins, ce
dernierdiffèreselon l’opérationdemesure.Dans lamesure,l’espacequi mesuren’est pas
55
identique àl’espace[dans lequel sepropagent]les ondes lumineuses .Et
letemps,luiaussi,sera déterminépar lamesure. En lui se glissele
conceptd’espace. D’oùdeuxespècesdetemps: celuid’événements qui
peuvent seproduire dansun lieurapproché, c’est-à-direletemps local ;
56
etceluide ceuxqui surviennentdansun lieuéloigné. L’opération
physiquemesurant letemps n’apasencore étésuffisammentanalysée;
ondéterminel’unité detemps par leva-et-vientdelalumière
emprisonnée entrelesdeuxextrémitésd’un miroir (433).Mais ilfautdéterminerà
cette fin lapossibilité detransmettrel’horloge d’un système àl’autre
dansun mouvement relatif, eten mêmetemps,les propriétésdes rayons
57
lumineuxdans lesystème dynamiqueoustatique.[Or justement]
58
beaucoupdeproblèmes peuvent seprésenter ici .En outre,il pourrait
sembler quelamesure dutemps local ne contiennepascelle del’espace;
59
en réalité,il n’enest rien.Simplement,quandles phénomènes mesurés
sont rapprochésdelamontre,on s’en tientaufait qu’il n’yapresquepas
icide différences mesurables. Les physiciens pensent letemps local
60
commeuneunitéindécomposablepar lapensée.
12.Mêmele concept leplus importanten physique,la causalité,
contenaitàl’origineunepensée [detype] animiste[231].Dans
laphysique,nous nous libéronsde cettepensée en supposantd’abordun
systèmeisolé dans lequel lamême expérimentation peut
revenir[êtrereproduite]un nombreinfinide fois. Ensuite,nousfaisons l’hypothèseque
cette expérimentation suitentièrement lemême déroulement.On se
figurequ’ilest possible de changerdel’extérieurun tel système en lui
ajoutantunchangementarbitraire.Bienentendu, dans lanature,on ne
trouvepasdetelchangement.Il n’yapasdesystèmeisolé endehorsdu
monde delaphysique.A contrario,sapossibiliténaîtd’un résultatde

20

l’expérience. Envérité, laséparationd’un tel système aveclemonde
physiquenepeutêtremenée àson terme, elleserévèleincomplète,
61
partielle etaumieuxapproximative. Unévénement nepossèdepasun
[seul]effet,mais toujoursuneinfinité, etdoitentraînerune continuité
infinie d’événements. Seulement,letravaildes physiciensconsiste à
analyser les rapportscomplexesde causalité, enenfaisant les partiesd’une
structure, etderendre explicablele futurcommelasomme d’une
continuité d’événements indépendants.Or,il nerevient
qu’àl’expérimentationde décider siunetelle analyse est possible.Il neseraiteneffet
possible demeneràson termeunetelle analyseque demanière formelle.
Dans laposition opérationnelle,onenvisagera bien plutôtdes possibilités
devariation propre ausystème.PourdirequeAest la cause deB,un
systèmeoùil n’yauraplusd’occurrence deAdoit s’expérimenter.
D’ailleurs, àpartird’uncertain point,s’interroger sur la causaliténe
62
signifieplus rien .Ce faisant,Bridgmandiscute
dupointdevueopérationnel lasignificationde
différentsconceptsfondamentauxdelaphysique, commel’identité,lavitesse,lamasse et la force,l’énergie, [ceux
63
de]lathermodynamique et l’électricité(434).

[Secondmoment.Exposé dusecondlivre :lesactes psychologiques
sont opérationnels, en particulier ceuxqui interviennent en logique,
en mathématique et en physique]

13.Dans son secondouvrage,ilcommence à
envisagerfondamentalement lesactes psychologiquescommeparexemplelelangage,la
pensée, en seplaçantdans laposition opérationnelle[232].Jele cite :

Science,language,rational thought, are devicesby whichItryto make
adjustmentsandIhavetofind byexperimentwhether they
aresuccess64
fuldevices .

14.Nous prévoyons l’aveniràpartirdel’expérience dupassé.Le
langage est inventé commeunetelleméthode
d’ajustement:ilcorres65
pond àl’expérience.Cependant,il reste fabriquépar leshommes .Par
son moyen,nous n’arriverons jamais* àreproduire fidèlement
l’expé66
rience.Parexemple,quandje dis:

Jevoisuncheval.

21

J’exprime encoremonexpérience comme unacte; mais lorsquejeme
metsà dire :

Ici ilyauncheval.

Jesuisdès lorsen traindesolidifier monexpérience. Encetendroit,un
postulatestdéjà en traindes’immiscer. L’actesevoit remplacépar
67
quelque chose destatique. Lelangagesépare des liassesdemotsdela
matricevivante, et lescongèle [coagule]. Ici prennent naissancesans
68
doute deschosesutiles,maiscomplètementdifférentesdel’expérience.
Lelangage contientessentiellement lalimite deson propremonde, au
contraire del’expérience [voir l’alinéa6].
15. D’ailleurs,ilenva demêmepour lapensée.Analysons le
fonctionnementd’unemachine, en traçantun plan surun papier, envue de
construireundispositifquelconque; on pourrasereprésenterainsiune
[sorte de]penséesans langage.Eh bien, dansun telcas,nous lions
[encore] ensemble des liassesd’expériences passées,quenousessayons
69
dereconnaître denouveauàla faveurdelaréalisationduplan.Lier
entre ellesdesexpériencesen liasses pour pouvoir reconnaître
denouveau, c’est làl’inventiondelapensée.Ainsi,sastructuren’est pas
identique à celle del’expérience, elleressemble bien plutôtà celle dulangage.
Mais il n’yapas identité.Lapensée est plus riche[quelelangage], elle
peut s’approcher[davantage] del’expérience.Et pourtant,l’acte de
70
penser lui-même demeureimpensable.Ducaractèremême delapensée
surgissent[denouveau] des limitations inévitables[233].Le conceptde
tempsenconstitueune des plus importantes, en particuliercelui
qu’expriment lesformules mathématiquesfondamentalesdelaphysique.En
71
un mot,il s’agitd’un temps spatialisé, d’un temps mort(435).
16.Si pensée et langage constituentdes outilsdisponibles sur la
scène del’expérience,ils nepeuvent paséchapperàunesorte
d’incom72
plétude etdelimitation ;essayonsd’envisageràprésent les
mathématiqueset lalogique.Onconsidèreque cette dernière donneles lois
néces73
sairesdelapensée.[Bien sûr],notrepensée doitêtreliée auxloisdela
logique; sinon, ellesetrompe.Toutefois,si nous laissionsde côtéles
processus simplementformels,qu’est-cequi permettraitalorsdeprouver
quela conclusionest sûre?Cen’est riend’autrequenotre
expérimentation.Pour tirer profitduprincipe dutiersexclu,qui n’exprimepasune
simpletautologie[enun sens logique],ilfaut[dire]quesiune chose
donnéepossèdeunequalitéAdonnée, alors paruneopérationdonnée, elle

22

donnenaissance àuneffetdonné;et ilest nécessaireque,siellepossède
74
unequaliténonA, alors,parune autreopération, elle donnenaissance à
unautre effet.On nepourra expérimenter que demanièreopérationnelle
siune chose donnéepossèdeounonunequalité donnée.Dans le cas
75
contraire,on nepourraparler nid’une chosenidel’autre.Leprincipe
dutiersexcluest profitable encequiconcernenosacteset nos structures
psychiques objectives.Parexemple,les nombresentiersdoiventêtresoit
pairs,soit non pairs, c’est-à-direimpairs.Ildemeurequ’uneproposition
nepeut pasêtresemblablementvraieoufausse.Parexemple,si l’on
considère celle-ci:

Auseindelasuite desdécimalesdeπ,la continuité0123456789peut
sortir ounon.

Il n’yapas moyen[opératoire] de diresielle estvraieoufausse
76
(problème deBrouwer )[234].Si quelqu’un pouvaitcalculer toutes les
décimalesdeπ, etarriverà cetendroit, ceseraitvrai.Mais personnenele
77 78
peut .Àl’inverse,si quelqu’un pouvait montrer que cettesupposition
tombe dansune contradiction logique,laproposition seraitfausse.Or,
justement,unetellepreuven’est pas possible.Sansdoute,les
mathématiciens pourraient s’opposeràlaposition qui soutient qu’une [telle]preuve
[opératoire]n’est pas possible [àterme].Mais précisément: cesderniers
adopteraient[par làmême]uneposition selon laquellela
chosesesépare79
raitdel’opérationnalité et posséderait saproprequalité !
17.Les mathématiciensconsidèrent leur science comme celle du
possible.Deplus,le conceptdepossibilité estuniétroitementà celui
d’existence,lequel leurest indispensable.Dans laposition opérationnelle,
quesignifient pourtant possibilité etexistence?Leproblème
del’existencerevientàse demander s’ilexisteune chosepossédantunequalité
80
donn[ée ,parexemple]un nombreimpairdont le carré estun nombre
pair (436).Cen’est pas seulement quel’on netrouvepasun tel nombre;
mais ilest possible demettre enévidencele fait que direqu’ilyenaun
mène àunecontradictio inadjecto.Dansce cas,la contradictionen soiet
l’existenceneseraient pascompatibles.Ondit[delasorte]qu’une chose
existe[avectellequalité]quandsupposer laqualité contraire
estcontra81
dictoire.Cependant, cettesorte d’existencen’est pas identique dupoint
devueopérationnelàl’existence dont nousconstituons nous-mêmesun
82
exempleréel .Ilestaisé de direqu’unentierest impair ounon,
c’est-àdirepair:on nepourra endire autantdela couleur selon leprincipe du

23

83
tiersexclu.Detelscas serencontrentauseindesconcepts
mathéma84
tiques, commeila été dit plushaut.Or, en plusdesconcepts
d’existence donnés plushaut,ilyena encoreun.Nous supposons
d’abordl’existence d’une chose donnée, c’est-à-dire,nousconstituons
d’abordsonconcept.Puis, dans lamesureoùce conceptfonctionne
commenotre exigence,ilestvrai: c’est-à-direquel’on peut penser que
cette chose existe.Voilàle conceptd’existenceselon laposition
opérationnelle[235].Lenombre apparaît prodigieusementutile danscette
structure conceptuelle.Maisaucunepreuve [quantàsonexistence]n’est
ainsiapportée. Et l’identité del’électrondevient problématique; on peut
direqu’on nepeut pasutilisercequ’onappellelesconceptsd’espace et
85
detempsauseindel’atome.Bridgman pense doncles mathématiques
86
commeunescience expérimentale.Si on lesenvisage commeune
science des possibles, c’est pourcetteraison qu’elles neserestreignent
pasàl’expériencematérielle et peuvent mettreun pied devantelle.Mais
ellesdoiventêtrelimitées par leprincipe de contradiction.Sanscompter
le casdudéveloppementdesdécimalesdeπ:

Mêmesi l’existence estcomprise commeplushaut,jepensequele
problème dela différence entre existencephysique
etexistencemathématiquesubsiste.Opération physique et opération mathématiquene
87
sont pas identiques .

18.Dans laphysique,quelle est l’applicationdes
mathématiques ?Ici, faisons intervenir leséquationsdelaphysique.
Ellesconstituent[seulement]unepartie de cequ’ilya à dire. Dutexte estajouté à
cesdernières pour notifiercequ’elles signifientetcomment lesutiliser.
Considérons l’équation:

dv / dt= g

[Letextenousexpliqueque]vexprimelapropriété ducorpsen
mouvement, ettletemps, aumoyend’une autresorte denombremesuré. À
partirde cette équation,paruneopération mathématique donnée,un
système denombres setrouve déterminé. Si l’on intègre, cela devient:

v= gt + v0

s= gt² / 2 + v0t + S0

24

(437)Cette formule contient laloidelapesanteur[g];cequi signifie
qu’un nombre,quiapuêtre atteint par l’opération physique[dans la
mesure,lenombreg],satisfait lesconditionsdela formule.Letextene
contient pas seulement lescaractéristiquesdelamesure,maisaussi
l’explicitationdes rapportsentreles signes[v,t,g…] [236].Danscette
formule [commel’expliqueletexte],settreprésentent la distance et le
temps mesurés simultanément.À unetelle formule, dutexte est[donc]
88
toujoursattaché,pour jouerdifférents rôles .
19.Unde ceux-ciconsiste à fairesavoircomment mettre
encorrespondancelenombre donnépar la formule avec celuiatteint par
lamani89
pulationd’un systèmephysique.Toutefois,pourarriveràunetellemise
encorrespondance,ilfaut impérativement*supposer la
connaissanceintuitivequi se fondesur lelangage denotre expériencequotidienne.Dans
90
lamécanique classique ,lesvariablesgéométriquesdans l’équationdu
mouvement sont lescoordonnéesdeparticules massiques.Cependant,si
nous ne connaissions pas[intuitivement] cequ’estcetteparticule,que
nous repéronsdans notre expériencequotidienne,nous nepourrions pas
établir l’équation.Lamécaniquenepeutexpliquer[à elleseule] cequ’est
lamasse[nous seuls pouvons leressentir].Dans l’électrodynamique
clas91
sique,l’électron seral’objetdernier.Etainsi,lathéoriemathématique
delaphysiquen’est riend’autrequelamise encorrespondance dela
92
grandeur mathématique dans l’équationavecla grandeur numérique
mesurée dans l’expérience. Néanmoins,jusqu’àprésent, àl’arrière-fond
delathéoriemathématique[delaphysique],il setrouvaiten quelque
façonun modèlephysique [purement mathématique].Parexemple,la
théorie dynamique desgaz, en sonarrière-fond, décrivaitun modèle
établiàpartird’uneparticuleidéale.Or,laparticuleréelle est loind’être
une chose aussi simple, commel’amisen
lumièrel’analysespectroscopique. Enbref,on possédait[en physique]deuxthéories ;unethéorie
mathématique dumodèleidéaletunethéoriephysiquequi meten
93
correspondancelemodèleidéalaveclesystèmephysiqueréel.
20.Nousdirionsaujourd’hui qu’ilyavait làmise en œuvre demoyens
inutiles.Inutiles,parcequelaphysiquen’est riend’autre, endéfinitive,
quelamise encorrespondance [directe] d’un résultat issudela conduite
del’opération mathématique aveclesystèmephysique[réel].La
corres94
pondance dela correspondancen’apparaît pas
nécessaire.Or,onagissaitjusqu’àprésentcommesi lemodèlephysiqueidéalétait lesystème
physiqueréel.Cen’est plus lemodèlephysiquequenousavonsdenos
jours,maisbien plutôt lemodèlemathématique[237].Pourtant, comme

25

on nepeut pas se faireuneimage de ce dernier,ilest indéniablequenous
éprouvons ici lesentimentd’avoir perduquelque chose.Nous ressentons
commeune carence auniveaudel’explication (438).
Encesens,l’explicationdoit seréduire [in fine] auxélémentsdenotre
expériencequotidienne.[Etdansce cas],lathéorie dumodèlephysique esten même
tempsexplication. Deplus, danscetteperspective,la correspondance
entrelemodèle et lesystèmephysiqueneposepasdeproblème, cequi
n’estcertes pas le casencequiconcernelemodèlemathématique,où
95
entrequelque chose d’arbitraire.Maisen retour,quandlathéoriene
contient pluscequiest misencorrespondance dans notre expérience
quotidienne,l’explicationdevient impossible. Et si l’ondélaisse alors le
modèlephysique,on sevoitcontraintdesesatisfaire
dumodèlemathé96
matique. C’est làlamécaniqueondulatoire d’aujourd’hui.

21.Il mesemblequel’expérienceoulesystèmephysiquenesont
pas trèsclairsàl’arrière-fond delapensée deBridgman, et
parconséquent qu’ildemeure beaucoupdepointsdiscutablesconcernant les
rapportsentrelesconceptset l’expérienceoulesystèmephysique; maisen
mêmetemps,je doisavouer quesonanalyse dela connaissancephysique
est instructive.L’analyse des processusdel’expériencescientifique fait
défautchezceuxquidéfendent lesassertions noncritiquéesdelascience.
Àl’arrière-fond de celles-ci ils posentdes suppositionsdogmatiques.
Sanscompter qu’ilsattachentune autorité àleursdogmes philosophiques
dufaitduprogrèsdes sciences.

[Chapitre]Deux[Psychologie]

[Premier moment.Redéfinition de la poïêsisdans lesensde
l’effectivité historique]

97
22.[238]Qu’est-cequel’opération?Ilfaut lapenseràpartirde
98
la constructiond’une chose.Ce
doitêtreunepoïêsis.Celle-ciestenvisagée d’habitudesimplement subjectivement.Pourtant, elleneseréduit
pasàla constructiond’unesimpleimage.Dans lemondeobjectif, elle
formeune chose del’extérieur.La chosese forme [dans lemonde] à
partird’élémentsdonnéset lapoïêsischangeleurcombinaison.Pour
parlerainsidela constructiond’une chose dans lemonde extérieur,il
faut se fonder sur lemouvementducorps,particulièrement sur le
mouvementdelamain.Cependant,on nepeut pasconstruireune chose
parcesimplemoyen.Nousavonsbesoind’uneunionàlanature dela
99100
chose.Voilàoùlatechniques’avèrenécessaire(439), commeunion
aveclanature.Sanselle,on nepeut pasconstruireune chose.Ilvasans
direque, dans la constructiond’un meuble, dans lamise en place d’un
dispositifoudans la constructiond’unemachine d’expérimentation
physique,lesbutsdiffèrentet jeneles identifiepas purementet simplement.
Il resteque,pourconstruireunemachine d’expérimentation physique,il
fauten passer par latechnique enfaisant intervenir lemouvementdu
corps.Deplus,les phénomènes physiquesapparaissentauseind’un tel
101
dispositif expérimental .
23.Notre corps représente [luiaussi]une chose danscemonde
[extérieur]; ilestconstitué àpartirdesélémentscorporels qui s’y
trouvent.De cepointdevue,on nepeut s’empêcherdepenser quenotre
corps obéitéminemmentàlaloidela causaliténécessaire;voilà ceque
jenommelemultiple endirectiondel’un[239].Iln’yapasdeplaceici
pour lapoïêsis.Toutefois,peut-on, àl’inverse,penser simplement le
monde demanière finaliste?Il seraità coup sûrbien tentantd’envisager
ainsi lemouvementcorporel.Or,on nesauraitainsi saisirvéritablement
lapoïêsis.Lesoi peut-ilvraimentagir[ainsi] del’extérieurdumonde?
Commentest-cepossible?Oserait-on soutenir que deuxchoses sans
cesse*opposéesagissent l’unesur l’autre?Voilàqui nemanquerait pas
d’entraîner maints problèmescomplexes touchantauxrapports
réciproquesdel’espritetducorps, àl’instarde ceuxqui seprésentèrentdans

27

l’histoire delaphilosophie.Disons plutôt quequandl’objetest
transformépar nous, enuncertain sens il n’est pasvéritable.Levrai monde
objectifn’est pas opposé ausoi,mais représente cequi l’englobe.Nous
existonsauseind’un tel monde.Penserdemanièresi
simpliste[finalisme], c’estdoncserefuserdepouvoir rendre compte d’un
soiagis102103
santet singulier .
24.Bridgman soutient
que,jusqu’àprésent,lesconceptsfondamentauxdelaphysique, commeparexempleletempsabsolude
104
Newton,sontdéfiniscommequalité deschoses,indépendammentdes
opérations physiques.Or,jepensejustement[demanièresemblable]
105
qu’en philosophie,on s’est séparéjusqu’icidenotre actionformatrice,
106
àsavoir lapoïêsisdans lemonde del’effectivité historique, et qu’ona
107
pensélastructure dumondeobjectif demanière abstraite.Lesconcepts
fondamentauxontété définisàpartirdelasignification propre
àl’opérationde conscience. Etc’est peineperdueque detenter, en retour, de faire
entrer l’effectivité historique dansun telcadre [conceptuelabstrait](440).
Ilenva demême delapoïêsis. Ilestgénéralementadmis qu’on nepeut
pasfaire entrer lesfaits quenous livrel’expérimentation physique
contemporaine auseindescadresconceptuels physiquesexistant
jusqu’ici. Delamême façon queBridgman parle
delasituationdel’effecti108
vitéphysique[physical situation],ilfautévoquercelle del’effectivité
historique dans la formationhistorique, c’est-à-dire dans lapoïêsis[240].
Voilàoùl’on trouveraune effectivitévéritable etconcrète.Or,riende
moins quele contenudesconcepts philosophiquesfondamentaux
véritablementconcretsdoitêtre donné dans laposition propre àunetelle
opération.Il nous revientde dire commentetàpartirdequelleposition
envisager[des notionscomme]l’abstractionet l’analyse.Certainsde
ceuxqui soutiennent quelaphilosophiese fondesur
l’expériencescientifique,se figurent quelquefois[àtort]lemonderéel séparé del’opération.
Évoquant lemondeobjectif,ils lepensentune chosequi niesimplement
lesujet. Eh bien,soyonsdonc desempiristesencoreplus radicauxque
ceuxqu’on nommelesempiristes ;exigeonsun objectivisme encoreplus
radical que cequ’onappellel’objectivisme !

[Deuxièmemoment.L’auto-identité contradictoire aufondement de
la production technique109]

25. N’oublions pas quelejeet la chose diffèrent sanscesse*, et
qu’ils neseretrouvent opposés qu’auseindelapensée. Vous me direz

28

qu’ona coutume deparlerdepoïêsisquandnousfabriquonsune chose de
l’extérieuret transformons lemonde dela chose.Maisàpartirdela
simple conscience, comment pourrions-nousyparvenir ?Non,l’agir
luimême doit naître dumonde deschoses.[D’où]lanécessitépour nous
d’avoiruncorps.Notre action naîtd’abord demanièrepulsionnelle. Elle
naît quandnousvoyons leschoses ;et leschoses la font naître.Aussi loin
quenousallions,notre action nepeut pas perdre cetteimpulsivité.Sans
quoi, ellen’est riendeplus qu’un simple conceptabstrait.La chose dont
ilest question ici neselimitepasàlamatièrephysique(mêmesi, bien
entendu, cette dernière estelle-mêmeune chose).Il s’agitdela chose
110
historique ausens large.[Ainsi,puisque]notre
actiondoitêtreinfiniment* corporelle,si l’on pense àpartirdela consciencelemouvementde
la chose, alors,unetelle conscience doitdéjà être corporelle[241].Sans
111
« corps»,pasde «soi».Notresoiexiste comme élément poïétique du
monde delapoïêsis(441).Dupointdevue delapoïêsis,onest obligé de
direquenotremondeimmédiatestcorporel.On me diraqueparlerdu
monde en termescorporels, c’estencorele considérer subjectivement ; or,
quandjeparlce de «orporel», celasignifide «upointdevue dela
poïêsis».Jepensele corpscommeune auto-identité de choses[qui se
112
trouvent seulement]infiniment*opposéesdans lapensée.
26.Soutenir quenotremondeimmédiatestcorporel, cen’est pas
évoquerun mondesans médiation,oùsujetet objet neseraient pas
encoreséparés,maisaucontraireun mondelivré àlamédiationdela
poïêsis.Cequi revientà direqu’ilest médiépar latechnique [voir
l’alinéa22].Nous saisissons lemondepar latechnique.Lemonderéel
constituela chose ainsi saisie.Aussi loin quenousallions,nous
neperdons pascetteposition.Toutefois, cen’est pas làpenser lemonde de
manièrepragmatique.Cequ’onentendpar«pragmatisme »n’est riende
plus[pour moi]quelepointdevue dusujet psychologique abstrait.On
113
n’yenvisagerait riendepréalable àl’action .[Pourtant]l’action naît
quandnous réfléchissons lemonde.Aufondementdel’action,on trouve
114
nécessairementunbesoin.Celui-ci provientdufait quel’autrequele
115
soidevient lesoi .Si larelationd’une chose àune autre est simplement
mécaniqueouorganique,le besoin nepeut pas naître.Il prendnaissance
bien plutôtauseind’une [telle] auto-identité contradictoire[242]. Et il se
satisfaitdans latechnique,par la fabricationd’une chose.
27. Les psychologuesdisentbien quel’intégralité des représentationsest
denaturepulsionnelle. C’est laraison pour laquellela conscience est
corporelle. Seulement, dans lamesureoùla chosese forme demanière

29

technique àpartirdelà[dans l’auto-identité contradictoire],nous nous
tenonsdans lapositiondel’intuitiondans l’action.Àlaracine dela
connaissancescientifique, en tant qu’expérience,setrouvel’intuitif en
agissant.Or, c’est l’imagesimplement réfléchiequel’homme considère
commeintuitive.Alors quesaisir lemondepar latechnique, c’est le
réfléchircomme élément poïétique, dupointdevue d’uneintuition logée
aucreuxdel’action (442).Lemonde, ainsi saisi techniquement,quiva
en se formant lui-même demanièretechnique,n’est ni simplement
subjectifni objectif, et netient pasdavantage dans l’uniondusujetetde
l’objet.C’estun mondequi, alors que cequiest produit s’opposesans
relâche* à cequi produit,quel’objet s’opposesans trêve*ausujet,s’en
vase formant infiniment*lui-même, àpartirde cequiest produiteten
directionde cequi produit.Un mondes’avançant[transitivement] dela
forme àla forme.Eneffet, direquela chose croîtcorporellement,ou
encorese forme demanièrevivante, cen’est pasévoquerune
détermi116
nation réciproque dusujetetdel’objet .Le corps nesauraitconstituer,
dumoinsenun tel sens,une chose composée.Luiaussi tientdans la
formelancée endirectiondela forme, comme àpartirde cequiest
produiteten prenant le capde cequi produit.
28.Jesaisbien quelorsqu’onévoquelatechnique,on lapense
généralementcommeseulement subjective, et même commeune
acqui117
sitiondel’individu.Or,on peut trèsbien lapenserenconformité avec
laproductiondans lemonde[quiva]àpartirde cequiest produiten
118
directionde cequi produit .Il restequelatechnique doitêtre différente
del’instinctanimal, etdoitêtre cequidépassele corpsbiologique.On
possèdeunetechnique en le dépassantetaucontraire en lepossédant
119
commeun outil[243].Mêmesi le castorestunhabile architecte, dans
lamesureoùsoncomportementest instinctif,on nepeut pas parler icide
technique.Pour lesbêtes,il n’yapasd’acquisition.Cette dernièresemet
à exister quandlepassé d’unhomme donné [ré-]agitcommeson présent.
Latechnique, alors queletemps s’écouleperpétuellement*, doit prendre
120
formesous les traitsd’une auto-formationdumondeoùlepassé et le
futurexistent simultanémentdans leprésent. Ellenes’in-forme eneffet
auseind’un mondeni simplement temporel ni simplement spatial.Bien
entendu,ilfaut penserdelamêmemanièrel’instinctdans lemondeoùle
passé et le futurexistent simultanémentdans leprésent.Seulement,on
n’apar là considéréquelepointdevuespatial.Àl’inverse,quandona
réfléchi simplementenconformité aveclepointdevuetemporel,on
tombesur levolontaire.Detoute façon, dans lesdeuxcas, cen’est pas la

30

technique.Si l’on s’exprime dupointdevue[spatial]del’instinct,la
techniquerésideralàoùl’instincten tant quetel se dépasseralui-même
comme auto-contradictoire; si l’on s’exprime dupointdevue[temporel]
delavolonté, ellerésideralàoùc’est notrevolonté en tant quetellequi
se dépasse ainsi.Dupointdevueintérieur,la force estapportée
del’extérieuràl’effort interne(443).Lavolonté estcontradictoireparcequenotre
soiéprouvele besoinen réfléchissant lemonde, etellese
formeprécisémentàl’extrémité de cette contradiction.Pourcetteraison, alors quela
volonté et l’instinct s’opposent sanscesse*l’unàl’autre, cequiformela
volonté [l’auto-identité contradictoire] estcequiformel’instinct,
etviceversa.L’individuquifait l’acquisitiond’unetechnique doitconstituer
unesingularité dumonde auto-identiquementcontradictoireoùlepassé
121
et le futurexistentdemanièresimultanée dans leprésent .Commele
corpsest originairement technique[244],l’animalaune existence
corporelle,mais nepossèdepas le corps.C’est pourquoi,pour lesanimaux,il
n’yapasdemonde.Làoùnous sommesàl’œuvre demanièretechnique,
setient lemonde del’effectivité; nous sommes[delasorte]un soi réel
en tant que corporel.Œuvrer implique de concevoirune forme.Cette
forme estcelleselon laquellelemondese formelui-même, etconstituele
paradigmepar lequel nousagissons.Nousy[dans la forme]possédons
notre corps.Lemonde duquel sort notrepoïêsisetvers lequelelleva,
122
avance en se conservant lui-même, demanière auto-formatrice.
123
29 .La construction techniquenesaurait se fairesans pensée.
Bridgmandisait quel’analyse delamachine,oulamise en schéma dela
124
constructiond’undispositif ,représenteunepenséenonverbale.La
penséeprimitive del’homofaberestde cet ordre.C’est pourcetteraison
qu’on peutconsidérer quel’homme est rationnel parcequ’il possèdela
main.On objecteraqu’il setrouve
encoreici[simplementaustade]instinctif.Mais[lerationnel]n’est pasun simpleprolongementdel’instinct.
Inversement, c’est l’instinct qui peutêtre envisagé, commeplushaut, à
partirdel’aspect[auto-identiquementcontradictoire]dumonde dela
poïêsis.L’activité deproduction technique doitdépasser le
corpsbiologique enétant l’auto-identité contradictoire,quiestaufondementdela
mise enforme elle-même.Le corpsdans laproduction techniquese
déploie comme corpshistorique.Danscette direction,l’activitéproductrice
et technique est rationnelle.On pourrait penser[s’imaginer] àl’extrême
qu’ondépasseici le corporel ; mais on seraitalorsen traindelenierdans
125
lapensée.Ici lemonde delalogique abstraites’ouvrirait.C’estence
sens,je crois,qu’ilconvientd’envisager lelangage commetechnique

31

[245]. Cependant,mêmesi lapensée dépasse en quelque façon que ce
soit le corporel,le dépassercomplètement luiferait perdresonessence et
sombrerdansun pur idéalisme(444).Unethéorie,quellequ’ellesoit,
trouvesonauthenticité dans l’union technique aumonde corporelde
l’intuitiondans l’action.Se couperde cetteposition opérationnelle, c’est
nepouvoiréchapperàl’abstraction.
126
30.Ordinairement,laproduction technique
estconsidéréeseulementcommel’actiondel’homme, commes’il n’yavait là aucunesorte
d’objectivité.Mais, commenous l’avonsvu,on nepeut rien produire
sans se conformeràuneloi objective.[Ainsi],pour produire des objets,
nousdevons nousfonder sur le corps.[Or], celui-ci
n’estbienévidemment pascequenotresoiconscient produirait.Ilest nécessairement le
127
produitd’une formationhistorique.Notresoiconscient lui-mêmenaît
[seulement]àpartird’elle.Dans l’acte de formationhistorique, en tant
qu’auto-identité contradictoire,notre corps représente cequi
s’estdé128129
passélui-mêmeinfiniment*.L’absolue auto-identité contradictoire
contient toujours lanégationdesoi, àtitre demoment,
c’est-à-direpossèdeunaspect neutralisant, celui-làmême dela conscience.Ainsi,tout
enexistantfondamentalement* demanière corporelle,nous possédons le
corpscommeun outil ;dans le corps,nous réfléchissons lemonde,
c’està-direnous prenonsconscience.Lemonde estce [celui, ça]qui se forme
lui-même, en tant qu’absolue auto-identité contradictoire dumultiple et
del’un ;celui-ci n’est ni simplement mécaniqueni mêmetéléologique,
130
maisactivité d’expression .Notre formationcorporelle [elle-même], en
tant qu’actionformatrice historique, exprimeinfiniment*lemonde en
tant qu’expressive.Celasevoitcertes plusdifficilementauniveaude
l’activitéinstinctive animale,mêmesi l’on nepeut nier qu’elle contienne
quelque chose de cela[246].Commenous l’avonsvu, cequiformela
technique estcequiformel’instinct.Pourcetteraison,plus
nousdevenonsformatifs technico-corporellement,plus lemondequi se
formelui131
mêmesetrouvesanscesse*plusclairement réfléchi .Ondiraquenotre
formationcorporellereprésenteimmédiatementcelle dumonde
historique(jesoutiensencesens quel’on saisit la façonhistorique
deproduirequand [notre]intuition s’opère dans l’action).
31.Àpartirdelà,onenvisagerala direction quiexprimelemonde
artistiquement ;en revanche,la connaissance ditemécanisteprend forme dans
la direction qui n’a de cesse* de dépasser notre corpsbiologique dans la
production technique.Lelangage estune chosetechnique; lapensée
constituenotreproduction laplus libre(445).Dans l’extrémité dela

32

direction qui transcendeinfiniment*le corpsbiologique demanière
historico-corporelle,lemonde estexpriméintellectuellement.C’est làla
132
connaissancescientifique ,laquelle,mêmesi on la conçoitcomme
transcendant le corpsd’une certaine façon, doit néanmoins posséder le
caractère de cequien sortetde cequiyrevient.Car lasignification
opérationnellene doitenaucune façonêtreperdue devue.J’aiditeneffet
quel’activité de formationhistorique, en tant qu’absolue auto-identité
contradictoire,possédaitcertes, commeundesesaspects,laneutralité
[conscienceintellectuelle].Mais ici,la formationhistorique est[avant
tout]toujoursàl’œuvre, et jeparle encesensd’un présenthistorique
133
[sanscesse] àl’ouvrage.Voici lelieudepossibilités infinies, ausein
134
duquel notre consciencesepeuple derêves infinis, et
oùnousconstruisonsdeschosesdans l’actionhumaine, enfaisantdenotre corpsun outil.
Assurément, cen’est pas làquelque chose desimplementarbitraire;dans
lamesureoùcela estdéterminésocio-historiquement, cela exprime bien
objectivement quelque chose.Maiscen’est pas pourtantuneloi.Ilest
facile deserangeràl’appréciation ordinaireselon laquellenous sommes
simplementen traindeparlerabstraitement
icidu«technico-produc135
tif »; pourtant,toutcelaprovient plusessentiellementducorpscomme
acte de formationhistorique[247]et setrouve contenudans l’acte de
formationhistorique auto-identiquementcontradictoire commeson moment.
32.Dans lemondequi,nous l’avonsvu,se formelui-même comme
absolue auto-identité contradictoire,qu’est-ce
[maintenant]quel’individusingulier ?Quelgenre derapportentretient-ilaveclemonde?Ildoitêtre ce
quiyconstruit leschoses techniquement.Car si l’on pensait lemonde,
[quiva] àpartirde cequiest produitendirectionde cequi produit,
commeunacteunique de formation,qui irait seulement s’auto-formant
lui-mêmeinfiniment,quelleplaceyresterait-ilencorepour lesingulier ?
Dumême coup,leproduireydisparaîtrait.Mais toutceci provientdufait
qu’on sesépare [danscetteperspective] del’opération technique, et
qu’on pense abstraitement la choseoul’acte.Le faitdeproduireune
chosetechniquementdoitêtre envisagé àpartirdenotreproduction
corporelle deschoses, c’est-à-dire,unirdesélémentsdansune forme.
Quand cetteproductionest pensée commeréaliséepar lemoyende
l’actiondesélémentseux-mêmes,leproduire [réel] disparaît.Certes,il
doitêtrel’actiondela forme.Pourtant,sicette actionest penséesurun
modesimplement organique, cen’est pas làleproduire(446),qui ne
sauraitêtrequel’auto-identité contradictoire dumultipleindividueletde
l’un total.Produireunechoseparnotre corps, c’estencesens
l’auto136
identité contradictoire.Comme celas’atteste dans notresoi,l’intérieur

33

estl’extérieur, l’extérieur est l’intérieur,[ceproduire]tientdans
l’auto137
identité contradictoire del’intérieuretdel’extérieur
.L’opérateurautoidentiquementcontradictoire, en tant qu’individusingulierdumonde de
l’absolue auto-identité contradictoire,seranécessairementcequiest
médiatisé demanière auto-identiquementcontradictoire, c’est-à-direpar
138
lenéantabsolu[248].Médiatisénon pas seulement intérieurement ni
extérieurement,plus il s’auto-détermineindéfiniment* commesingulier,
plus il setrouvemédiatisé àpartirde cequia dépassé
auto-contradictoirement lesoi[singulier].Un peucommelamonadeleibnizienne,qui
réfléchitd’autant plusclairement lemondequ’elle est singulière(mais la
pensée deLeibniznesort pas, de cepointdevue, dela conscience).
33.Progresserde façon technico-productive, àpartirde cequiest
produitetendirectionde cequi produit,nesignifiepasunesorte d’union
139
d’un sujetàun objet, comme celle dont on parle d’ordinaire.Nous
constituonsune existence corporelle, c’est-à-dire [enfermée dans]une
unitéorganique, eten mêmetemps,nous possédons le corpscommeun
outil.Nousdevonsêtretechnico-corporels; nous possédons le corpsde
140
l’extérieur .Cequiest produit toutenétant séparé demoi, doitencore
être corporel.Si l’on nevapasde cequiest produiten mettant le cap sur
cequi produit,il n’yapasdeproduction technique.Si l’on pensel’union
[desdeuxdimensionsdelaproduction] demanièresimplement
immédiate,on n’aplusalorsaffairequ’àl’instinct.Qu’on lapense encore
commeun prolongementdel’opérationcorporelle et organique [volonté],
celanereviendrapasencore aufaitd’allerduproduitauproduisant. Et
pasdavantage,si l’onenvisagesimplement ici le développementactif de
l’imaginationdel’uniondusujetetdel’objet. Il n’yapas icide
141
produire.
34. Leproduitdoit se dresser infiniment* enface dusoiet lenier. Dela
mêmemanièrequ’il s’oppose àsoi,il s’oppose àl’autre; ildevientune
chosepublique, auseind’uneplacepublique. Quele faitdeproduire
s’oppose aumoid’unetelle façonexpressiveimplique,inversement,que
nous sommes misen mouvement parcequi s’oppose expressivementau
soi[ànous-mêmes][249](447).Un tel rapportconsiste à alleràpartirce
quiest produitendirectionde cequi produit. Lesoi technico-productif
désigncee «qui produit» danscerapport. C’estuniquementdansune
productionenvisagée encesens quejepossède del’extérieuruncorpset
suishistorico-corporel. Loind’avoiraffaire àunenon-médiation[desoi],
nous trouvons ici lamédiation propre à cequi seniesoi-mêmesansfin*,
celle del’absolue auto-identité contradictoire.Parcequ’ellemédiatise ce

34

quiest infiniment* autrequesoi, elle doit médiatiser infiniment*le
mondematériel par l’outilducorps.
35.Pourtant,le fait quejeettus’opposentet separlent netient pas
seulement[commeprécédemment] àleur médiation
sociale[aspectd’opposition spatial],maisaussià celle del’histoire dupasséinfini[aspect
d’opposition temporel].Fondamentalement,unetellemédiation
serapporte àl’auto-identité contradictoire del’effectivité historique [quiva] à
partirde cequiest produitendirectionde cequi
produit.Pourcetteraison,on peut penser quetoutes les théories scientifiques sontattestéesau
142
moyendel’expérience [produitesaufildel’histoire ].Quetouten
existantcorporellement,nous possédions le corpscommeun
outil,qu’autrementdit nous soyonshistorico-corporels,voilàqui nous ramène certes
ànotre existencequotidienne.Mais,nenousytrompons pas,ilyalà en
réalité [négativement]une contradiction profonde delavie.Ici résident
les souffranceset lesefforts infinisdelavie[depar l’effortdenégation
desoiauquel ondoit parvenir pour produire].Direquenous produisons
une chosetechniquement par le corpscommeoutil, c’estdirequenous
possédons notresoidanscequiest produit.Or, ceseralà alleren niant
infiniment*lesoicomme[simple]existence corporelle.Bien sûr, celane
saurait seréduire aufaitde devenirun puret simplenéant.C’estau
contraire devenir[et positivementcette fois]producteurdans lemonde
del’absolue auto-identité contradictoire, c’est-à-direunvrai singulier,un
véritablesoi[250].C’estdevenircequifait sans relâche* del’intérieur
l’extérieur, del’extérieur l’intérieur, cequi se formesoi-même
expressivement.Cequi nousautorise àparlerdenotresoicorporelcomme de ce
qui produit,se forme comme auto-formationdumonde [quiva]se
formant lui-même de façonabsolumentauto-identiquementcontradictoire, à
partirde cequiest produitetendirectionde cequi produit.Lemonde de
l’absolue auto-identité contradictoire est[alors]pensé[aspect temporel]
commemonde historique; notresoiynaîthistoriquement.Onévoquera
143
ainsiautantd’élémentscréateursdumonde créateur .Cependant,le
monde historique, comme absolue auto-identité contradictoire, demeure
un mondepensé[aspect spatial]commel’existencesimultanée et sans
fin* dupassé etdufuturdans leprésent (448) ; ondira [alors]que dans le
présenthistoriquenous nous opposons sansfin* aumonde en tant
qu’individus singuliers.Cequiest infiniment*temporelen tant qu’il
produitydevient spatial.Bien sûr,inversement,l’espace est temporel.Le
temps neprendpasformesimplement linéairementcommeon lelaisse
entendre d’habitude; prenantforme, commeondit,par le faitduprésent

35

qui détermine le présent, il se présente [d’emblée] commespatialde
façonauto-identiquementcontradictoire.«Cequi
produit»senielui144
même comme «cequiest produit» :voilàle «produire ».Sans
relâche*,l’extérieur est intérieur, et l’intérieur est extérieur.
36.Un tel rapportdusoiaumonde
estentenducommel’actiond’exprimer.Dans lemonde del’absolue auto-identité contradictoire comme
dansceluides monadesdeLeibniz,l’individusingulierexprimesansfin*
lemonde, eten mêmetemps ilest l’individuparcette expression même.
Inversement,lesingulierapparaîtcomme auto-expressiondumonde
auto-identiquementcontradictoire,une façon[pour lui]
des’autoexprimer.C’est pources raisons quelamonade est pensée commeune
perspectivesur lemonde àpartird’unangle devue[251].De cette
position,on peutdirequel’expressiondumonde estcontenue dans notre
opération.Un monde auto-identiquementcontradictoire doit s’exprimer
lui-même d’innombrablesfaçons. En quoiun nombreincalculable
d’individus singuliers s’opposentet se déterminent par l’actiond’exprimer.
D’oùlapossibilité d’envisager, en retour,le fait quelemonde, en tant
que détermination réciproque d’individus innombrables,va àpartirde ce
quiest produitendirectionde cequi produit, demanière
autoidentiquementcontradictoire.

[Troisièmemoment.L’analyse dutemps]

36. Voilà donc comment j’estime, depuis quelquetemps,qu’il
fautenvisager lemonde delaproductionhistorique. Centrercelui-ci sur
laproduction technique, c’est l’approcher, commeplushaut, demanière
auto-identiquementcontradictoire,lepensercomme absolue auto-identité
contradictoire. J’ai laissé entendreprécédemment
quelatechniqueprenaitforme dans lemonde del’existencesimultanée d’un passé etd’un
futur infinisdans leprésent ; mais inversement,j’ajoutequelemonde de
laproduction technique est lemonde historique del’existencesimultanée
dupassé etdufuturdans leprésent (449).[Maisen quel sensfaut-il
l’entendre? Encelui-ci.]La direction oùnousallons produisant
incessamment*, en tant que corpshistorique,sera [celle] :

Endirectiondel’avenir.

La direction oùcequi produit, en tant qu’ilestaussicequiest produit
[estconsidéré commevenant]àpartirde cequiest produit, estdite :

36

À partirdupassé.

Lelieuauto-identiquementcontradictoire del’extérieuretdel’intérieur,
en tant[qu’ilva]de cequiest produitverscequi produit, est toujours:

Leprésent.

Pourcetteraison,ilya différents temps.Letemps n’est pas
systématiquementcelui mesurépar lamontre.Un tempsconcret serait[bien
plutôt]mesurépar les tracesd’unepratique ancienne.[Ainsi],on peut
direquelescalendriers primitifsétaient rituels.Deplus,les
rituelsantiquesétaientunisdans les travauxagraires[252].Letemps neselimitait
pas systématiquementàlasuccessiondepériodeségales[entre elles].En
cesens,letempsfait mûrir.L’auto-identité contradictoiresetient làoù
nous produisons
leschosesdemanièretechnico-corporelle.Lesanti145
nomiesdutemps seproduisentégalementà cetendroit .

[Quatrièmemoment.Lapsychologie topologique]

37.Pensercommeplushaut la connaissance àpartirdumonde de
lapoïêsis,pourrait sembler
s’opposerauxmanièresdephilosopheremployées jusqu’ici.Cependant lapensée elle-même doitêtreinfiniment*
l’opérationhistorique.C’estdanscettemesurequ’on peutdirequ’elle est
scientifique etvéritable.Jepenseque,jusqu’àprésent,onaoublié ce
sensdel’opérationnel, et qu’onapensélemondepensantàpartirdu
146
mondepensé.Lesgensdiront toutdesuitequelepointdevue dela
poïêsisrecroise celuidupragmatisme.Cependant, c’est[avant tout]parce
qu’on sesépare del’opération, et qu’on pensenotresoiconscient
abstraitement.Àl’inverse,ilfautenvisager
notresoiconscientenconformité avecl’opérationhistorico-corporelle.Deplus,ildoit posséder
toujoursuncaractèremonadiquequi réfléchit lemonde.Parailleurs, à
l’évocationd’uneintuition quivientdans l’action,on se figurera
hâtivement par làquelque chose denon scientifique, d’irrationnel.Mais
l’intuitionestconçuejusqu’àprésentcommeseséparantdel’opération
concrète, dupointdevue dela conscience abstraitesimplement
psychologique.Pourcetteraison, elle est pensée commesimplementdonnée.Or,
l’expérienceimmédiate donnée àl’homme concretcommehomofaber
n’est pas simplement,passivementdonnée commelepensentceuxqui se
147
nommentempiristes (450),maiscorrespond à desfaits qui
s’autodéterminenteux-mêmes.Quelque chosenenousest pasdonné,mais

37

148
c’estbien plutôt nous qui sommesdonnés[ànous-mêmes,pour
produire] [253].Nous naissons[ainsi]chargésd’unetâche.L’expérience
nousenseigne commentcheminerdans lavie.Nous naissonscomme
existence corporelle [nous nous incarnons], eten outreproduisons les
choses par l’outilducorps,possédons le corpsextérieurementdemanière
technico-corporelle; notre actionestexpressive.Làoùnous produisons
leschosesdemanièretechnico-corporelle,nous nous perdons, et
inversement, en mêmetemps,nous retrouvons nous-mêmes. Exprimant
lemonde demanière auto-identiquementcontradictoire, eten même
temps,inversement, devenantune expression[particulière]dumonde. Ici
nous nous opposonsen tant qu’individus singuliersaumonde demanière
auto-contradictoire. Dansunetelleposition,l’acte dusoien lui-même est
intuitif enagissant, dans lamesureoùilconstitueune façon[particulière]
d’exprimer lemonde de façonauto-identiquementcontradictoire.
38. Toutes les sciences nese fondent-elles pas là-dessus ? Commejel’ai
mentionné [alinéas 13-16,29],lelangage et lapenséese doiventd’être
techniques. L’opération physique des physiciensapparaîtcertes très
différente des opérationsdenotre expériencequotidienne. Toutefois, en
tant que [nous sommes]individuels,plus nousdevenons techniqueset
productifs,plus nousdépassonscequ’onappellel’expérience corporelle.
On se demanderamêmesi, àl’extrême,nous nepourrions pasaller
jusqu’àperdrenotre corps, [en poussant] dans la direction oùnous
possédonsextérieurementce dernierdemanièretechnico-corporelle.Nousy
deviendrions purementconnaissantsen tant quesimplementexpressifs.
Cependant, dans lamesureoùil s’agit[toujours] d’une connaissance
expérimentale,on neparvient pasàperdrelasignification opérationnelle.
[Eteneffet],le contenudel’idéenesauraitêtre donnéséparémentde
l’opération. Non,la difficultéviendrait plutôtdufait quenous pensons
149
trop rapidement l’expériencequotidienneimmédiate commenon
intellectuelle,làoùelleserévèle bien plutôtconcrète et opérationnelle. Nous
latenons ordinairement pourunerépétitionducontenudel’expérience
habituelle;ellesignifieopérationnellementbien plus: en tant que
corporelle-historique,un soi intégral. Ici seposeleproblème dela
naissance etdelamortdenotresoi intégral[254]. Différentes opérations
scientifiques s’ydifférencient,s’ydéveloppentet s’ysynthétisent. Le
150
présentydétermineleprésent lui-même.
39.Lemondes’exprimelui-même en tant qu’auto-identité
contradictoire d’innombrablesfaçons. En tant qu’individus singuliersde ce
monde,nous l’exprimonsdemanièretechnico-corporelle(451). Un
lan

38

gageou unepenséesontdenaturetechnique, etc’est ici quese formela
connaissance conceptuelle.Lepointdevue dusujetconnaissantexprime
infiniment*lemonde en tant qu’individusingulierdumonde
del’autoidentité contradictoire.Cependant, commeleremarquent les néokantiens,
celanesignifiepas quenotresoidépasseraitcemonde.Inversement,
notresoiexprimelemondeindividuellement,jusqu’aubouten tant
qu’individusingulierde cemonde(un peucommequandlamonade de
Leibnizestd’autant plusactivequ’elleréfléchitclairement lemonde).
Nous nesortons pashorsdumonde,nous rentrons sanscesse* en
profondeuràl’intérieurdumonde, enendevenantun membre.Dansce cas,
151
commej’aieudéjàl’occasiondele dire ,lemondepeutêtrepensé
comme auto-déterminationd’ununiverseldetype dialectique.Unetelle
position m’a forcé àm’intéresseràlapsychologietopologique actuelle
152
(KurtLewin,Principles of Topological Psychology).Celle-ci ne
considèrepas les phénomènes psychiquescomme desfaits individuels,mais
commelesexpressionsd’unepositionconcrète,quicontientunhomme
donné etdéterminé dansunenvironnementdonné etdéterminé.Je définis
un monde auto-identiquementcontradictoire commeuneposition
153
concrètequicomprendunhomme donné dansunenvironnement
donné; les phénomènes psychiquesapparaissentcomme
autantd’expressionsd’un tel monde.[Desorteque]les phénomènes neseprésentent pas
154
commeleprélude àune généralisation, abstraite et intellectuelle,mais
sont penséscommelesexpressionsd’unepositionconcrète.Ils sont saisis
155
demanièrevectorielle[255].Ici,l’universel n’est pasun« concept
universel»,maisdoit posséderunesignification spatiale.Levraiconcept
concret possèdeunesignification topologique.Lewinappellelaposition
concrètequicomprendl’environnementet l’hommel’« espace devie
psychologique »(psychological lifespace).C’est lapsychologiequi
constituele cadre conceptueld’un telespace.SiBestunévénement
156
donné etSunepositionconcrète,Bestexprimé comme fonctiondeS,
c’est-à-dire :

B=f(S)

Unetelle [fonction]festappeléeuneloi.SiPest l’homme
etEl’environnement,tous les phénomènes sontexprimés par:

157
B=f(PE)

39

Pourdériver le comportementd’unhomme donné à partirdel’espace de
vie,ilfautconcevoirce derniercommelatotalité desévénements
possibles.Dansunetelleposition, cequiest possible etcequiest impossible
pourunhomme donnésontdes traitscaractéristiques
marquantsdel’espace devie(452).Si le cadre conceptueld’un telespace estconstitué, de
158
làpeutêtre déduitce comportement
.Cetteméthodenevapasenuniversalisantabstraitementdesfaitsconcrets,mais pense d’abordl’espace
devie commetotalité, etva [ensuite]particularisant l’espace,procédant
ainsidel’universelauparticulier,paruneméthode
d’approximationgra159
duelle.
40.Mais qu’est-cequel’espace deviepsychologique, etcomment rendre
clair soncontenu?Unhommepossède
[certes]unenvironnement[physique et social],mais quellepourraitbienêtrelaréalité desonvéritable
environnement ?Sanselle,on nepeut pas penser l’espace
deviepsychologique.La conscience est mise enavantcommele critèreleplusclair
160
d’unetelleréalité.Or,l’inconscienta aussidel’influencesur notre
comportement, etdanscettemesure,il possède delaréalité.Toute chose
possède delaréalité dans lamesureoùelle exerceuneffet sur le
compor161
tementd’unhomme donné[256].Parexemple,uneouvrièrelematin,
aune dispute conjugale chezelle.Mêmesielleoublie complètementcet
incidentàl’usine, celui-ciaurauneinfluencesur son travail.Celane fait
162
qu’unavecsonenvironnementdetravail .Quandnousdérivons le
comportementd’unêtre humaindonné del’espace devie, c’est-à-dire
quandnousendonnonsuneraison, cela exprime
aumoinsdeuxsignificationsdupointdevue delapsychologie.Lapremièrerevientàse
demander pourquoi,unesituationconcrèteSétantdonnée, ellepossède
commeson résultatunévénementBet nonunautre.Laréponse est: en
trouvant laloiB= f(PE). Ellese fondesur le caractère del’espace devie,
163
de ce «encelieu», c’est-à-dirà cee de ce «moment». Laseconde
revientàse demander pourquoicetteposition momentanée[del’iciet
maintenant]s’estformée. C’est là cequi
possèdelasignificationhistorique. Lewin nommelapremièrele concept systématique dela cause, et
laseconde,sonconcepthistorique. Cesdeuxsignifications s’unissent
164
intimement,maisdoiventêtre clairementdistinguées. Il soutient que
l’intérêtdupsychologue [topologue]seportenécessairement sur la
première. Ildéclare [encore]quela dernière est prégaliléenneoumême
165
aristotélicienne, alors quelapremière estgaliléenne.[Dans
lapremière,]Bdoitêtre déduitcontemporainementcommeB = f(PE), et telle
est latâche delapsychologiescientifique. Les simplesfaits
psycho

40